En Espagne, le blues des enseignants

Moins d’autorité, moins de moyens, plus de pré­car­ité. Les pro­fesseurs espag­nols ont le sen­ti­ment de subir les évo­lu­tions de leur société. L’Espagne est l’un des pays européens au...

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Moins d’autorité, moins de moyens, plus de pré­car­ité. Les pro­fesseurs espag­nols ont le sen­ti­ment de subir les évo­lu­tions de leur société.

L’Espagne est l’un des pays européens au plus bas dans le classe­ment PISA (Pro­gramme inter­na­tion­al pour le suivi des acquis des élèves) qui clas­si­fie et com­pare chaque année le niveau de pré­pa­ra­tion des élèves et des étu­di­ants dans les écoles publiques de l’Union européenne. His­torique­ment soumise à la volon­té du régime de Fran­co, l’éducation publique espag­nole est directe­ment liée à cette con­sti­tu­tion de 1978 qui n’a jamais su répon­dre aux besoins de ses citoyens. La crise économique de 2008–2011 a aggravé la sit­u­a­tion, la con­séquente réduc­tion des dépens­es pour l’éducation a réduit les emplois, de nou­veaux con­trats et de con­di­tions de tra­vail de plus en plus pré­caires ont vu le jour. Les enseignants du pri­maire et du sec­ondaire deman­dent depuis longtemps à l’État espag­nol de nou­velles réformes afin d’augmenter les investisse­ments et récupér­er les 30 000 emplois per­dus depuis 2008. Dans l’ensemble, l’État espag­nol affaib­lit la qual­ité de son sys­tème édu­catif et com­pro­met l’avenir de ses jeunes citoyens tout en ren­dant la vie dure aux enseignants,

Des réformes à chaque tran­si­tion politique

Ana Lopez a 56 ans. Cheveux blonds courts, jupe noire, et cig­a­rette à la bouche, cette mil­i­tante fémin­iste et écol­o­giste a été pro­fesseure à l’école pri­maire à Bil­bao. Au fil des années, elle a été direc­trice puis chef d’études et tutrice pour les enfants désa­van­tagés. Je ren­con­tre Ana dans les bureaux de Steilas, l’un des plus impor­tants syn­di­cats d’enseignants du Pays Basque. Selon elle, les dif­fi­cultés quo­ti­di­ennes pour les pro­fesseurs sont nom­breuses : « Après avoir passé le Con­cours pour l’enseignement pub­lic, les listes d’attente pour obtenir une place comme pro­fesseur sont longues et dif­fi­ciles. En éle­vant l’âge de la retraite, on enlève des oppor­tu­nités aux plus jeunes ». Le sys­tème édu­catif espag­nol est vic­time de la rhé­torique poli­tique et le débat sur sa réforme s’ouvre à chaque nou­velle cam­pagne élec­torale. Le résul­tat : six réformes au cours des 37 dernières années, dont la loi LOCE de 2002, la loi LOE de 2006 et la loi LOMCE de 2013. « Ce dont nous avions vrai­ment besoin, c’est d’un pacte poli­tique qui soit respec­té par toutes les fac­tions poli­tiques, peu importe qui est au pou­voir, témoigne Pilar de Los Ríos Muril­lo, pro­fesseur de math­é­ma­tiques et direc­trice de l’Institut Palom­eras de Val­le­cas, au micro de Radio Cade­nas­er. On nous demande de nous adapter aux nou­velles réformes, mais on sait déjà qu’elles seront ajustées au pre­mier change­ment de gou­verne­ment. Entre pro­fesseurs, on n’a pas les idées claires et on regarde sou­vent vers le min­istère de l’Éducation, qui apporte très peu de répons­es à la dis­cus­sion ».

Moins de rem­place­ments pour les jeunes profs

Avec la réforme de la LOCE en 2002, l’âge de la retraite des pro­fesseurs et des enseignants est passé de 60 à 65 ans. Un change­ment qui bloque l’accès à l’emploi des jeunes enseignants. La prise en charge en cas de mal­adie, qui a tou­jours été de 100 % à par­tir du pre­mier jour, tombe à 50 % pour les 4 pre­miers jours et à 75 % du cinquième au 21e jour. «Les enseignants con­tin­u­ent à aller à l’école même lorsqu’ils sont malades, explique Ana. Cela élim­ine de nom­breuses pos­si­bil­ités de rem­place­ment pour les jeunes enseignants et la recherche d’un pre­mier emploi dans le sys­tème édu­catif devient plus dif­fi­cile. Au début, ce sont ces rem­place­ments qui per­me­t­tent aux jeunes de gag­n­er des points et d’escalader les listes d’attente ». Le manque de pos­si­bil­ités a con­duit à la for­ma­tion de nou­veaux con­trats tem­po­raires et pré­caires : 40 % des enseignants espag­nols ont un con­trat qui ne dépasse pas l’année sco­laire en cours. « Cela fait qua­tre enseignants sur dix qui passent l’été dans l’attente d’un nou­v­el emploi pour la ren­trée, con­clut Ana. Cette sit­u­a­tion est en train de créer de plus en plus de pré­car­ité, d’insécurité finan­cière et de frus­tra­tion pro­fes­sion­nelle ».

Fig­ure d’autorité déchue

A celà, il faut ajouter une évo­lu­tion de l’image de l’enseignant dans la société. Comme ailleurs, ils ne font plus tou­jours fig­ure d’autorité respec­tée. «La fig­ure du pro­fesseur incar­ne des valeurs autres que celles en vogue, l’enseignant ne tente pas d’être célèbre, non plus d’être riche ou d’avoir une voiture sportive, affirme Luisa Jua­natey, pro­fesseur à la retraite, dans son livre Qué pasó con la enseñan­za. Elo­gio del pro­fe­sor (Que s’est-il passé avec l’enseignement ? Éloge du pro­fesseur). Les enseignants ne sont pas les mod­èles de sportif ou de stars du ciné­ma aux­quels les étu­di­ants sont con­stam­ment exposés. La seule chose que les enseignants deman­dent, c’est de pou­voir accom­plir leurs tâch­es d’enseignement avec dig­nité, et cela ne les rend pas un mod­èle à suiv­re». L’ancienne pro­fesseur con­state égale­ment un déplace­ment des respon­s­abil­ités en cas de crise à l’école. «Main­tenant, pour toute sorte de prob­lèmes, aux yeux de la famille c’est l’élève qui a rai­son. Si quelque chose se passe mal à l’école, la respon­s­abil­ité est celle du pro­fesseur. Ils sont vite fait passés de la fig­ure rigide et sévère à respecter au rôle de bouc émis­saire pour toute sorte de prob­lèmes famil­i­aux».

Samuel Bre­golin

Texte et photo : Samuel Bregolin

Photo de une : Ana Lopez dans le siège de Steilas. 

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