La mort en Méditerranée

Plus que jamais, on meurt en méditer­ranée. En 2016, 5 079 morts ont été offi­cielle­ment recen­sés. Le bilan le plus lourd jamais enreg­istré par l’ONU. Pren­dre la route...

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Plus que jamais, on meurt en méditer­ranée. En 2016, 5 079 morts ont été offi­cielle­ment recen­sés. Le bilan le plus lourd jamais enreg­istré par l’ONU. Pren­dre la route de l’exil c’est donc aus­si ris­quer sa vie. Pourquoi s’y résoudre ? Com­ment négo­cie-t-on avec sa peur tout au long du par­cours ? Toutes ces ques­tions nous les avons posées aux per­son­nes ren­con­trées au fil des jours. C’est leurs réc­its que nous vous pro­posons ici, éclairés par l’œil de l’anthropologue Car­oli­na Kobelin­sky qui abor­de cette prob­lé­ma­tique dans ses recherch­es.

Récits

Sur les routes de l’exil, il est un com­pagnon dont la présence pesante est pour­tant inévitable. La mort hante les réc­its, qu’on l’approche per­son­nelle­ment ou que l’on en soit témoin. Devenir migrant, c’est ris­quer la faim, la soif, les kid­nap­pings, les blessures et, pour les quelques 335 000 per­son­nes qui ont entre­pris la tra­ver­sée de la Méditer­ranée en 2016, la noy­ade. Autant de fac­teurs qui vien­nent con­tre­car­rer l’idée dévelop­pée par cer­tains que les migrants viendraient en Europe, et plus par­ti­c­ulière­ment en France, pour nos aides sociales. Pren­driez-vous tous ces risques pour touch­er le RSA ?

Elle vient aus­si ques­tion­ner la poli­tique européenne des fron­tières qui vise à se bar­ri­cad­er sans voir les morts s’amonceler. La Méditer­ranée est en ce sens-là une fron­tière bien con­fort­able pour qui ne souhaite pas voir, car on y meurt et l’on y dis­paraît. Si le chiffre de 5 079 morts en 2016 est avancé, com­bi­en ont coulé dans leurs embar­ca­tions de for­tunes sans jamais remon­ter ?
C’est le réc­it de cette tra­ver­sée que nous faisons avec Sheima, Roland, et les autres qui ont souhaité rester anonymes. Des his­toires éclairées par les travaux de l’anthropologue Car­oli­na Kobelin­sky qui ori­ente ses recherch­es sur les prob­lé­ma­tiques de mort en migra­tion, notam­ment à la fron­tière entre le Maroc et l’Espagne. Elle recueille ain­si des témoignages où la mort s’invite sans même la con­vo­quer.

Sheima est Syri­enne. Je l’ai ren­con­trée au Liban en 2012. Elle avait quit­té Homs avec toute sa famille quand les bom­barde­ments sont devenus insouten­ables. Je l’ai d’abord inter­rogée comme n’importe quel réfugié que je ren­con­trais à cette époque dans le cadre de mon tra­vail. Puis nous sommes dev­enues amies. Aujourd’hui, instal­lée en Norvège, où elle s’est mar­iée et a eu une petite fille, elle nous racon­te sa tra­ver­sée de la Méditer­ranée ; entre sen­ti­ment de soli­tude et con­vic­tion que l’on va mourir à chaque instant, dis­paraître aux yeux du monde, sans laiss­er de trace.
Son his­toire, c’est d’abord celle d’une famille syri­enne trou­vant refuge à Tripoli au nord du Liban. Un choix guidé par l’espoir de retourn­er bien vite dans la mai­son lais­sée. Au fil des mois, j’ai vu cette lueur s’éteindre peu à peu. A Tripoli, les affron­te­ments entre deux quartiers enne­mis étaient devenus récur­rents, la déci­sion fut prise de quit­ter le Liban pour l’Égypte afin de trou­ver un tra­vail et de s’éloigner des dan­gers. Dans ce nou­v­el exil, rien ne fut facile ; peu d’emplois vacants à des­ti­na­tion des Syriens, des uni­ver­sités fer­mées aux trois plus grands de la fratrie. Finale­ment, deux ans après avoir dû fuir, et sans plus beau­coup d’espoir de voir le con­flit pren­dre fin, les par­ents de Sheima pro­posent à leurs enfants de ten­ter la tra­ver­sée de la Méditer­ranée depuis la Libye. Pour la jeune fille, c’est d’abord inen­vis­age­able. « Je ne voulais pas pass­er par la mer », élude-t-elle. Et puis finale­ment, avec ses frères et sœurs elle accepte, dés­espérée par son quo­ti­di­en en Égypte. Le but est alors déjà de rejoin­dre la Norvège, pays réputé accueil­lant avec les Syriens.

« Alors nous avons voy­agé en voiture jusqu’en Libye. Nous avions surtout peur des groupes armés qui occu­pent le ter­ri­toire. Arrivés là-bas nous avons atten­du trois jours pour que la mer soit plus calme. Enfin, le passeur a dit « Allez‑y ». Il était deux heures du matin. » Les sou­venirs de Sheima sont pré­cis, cette tra­ver­sée mar­quera sa vie pour longtemps. Aujourd’hui, elle refuse tou­jours d’en par­ler avec ses par­ents et ses frères et sœurs. Ce qui s’est passé en mer restera là-bas.

« Nous avons marché sur la plage pen­dant dix min­utes. Au début, je me dis­ais que nous n’étions pas nom­breux. Et puis, de plus en plus de gens sont arrivés. On nous a alors dit de mon­ter dans de petites embar­ca­tions. Les hommes por­taient les femmes à tra­vers l’eau pour attein­dre des bateaux pneu­ma­tiques. Nous avons ensuite rejoint un autre bateau en bois, plus grand. Un bateau sur lequel on a nav­igué pen­dant 16 ou 18 heures. Le passeur était vio­lent. Quand nous sommes mon­tés, il a com­mencé à bat­tre les gens. Il a frap­pé un Pales­tinien qui refu­sait de descen­dre en fond de cale. L’homme lui dis­ait qu’il avait du mal à respir­er, mais le passeur le frap­pait. Les Noirs étaient en bas, et les autres en haut. Ce n’est pas nous qui décid­ions. Au total, nous étions 400 sur le bateau. »

« Au milieu de la mer, le bateau est tombé en panne. La cein­ture du moteur ne mar­chait plus. Un homme, un mécani­cien, a essayé de la répar­er avec les cein­tures des pas­sagers. Mais ça ne mar­chait pas. Il y avait un petit garçon de Alep Il était par­ti avec son père. Sa mère était restée en Syrie. Ils ont tra­ver­sé l’Algérie. Dans le désert, le petit garçon a trou­vé une corde. Son père a bien ten­té de la jeter plusieurs fois mais le petit garçon a refusé. Et, finale­ment c’est cette corde qui nous a sauvé. A quoi ça tient la vie ? » Sheima fait une pause dans le réc­it. Au total, l’embarcation reste blo­quée au milieu de la mer pen­dant une heure et demie.

« Quand le bateau est tombé en panne, je ne pen­sais à rien », reprend-elle. « Je me dis­ais : alors c’est ça, je vais mourir. Mais je voulais que ça aille vite. J’avais accep­té la pos­si­bil­ité de mourir. Tous les gens ont com­mencé à prier. Cer­tains pleu­raient. Je pen­sais : si le bateau coule, qu’est-ce je vais faire ? J’ai un petit frère, il ne sait pas nag­er. Peut être allons-nous mourir et les bateaux n’arriveront pas à temps pour nous sauver. Je pen­sais à toutes ces choses et je me sen­tais telle­ment seule. Il n’y a per­son­ne pour t’aider au milieu de la mer. J’étais au milieu de 400 per­son­nes, mais je ne me suis jamais sen­tie aus­si seule. Per­son­ne ne pou­vait rien pour moi et tout le monde partageait ce sen­ti­ment. »

Aux ter­mes d’une longue attente, les pas­sagers arrivent à join­dre les gardes côtes ital­iens grâce à un télé­phone satel­li­taire. « Ils nous ont dit que nous étions encore dans les eaux ter­ri­to­ri­ales de la Libye et que nous devions essay­er d’avancer pour qu’ils vien­nent à notre sec­ours. » Finale­ment, les gardes côtes les retrou­vent. « Ils nous ont sauvé. Nous sommes restés sur le bateau ital­ien pen­dant deux jours et après nous avons rejoint la Sicile. »

Je lui demande si elle com­prend le choix de ses par­ents, elle qui est aujour­d’hui mère à son tour. « C’était dif­fi­cile de pren­dre le bateau. Lau­rens (son mari, Syrien lui aus­si) a voy­agé à pied à tra­vers la Turquie. Selon moi c’est moins dan­gereux car tu es dans la forêt, tu peux manger, tu ne t’ennuies pas. Mais c’est plus lent (qua­tre jours). Sur le bateau, tu peux mourir à chaque instant. Tu es seule, mal­gré la présence de ta famille. C’est la sit­u­a­tion la plus dif­fi­cile au monde », con­clut-elle. « Mal­gré tout, je sais qu’il nous était dif­fi­cile de rester en Égypte, en Syrie ou au Liban. Il n’y avait pas de tra­vail, pas de futur. Aujourd’hui nous sommes heureux en Norvège. »

Des réc­its sim­i­laires, Leïla Berat­to, jour­nal­iste pour 15–38, en a recueil­lis par­mi les migrants passés par l’Algérie qui souhaitaient rejoin­dre l’Europe. Le chemin est le même et passe par la Libye. Roland évoque les risques encou­rus et accep­tés par tout can­di­dat à l’exil :

Témoignage recueil­li en décem­bre 2015 en Ital­ie.
J’avais une idée du risque, parce que j’avais déjà essayé une fois . Mais ce que j’ai vécu en Libye en quar­ante jours, je ne l’avais pas éval­ué. C’est impos­si­ble d’expliquer ce qui se passe là-bas. On ne peut utilis­er que des mots très durs. Le plus hor­ri­ble, c’est que c’est con­nu.
J’ai croisé en Libye des gens qui venaient du Soudan par avion, d’Érythrée, de Syrie, du Pak­istan, de Côte d’Ivoire, du Mali, du Camer­oun, de Cen­trafrique… Ils sont au courant de ce qui se passe en Libye depuis leur pays, parce qu’il y a des gens qui sont passés par là qui peu­vent leur don­ner cette infor­ma­tion.
Mais à un moment don­né, tu dois avancer. Tu vis toutes ces hor­reurs. Reculer, c’est revivre tout ça mais dans le sens inverse. C’est un peu comme si les portes se fer­maient der­rière toi.

Pour ceux qui sont près de l’eau, ce sont des semaines, des mois de présence, d’attente, de souf­france, la plu­part ont per­du beau­coup d’argent. Repar­tir c’est quelque chose qu’on envis­age pas ou très peu. Il y en a quelques uns, ceux qui ont accep­té de revivre tout le reste ou qui n’ont plus d’argent.

M et A. Recueil­li en sep­tem­bre 2016, en France.
Si on m’avait mon­tré le film, je ne pense pas que j’aurais eu le courage d’y aller. C’est quand tu vis la scène, que tu te rends compte de la réal­ité. Quand on te dit “c’est dan­gereux”, tu te dis que tu peux sur­mon­ter. Quand tu es là bas, tu as l’impression de vivre un cauchemar, parce que c’est pire que la réal­ité. C’est inimag­in­able. A chaque instant, tu peux mourir. Tu vois des gens mourir devant toi tout le temps, même si ce n’est pas dans l’eau, d’autres meurent de faim, il n’y a pas pos­si­bil­ité de se soign­er. Tout est com­pliqué. Quand on te racon­te : on te dit, c’est dan­gereux, les gens meurent dans l’eau. Point final. Et puis, de toute façon, tout le monde ne racon­te pas ce qu’il a vécu. On ne dit pas on m’a fait ci, on m’a fait ça. Il y a des femmes qui sont vio­lées. Des gens tirent sur quelqu’un devant toi peut être parce qu’il n’a pas obéit. Je ne peux pas con­seiller de pren­dre la route à quelqu’un que je con­nais.
Dans ma famille, per­son­ne ne sait que je suis passée par là. Tu sais, ce n’est pas facile pour une femme de dire « j’ai été vio­lée ». Déjà, dans notre com­mu­nauté, quand une femme est vio­lée, c’est comme si c’était de sa faute. On ne va pas te voir comme une vic­time. C’est toi qui vas porter tout ce poids.

Recueil­li en novem­bre 2016, en France
Tout le monde le sait qu’il y a du dan­ger. Cha­cun croit en Dieu. Moi-même j’avais peur, mais je me dis­ais ; il y a ceux qui ont réus­si, pourquoi pas moi ? Pourquoi les gens y vont encore ? Les gens con­tin­u­ent d’y aller, parce que la sit­u­a­tion dans leur pays n’est pas bien. Des pays en guerre, la mis­ère. Ils croient qu’ils peu­vent pass­er.

F, recueil­li en Algérie, en mars 2015.
Je n’ai pas peur de la mort. Pour avoir peur de mourir, il faut être vivant. Ici, on ne vit pas, on survit.

Éclairage

« La mort en migration nous pousse à repenser nos rapports aux frontières » — Carolina Kobelinsky

Pour éclair­er ces réc­its, nous avons fait appel à Car­oli­na Kobelin­sky. Dans ses recherch­es à la fron­tière entre le Maroc et l’Espagne, elle tra­vaille au départ sur les morts retrou­vés et la ques­tion de l’identification et des hom­mages ren­dus aux morts pen­dant la migra­tion. Elle ne pose pas for­cé­ment la ques­tion du rap­port à la mort. Mais celle-ci s’insinue dans les réc­its. « Toutes les per­son­nes ren­con­trées par­lent de la mort, des morts lais­sés en route, des straté­gies pour y faire face. De l’éventualité de sa pro­pre mort. La mort est présente dans les dis­cours quo­ti­di­en­nement, autant que la musique, le foot,… ». Elle décide donc d’intégrer à son ter­rain de recherche l’omniprésence de la mort comme poten­tial­ité dans les réc­its des per­son­nes qui tra­versent la fron­tière. « Leur dis­cours évolue au fur et à mesure de l’avancée, tout au long du par­cours », explique-t-elle. « Ils savent avant de par­tir qu’ils pren­nent le risque de mourir. Mais au fur et à mesure, ils décou­vrent davan­tage à quel point c’est dan­gereux. L’acceptation est tou­jours là mais dif­férente. Les réc­its por­tent l’empreinte très claire d’une peur absolue de cette éven­tu­al­ité, mais de son accep­ta­tion. »

A la fron­tière entre le Maroc et l’Espagne au niveau de Melil­la et Nador, il est aus­si ques­tion de la dis­pari­tion des corps à la « bar­rière », notam­ment lors des con­fronta­tions avec la gen­darmerie maro­caine ou la Guardia civ­il espag­nole. « Ces corps dis­parais­sent : enter­rés dans des fos­s­es com­munes, avalés par la terre, toutes sortes de théories cir­cu­lent par­mi les migrants. Cela ren­force l’idée qu’il s’agit non seule­ment d’une peur de la mort mais encore plus celle de la dis­pari­tion totale. Ils sont par­tis comme anonymes sociale­ment, et ils atteignent l’anonymat de la mort avec la volatil­i­sa­tion du corps. » « Le plus impor­tant pour les jeunes ren­con­trés est de met­tre en place une stratégie pour faire en sorte que les familles reçoivent la nou­velle du décès. Inter­vi­en­nent alors de véri­ta­bles « pactes », où l’on apprend le numéro de télé­phone par cœur de la famille de l’autre pour faire pass­er ce mes­sage : « J’ai fait tout ce que j’ai pu pour avoir une vie meilleure », jusqu’à la mort. »

Selon Car­oli­na Kobelin­sky, le poids de la mort qui pèse sur chaque migrant devrait nous pouss­er à revoir notre manière de penser les fron­tières. Si les migrants acceptent de pren­dre le risque de mourir c’est qu’ils sont portés par quelques chose de plus fort : « Nous ne sommes pas face à des être irra­tionnels », pré­cise-t-elle. Fer­mer nos portes et nos fron­tières revient à les con­damn­er à une mort cer­taine que nous préférons ne pas voir. « On ne peut quan­ti­fi­er si c’est plus ou moins dan­gereux qu’avant, mais la poten­tial­ité de mourir aux portes de l’Europe est claire et nette, et c’est ce qu’il faut ques­tion­ner. Cette mort existe depuis les années 1980 et la mise en place de Schen­gen », rap­pelle l’anthropologue. Ses travaux posent d’ailleurs la ques­tion : « Quel est le sens de la migra­tion lorsqu’elle se fait au risque de la mort ? » Ce qui devrait faire naître une nou­velle pen­sée autour du régime des fron­tières européennes et des rap­ports nord-sud.

Dans le cadre du pro­gramme BABELS coor­don­né par l’Agence Nationale de Recherche, auquel elle par­ticipe, elle a organ­isé à l’automne un événe­ment sur la mort aux fron­tières de l’Europe réu­nis­sant des enquêtes de ter­rain, des inter­ven­tions de chercheurs, des expo­si­tions, des acteurs asso­ci­at­ifs et des artistes. A la suite de cet événe­ment paraitra au print­emps l’ouvrage La mort aux fron­tières de l’Eu­rope: retrou­ver, iden­ti­fi­er, com­mé­mor­er, aux édi­tions Le Pas­sager Clan­des­tin. Vous pou­vez égale­ment retrou­ver toute l’actu de Car­oli­na Kobelin­sky sur sa page per­son­nelle de la com­mu­nauté 15–38.

Dessins : Juliette della Rossa
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