Immeuble Gaza : la cour des miracles de Beyrouth

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Tour à tour haut lieu de résis­tance pales­tini­enne, syn­onyme de mas­sacre puis refuge insalu­bre pour tout ce que Bey­routh compte de pau­vres et de mar­gin­aux, Chati­la est à l’image de la cap­i­tale libanaise : en per­pétuelle muta­tion. A l’entrée du camp pales­tinien, l’ancien hôpi­tal Gaza incar­ne à lui seul l’évolution du quarti­er paupérisé.

Impos­si­ble de ne pas l’avoir à l’esprit. Le terme de mas­sacre. Tant Chati­la en est devenu un syn­onyme. Les pre­miers témoins y songeaient avant même de pou­voir le pronon­cer : « Au début, nous n’utilisions pas le mot mas­sacre. Nous par­lions peu car les mouch­es se dirigeaient infail­li­ble­ment vers nos bouch­es », écrit le reporter bri­tan­nique Robert Fisk en décou­vrant l’horreur de ces journées noires du 16 au 18 sep­tem­bre 1982.

L’histoire de l’hôpital Gaza est lié de manière inex­tri­ca­ble à cet énième crime de la guerre libanaise (1975–1990), quand entre 1 300 et 3 500 femmes, enfants et vieil­lards pales­tiniens habi­tants les camps exi­gus de Sabra et Chati­la ont été exter­minés par la mil­ice chré­ti­enne des Forces libanais­es, sous bonne garde de l’armée israéli­enne qui occu­pait alors Bey­routh Ouest. L’équipe médi­cale de ce qui était alors l’un des meilleurs étab­lisse­ments hos­pi­tal­iers de Bey­routh, com­posée de Pales­tiniens, de Libanais et de bénév­oles du monde entier, a soigné des dizaines de blessé et déclaré le décès d’innombrables vic­times depuis ses salles opéra­toires sous-ter­raines. Le poids de l’histoire ne s’allège jamais tout à fait quand elle est aus­si chargée. Mais à Chati­la, de nou­velles couch­es d’histoire lestées de vio­lences recou­vrent peu à peu les traces des crimes passés et les déplacés de force d’aujourd’hui rem­pla­cent pro­gres­sive­ment les réfugiés d’hier.

Façade de l’ancien hôpi­tal Gaza à Chati­la — Liban ©Sar­ka Van­curo­va

Ouvert en 1976, l’hôpital Gaza est un lieu priv­ilégié pour assis­ter à ce roulis per­ma­nent de l’histoire. Aujourd’hui, l’immeuble est un gigan­tesque squat de onze étages aux murs décatis, une cour des mir­a­cles accueil­lant pêle-mêle réfugiés pales­tiniens et syriens, Libanais sans papiers, tra­vailleurs bangladais et autre tri­mardeurs soudanais. A ses pieds se joue la scène quo­ti­di­enne des ruelles grouil­lantes de Chati­la : un mélange de cris joyeux de goss­es dégue­nil­lés, de bruits de scoot­ers qui frô­lent de vieilles dames recour­bées sur leurs sacs de cours­es, sous le regard d’hommes assis devant un nar­guilé ou une par­tie de backgam­mon et de beau­coup, beau­coup de jeunes hommes oisifs qui tuent le temps à coups de menus labeurs et de par­ties de bil­lards.

Par­mi eux, Mah­moud, trente­naire longiligne au regard anthracite, est le meilleur con­nais­seur de l’immeuble Gaza. Et pour cause : « Je suis né à l’hôpital Gaza en 1982 et j’y ai gran­di. Quelques semaines après ma nais­sance, le mas­sacre de Chati­la s’est déroulé à quelques mètres d’ici. Quelques mois plus tard, mon père a été enlevé et je ne l’ai jamais revu », lâche-t-il en guise d’introduction, avant de s’élancer dans une enfilade d’escaliers éclairés à la lampe de son télé­phone, coupure d’électricité oblige.

Mah­moud, né à l’hôpital Gaza, qui peine à trou­ver du tra­vail depuis l’arrivée mas­sive de réfugiés syriens — Sar­ka Van­curo­va

Avant-dernier étage sans ascenseur. Un rideau en guise de porte qui, une fois tra­ver­sé, révèle le vis­age espiè­gle de Jihad Issa, Pales­tini­enne de 69 ans au teint hâlé. Autour des fenêtres, les murs inondés de moi­sis­sure font penser à des fonds marins. Jihad décrit les effets de cette insalubrité : « Le 19 sep­tem­bre 2017, le toit de la cham­bre s’est effon­dré sur mes deux fils et leur père pen­dant qu’ils dor­maient. »

Il y a 33 ans, Jihad s’est instal­lée dans ce deux-pièces avec mari et enfants, fuyant le camp de Chati­la dévasté par la guerre : « A la fin de la “guerre des camps” en 1987 , il n’y avait per­son­ne ici, car les mili­ciens d’Amal (mil­ice chi­ite qui s’est opposée aux fedayins pales­tiniens pen­dant la guerre libanaise) avaient volé tout l’équipement médi­cal et brûlé le reste. Tu entrais, tu posais une porte dans l’une des pièces, tu instal­lais une ser­rure et ça deve­nait ton apparte­ment. C’est comme ça que l’hôpital est devenu habité », dit-elle en tirant sur une cig­a­rette. Dans le salon, un por­trait de son fils recou­vre le mur. Il est mort à l’âge de 26 ans, élec­tro­cuté. Dans le Chati­la d’après-guerre, les décès acci­den­tels ont rem­placé les morts par balle, la pau­vreté a pris la relève des armes. Au point d’en venir à regret­ter le passé : « Certes c’était la guerre, mais il y avait de l’argent. Désor­mais, les Syriens tra­vail­lent à notre place et nous n’avons plus d’aide de l’OLP », soupire Jihad.

Jihad, 69 ans, dont 33 passés dans l’immeuble Gaza. ©Sar­ka Van­curo­va

Depuis que les pre­miers Syriens ont débar­qué au Liban pour fuir le con­flit meur­tri­er démar­ré en 2011, pas un jour n’est passé sans qu’un min­istre libanais ne se lamente du « fardeau des réfugiés syriens » sur les ressources et le marché du tra­vail. Mais le fardeau n’est pas répar­ti avec équité : les régions déjà mar­gin­al­isées du Nord et de l’Est et les périphéries déjà paupérisées de Bey­routh sont celles qui ont accueil­li la majeure par­tie des plus d’un mil­lion de réfugiés du pays voisin. Chati­la compte 21 192 réfugiés syriens selon l’UNHCR (Haut Com­mis­sari­at aux Réfugiés). Et selon les cal­culs de Jihad, dans l’immeuble Gaza, « sur 130 familles, il ne reste que 25 familles pales­tini­ennes. Les autres ont mis leur apparte­ment en loca­tion et sont par­tis vivre à Jadra, à Damour, Naameh, etc. Désor­mais, presque tous les habi­tants de l’immeuble sont Syriens. Ils n’ont pas lais­sé de quoi manger aux Pales­tiniens ici. Mah­moud par exem­ple, il tra­vail­lait bien avant leur arrivée. Désor­mais il est sans activ­ité », grom­mèle-t-elle.

Trois étages plus bas, Naw­al et sa belle-sœur Saha parta­gent une cham­brette sans meu­ble avec leurs enfants. « Nous sommes de Hama (ville syri­enne au nord du Liban). A cause des bar­ils explosifs largués par les avions de l’armée syri­enne, notre mai­son a été détru­ite. Nous sommes devenus sans domi­cile, sans maris, sans pos­ses­sions. Nous n’avons plus rien », dit-elle le vis­age fer­mé. Ce ne sont pas leurs époux qui auront volé le tra­vail des Pales­tiniens : ils ont dis­paru dans les geôles syri­ennes. Assis à côté de ses béquilles, Brahim, Syrien d’Alep de 32 ans, ne tra­vaille pas non plus. Sur toute la longueur de sa cuisse, une cica­trice rap­pelle les éclats d’obus qu’il a reçu lors d’une attaque aéri­enne. Mal­gré tout, lui et sa famille doivent pay­er un loy­er men­su­el de 330 dol­lars pour leur mansarde. « D’un coup, les réfugiés pales­tiniens se retrou­vent pro­prié­taires et cer­tains en prof­i­tent. Nous enten­dons beau­coup de mau­vais­es paroles sur les Syriens dans le quarti­er », dit-il, amer.

Naw­al, réfugiée syri­enne de Hama, avec l’un de ses fils dans la cham­bre qu’elle partage avec sa belle-soeur et sa famille. ©Sar­ka Van­curo­va

Mis en con­cur­rence dans un État où l’assistance sociale est déléguée aux ONG, les réfugiés pales­tiniens et syriens se croisent dans les couloirs obscurs de l’immeuble Gaza sans se côtoy­er. Cha­cun ses fan­tômes passés, cha­cun sa galère présente. Les Pales­tiniens reçoivent l’aide de l’UNRWA pour l’éducation et la san­té mais l’institution onusi­enne est sous pres­sion suite à la déci­sion améri­caine de divis­er par deux son aide finan­cière. Les réfugiés syriens qui vivent dans l’immeuble Gaza dis­ent n’avoir reçu aucune aide du UNHCR. Mais les Syriens ne sont pas les seuls nou­veaux arrivants bro­cardés. Au pied de la tour, la rib­am­belle de gamins ne rate pas une occa­sion de per­si­fler sur la couleur de peau d’Ali, Soudanais de Khar­toum qui vit au rez-de-chaussée. « Les goss­es sont méchants, mais j’ai une bonne rela­tion avec le pro­prié­taire de ma cham­bre, à qui je verse 170 dol­lars par mois. J’arrive à envoy­er 100 dol­lars à ma famille chaque mois », nuance-t-il, assis sur le mate­las moite de sa cham­bre sans fenêtres.

Les jeunes du quarti­er surnom­ment le sous-sol de l’immeuble Gaza « l’ambassade du Bangladesh ». En descen­dant ses march­es, l’air devient si raré­fié, l’odeur de moisi si poignante que le lieu fait plus penser à une prison. Les Bangladais y vivent en nom­bre dans des cham­bres envahies par les cafards. C’est par­mi eux que Juliano, Libanais de 23 ans orphe­lin de père , a trou­vé un refuge pour lui et sa mère Julie, amputée d’une jambe à cause du dia­bète. Il a beau mul­ti­pli­er les petits boulots, impos­si­ble de pay­er un loy­er à 500 dol­lars min­i­mum dans le cen­tre de Bey­routh. « Le faible loy­er nous aide, et nous ne payons pas d’électricité. Au début, les Pales­tiniens m’ont toisé, parce que je suis chré­tien libanais. Mais aujourd’hui, nous sommes amis », dit-il dans la pénom­bre de sa cham­bre. Reste qu’à l’instar des Pales­tiniens, des Syriens et d’Ali, le Soudanais, un seul rêve l’anime : quit­ter un jour la cour des mir­a­cles de Bey­routh.

Reportage à Beyrouth : Emmanuel Haddad
Photos : Sarka Vancurova

Notes :
1/ “Pity the Nation, Lebanon at war”, Robert Fisk, 1990
2/ 1390 selon l’enquête de la chercheuse pales­tini­enne Bayan Nuway­hed el-Hout, 3500 selon le jour­nal­iste israélien Amnon Kape­liouk
3/ Entre 1985 et 1987, la mil­ice chi­ite Amal, soutenue par la Syrie, entre­prend de déloger l’OLP des camps pales­tiniens de Bey­routh
4/ L’Organisation de Libéra­tion de la Pales­tine
5/ Juliano est sans papiers car son père est décédé avant l’âge de un an, la mère ne pou­vant pas octroy­er la nation­al­ité à ses enfants au Liban.

Sar­ka Van­curo­va est une pho­tographe doc­u­men­taire indépen­dante tchèque, dont le tra­vail se con­cen­tre sur les con­cepts sociale­ment engagés qui lut­tent con­tre l’injustice sociale et donne la parole aux per­son­nes en marge société.

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