Violence symbolique, la femme à l’affiche

Dans ces tribu­la­tions mar­seil­lais­es, JDG ques­tionne notre rap­port à la femme image, femme objet. Elle s’af­fiche sur nos murs, van­tant des crèmes, des sacs, des chaus­sures. Vio­lence sym­bol­ique...

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Dans ces tribu­la­tions mar­seil­lais­es, JDG ques­tionne notre rap­port à la femme image, femme objet. Elle s’af­fiche sur nos murs, van­tant des crèmes, des sacs, des chaus­sures. Vio­lence sym­bol­ique pour qui ne colle pas au mod­èle sym­bol­ique policé ain­si pro­posé.

La femme est asso­ciée à l’objet depuis la nuit des temps. Représen­ta­tion de nos sociétés con­suméristes, elle est util­isée pour per­son­nalis­er cet objet qui va gar­nir la col­lec­tion de choses que nous pos­sé­dons. Dans l’espace urbain, cette asso­ci­a­tion fait légion, la femme et les mar­ques font bon marché. En me prom­enant dans les rues de Mar­seille, dans les zones marchan­des ou dans la plus petite ruelle, je ne pou­vais échap­per à une cuisse par­faite par l’entremise d’une pom­made mir­a­cle ou d’un dessous sexy asso­cié à une femme rabotée par Pho­to­shop.

Ma déam­bu­la­tion j’en con­viens avait un but pré­cis : débus­quer la chose qui se présente à moi comme des femmes chosi­fiées. Mais cette inter­ro­ga­tion ne me don­nait aucune réponse sur le bien fondé de cette entre­prise pub­lic­i­taire. J’essayais de peser le pour et le con­tre pour faire mon choix entre la chose que je voulais pos­séder et ces femmes qui les accom­pa­g­nent con­stam­ment. Pas un sac, ni une chaus­sure, ni une bague, ni un mas­cara, ni une culotte, ni un salon du bien être n’échappaient à cette présence fémi­nine.

Si présentes et si bien accom­pa­g­nées, pourquoi alors par­ler de vio­lences faites aux femmes dans notre société ? Leur image fig­ure dans nos espaces de vie, elles nous accom­pa­g­nent dans les salles d’attentes, dans la rue, à la télévi­sion. Elles devraient donc pou­voir se sen­tir libre d’aller et venir partout dans l’espace urbain, elles devraient pou­voir se promen­er en mini-jupe dans nos rues sans que les hommes puis­sent con­stater leur nudité par­tielle par un sif­fle­ment ou des car­ac­téri­sa­tions out­ran­cières.

Mais revenons un instant à ces femmes qui font l’objet de mon ques­tion­nement, qui sont-elles ? Sont-elles représen­ta­tives des femmes de mon quo­ti­di­en ? Pour répon­dre à cette ques­tion, je suis entré en phase d’observation com­par­a­tive. D’après cette obser­va­tion, le compte n’y est pas : aucune ronde asso­ciée à un vête­ment, aucune petite ne fait office de man­nequin, très peu de femmes col­orées assor­ties à un sac… Je me trou­vais dans une norme qui ne représen­tait en rien la réal­ité que je vivais. Mais cette dis­tor­sion entre ma réal­ité d’homme et l’utilisation de ces femmes en guise d’objet m’emmena à ques­tion­ner les pre­mières con­cernées. Voici Agathe qui se présente à moi. Je lui présente l’objet de ma réflex­ion. Agathe a 20 ans, elle est étu­di­ante au Lycée Thiers de Mar­seille.

Agathe : « Je ne suis absol­u­ment pas choquée par l’affichage des femmes dans la rue. C’est nor­mal d’associer les femmes à ce qu’elles con­som­ment dans leur vie de tous les jours. C’est de la représen­ta­tion, ni plus ni moins. Cepen­dant, il est vrai que cer­taines images sont sex­u­al­isées pour attir­er un peu plus l’acheteur poten­tiel que nous sommes. Il y a aus­si par­fois des images pornographiques qui, j’en con­viens, sont choquantes et dégradantes. Mais ce qui me choque le plus n’est pas cette surabon­dance d’association de la femme à une chose, ce qui me choque ce sont les remar­ques à car­ac­tère sex­uel à l’endroit des femmes. Cela me con­traint dans ma lib­erté d’expression de mon corps dans l’espace urbain. Je sais par exem­ple que la façon dont je vais me vêtir sera en rela­tion avec le lieu dans lequel je décide de me ren­dre. Me con­train­dre dans ma lib­erté ves­ti­men­taire c’est pour moi m’assurer une tran­quil­lité rel­a­tive. Je sais aus­si que pour me ren­dre à cer­tains endroits de la ville je ne passerai pas dans telle ou telle rue car je me sen­ti­rai en dan­ger, une proie poten­tielle. »

Lib­erté rel­a­tive ? C’est une asso­ci­a­tion qui frappe mon esprit d’homme car je ne pour­rais me con­train­dre à cette exi­gence du quo­ti­di­en. Cette lib­erté rel­a­tive fait écho aux femmes con­sid­érées comme objets pub­lic­i­taires. L’exposition d’une cer­taine norme fémi­nine con­traint celles qui ne répon­dent pas aux canons de la beauté énon­cés à une posi­tion sub­al­terne dans leur réal­ité quo­ti­di­enne.

Il existe un con­tin­u­um entre cette norme et l’existence sociale des femmes dans leur quo­ti­di­en. Elle oblige les femmes à s’approcher au plus prés de cette norme pour exis­ter au niveau de leur rela­tion amoureuse, dans leur recherche d’emploi, dans leur socia­bil­i­sa­tion… Echap­per à cette norme imposée vous met de fac­to au banc de la féminité « main­stream ». Nous ne pou­vons cepen­dant être aus­si dog­ma­tique car bien enten­du nous pou­vons trou­ver ici et là des femmes libres qui assu­ment leur orig­i­nal­ité, reje­tant l’imposition de la norme du marché.

Mais sor­tons de ces con­sid­éra­tions de représen­ta­tion ou de non représen­ta­tion des femmes dans notre société. Der­rière cette présence fig­u­ra­tive des femmes par­faites qui jalon­nent nos espaces pub­lic­i­taires appa­rais­sent les stig­mates d’une mal­adie sociale lourde de con­séquences dans notre rap­port à l’autre femme, celle qui ne se trou­ve pas ou plus dans nos mag­a­zines ou dans nos pub­lic­ités. Effaçant d’un cliché la plu­ral­ité du genre féminin dans son exis­tence pro­pre. Nous pou­vons aus­si nous inter­roger sur la réal­ité vio­lente que vit le genre féminin dans les sociétés occi­den­tales. Cette vio­lence se trou­ve, à mon sens, dévoyée par la mise en avant pub­lic­i­taire de la per­fec­tion fémi­nine. Par ailleurs, quid de la mai­greur de ces femmes soit dis­ant par­faites, n’est ce pas une beauté sous con­trainte de mai­greur ? Com­ment ces physiques rachi­tiques par­lent-ils aux femmes qui ne répon­dent pas à cette représen­ta­tion réduc­trice de la femme ? Com­ment cette fig­u­ra­tion sim­pliste du genre féminin ques­tionne nos rela­tions hommes femmes ?

Je ne saurais répon­dre. Mais depuis que j’ai décidé de ques­tion­ner cette représen­ta­tion, je ressens une gêne à regarder ces pub­lic­ités comme des élé­ments représen­tat­ifs de ma socia­bil­i­sa­tion avec le genre féminin. Ce tra­vail de dis­tan­ci­a­tion entre ces objets féminins et les femmes du quo­ti­di­en me paraît néces­saire pour appréhen­der la vio­lence faites aux femmes de façon effec­tive.

La dif­fi­culté de cet exer­ci­ce de décon­struc­tion de la fab­ri­ca­tion néfaste de l’objet « femme par­faite » réside dans la mul­ti­plic­ité des mes­sages pub­lic­i­taires qui sous ten­dent que la fig­u­ra­tion de cette femme par­faite est un mes­sage posi­tif prô­nant la lib­erté, la féminité, la grâce, la beauté, l’élégance… mais à quel prix ?

Sont-elles plus libres, moins vic­times de vio­lence quand elles respectent cette uni­formi­sa­tion que leur impose la pub­lic­ité ? La pub­lic­ité asso­ciant l’objet à la femme n’assoit-elle pas dans nos con­sciences col­lec­tives une vio­lence de faite à l’endroit des femmes ?

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