Les voyageurs forcés : retour sur notre expérience à la frontière franco-italienne

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Juil­let 2018. Nous revenons de 4 jours à la fron­tière fran­co-ital­i­enne, où un squat a été ouvert au mois de mars sous l’église de Clav­ière. Il est bap­tisé “Chez Jésus”*.
30 à 50 per­son­nes — majori­taire­ment de Guinée Conakry, Camer­oun, Côte d’Ivoire, Séné­gal, Niger, Nige­ria, mais aus­si des Kur­des, par­fois des Maghrébins — ten­tent de pass­er la fron­tière chaque jour, sou­vent de nuit. Ces exilé.es emprun­tent le même GR que nous, touristes européens, nés avec “les bons papiers”, emprun­tons pour prof­iter des paysages. Eux se font tra­quer, en pleine nuit, à la jumelle ther­mique, par la police et les mil­i­taires.

Le but du squat “Chez Jésus” est d’informer les exilé.es des dan­gers de la mon­tagne, de leur pro­pos­er un lieu de repos, de bonnes chaus­sures, des vête­ments chauds, des bouteilles d’eau et des bis­cuits énergé­tiques pour affron­ter les derniers kilo­mètres qui les sépar­ent du “pays des droits de l’Homme”. Ce lieu est auto­géré, cha­cun par­ticipe à la cui­sine, au ménage etc. Le nom­bre de per­son­nes présentes au squat est très vari­able d’un moment à l’autre de la journée ou de la nuit. Entre les arrivées de celles.ceux qui ont été arrêté.es sur le GR et ramené.es au poste de police de Clav­ière, celles.ceux qui par­tent de jour ou de nuit… Par exem­ple, same­di soir, nous étions 75 (dont 30 sol­idaires). Ce lieu est men­acé d’expulsion et est par­fois men­acé par les identitaires/fascistes du coin.

Dans des con­di­tions nor­males, le chemin de Clav­ière à Bri­ançon peut se faire en 5 heures. Mais pour les exilé.es, c’est un par­cours de 6h à 14h qui les attend s’il est effec­tué de nuit (les mar­ques du GR sont alors invis­i­bles) et puisqu’ils.elles sont obligé.es de se cacher, de faire des détours, de pass­er plus haut dans la mon­tagne pour éviter la police et les mil­i­taires, tout en essayant de ne pas se per­dre. Nous essayons de not­er autant que pos­si­ble les heures de départ, le nom­bre de per­son­nes qui part pour ensuite s’informer auprès du “Refuge” qui les accueille une fois arrivé.es à Bri­ançon pour savoir s’ils ont accueil­li ce même nom­bre de per­son­nes. Certain.es ten­tent 6 fois de pass­er la fron­tière, telle­ment que le chemin est sur­veil­lé. Certain.es y arrivent du pre­mier coup, il n’y a pas de règle, c’est la loterie.

Hier, nous sommes allés voir la finale de la coupe du monde à Bri­ançon, au “Refuge”, un lieu géré par l’association “Tous migrants”. Ironie de la chose, c’est une anci­enne caserne de CRS ! Quelle joie de retrou­ver celles et ceux que nous avions vu.es par­tir la veille, le regard inqui­et. Ils.elles sont épuisé.es et courbaturé.es, mais telle­ment soulagé.es. Pour­tant, bien qu’arrivé.es en France, ils.elles ne sont pas au bout de leurs peines… Pour d’autres, pas de nou­velles… Sont-ils encore en mon­tagne ? Au poste de police ? Déjà reparti.es de Bri­ançon pour ten­ter de rejoin­dre une grande ville ?

Il me sem­ble impor­tant de ren­dre vis­i­ble cette réal­ité qui est cachée, ou défor­mée. L’énergie de ces lieux de sol­i­dar­ité est incroy­able, nous nous y sommes sen­tis à notre place, bien que dépassés par le sen­ti­ment d’injustice. Nous espérons que chaque regard, chaque parole échangée a pu apporter du sou­tien à nos sem­blables, mal­traités par la vio­lence de l’Etat, par la vio­lence des fron­tières.

* Le squat “Chez Jésus”, ouvert en mars 2018 a été évac­ué par la police ital­i­enne le 10 octo­bre 2018. Le 9 décem­bre 2018, un autre refuge a ouvert à Oulx, la Casa Can­toniera, un bâti­ment vide et inutil­isé depuis des décen­nies.

Texte : Manon Chalindar
Photo de Une : Chez Jésus, refuge autogéré à Clavière, à la frontière franco-italienne https://www.facebook.com/362786637540072/photos/a.362793537539382/374540019698067/?type=3&theater

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