Presse alternative syrienne : se métamorphoser ou disparaître

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La révolte syri­enne en 2011 a entraîné l’émergence de plusieurs dizaines de radios et de cen­taines de jour­naux. Près de huit ans après le début du soulève­ment, une quin­zaine de pub­li­ca­tions alter­na­tives sont encore actives, mais avec des tirages min­imes.

Dès l’origine, le bouil­lon­nement démoc­ra­tique en Syrie s’est accom­pa­g­né de l’urgence d’informer. Pen­dant les pre­miers mois de l’insurrection pop­u­laire en 2011, des cen­taines de jour­nal­istes citoyens – sou­vent sans aucune for­ma­tion jour­nal­is­tique — ont témoigné à l’aide de leurs seuls télé­phones porta­bles des man­i­fes­ta­tions anti-régime et de leur répres­sion. Rapi­de­ment, ils se sont organ­isés et ont créé des pre­miers médias indépen­dants. Ils par­taient de zéro. Depuis le coup d’État mil­i­taire de Hafez al-Assad en 1970, le mono­pole de l’information était détenu par le par­ti Baath, et ses cour­roies de trans­mis­sion offi­cielles : l’agence gou­verne­men­tale Sana, trois jour­naux, une chaîne de télévi­sion, et une radio.

Plus de 300 jour­naux lancés

Les pre­miers jour­naux nés de la révolte pop­u­laire ont été lancés à l’automne 2011 : Souri­at­na (« Notre Syrie ») à Damas, puis Enab Bal­a­di dans la ban­lieue de Darayya. Entre 2012 et 2014, c’est l’effervescence : des dizaines de médias bour­geon­nent, au fur et à mesure que l’opposition armée grig­note des ter­ri­toires. Une étude pub­liée par Enab Bal­a­di en mars 2015 recense 268 pub­li­ca­tions (jour­naux, mag­a­zines). Le site Syr­ia Print archive compt­abilise lui au total 303 nou­velles pub­li­ca­tions depuis 2011. Ces nou­veaux médias ont aus­sitôt reçu un large sou­tien de bailleurs de fonds européens et améri­cains, qui ont organ­isé des for­ma­tions en Turquie ou au Liban, ou ont fourni des aides finan­cières pour la dis­tri­b­u­tion et l’impression des jour­naux. Ils ont béné­fi­cié de l’aide de plusieurs ONG européennes comme Free Press unlim­it­ed (Pays-Bas), Inter­na­tion­al media sup­port (Dane­mark), Internews (États-Unis), CFI (l’agence française de coopéra­tion médias) … « C’était une péri­ode euphorique : les Occi­den­taux pen­saient que le régime syrien allait tomber, et qu’il fal­lait dévelop­per et struc­tur­er des médias indépen­dants pour accom­pa­g­n­er la tran­si­tion démoc­ra­tique », explique Ayman Mhan­na, directeur de la fon­da­tion Samir Kas­sir à Bey­routh. Dès 2014, les jour­naux com­men­cent à installer leurs bureaux en Turquie, qui sou­tient les groupes de l’opposition syri­enne. Ils s’établissent d’abord à Gaziantep, à la fron­tière syro-turque, puis suite à l’assassinat de plusieurs jour­nal­istes, migrent vers Istan­bul.

Dès l’année 2015, un nom­bre impor­tant de jour­naux com­mence à dis­paraître. La Russie s’implique mil­i­taire­ment dans le con­flit et le rap­port de force com­mence à s’inverser en faveur du régime. Des régions entières échap­pent au con­trôle de l’opposition armée. « Pour les bailleurs de fonds inter­na­tionaux, la pri­or­ité devient la lutte con­tre l’Etat islamique, et non plus les droits de l’homme en Syrie », assure Ayman Mhan­na. « Les bailleurs inter­na­tionaux ont réal­isé qu’investir sur les médias syriens alter­nat­ifs était un pro­jet de long terme qui pou­vait dif­fi­cile­ment s’accomplir sans tran­si­tion poli­tique. Ils ont préféré relo­calis­er leurs fonds sur l’aide au développe­ment, qui pro­duit des effets vis­i­bles à court terme », affirme pour sa part Yazan Bad­ran, doc­tor­ant à la Vri­je Uni­ver­siteit à Brux­elles, et spé­cial­iste des médias syriens émer­gents. Sans sub­sides, les jour­naux se retrou­vent vite en grande dif­fi­culté : ils ne peu­vent pas faire pay­er la presse à une pop­u­la­tion en guerre, privée de tout. Aujourd’hui, une quin­zaine de pub­li­ca­tions sont encore imprimées, dont trois dans les zones kur­des du Roja­va. Même le plus célèbre d’entre eux, l’hebdomadaire Enab Bal­a­di, ne dis­tribue plus qu’un mil­li­er d’exemplaires chaque semaine, des­tinés au nord de la Syrie.

L’hebdomadaire Souri­at­na, faute de finance­ment, a dû stop­per sa ver­sion papi­er en sep­tem­bre 2018, après 355 numéros. En 2016, selon son rédac­teur en chef Jawad Muna, le mag­a­zine spé­cial­isé dans l’investigation, impri­mait encore 10 000 numéros chaque semaine. « Nos tirages ont com­mencé à dimin­uer à par­tir de 2017, sont tombés à 3000 par semaine en 2018. L’impression dans la ville turque d’Adana et la dis­tri­b­u­tion à Idlib et ses envi­rons nous coû­tait env­i­ron 1000 dol­lars par semaine. C’était trop », explique le rédac­teur en chef. Sans compter que le pas­sage de la fron­tière avec la Syrie est de plus en plus dif­fi­cile. L’équipe édi­to­ri­ale, basée à Istan­bul ne se rémunère plus et vit de ses col­lab­o­ra­tions avec d’autres médias locaux ou inter­na­tionaux. « Il nous reste juste assez de finance­ment pour pay­er six cor­re­spon­dants en Syrie, à hau­teur de 250 dol­lars par mois », assure Jawad Muna.

La presse alter­na­tive syri­enne a aus­si sa part de respon­s­abil­ité. « Elle n’a pas tou­jours util­isé les bons out­ils mar­ket­ing, ni bien ciblé son lec­torat. La plu­part des reportages de la nou­velle presse syri­enne trait­ent de ques­tions mil­i­taires ou poli­tiques. Les sujets de société sont large­ment minori­taires. La thé­ma­tique des réfugiés cou­vre par exem­ple moins de 10% du con­tenu », souligne Ayman Mhan­na, qui a égale­ment super­visé un rap­port sur la presse alter­na­tive syri­enne en 2017, en parte­nar­i­at avec la fon­da­tion alle­mande Friedrich Nau­mann.

Une pro­fes­sion de plus en plus risquée

L’accès à l’information est égale­ment devenu com­plexe. « Nos cor­re­spon­dants en zones gou­verne­men­tales écrivent sous de fauss­es iden­tités, ne peu­vent se déplac­er ou com­mu­ni­quer que très dif­fi­cile­ment, risquent d’être empris­on­nés à tout moment », explique Jawad Muna, de Souri­at­na. Dans les zones détenues par l’opposition armée, la rad­i­cal­i­sa­tion des mil­ices a aus­si ren­du le tra­vail des jour­nal­istes très ardu, notam­ment dans la région d’Idlib, où sévit la mil­ice jihadiste Hay­at Tahrir al Sham (un groupe issu du Front al Nos­ra, l’ex-branche d’Al Qai­da en Syrie). « Les hommes armés veu­lent con­trôler nos jour­naux avant pub­li­ca­tion, y ajouter leurs com­men­taires. Récem­ment, ils ont arrêté pen­dant deux semaines deux de nos cor­re­spon­dants, dont nous n’avions plus de nou­velles », pour­suit Jawad Muna. Pen­dant neuf mois, la dis­tri­b­u­tion de l’hebdomadaire avait été inter­dite et ses lieux de stock­age saccagés par le groupe salafiste Ahrar el Sham, suite à sa pub­li­ca­tion en une de « Je suis Char­lie ». En sept années de guerre, les jour­nal­istes ont payé un lourd trib­ut : en mars 2017, Reporters sans fron­tières esti­mait que 211 jour­nal­istes et jour­nal­istes-citoyens avaient péri en Syrie depuis 2011. L’assassinat le 23 novem­bre 2018 à Idlib, de l’un des plus emblé­ma­tiques d’entre eux, Raed Farès — fon­da­teur de Radio Fresh — a encore une fois rap­pelé la dan­gerosité du méti­er. Il avait refusé de quit­ter le pays, con­traire­ment à de nom­breux jour­nal­istes citoyens qui ont fui la Syrie. « Beau­coup de jour­nal­istes se sont ren­dus en Europe à par­tir de 2014–2015, pri­vant les médias alter­nat­ifs de plumes vitales », estime Yazan Bad­ran. C’est le cas par exem­ple de Rawad Aloush, fon­da­teur de l’un des pre­miers jour­naux lancés en Syrie, Oxy­gen à Zabadani, ville frontal­ière avec le Liban, en jan­vi­er 2012. « Faute de finance­ment, nous avons dû arrêter notre jour­nal il y a deux ans et demi. J’ai tra­ver­sé la Méditer­ranée pour me ren­dre en Suède, où je suis désor­mais ingénieur à Oslo. Cer­tains des fon­da­teurs sont restés au Liban. Je suis très triste que l’aventure d’Oxygen se soit ter­minée, mais je suis fier de tout ce que nous avons accom­pli », affirme l’ancien rédac­teur en chef, con­tac­té sur Face­book.

Chercher un nou­veau mod­èle économique

Pour sur­vivre, la presse alter­na­tive doit néces­saire­ment faire son intro­spec­tion. Dès son éclo­sion, elle a tou­jours eu pour objec­tif prin­ci­pal de s’adresser à la pop­u­la­tion restée en Syrie. Mais la qua­si impos­si­bil­ité de dis­tribuer sur place la con­traint à se tourn­er davan­tage vers la dias­po­ra. La majorité des 5,6 mil­lions de réfugiés a trou­vé asile en Turquie, mais les autorités con­trô­lent depuis 2015 plus étroite­ment les camps où vivent une par­tie des réfugiés. « Nous avons dû arrêter la dis­tri­b­u­tion de Souri­at­na dans les camps en juin 2016 », assure Jawad Muna. C’est donc sur la toile que la presse syri­enne pour­ra con­tin­uer à touch­er ses lecteurs. « Nous dévelop­pons de plus en plus notre site inter­net, dans lequel nous inclu­ons des con­tenus numériques. Depuis un an, nous redonnons aus­si un sec­ond souf­fle à notre chaîne You Tube, où nous pro­duisons des web-séries, explique ain­si Jawad Shar­ba­ji, rédac­teur en chef de Enab Bal­a­di. En octo­bre, nous avons compt­abil­isé 2,5 mil­lions de vis­i­teurs sur notre site. Beau­coup de nos lecteurs sont basés en Turquie, en Ara­bie saou­dite ou en Alle­magne ». Le rédac­teur en chef de l’hebdomadaire recon­naît l’impératif d’inventer un nou­veau mod­èle économique. « Nous essayons d’expliquer à nos lecteurs que nous avons besoin de leur finance­ment pour con­tin­uer à exis­ter. Toute indépen­dance a un prix. Et nous réfléchissons à financer notre site par de la pub­lic­ité : nous sommes actuelle­ment en con­tact avec des busi­ness­men syriens en Turquie », pour­suit Jawad Shar­ba­ji.

« Bachar ne pour­ra plus nous enlever la lib­erté d’expression »

Sept années après le début de la révolte syri­enne, quel bilan tir­er pour la presse syri­enne alter­na­tive ? « Certes, elle a encore un cer­tain nom­bre de défauts : peu de sources sont citées dans les arti­cles et on manque d’enquêtes appro­fondies, affirme Ayman Mhan­na. Mais les jour­nal­istes sont beau­coup plus pro­fes­sion­nels et pro­duisent du con­tenu de qual­ité, avec un lan­gage qui attise peu les ten­sions com­mu­nau­taires ou poli­tiques, mal­gré un con­texte de guerre ». La presse s’est aus­si fémin­isée. « Depuis trois ans, on compte davan­tage de jour­nal­istes femmes, de thé­ma­tiques liées aux femmes et de femmes citées dans les arti­cles. Mais il est dif­fi­cile de savoir si c’est une ten­dance struc­turelle », observe Yazan Bad­ran. Jawad Muna, de Souri­at­na, veut rester opti­miste. « La grande dif­férence par rap­port à avant 2011, c’est que les Syriens dis­posent désor­mais du choix de s’informer. Même si Bachar al Assad reprend le con­trôle de tout le ter­ri­toire, il ne pour­ra plus nous enlever la lib­erté d’expression ».

Thomas Abgrall
Photo : Ahmad, caricaturiste syrien à Kafer Nabel dans le nord ouest de la Syrie en préparation de la manifestation du vendredi qui a lieu encore aujourd’hui. @Marie Kostrz

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