Le terrorisme, acte politique ou acte psychiatrique ?

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Au lende­main des mul­ti­ples atten­tats qui ont touché l’Europe et les États Unis, le réflexe des sociétés a sou­vent été d’assimiler les ter­ror­istes à des « fous » souf­frant de mal­adies men­tales. La réal­ité est bien plus com­plexe et les faits ne prou­vent en aucun cas le lien entre les mal­adies psy­chiques et les actes ter­ror­istes bien au con­traire. La psy­chi­a­tri­sa­tion de faits ter­ror­istes con­stitue une dérive selon la profession.

Le 18 août 2017, Gérard Col­lomb, appelait à la mobil­i­sa­tion de l’ensemble des hôpi­taux psy­chi­a­triques et des psy­chi­a­tres libéraux sur le repérage de leurs patients rad­i­cal­isés sus­cep­ti­bles de per­pétr­er des actes ter­ror­istes. L’assimilation entre mal­adies men­tales et actes ter­ror­istes a provo­qué l’ire de la pro­fes­sion dont les grands chantres ont rapi­de­ment réag­it dans la presse.

Ils rap­pel­lent que les études prou­vent que la majorité des ter­ror­istes n’ont aucun rap­port avec la psy­chi­a­trie, et même que les patients souf­frant de trou­bles psy­chiques graves n’effectuent pas plus d’homicide que la pop­u­la­tion générale. Du côté de la recherche, même son de cloche, la réponse psy­chi­a­trique est “facile”, elle dédouane l’État de ses respon­s­abil­ités poli­tiques dans la ges­tion du prob­lème à la source. Une atti­tude qui revient sou­vent dans l’histoire de la poli­tique française et inter­na­tionale et qui est analysée par deux médecins internes en psy­chi­a­trie, Léo Gonnet et Alexan­dre El Omeiri.

Interview croisée

Hélène Bour­gon : Lors de récentes déc­la­ra­tions gou­verne­men­tales le prési­dent Macron est allé dans le sens du min­istre de l’intérieur Gérard Col­lomb qui pré­conise la col­lab­o­ra­tion de la psy­chi­a­trie avec les ser­vices de l’État dont les préfets, afin de prévenir des actes ter­ror­istes, qu’en pensez-vous ?

Léo Gonnet : La société libérale a beau­coup de mal à con­cevoir le fait d’adversité poli­tique rad­i­cale. Dif­fi­cile est pour nous d’appréhender que les ter­ror­istes défend­ent une cause éminem­ment poli­tique, bien que recou­verte de reli­giosité. Il importe de replac­er cette prob­lé­ma­tique dans le champ du poli­tique et ne pas tomber dans les écueils que l’apriorisme nous tend.
Le ter­ror­isme est avant tout un acte tech­nique, util­isé dans les con­flits asymétriques ; Clause­witz dis­ait « la guerre est la con­tin­u­a­tion du poli­tique par d’autres moyens », et, com­plé­tons-nous, le ter­ror­isme est la con­tin­u­a­tion de la guerre par d’autres moyens. Les résis­tants durant la sec­onde guerre mon­di­ale usent de méth­odes jugées, par l’occupant, de ter­ror­istes. Pour­tant nous por­tons à leur endroit une admi­ra­tion sans faille.
Col­or­er les actes ter­ror­istes de con­no­ta­tions pos­i­tives ou néga­tives, les assim­i­l­er à un Bien ou à un Mal, n’a en réal­ité pas de sens hors de la sphère poli­tique pure. Plus grave — mais logique dans nos société dé-sécu­lar­isées — est de psy­chol­o­gis­er ces actes. Ceci est déjà ten­dan­cieux ; vouloir les psy­chi­a­tris­er est pra­tique­ment crim­inel. Crim­inel et inef­fi­cace de surcroît.


Un exem­ple : prenons un mem­bre de Daech qui revient sur le ter­ri­toire ; il compte com­met­tre un atten­tat. Il est arrêté et passe devant des experts psy­chi­a­tres qui con­sid­èrent le car­ac­tère pathologique de son com­porte­ment. On l’interne, le place en milieu psy­chi­a­trique fer­mé et on le traite à l’aide de traite­ments médicamenteux.
Quels seront les résul­tats ? Nuls.
L’objet de la psy­chi­a­trie n’est pas de nor­malis­er et de liss­er les com­porte­ments, de décider du car­ac­tère pathologique d’une idée en soi. Lorsqu’elle tombe dans ce tra­vers, la psy­chi­a­trie devient, comme elle l’était en U.R.S.S., puni­tive. La prob­lé­ma­tique n’est pas d’ordre pure­ment légale, elle con­fine au choix d’ordre poli­tique. Le sys­tème lég­is­latif russe était qua­si­ment sim­i­laire au nôtre sur le plan des soins sans con­sen­te­ments, pour­tant, à par­tir des années 1960, une part impor­tante des dis­si­dents, jugés « sociale­ment dan­gereux » (con­cept flou s’il en est), sont placés au sein d’hôpitaux spé­ci­aux, qui ressem­blent – sur le papi­er – à nos Unités de Malades Dif­fi­ciles (U.M.D.). En Russie l’échec à été total ; les dis­si­dents une fois sor­tis recom­mençaient, la psy­chi­a­trie util­isée de manière puni­tive est une dérive et ne peut, de toute façon chang­er l’homme.

Aujourd’hui encore psy­chi­a­tris­er le ter­ror­iste c’est psy­chi­a­tris­er l’adversaire. Dérive inquié­tante dont le principe peut s’étendre. Elle porte en elle la psy­chi­a­tri­sa­tion de l’altérité ; qui fixe la lim­ite d’un com­porte­ment sain dans de telles con­di­tions ? Ceux de Gauche sont-ils fous, ceux de Droite, les végans, ceux qui man­gent de la viande le sont-ils, ect.. ? Bien sûr, nous sommes encore à milles lieux de telles dérives ; il s’agit toute­fois de rester vig­i­lant devant cette poussée total­isante, au fond – mais para­doxale­ment — si libérale.

Alexan­dre El Omeiri :Cette réac­tion est dan­gereuse, non pas seule­ment par son pan posi­tif – la mise au noir de per­son­nes dan­gereuses con­tre leur gré – mais égale­ment par son pan négatif qui se car­ac­térise par le des­sai­sisse­ment du poli­tique. Bel ali­bi ; le ter­ror­isme n’est pas un enne­mi, mais le symp­tôme de dys­fonc­tion­nements internes à la société.
Par ce biais, le poli­tique peut éten­dre les lim­ites de ce que doit inclure la société, comme si le mal venait tou­jours de l’intérieur. Or, je ne suis pas sûr que ce soit tou­jours à la société civile, comme aux médecins, de gér­er ses compatriotes.

HB : Com­ment est éval­ué le degré de respon­s­abil­ité dans les cas avérés psychiatriques ?

Léo Gonnet:
Il y a deux sphères en psy­chi­a­trie légale : la ques­tion de la respon­s­abil­ité et la ques­tion de l’imputabilité.
Est-ce qu’une per­son­ne est respon­s­able de ses actes dans un moment d’agitation ? Si un patient para­noïaque assas­sine son voisin, pen­sant qu’il com­plote con­tre lui, il est prob­a­ble­ment respon­s­able de ses actes mais son geste est imputable à sa patholo­gie psychiatrique.
La médecine con­naît de nos jours une exten­sion de son domaine d’expertise : la respon­s­abil­ité est-elle du domaine médi­cal ? Cer­tains présagent qu’il s’agit en réal­ité plus d’un ques­tion­nement juridique et philosophique, domaines dans lesquels la médecine n’a pas grand chose à dire.

HB : Donc aujourd’hui qui a le dernier mot ?

Alexan­dre El Omeiri  : « C’est com­pliqué à dire, car cela se passe dans un cer­tains con­tin­u­um entre l’acte crim­inel banal et le ter­ror­isme. Tous les jours, il y a des patients ou des per­son­nes qui com­met­tent des actes rel­a­tive­ment fou et des psy­chi­a­tres sont amenés à décréter s’ils sont respon­s­ables ou pas. De fait, ils sont amenés à décider si le patient est com­pat­i­ble à la garde à vue. Dans les faits, quand quelqu’un est déclaré incom­pat­i­ble avec la garde à vue, il est gardé en psy­chi­a­trie, et les choses vont rarement jusqu’au bout d’un point de vue judi­ci­aire, pour ce qui est du ter­ror­isme pur, il y a trop de par­ti pris des médias pour que ce soit les psy­chi­a­tres qui déci­dent à mon avis. »

Léo Gonnet : Pour pren­dre un exem­ple local, la per­son­ne qui a fon­cé sur des arrêts de bus à Mar­seille en août a prob­a­ble­ment été exper­tisée par un inter­venant extérieur à l’hôpital psy­chi­a­trique, ce qui est légal mais dif­férent du pro­to­cole habituel.
L’utilisation de ce trag­ique fait divers qui en a été faite par le min­istre de l’intérieur Gérard Col­lomb est grave. Dire que cet homme est fou et, à cause de cette folie, écrase des gens dans une volon­té d’acte ter­ror­iste, c’est assim­i­l­er, d’un point de vue cog­ni­tif, ter­ror­isme à folie. Il faut donc, selon M. Col­lomb, que les psy­chi­a­tres hos­pi­tal­iers ou libéraux nous aident à iden­ti­fi­er les pro­fils particuliers.
Même si la psy­chi­a­trie et les psy­chi­a­tres en avaient le pou­voir – et les moyens -, cela ne pour­rait de toute façon fonc­tion­ner : il est impos­si­ble de décréter que quelqu’un est médi­cale­ment dan­gereux avant le pas­sage effec­tif à l’acte. La poten­tial­ité ne fait pas tout.

Alexan­dre El Omeiri : Quand les jour­nal­istes dis­ent « La per­son­ne était dérangée », jus­ti­fi­ant ou expli­quant le drame, cela nous fait sur­sauter. Il y a des cen­taines et des mil­liers de per­son­nes à Mar­seille qui seraient ain­si, selon ces critères, poten­tielle­ment dan­gereux ; toute­fois, et heureuse­ment, ils ne passent pas à l’acte. Les argu­ments liés aux antécé­dents de vio­lence ou de patholo­gie men­tale, à la pré­car­ité, aux prob­lèmes de papiers, ou encore à la con­som­ma­tion de sub­stances ne tien­nent pas. Si tous les gens ain­si éti­quetés étaient décrétés dan­gereux, et ain­si pris préven­tive­ment en charge, la psy­chi­a­trie serait instan­ta­né­ment débor­dé et, de toute façon, impuissante.

Léo Gonnet : Que devrait-on faire si l’on écoute les propo­si­tions du min­istre ? Con­stru­ire des lieux d’enfermement préven­tifs ? Out­re un évi­dent prob­lème éthique, avec quels moyens, et pour quelle effi­cac­ité ? Là encore, la solu­tion que doit apporter le monde poli­tique ne se trou­ve pas ici.

Bunge, Gus­tav von, 1844–1920

HB : Quelle est la procé­dure pour un interne­ment en psy­chi­a­trie à la suite d’un acte dangereux ?

Alexan­dre el Omeiri : L’arsenal judi­ci­aire est var­ié ; la plu­part des procé­dures n’impliquent pas les autorités admin­is­tra­tives et sont d’ordre pure­ment médi­cal. Seul le place­ment sous S.D.R.E (Soins à la Demande d’un Représen­tant de l’État) est une inter­face entre le monde admin­is­tra­ti­vo-poli­tique et médi­cal. Dans ces cas de place­ment, l’examen et la pra­tique médi­cale sont large­ment con­di­tion­nés par l’inertie administrative.

Léo Gonnet : Pour l’instant, ils ne peu­vent pas le faire sys­té­ma­tique­ment et ouverte­ment car les psy­chi­a­tres sont réti­cents. Mais il suf­fit qu’il y ait encore un impor­tant atten­tat meur­tri­er pour qu’une forte pres­sion soit exer­cée encore une fois sur la pro­fes­sion. Aujourd’hui, le corps pro­fes­sion­nel en psy­chi­a­trie a bien répon­du aux aber­ra­tions de M Col­lomb et de M Macron, mais il y a déjà eu plusieurs cas où la médecine a été con­trainte d’exécuter la volon­té des poli­tiques sans que l’acteur des faits souf­fre réelle­ment d’un trou­ble men­tal. Et c’est extrême­ment grave. Cela n’a aucun sens.
Nous n’avons pas accès aux dossiers des patients, donc nous ne savons pas quelle a été la procé­dure mise en place pour les per­son­nes qui ont com­mis d’autres actes ter­ror­istes ; ont-ils fait appel à des experts indépen­dants ou y a-t-il eu internement ?

HB : Quelle est la posi­tion de l’ordre des médecins ?

Léo Gonnet : Pour l’instant les médecins psy­chi­a­tres se sont unanime­ment lev­és face une telle dérive possible.
Il s’agit d’être vig­i­lant et de pren­dre con­science des con­sid­éra­tions his­toriques et philosophiques qu’une telle prob­lé­ma­tique posent. Il en va de l’honneur et de l’éthique de la pra­tique médi­cale. Il faut s’armer intel­lectuelle­ment parce que le gou­verne­ment va insis­ter en ce sens. Il est pos­si­ble que cer­taines choses passent. Insi­dieuse­ment, nous avons déjà eu affaire à un place­ment psy­chi­a­trique ordon­né par un préfet sous la forme SDRE avec deux cer­ti­fi­cats médi­caux illé­gaux. C’était un interne­ment psy­chi­a­trique poli­tique pur. Le médecin n’a pas le choix, il doit exé­cuter les ordres. L’homme a été mis en cham­bre d’isolement quelques jours en psy­chi­a­trie. Il a ensuite apparu qu’il était fiché S et que l’hospitalisation inter­ve­nait afin d’élargir la prévention.

A suiv­re dans un prochain arti­cle : la vision his­torique de la psy­chi­a­tri­sa­tion des actes poli­tiques, Léo Gonnet « Michel Fou­cault dis­ait que sor­tir de l’humanité c’est être déraisonnable et être fou. Aujourd’hui on raisonne ain­si, à par­tir de la rai­son tout ce qui est déraisonnable doit être sor­ti hors human­ité et le ter­ror­isme en est une nou­velle forme. »

Propos recueillis par Hélène Bourgon

Photo de l’article : Adrien Leguay

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