«A Alep, pendant le siège on se disait : ça y est c’est notre tour, on va mourir ici »

Regard de Syrie : Alep (deux­ième ville de Syrie, anci­enne cap­i­tale économique), est située au nord-ouest de la Syrie. Depuis 2012, la ville était coupée en deux, Alep-Est...

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Regard de Syrie : Alep (deux­ième ville de Syrie, anci­enne cap­i­tale économique), est située au nord-ouest de la Syrie. Depuis 2012, la ville était coupée en deux, Alep-Est était con­trôlée par dif­férents groupes armés et Alep-Ouest par l’ar­mée syri­enne. La bataille d’Alep appuyée par l’avi­a­tion russe et syri­enne, s’est sol­dée par la défaite et le repli des groupes armés en décem­bre 2016. Des mil­liers de com­bat­tants ont dû se ren­dre après cinq ans d’acharne­ment, de com­bats menés depuis leurs quartiers, devenus des tombeaux ouverts où les pertes humaines étaient quo­ti­di­ennes.

Dis­cus­sion sur Skype avec Ali. Il est né à Alep. Il vient des quartiers pop­u­laires de la ville. Il était insti­tu­teur, et fait par­tie, avec ses par­ents, des 50 000 civils évac­ués d’Alep-Est après 4 mois de siège. Cette par­tie d’Alep était con­trôlée par dif­férents groupes armés, le régime a décidé, avec l’aide de la Russie, de l’as­siéger. Ali a aujour­d’hui rejoint un vil­lage dans les cam­pagnes au nord d’Alep, sous con­trôle rebelle. Il nous par­le de sa vie durant le siège et pen­dant les cinq dernières années, sous les bombes et au milieu des ruines.

Ali : «Au début, en 2011, 2012, il y avait des man­i­fes­ta­tions paci­fiques à Alep. Nous descen­dions dans la rue. Il n’y avait pas d’ar­mée libre. Puis le régime et les forces de sécu­rité sont inter­venus et il y a eu les pre­miers morts, des mar­tyrs. On descendait dans la rue pour accom­pa­g­n­er les cer­cueils lors des enter­re­ments, mais on n’avait pas le droit et les forces de sécu­rité inter­ve­naient. Il y a eu encore plus de morts. Ils venaient même la nuit pour tuer des gens. Moi j’ai par­ticipé aux pre­mières man­i­fes­ta­tions à la fac­ulté de let­tres le 19 avril 2011. Depuis longtemps, on savait que le régime était répres­sif. On n’avait pas le droit de par­ler de poli­tique, c’é­tait inter­dit même d’ex­primer nos opin­ions. L’ac­cès à l’emploi était restreint si on n’avait pas de con­tact au sein du régime.

Ce régime a com­mu­nau­tarisé la société. Les emplois à respon­s­abil­ité étaient réservés à la com­mu­nauté alaouite dont est issue la famille Assad. Et nous, les sun­nites majori­taires n’avions pas beau­coup de droits sauf cer­taines per­son­nes mais elles sont minori­taires. On est sor­ti dans la rue, c’é­tait pen­dant les vacances sco­laires en 2011, pour deman­der la lib­erté et l’é­gal­ité. »

Le siège d’Alep

Com­ment était la vie à Alep ?

La vie était très dure, surtout pour la pop­u­la­tion et pas seule­ment à cause du manque de vivres. Mais les bom­barde­ments aériens étaient inces­sants, il n’y avait rien pour sauver les enfants. Les gens mour­raient car il n’y avait pas d’hôpi­taux, pas d’élec­tric­ité, pas de lumière. Il n’y avait pas de nour­ri­t­ure, pas de fruit, pas de légume ; on mangeait une fois par jour un peu de riz ou de la semoule. Ce siège de qua­tre mois était un mas­sacre. Jusqu’à la fin du siège, ils bom­bar­daient 24 heures sur 24. Ils envoy­aient des bombes et des bar­ils d’ex­plosifs. Il n’y avait pas que l’ar­mée syri­enne qui bom­bar­dait mais aus­si l’ar­mée russe. Il y avait beau­coup de morts et nous n’avions rien pour les évac­uer, pas de matériel médi­cal, pas de médecin, pas d’am­bu­lance. Nous util­i­sions une voiture pour les trans­porter plus loin. Il n’y avait plus d’hôpi­taux et pas de cimetière pour les enter­rer. Les corps jon­chaient la rue. Nous les avons lais­sés quand l’ar­mée du régime est entrée dans le quartier…un paysage trag­ique. La dernière semaine du siège, nous étions des dizaines de mil­liers de per­son­nes con­finées dans qua­tre quartiers sur seule­ment 2km². L’ar­mée était très proche de nous, nous avions très peur qu’il y ait un mas­sacre. Puis il a été décidé que les civils devaient se ren­dre au régime. On est sor­ti. Tout était organ­isé par des con­vois des Nations Unies et par les forces de sécu­rité russ­es. Mais cinq per­son­nes ont été tuées par l’ar­mée syri­enne pen­dant cette inter­ven­tion.

Que pen­siez-vous durant ce siège ?

Avant que les Nations Unies ne pren­nent la déci­sion de nous évac­uer, on se dis­ait : « ça y est c’est notre tour, on va mourir ici ». Nous étions com­plète­ment encer­clés par l’ar­mée, impos­si­ble de par­tir. C’est comme si nous étions déjà morts, dans une prison. Et c’est le cas dans toutes les villes assiégées par l’ar­mée en Syrie, comme la Ghou­ta en ban­lieue de Damas. On manque de tout, et en plus on se fait beau­coup bom­barder, les enfants, les femmes, les per­son­nes âgées. Tous ces mas­sacres com­mis par le régime, les gangs du régime, les Iraniens, les avions russ­es… La com­mu­nauté inter­na­tionale est soumise à eux et est inca­pable de faire quelque chose pour le peu­ple syrien. Tel un spec­ta­teur silen­cieux. Il y a plus de 500 000 morts, mais aus­si de nom­breux blessés de guerre, de nom­breuses per­son­nes désor­mais hand­i­capées, des dizaines de mil­liers qui meurent dans les pris­ons secrètes, elle ont été tuées, tor­turées. On ne peut pas savoir com­bi­en de per­son­nes… J’en con­nais qui ont eu ce sort. On était étu­di­ants ensem­ble à l’u­ni­ver­sité d’Alep en 2011, ils ont été empris­on­nés et deux ans plus tard le régime les a tués. Malak Mak­tabi, a étudié avec moi à l’u­ni­ver­sité d’Alep, Malak a par­ticipé aux man­i­fes­ta­tions, main­tenant Malak est morte, morte en prison, la prison du régime al Assad.

Retrou­vez l’in­ter­view réal­isée par Skype avec Ali en arabe.

La vie à Alep (Est) avant le siège

Je tra­vail­lais dans une asso­ci­a­tion de civils pour aider les gens, et on était bom­bardé régulière­ment. C’é­tait très dan­gereux à chaque fois que l’on sor­tait. Tous les ven­dredis, je dis­tribuais de la nour­ri­t­ure, du pain et un jour un avion a bom­bardé notre quarti­er avec des roquettes. On vivait tou­jours dans la peur des avions du régime. Avant que l’on soit assiégé, en général on avait de quoi se nour­rir, mais pen­dant le siège on n’avait rien. Donc on vivait mais la vie était très chère. On tra­vail­lait, la vie con­tin­u­ait, mais avec les bom­barde­ments qui pleu­vaient à tout moment. Ensuite, j’ai tra­vail­lé comme ani­ma­teur pour une asso­ci­a­tion qui fait de l’as­sis­tance psy­chologique auprès des enfants. Ce sont des pro­jets pro­posés par des asso­ci­a­tions syri­ennes et soutenues par des grandes ONG comme l’U­nicef. L’é­tat psy­chologique des enfants est très inquié­tant. Ils sont trau­ma­tisés par le quo­ti­di­en de la guerre. On a amé­nagé des espaces sous terre pour les pro­téger des bom­barde­ments car le régime cible les écoles, les lieux fréquen­tés par les habi­tants, les souks. Le niveau édu­catif est très bas, les enfants âgés de 10 ans qu’on accueil­lait n’é­taient jamais allés à l’é­cole car ils entrent à l’é­cole en principe à l’âge de 6 ans. A cause de la guerre, ils n’ont pas pu inté­gr­er d’é­cole. Depuis le début de la révo­lu­tion, nous essayons de les éloign­er de l’am­biance de la guerre et de leur offrir de bons moments grâce à toutes sortes de jeux. Chaque jour, on accueil­lait qua­tre-vingts enfants. Et on essayait d’en­voy­er des équipes mobiles dans les quartiers les plus éloignés parce qu’il n’y avait à Alep Est que deux ou trois cen­tres pour les enfants.

Quelles étaient les rela­tions entre les com­bat­tants présents dans votre quarti­er et les habi­tants ?
Il y avait des com­bat­tants de l’ar­mée syri­enne libre et d’autres groupes. Ils avaient organ­isé des check­points. Ils fai­saient des con­trôles de sécu­rité, on avait des rela­tions ami­cales, on n’avait pas de prob­lème avec eux, en tout cas les habi­tants appré­ci­aient l’ar­mée syri­enne libre.

Il y avait aus­si d’autres groupes ?
Oui, il y avait des groupes plus rad­i­caux comme Jab­hat el Nos­ra. Il n’y avait pas trop de prob­lèmes con­cer­nant nos droits, nos lib­ertés, par exem­ple con­cer­nant la prière, ou les droits des femmes. On était libre mais avec des lim­ites.

Pourquoi avez-vous décidé de rester à Alep durant toute cette péri­ode ?
Je n’aime pas le Liban, ni la Turquie, et je ne suis pas descen­du man­i­fester lors de la révo­lu­tion pour quit­ter mon pays, à la fin. Cette terre, c’est notre pays, c’est notre terre. On doit la défendre, se défendre. Nos maisons étaient à Alep, la mienne et celle de mes par­ents, donc on est resté. Ceux qui par­tent en Turquie ou ailleurs ont de bonnes raisons, ils sont très fatigués à cause des bom­barde­ments et n’ont pas d’autres choix que de par­tir. Il y a aus­si une rai­son très impor­tante : les gens n’ont plus d’ar­gent pour vivre alors ils par­tent dans les camps instal­lés dans les pays lim­itro­phes. Après le siège d’Alep, cer­tains ont été déportés dans la région d’I­dleb et d’autres sont allés vivre dans les quartiers d’Alep con­trôlés par le régime, seule­ment ceux qui ne sont pas recher­chés par les ser­vices de ren­seigne­ments, pour pro­téger leurs enfants et ne plus vivre sous les bom­barde­ments aériens (car seul le régime bom­barde avec l’avi­a­tion mil­i­taire. Les zones con­trôlées par le régime sont donc plus épargnées), ils ont peur de mourir. Mais il y a des gens qui ont été tués ou mis directe­ment en prison. Avec mes par­ents, nous avons été déportés vers le nord et main­tenant nous vivons dans un petit vil­lage au nord. Aujourd’hui, j’aimerais deman­der l’asile en France.

Et selon votre opin­ion, que va t‑il se pass­er en Syrie, à Alep ?
Alep est com­plète­ment sous le con­trôle du régime, et il va y avoir des divi­sions de régions. Par exem­ple, une part au régime, une part aux kur­des, une part à Daech. La Syrie va être com­plète­ment divisée, morcelée selon moi.

Que veu­lent les Syriens aujour­d’hui ? Voulez-vous rester, voulez-vous une alter­na­tive poli­tique ?
La déci­sion ne vien­dra pas du peu­ple car tout est entre les mains de la Russie, de la Turquie, du régime. Nous, les Syriens, ce que l’on veut plus que tout c’est que la guerre se ter­mine. On est très fatigués. Mais nous ne voulons plus de ce régime. Nous voulons avec un nou­veau pou­voir car celui là a tué des cen­taines de mil­liers de gens depuis six ans et est respon­s­able des destruc­tions. On veut un nou­veau gou­verne­ment avec des lib­ertés avec tous les Syriens car ce pays n’appartient pas au régime, il appar­tient au peu­ple syrien. Six ans après la révo­lu­tion, après avoir tué des cen­taines de mil­liers de gens, après avoir poussé les gens à fuir du pays, il gou­verne encore et on ne veut plus qu’il gou­verne.

Et aujour­d’hui y a‑t-il des Syriens qui pour­raient for­mer un nou­veau gou­verne­ment ?
Oui, il y en a qui vivent en Syrie, ils ne sont pas tous à l’ex­térieur du pays, en France ou ailleurs. Il y a des gens qui savent par­ler, qui ont des com­pé­tences, des ingénieurs, des doc­teurs et qui pour­raient faire par­tie de cette recon­struc­tion poli­tique.

Retrou­vez la deux­ième par­tie de l’in­ter­view réal­isée avec Ali par Skype en arabe.

Hélène Bourgon

Pho­to: Vue sur Alep depuis la citadelle. Décem­bre 2010
Crédit: Hélène Bour­gon

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