Beyrouth, capitale où les réfugié·es façonnent des quartiers dans la ville

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De Bey­routh à Tripoli au nord du pays, en pas­sant par les régions de l’Est et du Sud du pays, les vis­ages des villes libanais­es se redessi­nent au fil des flux de per­son­nes venues se réfugi­er sur les ter­res du pays du Cèdre. La cap­i­tale, Bey­routh, en est un sym­bole. Elle a vu les Arménien·nes, les Palestinien·nes et aujourd’hui les Syrien·nes se fon­dre peu à peu dans le décor des quartiers de mis­ère.

Au cœur de la cap­i­tale, les noms his­toriques du quarti­er de Sabra et du camp de Chati­la situés à l’Ouest de la ville comptent des mil­liers de Palestinien·nes venu·es s’y réfugi­er en 1949 sous l’égide de l’ONU, suite au début de l’occupation israéli­enne. Aujourd’hui, ces camps sont dans un état de délabre­ment avancé et souf­frent de sur­pop­u­la­tion. Tour à tour haut lieu de résis­tance pales­tini­enne, syn­onyme de mas­sacres puis refuge insalu­bre pour tout ce que Bey­routh compte de pau­vres et de marginales·aux, Chati­la est à l’image de la cap­i­tale libanaise : en per­pétuelle muta­tion. À l’entrée du camp pales­tinien, l’ancien hôpi­tal Gaza incar­ne à lui seul l’évolution du quarti­er paupérisé.

Ouvert en 1976, l’hôpital Gaza est un lieu priv­ilégié pour assis­ter à ce roulis per­ma­nent de l’histoire. Aujourd’hui, l’immeuble est un gigan­tesque squat de onze étages aux murs décatis, une cour des mir­a­cles accueil­lant pêle-mêle réfugié·es palestinien·nes et syrien·nes, Libanais·es sans papiers, travailleur·ses bangladais·es et autres trimardeur·ses soudanais·es. À ses pieds se joue la scène quo­ti­di­enne des ruelles grouil­lantes de Chati­la : un mélange de cris joyeux de goss­es déguenillé·es, de bruits de scoot­ers qui frô­lent de vieilles dames recour­bées sur leurs sacs de cours­es, sous le regard d’hommes assis devant un nar­guilé ou une par­tie de backgam­mon et de beau­coup, beau­coup de jeunes hommes oisifs qui tuent le temps à coups de menus labeurs et de par­ties de bil­lard.

Façade de l’ancien hôpi­tal Gaza à Chati­la — Liban ©Sar­ka Van­curo­va

Par­mi eux, Mah­moud, trente­naire longiligne au regard anthracite, est le meilleur con­nais­seur de l’immeuble Gaza. Et pour cause : « Je suis né à l’hôpital Gaza en 1982 et j’y ai gran­di. Quelques semaines après ma nais­sance, le mas­sacre de Chati­la s’est déroulé à quelques mètres d’ici. Peu après, mon père a été enlevé et je ne l’ai jamais revu », lâche-t-il en guise d’introduction, avant de s’élancer dans une enfilade d’escaliers éclairés à la lampe de son télé­phone, coupure d’électricité oblige.

Avant-dernier étage sans ascenseur. Un rideau en guise de porte qui, une fois tra­ver­sé, révèle le vis­age espiè­gle de Jihad Issa, Pales­tini­enne de 69 ans au teint hâlé. Autour des fenêtres, les murs inondés de moi­sis­sure font penser à des fonds marins. Jihad décrit les effets de cette insalubrité : « Le 19 sep­tem­bre 2017, le toit de la cham­bre s’est effon­dré sur mes deux fils et leur père pen­dant qu’ils dor­maient. » Il y a 33 ans, Jihad s’est instal­lée dans ce deux-pièces avec mari et enfants, fuyant le camp de Chati­la dévasté par la guerre : « À la fin de la “guerre des camps” en 1987, il n’y avait per­son­ne ici, car les mili­ciens d’Amal (mil­ice chi­ite qui s’est opposée aux fedayins* pales­tiniens pen­dant la guerre libanaise) avaient volé tout l’équipement médi­cal et brûlé le reste. Tu entrais, tu posais une porte dans l’une des pièces, tu instal­lais une ser­rure et ça deve­nait ton apparte­ment. C’est comme ça que l’hôpital est devenu habité », dit-elle en tirant sur une cig­a­rette. Dans le salon, un por­trait de son fils recou­vre le mur. Il est mort à l’âge de 26 ans, élec­tro­cuté. Dans le Chati­la d’après-guerre, les décès acci­den­tels ont rem­placé les morts par balle, la pau­vreté a pris la relève des armes. Au point d’en venir à regret­ter le passé : « Certes c’était la guerre, mais il y avait de l’argent. Désor­mais, les Syrien·nes tra­vail­lent à notre place et nous n’avons plus d’aide de l’OLP », soupire Jihad.

Mah­moud, né à l’hôpital Gaza, qui peine à trou­ver du tra­vail depuis l’arrivée mas­sive de réfugiés syriens — Sar­ka Van­curo­va

Une présence syri­enne qui dérange

Depuis que les premier·es Syrien·nes ont débar­qué au Liban pour fuir le con­flit meur­tri­er démar­ré en 2011, pas un jour n’est passé sans qu’un min­istre libanais ne se lamente du « fardeau des réfugié·es syrien·nes » sur les ressources et le marché du tra­vail. Mais le fardeau n’est pas répar­ti avec équité : les régions déjà mar­gin­al­isées du Nord et de l’Est et les périphéries déjà paupérisées de Bey­routh sont celles qui ont accueil­li la majeure par­tie des plus d’un mil­lion de réfugiés du pays voisin. Chati­la compte 21 192 réfugié·es syrien·nes selon le UNHCR (Haut Com­mis­sari­at des Nations unies pour les réfugiés). Et selon les cal­culs de Jihad, dans l’immeuble Gaza, « sur 130 familles, il ne reste que 25 familles pales­tini­ennes. Les autres ont mis leur apparte­ment en loca­tion et sont parti·es vivre à Jadra, à Damour, Naameh, local­ités au Sud de Bey­routh. Désor­mais, presque tous les habitant·es de l’immeuble sont Syriens. Ils n’ont pas lais­sé de quoi manger aux Palestinien·nes ici. Mah­moud par exem­ple, tra­vail­lait bien avant leur arrivée. Désor­mais il est sans activ­ité », grom­melle-t-elle.

Jihad, 69 ans, dont 33 passés dans l’immeuble Gaza. ©Sar­ka Van­curo­va

Trois étages plus bas, Naw­al et sa belle-sœur Saha parta­gent une petite cham­bre sans meubles avec leurs enfants. « Nous sommes de Hama (ville syri­enne au Nord du Liban). A cause des bar­ils explosifs largués par les avions de l’armée syri­enne, notre mai­son a été détru­ite. Nous sommes devenus sans domi­cile, sans maris, sans pos­ses­sions. Nous n’avons plus rien », dit-elle le vis­age fer­mé. Ce ne sont pas leurs époux qui ont volé le tra­vail des Pales­tiniens : ils ont dis­paru dans les geôles syri­ennes. Assis à côté de ses béquilles, Brahim, un Syrien d’Alep de 32 ans, ne tra­vaille pas non plus. Sur toute la longueur de sa cuisse, une cica­trice rap­pelle les éclats d’obus qu’il a reçus lors d’une attaque aéri­enne. Mal­gré tout, lui et sa famille doivent pay­er un loy­er men­su­el de 330 dol­lars pour leur mansarde. « D’un coup, les réfugiés pales­tiniens se retrou­vent pro­prié­taires et cer­tains en prof­i­tent. Nous enten­dons beau­coup de mau­vais­es paroles sur les Syriens dans le quarti­er », dit-il, amer.

Naw­al, réfugiée syri­enne de Hama, avec l’un de ses fils dans la cham­bre qu’elle partage avec sa belle-soeur et sa famille. ©Sar­ka Van­curo­va

Mis·es en con­cur­rence dans un État où l’assistance sociale est déléguée aux ONG, les réfugié·es palestinien·nes et syrien·nes se croisent dans les couloirs obscurs de l’immeuble Gaza sans se côtoy­er. Chacun·e ses fan­tômes passés, chacun·e sa galère présente. Les Palestinien·nes reçoivent l’aide de l’UNRWA pour l’éducation et la san­té, mais l’institution onusi­enne est sous pres­sion suite à la déci­sion états-uni­enne de divis­er par deux son aide finan­cière. Les réfugié·es syrien·nes qui vivent dans l’immeuble Gaza dis­ent n’avoir reçu aucune aide du UNHCR. Mais les Syrien·nes ne sont pas les seul·es nouvelles·aux arrivant·es brocardé·es. Au pied de la tour, la rib­am­belle de gamin·es ne rate pas une occa­sion de per­si­fler sur la couleur de peau d’Ali, Soudanais de Khar­toum qui vit au rez-de-chaussée. « Les goss­es sont méchants, mais j’ai une bonne rela­tion avec le pro­prié­taire de ma cham­bre, à qui je verse 170 dol­lars par mois. J’arrive à envoy­er 100 dol­lars à ma famille chaque mois », nuance-t-il, assis sur le mate­las moite de sa cham­bre sans fenêtres.

Les jeunes du quarti­er surnom­ment le sous-sol de l’immeuble Gaza « l’ambassade du Bangladesh ». En descen­dant ses march­es, l’air devient si raré­fié, l’odeur de moisi si poignante que le lieu fait penser à une prison. Les Bangladais·es y vivent en nom­bre dans des cham­bres envahies par les cafards. C’est par­mi eux que Juliano, Libanais de 23 ans et orphe­lin de père, a trou­vé un refuge pour lui et sa mère Julie, amputée d’une jambe à cause du dia­bète. Il a beau mul­ti­pli­er les petits boulots, impos­si­ble de pay­er un loy­er à 500 dol­lars min­i­mum dans le cen­tre de Bey­routh. « Le faible loy­er nous aide, et nous ne payons pas d’électricité. Au début, les Palestinien·nes m’ont toisé, parce que je suis chré­tien libanais. Mais aujourd’hui, nous sommes ami·es », dit-il dans la pénom­bre de sa cham­bre. Reste qu’à l’instar des Palestinien·nes, des Syrien·nes et d’Ali, le Soudanais, un seul rêve l’anime : quit­ter un jour la cour des mir­a­cles de Bey­routh.

Absence de l’État libanais ?

Grand absent face à cette détresse humaine, l’État libanais, qui avant même le début de la guerre civile a lais­sé le loge­ment informel se dévelop­per autour et au cen­tre de la cap­i­tale Bey­routh. « Dès le début des années 1970, une étude con­duite par une équipe du CERMOC (Cen­tre d’études et de recherch­es sur le Moyen-Ori­ent) traitait déjà de la ques­tion des bidonvilles de Bey­routh, comme une poli­tique de l’informel délibéré­ment pen­sée et voulue par l’État libanais (Bourgey & Pharès 1973) », cite le chercheur Vin­cent Geiss­er en 2015, dans un arti­cle qui inter­roge l’absence de l’État libanais dans la poli­tique de l’habitat. « Et si l’État libanais est bien présent, c’est qu’il cherche tou­jours plus à « infor­malis­er » les règle­ments de la con­struc­tion et de l’aménagement urbain. Il les rend de plus en plus flex­i­bles et informels en accor­dant des per­mis de com­plai­sance ou encore en légal­isant a pos­te­ri­ori des pro­jets non-con­formes », pour­suit le chercheur. Ce retrait organ­isé de la puis­sance publique béné­fi­cie aux intérêts privés et aux clien­télistes qui véro­lent les insti­tu­tions libanais­es.

Par le passé, pour­tant, des ten­ta­tives autour du loge­ment et notam­ment du loge­ment social ont bien fait l’objet de dif­férentes études et révi­sions du sché­ma directeur de Bey­routh mais aus­si des dif­férents pro­jets urbains. Cepen­dant, ils n’ont jamais vu le jour et les pro­jets ont visé d’autres secteurs, comme le sché­ma décrété en 1954 qui reste un sim­ple traçage routi­er traduisant l’époque de l’urbanisme routi­er. « D’autre part, le chan­tage poli­tique exer­cé au sein des dif­férents pôles de la gou­ver­nance divisés entre les com­mu­nautés religieuses qui com­posent le Liban ont fait échouer des ini­tia­tives impor­tantes, notam­ment le pro­jet Elyssar qui prévoy­ait du loge­ment social dans la ban­lieue Sud », remar­que la chercheuse urban­iste Rou­ba Wehbe. « Il faut ajouter qu’en 2000, le min­istère du Loge­ment et des Coopéra­tives a été sup­primé et l’État a con­solidé l’accord financier prévu entre les ban­ques privées, les ban­ques du Liban et l’institution publique du loge­ment afin de faciliter l’accès à des crédits immo­biliers et à la pro­priété aux class­es moyennes et supérieures. » Dès lors, les class­es inférieures en ont été exclues et se sont retrou­vées de plus en plus poussées vers le secteur informel. L’accès à un loge­ment abor­d­able pour un large pan de la pop­u­la­tion et pour les nou­velles pop­u­la­tions de réfugié·es se fait donc dans les quartiers irréguliers, con­stru­its sans per­mis de con­struc­tion, ou par l’occupation informelle d’un bien réguli­er, con­stru­it avec un per­mis. Ce mode de loge­ment pré­caire est observé dans tout Bey­routh, dans les quartiers péri-cen­traux et les ban­lieues proches et loin­taines.
« C’est par le biais du secteur informel (tra­vail et loge­ment) qu’un mil­lion et demi de réfugié·es syrien·nes sont absorbé·es dans les aggloméra­tions libanais­es. 80 % habitent les villes, les 20 % restant sont dans des camps informels dans les cam­pagnes de l’Est et du Nord du pays » pour­suit Rou­ba Wehbe qui pré­cise que, « trau­ma­tisées » par l’expérience pales­tini­enne, les autorités libanais­es ont renon­cé à la for­mal­i­sa­tion des camps des réfugié·es syrien·nes.

Il n’est pas rare de voir au Liban des pro­prié­taires louer leurs ter­res ou divis­er leurs apparte­ments en trois pour loger plus de familles syri­ennes et s’assurer une rente men­su­elle impor­tante : à Bey­routh, c’est le cas dans les quartiers de Bourj Ham­moud (arménien) et de Nabaa. Les patrons, de leur côté, payent sou­vent moins cher les employé·es syrien·nes de plus en plus vis­i­bles dans le secteur des ser­vices. Dans le camp de Chati­la et dans le quarti­er de Bourj Ham­moud, on trou­ve ain­si des con­struc­tions, issues des migra­tions passées, qui sont louées aux Syrien·nes au cœur de la cap­i­tale. Avec le temps, cer­tains camps se sont for­ti­fiés, tro­quant la toile et la tôle con­tre le béton. « L’endurcissement de camps pales­tiniens, débuté dans les années 40, a per­mis à des pop­u­la­tions de réfugié·es de devenir pro­prié­taires de leur loge­ment et certain·es les louent aujourd’hui aux Syrien·nes, des doc­u­ments attes­tent de la pro­priété », con­fie Rou­ba Wehbe. 80 % des réfugié·es syrien·nes habitent les villes et trou­vent sou­vent refuge dans ces quartiers informels. Cette sit­u­a­tion explique que des bâti­ments de deux étages sont par­fois passés à six, voire à sept étages dans les rues exsangues de Chati­la, au fil des années et des nou­velles arrivées. « Les Syrien·nes se sont greffé·es à d’autres expéri­ences de réfugié·es et de fuite s’intégrant par­faite­ment au paysage de mis­ère qui entoure Bey­routh », con­clut l’urbaniste.

*Fedayins : com­bat­tants de la guéril­la pales­tini­enne.

Reportage : Hélène Bourgon et Emmanuel Haddad à Beyrouth
Photos : Sarka Vancurova
Photo de Une : Immeuble Gaza : la cour des miracles de Beyrouth. @Sarka Vancurova

Notes :
1/ “Pity the Nation, Lebanon at war”, Robert Fisk, 1990
2/ 1390 selon l’enquête de la chercheuse pales­tini­enne Bayan Nuway­hed el-Hout, 3500 selon le jour­nal­iste israélien Amnon Kape­liouk
3/ Entre 1985 et 1987, la mil­ice chi­ite Amal, soutenue par la Syrie, entre­prend de déloger l’OLP des camps pales­tiniens de Bey­routh
4/ L’Organisation de Libéra­tion de la Pales­tine
5/ Juliano est sans papiers car son père est décédé avant l’âge de un an, la mère ne pou­vant pas octroy­er la nation­al­ité à ses enfants au Liban.

Sar­ka Van­curo­va est une pho­tographe doc­u­men­taire indépen­dante tchèque, dont le tra­vail se con­cen­tre sur les con­cepts sociale­ment engagés qui lut­tent con­tre l’injustice sociale et donne la parole aux per­son­nes en marge société.

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