Prendre en charge l’addiction des jeunes au cannabis, un enjeu de santé publique

La France est la cham­pi­onne d’Europe de la con­som­ma­tion de cannabis chez les jeunes. A Mar­seille, des soignants au cen­tre du dis­posi­tif de soin revi­en­nent sur l’importance de...

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La France est la cham­pi­onne d’Europe de la con­som­ma­tion de cannabis chez les jeunes. A Mar­seille, des soignants au cen­tre du dis­posi­tif de soin revi­en­nent sur l’importance de pren­dre en charge cette addic­tion et de s’en don­ner les moyens.

Dans son bureau à l’écart de l’effervescence du Tri­bunal de Grande Instance de Mar­seille, Flo­rence Soulé reçoit les jeunes ori­en­tés par la jus­tice après une arresta­tion pour pos­ses­sion ou con­som­ma­tion de sub­stances psy­choac­tives. Une con­sul­ta­tion qui leur per­met sou­vent d’éviter une con­damna­tion. Au sein de l’association Addic­tion Méditer­ranée à laque­lle elle appar­tient, une par­tie du pub­lic accueil­li, moins de 30%, est ori­en­tée vers leurs cen­tres dans le cadre d’une con­trainte pénale.

Pour le reste, le tra­vail de réseau avec des cen­tres soci­aux, des étab­lisse­ments sco­laires ou des asso­ci­a­tions de quarti­er, favorise de plus en plus de démarch­es volon­taires. En 2015, Addic­tion Méditer­ranée a accom­pa­g­né 302 jeunes de 13 à 25 ans à tra­vers ses qua­tre cen­tres. Ils sont suiv­is prin­ci­pale­ment pour con­som­ma­tion de cannabis (88%), dans une moin­dre mesure de tabac (3%), d’alcool (2%) et de cocaïne (2%). La France occupe la pre­mière place du podi­um européen en terme de con­som­ma­tion de cannabis chez les jeunes. L’usage fréquent du cannabis par­mi les jeunes sco­lar­isés de 16 ans atteint 24%, con­tre 15% en Espagne ou 12% en Ital­ie d’après une étude parue en 2012. A 17 ans, un ado­les­cent sur cinq con­somme du cannabis plus de dix fois dans l’année, et 15% plusieurs fois par semaine .

Des dos­es régulières et élevées entrainent des effets neu­rologiques
Depuis 2004, des cen­tres Con­sul­ta­tion Jeunes Con­som­ma­teurs (CJC) ont été créés. Celui où tra­vaille Flo­rence Soulé est situé dans le quarti­er des Réfor­més à Mar­seille. « On se dis­ait : ils sont où les jeunes ? », se rap­pelle la psy­cho­logue. Une prise en charge tar­dive qu’il faut resituer dans l’histoire générale des drogues. «Au départ, le con­som­ma­teur est un baba cool. Puis, l’héroïne et le mou­ve­ment «no future» appa­rais­sent. L’apparition du Sida change tout. La prise en charge se médi­calise», explique-t-elle dans son bureau calme, à l’é­cart de l’an­i­ma­tion de la rue. «Dans ce con­texte, le cannabis n’était pas la pri­or­ité par rap­port à l’héroïne et aux dom­mages qu’elle cause. Aujourd’hui, les pro­fes­sion­nels sont au courant, ques­tion de généra­tion. Avant, on avait l’impression que le jeune en savait plus que nous sur les drogues». Les CJC, devenus en 2016 Con­sul­ta­tion Jeunes et Inter­ven­tion Pré­coce, accueil­lent gra­tu­ite­ment et de manière con­fi­den­tielle les jeunes con­som­ma­teurs de sub­stances psy­choac­tives ou ayant des prob­lèmes avec les écrans. Elles per­me­t­tent d’effectuer un bilan des con­som­ma­tions, d’apporter une infor­ma­tion et un con­seil per­son­nal­isé, d’aider si pos­si­ble en quelques con­sul­ta­tions à arrêter la con­som­ma­tion, de pro­pos­er un accom­pa­g­ne­ment à long terme ou d’orienter vers des ser­vices spé­cial­isés. Une prise en charge pri­mor­diale quand il s’agit des jeunes, car avant 15 ans le cannabis peut avoir des con­séquences sur le développe­ment du sys­tème nerveux.

Karine Bar­to­lo est psy­chi­a­tre addic­to­logue à Mar­seille. Elle reçoit notam­ment des jeunes en con­sul­ta­tion dans un bâti­ment dédié au sein de l’hôpi­tal de la Con­cep­tion de Mar­seille. Au niveau psy­chi­a­trique, le prin­ci­pal prob­lème du cannabis est son effet sur la schiz­o­phrénie. C’est l’une des caus­es prin­ci­pales de con­sul­ta­tion dans son ser­vice. «Une fois que la mal­adie est apparue, elle est aggravée par l’usage du cannabis et n’est plus acces­si­ble au traite­ment. Le con­trôle des affects dimin­ue», explique-t-elle. Des recherch­es ont mon­tré que les trou­bles cog­ni­tifs liés à l’usage du cannabis sont cor­rélés à la dose, à la fréquence, à la durée d’exposition et à l’âge de la pre­mière con­som­ma­tion. «Con­som­mé avant 15 ans, le cannabis peut avoir des effets sur le sys­tème nerveux qui grandit jusqu’à l’âge de 25 ans». Des dos­es régulières et élevées entrainent des effets neu­rologiques avec une aug­men­ta­tion de la dopamine et une diminu­tion de la séro­to­nine. Des neu­romé­di­a­teurs qui influ­ence notre humeur, et jouent notam­ment sur l’anxiété. «Le cannabis peut aggraver des élé­ments dépres­sifs et faire appa­raître le syn­drome amo­ti­va­tion­nel », com­plète la spé­cial­iste. «Chez les jeunes, on com­pare l’usage du cannabis à l’entrée d’un éléphant dans un mag­a­sin de porce­laine. Le mag­a­sin étant le sys­tème neu­rologique». La fumée de cannabis passe rapi­de­ment dans l’organisme. Il se fixe dans les graiss­es et relargue pen­dant 24 à 48 heures. L’élim­i­na­tion se fait lente­ment. «Si le sys­tème nerveux est en pleine crois­sance, le cannabis mod­i­fie le dosage naturel des cannabi­noïdes présents dans notre cerveau et des neu­romé­di­a­teurs. Les jeunes iront moins à l’école, ils auront moins de moti­va­tion dans leurs pro­jets».

Au-delà de la con­som­ma­tion, iden­ti­fi­er pourquoi on fume
Pour traiter cette addic­tion, toute la ques­tion est d’abord de com­pren­dre dans quel cadre un jeune con­somme du cannabis. Pour pou­voir arrêter il faut d’abord iden­ti­fi­er pourquoi on fume : «par plaisir, pour se déten­dre, pour faciliter ses rela­tions, pour tromper l’ennui ou éviter d’affronter les prob­lèmes», inter­roge l’un des guides que Flo­rence Soulé dis­tribue aux jeunes qui vien­nent con­sul­ter.

Le risque majeur n’est pas unique­ment la dépen­dance, mais aus­si l’usage nocif ou l’entrée dans des con­duites qui découlent de cet usage, comme l’échec sco­laire, la fugue, la rup­ture des liens famil­i­aux, la délin­quance, les trou­bles des con­duites ali­men­taires ou les ten­ta­tives de sui­cide. Bien sou­vent, ces con­duites à risque, spé­ci­fiques à l’adolescence et à l’entrée dans le monde adulte inter­agis­sent et se ren­for­cent entre elles. «Il ne s’agit pas de traiter seule­ment de la dépen­dance, ou du pro­duit, mais surtout de faire un suivi. Ce sont des jeunes qui ne vont pas bien. Il est aus­si ques­tion de con­texte car les fac­teurs aggra­vants de la con­som­ma­tion de drogues sont à chercher du côté de la sit­u­a­tion médi­co-psy­cho-sociale», racon­te la psy­cho­logue qui s’ap­puie sur des doc­u­ments de tra­vail cana­di­ens pour met­tre les jeunes en con­fi­ance.

80% des con­som­ma­teurs de cannabis arrê­tent finale­ment, mais la prise en charge est plus longue, car il faut d’abord faire admet­tre qu’il y a un prob­lème : «Le jeune pub­lic n’est pas for­cé­ment col­lab­o­rant, il est en pleine péri­ode de révo­lu­tion psy­chologique, physique et phys­i­ologique. Il s’agit de met­tre en place une rela­tion de con­fi­ance et d’écoute pour avancer dans le soin en créant une col­lab­o­ra­tion et un accord», explique Sébastien Guer­lais, infir­mi­er présent une demi-journée par semaine dans le CJC des Réfor­més. Son rôle est alors de dis­cuter de l’état de san­té générale, du bien être, du som­meil ou de l’alimentation. Il évoque aus­si les pro­duits, leur con­som­ma­tion et leurs effets. Le but est en effet d’in­former, au-delà du car­ac­tère licite ou illicite des drogues, sur les sub­stances et leurs effets. L’équipe est à l’é­coute. Les locaux de l’as­so­ci­a­tion offre des bureaux pour dis­cuter en toute dis­cré­tion ou des espaces com­muns pour échang­er.

Men­er une action éta­tique spé­ci­fique pour sor­tir du « cycle infer­nal »

Quand les enfants refusent de venir con­sul­ter, le suivi se fait seule­ment en rela­tion avec les par­ents. Ce jour-là, une mère de famille est venue seule avec son plus jeune fils qu’elle laisse jouer dans la pièce à vivre. Son aîné avait ren­dez-vous mais il ne s’est finale­ment pas présen­té. «Cela per­met de com­pren­dre ce qui ne va pas, et d’orienter pour que ça aille mieux», explique Flo­rence Soulé. «Les con­som­ma­teurs sont de toutes orig­ines sociales, ce qui va faire la dif­férence ce sont la demande et l’ac­cès au soin», com­plète la psy­cho­logue. Selon ces pro­fes­sion­nels, l’accès aux jeunes étant par­fois dif­fi­cile, et la con­sul­ta­tion peu spon­tanée, pour ren­dre la prise en charge plus effi­cace, il serait pri­mor­dial de prévoir des vis­ites à domi­cile, afin de con­naître les jeunes dans leur envi­ron­nement. Une poli­tique qui néces­site un bud­get con­séquent.

Aller plus loin dans la prise en charge des jeunes face au cannabis c’est aus­si pren­dre en compte l’urgence de sor­tir d’un cer­cle infer­nal pour Karine Bar­to­lo : «La répres­sion de l’usage de la loi de 1970 ne fait qu’aggraver la sit­u­a­tion. En France, les jeunes con­som­ment plus et plus tôt par rap­port au reste de l’Europe. L’usage du cannabis mérite d’être dédrama­tisé afin de pren­dre en charge les cas les plus cri­tiques et de don­ner les moyens à l’Etat de con­trôler des taux de con­cen­tra­tion dans les pro­duits ven­dus ». Des taux qui sont passés de 12 à 16% en dix ans selon les chiffres de l’Institut Nation­al de Police Sci­en­tifique*. «Le cannabis n’est pas plus addic­togène que le tabac si sa con­som­ma­tion et sa con­cen­tra­tion en THC sont accept­a­bles. C’est un pro­duit plus insi­dieux. On ne meurt pas d’une over­dose de cannabis. Il est plus dif­fi­cile de mesur­er l’impact par manque de signe clin­ique. Tout dépend de la fréquence, de la con­cen­tra­tion et de la manière de con­som­mer». Des car­ac­téris­tiques qui méri­tent une action éta­tique spé­ci­fique selon Karine Bar­to­lo, pour éviter la dés­co­lar­i­sa­tion et lim­iter la con­som­ma­tion des jeunes. C’est en par­tie pour cela que la psy­chi­a­tre a pris part à l’appel de 150 per­son­nal­ités mar­seil­lais­es dans le Jour­nal Du Dimanche du 8 jan­vi­er 2017 qui appelle à une légal­i­sa­tion con­trôlée du cannabis .

*http://www.ofdt.fr/BDD/publications/docs/cdeconse.pdf
*« Drogue et dépen­dance, livret d’information INPES »
*http://www.ofdt.fr/BDD/publications/docs/cdeconse.pdf
*OFDT/TREND sep­tem­bre 2013 http://www.ofdt.fr/BDD/publications/docs/eisxmgta.pdf
*http://www.lejdd.fr/Politique/TRIBUNE-Cannabis-150-personnalites-marseillaises-demandent-la-legalisation-controlee-838090

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