Turquie : la société civile kurde affaiblie par l’état d’urgence

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En Turquie, les Kur­des sont estimés à 15 mil­lions d’habitants. Ils sont représen­tés notam­ment par des par­tis et de nom­breuses organ­i­sa­tions de la société civile. Seule­ment, ces réseaux ont été frap­pés de plein fou­et par la répres­sion qui a suivi le coup d’État raté de juil­let 2016. Dans ce con­texte, le référen­dum voisin en faveur de l’indépendance du Kur­dis­tan irakien (rem­porté avec 93 % des voix le 25 sep­tem­bre) peut-il avoir des con­séquences sur les mobil­i­sa­tions kur­des dans le pays ?

Un café tapis­sé de bois du sol au pla­fond. Autour d’une table des hommes font une par­tie de Okey, jeu tra­di­tion­nel, munis de sortes de domi­nos. Le calme règne. Au dessus de la machine à café, un tableau représente une main menot­tée qui des­sine l’autre bout de sa chaine. « ça veut dire même en prison la lutte con­tin­ue », résume le serveur. Comme d’autres habi­tants du quarti­er son patron est sym­pa­thisant d’un par­ti d’extrême gauche classé ter­ror­iste, le DHKPC, front révo­lu­tion­naire de libéra­tion du peu­ple. Lui ne partage pas ses idées et encore moins celles des Kur­des, nom­breux eux aus­si dans le voisi­nage. « Les gens de gauche au moins sont nation­al­istes, les Kur­des eux divisent le pays, car ils deman­dent un État indépen­dant c’est ça le prob­lème », croit-il savoir. « Cer­tains s’organisent illé­gale­ment avec des armes, quand il y a des affron­te­ments avec la police les com­merces pâtis­sent des lacry­mogènes et des vio­lences, mais depuis l’état d’urgence ça s’est calmé », résume-t-il sous son T‑shirt Bob Mar­ley.

Face au risque d’arrestations, la dis­cré­tion prime

Plus loin un lam­padaire a été affublé de 4 caméras de sur­veil­lance braquées sur l’avenue prin­ci­pale, et sur le Cemevi, mai­son de culte et de cul­ture des Alévis, reli­gion minori­taire qui serait pra­tiquée par 20% de la pop­u­la­tion du pays. Ici le lieu est fréquen­té pour moitié par des Kur­des. Habitué des man­i­fes­ta­tions jusqu’à la ten­ta­tive de coup d’État du 15 juil­let 2016, le quarti­er de Gazi à la périphérie nord-ouest d’Istanbul s’est assag­it depuis deux ans. Ses dif­férentes frac­tions font pro­file bas. « Tout le monde a peur de par­ler, les habi­tants sont con­sid­érés comme de poten­tiels ter­ror­istes, tout cela affecte notre vie sociale », résume une voi­sine sous cou­vert d’anonymat. « Durant le référen­dum du Kur­dis­tan irakien les policiers se sont emparés du quarti­er, ils étaient partout. A cause de la pres­sion de l’État, cer­tains ont atten­du 10 jours avant de célébr­er les résul­tats mais ils ont quand même été réprimés », racon­te Emrah. Ce jeune kurde de 29 ans n’est pas descen­du dans la rue, con­scient des risques. Qua­tre de ses amis, kur­des eux aus­si ont été arrêtés ces derniers mois, sans être mem­bre d’organisations ou de par­tis assure-t-il. Aujourd’hui il n’ose même plus par­ler sa langue mater­nelle dans la rue (l’usage du kurde est pour­tant autorisé), excep­té en ter­rain con­nu à Gazi. Être Kurde selon lui serait plus dif­fi­cile au quo­ti­di­en depuis la fin du proces­sus de paix entre l’État turc et le PKK (par­ti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan) classé ter­ror­iste, et la reprise des com­bats dans le sud-est du pays à l’été 2015. Le con­flit a fait plus de 40 000 vic­times depuis 1984 dont plus d’un mil­li­er ces deux dernières années selon un rap­port de l’ONU (con­testé par les autorités turques) qui réper­to­rie égale­ment de 350 000 à 500 000 déplacés intérieurs. Sur le plan poli­tique, plusieurs cadres du HDP, 3ème for­ma­tion du pays con­sid­éré comme le « par­ti des minorités » pro-kurde, sont désor­mais pour­suiv­is. Leurs munic­i­pal­ités ont été placées sous tutelle par l’AKP (par­ti islamo con­ser­va­teur au pou­voir depuis 2002). L’ouverture et l’octroi de droits aux kur­des dans le domaine cul­turel des années 2000 s’est accom­pa­g­né d’une répres­sion poli­tique aujourd’hui général­isée.

Un sou­tien pru­dent au voisin kurde irakien

« La vio­lence des dernières années a fait qu’un sen­ti­ment de peur revient » mais « les par­tis fonc­tion­nent tou­jours et les organ­i­sa­tions de la société civile se recom­posent, il y a eu une résilience très forte », explique Clé­mence Scal­bert-Yucel chercheuse à l’Université d’Exeter. Toute­fois l’activisme n’est pas sans risque. Nom­bre de mil­i­tants sont pour­suiv­is pour pro­pa­gande, appar­te­nance ou aide à une organ­i­sa­tion ter­ror­iste. « Ce n’est pas pos­si­ble de tra­vailler aujourd’hui sur le plan poli­tique en Turquie si vous êtes dans l’opposition. Si vous tra­vaillez au niveau cul­turel et que ça dérange l’État, ils crim­i­nalis­eront aus­si votre tra­vail sans prob­lème et vous arrêteront », détaille Ilknur Alcan mem­bre de OHO, asso­ci­a­tion des avo­cats lib­er­taires. Créée en 2010, elle a été fer­mée par décret en novem­bre 2016 comme des cen­taines d’autres asso­ci­a­tions. La moitié de ses 300 mem­bres avaient déjà quit­té ses rangs à cause des pres­sions sous l’état d’urgence. Cer­tains ont même été arrêtés. Ceux qui restent n’ont pas bais­sé les bras. Con­sti­tués en « plate­forme », ils con­tin­u­ent à défendre des dossiers mais à titre indi­vidu­el, dont de nom­breux cas kur­des.

« On ne met pas en avant une quel­conque eth­nic­ité, on veut ren­dre le pays plus démoc­rate pour tous », assure son con­frère Fer­hat çak­mak. La plate­forme a pub­lié un com­mu­niqué pour soutenir la tenue du référen­dum au Kur­dis­tan irakien « avec beau­coup de « mais » car on ne croit pas que le gou­verne­ment qui y sera établi sera très démoc­ra­tique, le pou­voir y est déjà monop­o­lisé par de grandes familles et non pas dans l’intérêt général », pour­suit-il. Il assure que les kur­des de Turquie, eux, sont tou­jours en faveur d’une « autonomie démoc­ra­tique ».

« Il y a une dif­férence idéologique très forte entre les deux visions poli­tiques des Kur­des en Turquie et en Irak », détaille Clé­mence Scal­bert-Yucel. « En Turquie, idéologique­ment on a dépassé le stade de l’indépendance et de l’État nation, des autonomies locales en réseau sont pro­posées sous forme de con­fédéra­tion au sein des régions kur­des de la Turquie et éventuelle­ment par-delà, avec une idée de décen­tral­i­sa­tion. Et ce, dans un sys­tème qui rejet­terait aus­si le sys­tème cap­i­tal­iste à la dif­férence du Kur­dis­tan irakien. »

Men­ace de repré­sailles

Tra­vailler sur la ques­tion kurde est devenu plus dif­fi­cile aus­si pour les organ­i­sa­tions turques. Tout se fait désor­mais dans la dis­cré­tion, souligne Gülseren Yoleri de l’association turque des droits de l’homme IDH qui dénonce des provo­ca­tions et humil­i­a­tions dans le sud-est. En plus des fer­me­tures de locaux, des activistes y seraient harcelés. « Le gros prob­lème c’est que quand vous met­tez tant de pres­sion sur la société civile kurde, que vous lui imposez le silence, elle peut se refer­mer sur elle-même et peut devenir plus con­ser­va­trice, sur la défen­sive, avec le risque qu’elle ne s’éloigne de l’idée de paix et de dia­logue », déplore-t-elle en dénonçant « un sen­ti­ment de rup­ture qui se creuse et men­ace le vivre ensem­ble. »

« Pen­dant le proces­sus de paix jusqu’à l’été 2015, la société civile kurde qui essayait de met­tre en rela­tion la cause kurde et le gou­verne­ment a eu une énorme mis­sion, aujourd’hui ils n’ont plus la pos­si­bil­ité de refor­muler la vie sociale et poli­tique car L’AKP est obsédé par le dossier kurde et la men­ace con­tre la turcité du nation­al­isme turc », estime Engin Sus­tam. Ce soci­o­logue kurde exilé en Europe craint une répres­sion poli­tique con­tre le Kur­dis­tan irakien et appréhende davan­tage de pres­sion en ter­ri­toire turc. Ankara a en effet mul­ti­plié les men­aces de rétor­sion, ren­for­cé ses con­trôles aux postes fron­tières, sus­pendu des vols et organ­isé des exer­ci­ces mil­i­aires con­joints avec Bag­dad depuis le référen­dum. Les deux alliés envis­agent égale­ment de coopér­er con­tre les mem­bres du PKK sur le sol irakien.

Le média kurde irakien Baas, implan­té à Istan­bul et Diyarbakir (sud-est) et financé par des entre­pris­es proches du KRG (gou­verne­ment région­al kurde de Mah­moud Barzani), lui n’a pas été touché mais ses jour­nal­istes sont sur le qui-vive. Botan Tahsin coor­di­na­teur, exhibe fière­ment son doigt mar­qué à l’encre, preuve qu’il a voté. Il veut croire que la Turquie aura trop à per­dre économique­ment si elle applique ces sanc­tions et prend les déc­la­ra­tions du chef de l’État comme des dis­cours à seule des­ti­na­tion de l’opinion publique turque. Il se plait même à espér­er que le KRG devi­enne un « para­pluie pour tous les Kur­des du monde qui leur per­me­tte de se sen­tir pro­tégés », tout en con­cé­dant que l’avenir des Kur­des irakiens, est lui aus­si aus­si très incer­tain.

Camille Lafrance pour 15–38 et Le Ravi

Photo de une JDG, drapeau flottant au Kurdistan irakien.

Cet arti­cle a été pub­lié en parte­nar­i­at avec Le Ravi. Men­su­el d’en­quête et de satire en PACA, Le Ravi organ­ise un Cous­cous Bang Bang pour con­solid­er ses finances et pou­voir pass­er l’hiv­er. On achète pas l’indépen­dance d’un jour­nal, mais on peut financer une infor­ma­tion libre, alors n’hésitez pas don­nez, abon­nez-vous, soutenez un média indépen­dant.

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