Écon­o­miste des médias, Julia Cagé enseigne à Sci­en­ce­Po Paris et est chercheuse asso­ciée au Cen­ter for Eco­nom­ic Pol­i­cy Research. Elle siège au sein du Con­seil d’Administration de l’Agence France Presse et du récent média Dis­close NGO. Elle éclaire dans cet entre­tien les per­spec­tives de développe­ment des médias à l’ère du numérique.

15–38 : En France, comme autour de la Méditer­ranée, cha­cun cherche son mod­èle… et la ques­tion cen­trale que nous nous posons sou­vent est : y a-t-il un mod­èle d’indépendance viable sans avoir à s’appuyer sur de grands groupes financiers ?

Julia Cagé : Je pense que oui ; et c’est d’ailleurs pour cela que j’avais écrit Sauver les médias en 2015*. Je pro­pose en par­ti­c­uli­er l’idée de la “société de média à but non lucratif”. De quoi s’agit-il ? D’un nou­veau mod­èle à l’intersection entre la société par actions et la fon­da­tion. L’idée serait en par­ti­c­uli­er d’encourager le crowd­fund­ing ou finance­ment par­tic­i­patif et de préfér­er ain­si un finance­ment par la foule — c’est-à-dire au niveau local par la société civile qui répond sou­vent présente aux appels à la générosité des médias — plutôt qu’aux grands groupes financiers.

15–38 : Quelle est la durée de vie des médias indépen­dants, pure play­ers en ligne lancés ces dernières années selon vos obser­va­tions ?

JC : Il y a beau­coup de vari­abil­ité ! Un média comme Medi­a­part, créé il y a main­tenant plus de 10 ans, survit encore aujourd’hui et s’en sort même très bien ! Medi­a­part est extrême­ment rentable, comme quoi il y a de la place pour des pure play­ers indépen­dants. D’autres médias n’ont mal­heureuse­ment duré que quelques mois… Mais la ques­tion selon moi n’est pas pure play­er vs médias tra­di­tion­nels, regardez Edbo, Vrai­ment, etc… ces nou­veaux médias étaient en for­mat papi­er et n’ont pour­tant duré que quelques mois. Souhaitons bonne chance aux Jours et à Médiac­ités !

15–38 : Quelle est leur prin­ci­pale faib­lesse ?

JC : La faib­lesse prin­ci­pale des pure play­ers indépen­dants est aus­si leur force prin­ci­pale : la volon­té de se posi­tion­ner comme des médias “de niche”, avec une spé­cial­i­sa­tion (l’investigation pour Médi­a­part ou Médiac­ités) ou un style pro­pre (le for­mat “série” pour les Jours). La ques­tion est de savoir s’il y a un marché suff­isant pour ces médias spé­cial­isés. Je pense qu’une par­tie de la réponse se trou­ve dans les mod­èles d’abonnement joint, comme le pro­pose La Presse Libre.

15–38 : Qu’en est-il du mod­èle par abon­nement priv­ilégié pro­posé par cer­tains médias, est-ce tou­jours viable dans un secteur con­cur­ren­tiel où les nou­veaux médias sont de plus en plus nom­breux ?

JC : Pour moi le mod­èle de l’abonnement est le seul mod­èle viable. Certes, le secteur est de plus en plus con­cur­ren­tiel, mais surtout du côté du marché pub­lic­i­taire avec la con­cur­rence des GAFA (les géants du web, Google, Face­book, Yahoo…). Il n’y a pas d’espace sur ce marché pub­lic­i­taire pour les petits pure play­ers et les tar­ifs de la pub­lic­ité ne cessent de s’effondrer. La seule source de revenus sta­ble à terme, ce sont les abon­nements.

15–38 : Existe-t-il une com­mu­nauté de lecteurs assez impor­tante prête à pay­er en ligne pour de l’information dématéri­al­isée et face à la démul­ti­pli­ca­tion de l’offre payante ou des appels à soutenir la presse indépen­dante ?

JC : Il faut espér­er que oui ! Certes, si l’on regarde les sta­tis­tiques pub­liées chaque année par le Reuters Insti­tute, le pour­cent­age des citoyens qui sont prêts à pay­er pour de l’information en ligne reste extrême­ment faible. Mais il y a des sig­naux encour­ageants, notam­ment du côté des plus jeunes. Si l’on con­sid­ère main­tenant les appels à soutenir la presse indépen­dante, ils con­tin­u­ent à recevoir énor­mé­ment de suc­cès, le dernier en date étant celui de Dis­close qui a atteint son objec­tif sur Kiss Kiss Bank Bank en seule­ment quelques jours. Il faut réap­pren­dre les citoyens à pay­er pour l’information ; cela va pren­dre du temps mais je suis rel­a­tive­ment opti­miste.

15–38 : Com­ment garan­tir l’indépendance d’un média tout en lui per­me­t­tant d’avoir les moyens de pro­duire des con­tenus orig­in­aux ?

JC : Il n’y a pas de con­tra­dic­tion entre indépen­dance et pro­duc­tion de con­tenus orig­in­aux. Les men­aces qui pèsent sur l’indépendance sont du côté des finance­ments. Donc ce qui est essen­tiel, c’est de met­tre en place une gou­ver­nance démoc­ra­tique des médias qui implique les jour­nal­istes et les lecteurs et lim­ite le poids des plus gros action­naires extérieurs. C’est le mod­èle de Société de média à but non lucratif que je pro­pose dans Sauver les médias.

15–38 : Le mod­èle du don est-il adap­té à des sociétés européennes, français­es, voir méditer­ranéennes en rap­port avec les mod­èles anglo-sax­ons qui génèrent des lev­ées de fonds impor­tantes comme The cor­re­spon­dent, le dernier en date, 930 000 euros sur 2,2 mil­lions espérés, face à Dis­close qui s’est fixé un objec­tif à 50 000 euros, par exem­ple ?

JC : Je pense qu’il faut que l’État joue aus­si son rôle, un rôle néces­saire si l’on con­sid­ère que l’information est un bien pub­lic. Avec la Société de média à but non lucratif, l’idée est que l’État abonde les petits dons faits par les citoyens. Donc par exem­ple, si vous don­nez 100 euros à un média, l’État lui donne 200 euros sup­plé­men­taires. Il faut savoir innover, en ter­mes de gou­ver­nance comme de finance­ments ! Je con­sid­ère que l’information est un bien pub­lic, indis­pens­able au bon fonc­tion­nement de nos démoc­ra­ties. C’est pourquoi la pro­duc­tion d’information ne peut être lais­sée entre les seules mains du marché. En même temps, l’État doit sub­ven­tion­ner la pro­duc­tion d’information sans inter­venir dans son con­tenu ou choisir selon son bon vouloir de financer tel média plutôt que tel autre. C’est pourquoi je con­sid­ère que le sys­tème idéal est celui de l’abondement des petits dons faits par les citoyens. Cela per­met de mieux financer les médias, mais cela se fait selon les préférences des citoyens, sans aucun risque d’interventionnisme de la part de l’État.

15–38 : Quelle est la place et l’implication des lecteurs ?

JC : Je pense qu’il faut impli­quer les lecteurs dans la gou­ver­nance des médias. Si les lecteurs devi­en­nent aus­si des “action­naires” à tra­vers le finance­ment par­tic­i­patif, alors les sociétés de lecteur doivent avoir un nom­bre suff­isant de voix au con­seil d’administration des médias. Cela per­me­t­tra aus­si de mieux pro­téger l’indépendance des jour­nal­istes qui sont trop sou­vent lais­sés seuls face à des action­naires inter­ven­tion­nistes extérieurs au secteur des médias.

15–38 : Nous sommes un pure play­er mais nous avons lancé un Mook papi­er le mois dernier, car nous nous sommes ren­dus compte que cer­tains lecteurs étaient encore attachés à l’objet, et plus prêts à pay­er pour une ver­sion matérielle. N’y a-t-il pas des formes hybrides à inven­ter entre papi­er et inter­net ?

JC : Oui il y en a ! Et je pense que c’est une excel­lente idée pour un pure play­er de lancer un Mook ! France Cul­ture pub­lie une revue, “Papiers”, Les Jours pub­lient au Seuil un cer­tain nom­bre de livres regroupant leurs enquêtes, etc. Il faut savoir innover ! Et ce qui est impor­tant c’est de créer un attache­ment des lecteurs à tel ou tel média, alors qu’aujourd’hui les citoyens con­som­ment trop sou­vent de l’information sur les réseaux soci­aux, et en par­ti­c­uli­er Face­book, de manière indif­féren­ciée.

*Julia Cagé, Sauver les Médias, 2015, Le Seuil

Quels mod­èles de développe­ment. Deux exem­ples en Méditer­ranée : Le Ravi à Mar­seille, Lab­neh and Facts au Liban

Le Ravi, men­su­el papi­er d’enquête et de satire en PACA

15–38 : Pour quel mod­èle avez-vous opté, et pourquoi (payant, gra­tu­it, en ligne, papi­er, les deux, réseaux soci­aux, etc) ?
Michel Gairaud : Le Ravi est édité par une asso­ci­a­tion dont le mod­èle économique s’inscrit dans les valeurs de l’économie sol­idaire. Gou­ver­nance dés­in­téressée sans recherche de prof­its, ressources mixtes (ventes du jour­nal, dons, fon­da­tions et sub­ven­tions sur les pro­jets d’éducation aux médias et de jour­nal­isme par­tic­i­patif, petites presta­tions con­formes à nos valeurs édi­to­ri­ales (social, écolo­gie, démoc­ra­tie par­tic­i­pa­tive…), un peu de pub­lic­ité (cul­turelle essen­tielle­ment par­fois insti­tu­tion­nelle mais ne faisant pas la pro­mo­tion d’un élu…). Un jour­nal papi­er adap­té à notre péri­od­ic­ité (men­su­elle) et notre goût pour une “presse pas pressée” dif­fusé dans le réseau presse des six départe­ments de Paca, qui prend son temps. Actuelle­ment un site gra­tu­it avec des archives. Mais un objectf pour fin 2019 : sans renon­cer au jour­nal imprimé, une dif­fu­sion désor­mais payante sur le site. Et ce pour ren­forcer nos ventes (abos notam­ment) afin de com­penser la baisse des revenus en kiosques (inter­mé­di­aires, fer­me­ture des points de vente) et se pré­mu­nir des pres­sions poli­tiques par­fois exer­cées par les col­lec­tiv­ités locales. Afin aus­si de mieux dif­fuser le jour­nal dans toute la région. Nous sommes présents sur les réseaux soci­aux (Face­book, Twit­ter, Insta­gram) : en 2019, volon­té de mieux s’organiser en interne pour mieux faire con­naître nos con­tenus édi­to­ri­aux…

15–38 : com­bi­en de salariés/collaborateurs tra­vail­lent à vos côtés ?
MG : Actuelle­ment 6 salariés pour 5 ETP (équiv­a­lents temps pleins). Dont 5 jour­nal­istes (carte de presse) mais tous investis dans l’ensemble des activ­ités de l’association (ate­liers, pro­jets de jour­nal­isme par­tic­i­pat­ifs…). Une douzaine de dessi­na­teurs payés au dessin… Ponctuelle­ment, quelques pigistes.

15–38: quelle est la prin­ci­pale dif­fi­culté depuis votre créa­tion ?
MG : Le numéro 1 du Ravi est sor­ti en juil­let 2003, il y a 15 ans. Faire vivre un jour­nal indépen­dant région­al, dédié à l’enquête et à la satire, est une bataille per­ma­nente. La pres­sion est surtout économique (dif­fi­cultés à mobilis­er les moyens pour fidélis­er le lec­torat, pour com­mer­cialis­er le titre et com­mu­ni­quer sur nos pro­duc­tions jour­nal­is­tiques), poli­tique (pres­sions régulières sur l’association de cer­taines col­lec­tiv­ités locales dérangées par notre lib­erté de ton), judi­ci­aire (nous faisons actuelle­ment l’objet d’une procé­dure bâil­lon suite à une plainte pour diffama­tion).

15–38 : com­ment percevez-vous l’avenir des médias indépen­dants en Méditer­ranée au niveau financier ? Quelles pistes envis­agez-vous de dévelop­per ?
MG : L’avenir s’annonce tumultueux mais nous réserve, peut-être aus­si, d’heureuses sur­pris­es car le besoin de médias citoyens et indépen­dants touche à des enjeux essen­tiels. A titre interne, le Ravi est mobil­isé sur une “tran­si­tion numérique” non pas pour aban­don­ner la ver­sion imprimée mais pour touch­er de nou­veaux publics en ligne… A titre col­lec­tif, nous sommes con­va­in­cus de l’utilité de mieux met­tre en réseau la “presse pas pareille” et les médias citoyens…

Lab­neh and Facts, pure play­er, Liban

15–38 : Qu’est-ce que Lab­neh and Facts ?
Marie-José Daoud : En 2016, Labneh&Facts est née de deux ras-le bol . Celui de MJ qui a réal­isé cette année là lorsque la crise des poubelles était à son apogée au Liban, que cette fois-ci elle ne pou­vait vrai­ment plus compter ni espér­er quoi que ce soit de la part du gou­verne­ment pour répon­dre à ses droits les plus élé­men­taires. De son côté Soso, en voulait aux médias Libanais. Elle se demandait com­ment dans un pays où la paix civile est aus­si frag­ile il n’existe aucun média qui s’adresse au peu­ple libanais dans son ensem­ble. Pourquoi n’existait-il que des médias poli­tisés et non pas rassem­bleurs ? Soso et MJ en sont arrivés à la même con­clu­sion : il n’existait en fait aucun média libanais qui leur ressem­blait, ni à elles, ni à toute la nou­velle généra­tion de Libanais qui rêvent d’un meilleur Liban !

Pour­tant, des change­mak­ers, il en existe pleins ! Ce sont de jeunes Libanais qui rêvent de change­ment et pour cer­tains qui changent déjà la société. Des mil­i­tants, des mem­bres d’ONG, des artistes, des entre­pre­neurs. Ils représen­tent une bonne par­tie de la pop­u­la­tion mais ils n’ont pas de voix pour s’exprimer ni de média où puis­er de l’inspiration. Alors MJ et Soso se sont dit qu’en créant une start­up de média et de com­mu­ni­ca­tion qui donne la parole aux per­son­nes et sujets qui sont réelle­ment impor­tant, en se focal­isant sur les change­mak­ers au lieu de se focalis­er sur les politi­ciens, elles pour­raient aider ces héros anonymes à mieux com­mu­ni­quer leurs pro­jets et donc les aider à chang­er la société et à inspir­er et rassem­bler tous les autres.

C’est ain­si qu’est née Labneh&Facts, la pre­mière start­up média et com qui per­met aux Libanais qui rêvent de change­ment de s’informer, faire créer et pub­li­er du con­tenu qui leur ressem­ble.

15–38 : Pour quel mod­èle avez-vous opté, et pourquoi (payant, gra­tu­it, en ligne, papi­er, les deux, réseaux soci­aux, etc)
M-JD : Nos infor­ma­tions sont gra­tu­ites pour les lecteurs car notre objec­tif avec Labneh&Facts est d’inspirer et de rassem­bler les Libanais.  Nous met­tons en avant les infor­ma­tions cru­ciales au développe­ment économique, social du pays, ain­si qu’au bien-être des Libanais; nous con­sid­érons donc que tout cela devrait être acces­si­ble à tous.

Nous avons opté pour un mod­èle de finance­ment mixte: d’une part nous pos­tu­lons à des bours­es et prix. D’autre part nous pro­posons de la pro­duc­tion et dif­fu­sion de con­tenu à impact à des entre­pris­es et des organ­i­sa­tions qui œuvrent à amélior­er le Liban (ONGs, entre­pris­es sociales, etc.)  

15–38 : com­bi­en de salariés/collaborateurs tra­vail­lent à vos côtés ?
M-JD : 2 à temps plein + 3 sta­giaires

15–38 : quelle est la prin­ci­pale dif­fi­culté depuis votre créa­tion ?
M-JD : la prin­ci­pale dif­fi­culté est de trou­ver des finance­ment et des jour­nal­istes réguliers

15–38 : com­ment percevez-vous l’avenir des médias indépen­dants en Méditer­ranée au niveau financier ? Quelles pistes envis­agez-vous de dévelop­per ?
M-JD : nous pen­sons que les médias indépen­dants vont con­tin­uer à chercher des mod­èles de finance­ment alter­nat­ifs, et mix­er dif­férentes sources de revenus. Ceux qui s’en sor­tiront seront ceux qui sauront trou­ver une offre niche  ou un pro­duit dif­férent. Une chose est sûre : il faut for­cé­ment sor­tir du mod­èle tra­di­tion­nel basé sur la pub­lic­ité pour trou­ver d’autres sources de finance­ments.

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Face à la loi égyp­ti­enne qui tente de bâil­lon­ner les médias indépen­dants, cer­tains ten­tent d’imaginer des solu­tions alter­na­tives, voire d’entrer dans le jeu du pou­voir pour con­tin­uer à informer les citoyens.

Il aura eu une exis­tence sur l’internet égyp­tien pen­dant seule­ment… neuf heures. En juin dernier, al-Kateb, nou­veau site d’information con­sacré à la doc­u­men­ta­tion des vio­la­tions des droits et des lib­ertés fon­da­men­tales en Égypte a rejoint en un temps record les autres sites dont l’accès est blo­qué par les autorités via les four­nisseurs d’accès inter­net. Al-Jazeera, Human Rights Watch, Huff­in­g­ton Post, Mada Masr, Yanair, Dai­ly News Egypt … la liste est longue : près de 500 sites ne sont plus acces­si­bles depuis mai 2017. Motif légal ? Aucun.

La révo­lu­tion de 2011 avait per­mis à une mul­ti­tude de médias de voir le jour en Égypte. Pen­dant quelques mois, le ton des jour­nal­istes s’était libéré. Sur les plateaux télés, dans les stu­dios radios, les voix se fai­saient plus divers­es. Impens­able quelques mois plus tôt : les grands quo­ti­di­ens privés comme Youm al-Sabah ou al-Shorouk, se lançaient dans des enquêtes dénonçant les abus des forces de sécu­rité ou pointant des faits de cor­rup­tion. Mais le retour au pou­voir de l’armée, incar­né par Abdel Fatah al-Sis­si, a son­né le glas de cette courte péri­ode de rel­a­tive lib­erté. L’Égypte est aujourd’hui le sec­ond pays qui compte le plus grand nom­bre de jour­nal­istes en prison, der­rière la Chine, et se classe au 161ème rang sur 180 états dans le classe­ment mon­di­al de la lib­erté de la presse selon le rap­port 2018 de Reporters Sans Fron­tière (RSF). La place du pays a régressé pro­gres­sive­ment depuis la fin de l’ère Moubarak où l’Égypte fig­u­rait alors à la 127e place (sur 173 pays). «Avec au moins 37 jour­nal­istes actuelle­ment détenus, le jour­nal­isme indépen­dant est en train de mourir en Égypte», a rap­pelé il y a quelques jours l’organisation, dont le site inter­net est égale­ment cen­suré dans le pays.

Nou­velle loi lib­er­ti­cide

Dans ce con­texte répres­sif sans précé­dent, le 18 octo­bre dernier, le Con­seil suprême de régu­la­tion des médias (CSRM) a annon­cé de manière inat­ten­due que tous les organes de presse étaient tenus de légalis­er leur statut au regard de la nou­velle loi sur «la régle­men­ta­tion» des médias. En ver­tu de cette lég­is­la­tion, radios, télévi­sions, jour­naux et sites d’informations ont eu deux semaines pour s’acquitter de 50 000 à 1 mil­lion de livres égyp­ti­ennes (2500 — 50 000 euros) et rem­plir une demande com­plexe d’autorisation de dif­fu­sion pour ne pas tomber dans l’illégalité. «Cette loi s’apparente à de l’extorsion car désor­mais si les jour­nal­istes veu­lent tra­vailler, ils doivent pay­er, dénonce Sophie Anmuth, respon­s­able du bureau Moyen Ori­ent de RSF. La mise en œuvre d’une loi sur les médias très coerci­tive a un objec­tif poli­tique clair : étouf­fer les dernières voix indépen­dantes. On risque d’assister à l’extinction des derniers médias indépen­dants ou à leur exil hors d’Égypte.»

Cette loi vient s’ajouter à une série de mesures, déjà mis­es en place par les autorités depuis 2014 pour con­trôler le con­tenu des médias et empêch­er les jour­nal­istes de tra­vailler libre­ment. Khaled el-Bal­shy, le fon­da­teur du site al-Kateb, mais aus­si rédac­teur en chef d’al-Badaiah, égale­ment blo­qué, reçoit dans son petit apparte­ment situé à deux pas de la place Tahrir. «Ce pro­jet cherche à con­trôler entière­ment les médias. Le con­trôle de la presse en Égypte s’est fait en plusieurs étapes. D’abord des lois anti-ter­ror­istes qui restreignent la lib­erté de la presse, puis l’acquisition des médias privés par les ser­vices de sécu­rité, les blocages des sites web et enfin cette dernière loi qui impose des critères inten­ables pour sur­vivre», assure-t-il. Ancien mem­bre du comité «lib­erté de la presse» au sein du syn­di­cat des jour­nal­istes, il est depuis longtemps dans le viseur des autorités. En novem­bre 2016, il a notam­ment été con­damné à deux ans de prison pour avoir aidé deux jour­nal­istes recher­chés par la police à se réfugi­er dans l’enceinte du bâti­ment de l’organisation syn­di­cale. Une peine finale­ment réduite en appel. Depuis, le syn­di­cat de la presse est lui aus­si repassé sous le con­trôle de représen­tants proches du pou­voir.

A l’annonce de cette loi qu’il juge anti­con­sti­tu­tion­nelle, Khaled al-Bal­shy a enjoint ses col­lègues de tout bord à s’organiser pour faire reculer le gou­verne­ment : «Per­son­ne ne m’a rejoint, même si des mil­liers de jour­nal­istes sont con­tre cette loi. Ils ont peur. Nous vivons dans une dic­tature et le fonde­ment de toute dic­tature, c’est de ter­roris­er».

Com­ment résis­ter ?

Mada Masr, site inter­net d’informations égyp­tien indépen­dant, est sans aucun doute l’une des prin­ci­pales cibles des autorités avec la pro­mul­ga­tion de cette loi. Même si le site a lui aus­si été cen­suré, son équipe a, elle, décidé de ten­ter de se con­former aux deman­des. Pour voir. «Le choix d’essayer de présen­ter nos papiers et d’essayer d’appliquer la loi, c’est pour nous, aus­si, une forme de résis­tance, dans le sens où on se dit : okay, vous nous imposez une loi avec laque­lle nous ne sommes pas d’accord, mais on va quand même essay­er d’appliquer cette loi et on va vous mon­tr­er com­ment vous pou­vez être con­tre nous, même quand on la respecte», explique Lina Atta­lah, fon­da­trice du site. Une mise aux normes qui s’est appar­en­tée à une course con­tre la mon­tre : «j’ai délais­sé la rédac­tion pen­dant deux semaines, je me suis mise à rassem­bler mes papiers et j’ai fait tra­vailler avec moi un avo­cat pour être dans les temps», explique la jeune femme qui recon­naît que le site, de par sa notoriété et ses sou­tiens divers, a été en mesure de dis­pos­er de la logis­tique et de l’argent néces­saire. Mais quid des autres ? Al-Kateb a décidé d’arrêter toutes ses opéra­tions, tout comme le média en ligne Mas­ry­at, pour éviter à tout prix les amendes exor­bi­tantes (entre 50 000 et 150 000 euros) prévues pour punir ceux qui ne se soumet­tent pas à l’enregistrement imposé. D’autres n’ont pas eu le temps ni les moyens de pren­dre une quel­conque déci­sion et ne savent pas com­ment con­tin­uer à tra­vailler.

Mais rem­plir toutes les cas­es et obtenir une val­i­da­tion du CSRM — sorte de nou­veau min­istère de l’information — n’est de toute façon pas un pass pour la lib­erté, ni même la légal­ité. D’abord, parce que cette loi com­plexe est illis­i­ble et incom­plète et ne per­met pas aux médias souhai­tant s’enregistrer de savoir si leur dossier est recev­able. Et puis, en s’acquittant de la somme exigée par l’Etat, Mada Masr et les autres n’ont même pas la garantie de voir leur site déblo­qué. «Pourquoi un site blo­qué voudrait s’enregistrer ?», a même récem­ment com­men­té Ahmed Sal­im, le Secré­taire Général du CSRM.

Inter­net, le vrai Par­lement égyp­tien

La nou­velle lég­is­la­tion entend en réal­ité con­trôler prin­ci­pale­ment tout ce qui se dit sur inter­net. L’un des derniers creusets d’expression libre qui échappe encore au pou­voir. «Ils ne com­pren­nent pas vrai­ment com­ment fonc­tionne le web», souf­fle Lina Atta­lah. Ain­si, la loi définit un site inter­net comme «toutes pages, liens ou appli­ca­tions qui offrent des con­tenus médi­a­tiques, ou pub­lic­i­taires, textes, images, vidéos ou mul­ti­mé­dia assigné à une URL ou un domaine spé­ci­fique, créé ou acces­si­ble via le world wide web». Avec cette déf­i­ni­tion très large, tous les comptes Face­book, Twit­ter, Youtube et autres, tombent désor­mais sous l’autorité du CSRM qui pour­ra légale­ment deman­der leur blocage ou fer­me­ture si le con­tenu lui déplait.

L’esprit de la loi est donc clair et per­son­ne ne s’en cache : les infor­ma­tions qui s’écartent de la pro­pa­gande offi­cielle sont con­damnées. Avec cette nou­velle lég­is­la­tion, les sites ayant reçu un accord de dif­fuser devront par exem­ple se con­former aux deman­des des autorités et cess­er de pro­duire de l’information si celles-ci l’exigent, «sous état d’urgence ou en temps de guerre» par exem­ple. Si Mada Masr joue le jeu du gou­verne­ment, il résiste dans le même temps avec force aux ten­ta­tives d’empêcher la dif­fu­sion du tra­vail de ses jour­nal­istes : con­tourne­ment du blocage par la pub­li­ca­tion des arti­cles via Face­book, threads sur Twit­ter, accord avec Google pour pro­pos­er une ver­sion «cache» du site qui résiste à la cen­sure, et con­seils aux lecteurs sur la façon de se pro­cur­er un VPN. S’il obtient une autori­sa­tion, le média n’a pas l’intention de se soumet­tre aux direc­tives du CSRM. «Cela ne nous ressem­ble pas, explique Lina Atta­lah. Donc je ne sais pas com­ment nous allons faire con­crète­ment, mais je n’aimerais pas con­tin­uer à faire ce tra­vail si c’est le genre de déci­sion qu’il faut pren­dre».

Khaled al-Bal­shy, lui non plus, n’est pas prêt à lâch­er la plume et cherche d’autres moyens de con­tin­uer à informer. «C’est très risqué de faire du jour­nal­isme aujourd’hui en Égypte, c’est extrême­ment dan­gereux, mais c’est un risque que nous devons pren­dre. Je l’ai fait aupar­a­vant, et je suis allé trois fois en prison. Mais on doit le faire, parce que les jour­nal­istes doivent défendre les droits des citoyens égyp­tiens».

Reportage en Égypte
Jenna Le Bras et François Hume-Ferkatadji
Crédit photo Jenna Le Bras

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Réu­nis à Tunis, nous étions env­i­ron 1 000 jour­nal­istes fran­co-arabes à par­ticiper aux assis­es inter­na­tionales du jour­nal­isme et à réfléchir à l’intitulé « Un jour­nal­isme utile aux citoyens ? » en inter­ro­geant notre rôle et la façon de traiter l’information dans nos con­textes respec­tifs.

Reques­tion­ner notre méti­er, nos pra­tiques, nos mod­èles économiques, nos coopéra­tions entre jour­nal­istes des dif­férentes rives de la Méditer­ranée représen­tait l’enjeu, de cette ren­con­tre et des pan­els ani­més par des jour­nal­istes de la vieille école mais aus­si de la nou­velle école, celle du ter­rain, de l’indépendance, de la démerde, celle qui a fait le choix d’être proche de la jeunesse.

Expéri­ence yéménite
Dès la pre­mière journée, j’ai été attirée par l’atelier inti­t­ulé : « Un jour­nal­isme de paix en temps de guerre, l’exemple du Yemen », intriguée de voir des con­frères qui ont risqué leurs vies pour venir nous ren­con­tr­er et partager leurs pra­tiques jour­nal­is­tiques. « Sor­tir du Yemen est un film d’horreur, on ne sait jamais si on va sur­vivre au tra­jet qui nous mène hors du pays », con­fie d’entrée de jeux Ali al Mosh­ki directeur de la radio asso­cia­tive Yémen Times qui compte 24 ani­ma­teurs depuis 2012 et pro­pose de nom­breux pro­grammes tournés vers l’humain, l’alphabétisation, les droits des femmes, et la paix entre Yéménites. « Nous avons un pro­gramme pour que les enfants du sud du pays et du nord com­mu­niquent et n’entrent pas dans la scis­sion et la divi­sion que subit notre pays et qui sont engen­drées par les dif­férentes par­ties au con­flit. Le pire serait la divi­sion des cœurs, on cherche à redonner de l’amour, de l’espoir », pré­cise-t-il. Puis c’est au tour de Rania, jeune femme jour­nal­iste pour la radio Lana de pren­dre la parole : « Nous essayons de suiv­re la voix des citoyens, notre société étant con­ser­va­trice nous con­sacrons des sujets réservés aux femmes en milieu rur­al qui n’ont pas la place dans les sujets traités en général, mais aus­si con­cer­nant la san­té et les ques­tions san­i­taires qui touchent le pays (cas de choléra et de famine). Tout cela en lut­tant par­fois pour attein­dre notre local radio sous les bom­barde­ments ». Les ques­tions sécu­ri­taires sont au cœur des préoc­cu­pa­tions de ces jour­nal­istes au courage sans borne qui chaque jour fran­chissent des obsta­cles pour informer et tenir les citoyens en éveil face à l’atrocité de cette guerre ali­men­tée par les Saou­di­ens. « Notre rôle est égale­ment d’éclairer la société, de l’ouvrir à la cul­ture même en temps de guerre, car par­fois Al Qai­da prend le pou­voir sur les ondes et le risque est le repli sur soi. Notre rôle est alors de penser à l’avenir de notre nation en prô­nant des mes­sages de paix et d’ouverture dans tout le pays », témoigne un jour­nal­iste yéménite en rap­pelant que la radio est un fab­uleux out­ils pour l’espoir au Yémen face aux nom­breux fac­teurs de haine qui ont divisé les gens du nord et du sud ces dernières années. Ils ont aujourd’hui besoin de partager sur les ondes leurs vies pour à nou­veau se com­pren­dre. Les jeunes se seraient ain­si emparés de la neu­tral­ité poli­tique grâce à cette vision insuf­flée par les médias nais­sants.

Les jour­nal­istes libyens et irakiens présents dans la salle ont égale­ment fait remar­quer l’importance de relay­er les infor­ma­tions sur l’état général du pays en plus des mes­sages de paix mais aus­si des dif­fi­cultés de ne pas tomber dans l’auto cen­sure au risque de se faire enlever ou per­sé­cuter comme c’est le cas dans leurs pays. Loin de ces con­textes, ils nous don­nent à nous Français, Libanais, Tunisiens, Belges présents ce jour-là, des leçons de jour­nal­isme. Car même dans la guerre ils ten­tent de ne nég­liger per­son­ne dans le traite­ment de l’information.

La déon­tolo­gie en ques­tion
« Éthique, déon­tolo­gie, quelles propo­si­tions pour une infor­ma­tion de qual­ité ? » telle était l’une des nom­breuses ques­tions posées. « Nous avons accu­mulés d’énormes lacunes et des abus en tout genre dans les pra­tiques jour­nal­is­tiques depuis la révo­lu­tion de 2011 », lance Nouri Laj­mi, prési­dent de la haute autorité indépen­dante de la com­mu­ni­ca­tion audio­vi­suelle en Tunisie. « Nous avons besoin d’ouvrir des espaces démoc­ra­tiques et de don­ner à cha­cun une oppor­tu­nité de s’exprimer mais avec une auto-régu­la­tion qui doit être faite par les jour­nal­istes », pro­pose ce jeune tunisien. Aller à la ren­con­tre des publics, de tous les publics et de la société sem­ble dans ce débat incon­tourn­able, la jour­nal­iste et ani­ma­trice pour la télévi­sion publique tunisi­enne, Sami­ra Mehdaoui pro­pose depuis peu un pro­gramme où les jour­nal­istes sil­lon­nent la Tunisie et inter­ro­gent les jeunes sur des ques­tions socié­tales et sur leurs réal­ités de vie. Ce jour­nal­isme de prox­im­ité leur per­met de par­ler des exclus de la société, des oubliés, des mal-con­sid­érés mais aus­si des sous-représen­tés, un gage de qual­ité et de pro­fes­sion­nal­isme pour cer­tains jour­nal­istes.

Les jour­nal­istes débat­teurs belges présents lors de cette thé­ma­tique expo­saient eux leur sys­tème de « con­seil de déon­tolo­gie des jour­nal­istes » qui fixe des règles déon­tologiques érigées par les jour­nal­istes et des textes de référence pour se pro­téger col­lec­tive­ment. La présence d’un médi­a­teur con­stitue en effet jusqu’à ce jour pour cer­tains médias une solu­tion de régu­la­tion face aux cri­tiques du pub­lic con­tre le tra­vail de jour­nal­istes, la mod­éra­tion des com­men­taires et des plaintes des lecteurs est un autre procédé dont le média peut s’emparer ain­si que des out­ils de décodage de l’information. Mais ces méth­odes sont-elles effi­caces et suff­isantes ? Face à la baisse de qual­ité des pro­grammes d’information des médias main­stream dénon­cés par de nom­breux publics en France par exem­ple, que peut-on faire ? Avons nous un poids entant que citoyens et jour­nal­istes pour des médias indépen­dants ? Quelles sont nos marges de manœu­vre et à quel point sommes-nous enten­dus par les grandes rédac­tions ?
Après réflex­ion en groupe lors de ce débat nous avons con­clu que si les médias ne représen­tent pas la société dans laque­lle ils vivent, ils ne rem­plis­sent pas leur tâche. La diver­sité devrait donc être au cœur de nos métiers. Nous sommes respon­s­ables dans nos pra­tiques jour­nal­is­tiques d’informer dans la glob­al­ité, de diver­si­fi­er les angles et d’aller plus loin que l’info brute, même si les tra­di­tions socio-cul­turelles dans cer­tains pays ont un poids et un impact sur la déon­tolo­gie.

L’éducation, rem­part à la dés­in­for­ma­tion
Lors de ces assis­es, plusieurs débats ont été dédiés au rôle de l’éducation à l’information et aux médias dans laque­lle s’inscrivent de plus en plus de rédac­tions et notam­ment les médias indépen­dants. Douce prise de con­science que leur tra­vail sera de moins en moins con­sulté, et que l’on va vers une grave fail­lite de la presse si les généra­tions futures ne savent pas s’informer et con­tin­u­ent de se per­dre dans les flots d’informations déver­sées dans leur vie quo­ti­di­enne via les alertes infos sur leurs télé­phones, les réseaux soci­aux et les chaînes d’information en con­tinu. Dans ces con­di­tions, le risque de la dés­in­for­ma­tion est élevé et il est ali­men­té par le fait que le jour­nal­iste lui-même est con­traint aujourd’hui dans son tra­vail par des for­mats courts qui l’empêchent de creuser l’information et de don­ner une lec­ture plus pro­fonde des événe­ments.

Aller à l’encontre de ces sché­mas implique non seule­ment d’aller à la ren­con­tre du pub­lic, de réin­stau­r­er une con­fi­ance entre les jour­nal­istes et les citoyens et de se rap­procher de la jeunesse en lui don­nant la pos­si­bil­ité de ren­con­tr­er la pro­fes­sion. Des jour­nal­istes venus de Gaza ont exposé leur pro­jet édu­catif qui inclut 10 écoles où ils pro­posent des ate­liers pour lut­ter con­tre les fake news et des ini­ti­a­tions au jour­nal­isme. Ils inclu­ent les familles des élèves afin de touch­er l’ensemble de la pop­u­la­tion. « Cela per­met aus­si aux jeunes de pren­dre con­fi­ance en eux, nous faisons des exer­ci­ces d’expression orale en pleine nature » con­fie Hadil Taher, for­ma­trice et coor­di­na­trice de pro­jets pour l’association Pyalara à Gaza. Mouna Tra­bel­si prési­dente de l’association tunisi­enne des médias alter­nat­ifs a présen­té, elle, les ate­liers de décryptage de l’information menés par des jour­nal­istes dans les écoles ain­si que la créa­tion de webra­dio dans le pays. Leurs expéri­ences ont per­mis de créer des liens entre des rédac­tions des dif­férentes rives de la Méditer­ranée. Des pro­jets d’éducation aux médias inter méditer­ranéens devraient donc naître notam­ment entre notre rédac­tion 15–38 à Mar­seille et la Tunisie, la Pales­tine et le Liban pour un pro­jet d’émission web des­tiné aux jeunes et impul­sé par Lab­neh and Facts.

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Paroles, paroles, des paroles, les jour­nal­istes réu­nis aux assis­es inter­na­tionales à Tunis en ont eu, au cœur desquelles ils nous livrent leurs mécon­tente­ments, leurs peurs, leurs luttes, leurs lim­ites, leurs cri­tiques, leurs ressen­tis et leurs pas­sions.

Abdoo est orig­i­naire du sud de la Libye, dans la région de Sabaa où l’auto-censure est quo­ti­di­enne.
Entre­tien sonore en arabe et en français.

Extrait : « Nous avons une sit­u­a­tion poli­tique insta­ble et très com­plexe en Libye donc ce n’est pas sim­ple surtout dans le sud où la sit­u­a­tion est dan­gereuse, on par­le de sujet de société qui touchent le citoyen, mais con­cer­nant les sujets poli­tiques c’est plus com­pliqué pour nous les jour­nal­istes. Il n’y a pas de lois qui pro­tè­gent les jour­nal­istes. Je con­tacte unique­ment des sources que je con­nais per­son­nelle­ment pour entr­er en rela­tion avec des chefs de par­tis, des représen­tants de groupes et de mil­ices. Vu qu’il n’y a pas de lib­erté et sécu­rité en Libye on tra­vaille selon nos pro­pres règles, on ne peut pas dire toute la réal­ité que l’on voit, mais qu’une par­tie car per­son­ne ne nous pro­tège.
Le nom­bre de réfugiés sub-sahariens venant qui tran­si­tent du sud de la Libye au nord est très impor­tant, ils vivent dans des con­di­tions très dif­fi­ciles. La presse étrangère caté­gorise les Libyens comme étant des per­son­nes dan­gereuses, vu le traite­ment inhu­main que cer­tains infli­gent aux migrants sub-sahariens mais nous entant que libyens nous souf­frons égale­ment de cette insécu­rité et des men­aces de cer­tains groupes et mil­ices, entant que jour­nal­iste je ne suis pas libre. Mais la dif­férence c’est que je suis pro­tégé par ma tribu. »

« Un jour­nal­isme proche du pub­lic et sur des ques­tions sen­si­bles » Rawla est une jour­nal­iste tunisi­enne indépen­dante et tra­vaille régulière­ment pour un heb­do­madaire d’enquête.

Les bom­barde­ments saou­di­ens dans ma ville natale de Sanaa m’ont poussé à devenir jour­nal­iste et porter les voix des gens” Hus­sein Nass­er, jour­nal­iste yéménite.

J’ai choisi ce méti­er de jour­nal­iste par pas­sion de trans­met­tre toutes les voix des gens, des per­son­nes qui souf­frent de la guerre, des bom­barde­ments aériens des saou­di­ens et par la coali­tion et cette sit­u­a­tion m’a poussée à tra­vailler comme jour­nal­iste. La sit­u­a­tion a changé la vie des tous les yéménites et per­son­nelle­ment, cela a changé ma vie dans mes études, sous beau­coup d’aspects, par exem­ple je ne peux plus voy­ager à l’intérieur de mon pays et même depuis d’une ville à l’autre à cause de la guerre mais aus­si à cause des dis­cours de haine déver­sés durant cette guerre entre dif­férents ter­ri­toires, c’est ce qu’a pro­duit la guerre au Yemen.
A cause de la guerre et dans cette guerre les Saou­di­ens et les Emi­ratis, jouent un sale jeu, ils encour­a­gent des par­tis yéménites à entretenir des dis­cours de haine pour qu’on se tuent entre nous surtout dans le sud afin que l’on déteste les gens du nord. Mais cela ne ressem­ble pas à notre pays et à la cul­ture yéménite. C’est com­plète­ment nou­veau et ils entre­ti­en­nent cette sit­u­a­tion pour main­tenir leur occu­pa­tion et leur influ­ence, leur con­trôle partout là où ils peu­vent.
Je viens de Sanaa la cap­i­tale au nord, et c’était une ville mag­nifique, elle n’était pas mod­erne et par­faite mais belle et la guerre l’a ren­due vrai­ment triste. Les bom­barde­ments aériens sont inces­sants à Sanaa, la sit­u­a­tion human­i­taire est déplorable et la pau­vreté domine désor­mais.
Mon tra­vail de jour­nal­iste au milieu de cela est com­pliqué car la sit­u­a­tion dif­fère d’une ville à l’autre don,c il faut se faire avec dif­férentes autorités, par­fois pas de routes et il faut des autori­sa­tions pour pass­er partout et aus­si pour les jour­nal­istes étrangers.
Au début j’ai trou­vé un petit pont, un moyen de devenir jour­nal­iste, j’ai fait de petites vidéos, et j’interviewais les gens car pour moi ce sont les civils, les citoyens qui racon­tent le mieux ce que vit le pays. Ils sont très affec­tés par la guerre, ils ont sup­primé leurs salaires, ils peinent à trou­ver de l’eau, leurs enfants ne dor­ment plus à cause du bruit des bombes, ils ne peu­vent pas sub­venir à leurs besoins en nour­ri­t­ure comme par le passé et la liste est longue….

La famine au Yémen a été provo­quée par l’homme, ce n’est pas accept­able dans ce monde” Ahmad Bey­dar, coor­di­na­teur de pro­jets à CFI (agence française pour le développe­ment des médias) au Yémen, jour­nal­iste et fix­er.

Pourquoi avez-vous choisi de tra­vailler avec les jour­nal­istes ?
Quand j’ai choisi le jour­nal­isme en 2011 j’ai observé la grande dif­fi­culté des jour­nal­istes étrangers à obtenir des autori­sa­tions auprès de nos dif­férentes autorités pour obtenir un droit de venir sur notre ter­ri­toire pour cou­vrir le con­flit. Ils voulaient tous venir mais ne pou­vaient pas à cause du refus des autorités, et ceux qui y par­ve­naient, ren­con­traient sur le ter­rain beau­coup de dif­fi­cultés donc j’ai essayé d’aider, et notam­ment à faciliter le coté admin­is­tratif et faire en sorte que tout se passe pour le mieux sur le ter­rain pour ceux qui ont pu venir.
C’est très impor­tant d’avoir les voix des jour­nal­istes aujourd’hui au Yémen afin qu’ils parta­gent les his­toires des yéménites au monde et les gens devraient vrai­ment être atten­tifs à ce qu’il se passe ici. Dire com­bi­en les gens ici souf­frent, meurent de faim, on a une grande famine et ce n’est pas une famine naturelle !!! C’est une famine qui est provo­quée par des hommes. Et les dif­férentes par­ties au con­flit ne veu­lent pas la présence des jour­nal­istes dans le pays car ils mon­tr­eraient les cat­a­stro­phes et ce qu’ils provo­quent et engen­drent eux-mêmes de mal. Et grâce à la présence des jour­nal­istes la com­mu­nauté inter­na­tionale peut au moins se faire une idée sur qui fait du mal dans ce con­flit. Mais c’est devenu de plus en plus dif­fi­cile d’accueillir des jour­nal­istes étrangers mal­heureuse­ment et aujourd’hui on entend dire que le Yémen est une guerre oubliée, car per­son­ne n’en par­le et peut suiv­re ce qu’il s’y passe. A l’étranger ils par­lent de la Syrie, de la Libye où les jour­nal­istes peu­vent se ren­dre mais pas du Yémen. Il y a des arrange­ments pos­si­bles pour venir mais il faut négoci­er avec les dif­férentes autorités pour avoir une per­mis­sion et en même temps il faut pou­voir venir sur place pour négoci­er et c’est impos­si­ble sans per­mis­sion, nous faisons de notre mieux pour aider.
Que pensez-vous du rôle des jour­nal­istes yéménites ? Il est très impor­tant celui des pho­tographes, des pro­duc­teurs, pour partager les réal­ités, et surtout celles qui se passent dans les provinces et lieux com­plète­ment reculés et oubliés. Notre rôle est aujourd’hui pri­mor­dial.
Et les jour­nal­istes ici on besoin de plus de for­ma­tions, d’être entraînés, c’est pourquoi nous sommes ici pour prof­iter des temps d’ateliers de for­ma­tion à dif­férentes tech­niques jour­nal­is­tiques mis en place durant ces assis­es et de partager nos expéri­ences avec d’autres jour­nal­istes.
D’où venez-vous ? Je suis de Sanaa mais je suis vrai­ment très mobile et me déplace partout dans le pays pour for­mer des jour­nal­istes. Com­ment faites-vous pour vous déplac­er ? Main­tenant je passe beau­coup de temps au Caire où je tra­vaille aus­si, et je prends régulière­ment des vols pour Aden au sud du Yémen et ensuite je remonte sur la côte ouest où il y a des batailles et aus­si dans dif­férents gou­ver­norats pour soutenir les médias. Mais entant que jour­nal­istes et fixeurs au Yémen, nous avons un des plus dan­gereux tra­vail au monde, car nous ren­con­trons sur nos routes de nom­breuses mil­ices. Mais les papiers en règle et con­venus en amont avec des respon­s­ables nous per­me­t­tent de cir­culer et puis nous avons cette croy­ance que les gens, les citoyens ont besoin de partager leurs souf­frances avec le monde. Et je le redis, cette crise human­i­taire, l’une des plus graves au monde est mal­heureuse­ment provo­quée par l’humain. La France pour­rait nous aider, la com­mu­nauté inter­na­tionale pour­rait stop­per cette sit­u­a­tion. Les Yéménites sont des gens biens. Ils devraient se décider réelle­ment et pren­dre con­science de qui est dans son droit et qui ne l’est pas dans ce con­flit.
Donc nous appelons depuis ici, toute la com­mu­nauté inter­na­tionale, et surtout les mem­bres du con­seil de sécu­rité de l’ONU, la France, l’Angleterre, la Russie, la Chine, ils doivent pren­dre une déci­sion car tout ça n’a pas de sens !!! Des Yéménites aujourd’hui se com­bat­tent entre eux, instru­men­tal­isés par l’extérieur et se sont les civils qui paient le prix fort ! Donc on espère que cela va se calmer et qu’ils vont arrêter les livraisons d’armes à des­ti­na­tion de notre pays, et revenir à un dia­logue de paix. Nous avons vrai­ment besoin de dia­logue paci­fique. La pop­u­la­tion yéménite a besoin de paix, nous avons besoin d’amour, nous sommes des gens joyeux, nous voulons une vie meilleure, je ne pense pas que nous méri­tions ce que nous sommes en train de vivre.
Avez-vous un mes­sage pour les citoyens européens ? Oui j’en ai un. S’ils savaient ce que nous vivons, ils seraient vrai­ment en colère con­tre l’inaction de leurs gou­verne­ments, surtout main­tenant qu’ils peu­vent savoir ce qu’il s’y passe. Vous devez main­tenant faire bouger les choses en vous forgeant une opin­ion publique en partageant les his­toires du Yémen qui tra­verse, la famine, la guerre, et j’espère que nos dirigeants vont se mon­tr­er plus respon­s­ables et essaieront de met­tre un terme à cette énorme crise une des plus grandes de ce monde.

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Les révoltes ont l’air loin. Tant de boule­verse­ments poli­tiques ont suivi les man­i­fes­ta­tions de 2011. Pour­tant, en Syrie, en Égypte, en Tunisie et en Algérie, les nou­veaux médias sont là et témoignent, de fait, des change­ments dans les sociétés.

Impens­able il y a 10 ans, c’est une chaîne de télévi­sion privée, Enna­har, qui donne le ton des débats en Algérie, et qui peut faire une cou­ver­ture con­tin­ue d’une épidémie que les médias d’état refusent d’évoquer pen­dant plusieurs jours, avec des méth­odes jour­nal­is­tiques con­testées, alors même que les con­sid­éra­tions de déon­tolo­gie ne sont pri­or­i­taires pour aucun média du pays. L’ouverture de l’audiovisuel aux acteurs privés en Algérie, comme la libéra­tion de la parole en Tunisie, n’ont pas mis fin aux dif­fi­cultés. Elles ont créé de nou­veaux défis.

En Syrie, au delà des ques­tions sécu­ri­taires et de la pres­sion des acteurs du con­flit, ces nou­veaux médias ten­tent de réfléchir à mieux cibler leur lec­torat. Enab Bal­a­di aimerait obtenir des finance­ments du milieu d’affaire syrien instal­lé en Turquie et con­stru­it désor­mais des web-séries pour sa chaîne Youtube. Face à la perte de con­fi­ance, à la défi­ance, les pro­jets Dis­close NGO (France), Lab­neh and facts (Liban), ou Inky­fa­da (Tunisie) essaient de réin­ven­ter des mod­èles économiques pour pou­voir con­tin­uer d’enquêter et don­ner la parole à ceux qui ne se sen­tent pas représen­tés. Que ce soit via des coopéra­tives, des asso­ci­a­tions, des entre­pris­es, des ONG ou des col­lec­tifs informels, au sein du bloc “des jour­nal­istes” que cer­tains croient uni­forme, une mul­ti­tude d’individus présen­tent des mod­èles qui ten­tent de faire de l’information dif­férem­ment, bien con­scients des lim­ites, des faib­less­es et des erreurs.

Les autori­tarismes n’ont pour­tant pas dis­parus même s’ils peu­vent être le fait d’autres acteurs. En Égypte, alors que les mesures de rétor­sions se suc­cè­dent, les patrons de presse s’interrogent sur le com­porte­ment à adopter. “Essay­er d’appliquer la loi, c’est aus­si, pour nous, une forme de résis­tance”, explique Lina Atta­lah de Mada Masr. En France, le men­su­el satirique mar­seil­lais Le Ravi est pour­suivi en jus­tice après la pub­li­ca­tion d’une enquête sur les mon­tages financiers autour d’une insti­tu­tion gérée par le Con­seil départe­men­tal du Var, qui lui réclame 32 500 euros d’amende.

Autour de la Méditer­ranée, une ques­tion nous rassem­ble cepen­dant : à quoi ser­vons-nous réelle­ment dans nos sociétés, quelle est notre fonc­tion et pour quel objec­tif ? Réflex­ion pour­suiv­ie à Tunis, où se déroulaient les Assis­es inter­na­tionales du jour­nal­isme au mois de novem­bre. Près de 1 000 jour­nal­istes sont venus des dif­férentes rives de la Méditer­ranée et de plus loin encore pour inter­roger leur méti­er. Aujourd’hui, notre pro­fes­sion est en phase de ques­tion­nement sur la déf­i­ni­tion même du rôle du jour­nal­iste, sa fonc­tion, son statut, ses respon­s­abil­ités. À Mar­seille, lorsque trois immeubles s’effondrent tuant 8 per­son­nes, le jour­nal­iste de Mars­Ac­tu, Benoît Gilles, qui enquête depuis de longues années sur l’immobilier, fait part de son désar­roi et de sa colère : les équipes de Mars­ac­tu avait pub­lié plusieurs reportages sur l’insalubrité de l’habitat dans la ville. Sans résul­tat.

Dans la rédac­tion de 15–38, nous pen­sons que l’engagement fait par­tie de notre méti­er. Non pas au sens d’un engage­ment par­ti­san, mais plutôt pour le ren­dre acces­si­ble à tous et don­ner la parole au plus grand nom­bre. Pour cela, il est néces­saire de ren­forcer notre indépen­dance finan­cière et idéologique, avec le sou­tien des lecteurs.

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La révolte syri­enne en 2011 a entraîné l’émergence de plusieurs dizaines de radios et de cen­taines de jour­naux. Près de huit ans après le début du soulève­ment, une quin­zaine de pub­li­ca­tions alter­na­tives sont encore actives, mais avec des tirages min­imes.

Dès l’origine, le bouil­lon­nement démoc­ra­tique en Syrie s’est accom­pa­g­né de l’urgence d’informer. Pen­dant les pre­miers mois de l’insurrection pop­u­laire en 2011, des cen­taines de jour­nal­istes citoyens – sou­vent sans aucune for­ma­tion jour­nal­is­tique — ont témoigné à l’aide de leurs seuls télé­phones porta­bles des man­i­fes­ta­tions anti-régime et de leur répres­sion. Rapi­de­ment, ils se sont organ­isés et ont créé des pre­miers médias indépen­dants. Ils par­taient de zéro. Depuis le coup d’État mil­i­taire de Hafez al-Assad en 1970, le mono­pole de l’information était détenu par le par­ti Baath, et ses cour­roies de trans­mis­sion offi­cielles : l’agence gou­verne­men­tale Sana, trois jour­naux, une chaîne de télévi­sion, et une radio.

Plus de 300 jour­naux lancés

Les pre­miers jour­naux nés de la révolte pop­u­laire ont été lancés à l’automne 2011 : Souri­at­na (« Notre Syrie ») à Damas, puis Enab Bal­a­di dans la ban­lieue de Darayya. Entre 2012 et 2014, c’est l’effervescence : des dizaines de médias bour­geon­nent, au fur et à mesure que l’opposition armée grig­note des ter­ri­toires. Une étude pub­liée par Enab Bal­a­di en mars 2015 recense 268 pub­li­ca­tions (jour­naux, mag­a­zines). Le site Syr­ia Print archive compt­abilise lui au total 303 nou­velles pub­li­ca­tions depuis 2011. Ces nou­veaux médias ont aus­sitôt reçu un large sou­tien de bailleurs de fonds européens et améri­cains, qui ont organ­isé des for­ma­tions en Turquie ou au Liban, ou ont fourni des aides finan­cières pour la dis­tri­b­u­tion et l’impression des jour­naux. Ils ont béné­fi­cié de l’aide de plusieurs ONG européennes comme Free Press unlim­it­ed (Pays-Bas), Inter­na­tion­al media sup­port (Dane­mark), Internews (États-Unis), CFI (l’agence française de coopéra­tion médias) … « C’était une péri­ode euphorique : les Occi­den­taux pen­saient que le régime syrien allait tomber, et qu’il fal­lait dévelop­per et struc­tur­er des médias indépen­dants pour accom­pa­g­n­er la tran­si­tion démoc­ra­tique », explique Ayman Mhan­na, directeur de la fon­da­tion Samir Kas­sir à Bey­routh. Dès 2014, les jour­naux com­men­cent à installer leurs bureaux en Turquie, qui sou­tient les groupes de l’opposition syri­enne. Ils s’établissent d’abord à Gaziantep, à la fron­tière syro-turque, puis suite à l’assassinat de plusieurs jour­nal­istes, migrent vers Istan­bul.

Dès l’année 2015, un nom­bre impor­tant de jour­naux com­mence à dis­paraître. La Russie s’implique mil­i­taire­ment dans le con­flit et le rap­port de force com­mence à s’inverser en faveur du régime. Des régions entières échap­pent au con­trôle de l’opposition armée. « Pour les bailleurs de fonds inter­na­tionaux, la pri­or­ité devient la lutte con­tre l’Etat islamique, et non plus les droits de l’homme en Syrie », assure Ayman Mhan­na. « Les bailleurs inter­na­tionaux ont réal­isé qu’investir sur les médias syriens alter­nat­ifs était un pro­jet de long terme qui pou­vait dif­fi­cile­ment s’accomplir sans tran­si­tion poli­tique. Ils ont préféré relo­calis­er leurs fonds sur l’aide au développe­ment, qui pro­duit des effets vis­i­bles à court terme », affirme pour sa part Yazan Bad­ran, doc­tor­ant à la Vri­je Uni­ver­siteit à Brux­elles, et spé­cial­iste des médias syriens émer­gents. Sans sub­sides, les jour­naux se retrou­vent vite en grande dif­fi­culté : ils ne peu­vent pas faire pay­er la presse à une pop­u­la­tion en guerre, privée de tout. Aujourd’hui, une quin­zaine de pub­li­ca­tions sont encore imprimées, dont trois dans les zones kur­des du Roja­va. Même le plus célèbre d’entre eux, l’hebdomadaire Enab Bal­a­di, ne dis­tribue plus qu’un mil­li­er d’exemplaires chaque semaine, des­tinés au nord de la Syrie.

L’hebdomadaire Souri­at­na, faute de finance­ment, a dû stop­per sa ver­sion papi­er en sep­tem­bre 2018, après 355 numéros. En 2016, selon son rédac­teur en chef Jawad Muna, le mag­a­zine spé­cial­isé dans l’investigation, impri­mait encore 10 000 numéros chaque semaine. « Nos tirages ont com­mencé à dimin­uer à par­tir de 2017, sont tombés à 3000 par semaine en 2018. L’impression dans la ville turque d’Adana et la dis­tri­b­u­tion à Idlib et ses envi­rons nous coû­tait env­i­ron 1000 dol­lars par semaine. C’était trop », explique le rédac­teur en chef. Sans compter que le pas­sage de la fron­tière avec la Syrie est de plus en plus dif­fi­cile. L’équipe édi­to­ri­ale, basée à Istan­bul ne se rémunère plus et vit de ses col­lab­o­ra­tions avec d’autres médias locaux ou inter­na­tionaux. « Il nous reste juste assez de finance­ment pour pay­er six cor­re­spon­dants en Syrie, à hau­teur de 250 dol­lars par mois », assure Jawad Muna.

La presse alter­na­tive syri­enne a aus­si sa part de respon­s­abil­ité. « Elle n’a pas tou­jours util­isé les bons out­ils mar­ket­ing, ni bien ciblé son lec­torat. La plu­part des reportages de la nou­velle presse syri­enne trait­ent de ques­tions mil­i­taires ou poli­tiques. Les sujets de société sont large­ment minori­taires. La thé­ma­tique des réfugiés cou­vre par exem­ple moins de 10% du con­tenu », souligne Ayman Mhan­na, qui a égale­ment super­visé un rap­port sur la presse alter­na­tive syri­enne en 2017, en parte­nar­i­at avec la fon­da­tion alle­mande Friedrich Nau­mann.

Une pro­fes­sion de plus en plus risquée

L’accès à l’information est égale­ment devenu com­plexe. « Nos cor­re­spon­dants en zones gou­verne­men­tales écrivent sous de fauss­es iden­tités, ne peu­vent se déplac­er ou com­mu­ni­quer que très dif­fi­cile­ment, risquent d’être empris­on­nés à tout moment », explique Jawad Muna, de Souri­at­na. Dans les zones détenues par l’opposition armée, la rad­i­cal­i­sa­tion des mil­ices a aus­si ren­du le tra­vail des jour­nal­istes très ardu, notam­ment dans la région d’Idlib, où sévit la mil­ice jihadiste Hay­at Tahrir al Sham (un groupe issu du Front al Nos­ra, l’ex-branche d’Al Qai­da en Syrie). « Les hommes armés veu­lent con­trôler nos jour­naux avant pub­li­ca­tion, y ajouter leurs com­men­taires. Récem­ment, ils ont arrêté pen­dant deux semaines deux de nos cor­re­spon­dants, dont nous n’avions plus de nou­velles », pour­suit Jawad Muna. Pen­dant neuf mois, la dis­tri­b­u­tion de l’hebdomadaire avait été inter­dite et ses lieux de stock­age saccagés par le groupe salafiste Ahrar el Sham, suite à sa pub­li­ca­tion en une de « Je suis Char­lie ». En sept années de guerre, les jour­nal­istes ont payé un lourd trib­ut : en mars 2017, Reporters sans fron­tières esti­mait que 211 jour­nal­istes et jour­nal­istes-citoyens avaient péri en Syrie depuis 2011. L’assassinat le 23 novem­bre 2018 à Idlib, de l’un des plus emblé­ma­tiques d’entre eux, Raed Farès — fon­da­teur de Radio Fresh — a encore une fois rap­pelé la dan­gerosité du méti­er. Il avait refusé de quit­ter le pays, con­traire­ment à de nom­breux jour­nal­istes citoyens qui ont fui la Syrie. « Beau­coup de jour­nal­istes se sont ren­dus en Europe à par­tir de 2014–2015, pri­vant les médias alter­nat­ifs de plumes vitales », estime Yazan Bad­ran. C’est le cas par exem­ple de Rawad Aloush, fon­da­teur de l’un des pre­miers jour­naux lancés en Syrie, Oxy­gen à Zabadani, ville frontal­ière avec le Liban, en jan­vi­er 2012. « Faute de finance­ment, nous avons dû arrêter notre jour­nal il y a deux ans et demi. J’ai tra­ver­sé la Méditer­ranée pour me ren­dre en Suède, où je suis désor­mais ingénieur à Oslo. Cer­tains des fon­da­teurs sont restés au Liban. Je suis très triste que l’aventure d’Oxygen se soit ter­minée, mais je suis fier de tout ce que nous avons accom­pli », affirme l’ancien rédac­teur en chef, con­tac­té sur Face­book.

Chercher un nou­veau mod­èle économique

Pour sur­vivre, la presse alter­na­tive doit néces­saire­ment faire son intro­spec­tion. Dès son éclo­sion, elle a tou­jours eu pour objec­tif prin­ci­pal de s’adresser à la pop­u­la­tion restée en Syrie. Mais la qua­si impos­si­bil­ité de dis­tribuer sur place la con­traint à se tourn­er davan­tage vers la dias­po­ra. La majorité des 5,6 mil­lions de réfugiés a trou­vé asile en Turquie, mais les autorités con­trô­lent depuis 2015 plus étroite­ment les camps où vivent une par­tie des réfugiés. « Nous avons dû arrêter la dis­tri­b­u­tion de Souri­at­na dans les camps en juin 2016 », assure Jawad Muna. C’est donc sur la toile que la presse syri­enne pour­ra con­tin­uer à touch­er ses lecteurs. « Nous dévelop­pons de plus en plus notre site inter­net, dans lequel nous inclu­ons des con­tenus numériques. Depuis un an, nous redonnons aus­si un sec­ond souf­fle à notre chaîne You Tube, où nous pro­duisons des web-séries, explique ain­si Jawad Shar­ba­ji, rédac­teur en chef de Enab Bal­a­di. En octo­bre, nous avons compt­abil­isé 2,5 mil­lions de vis­i­teurs sur notre site. Beau­coup de nos lecteurs sont basés en Turquie, en Ara­bie saou­dite ou en Alle­magne ». Le rédac­teur en chef de l’hebdomadaire recon­naît l’impératif d’inventer un nou­veau mod­èle économique. « Nous essayons d’expliquer à nos lecteurs que nous avons besoin de leur finance­ment pour con­tin­uer à exis­ter. Toute indépen­dance a un prix. Et nous réfléchissons à financer notre site par de la pub­lic­ité : nous sommes actuelle­ment en con­tact avec des busi­ness­men syriens en Turquie », pour­suit Jawad Shar­ba­ji.

« Bachar ne pour­ra plus nous enlever la lib­erté d’expression »

Sept années après le début de la révolte syri­enne, quel bilan tir­er pour la presse syri­enne alter­na­tive ? « Certes, elle a encore un cer­tain nom­bre de défauts : peu de sources sont citées dans les arti­cles et on manque d’enquêtes appro­fondies, affirme Ayman Mhan­na. Mais les jour­nal­istes sont beau­coup plus pro­fes­sion­nels et pro­duisent du con­tenu de qual­ité, avec un lan­gage qui attise peu les ten­sions com­mu­nau­taires ou poli­tiques, mal­gré un con­texte de guerre ». La presse s’est aus­si fémin­isée. « Depuis trois ans, on compte davan­tage de jour­nal­istes femmes, de thé­ma­tiques liées aux femmes et de femmes citées dans les arti­cles. Mais il est dif­fi­cile de savoir si c’est une ten­dance struc­turelle », observe Yazan Bad­ran. Jawad Muna, de Souri­at­na, veut rester opti­miste. « La grande dif­férence par rap­port à avant 2011, c’est que les Syriens dis­posent désor­mais du choix de s’informer. Même si Bachar al Assad reprend le con­trôle de tout le ter­ri­toire, il ne pour­ra plus nous enlever la lib­erté d’expression ».

Thomas Abgrall
Photo : Ahmad, caricaturiste syrien à Kafer Nabel dans le nord ouest de la Syrie en préparation de la manifestation du vendredi qui a lieu encore aujourd’hui. @Marie Kostrz

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Toute jeune société de con­som­ma­tion, l’Algérie voudrait, dans le sil­lage des dynamiques mon­di­ales, dévelop­per des mod­èles de développe­ment durable. Mais, la rente pétrolière ne pousse pas à accélér­er la tran­si­tion énergé­tique.

Dans les allées du Salon inter­na­tion­al du livre d’Alger, l’Agence nationale des déchets a décoré un stand de trois grandes affich­es col­orées. Der­rière un petit comp­toir blanc, une jeune femme répète inlass­able­ment ses argu­ments pour sen­si­bilis­er au recy­clage, le pub­lic venus pour le grand événe­ment cul­turel du pays. « L’Algérie sait très bien quelle est l’urgence cli­ma­tique, quels en seront pour elle les coûts envi­ron­nemen­taux et économiques pour elle. Elle a présen­té un pro­gramme d’action en 2015 que les autorités sont cen­sées met­tre en œuvre », explique Nadia Benalouache, doc­teur en géo­gra­phie économique et spé­cial­iste de la tran­si­tion énergé­tique bas-car­bone en Méditer­ranée. « Sur la ques­tion de la maîtrise énergé­tique, un plan nation­al a été annon­cé en 2003 mais il n’y a pas eu d’élan ».

Pour­tant, les chiffres ne lais­sent pas indif­férents. En 2017, la con­som­ma­tion algéri­enne d’énergie a atteint 57 mil­lions de tonnes équiv­a­lent pét­role (Tep), selon le min­istère de l’Énergie. Le chiffre est sta­ble, depuis deux ans mais il masque une dynamique impor­tante. En Algérie, l’essentiel de l’énergie est util­isé par les ménages (40%) et le trans­port (36%) alors que le secteur de l’industrie con­somme moins de 20% du bilan énergé­tique nation­al. Or, la con­som­ma­tion des ménages est en aug­men­ta­tion con­tin­ue : de 2016 à 2017, la con­som­ma­tion d’électricité a aug­men­té de 10%. Au pre­mier trimestre de l’année 2018, la con­som­ma­tion avait déjà aug­men­té de 7,1% par rap­port à la même péri­ode de l’année précé­dente selon le min­istère de l’énergie. La con­som­ma­tion de gaz naturel était en hausse de plus de 10% à la même péri­ode. «La demande con­tin­ue d’enregistrer des pics en ter­mes de Puis­sance Max­i­male Appelée (PMA), durant la sai­son esti­vale », explique le min­istère de l’Énergie. Les chiffres 2018 ne sont pas encore disponibles mais devraient con­firmer cette ten­dance à la hausse de la demande, notam­ment à cause des tem­péra­tures record atteintes cet été dans les régions sahari­ennes.

L’impact des sub­ven­tions sur la con­som­ma­tion d’électricité

L’augmentation démo­graphique est le pre­mier fac­teur expli­catif. En 2005, le pays comp­tait 34 mil­lions d’habitants. Aujourd’hui, il y en a plus de 41 mil­lions. Par­al­lèle­ment, en 10 ans, la con­som­ma­tion moyenne d’énergie par habi­tant a dou­blé, prin­ci­pale­ment grâce à l’amélioration du con­fort. Selon les sta­tis­tiques de l’ONS, les Algériens ont dépen­sé en 2011 env­i­ron 51 mil­lions de dol­lars en appareils élec­tromé­nag­er, soit le dou­ble de ce qu’ils dépen­saient une décen­nie aupar­a­vant. La fin des années de ter­ror­isme et l’envolée des prix du bar­il de pét­role ont per­mis à l’Algérie d’amorcer une trans­for­ma­tion vers une société de con­som­ma­tion. Enfin, la poli­tique de sub­ven­tion de l’énergie de l’état a per­mis aux ménages de dépenser de l’énergie en grande quan­tité. Selon un rap­port du FMI, l’Algérie dépense 10% de son PIB pour les sub­ven­tions à l’énergie. « Les sub­ven­tions créent des dis­tor­sions de prix qui affectent les com­porte­ments de con­som­ma­tion à la fois des ménages, mais égale­ment des entre­pris­es. A tel point que la crois­sance des dernières années en ter­mes de con­som­ma­tion interne d’énergie est affolante et fait crain­dre que nous n’ayons bien­tôt plus d’hydrocarbures à exporter à moyen terme », alerte le col­lec­tif NABNI. En effet, les foy­ers algériens dépensent deux fois plus d’électricité que leurs voisins maghrébins. « Cette sur­con­som­ma­tion interne d’énergie, dont nous gaspillons une bonne par­tie, est due essen­tielle­ment à l’effet prix de cette énergie bon marché et aux équipements éner­gi­vore », ajoute le col­lec­tif. Les prix de l’électricité n’avaient pas aug­men­té depuis 2005. En 2016, alors que le prix du bar­il de pét­role a chuté et que les revenus de l’état ont fon­du, le gou­verne­ment annonce que le tarif de l’électricité sera affec­té par une TVA à 17% pour toute con­som­ma­tion dépas­sant les 250 kwh par trimestre.

Cet été, des protes­ta­tions ont éclaté à Ouar­gla, ville sahari­enne de plus de 200 000 habi­tants, où la tem­péra­ture a dépassé les 51 degrés. Le min­istre de l’Énergie avait d’abord déclaré ne pas com­pren­dre les événe­ments : « il n’y a pas de prob­lème par­ti­c­uli­er et les coupures de courant n’ont pas duré plus de 2 à 3 heures ». Début août, les autorités ont cepen­dant accordé une réduc­tion des fac­tures d’électricité de 65% aux habi­tants. « Com­ment ratio­nalis­er la con­som­ma­tion d’électricité alors la chaleur frappe en pleine fou­et à 56 degrés en été? », rétorque Mohamed Guer­ras, un habi­tant de Ouar­gla. « En hiv­er, vu le prix de l’électricité, il n’y a aucun abus. Les citoyens sont con­scients du prob­lème» Pour­tant, son exi­gence reste celle d’un con­fort de base. « Ce que font les autorités, c’est du brico­lage. Elles ne veu­lent pas inve­stir plus dans le domaine de l’énergie. Il y a moins de coupure d’électricité qu’avant, mais il y en a quand même, et pen­dant l’été, parce que les postes élec­triques sont insuff­isants pour répon­dre à la demande de la région ».

Main­tenir la rente énergé­tique

À Oran, il n’y a pas les mêmes défis cli­ma­tiques. Mais Abdel­hafid a quelques réserves sur les économies d’énergie qu’il pour­rait faire. «Bien sûr, je peux être vig­i­lant sur la con­som­ma­tion d’électricité, débranch­er mes appareils en veille, analyse le jeune homme de 36 ans. Je sais que l’idéal serait de pren­dre les trans­ports en com­mun. Mais on ne peut pas s’y fier, alors je me déplace avec des taxis. Ce n’est pas éco-com­pat­i­ble, mais c’est la seule manière d’arriver à l’heure au tra­vail pour moi.» Nas­sim Touati a été chargé de pro­jets cul­turels pour sen­si­bilis­er aux ques­tions envi­ron­nemen­tales en 2016 et 2017 dans la région d’Oran : « Il y a une réelle volon­té citoyenne d’améliorer les choses. Les habi­tants sont très récep­tifs aux sen­si­bil­i­sa­tions, mais tous les acteurs de la chaîne ne sont pas mobil­isés, du jour­nal­iste qui mon­tre peu d’intérêt pour ces thèmes, aux autorités qui ne facili­tent pas l’obtention d’autorisations pour organ­is­er des sen­si­bil­i­sa­tions dans des lieux publics ». « Nous avons telle­ment été dans le besoin aupar­a­vant, que main­tenant que nous avons accès à tout un tas de pro­duits, nous les con­som­mons », ajoute Abdel­hafid, qui souligne l’impact des réformes du FMI sur le quo­ti­di­en des Algériens pen­dant les années 1980. « La solu­tion, c’est peut-être la sen­si­bil­i­sa­tion des jeunes généra­tions qui n’ont pas con­nu cette péri­ode. »

La respon­s­abil­ité du con­som­ma­teur est impor­tante, mais celle de l’état est fon­da­men­tale dans les ques­tions de maitrise énergé­tique. Or, l’Algérie ne s’intéresse pas à ces ques­tions là dans une per­spec­tive écologique, souligne Nadia Benalouache : « Il faut bien com­pren­dre que l’Algérie ne veut pas rompre avec son mod­èle de rente énergé­tique. L’Algérie n’a pas besoin des éner­gies renou­ve­lables pour avoir de l’énergie. En revanche, les éner­gies renou­ve­lables et la poli­tique de maitrise énergé­tique peu­vent lui per­me­t­tre de préserv­er les ressources qu’elle a. C’est une sit­u­a­tion tout à fait dif­férentes de celle de ses deux voisins ». Ain­si, le pre­mier min­istre Ahmed Ouyahia a résumé le 29 octo­bre dernier, lors du som­met «Alge­ria Future Ener­gy», la poli­tique énergé­tique du pays : «par­ler de l’avenir énergé­tique de l’Algérie, c’est par­ler des moyens pour mon pays de pour­suiv­re son proces­sus de développe­ment et de diver­si­fi­ca­tion économiques et d’avancées sociales, car les hydro­car­bu­res con­tribuent encore à hau­teur de 40% aux recettes du bud­get de l’État et représen­tent tou­jours plus de 90% des revenus extérieurs du pays». L’objectif affiché est «d’augmenter» les capac­ités de pro­duc­tion d’énergie con­ven­tion­nelle grâce à une «plus large prospec­tion du domaine minier» et «y com­pris» à l’espace mar­itime. Mais, le Pre­mier min­istre a affir­mé ne pas oubli­er le développe­ment des éner­gies renou­ve­lables, et notam­ment, le solaire.

«Péren­nis­er le tra­vail asso­ci­atif»

Le pays a bien instal­lé des cen­trales pho­to­voltaïques dans la région des Hauts-Plateaux, tra­vail­lé sur iso­la­tion ther­mique des bâti­ments, pro­mu la vente d’ampoules de basse con­som­ma­tion, aug­men­té les tax­es pour les pro­duits qui con­som­ment beau­coup d’énergie et accordé des avan­tages fis­caux à ceux qui, à l’inverse, en con­somme peu. Mais ces ini­tia­tives ne sont pas à la hau­teur de l’enjeu. « L’Algérie est un pays de cul­ture énergé­tique. Les ingénieurs de Sonel­gaz sont très bien for­més, les com­pé­tences sont là et capa­bles d’évoluer, mais la volon­té poli­tique manque », analyse la chercheuse qui ajoute que les respon­s­ables du Cen­tre de développe­ment des éner­gies renou­ve­lables sont peu écoutés voire pas invités lors des grands événe­ments et que New Ener­gy HYPERLINK “https://www.djazairess.com/fr/city/Algeria” Alge­ria (NEAL), la joint-ven­ture entre Sonatra­ch, Sonel­gaz et l’entreprise SIM en charge des éner­gies renou­ve­lables, a été dis­soute en 2012, alors que tout son per­son­nel était spé­cial­isé.

« La base est là », nuance Lamine Zel­lag, chargé des rela­tions médias de l’association algéroise Sidra. « Il faut main­tenant généralis­er les actions et péren­nis­er le tra­vail asso­ci­atif tout au long de l’année ». L’association, basée dans le quarti­er pop­u­laire de Belouiz­dad, à Alger, développe depuis 2015 en Algérie l’initiative de «Earth Hour » : une heure sans lumière, pour réduire la con­som­ma­tion d’énergie. En 2018, l’initiative a obtenu le sou­tien offi­ciel de la prési­dence de la République : « cela a per­mis une impor­tante cou­ver­ture médi­a­tique, plus de vis­i­bil­ité et surtout, plus d’impact pour le plaidoy­er », racon­te-t-il. Le con­texte, la crise économique liée à la chute des prix du pét­role et les tem­péra­tures canic­u­laires des deux derniers étés, a aus­si facil­ité la prise de con­science. L’association parvient à rassem­bler les experts, les pou­voirs publics et la société civile autour de l’événement. En pré­parant l’édition de 2018, les bénév­oles et la Sonel­gaz parvi­en­nent même a lancer un nou­veau pro­jet : en par­al­lèle de l’envoi des fac­tures d’électricité, l’entreprise nationale enver­ra aux clients un prospec­tus qui liste les solu­tions pour réduire leur con­som­ma­tion d’électricité. « Il faut désor­mais obtenir plus de finance­ments, l’adhésion des entre­pris­es et la mise en place de lois adéquates », analyse Lamine Zel­lag. « Le plus impor­tant, c’est la con­struc­tion d’un réseau : en met­tant en rela­tion les insti­tu­tions nationales et locales avec les chercheurs, les start-up, les acteurs économiques, la société civile con­tribuera à mobilis­er pour une véri­ta­ble sit­u­a­tion de plaidoy­er ».

Photo de une : Stand de l’agence nationale des déchets — Salon international du livre d’Alger — 2018

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La France importe 99 % de ses éner­gies fos­siles, à savoir le pét­role, le gaz, le char­bon et l’uranium util­isé par les cen­trales nucléaires pour pro­duire de l’électricité. Avec un réchauf­fe­ment cli­ma­tique d’environ +0,75°C à l’heure actuelle, le pas­sage à une con­som­ma­tion d’énergie moins pol­lu­ante presse. Cepen­dant sommes-nous prêts ?

Le réchauf­fe­ment cli­ma­tique préoc­cupe désor­mais les États, ils sont 197 a avoir rat­i­fié l’accord de Paris adop­té en décem­bre 2015 suite à la COP 21 avec l’objectif de main­tenir le réchauf­fe­ment cli­ma­tique en dessous de 2°C d’ici 2100, de dés­in­ve­stir les éner­gies fos­siles et attein­dre la neu­tral­ité car­bone. Dans les faits, cet accord reste pour l’heure assez vague et n’indique aucune con­trainte réelle pour les plus gros pol­lueurs. La tran­si­tion s’inscrit pour­tant de plus en plus dans le voca­ble des représen­tants des pays. En France le min­istère de l’environnement a lais­sé place à celui de la tran­si­tion écologique et sol­idaire depuis 2017. Les dif­férents min­istères de l’écologie et de l’environnement qui se sont suc­cédés ces dernières années ont impul­sé la loi de tran­si­tion énergé­tique pour la crois­sance verte en 2015, mais aus­si le plan cli­mat, l’accord de Paris et ont rejoint le GIEC (groupe d’experts inter­gou­verne­men­tal sur l’évolution du cli­mat-ONU) qui a récem­ment ren­du son rap­port.

Mais ces ini­tia­tives ont-elles propul­sé le pays vers la crois­sance verte pour autant et mar­qué le point de départ de la tran­si­tion écologique en France ? « La réponse est non » pour repren­dre les mots du min­istre de la tran­si­tion écologique et sol­idaire démis­sion­naire Nico­las Hulot en août dernier : « Est-ce que les petits pas suff­isent à endiguer, invers­er et même à s’adapter, parce que nous avons bas­culé dans la tragédie cli­ma­tique, et bien la réponse est non . Est-ce que nous avons com­mencé à réduire les émis­sions de gaz à effet de serre ? La réponse est non. La réduc­tion de l’utilisation des pes­ti­cides ? La réponse est non » et il en va de même pour l’enrayement de la bio­di­ver­sité et l’artificialisation des sols.

Les défis pour la France

D’après son min­istère dédié, la tran­si­tion se fera par la réduc­tion des émis­sions de gaz à effet de serre générés par les éner­gies fos­siles que nous sol­lici­tons entant qu’usagers pour chauf­fer les loge­ments, pour ali­menter les voitures, les trans­ports routiers et mar­itimes et l’industrie. L’objectif éta­tique est de pass­er de 14 % à 32 % de pro­duc­tion et de con­som­ma­tion d’énergies renou­ve­lables d’ici 2030 et de réduire la con­som­ma­tion des éner­gies fos­siles de 86 % à 68 %.

Les trans­ports rejet­tent la plus grande part de CO2, c’est pourquoi des bus cir­cu­lent depuis quelques années au GPL (gaz) qui pol­lue moins, ou à l’électricité. Le gou­verne­ment jus­ti­fie en par­tie la hausse du prix du car­bu­rant comme un moyen de décourager les util­isa­teurs sans que son effi­cac­ité ait été prou­vée ces dernières années. Il oblige à par­tir de décem­bre 2018 les trans­porteurs mar­itimes à s’alimenter en bio­car­bu­rants et à aban­don­ner le fioul lourd. Pour la voiture, il dédie des aides non nég­lige­ables de 1 000 à 2 000 euros aux acheteurs de voitures moins pol­lu­antes comme l’électrique et l’hybride. 250 000 ménages devraient en prof­iter sur 2018. « La fab­ri­ca­tion de véhicules élec­triques néces­site des métaux rares qui ne sont pas tous disponibles. On retrou­ve égale­ment le besoin en élec­tric­ité, leur prix est encore très élevé et cela ne règle pas le prob­lème des plus pol­lu­ants ; les camions et les trans­porteurs mar­itimes. » con­fie Frédérique Ben, délégué syn­di­cal de Storengy et mem­bre de la fédéra­tion nationale des mines et de l’énergie. La réduc­tion de l’utilisation de la voiture, surtout dans les grandes villes doit s’accompagner d’une poli­tique de mobil­ité adéquate acces­si­ble à tous afin de rem­plac­er l’automobile par des bus verts, métros, tramways qui cou­vrent toute la ville et ses ban­lieues con­seil­lent des chercheurs. A Mar­seille, le réseau des trans­ports en com­mun hors cen­tre ville est pau­vre et la ville se retrou­ve engorgée de voitures. Les pro­jets de con­struc­tion de route et de rocades sont encore très impor­tants et l’aspect financier reste pri­or­i­taire sur l’environnement.

L’état de la tran­si­tion

«Au final ce que l’on con­somme à 50 % c’est la chaleur, l’électricité nucléaire qui demeure une obses­sion française atteint 20 % de notre con­som­ma­tion finale, les com­bustibles 30 %”, remar­que Loui­son Riss chargé de pro­jet en énergie renou­ve­lable ther­mique à l’ADEME (agence pour l’environnement et pour l’énergie), “nous tra­vail­lons donc auprès des col­lec­tiv­ités et des villes de plus de 20 000 habi­tants pour dévelop­per les réseaux de chaleurs, capa­bles de chauf­fer les habi­tats indi­vidu­els et col­lec­tifs publics et privés grâce au chauffage au bois énergie de façon régulée, grâce à la bio­masse, grâce à la géother­mie et aux pom­pes à chaleur rac­cordées directe­ment à la terre, ou à la mer selon les régions et les tem­péra­tures, l’utilisation du solaire ther­mique pour l’eau chaude, les chaudières à bois pour les col­lec­tiv­ités. » Ces procédés rac­cordés au réseau chaleur français (5 000km) per­me­t­tent de chauf­fer des col­lec­tiv­ités entières et pour­raient sub­stituer les éner­gies fos­siles dans le chauffage des habi­tats rési­den­tiels ou publics. Ils sont exploités qu’à hau­teur de 6 % dans la con­som­ma­tion finale de chaleur où les éner­gies fos­siles restent majori­taires. L’État y con­sacre une aide de 250 mil­lions d’euros et prévoit désor­mais un fonds chaleur dans le crédit d’impôt tran­si­tion énergé­tique, comme il l’a fait avec les fenêtres isolantes. Mais comme le rap­pelle Loui­son Riss, cela reste timide par rap­port au poten­tiel renou­ve­lable de cette branche. La déci­sion finale appar­tient aux col­lec­tiv­ités selon leur volon­té d’engagement dans ces proces­sus plus verts.

Même enjeu pour le gaz qui représente aujourd’hui env­i­ron 20 % de la con­som­ma­tion en France et qui grâce à l’hydrogène peut être trans­for­mé en gaz vert. Le géant Storengy fil­iale de ENGIE dans le stock­age de gaz a validé ce procédé. « Nous sommes fiers que notre mai­son mère com­mence à dévelop­per du gaz vert à par­tir de l’énergie éoli­enne et pho­to­voltaïque, con­fie Frédérique Ben, délégué syn­di­cal de la CGT à Storengy, elle pro­duit de l’hydrogène en cap­tant égale­ment du car­bone rejeté par cer­taines indus­tries.” Plusieurs pro­jets pilotes voient aujourd’hui le jour, comme dévelop­per d’ici 2050, 4 500 unités de pro­duc­tion de gaz vert à par­tir des rejets de l’agriculture, pro­jet déposé par l’association française du gaz (AFG). C’est là où se situe l’enjeu pour les grands groupes de dis­tri­b­u­tion de gaz car ce dernier exem­ple per­me­t­trait de pro­duire 100 ter­ra waters de gaz sur les 500 actuels con­som­més en France. Tran­si­tion qui néces­sit­era la for­ma­tion de tous les tech­ni­ciens à ces nou­veaux procédés et des statuts juridiques adap­tés pour dévelop­per le renou­ve­lable dans cha­cune des branch­es des grands dis­trib­u­teurs.

Le secteur de l’électricité, lui, reste dom­iné par EDF et ses 58 réac­teurs qui pro­duisent plus de 70 % de l’électricité française. Même si dans la con­som­ma­tion d’énergie l’électricité ne représente que 20 % et qu’elle est décar­bonée, la France reste dépen­dante de l’extraction et de l’importation d’uranium qui n’est pas inépuis­able et dont les déchets sont dan­gereux pour l’humanité. La pro­duc­tion élec­trique des parcs éoliens français (au 2ème rang européen), du pho­to­voltaïque et de hydraulique est en con­stante aug­men­ta­tion mais reste très insuff­isante, elle représente en 2017 7,1 Mtep (tonne d’équivalent pét­role) sur 103 ‚8 Mtep de pro­duc­tion nucléaire. «L’enjeu  de la tran­si­tion se trou­ve dans la diminu­tion de notre con­som­ma­tion car l’innovation tech­nologique verte ne sera pas suff­isante. Il s’agit là du com­porte­ment du con­som­ma­teur mais surtout des col­lec­tiv­ités, des indus­triels, des entre­pris­es, et bien-enten­du de l’État”, pour­suit Loui­son Riss. Il s’agit ici aus­si de se détach­er des prin­ci­paux four­nisseurs d’énergies fos­siles russ­es et moyen ori­en­taux dont nous dépen­dons. Et de se diriger vers plus d’indépendance énergé­tique. Mais l’État est-il prêt à une énergie plus verte et moins rentable ?

Lim­ites de la tran­si­tion

« Le fait de met­tre 50 ans pour fer­mer une cen­trale nucléaire mon­tre que nous ne sommes pas prêts », s’indigne un inter­locu­teur proche du gou­verne­ment. La fer­me­ture du site nucléaire de Fes­sen­heim se fera seule­ment en 2020 et le pro­jet d’EPR de Fla­manville devrait aboutir en 2019 mal­gré les cri­tiques con­cer­nant les coûts démesurés pour sa con­struc­tion et les doutes quant à la sécu­rité des futurs salariés. L’ouverture de ce nou­veau site prou­ve que le géant EDF reste le poids lourd en matière d’électricité et col­la­bore étroite­ment avec l’État, son prin­ci­pal action­naire à hau­teur de 84 %.
Ce mono­pole laisse en effet peu de place aux investisse­ments dans la pro­duc­tion d’électricité verte et ne met pas en avant les four­nisseurs verts, comme ENERCOOP qui four­nit en élec­tric­ité de nom­breux foy­ers et col­lec­tiv­ités souscrip­teurs grâce à 10 coopéra­tives sur le ter­ri­toire : « 94 % de notre énergie provient des cen­trales hydrauliques de nos pro­duc­teurs locaux indépen­dants » pré­cise un encart expli­catif sur leur site.

Mal­gré les résul­tats posi­tifs dans la tran­si­tion énergé­tique, cette ini­tia­tive citoyenne reste dans l’ombre du géant de l’électricité. La dis­tri­b­u­tion de l’électricité qui est aujourd’hui con­cen­trée entre les mains de EDF, ENEDIS, GRDF, ENGIE et de leurs mul­ti­ples fil­iales ne per­met pas tou­jours d’y intro­duire et de rac­corder à leurs réseaux les éner­gies renou­ve­lables pro­duites sur le ter­ri­toire.

Il est ques­tion de rentabil­ité à laque­lle les éner­gies renou­ve­lables ne répon­dent pas. On ne peut d’ailleurs pas par­ler de tran­si­tion sans citer le lob­by­ing financier et énergé­tique très puis­sant en France. Les élites indus­trielles for­mées au sein des grandes écoles admin­is­tra­tives français­es se retrou­vent à la tête des grands groupes énergé­tiques tels que Total, EDF et Engie. Un rap­port d’ATTAC (asso­ci­a­tion pour la tax­a­tion des trans­ac­tions finan­cières et pour l’action citoyenne) et une enquête con­duite par l’ONG 350.org révè­lent que « Les insti­tu­tions publiques investis­sent dans les éner­gies fos­siles et mon­tre que la Caisse des dépôts et consigna­tions-qui gère des dizaines de mil­liards d’euros issus de l’épargne des Français et des coti­sa­tions retraites-reste large­ment investie dans le secteur des éner­gies fos­siles, y com­pris dans les pro­jets d’exploitation de nou­veaux gise­ments de char­bon, de gaz ou de pét­role ». En étant action­naire d’EDF à hau­teur de 84 %, l’État français paraît peu crédi­ble dans ses objec­tifs de tran­si­tion. Il a notam­ment autorisé récem­ment l’entreprise TOTAL à aller for­er du pét­role au large de May­otte. Si l’État ne sem­ble pas prêt, les citoyens eux ont une longueur d’avance.

Citoyens en alerte

Face au manque d’engagement de l’État, les citoyens ont un poids, Alter­nat­i­ba, le mou­ve­ment citoyen pour chang­er le sys­tème et le cli­mat, appelle régulière­ment à des mobil­i­sa­tions non vio­lentes devant les ban­ques. « Nous tra­vail­lons avec d’autres ONG comme Les amis de la terre, et nous pro­duisons de l’expertise afin de savoir quels sont les investisse­ments des ban­ques l’énergie”, explique Cécile Marc­hand, représen­tante d’Alternatiba lors d’une inter­view, “nous avons fait pres­sion sur la BNP Paribas, qui a ensuite retiré ses investisse­ments dans les éner­gies sales. Nous essayons aujourd’hui avec la Société Générale ». La banque porte bien ses couleurs rouge et noir, elle est à l’initiative de nom­breux investisse­ments dans les éner­gies fos­siles et a été accusée par un rap­port d’Oxfam en 2015 de spéculer sur la faim en faisant mon­ter les prix des matières pre­mières ali­men­taires provo­quant des famines dans les pays pau­vres. Deman­der des comptes, se réap­pro­prier le ter­ri­toire et dénon­cer les déci­sions cli­mati­cides sont trois axes pri­or­i­taires d’Alter­nat­i­ba. Ils nous invi­tent, nous tous citoyens, à chang­er de banque, à chang­er de four­nisseurs d’énergies tout « en affrontant le réel et ne pas se retrou­ver face à un chiffre devant lequel on se sent impuis­sant » ; ici le 1,5°C de réchauf­fe­ment de la planète qui fait fig­ure de lim­ite ultime dans tous les rap­ports et engage­ments éta­tiques (Accord de Paris) qui seront dis­cutés lors de la COP24 prévue en décem­bre 2018 en Pologne.

Photo de une : centrale nucléaire de Paluel en Haute-Normandie ©CC

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Pour aller plus loin

Ani­ma­tion syn­thèse sur les enjeux de la tran­si­tion : ICI

Rap­port sur l’état des éner­gies renou­ve­lables 2018 : ICI

Aime ta terre : ICI

Plan cli­mat : ICI

Loi de la tran­si­tion énergé­tique : ICI

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Après des dossiers d’actualité lourds en émo­tion et en infor­ma­tion, il est grand temps d’aller en plein cœur de cette Méditer­ranée et de se laiss­er dériv­er au gré du vent.
Ce voy­age est pro­posé par Cyrille Mous­set (adhérente de 15–38) et son com­pagnon. “Met­tre les voiles”, quit­ter leur quo­ti­di­en et par­tir nav­iguer durant deux ans en Méditer­ranée à bord de leur voili­er “Sauvage” n’a pas été une sim­ple déci­sion. Par­tis le 17 mars de Sanary-sur-mer (sud de la France), ils ont mis le cap sur l’île de Capraïa, située entre la côte ital­i­enne et la Corse. La plume bien aigu­isée, ils nous livrent leurs réc­its en texte et en image afin de nous faire décou­vrir des con­trées peu explorées et ce bel univers qu’est la voile. Bon voy­age à tous !

Episode 1

« Voy­age autour de la méditer­ranée sur un Glad­i­a­teur de 33 pieds »

Le jour J est enfin arrivé. Aujourd’hui, ven­dre­di 17 Mars 2017, nous quit­tons le mouil­lage de Sanary sur Mer pour un voy­age autour de la méditer­ranée. Nous nav­iguons sur un Glad­i­a­teur, voili­er des chantiers Wauquiez de 1978. Nous vivons sur notre voili­er et notre désir est de par­tir à la décou­verte de nou­veaux lieux mais surtout de pou­voir s’enrichir de nom­breuses ren­con­tres au gré de nos escales et du vent. Nous avons choisi de vivre autrement et à tra­vers cette expéri­ence toute nou­velle que nous abor­dons avec grand opti­misme, mais non sans appréhen­sion, nous souhaitons partager notre quo­ti­di­en. À tra­vers ce réc­it conçu pareil à un jour­nal de bord, nous vous fer­ons part de nos sen­ti­ments éprou­vés avec sim­plic­ité et humil­ité. Nous vous par­lerons égale­ment des dif­fi­cultés admin­is­tra­tives et morales que nous avons ren­con­trées et elles sont nom­breuses lorsque l’on décide de tout quit­ter et de par­tir sans date de retour ! Nous par­lerons aus­si de toutes ces ques­tions que nous nous posons et de celles posées par notre entourage comme par exem­ple : « Mais de quoi allez-vous vivre ? », « Et si cela ne marche pas ? », « Et si vous tombiez malades ? », etc…Nous pour­rions con­tin­uer cette liste indéfin­i­ment et ne jamais larguer les amar­res, rester dans un port, vivre tran­quille­ment sur notre bateau et être rac­cordé 24/24 à l’eau, l’électricité et…bien ancré dans la société. Mais il est déjà trop tard ! Nous sommes bel et bien par­tis, et « Sauvage » notre voili­er, avale goulu­ment les pre­miers milles nau­tiques vers notre pre­mière escale : les îles de la Toscane. Capraïa, Elbe et Gian­nu­tri pour débuter. Notre odyssée com­mence et nous comp­tons sur le souf­fle d’Éole pour nous pouss­er tou­jours plus en avant !

Départ de l’aventure en image

Episode 2

Tra­ver­sée de Sanary jusqu’à Capraïa » (ven­dre­di 17 et Same­di 18 Mars 2017)

Après 36 heures de nav­i­ga­tion entre Sanary et Capraïa (pre­mière île de l’archipel Toscan à l’est du cap Corse), nous voilà en Ital­ie ! Épuisés mais con­tents d’arriver, nous aurons fait 34 heures de voile et deux heures de moteur. L’objectif est d’utiliser le moins pos­si­ble la brise diesel. Ce fut une nav­i­ga­tion sportive, avec un vent arrière de force 5–6 sur l’échelle beau­fort (le max­i­mum est 12). Nous nav­iguons qu’avec un bout de génois (voile à l’avant). Plus tail­lé pour la nav­i­ga­tion au près, notre « Sauvage » roule beau­coup dans cette allure et je donne mon trib­ut à Nep­tune à 6 repris­es ! Il faut par­fois un cer­tain temps avant que le corps s’amarine…Je n’ai pas d’autre choix que d’attendre la fin du cal­vaire car je sais par expéri­ence que les mau­vais moments s’oublient au prof­it des bons ! De plus, le pilote automa­tique, con­sid­éré comme notre troisième équip­i­er, décide de nous aban­don­ner en cours de route. C’est donc à la force de nos qua­tre bras que nous bar­rons « Sauvage » à tra­vers un Nep­tune de mau­vaise humeur. Nous essaierons de répar­er le pilote plus tard, l’achat d’un neuf n’étant pas prévu dans notre bud­get actuel. C’est la pre­mière fois que nous nav­iguons de nuit au mois de mars et les tem­péra­tures sont encore très fraîch­es ! L’humidité tombe vers 16h00 et nos triples couch­es de vête­ments ne sont pas de trop. Le froid est ce qu’il faut com­bat­tre en mer avant tout car c’est un des fac­teurs qui favorise le mal de mer, c’est la règle des 4 F : Froid, Fatigue, Faim et Frousse ! Nous arrivons à Capraïa en pleine nuit (à éviter quand on peut !), heureuse­ment, la baie devant le port est saine et notre traceur n’indique aucune dif­fi­culté par­ti­c­ulière. Nous y jetons l’ancre. Le vent est tombé, tout comme nous tombons de som­meil ! ”

Tra­ver­sée Sanary (France)-Capraïa (Ital­ie)

Episode 3

« Les îles Toscanes » (Dimanche 19 au mer­cre­di 29 Mars 2017)

« Au petit matin du dimanche 19 Mars, nous gon­flons notre annexe pour par­tir en explo­ration sur l’île de Capraïa. Nous util­isons un kayak gon­flable pour aller à terre. Nous avons fait ce choix dès le départ après avoir pesé le pour et le con­tre entre une annexe à moteur ou une à rame. En plus d’être écologique, le kayak ne prend que très peu de place à bord, ne pèse pas lourd et nous gagnons en tran­quil­lité d’esprit lorsque nous le lais­sons à terre. Une annexe à rame est moins ten­tante à cha­parder qu’une à moteur ! Voilà com­ment s’organise la journée : nous vivons au rythme du soleil, nous nous cou­chons et lev­ons avec lui, il fait office de réveil naturel. Le temps de pré­par­er le déje­uner pour le midi et nous quit­tons le bateau pour décou­vrir ces nou­veaux lieux. L’archipel toscan se com­pose de 7 îles et sont les som­mets de mon­tagnes du con­ti­nent tyrrhénien enfon­cés dans la mer. Capraïa était autre­fois une prison (l’Alcatraz améri­cain en plus petit !), sa côte est accore et rocheuse et le print­emps libère tous les arômes des plantes de son maquis. Nous prof­i­tons de la sai­son pour faire une longue marche qu’il ne sera plus pos­si­ble de faire en plein été à cause de la chaleur et le manque d’arbre. De retour sur le bateau, nous con­sul­tons la météo. C’est elle surtout qui dicte notre par­cours et il faut tou­jours être vig­i­lant car elle est d’humeur changeante et taquine. Pour cela, nous sommes équipés d’un télé­phone portable avec un for­fait inclu­ant les con­nex­ions sur Inter­net depuis l’Europe (30 GO par mois) et des appli­ca­tions gra­tu­ites téléchargées pour les météos du large et côtière. Nous sommes bien évidem­ment équipés de la VHF ASN, équipement oblig­a­toire si on nav­igue au-dessus de la bande des 6 milles nau­tiques (1 Mille = 1852 mètres).
Il faut tou­jours être prêt à quit­ter ou à chang­er de mouil­lage et devons par­fois laiss­er nos états d’âme de côté. C’est ce qui se pro­duit ce lun­di 20 mars. Nous avons eu tout juste le temps de flirter avec Capraïa et le vent qui se lève nous pousserait jusqu’à Elbe, la plus grande des îles de l’Archipel Toscan. Une petite demi-heure suf­fit pour nous pré­par­er et lever l’ancre. Si nous ratons l’occasion, nous risquons de rester coincés plusieurs jours au même endroit car nous voulons descen­dre rapi­de­ment jusqu’à Malte, ayant déjà vis­ité cette zone en 2015.

L’île d’Elbe

Après 8 heures de voile, nous arrivons sur l’île d’Elbe et jetons l’ancre dans le golfe de la Biodola, situé au nord de l’île, à l’ouest de Porto­fer­raio. C’est un excel­lent abri pour les vents de secteur Sud. À cette péri­ode, nous sommes les seuls au mouil­lage ! C’est une île très mon­tag­neuse et verte que nous décou­vrons, aux côtes très découpées. Réputée égale­ment pour l’importance de son min­erai de fer sur la côte est, la dernière mine a fer­mé en 1984.
Nous nous trou­vons entre les vil­lages de Porto­fer­raio (cap­i­tale de l’île) et de Mar­ciana Mari­na. Nous apercevons un arrêt de bus à notre descente mais ce n’est pas encore la sai­son et le bus ne passe pas avant le mois de juin…nous optons pour l’auto stop et ça marche ! De cette façon, nous ren­con­trons des insu­laires qui n’hésitent pas à nous pren­dre et on prof­ite de leur gen­til­lesse pour glan­er quelques infor­ma­tions sur le quo­ti­di­en de l’île. La pre­mière per­son­ne que l’on ren­con­tre nous dépose au cen­tre de Porto­fer­raio en ayant pris soin de nous indi­quer le mag­a­sin pour faire notre rav­i­taille­ment en fruits et légumes et la petite gare routière où un bus pour­ra nous rap­procher de notre mouil­lage pour le retour. Nous procé­dons de la même façon pour nous ren­dre le lende­main à Mar­ciana Mari­na, située à 15 Km de notre mouil­lage ! Même scé­nario que la veille, quelqu’un s’arrête et nous dit que nous sommes « for­tu­nati ! », com­prenez « chanceux » de trou­ver quelqu’un qui se rend jusqu’à Mar­ciana aujourd’hui ! Nous prof­i­tons de ce char­mant ital­ien bavard (pléonasme ?!) pour faire une « micro-autostop-inter­view ». Nous apprenons qu’Elbe compte 30.000 âmes, vit essen­tielle­ment du tourisme les trois mois d’été (sur 200 hôtels, seuls 6 ou 7 ouvrent de Pâques à Noël, pour le reste, ils n’ouvrent que de juin à la mi-sep­tem­bre) et l’on y cul­tive la vigne et l’olivier. Con­cer­nant la pop­u­la­tion plus jeune, ils sont oblig­és de quit­ter l’île après le lycée pour con­tin­uer leurs études dans les uni­ver­sités de l’Italie con­ti­nen­tale telles que Pise ou Flo­rence.

On ne peut ignor­er l’exil de Napoléon qui dura deux ans (1814–1815) et à qui on doit la mod­erni­sa­tion de Porto­fer­raio. La ville est mar­quée par Napoléon, on y trou­ve la bière à son nom, le cir­cuit et des bars et restau­rants rap­pelant son pas­sage ! On nous a tout de même rap­porté, qu’un jour, un restau­rant avait affiché le mes­sage suiv­ant : « Napoléon n’a absol­u­ment jamais, mais jamais mangé ici ! ». La balade jusqu’à la citadelle vaut le détour et déam­buler dans les rues bor­dées de maisons aux façades couleur ocre, nous plonge dans le XVIII° siè­cle.

Jeu­di 23 Mars :
Nous quit­tons notre mouil­lage du golfe de la Biodola pour rejoin­dre un autre lieu décrit comme étant un pur joy­au : Por­to Azzuro, situé sur la côte sud-est de l’île. Pour l’anecdote, le vil­lage por­tait le nom de Lon­gone, anci­enne prison et donc asso­cié au crime en Ital­ie. C’est pour ne pas faire fuir les touristes qu’à présent il est con­nu sous le nom de Por­to Azzuro et compte tenu de l’activité touris­tique en été, le strat­a­gème a très bien fonc­tion­né ! Nous décou­vrons un vil­lage ani­mé où nous emprun­tons le GR (sen­tier de grade ran­don­née) pour nous retrou­ver sur les hau­teurs de l’île. Per­chés sur les cimes, c’est un mag­nifique panora­ma qui s’offre à nous. Le lende­main, nous par­tons en direc­tion d’un autre vil­lage per­ché dans les hau­teurs : Cam­po­liv­eri, où nous y trou­vons une ambiance plus locale et très agréable.

Lun­di 27 Mars :
Il est temps de dire au revoir à Elbe et par­tir en direc­tion de la dernière île et aus­si la plus petite qui con­stitue l’archipel toscan : Gian­nu­tri. « Sauvage » prend le vent arrière et file à 5 nœuds. Huit heures plus tard nous arrivons à Gian­nu­tri. Luxe, calme et volup­té. Quelques maisons, aucun com­merce et seul un restau­rant et un hôtel ouvrent en été. Lorsque nous descen­dons à terre, après avoir jeté l’ancre dans la minus­cule crique de Spalma­toi, nous avons l’impression que l’île nous appar­tient ! Nous emprun­tons les chemins de tra­verse et l’un d’entre eux nous mène à la vil­la Romaine que nous souhaitons vis­iter. Nous devrons mal­heureuse­ment aban­don­ner l’idée car des grilles blo­quent l’entrée pour cause de fer­me­ture hors sai­son. En effet, du 26 mai au 12 octo­bre le tourisme est régulé et le site antique n’est acces­si­ble qu’accompagné d’un guide et muni d’un « passe ». Le site est sous vidéo sur­veil­lance et nous ne voulons pas out­repass­er l’interdiction mise en place pour de bonnes raisons : la pro­tec­tion du site. Mal­gré tout, nous jouons aux Indi­ana Jones en herbe et, sans dépass­er les lim­ites imposées, nous volons quelques pho­tos par le biais d’un petit chemin latéral. Il est temps de ren­tr­er et plan­i­fi­er la suite de notre itinéraire, prochaine étape : les îles Pon­tines. »

Episode 4

Le voili­er “Sauvage” au mouil­lage à Pon­za, la plus grande des îles Pon­tines en Ital­ie

« La tra­ver­sée vers les îles Pon­tines » Avril-mai

Un peu plus d’un mois s’est écoulé depuis notre dernier réc­it et quelques péripéties ont retardé la suite de nos aven­tures !
Lorsque le 29 mars nous quit­tons les îles Toscanes en direc­tion des îles Pon­tines, c’est un vent pais­i­ble et favor­able qui nous pousse accom­pa­g­né d’une mer calme. À ce moment-là, nous ignorons que nous allons avoir recours aux ser­vices médi­caux ital­iens d’ici quelques jours…
Nous met­tons le cap sur Pon­za à 120 Milles nau­tiques, la plus grande des îles Pon­tines et durant cette tra­ver­sée de 18 heures, la nature nous offre un mer­veilleux spec­ta­cle ! Ils arrivent et sont au nom­bre de 3, puis 4 et finale­ment ce sont 5 dauphins qui, dans un véri­ta­ble bal­let, vien­nent cha­touiller l’étrave de Sauvage ! Un tel cadeau nous rend plus opti­miste que jamais et nous atteignons Pon­za en pleine nuit à la voile…L’arrivée est quelque peu ten­due. Nous devons zigza­guer entre les nom­breux récifs et pas­sons en quelques sec­on­des de 3 nœuds à 7 nœuds de vitesse ! Cette accéléra­tion soudaine du vent est dû à un effet de site et le pas­sage de cap engen­dre sou­vent un change­ment brusque de régime qui ne manque jamais de sur­pren­dre ! Au petit matin, nous prof­i­tons du calme et de l’ensoleillement pour faire notre rav­i­taille­ment dans le petit cen­tre de Pon­za.
Notre objec­tif est de descen­dre vers le sud en pas­sant par le golfe de Naples, puis le détroit de Mes­sine pour rejoin­dre l’île de Malte, tou­jours sous réserve de la météo, où nous souhaitons nous arrêter quelques jours afin de con­tin­uer nos activ­ités pro­fes­sion­nelles. Hé oui ! Il va bien fal­loir tra­vailler car nous ne sommes pas ren­tiers et c’est le moment d’aborder la ques­tion cru­ciale du : « Mais de quoi vivent-ils ?! »

Cyrille et son com­pagnon ont cha­cun une activ­ité pro­fes­sion­nelle adap­tée à leur mode de vie de nomade, Cyrille est tra­duc­trice à son compte et a créé “Sail­ing the words”

« Et si nous vous par­lions un peu de nous ? »

Nous avons cha­cun dévelop­pé une activ­ité pro­fes­sion­nelle nous per­me­t­tant de voy­ager et de tra­vailler où que nous allions. Nous souhaitons plus qu’expérimenter le tra­vail nomade, nous voulons qu’il devi­enne indis­so­cia­ble de notre aven­ture ! Pour ma part, je suis tra­duc­trice et nav­i­ga­trice. J’ai opté pour le tra­vail en nomade dig­i­tal et dis­pose du matériel infor­ma­tique néces­saire à mon activ­ité qui porte le nom de « Sail­ing the Words ». Sail­ing the Words est la fusion de mes deux pas­sions : traduire et nav­iguer ! Je fais donc nav­iguer les mots de l’anglais au français. Je traduis les doc­u­ments dans mes domaines de com­pé­tences qui sont : le secteur du tourisme et bien sûr le secteur nau­tique. Je nav­igue sur les mots et…sur la mer Méditer­ranée ! Pour plus de ren­seigne­ments je vous invite à voguer sur les pages de mon site dédié à la tra­duc­tion et à la nav­i­ga­tion : www.sailingthewords.com mais aus­si sur la page Face­book de Sail­ing the words : https://www.facebook.com/sailingthewords/.

Mon com­pagnon de vie et de nav­i­ga­tion est illus­tra­teur auto­di­dacte ! C’est un rêveur et il a pour mis­sion de nour­rir son inspi­ra­tion au fil de nos déplace­ments et d’immortaliser nos escales les plus mar­quantes à l’encre de chine. Il varie les plaisirs en tes­tant de nou­veaux procédés sur le bateau comme la lino­gravure. Il a, à son act­if, deux ban­des dess­inées qui ont été pub­liées par la mai­son d’édition « Des ronds dans l’O ». Ce sont deux adap­ta­tions de romans. La pre­mière, inti­t­ulée « Tueuse » est l’œuvre de l’auteure mar­seil­laise Annie Bar­rière. La deux­ième est l’adaptation d’une nou­velle d’Isabelle Eber­hardt : « Yas­mi­na ». Vous retrou­verez ses œuvres sur le site : www.desrondsdanslo.com/May.htlm.
Tout ce que nous pos­sé­dons se trou­ve à bord de notre voili­er. Pen­dant les dernières années, nous avons con­sti­tué « un tré­sor de guerre » pour faire face aux imprévus car nous savons qu’ils sont nom­breux en mer. Mais ce qui use nos nerfs en ce moment, c’est la météo ! Très changeante, nous devons la con­sul­ter plusieurs fois par jour. Nous sommes en avril, les nuits tou­jours fraîch­es, et les caprices d’Éole met le moral de l’équipage à rude épreuve ! Pour imager cette con­trainte, nous don­nons cet exem­ple : imag­inez que vous devez démé­nag­er sans crier gare ; en fonc­tion de la force du vent, de sa direc­tion, du sens de la houle, à l’approche d’un orage, etc…sans vouloir faire nos « Causettes », il y a des jours où ça fatigue ! Heureuse­ment qu’une bonne nuit répara­trice (quand c’est pos­si­ble) suf­fit à retrou­ver la bonne humeur et l’entrain.
Nous sommes le 4 avril et Pon­za nous offre un peu de repos…Hélas, pas pour longtemps. Lorsque je me réveille ce matin-là, je con­state à ma grande sur­prise, que je suis en sym­biose avec le print­emps : JE BOURGEONNE ! Recou­verte de bou­tons rouge sur tout le corps, c’est panique à bord ! On pen­sait avoir tout prévu et la trousse à phar­ma­cie a été soigneuse­ment pré­parée en fonc­tion des faib­less­es physiques de cha­cun. Mais là, nous don­nons notre langue au chat : est-ce la vari­celle ? Intox­i­ca­tion ali­men­taire ? Ou bien une allergie ? En tout cas ça gratte…Apparemment ce n’est pas con­tagieux car je suis la seule à avoir ça et je n’ai pas de fièvre. Nous restons calmes et déci­dons de con­tin­uer notre chemin en direc­tion d’Ischia, afin de se rap­procher du golfe de Naples.

« Ven­totene ou notre île mau­dite »

Nous aime­ri­ons cette fois-ci nous arrêter à Ven­totene. Cette île devint un cen­tre péni­ten­ti­aire jusqu’à une époque très récente avec sa voi­sine San Ste­fano où Mus­soli­ni empris­on­na les antifas­cistes. Il y a deux ans, lors de notre pre­mier galop d’essai en voili­er, nous n’avions pas pu la vis­iter. C’était plus avancé dans la sai­son et il nous avait été impos­si­ble de mouiller là où pour­tant le guide nau­tique nous l’indiquait à cause de la mul­ti­tude de corps-morts instal­lés (bouées payantes, aux­quelles vous êtes oblig­és d’accrocher le voili­er, sans eau ni élec­tric­ité). Sûrs de notre coup cette fois-ci, nous mouil­lons l’ancre dans un endroit autorisé et nous nous pré­parons à descen­dre. Tout à coup, arrive à fond la caisse un can­ot de « la briga­da di finan­za » (brigade des finances). Ils nous inter­dis­ent de descen­dre à terre, pré­tex­tant du mau­vais temps. Nous con­sul­tons à nou­veau nos TROIS appli­ca­tions météo qui annon­cent la même chose : 10 Nœuds de vent, autant dire pétole !

Après s’être étran­glés de rire intérieure­ment, nous décryp­tons le mes­sage sub­lim­i­nal suiv­ant : soit vous allez au port et payez la nuit, soit vous dégagez ! Il ne nous faut pas moins de cinq min­utes pour faire nos adieux à Ven­totene et met­tre le cap sur Ischia. Nous n’essaierons pas une troisième fois et tant pis pour la vis­ite de Ven­totene et les com­merces locaux où nous avons pour habi­tude de faire nos cours­es. Mal­heureuse­ment, nous con­sta­tons que ce phénomène se répand de plus en plus. L’obligation de con­som­mer et de pay­er partout où nous nous trou­vons… Il est de moins en moins accep­té que l’on puisse être à un endroit sans pay­er. En pous­sant à l’extrême nos réflex­ions, nous nous deman­dons s’il fau­dra un jour pay­er seule­ment pour se balad­er et regarder le paysage !

Episode 5

Comme un air de désen­chante­ment…

Voici trois mois que nous sommes sur les flots et nous aime­ri­ons vous faire part de sen­ti­ments plus per­son­nels dans la con­ti­nu­ité de la nar­ra­tion de nos aven­tures mar­itimes. Après l’épisode de Ven­totene, nous met­tons le cap sur les îles du golfe de Naples avec au pro­gramme : Ischia, Pro­ci­da, Naples et Capri.
C’est un voy­age de deux ans que nous entre­prenons, et il sera sûre­ment ponc­tué à la fois d’émerveillements et de désen­chante­ments. Nous pen­sons qu’il est aus­si impor­tant de partager les joies comme les décep­tions.

Lorsque nous pour­suiv­ons notre nav­i­ga­tion vers le sud, nous faisons une triste con­stata­tion : la pol­lu­tion vis­i­ble à l’œil nu qui règne en mer Méditer­ranée. La côte méditer­ranéenne souf­fre de deux types de pol­lu­tion, celle du plas­tique et celle de l’immobilier. La « Med » se serait-elle pac­sée avec le dia­ble ? À peine a-t-on trem­pé le bout de l’étrave dans les eaux ital­i­ennes que nous nous prê­tons à un drôle de jeu. Nous obser­vons la mer et nous comp­tons les déchets flottants…Il ne se passe pas un quart d’heure sans apercevoir un sac ou une bouteille en plas­tique, des cagettes en poly­styrène et toutes sortes d’objets dis­parates à la dérive, au beau milieu de cette mer qui, rap­pelons-le, est une mer fer­mée. La sit­u­a­tion ne s’améliore pas quand nous descen­dons à terre.

Prenons pour exem­ple L’île de Pro­ci­da. Elle fait par­tie des îles du golfe de Naples. Quand nous atteignons la petite baie de Pro­ci­da (Cala di Cori­cel­la), on a l’impression d’arriver sur une aquarelle. La palette de couleurs des façades des maisons sur­plom­bant le petit port de pêche est sub­lime. Pro­ci­da est un lieu culte du ciné­ma ital­ien. Par­mi les plus célèbres qui y ont été tournés, nous en retien­drons trois : « Il posti­no » avec Philippe Noiret dans le rôle de Pablo Neru­da, « le tal­entueux Mr Rip­ley » remake améri­cain de « plein soleil » et « Gra­ziel­la » d’après le roman éponyme d’Alphonse de Lamar­tine. Alors que ce pre­mier jour sur l’île nous enchante, le deux­ième nous désen­chante. Ce jour-là, nous déci­dons de ramer jusqu’à la plage qui se trou­ve en face de notre mouil­lage pour emprunter un sen­tier de prom­e­nade. Quand nous arrivons sur la plage, nous cher­chons un coin pour dépos­er notre kayak. Et pour­tant, ce n’est pas la place qui manque mais il se trou­ve que la plage est jonchée de poubelles. Ce n’est pas le vent qui a parsemé quelques papiers ou plas­tiques, pas du tout ! Nous voyons des sacs poubelles de par­ti­c­uliers, soigneuse­ment fer­més (quand ils ne sont pas éven­trés) déposés sci­em­ment sur la plage. Le bord de cette plage offre une vision apoc­a­lyp­tique où les gens se baig­nent… Lorsque nous remon­tons le chemin (avec notre poubelle à la main), nous avons du mal à com­pren­dre ce qui se passe car, arrivés en haut du chemin, nous trou­vons une poubelle chaque 100 mètres ! Et le comble de tout ceci est que nous tombons nez à nez, c’est le cas de le dire, sur la déchet­terie de l’île qui sem­ble avoir la même activ­ité qu’un vol­can éteint depuis plusieurs mil­liers d’années.

L’île de Poci­da dans le golfe de Naples en Ital­ie, souf­fre de la pol­lu­tion des par­ti­c­uliers qui déposent leurs poubelles sur les plages.

L’île d’Ischia mon­tre aus­si quelques anom­alies quand on s’y penche de plus près. Nous avions déjà vis­ité Ischia au mois de juin 2015 où la sai­son bat­tait son plein. Au mois d’avril 2017, beau­coup de mag­a­sin sont fer­més et l’ambiance est un peu tris­tounette. De juin à sep­tem­bre, Ischia est une des des­ti­na­tions de vacances préférées des touristes alle­mands du troisième âge et des russ­es. D’ailleurs, tout est écrit en alle­mand ou en russe. Mais nous sommes envahis par un sen­ti­ment de décep­tion à la vue de plusieurs dys­fonc­tion­nements d’ordre pub­lic. Lorsque nous enta­mons une prom­e­nade dans un parc dit « aro­ma­tique méditer­ranéen », nous le trou­vons à l’abandon, sans indi­ca­tion, sans plan, où

les poubelles jonchent les allées. Cela fait par­tie des nom­breuses con­tra­dic­tions de l’Italie. Nous apercevons un gros chantier au même stade qu’il y a deux ans. Le pro­jet en ques­tion devait aboutir sur la con­struc­tion d’une salle poly­va­lente dédiée à la cul­ture. Le début et la fin du pro­jet est tou­jours vis­i­ble sur un grand pan­neau : « De 2007 à 2013, avec finance­ment de l’Europe ». Mais nous nous réc­on­cil­ions avec Ischia lorsque nous prenons le bus jusqu’au vil­lage de Fontana pour mon­ter jusqu’au mont Epomeo, pic le plus haut de l’île (788 M), nous offrant un mag­nifique panora­ma. En redescen­dant, nous tra­ver­sons une forêt de châ­taig­niers où les familles et les étu­di­ants ont pour habi­tude de venir pique-niquer. C’est la Dolce Vita et la forêt reten­tit de rire et de musique, embaume la gril­lade et respire la joie et la bonne humeur ital­i­enne !
De plus, c’est grâce à un der­ma­to­logue très gen­til et de garde ce jour-là sur l’île que j’ai élu­cidé mon his­toire de bou­ton, le ver­dict est tombé : c’est un pso­ri­a­sis à goutte. Très con­traig­nant mais bénin, je suis soulagée que le voy­age puisse con­tin­uer. J’apprends que le der­ma­to­logue tient une per­ma­nence sur l’île une fois par mois, c’est quand même un coup de pot. La note prend égale­ment un goût salé et la carte vitale européenne ne fonc­tionne pas partout, il faut s’en accom­mod­er !

Escale à Naples, “oui Naples est sale…mais c’est une crasse séduc­trice qui côtoie de véri­ta­bles joy­aux archi­tec­turaux”.

Naples

On ne peut pas évo­quer la pol­lu­tion sans par­ler de Naples…Mais Naples nous rend schiz­o­phrène au niveau des sen­ti­ments ! Oui Naples est sale…Mais c’est une crasse séduc­trice qui côtoie de véri­ta­bles joy­aux archi­tec­turaux, un peu comme Palerme. Elle suinte la cor­rup­tion et la saleté par tous ses pores mais l’ambiance est unique. Pour vis­iter la ville et ses envi­rons, nous déci­dons de pren­dre quelques nuits dans une mari­na et nous cher­chons la plus proche du cen­tre-ville (tant qu’à faire !). Nous jetons notre dévolu sur la Mari­na San­ta Lucia. Nous négo­cions le tarif au télé­phone : Nous pas­sons de 80 à 60 Euros par nuit pour un dix mètres… La mari­na n’a ni toi­lette, ni douche. Mais nous sommes au cœur de Naples et les mari­nas plus excen­trées ne pro­posent pas de tar­ifs plus avan­tageux. La sécu­rité est sujette à cau­tion et sou­vent inclue dans le prix. Nous avons une place qui donne sur les restau­rants de la Mari­na et l’endroit est assez sûr pour laiss­er le bateau seul la journée. Ce sera notre petite folie et nous res­terons cinq nuits au port, aucun regret !

De nom­breux inci­dents mal­heureux nous ont été rap­portés par des nav­i­ga­teurs qui sont déjà allés au port de Naples. Les fonds sont rem­plis de détri­tus et des tas de câbles, de cordages, flot­tent dans le port et dans la grande baie. Le gros risque est de se pren­dre une corde dans l’hélice lorsque vous êtes au moteur. C’est au petit bon­heur la chance…Nous prenons le risque et nous sor­tons indemnes en quit­tant Naples et son port.

Nous notons une grande dif­férence entre la France et l’Italie : les sacs plas­tiques. Alors que la France essaie de dimin­uer voire de stop­per com­plète­ment la dis­tri­b­u­tion des sacs plas­tiques dans les grandes sur­faces et tout autre com­merce, c’est très dif­férent en Ital­ie. C’est la foire aux sacs ! Peu importe ce que vous achetez, on vous remet un tick­et au bis­phénol et un sac plas­tique ! Nous n’avons jamais eu autant de sacs plas­tiques sur le bateau. Nous les util­isons pour la poubelle « déchets ménagers ».
Idem pour le tri des ordures, il n’est pas respec­té et vous pou­vez trou­ver une poubelle à deux entrées : une pour le car­ton et une autre pour le verre, mais sans aucune sépa­ra­tion, si bien que tout se mélange ! Nous ne cher­chons pas à blâmer qui que ce soit en faisant cette con­stata­tion. Après tout, n’est-ce pas la réponse à une société hyp­ocrite ? Pourquoi deman­der de faire le tri alors que l’on con­tin­ue à dis­tribuer des sacs plas­tiques à tout va ? Pourquoi ne réduit-on pas les embal­lages ? À Paris, chaque deux ans, se tient le plus gros salon de l’emballage…Nous ne pen­sons pas être plus éco­los en France qu’en Ital­ie.
Autre con­stata­tion mal­heureuse, c’est la dégra­da­tion de site excep­tion­nel tel que Her­cu­lanum ou Pom­péi. Nous choi­sis­sons de vis­iter Her­cu­lanum. Notre décep­tion a été de trou­ver plusieurs por­tions fer­mées au pub­lic cause « de dégra­da­tion du site ». Ce site fab­uleux est en train de se réduire à peau de cha­grin car il n’y a jamais eu d’anticipation de travaux de con­ser­va­tion.
Nous quit­tons Naples avec un petit pince­ment au cœur car elle reste mal­gré tout, une de nos villes préférées de la côte ital­i­enne. Elle nous a ensor­celés !

Cap sur Malte

Nous voulons attein­dre l’île de Malte afin de s’installer quelques semaines ou pourquoi pas y pass­er l’été pour se pos­er un peu et tra­vailler à nos activ­ités. Mal­heureuse­ment, Malte ne s’avère pas à la hau­teur de nos espérances pour dif­férentes raisons que nous allons évo­quer plus bas.
Avant d’atteindre Malte, nous aurons fait une halte à Capri, le petit bijou du golfe de Naples, puis deux arrêts dans les îles éoli­ennes dont une à Panaréa et une autre à Vul­cano. Nous les avions vis­itées il y a deux ans et avions gravi tous les som­mets. Mais nous sommes impa­tients de décou­vrir de nou­veaux ter­ri­toires et ne faisons qu’une petite escale dans ces îles.
Si nous devons recom­man­der une seule île du Golfe de Naples c’est, sans hési­ta­tion, Capri ! Con­cer­nant les îles éoliennes…Nous vous les recom­man­dons toutes ! Fil­icu­di a notre préférence mais elles sont toutes dis­tinctes.
Après s’être avi­tail­lés à Vul­cano, nous met­tons le cap sur Malte ven­dre­di 28 avril à 13h00 et tra­ver­sons le détroit de Mes­sine dans la nuit avec un courant favor­able. Nous arrivons à Malte Dimanche 30 avril au matin. Nous aurons par­cou­ru env­i­ron 200 milles nau­tiques, la nav­i­ga­tion dur­era 43 heures dont 15 heures au moteur. Nous jetons l’ancre à St Julian’s Bay et mal­gré un mouil­lage chahuteur dû à une petite houle facétieuse, nous trou­vons un repos répara­teur.

Arrivée à Malte

Mai 2017 : Arrivée à Malte

L’arrivée à Malte est tou­jours impres­sion­nante. La lumière sur le cal­caire, la couleur dorée sur ses for­ti­fi­ca­tions grandios­es et son archi­tec­ture aux influ­ences ori­en­tales est une invi­ta­tion aux con­tes des mille et une nuit. Tout ce beau décor ne reflète mal­heureuse­ment pas les couliss­es de l’île. Malte est certes cos­mopo­lite, mais c’est aus­si une île faite pour le tourisme et beau­coup pour le tourisme ! Plus par­ti­c­ulière­ment à Sliema, quarti­er du bord de mer, nous con­sta­tons la con­struc­tion d’immeubles de plus en plus haut, les maisons sont toutes rehaussées de plusieurs étages et le soleil se couche donc plus tôt que prévu ! De très nom­breux chantiers immo­biliers furent entre­pris par l’ancien gou­verne­ment qui n’était pas avare en autori­sa­tions (affaires de cor­rup­tion) …

Nous prof­i­tons de cette halte pour nous avi­tailler en eau et en Gazole tout en restant au mouil­lage. Nous faisons plusieurs allers-retours avec notre kayak gon­flable et nous réus­sis­sons à trans­porter 58L d’eau en un voy­age avec des bidons de 5 et 8L. Il y a une fontaine d’eau potable à 15 mètres de là où nous lais­sons le kayak. Nous trou­vons une laver­ie et une sta­tion d’essence égale­ment tout proche. Nous pas­sons une journée à faire nos « corvées » et nous voilà tran­quilles pour un moment. Mais le vent tourne et nous sommes oblig­és de chang­er de mouil­lage. Nous nous abri­tons à Rinel­la Bay, en face des « trois cités ». Nous sommes loin de tout, coincés sur le bateau et aucun marc­hand de fruits et légumes à moins de 30 min­utes de marche quand il y a une petite accalmie.
Nous con­sta­tons égale­ment que notre con­nex­ion inter­net est très pau­vre et ne pou­vons pas tra­vailler comme nous l’avions prévu. L’eau du mouil­lage est sale et nous sommes très dépen­dants de l’eau de mer car nous faisons tout avec elle : vais­selle, toi­lette, etc… Nous rinçons la vais­selle avec l’eau douce à l’aide d’un pul­vérisa­teur pour économiser l’eau. Nous faisons notre toi­lette à l’eau de mer et avons appris un petit truc qui nous per­met de ne pas se rin­cer ! Dès que nous sor­tons de l’eau, nous nous essuyons tout de suite. De ce fait, le sel ne provoque pas ce tiraille­ment ressen­ti comme avec le séchage naturel au vent. L’été tarde à venir, alors nous faisons une excep­tion pour les cheveux que nous rinçons à l’eau douce car il fait encore un peu humide en soirée.
Le vent de nord-ouest forcit et sur les 4 bateaux qui se trou­vent au mouil­lage, deux dérapent dans la nuit (l’ancre ne tient pas) heureuse­ment, il n’y a pas de casse et ils doivent rajouter une deux­ième ancre.

« Sur les traces d’Ulysse »

Le 10 mai, alors que le vent tourne au sud, nous déci­dons de quit­ter Malte et d’aller sur Syra­cuse où le mouil­lage devant le port con­stitue un excel­lent abri. Nous trou­vons le séjour à Malte trop court et regret­tons tout de même notre mouil­lage dans la baie de St Julian qui lui, offre un excel­lent emplace­ment. Mais quand la météo propose…On dis­pose, alors cap sur Syra­cuse ! De là, nous atten­drons le souf­fle con­ciliant d’Éole pour nous pouss­er jusqu’en Grèce, dans les îles Ion­i­ennes. Impa­tients de con­tin­uer sur les traces d’Ulysse, nous allons enfin décou­vrir une par­tie de la Méditer­ranée que nous n’avons encore jamais explorée !

Comme pré­cisé au départ, ce voy­age est une com­bi­nai­son de belles décou­vertes mais com­porte quelques désen­chante­ments comme le dur con­stat de pol­lu­tion en mer Méditer­ranée. Mal­heureuse­ment, ce sont TOUTES les côtes méditer­ranéennes qui sont touchées. Nous accom­plis­sons des gestes respon­s­ables au quo­ti­di­en de sorte à ne pas aggraver cette sit­u­a­tion. Nous choi­sis­sons des pro­duits qui n’agressent pas l’environnement marin, nous sommes très économes en eau, et la brise diesel est util­isée en dernier recours car nous avons le temps (il est de bon ton de le pré­cis­er !). Nous croyons aux ini­tia­tives indi­vidu­elles même si elles ne représen­tent qu’une goutte d’eau dans la Méditerranée…Ben C’est déjà ça !
Prochain épisode : Une semaine de mouil­lage à Syra­cuse et l’arrivée sur les îles Ion­i­ennes !

Pollution dans le golfe Ambracique, en Grèce

Episode 6

SYRACUSE : POINT DE DÉPART POUR LA GRÈCE

Voici la suite des nav­i­ga­tions de « Sauvage » et de son équipage en mer Méditer­ranée. Cet épisode qui racon­te nos pre­miers pas en Grèce, dans les îles Ion­i­ennes, par­lera de ces ren­con­tres faites en mer et sur le con­ti­nent grec qui nous auront mar­quées, et de moment clef à tra­vers une vidéo…
Nous ne sommes pas venus à Syra­cuse pour ses eaux cristallines mais pour retrou­ver cette ville pleine de vie et de charme et c’est d’ici que com­mence notre « vrai » voy­age. En effet, nous allons décou­vrir une nou­velle par­tie de la Méditer­ranée et le mouil­lage dans la baie de Syra­cuse représente pour nous le sas d’attente pour notre départ vers la Grèce. Dans l’attente d’une fenêtre météo favor­able, nous imag­i­nons une arrivée digne de l’Odyssée d’Ulysse : Cor­fou, dans les îles Ion­i­ennes !
À Syra­cuse, nous ren­con­trons Car­o­line et Nico, un jeune cou­ple fran­co-ital­ien qui voy­age sur « Ysé », un voili­er en alu­mini­um de 11,50 mètres. Ils ont appareil­lé de Bre­tagne en octo­bre 2016 et ont passé l’hiver à Malte. Pen­dant deux mois, nous nav­iguerons ensem­ble jusqu’à leur retour en Ital­ie.
Mais le début s’annonce mal ! Alors que nous prof­i­tons d’une fenêtre idéale pour point­er l’étrave vers la Grèce, Ysé ren­con­tre un prob­lème de moteur et doit s’arrêter d’urgence dans un port en Cal­abre, au sud de l’Italie. Nous con­venons de con­tin­uer notre route vers la Grèce car le vent vient du sud et ne nous per­met pas de rester au mouil­lage dans cette par­tie de l’Italie. Après 62 heures de nav­i­ga­tion (dont 14 au moteur), nous tou­chons notre pre­mière île grecque : le sud de Lefkas ! Tant pis pour notre arrivée sur Cor­fou, la météo en a décidé autrement ! Ysé et son équipage arriveront 4 jours après.

LES ÎLES IONIENNES : SES PAYSAGES, SES HABITANTS, SES EFFETS DE SITES, ET NOS RENCONTRES

Notre par­cours dans les îles ion­i­ennes : Point d’arrivée : Lefkas, puis Megan­isi, Kas­tos, Ithaque (Kioni), côte est de la Céphalonie (Eufemia, Kalo limani), Chenal de Lefkas, Pre­veza (sur le con­ti­nent), le golfe d’Amvrakia de Preveza,Andipaxoi, Pax­oi, Cor­fou, Oth­oni @Cyrille Mous­set

Ce qui a ren­du ces deux mois de nav­i­ga­tion mag­iques, c’est assuré­ment la com­bi­nai­son de la beauté du paysage des îles Ion­i­ennes, pre­mière approche avec la pop­u­la­tion grecque et notre ren­con­tre avec l’équipage du voili­er « Ysé ». Nous n’avions, jusqu’à présent, con­nu aucune expéri­ence de nav­i­ga­tion avec un autre voili­er. Toute­fois, nous con­sta­tons aujourd’hui, que cette entente partagée pen­dant ces deux mois avec nos amis est rare, et pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que nous sommes du même âge et qu’il est plus « nor­mal » de crois­er sur l’eau des retraités ou en général des gens plus âgés. Car­o­line et Nico vivent aus­si sur leur bateau et nous pou­vons partager ensem­ble nos ques­tions, nos doutes, et nos joies ! De plus nous décou­vrons tous les qua­tre la Grèce pour la pre­mière fois.
Nous avons le même rythme de croisière, et de par nos per­son­nal­ités dif­férentes, chaque per­son­ne apporte quelque chose d’enrichissant. Il n’y a pas de « meneur ou de chef », qui décide où aller, quand par­tir, com­bi­en de temps rester etc…

Sou­vent, lorsque nous repen­sons à nos pre­miers pas en Grèce avec l’équipage d’Ysé, on se dit que nous avons décou­vert des lieux que nous n’aurions jamais décou­vert à deux. Nous louons une voiture pour vis­iter les plus grandes îles, ce qui per­met de divis­er les frais par deux et nous parta­geons tous les qua­tre une curiosité boulim­ique qui nous a poussé jusqu’ici en bateau !

Pour décrire briève­ment les îles Ion­i­ennes, il y a une chose à savoir : il ne faut surtout pas s’attendre à la Grèce des cartes postales habituelles : Le soleil éblouis­sant sur les maisons bleues et blanch­es ! La région des îles Ion­i­ennes est celle où il pleut le plus en hiv­er. L’été est très chaud et humide, ce qui a pour con­séquence cette végé­ta­tion lux­u­ri­ante qui fait la par­tic­u­lar­ité de ces îles. Il y a des oliviers, des cyprès, des pins et des fleurs à pro­fu­sion ! C’est une région verte et ombragée aux maisons cou­vertes de tuiles romaines rouges.
Les effets de sites sont nom­breux et il n’est pas rare que la topogra­phie des îles per­turbe nos prévi­sions météorologiques. Nous croyons être à l’abri du vent du nord en trou­vant un beau mouil­lage au sud ? hé bien non ! Les rafales de vent se ren­for­cent lorsqu’elles déva­lent les falais­es escarpées des îles Ion­i­ennes, ce qui sou­vent, crée des sur­pris­es et provoque des direc­tions de vent con­traires à celui qui était prévu. Au départ, nous sommes un peu con­fus, puis rapi­de­ment, nous apprenons à appréhen­der et anticiper ces phénomènes courant en Grèce.

NOUVELLES EXPÉRIENCES ET PARTAGE DE BEAUX MOMENTS !

En Céphalonie, plus pré­cisé­ment au port d’Argostoli, nous faisons nos for­mal­ités (je rap­pelle que même si nous sommes dans la com­mu­nauté européenne, il est de bon ton de faire des for­mal­ités en entrant en Grèce, j’ai d’ailleurs écrit un arti­cle à ce sujet sur mon site Sailingthewords.com : « les for­mal­ités en Grèce » dans la rubrique actu­al­ités). Nous avons loué une voiture pour nous y ren­dre car nous sommes au mouil­lage d’Eufemia, sur la côte Est et faire une pierre deux coups : les for­mal­ités et la vis­ite de l’île ! À Argos­toli nous vivons un joli moment : dans le port, alors que les pêcheurs vendent leur pêche et rangent leurs filets, des tortues vien­nent aux abor­ds du quai pour manger les déchets de pois­sons ! On les appelle « Caret­ta-Caret­ta » en grec ! Elles font bien évidem­ment la joie des touristes et des pas­sants !
Sur l’île d’Ithaque et Mégan­isi, nous expéri­men­tons notre pre­mier mouil­lage avec « amar­res à terre ». Manœu­vre un peu déli­cate pour la pre­mière fois mais c’est presque une oblig­a­tion en Grèce ! Réservé aux mouil­lages pro­fonds, exi­gus et très fréquen­tés, ce style d’amarrage per­met de garder son bateau tou­jours dans le même axe et de l’empêcher d’éviter.

Amarre à terre à Ithaque pour Sauvage et Ysé (de droite à gauche) ! @Cyrille Mous­set

Nous faisons égale­ment un arrêt sur Kas­tos, habitée par 80 âmes, on y trou­ve une « Tav­er­na » (restau­rant grec), un bar, une église et même une école ! sans par­ler du mini mar­ket, ouvert seule­ment le matin et…pas tous les jours ! Il y a un port où on peut se baign­er telle­ment l’eau est translu­cide. Nos nav­i­ga­tions vont de sur­pris­es en sur­pris­es. Toutes ces îles dif­fèrent les unes des autres et il n’y en a pas une qui se ressem­blent. Nous ne descen­drons pas jusqu’à Zante pour l’instant et déci­dons de touch­er le con­ti­nent afin que l’équipage d’Ysé puisse régler un prob­lème de moteur… Notre choix se porte sur Pre­veza et le golfe Ambracique car il y a plusieurs chantiers navals et des mag­a­sins spé­cial­isés dans le matériel mar­itime. Nous prof­iterons de cette escale pour acheter un nou­veau son­deur car cela fait deux mois que le nôtre nous a lâché et nous sommes tou­jours au fil à plomb pour son­der les pro­fondeurs, à l’ancienne !
Ce que nous ignorons, c’est que nous allons rester à Pre­veza plus de temps que prévu et vivre de belles aven­tures !

PROCHAIN EPISODE : 1 /PREVEZA ET LE GOLFE AMBRACIQUE : UN ARRET PLUS LONG QUE PRÉVU ! 2/CORFOU, DRÔLE D’IMPRESSION, 3/LA SÉPARATION, NOTRE NOUVELLE ÉQUIPIÈRE ET NOTRE DESCENTE EN DIRECTION DU GOLFE DE PATRAS !

Episode 7

Notre arrêt pro­longé à Préveza nous a per­mis de créer des liens avec la pop­u­la­tion locale mais aus­si mar­itime, nous avons décou­vert les paysages de la région de l’Épire, et tout ceci nous a lais­sé d’excellents sou­venirs. C’est pour toutes ces raisons que nous y con­sacrons un chapitre un peu plus long…

PREVEZA ET LE GOLFE AMBRACIQUE : UN ARRET PLUS LONG QUE PRÉVU

Lorsque nous arrivons à Préveza, nous jetons l’ancre dans la baie face aux chantiers navals et aux nom­breuses mari­nas. La ville est juste en face mais l’accès est dif­fi­cile quand nous nous trou­vons de ce côté-là. À moins de pren­dre le bus (quand il passe) ou le taxi qui per­met de tra­vers­er un tun­nel sous la mer reliant la ville. Le port com­mu­nal de Préveza est plein et n’a pas la place pour accueil­lir nos deux bateaux. En atten­dant qu’une place se libère, nous allons nav­iguer dans le golfe Ambracique et mouiller sous les ruines d’un site qua­si­ment à l’abandon : Nikopolis…Et là à notre grande sur­prise, nous nous retrou­vons à deux bateaux dans cette baie gigan­tesque peu pro­fonde, face à un paysage sauvage, isolé et boudé par le tourisme. On com­prend pourquoi : L’eau est de couleur verte, ici ni transats ni para­sols ne peu­vent envahir le bord de mer, il ne réserve aucune place pour la farniente. De nom­breuses tortues y nagent tout en prenant soin de rester loin de nous, mais lorsque nous descen­dons à terre pour longer le bord de mer, il y a du monde…Une quan­tité phénomé­nale de crabes, de Bernard l’Hermite, de minus­cules pois­sons, c’est plein de vie !

Le Golfe Ambracique @Cyrille Mous­set

NIKOPOLIS OU LA BAIE SAUVAGE

Le lende­main, nous par­tons à pied vis­iter la cité de Nikopo­lis, là encore, nous ne crois­erons personne…Et pour­tant, la muraille est imposante par sa taille (mal­gré sa décrépi­tude) et par son his­toire. Nikopo­lis a été con­stru­ite par Octave pour com­mé­mor­er sa vic­toire sur Antoine lors de la bataille d’Actium. Cette bataille a décidé de l’avenir de l’empire romain ! Quand nous rejoignons nos bateaux, nous apercevons une grande salle qui sem­ble être une taverne…Lorsque nous entrons, nous sommes chaleureuse­ment accueil­lis par une dame grecque. Exit l’anglais dans cette par­tie de la Grèce. Nous arrivons à nous faire com­pren­dre et prenons place pour dîn­er.

Arrivent le mari, les enfants, les petits enfants, le pope du vil­lage et quelques voisins…L’animation se met en marche, ça par­le, ça rigole, et nous man­geons joyeuse­ment au milieu de ce brouha­ha très agréable ! Nous finis­sons par dis­cuter avec eux en s’aidant du pau­vre vocab­u­laire que nous pos­sé­dons et d’un dic­tio­n­naire que nous avons sur le portable ! Nous pas­sons une soirée très con­viviale.

Le Théâtre de Nikopo­lis @Cyrille Mous­set

PREVEZA, UN CHARME QUI OPÈRE

De retour sur Préveza, nous trou­vons deux places au port com­mu­nal. Nous res­terons un total de 3 semaines (Préveza et le Golfe Ambracique). À ce jour, cela reste l’arrêt le plus long que nous ayons jamais fait ! Nous tombons sous le charme de l’ambiance de la ville de Préveza. Der­rière les restau­rants et cafés du bord de mer, les rues ont gardé l’atmosphère des villes de marchés provinciaux…Nous ren­con­trons beau­coup de français au port com­mu­nal, cer­tains d’entre eux par­courent la Grèce depuis 20 ans ! Nous ne pen­sons pas y rester aus­si longtemps…Il y a telle­ment d’autres choses à décou­vrir. On peut toute­fois com­pren­dre cet attache­ment à la douceur de vivre grecque ! Ces ren­con­tres auront été rich­es en échanges. Nous écou­tons les con­seils, les expéri­ences de cha­cun et surtout les lieux à ne pas man­quer.

TASSOS, PERSONNAGE INCONTOURNABLE

Nous ren­con­trons Anastha­sios, dit « Tas­sos » à l’occasion d’un dîn­er avec l’équipage d’Ysé dans les ruelles de Préveza. Anastha­sios est le gérant mais on pour­rait le pren­dre pour un client. Il s’assit à notre table et avec son accent nous par­le en toutes les langues. Français, et surtout ital­ien avec Nico ! Faut dire que physique­ment il impose…Il a le corps d’un rug­by­man et la tête de Léo Fer­ré ! Il coiffe sa grande crinière blanche d’un cato­gan, boit de l’ouzo, fume beau­coup, drague autant, et aime faire la fête ! Nous le crois­erons à nou­veau le lende­main dans un café très local.

D’ailleurs à ce sujet, il est agréable de con­stater qu’il existe tou­jours de vieux bistrots aux allures défraîchies où on trou­ve une couleur plus locale, mêlant dif­férentes généra­tions. Nous pas­sons la soirée avec lui, dis­cu­tons de la Grèce, de ses habi­tants, de poli­tique, etc…Les lumières du bistrot s’éteignent, et c’est en zigza­guant que nous rejoignons nos embarcations…Encore une ren­con­tre et un moment qui fer­ont par­tie de ces beaux moments passés en Grèce.
Nous avons égale­ment pu nous pro­cur­er un nou­veau son­deur, l’équipage d’Ysé a trou­vé un mécani­cien pour répar­er le moteur, et nous avons même eu la pos­si­bil­ité de pren­dre des douch­es à l’eau douce sur la plage ! Les pleins d’eau sont faits, il est temps de repar­tir vers le nord des îles Ion­i­ennes…

CORFOU, DRÔLE D’IMPRESSION

Com­ment ne pas s’arrêter à Cor­fou ?! D’après l’Odyssée, Ulysse aurait débar­qué sur une plage située sur la côte ouest : Pale­okas­trit­sa. Hum Hum…On arrivera par la côte Est avec l’équipage d’Ysé. Nous mouil­lons au sud de la ville de Cor­fou et ne fer­ons qu’une vis­ite éclaire de la ville. Toute­fois, lorsque nous repasserons à Cor­fou, seuls cette fois-ci, après une escale sur l’île d’Othoni, nous mouillerons plusieurs jours sous la forter­esse. Je ne sais pas si c’est la chaleur écras­ante de l’époque (mi-juil­let) ou le fait d’avoir vis­ité la ville façon éclaire au pre­mier arrêt, ou encore d’avoir quit­té nos amis après avoir nav­igué deux mois en leur com­pag­nie, mais nous ressen­tons un léger abat­te­ment…

La forter­esse de Cor­fou @Cyrille Mous­set

De plus nous essuyons un coup de vent non prévu par la météo. Une nuit dif­fi­cile où nous devons assur­er des quarts de nuit au mouil­lage ! Notre chaîne tient bien et Sauvage se mon­tre valeureux. Mais les cornes de brumes qui son­nent dans la nuit pour aver­tir un bateau, puis deux, puis trois qui dérapent, ne nous per­me­t­tent pas de pass­er une nuit tran­quille et sere­ine ! Pas de casse, une petite peur et le lende­main, le soleil revient, le vent se calme et tout rede­vient « nor­mal ». Le cen­tre-ville de Cor­fou grouille de monde à cette époque et les rues sont bor­dées de mag­a­sins de sou­venirs qui vendent tous la même chose…Mais en nous écar­tant des axes touris­tiques, nous nous per­dons dans les ruelles du vieux Cor­fou. C’est une toute autre facette de la ville qui nous réc­on­cilie avec Cor­fou. Nous tombons sous le charme des vieilles façades aux tra­di­tion­nels volets verts, une archi­tec­ture néo­clas­sique pour le musée des arts con­stru­it par les anglais au XIXe siè­cle, et le plus drôle dans tout ça, c’est que nous nous retrou­vons presque seuls dans nos déam­bu­la­tions !

Le Vieux Cor­fou @Cyrille Mous­set

LA SÉPARATION, NOTRE NOUVELLE ÉQUIPIÈRE ET NOTRE DESCENTE EN DIRECTION DU GOLFE DE PATRAS !

Après notre pre­mière vis­ite de Cor­fou avec l’équipage d’Ysé, nous déci­dons de pouss­er encore un peu plus au nord pour décou­vrir l’île d’Othoni, ce qui per­me­t­tra à nos amis d’attendre une bonne fenêtre météo pour redescen­dre en Cal­abre. Oth­oni est une petite île qui échappe au tourisme de masse. Très fréquen­tée par les ital­iens car c’est la pre­mière île des Ion­i­ennes qu’ils ren­con­trent et il est agréable d’y faire une escale pour se ressourcer avant de se jeter dans le grand bain touris­tique de Cor­fou ! Oth­oni compte 40 habi­tants l’hiver et 380 l’été… C’est aus­si une île où les chats sont presque plus nom­breux que les habi­tants ! D’ailleurs, c’est ici que l’équipage de Sauvage s’agrandit et accueille sa nou­velle équip­ière que nous appellerons…. « Ysé », une petite chat­te âgée de 6 semaines qui depuis, nav­igue avec nous et avec laque­lle nous for­mons à présent un trio.

Ysé, notre nou­velle équip­ière @Cyrille Mous­set

La Grèce et ses chats…. Des chats partout ! Peut-être une tra­di­tion mais un prob­lème aus­si car beau­coup ne passent pas l’hiver et la plu­part vivent dehors. Ils n’appartiennent à per­son­ne mais pour­tant tout le monde leur donne à manger. Beau­coup d’entre eux sont malades et mal­gré les cam­pagnes de stéril­i­sa­tion qui sont menées, le nom­bre de chats ne cesse d’augmenter…
Le 12 juil­let, la fenêtre météo atten­due par nos amis arrive et l’heure de la sépa­ra­tion a son­né. Elle ne se fait pas sans un pince­ment au cœur mais nos pro­jets de nav­i­ga­tion sont dif­férents et il est impor­tant que cha­cun réalise le but qu’il s’est fixé. Nous sommes cer­tains que la mer nous réu­ni­ra à nou­veau, sans pour autant con­naître la date du prochain ren­dez-vous !
Ce même jour, nous met­tons les voiles et redescen­dons les îles Ion­i­ennes par la côte Est avec un arrêt sur Cor­fou, Pax­os, Pre­veza à nou­veau (vac­cin d’Ysé oblige !) et Kas­tos que nous avions bien aimé lors de notre pre­mière vis­ite. Notre objec­tif : Entr­er dans le golfe de Patras, pour­suiv­re par le golfe de Corinthe afin de tra­vers­er le mythique canal et se retrou­ver en mer Égée. Nous voulons trou­ver un endroit pour hivern­er à flot cet hiv­er…

Naviguer avec un chat

Navigation Golfe de Patras

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A Tunis comme à Alger, la grève des médecins rési­dents a mis en lumière les défail­lances des sys­tèmes de san­té. Héritage social­iste égal­i­taire pour l’Algérie, héritage de l’époque de Bour­gui­ba pour la Tunisie, la san­té publique est pour­tant en déliques­cence et les prob­lèmes de ges­tion poussent les patients vers le privé.

« Je me suis retrou­vé à faire des gardes de 24 heures un jour sur deux, 30 jours de suite. Un jour, en ren­trant, je me suis endor­mi au volant et je suis ren­tré dans un mur », racon­te Meh­di*, rési­dent dans un hôpi­tal de Tunis. Débor­dés, les rési­dents tunisiens ont le sen­ti­ment d’être les “bouche-trous” des hôpi­taux, qui souf­frent d’une infra­struc­ture vieil­lis­sante, d’équipements défail­lants et de mau­vaise ges­tion. «Par exem­ple, pour­suit Meh­di, quand tu es interne en pédi­a­trie, à cause du manque d’appareils res­pi­ra­toirs, tu pass­es par­fois la nuit à te relay­er avec l’autre rési­dent de garde pour faire respir­er manuelle­ment des nour­ris­sons. Tu n’as pas intérêt à t’endormir». Cette dégra­da­tion des con­di­tions de tra­vail touche égale­ment les infir­miers et aides-soignants. Une étude de 2013 a ain­si révélé que près de 70% des infir­miers de l’hôpital de Sfax souf­fraient d’épuisement pro­fes­sion­nel. Face à cette sit­u­a­tion, les ten­sions sont fortes entre médecins et per­son­nel paramédi­cal. «Hon­nête­ment, beau­coup ne font pas leur tra­vail, on est oblig­és de le faire à leur place au détri­ment de la for­ma­tion», regrette Meh­di.

«La loi algéri­enne, c’est six gardes max­i­mum par mois, témoigne un chirurgien d’Alger. Faire plus de dix gardes, c’est nor­male­ment unique­ment par réqui­si­tion du directeur de l’hôpital ou d’un offici­er de police judi­ci­aire. Mais c’est pour­tant courant». Dans les rangs des rési­dents man­i­fes­tants, Sofia*, rési­dente en car­di­olo­gie, énumère la liste des prob­lèmes quo­ti­di­ens qui l’épuisent : «Cer­tains jours, je n’ai pas de ten­siomètre pen­dant ma garde. Par­fois, l’appareil qui fait les radios est en panne. D’autres fois, les bran­car­diers ne sont pas là. Je passe mes journées à gér­er des prob­lèmes qui ne sont pas de ma respon­s­abil­ité et je ne soigne pas : je fais du brico­lage». Au ser­vice de gyné­colo­gie de l’hôpital de Bab El Oued, le groupe élec­trogène ne fonc­tionne plus. En cas de coupure de courant, il faut opér­er à la lumière des télé­phones porta­bles. «Et on par­le d’un hôpi­tal de la cap­i­tale du pays ! Imag­inez dans les Hauts-plateaux ou le sud», souligne Sadek Ham­laoui, l’un des porte-parole du Col­lec­tif autonome des médecins rési­dents algériens.

Man­i­fes­ta­tion à l’hôpital Mustapha Pacha, Alger, jan­vi­er 2018. Crédit LB

Les deux pays voisins ont pour­tant investi dans la san­té publique. En Algérie, le bud­get de la san­té a été mul­ti­plié par 4 entre 2000 et 2010. Mal­gré la crise budgé­taire liée à la baisse des revenus du pét­role, le bud­get de la san­té pour 2018 dépasse 3,4 mil­liards de dol­lars. En Tunisie, la loi de Finances 2018 prévoit un bud­get de 773 mil­lions de dol­lars. Si face au manque de matériel et de spé­cial­istes dans cer­taines régions, les respon­s­ables tunisiens invo­quent sou­vent la sit­u­a­tion économique dif­fi­cile du pays, un rap­port pub­lié en 2016 mon­tre qu’il s’agit tout autant — voir plus — d’un prob­lème de ges­tion que de moyens. La répar­ti­tion des équipements entre les dif­férents étab­lisse­ments de san­té y est par exem­ple qual­i­fié d’ «irra­tionnelle». Ain­si, le gou­ver­norat de l’Ariana, près de la cap­i­tale, est le moins doté en appareils d’imagerie médi­cale, alors que les patients qui se ren­dent en con­sul­ta­tion sont par­ti­c­ulière­ment nom­breux. A l’inverse, le gou­ver­norat de Tozeur, dans le sud, est celui qui a le plus d’appareils d’imagerie médi­cale par nom­bre d’habitants, alors que le rythme de con­sul­ta­tion médi­cale est faible. Les déci­sions con­cer­nant les ressources humaines et l’équipement sont cen­tral­isées au niveau du min­istère de la San­té, sou­vent sans con­sul­ter les acteurs de ter­rain ou éval­uer les besoins réels des struc­tures de san­té. «J’ai une amie, fraîche­ment diplômée en chirurgie pédi­a­trique, qui s’est retrou­vée à exercer dans le gou­ver­norat de Gafsa, où il n’y a aucun ser­vice de chirurgie pédi­a­trique ! Elle pas­sait son temps à écrire des cour­ri­ers pour adress­er ses patients à d’autres hôpi­taux», racon­te Meri­am Ben Soltane, rési­dente à Tunis.

De mau­vais­es ges­tions qui mènent à la cor­rup­tion

En Algérie, la ges­tion admin­is­tra­tive a été en par­tie décen­tral­isée. Le directeur de l’hôpital doit arbi­tr­er selon une enveloppe for­faitaire remise par l’Etat ain­si qu’un verse­ment, for­faitaire lui aus­si, de la Caisse nationale d’assurance mal­adie. Prob­lème : cer­taines spé­cial­ités sont plus chères que d’autres. «D’un point de vue financier, l’hôpital a sou­vent intérêt à ne pas soign­er», soupire un médecin spé­cial­iste du ser­vice pub­lic. Les choix des ges­tion­naires sont sou­vent mis en cause par les soignants. «A Djelfa (la qua­trième ville algéri­enne), en 2008, il y avait qua­tre scan­ners mais aucun poste de médecin radi­o­logue», témoigne Bilel, un médecin spé­cial­iste. En 2015, le ter­ri­toire comp­tait l’équivalent de 71 770 lits d’hospitalisation. Un chiffre en apparence sat­is­faisant, mais qui cache des dis­par­ités régionales impor­tantes. «Il faut surtout se deman­der ce que sig­ni­fie un lit, souligne un pédi­a­tre d’un hôpi­tal d’une région mon­tag­neuse. En réan­i­ma­tion par exem­ple, la norme inter­na­tionale veut qu’on compte comme lit, un lit équipé d’un matériel de réan­i­ma­tion pédi­a­trique. J’ai vu des ges­tion­naires compter le nom­bre de mate­las et en déduire que c’était des lits de réan­i­ma­tion. Le ges­tion­naire, comme tout le monde, n’a pas envie de se faire engueuler parce que les chiffres de son hôpi­tal ne sont pas bons».

Dans un arti­cle, le pro­fesseur de chirurgie Abid Lar­bi, ancien directeur de san­té publique au min­istère de la san­té, souligne que les taux d’occupation des hôpi­taux avoisi­nent les 50%, à l’exception des étab­lisse­ments mère-enfant, des mater­nités et des ser­vices de gyné­co-obstétriques. « Au lieu de con­stru­ire des poly­clin­iques, en met­tant en valeur le médecin omniprati­cien, on con­stru­it encore dans toutes les régions du pays des hôpi­taux qui sont à moitié vides», souligne-t-il. Selon lui, la région d’Adrar aurait ain­si plus besoin de poly­clin­iques et de mater­nités que des cinq hôpi­taux en con­struc­tion. «L’insuffisance de con­trôle et des pri­or­ités mal définies sont une source de gaspillage des deniers publics», affirme-t-il.

En Tunisie, la mau­vaise ges­tion et l’absence de con­trôle ouvrent la voie à la cor­rup­tion au sein des hôpi­taux. C’était l’une des prin­ci­pales caus­es de mécon­tente­ment exprimées par les patients de tout le pays lors du dia­logue socié­tal de san­té organ­isé en 2014 : bakchich ver­sé aux employés de l’administration pour con­tourn­er les longues heures d’attente aux con­sul­ta­tions, pass­er un exa­m­en ou obtenir les résul­tats d’analyses san­guines plus rapi­de­ment… Mais la cor­rup­tion existe égale­ment à un plus haut niveau, dans l’attribution des appels d’offre pour les médica­ments par exem­ple. «La dernière fois, j’ai ren­con­tré un représen­tant médi­cal qui m’a dit que son entre­prise avait rem­porté l’appel d’offres plusieurs mois aupar­a­vant pour un médica­ment, et qu’il l’avait fourni à l’hôpital. Or je n’avais jamais vu ce médica­ment, et il n’était pas disponible ! Per­son­ne ne sait où les boîtes sont passées», s’insurge Meh­di.

En Tunisie, env­i­ron 90% de la pop­u­la­tion béné­fi­cie d’une cou­ver­ture san­té. Mais il existe une iné­gal­ité, en par­ti­c­uli­er géo­graphique, dans l’accès aux soins : ain­si, les habi­tants du Kef, dans le nord-ouest, doivent par­courir plus de 200 kms pour accéder à l’hôpital uni­ver­si­taire, alors que ceux-ci sont surtout con­cen­trés sur la côte, plus prospère. Par ailleurs, être assuré et avoir accès à un étab­lisse­ment de san­té ne garan­tit pas tou­jours une qual­ité de soins cor­recte. Dans les hôpi­taux comme dans les cen­tres de san­té de base, les délais d’attente sont longs, et les médica­ments man­quent, faute de con­trôle des stocks, ce qui oblige les patients à se fournir dans des officines privées. «On ne trou­ve même pas de paracé­ta­mol à la phar­ma­cie de l’hôpital», se plaint Lil­ia*, dont le fiancé a été hos­pi­tal­isé à Nabeul. Dans ce con­texte, nom­breux sont ceux qui dis­ent recourir à la cor­rup­tion ou faire appel à des con­nais­sances pour être soignés mieux et plus vite. D’autres, s’ils en ont les moyens, se tour­nent vers les clin­iques privées. «Moi je cotise pour la san­té publique et j’y crois. Mais quand j’ai un pépin de san­té, je fais en sorte d’aller dans le privé», recon­naît Lil­ia.

S’adapter aux muta­tions sociales
En Algérie, alors qu’une nou­velle loi de san­té est en exa­m­en, les autorités répè­tent que la san­té gra­tu­ite pour tous est la pierre angu­laire du sys­tème. Pour­tant, la part à charge des ménages représente aujourd’hui 30% de la dépense nationale de san­té, soit l’équivalent de la part de la Sécu­rité sociale. Le sys­tème de san­té n’est pas en mesure, tel qu’il est organ­isé, de faire face aux muta­tions sociales. Ain­si l’espérance de vie a aug­men­té et un mil­lion de bébés nais­sent chaque année, la pop­u­la­tion algéri­enne est donc vieil­lis­sante et la pres­sion sur les infra­struc­tures gyné­co-obstétriques et pédi­a­triques est gran­dis­sante. Par ailleurs, le développe­ment du niveau de vie a mod­i­fié le pro­fil épidémi­ologique du pays. Ain­si, on meurt désor­mais plus d’un can­cer ou d’un acci­dent de la route, que d’une mal­adie comme le choléra. Si le plan can­cer lancé en 2011 per­met désor­mais aux patients d’être suiv­is en chimio­thérapie à l’hôpital pub­lic, la radio­thérapie doit se faire dans les clin­iques privées. «Il existe des infra­struc­tures dans les hôpi­taux publics, mais elles sont sur­chargées et les délais d’attente sont longs. La radio­thérapie doit se faire dans un délai fixe après la chimio. Les patients n’ont pas d’autres choix que de se tourn­er vers le privé», explique Samia Gas­mi, prési­dente de l’association d’aide aux can­céreux Nour Doha.  

Mais surtout, les dis­par­ités régionales sont très impor­tantes. Selon le think-tank Nab­ni, on compte 1,52 médecins pour 1 000 habi­tants dans les régions du Cen­tre, con­tre 0,81 pour 1 000 habi­tants dans le Sud Est. On recense par ailleurs un spé­cial­iste pour 733 habi­tants à Alger, con­tre 1 spé­cial­iste pour 12 827 à Djelfa. La ville de In Salah, 36 000 habi­tants, à 1 270 kilo­mètres au sud d’Alger, n’a aucune struc­ture publique qui peut pren­dre en charge un accouche­ment en cas de com­pli­ca­tions. «La seule solu­tion qu’on a, c’est de met­tre la patiente dans une voiture pour Ghardaïa, à 600 kilo­mètres», explique une habi­tante.

«Le patient se sent dén­i­gré, méprisé, mal pris en charge»
Tous ces obsta­cles, asso­ciés à un manque de com­mu­ni­ca­tion, sont sources de ten­sions entre patients et soignants. En Tunisie, la parole s’est libérée avec la révo­lu­tion de 2011, entraî­nant des dénon­ci­a­tions plus fréquentes, des dépasse­ments et erreurs médi­cales. La frus­tra­tion des patients peut même par­fois se trans­former en agres­siv­ité. «Ma prin­ci­pale préoc­cu­pa­tion est dev­enue ma sécu­rité. Quand un patient décède, ses proches s’attaquent à toi. On dirait que c’est toi qui as tué le patient. Tu as pour­tant fait de ton mieux, en fonc­tion des moyens que tu avais», con­fie Ami­na Bouzi­di, rési­dente en pédi­a­trie à Mona­s­tir. Elle espère une prise de con­science col­lec­tive : «Nous on souf­fre, tout comme nos conci­toyens, de l’état des hôpi­taux. Donc ça con­cerne tout le monde». En Algérie, le dis­cours est iden­tique. Les agres­sions sont devenus régulières. «Les patients sont face à nous. Ils nous ren­dent respon­s­ables de tous les prob­lèmes, de l’attente au manque de médica­ments, de l’absence de lits, de la panne du scan­ner», résume un rési­dent en oph­tal­molo­gie d’un CHU de la cap­i­tale. A Alger, il y a cinq CHU pour 5 mil­lions de per­son­nes, sans compter les patients envoyés dans d’autres régions du pays parce les étab­lisse­ments de prox­im­ité n’avaient pas les moyens de les pren­dre en charge. «Le patient se sent dén­i­gré, méprisé, mal pris en charge», résume un car­di­o­logue. «C’est aus­si le sys­tème de gra­tu­ité qui pose prob­lème, soulève un maître assis­tant. Les patients pensent que le médecin est à sa dis­po­si­tion. Il n’y a pas de respon­s­abil­i­sa­tion». Sarah fait par­tie de ceux qui en veu­lent aux médecins : «Ils n’écoutent pas les patients. Ils sont per­suadés d’avoir rai­son. Et ils ont fail­li tuer mon père lorsqu’il a été hos­pi­tal­isé». Face aux nom­breuses his­toires d’erreurs médi­cales, les patients se méfient et ne font plus con­fi­ance.

Se tourn­er vers le privé, ou choisir l’exil
A Tunis comme à Alger, la san­té publique est un argu­ment bran­di par les autorités. Pour­tant, des indices mon­trent bien que l’on se dirige douce­ment vers une aug­men­ta­tion du rôle du privé dans le secteur de la san­té. En Tunisie les médecins du secteur pub­lic peu­vent exercer une activ­ité privée com­plé­men­taire deux après-midi par semaine. Mais cer­tains en abusent. «Dans mon ser­vice, il y a appareil à échogra­phie tout neuf, mais il ne sert à rien car il est acca­paré par un médecin du ser­vice qui l’utilise pour son activ­ité privée et ferme la porte à clé quand il part», explique Ahlem*, rési­dente en gyné­colo­gie obstétrique.

D’autres choi­sis­sent de se tourn­er défini­tive­ment vers les clin­iques privées, où les salaires et con­di­tions de tra­vail sont meilleurs. «Il y a une poli­tique délibérée pour encour­ager le secteur privé à se dévelop­per au détri­ment du pub­lic. Si ça con­tin­ue, les Tunisiens les plus pau­vres n’auront plus qu’à mourir au pied des clin­iques privées», s’alarme Jed Henchiri, le prési­dent de l’OTJM. En Algérie, c’est d’abord le salaire qui pousse les médecins vers le privé. «70 000 dinars par mois (495 euros), après douze ans d’études. J’aspire à voy­ager, à per­me­t­tre à mes enfants d’avoir une bonne édu­ca­tion. C’est sim­ple, avec ce salaire, c’est impos­si­ble», explique Lin­da, qui a ouvert un cab­i­net de pédi­a­trie après son ser­vice civ­il. Dans le nou­veau pro­jet de loi san­té, plusieurs dis­po­si­tions per­me­t­tent aus­si l’entrée du secteur privé dans cer­tains domaines réservés jusque là au secteur pub­lic. Ain­si le texte pré­cise que dans le cadre de parte­nar­i­ats pub­lic-privé, l’État, tout en assur­ant la prise en charge des soins, évit­era les dépens­es liées à la con­struc­tion et à l’aménagement de nou­velles struc­tures de soins, aux frais de per­son­nel et à la ges­tion de l’établissement de san­té.

Si les médecins fuient vers le privé, ils vont aus­si s’installer à l’étranger. L’an dernier, 45% des nou­veaux diplômés en médecine sont par­tis à l’étranger : un exil sans précé­dent. Réputés pour être bien for­més, les médecins tunisiens sont accueil­lis à bras ouverts dans de nom­breux pays. En France, ils sont la pre­mière nation­al­ité représen­tée par­mi les lau­réats du con­cours d’équivalence en médecine des­tinée aux étrangers. Le sen­ti­ment que les autorités ont aban­don­né la san­té publique les pousse à par­tir. «Moi je ferai ce que je peux pour rester, pour servir mon pays, mais on se sent méprisés et humil­iés», soupire Waj­di*, interne en pédi­a­trie.

Selon un rap­port de l’organisation inter­na­tionale du tra­vail, le taux d’émigration des médecins est de l’ordre de 4% pour l’Algérie et de 3.5% pour la Tunisie en 2004. Il n’a cessé d’augmenter rapi­de­ment depuis la fin des années 1990, surtout pour l’Algérie. Les médecins sont les pre­miers pro­fes­sion­nels algériens, nés en Algérie, à exercer à l’étranger. Le nom­bre de médecins qui quit­tent l’Algérie aug­mente con­stam­ment depuis 1997. La des­ti­na­tion priv­ilégiée est aus­si la France. Près d’un médecin né en Algérie sur qua­tre y exerce. Les effec­tifs de médecins spé­cial­istes ne sont pas touchés de la même manière. Pour les médecins nés et for­més en Algérie, les spé­cial­ités les plus con­cernées sont la psy­chi­a­trie, la radi­olo­gie, l’ophtalmologie et l’anesthésie-réanimation. De manière générale, les médecins qui tra­vail­lent dans le secteur pub­lic sont plus touchés par le départ que ceux du privé.

*Les noms ont été changés à la demande des inter­viewés.

De longs mouvements de contestation

Le mécon­tente­ment des patients comme des soignants ne date pas d’hier. Le 24 mars 2018, les internes et rési­dents tunisiens ont mis fin à une grève qui aura duré 47 jours. A l’initiative de l’Organisation tunisi­enne des jeunes médecins (OTJM), le mou­ve­ment récla­mait entre autres la créa­tion d’un statut légal pour les internes et rési­dents et protes­tait con­tre une réforme du diplôme de médecine qui retar­dait son obten­tion à la fin de la spé­cial­ité. Par­ti­c­ulière­ment déter­minés, les jeunes médecins ont man­i­festé à plusieurs repris­es, regroupant jusqu’à 3 000 internes et rési­dents devant le min­istère de la San­té au début du mois de mars. Ils ont finale­ment réus­si fait pli­er le min­istre et obtenu gain de cause : pub­li­ca­tion du statut des internes et rési­dents, sépa­ra­tion du diplôme de médecine et de spé­cial­ité pour les étu­di­ants con­cernés cette année, et par­tic­i­pa­tion dans les dis­cus­sions con­cer­nant la réforme des études. Pour Slim Ben Salah, mem­bre du con­seil de l’Ordre des médecins, «c’est une bataille de gag­née, mais il y a beau­coup d’autres choses à revoir pour refaire de la médecine l’un des piliers de la Tunisie.»

En Algérie, la grève dure depuis qua­tre mois et sem­ble se dur­cir. Le 26 mars, les médecins spé­cial­istes tit­u­laires ont rejoint le mou­ve­ment de grève. Les rési­dents récla­ment l’abolition du ser­vice civ­il, une péri­ode oblig­a­toire de plusieurs années au cours de laque­lle ils sont envoyés dans les régions où il manque des médecins. Selon eux, l’état ne donne pas les moyens aux rési­dents de faire cor­recte­ment leur méti­er : «Envoy­er un chirurgien à Taman­ras­set c’est bien. Mais s’il n’a pas de plateau tech­nique, il ne peut rien faire», explique un médecin qui a fait son ser­vice civ­il dans le grand sud. Au fil des semaines, au fil des man­i­fes­ta­tions des sit-in, des affron­te­ments avec la police et des inter­ven­tions dans les médias, les rési­dents grévistes ont réus­si à met­tre en lumière des défail­lances du sys­tème de san­té. Les rap­ports sur «l’inefficacité» de ce ser­vice civ­il exis­tent depuis 2010, le min­istre actuel de la san­té l’a lui-même recon­nu lors d’une réu­nion. Pour­tant, la réforme sem­ble impos­si­ble car le sujet est trop poli­tique. «Les médias offi­ciels par­lent de négo­ci­a­tions, mais lors de la deux­ième réu­nion min­istérielle, le min­istre de la san­té n’a lais­sé aucun rési­dent par­lé, il a dit : «non». Et quand il s’est adressé à la presse il a affir­mé que c’était réglé. Com­ment doit-on réa­gir à cela ?», s’interroge l’un des représen­tants des rési­dents. Le levi­er pour­rait bien être le boy­cott des exa­m­ens. En effet, depuis le mois de jan­vi­er, tous les rési­dents en dernière année ont refusé de pass­er les exa­m­ens qui vali­dent leur diplôme. Or ce sont ces médecins que l’État envoie chaque année en ser­vice civ­il. «C’est sim­ple, fin mars, les pre­miers con­trats de ser­vice civ­il vont se ter­min­er. Comme il n’y a pas d’examen, il n’y a per­son­ne à envoy­er en rem­place­ment», con­clut l’un des représen­tant des grévistes, qui évoque dif­férentes pres­sions faites sur le mou­ve­ment pour met­tre fin au boy­cott des exa­m­ens.

Depuis six ans, les mou­ve­ments de protes­ta­tion menés par les rési­dents en médecine se sont mul­ti­pliés, notam­ment pour pro­test­er con­tre les con­di­tions du ser­vice civique oblig­a­toire dans les régions. Mais ils sont mal vus par une par­tie de l’opinion publique, qui estime que les médecins sont des priv­ilégiés défen­dant des intérêts cor­po­ratistes. «On essaie d’expliquer le lien entre l’amélioration de nos con­di­tions de tra­vail et celle de la qual­ité des soins que les patients reçoivent», explique Chaima Meherzia, mem­bre de l’OTJM. En Algérie, c’est l’affaire du doc­teur Ouali qui a relancé une mobil­i­sa­tion arrêtée en 2011. La jeune femme, gyné­co­logue en ser­vice civ­il, a aban­don­né son poste alors qu’elle était de garde. Son absence, et l’absence de médecin rem­plaçant, a poussé l’établissement à ren­voy­er une jeune femme en train d’accoucher. La patiente est décédée, faute de prise en charge dans les temps. Le doc­teur Ouali a été mis en déten­tion pro­vi­soire. Toute jeune mère, cette soignante venait d’effectuer plusieurs gardes, loin de son domi­cile, dans le cadre de son ser­vice civ­il. «Quand on fait 30 césari­enne par jour, par manque de per­son­nel, on peut faire une erreur, s’emporte une rési­dente en gyné­colo­gie d’un CHU de l’est. Et on peut se faire empris­on­ner? Quel mes­sage envoient les autorités?». Les lead­ers du mou­ve­ment de 2011, désor­mais tit­u­laires, regar­dent avec atten­tion le mou­ve­ment actuel. «A l’époque, après 4 mois et demi de grève, on avait obtenu une aug­men­ta­tion de salaire et un statut. Pour­tant, on demandait aus­si l’abrogation du ser­vice civ­il. On a échoué. Cer­tains étaient fatigués, d’autres trou­vaient qu’on avait obtenu beau­coup», racon­te un médecin, qui avait man­i­festé en 2011. L’un de ses amis acqui­esce : «La loi san­i­taire est poli­tisée, les cadres du min­istère ne sont pas là pour dis­cuter, le min­istre est un pro­fesseur de médecine et rien ne change. Beau­coup de respon­s­ables aujourd’hui ont intérêt à ce que rien ne change».

Perrine Massy, Timothée Vinchon (à Tunis) Leïla Beratto (à Alger)

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Soci­o­logue écon­o­miste, Ken­za Afsahi tra­vaille sur la pro­duc­tion de drogues. Elle insiste notam­ment sur l’impact des change­ments struc­turels du marché du cannabis dans le monde (lég­is­la­tion, nou­veaux pro­duits,…)...

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Soci­o­logue écon­o­miste, Ken­za Afsahi tra­vaille sur la pro­duc­tion de drogues. Elle insiste notam­ment sur l’impact des change­ments struc­turels du marché du cannabis dans le monde (lég­is­la­tion, nou­veaux pro­duits,…) et sur l’avenir des pro­duc­teurs de cannabis dans les pays du Sud. Avec elle, nous décryp­tons l’adaptation des pays his­torique­ment pro­duc­teurs de cannabis en Méditer­ranée, prin­ci­pale­ment Maroc et Liban, face aux nou­veaux modes de pro­duc­tion.

Entretien

La Méditer­ranée est his­torique­ment une des prin­ci­pales régions pro­duc­tri­ces de cannabis avec le Maroc et le Liban, est-ce tou­jours le cas aujourd’hui ?

Effec­tive­ment, la région méditer­ranéenne est une région his­torique de pro­duc­tion de cannabis, mais ce n’est qu’au cours de ces cinquante dernières années que le Maroc et le Liban* sont devenus par­mi les plus impor­tants pro­duc­teurs de haschich au monde pour ce qui con­cerne le marché d’exportation. Il y a eu, par le passé, d’autres espaces de cul­ture de cannabis en Afrique du Nord, au Moyen Ori­ent et en Europe du Sud, notam­ment en Egypte, en Syrie, en Algérie, en Tunisie, en Grèce et en Turquie.

Le Maroc, qui est un pays tra­di­tion­nel de cul­ture de cannabis (de kif ou herbe de cannabis), a com­mencé à pro­duire du haschich pour répon­dre à la demande européenne, puis l’a ensuite dif­fusé sur son ter­ri­toire nation­al. Le Liban l’a des­tiné dans un pre­mier temps à l’Europe et le Moyen Ori­ent, mais très peu de haschich libanais cir­cule actuelle­ment en Europe, si on en croit les saisies réal­isées par la police européenne et les dires des con­som­ma­teurs européens.

Aujourd’hui, le Rif au Maroc et la Beqaa au Liban sont toutes deux d’importantes régions de pro­duc­tion de cannabis. Les paysans les plus pau­vres y ont prof­ité de l’opportunité économique provo­quée par la pro­hi­bi­tion et une demande mon­di­ale soutenue de cannabis. Le Maroc et le Liban parta­gent, à bien des égards, des simil­i­tudes (mar­gin­al­i­sa­tion des espaces de cul­ture, lég­is­la­tion répres­sive, demande inter­na­tionale impor­tante, cli­mat méditer­ranéen prop­ice à la cul­ture, marchés de con­som­ma­tion à prox­im­ité, etc.).

Mais la com­para­i­son des deux pays laisse entrevoir des dif­férences de con­textes insti­tu­tion­nels dans les marchés locaux et inter­na­tionaux (marché tra­di­tion­nel au Maroc/absence d’un marché local au Liban, sta­bil­ité au Maroc/instabilité au Liban, etc.). Au Maroc, la sta­bil­ité du pays et la spé­cial­i­sa­tion des cul­ti­va­teurs de cannabis, depuis une cinquan­taine d’années, a favorisé le développe­ment d’une économie du haschich com­péti­tive. En dif­férents lieux, de mul­ti­ples pro­duits, aux qual­ités et aux prix diver­si­fiés, sont com­mer­cial­isés. La con­cur­rence entre pro­duc­teurs maro­cains et européens entraine de véri­ta­bles straté­gies com­mer­ciales. Par ailleurs, le Maroc pro­duit égale­ment pour une impor­tante con­som­ma­tion locale de cannabis.

Au Liban, les cul­ti­va­teurs et les inter­mé­di­aires ont su dévelop­per une économie du cannabis mal­gré l’instabilité poli­tique, les guer­res et les ingérences étrangères. L’absence de con­trôle de l’Etat dans la Beqaa, en sit­u­a­tion de con­flit per­ma­nente, s’est révélée avan­tageuse pour les cul­ti­va­teurs et les inter­mé­di­aires et a même favorisé le pas­sage du cannabis au pavot à la fin des années 1980. Les désor­dres poli­tiques actuels au Moyen-Ori­ent — et prin­ci­pale­ment la guerre en Syrie —, ont, une fois encore, favorisé la reprise de la cul­ture de cannabis et la pro­duc­tion de haschich dans la val­lée de la Béqaa. Aujourd’hui, le Liban est cer­taine­ment le pre­mier pro­duc­teur de résine de cannabis du Moyen-Ori­ent. Pour­tant, si la cul­ture du cannabis au Liban est anci­enne, ce pro­duit n’y a pas sus­cité les mêmes usages tra­di­tion­nels qu’au Maroc.

Champ de cannabis dans le Rif (Maroc)

Par ailleurs, ces dernières années ont vu émerg­er de nou­veaux espaces de cul­ture de cannabis en Méditer­ranée. Est née en Europe une pro­duc­tion domes­tique crois­sante, égale­ment par­mi des pays méditer­ranéens. En Espagne par exem­ple, selon une recherche menée sur la base des saisies de la police espag­nole, la cul­ture de cannabis à grande échelle a aug­men­té et on s’orienterait vers une sub­sti­tu­tion aux impor­ta­tions du haschich maro­cain. Rap­pelons que l’Espagne, qui est très proche géo­graphique­ment du Maroc, est le pre­mier pays de tran­sit et beau­coup de trafi­quants et d’intermédiaires espag­nols sont impliqués dans le traf­ic du haschich maro­cain. Le plus sur­prenant est que la cul­ture de cannabis à grande échelle se ferait surtout selon le mod­èle «hol­landais», c’est-à-dire en intérieur, alors que l’Espagne du Sud dis­pose de con­di­tions cli­ma­tiques et édaphiques favor­ables, autant que le Maroc et le Liban. Mais, étant don­né l’ampleur qu’a prise cette économie, les cul­tures de cannabis ont été déplacées en intérieur dans des lieux cachés et pro­tégés. Une autre recherche a mon­tré qu’en Turquie égale­ment, il per­siste une tra­di­tion de pro­duc­tion de haschich et, en regard à une posi­tion géo­graphique idéale au car­refour de l’Europe, des Balka­ns et du Moyen-Ori­ent, la cul­ture de cannabis aurait aug­men­té ces dix dernières années, prin­ci­pale­ment dans la région de Diyarbakir. Cepen­dant, la pro­duc­tion de cannabis dans plusieurs pays de la Méditer­ranée reste mécon­nue car peu de recherch­es sur ces pays ont été effec­tuées. La plu­part des infor­ma­tions provi­en­nent de jour­nal­istes ou de la police et non pas de recherch­es en sci­ences sociales. C’est le cas de l’Albanie où la police médi­a­tise régulière­ment les arresta­tions dans des inter­ven­tions liées au traf­ic et les érad­i­ca­tions de champs de cannabis vis­i­ble­ment impor­tantes dans le pays, surtout dans les mon­tagnes près de la fron­tière avec la Grèce.

Quelle est la lég­is­la­tion actuelle au Maroc con­cer­nant la cul­ture et la con­som­ma­tion du cannabis ? Est-elle effi­cace pour dis­suad­er les pro­duc­teurs de se lancer dans la pro­duc­tion ?

La lég­is­la­tion actuelle en matière de cul­ture et de con­som­ma­tion de cannabis au Maroc est liée à la péri­ode de Pro­tec­torat français, c’est un héritage colo­nial et des con­ven­tions inter­na­tionales. Plusieurs dahirs (décrets roy­aux) ont régle­men­té la cul­ture, la vente et l’usage du cannabis entre 1912 et 1956. D’abord ces dahirs avaient pour objec­tifs de défendre les intérêts de la Régie du Tabac et du Kif, mono­pole instau­ré par la France (qui cul­ti­vait du cannabis dans dif­férentes régions, notam­ment du côté de Kéni­tra ou de Mar­rakech), dont les recettes étaient ver­sées à l’administration française, et de lut­ter con­tre la con­tre­bande du kif cul­tivé dans la zone sous Pro­tec­torat espag­nol, c’est-à-dire dans le Rif. En 1954, un dahir inter­dit, dans la per­spec­tive de l’indépendance prochaine, la pro­duc­tion, la vente et la con­som­ma­tion de cannabis dans toute la zone sous pro­tec­torat français pri­vant ain­si le Maroc d’une manne finan­cière après l’avoir exploité pen­dant plusieurs décen­nies. A l’indépendance (1956), cette inter­dic­tion est élargie à l’ensemble du ter­ri­toire et le car­ac­tère illé­gal des dérivés du cannabis sera con­fir­mé dès la sig­na­ture par le Maroc (1966) de la Con­ven­tion unique sur les stupé­fi­ants de 1961 (Nations unies). Dans la lignée des con­ven­tions inter­na­tionales, en 1974, un nou­veau dahir relatif à la répres­sion et à la préven­tion de la tox­i­co­manie est pro­mul­gué. Répres­sif à l’égard du con­som­ma­teur, il con­stitue aujourd’hui la base de la lég­is­la­tion en matière de con­som­ma­tion de drogues au Maroc. Mal­gré ces inter­dic­tions, la cul­ture de cannabis sera tolérée dans un espace restreint du Rif cen­tral où elle serait implan­tée depuis plusieurs siè­cles. Elle sera égale­ment tolérée dans le Rif occi­den­tal (Jebala), là où il y a eu des exten­sions de cul­ture de cannabis pen­dant les années 1980 et 1990.

La cul­ture de cannabis a une longue his­toire de tolérance per­pé­tuée par les Espag­nols pen­dant le Pro­tec­torat pour s’attirer la sym­pa­thie des tribus berbères après la guerre du Rif (1921–1926). Le cannabis y est devenu un sym­bole iden­ti­taire d’une pop­u­la­tion mar­gin­al­isée. Le Nord du Maroc a eu par le passé une his­toire tumultueuse avec le pou­voir cen­tral. Il a con­nu des émeutes de 1958 et 1981, et a été mis à l’écart des grands pro­jets de développe­ment à l’indépendance du pays. La lég­is­la­tion n’a donc pas été effi­cace pour sup­primer la cul­ture de cannabis dans le Rif mais l’application de la loi a été effi­cace notam­ment lorsqu’elle a sup­primé la cul­ture de cannabis dans le Sud du Maroc ou a restreint l’extension de la cul­ture de cannabis au delà du Rif. Elle a per­mis égale­ment d’éradiquer la cul­ture de cannabis dans la province de Larache.

Glob­ale­ment, les dahirs de loi inter­dis­ent l’usage, la cul­ture, le trans­port, le stock­age, la vente du cannabis sous toutes leurs formes. Toute­fois, l’usage étant tra­di­tion­nel, la pos­ses­sion de petites quan­tités n’est pas pas­si­ble de pour­suites. Quant à la cul­ture de cannabis, elle est illé­gale et peut faire encourir à ses auteurs une peine d’emprisonnement de 5 à 10 ans et une amende de 5 000 à 50 000 dirhams. Elle est aus­si tolérée, ce qui n’empêche nulle­ment les érad­i­ca­tions ou les arresta­tions. Ce qui place les cul­ti­va­teurs dans une grande incer­ti­tude. Selon les chiffres du Min­istère de l’Intérieur, ils seraient 47 000 cul­ti­va­teurs sous man­dats d’arrêt, ils ne seront pas tous incar­cérés, mais leur incrim­i­na­tion les fait vivre dans la peur per­ma­nente. Ils doivent se cacher, établir des straté­gies, chang­er leur vie quo­ti­di­enne. Pour des dél­its plus graves liés au marché du cannabis, la dis­tri­b­u­tion et la vente, les peines sont plus sévères, surtout si des liens avec des organ­i­sa­tions crim­inelles sont avérés.

Com­ment évolue la pro­duc­tion et com­ment les pro­duc­teurs maro­cains s’adaptent-ils face la con­som­ma­tion de cannabis de syn­thèse, mais aus­si face à l’augmentation de la pro­duc­tion en Europe ?

En effet, en Europe, il y a eu une émer­gence d’une indus­trie de sub­sti­tu­tion aux impor­ta­tions de haschich. Les con­som­ma­teurs européens ont désor­mais à dis­po­si­tion des pro­duits diver­si­fiés et puis­sants. Selon l’Observatoire européen des drogues et tox­i­co­ma­nies, le marché est aus­si car­ac­térisé depuis le milieu des années 2000 par l’introduction du cannabis de syn­thèse orig­i­naire d’Asie. Il est dif­fi­cile de savoir si le cannabis de syn­thèse a un impact sur la cul­ture de cannabis au Maroc et s’il fait con­cur­rence au haschich maro­cain en Europe. Il faudrait déter­min­er en pre­mier lieu quels sont les con­som­ma­teurs de cannabis qui se tour­nent vers ce type de pro­duit. Nonob­stant, le haschich a souf­fert de la con­cur­rence de l’herbe cul­tivée par les nou­veaux entre­pre­neurs de cannabis locaux qui usent de tech­niques de cul­ture et de straté­gies de mar­ket­ing mod­ernes et élaborées, et il a per­du beau­coup de sa pop­u­lar­ité pen­dant les années 1990.

Jeunes plants de cannabis de var­iété hybride, Rif (Maroc)

Pour­tant, il n’y a pas eu de déclin de la pro­duc­tion de haschich au Maroc, au con­traire la cul­ture de cannabis, la cul­ture de cannabis a vu éclore de nou­veaux développe­ments ces dix dernières années, avec l’introduction de var­iétés hybrides de cannabis, aux taux de THC plus élevés, afin de répon­dre aux préférences actuelles des con­som­ma­teurs européens. Les acteurs maro­cain du marché du cannabis ont déjà, par le passé, dû faire face à la con­cur­rence : pen­dant les années 1970 quand le haschich maro­cain, même de très bonne qual­ité, a com­mencé à être ven­du en Europe, il était con­cur­rencé par d’autres qual­ités réputées comme les haschichs libanais, turc, afghan ou népalais. Le marché pro­po­sait égale­ment dif­férentes var­iétés d’herbes africaine, colom­bi­enne, ou thaï­landaise.

Ce n’est qu’au cours des années 1990 que le haschich maro­cain s’est imposé sur le marché. Mais la con­cur­rence à laque­lle doivent faire face les cul­ti­va­teurs est égale­ment locale, par exem­ple entre le haschich pro­duit dans l’espace his­torique de cul­ture et celui provenant de nou­veaux espaces de pro­duc­tion, ou comme entre cul­ti­va­teurs d’un même vil­lage. Le nom­bre élevé de cul­ti­va­teurs per­met aux inter­mé­di­aires et aux trafi­quants d’exercer des pres­sions afin que soient intro­duites de nou­velles var­iétés hybrides ou que le prix du cannabis baisse. En l’occurrence, les cul­ti­va­teurs doivent s’adapter aux change­ments du marché, mais ces adap­ta­tions sont toute­fois à rel­a­tivis­er ; la cul­ture des hybrides par exem­ple pose d’autres prob­lèmes, comme celui de la sur­pro­duc­tion. Ces dernières années, la répres­sion du traf­ic s’est inten­si­fiée, et les cul­ti­va­teurs se plaig­nent de ne plus pou­voir écouler leurs stocks aus­si aisé­ment que par le passé. Et s’ils parvi­en­nent, grâce aux tech­niques mod­ernes, à faire évoluer leurs pro­duits, ils ne maîtrisent pas tou­jours les cir­cuits de com­mer­cial­i­sa­tion.

Com­ment évolue la cir­cu­la­tion des drogues en Méditer­ranée ? Y’a-t-il plus de trafics ? de nou­velles routes ? De nou­veaux con­cur­rents au shit maro­cain ?

Depuis quelques années, les risques lors du trans­port du haschisch ont aug­men­té au Maroc et vers l’Europe. Les autorités se con­cen­trent sur la répres­sion du traf­ic au delà de l’espace de cul­ture de cannabis (routes, fron­tières, villes) et les saisies se sont mul­ti­pliées. Vers l’Europe l’utilisation de moyens tech­nologiques (radars, etc.) per­me­t­tent d’intercepter les trafi­quants de manière plus effi­cace. Pour y faire face, les inter­mé­di­aires cherchent de nou­veaux marchés et com­men­cent à recon­fig­ur­er leurs réseaux de com­mer­cial­i­sa­tion ain­si depuis quelques années ils écoulent le haschisch en Afrique prof­i­tant notam­ment de sys­tèmes poli­tiques frag­ilisés et cor­rom­pus.

Con­cer­nant les nou­veaux con­cur­rents, les pro­duc­teurs des pays indus­tri­al­isés ne s’étaient pas réelle­ment intéressés, jusqu’à présent, à l’extraction de la résine. Le haschich demeu­rait un pro­duit d’importation. Mais actuelle­ment, on observe de nom­breuses ten­ta­tives de pro­duc­tion de résine en Europe même, comme en Amérique du Nord. Des tech­niques se dévelop­pent locale­ment, et de plus en plus de « cul­ti­va­teurs domes­tiques de cannabis » trans­for­ment leur cannabis grâce à des tech­niques d’extraction emprun­tées au pays du Sud mais adap­tées à l’Europe ; ain­si le « Pol­li­na­tor* », dévelop­pé par une entre­pre­neuse hol­landaise, per­met de pro­duire locale­ment une résine de grande qual­ité.

*Voir Afsahi K., Dar­wich S., 2016, “Hashish in Moroc­co and Lebanon- A com­par­a­tive study”, Inter­na­tion­al Jour­nal of Drug Pol­i­cy, 31, 190–198 http://dx.doi.org/10.1016/j.drugpo.2016.02.024

*Le Pol­li­na­tor est une machine qui ressem­ble à un sèche-linge bor­dé d’un tamis. Elle per­met d’extraire une résine avec moins de déchets végé­taux ou impuretés.

Soci­o­logue écon­o­miste, Ken­za Afsahi tra­vaille sur la pro­duc­tion de drogues. Maître de con­férences en soci­olo­gie à l’Université de Bor­deaux et chercheuse au Cen­tre Emile Durkheim (CNRS), une par­tie de ses recherch­es actuelles visent à dévoil­er les mécan­ismes du marché du cannabis à par­tir de l’étude de l’offre. Elle a notam­ment ini­tié et développe des com­para­isons Nord-Sud (avec le Maroc, le Cana­da et la France), et Sud-Sud (avec le Maroc, le Brésil et le Liban) de la cul­ture de cannabis. Elle insiste notam­ment sur l’impact des change­ments struc­turels du marché du cannabis dans le monde (lég­is­la­tion, nou­veaux pro­duits…) et sur l’avenir des pro­duc­teurs de cannabis dans les pays du Sud.

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Récem­ment, j’ai lu dans la presse que vous soute­niez Bachar El Assad, l’homme qui m’a chas­sé de mon pays, tué mes amis et mes proches, m’a pour­chas­sé et...

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Récem­ment, j’ai lu dans la presse que vous soute­niez Bachar El Assad, l’homme qui m’a chas­sé de mon pays, tué mes amis et mes proches, m’a pour­chas­sé et con­traint de fuir la Syrie. Savez-vous pourquoi ? Sim­ple­ment pour avoir exer­cé mon méti­er de jour­nal­iste au cours de la révo­lu­tion syri­enne.

Vous êtes plus savants que moi en poli­tique, c’est pourquoi j’aimerais vous pos­er une ques­tion. Il y a des dizaines de jour­nal­istes qui comme moi ont com­bat­tu les islamistes ” El Qai­da, Daech, Jounoud El Cham, Ahrar El Cham ” et d’autres fac­tions que vous ne con­nais­sez sans doute pas. Ils se sont égale­ment opposés à Bachar El Assad. Voici ma ques­tion: pourquoi le soutenez- vous ?

La France m’a per­mis d’échapper à la guerre, elle fait désor­mais par­tie de moi. Après les mas­sacres de Char­lie Heb­do et du 13 Novem­bre, j’étais avec ceux qui ont pleuré les vic­times et déposé des fleurs place de La République. J’ai étudié la langue de ce pays et y ai édité deux livres en français. Je tra­vaille comme des mil­liers de réfugiés, nous ne cau­sons de tort à per­son­ne, tout ce que nous souhaitons c’est de vivre digne­ment. J’aime ce pays et suis prêt à don­ner ma vie pour lui.

Votre leader, Mme le Pen a égale­ment dit que les Syriens man­quaient de courage pour avoir quit­té leur pays en rai­son des événe­ments, alors que les Français ne l’avaient pas fait pen­dant la deux­ième guerre mon­di­ale. Cette com­para­i­son est inap­pro­priée : la guerre civile se déroulant dans mon pays n’a que peu de rap­ports avec la tragédie vécue par la France entre 1939 et 1945. Il est par con­tre pos­si­ble de la rap­procher de ce qui s’est passé en Espagne à la fin des années trente du siè­cle dernier. Pensez vous que les cen­taines de mil­liers d’Espagnols qui ont fui leur pays à ce moment là pour se réfugi­er en France étaient des lâch­es ?

Madame Le Pen : en Syrie, bien avant la prise de pou­voir par le par­ti Baath, nous avons accueil­li il y a de cela un siè­cle, des cen­taines de mil­liers d’Arméniens fuyant les mas­sacres organ­isés par l’Empire Ottoman. Avec le temps, ils sont devenus aus­si syriens que les autres habi­tants et notre pays est devenu pluriel sur le plan lin­guis­tique. Ces hommes et ces femmes ont tra­vail­lé, fait pro­gress­er l’économie et con­stru­it des ponts entre leur cul­ture d’origne et celle de leur pays d’accueil, ponts que les réfugiés d’aujourd’hui ten­tent d’édifier.

Je vous écris depuis un café parisien avec, autour de moi, des gens de divers­es nation­al­ités. Je remar­que que cer­tains me regar­dent avec ani­mosité, ce qui n’était pas le cas quand je suis arrivé il y a quelques années. Je ne quit­terai jamais la France quoi qu’il arrive. Savez-vous pourquoi ? Parce qu’un philosophe Irlandais Edmaund Burk, je suis sûr que vous le con­nais­sez, a dit “La seule chose qui per­met au mal de tri­om­pher est l’inaction des hommes de bien “.

Photo ©IsabelleLagny

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Pays de tra­di­tion soufie, l’Algérie a aujourd’hui du mal à dévelop­per la recherche sur le soufisme, alors que les dis­cours inspirés du wah­habisme se dévelop­pent. Ils sont quelques...

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Pays de tra­di­tion soufie, l’Algérie a aujourd’hui du mal à dévelop­per la recherche sur le soufisme, alors que les dis­cours inspirés du wah­habisme se dévelop­pent.

Ils sont quelques dizaines à peine. En Algérie, pays de tra­di­tion soufie, les chercheurs qui tra­vail­lent sur le soufisme sont peu nom­breux et dis­crets. Si le cheikh Khaled Ben­tounes, guide de la con­frérie Alawiya, né à Mosta­ganem, est con­nu dans le monde entier, la pra­tique du soufisme et son étude sont source d’incompréhension et de cri­tiques dans le pays. Yas­mine, 36 ans, de longs cheveux bruns, a été élevée dans une zaouïa : «On nous dit sou­vent que nous ne sommes pas de vrais musul­mans. J’ai com­pris ma dif­férence la pre­mière fois où je suis allée à l’école publique. Chez moi, il n’était pas tabou d’accueillir un chré­tien ou un athé, et je n’avais jamais enten­du quelqu’un par­ler de kouf­far (mécréant)».

Le soufisme mar­gin­al­isé sous Boumédiène
«En l’Algérie, de 1965 à 1979, les voix soufies ont été occultées. La décen­nie noire (la péri­ode de ter­ror­isme des années 1990) a per­mis une prise de con­science et nous sommes désor­mais plus écoutés», estime un respon­s­able de la zaouia Alawiya. «Les soufis sont dis­crets, réti­cents à faire des déc­la­ra­tions, à com­mu­ni­quer sur leurs ren­con­tres et leurs activ­ités car cer­tains salafistes n’hésitent pas à regret­ter publique­ment leur exis­tence», explique Saïd Dje­belkheir, le chercheur algérien le plus con­nu sur la ques­tion. Diplômé de Sci­ences islamiques, il a tra­vail­lé comme jour­nal­iste et est l’auteur de «Soufisme et référent religieux» (2011).

S’il est sou­vent inter­viewé par la presse algéri­enne, il est par­fois vio­lem­ment attaqué. Lors d’une con­férence publique sur la peine de mort organ­isée par Amnesty Inter­na­tionale en 2016, il est pris à par­ti lorsqu’il déclare que le Coran est tem­porel, c’est à dire, lié à l’époque à laque­lle il a été écrit. «Lorsque l’on attaque des pro­pos, les gens se ser­vent d’une argu­men­ta­tion religieuse util­isée par les salafistes. Ce n’est pour­tant pas notre cul­ture, ces argu­ments ont été importés d’Arabie Saou­dite», explique le chercheur.

L’Islam offi­ciel, sun­nite et malékite
Offi­cielle­ment, l’Algérie est un pays musul­man où l’Islam sun­nite est reli­gion d’Etat. Le min­istère des Affaires religieuses explique con­trôler les cultes pour éviter toute ten­ta­tive de «désta­bil­i­sa­tion». Ain­si, le référent religieux algérien est le rite malékite : «le référant religieux, celui de nos aïeux et des savants, inspiré de l’Ecole de Médine qui a créé la civil­i­sa­tion de l’Andalousie et a préservé les Andalous qui se sont réfugiés au Maghreb, a fait de la société maghrébine une société ouverte et mod­érée», déclarait Mohamed Aïs­sa, le min­istre des Affaires religieuses à la presse en juin 2016. Si offi­cielle­ment on fait appel aux zaouias comme aux mosquées pour «lutter con­tre les inva­sions sec­taires et l’extrémisme religieux», Saïd Dja­belkheir déplore un cer­tain lax­isme vis à vis du dis­cours salafiste. «On n’essaye pas de les con­trôler. On laisse faire le dis­cours rig­oriste et vio­lent, qui peut par­fois aller jusqu’à l’appel à la vio­lence, comme lorsqu’un salafiste a con­damné à mort l’écrivain Kamel Daoud (après une déc­la­ra­tion de l’auteur sur l’Islam sur un plateau de télévi­sion français) », explique-t-il.

A la dif­férence des uni­ver­sités tunisi­ennes ou maro­caines, le soufisme comme domaine de recherche n’existe que depuis une ving­taine d’années en Algérie. «Depuis les années 1980, on étu­di­ait les cul­tures pop­u­laires ou la lit­téra­ture pop­u­laire, et c’est là que l’on par­lait de soufisme, résume Said Dja­belkheir. Aujourd’hui, nous con­nais­sons très mal notre pat­ri­moine soufi. Il n’est pas com­plète­ment recen­sé. Comme c’est un pat­ri­moine oral, s’il se perd, ce sera irrécupérable. Le plus gros du tra­vail pour la recherche algéri­enne est désor­mais d’étudier le soufisme vivant».

Mar­di 21 mars à Mar­seille, le Col­lège de Méditer­ranée, dont 15–38 est parte­naire, organ­ise à l’école Cen­trale de Mar­seille, la con­férence «Une spir­i­tu­al­ité méditer­ranéenne ? Islam, soufisme et con­tact inter­re­ligieux dans l’histoire de la Méditer­ranée» avec Giuseppe Cecere, his­to­rien de l’université de Bologne et Sylvie Denoix, his­to­ri­enne du CNRS.

http://www.rencontresaverroes.com/college-de-mediterranee/article/conference-4-une-spiritualite-mediterraneenne-islam-soufisme-et”

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Mal­gré la pénal­i­sa­tion de la vio­lence con­ju­gale, les Tunisi­ennes doivent faire face aux craintes de la société et au manque de moyens des asso­ci­a­tions. Ahlam* sort de son...

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Mal­gré la pénal­i­sa­tion de la vio­lence con­ju­gale, les Tunisi­ennes doivent faire face aux craintes de la société et au manque de moyens des asso­ci­a­tions.

Ahlam* sort de son sac à main une poignée de feuilles pliées en deux. Des cer­ti­fi­cats médi­caux à l’en-tête «Min­istère de la San­té, République tunisi­enne», comme pour prou­ver ses dires. «S’il savait que je venais ici, je me ferais frap­per encore plus, c’est dan­gereux», lance-t-elle rapi­de­ment. Ahlam sort d’une séance d’ «écoute sol­idaire» au cen­tre d’écoute et d’orientation de l’Association tunisi­enne des femmes démoc­rates (ATFD), au coeur de la cap­i­tale. Cette femme de 43 ans, mère de trois enfants et femme au foy­er, vient ren­con­tr­er les bénév­oles de l’association depuis deux ans, à la recherche de sou­tien et de con­seils. Cela fait des années que son mari la bat, racon­te-t-elle en mon­trant son nez, cassé, et les dents man­quantes au fond de sa bouche. «Je vais bien­tôt voir un avo­cat. Je veux sim­ple­ment réclamer mes droits et retrou­ver mon bon­heur», souf­fle Ahlam. En Tunisie, la vio­lence con­ju­gale est un délit puni de 2 à 5 ans de prison selon la grav­ité des blessures physiques infligées. Mais entre ce qu’on peut lire dans le Code pénal et la réal­ité vécue par les femmes, le fos­sé est immense, et le dépôt puis l’aboutissement d’une plainte est sou­vent un long et pénible proces­sus.

Honte et sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité

Ahlam s’est mar­iée en 1998. Après la nais­sance de son pre­mier enfant, en 2000, les coups de son mari com­men­cent. En 2003, elle décou­vre qu’il a une rela­tion avec une autre femme. «Je lui ai dit que je ne voulais pas de cette sit­u­a­tion. Il m’a frap­pée et m’a fait hos­pi­talis­er en psy­chi­a­trie, en dis­ant que je n’avais le droit de rien faire». La vio­lence est quo­ti­di­enne, infligée par son mari, mais aus­si par sa belle-famille. «J’étais comme leur bonne et tout le monde me frap­pait», racon­te-t-elle. Ahlam se retrou­ve isolée : «Je n’avais plus d’amis. J’ai arrêté d’en avoir, je me suis ren­fer­mée sur moi-même. J’avais mon prob­lème et je ne pou­vais pas en par­ler aux autres. Ni aux hommes, ni aux femmes. Si tu leur par­les, elles vont te causer encore plus de prob­lèmes et tu auras une répu­ta­tion hor­ri­ble dans le quarti­er».

Effrayée, préoc­cupée par l’avenir de ses enfants, Ahlam envis­age la solu­tion judi­ci­aire avec pru­dence. «Je ne peux pas divorcer, car j’ai peur que mon mari ne me donne pas la pen­sion ali­men­taire, et parce qu’il va me frap­per. Il faut d’abord que je prou­ve la vio­lence pour le divorce», soupire-t-elle. En Tunisie, les femmes ont le droit de divorcer depuis 1956 et la pro­mul­ga­tion du Code du statut per­son­nel, et ont droit pour leurs enfants à une pen­sion ali­men­taire du père. Une avancée impul­sée par le prési­dent Habib Bour­gui­ba, père de l’indépendance. La loi ne prévoit pas l’obligation pour les femmes de se jus­ti­fi­er pour deman­der le divorce, mais en cas de vio­lences, le divorce dit «par préju­dice» aboutit sou­vent plus rapi­de­ment. Il per­met égale­ment aux femmes de réclamer, en plus d’une pen­sion ali­men­taire plus élevée, des dédom­mage­ments. Et dans tous les cas, aucune mesure de pro­tec­tion n’est prévue par la loi pour préserv­er les femmes des éventuelles repré­sailles de leur mari en atten­dant l’aboutissement des procé­dures.

Sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité, honte, vul­néra­bil­ité sociale et économique, obsta­cles admin­is­trat­ifs et juridiques : les mil­i­tantes de l’ATFD, qui ont reçu, écouté et ori­en­té plus de 4000 femmes depuis 1991, con­nais­sent bien les raisons qui empêchent la plu­part des femmes vic­times de vio­lences de porter plainte. Selon une enquête nationale menée par l’Office nation­al de la famille et de pop­u­la­tion en 2011, près de la moitié des femmes tunisi­ennes ont subi des vio­lences physiques au cours de leur vie. Mais seules 18% d’entre elles ont porté plainte. «Il y a trop de silence qui entoure la vio­lence, les femmes ne se sen­tent pas autorisées à en par­ler», regrette Ahlem Bel­haj, anci­enne prési­dente de l’ATFD, actuelle­ment en charge de la com­mis­sion «Vio­lences et San­té» de l’association.

Pres­sion sociale et nor­mal­i­sa­tion de la vio­lence envers les femmes

A Tunis, l’espace d’hébergement de l’association Beity, d’une capac­ité de 30 lits et dont l’unique entrée n’a pas d’écriteau pour un max­i­mum de dis­cré­tion, reçoit depuis octo­bre 2016 des femmes «en sit­u­a­tion de vul­néra­bil­ité». Cer­taines d’entre elles se s’ont retrou­vées à la rue, par­fois avec leurs enfants, pour avoir osé porté plainte ou voulu fuir un foy­er vio­lent. Sou­vent rejetées par leur famille, sans ressources finan­cières, elles sont accom­pa­g­nées par l’association dans leurs démarch­es, et peu­vent béné­fici­er de for­ma­tions et d’aides à la recherche d’emploi.

En huit mois, la direc­trice du cen­tre, Nadia Ben­zarti, a sou­vent enten­du les mêmes mots dans la bouche des femmes vic­times de vio­lences domes­tiques : «Lorsque les femmes vien­nent, elles dis­ent “Je l’ai bien mérité”. Ou par exem­ple : “C’est parce que je n’ai pas fait le dîn­er hier soir qu’il m’a frap­pé, il a quelque part rai­son.” », se désole-t-elle. Une réac­tion due à un mécan­isme psy­chologique qui per­met de se pro­téger du trau­ma­tisme, explique cette psy­cho­logue de for­ma­tion, mais aus­si le résul­tat d’une nor­mal­i­sa­tion de la vio­lence envers les femmes.

La lutte con­tre cette banal­i­sa­tion est l’un des com­bats de Hayet Jaz­zar, avo­cate à la Cour de cas­sa­tion de Tunis, mem­bre de la Ligue tunisi­enne des droits de l’Homme (LTDH) et mil­i­tante de l’ATFD. Elle a con­seil­lé, ori­en­té et accom­pa­g­né juridique­ment des femmes vic­times de vio­lences pen­dant 25 ans, bénév­ole­ment. Attablée au café “L’Univers”, où se retrou­vent beau­coup d’activistes de la société civile, elle dénonce la pres­sion sociale que subis­sent ces femmes : «Autour d’elles, dans la famille, quand elles sont vio­len­tées, et quand elles en par­lent, on leur dit : tout le monde est vio­len­té, essaie de baiss­er un peu le ton, change ta manière de réa­gir”. Tout le monde lui con­seille de se soumet­tre encore plus ! »

L’aboutissement d’une plainte, une rareté

Les obsta­cles ne se lim­i­tent pas au cer­cle famil­ial. Au poste de police, l’accueil n’est pas celui que l’on pour­rait imag­in­er pour une vic­time de quelque crime que ce soit. «Le plus sou­vent on lui dit : “Ren­tre chez toi, tu vas empris­on­ner ton mari, ce n’est pas nor­mal”», racon­te Hayet Jaz­zar. Pour Ahlem Bel­haj, ce com­porte­ment fréquent chez les policiers est le symp­tôme d’une société où les femmes ne sont pas con­sid­érées comme des indi­vidus mais plutôt comme un élé­ment de la famille. «Son statut de citoyenne n’est rien à côté de son statut d’épouse, de fille, ou de soeur. La cohé­sion famil­iale passe au-dessus des droits des femmes, résume-t-elle. La police n’est pas syn­onyme de sécu­rité et de jus­tice. Au con­traire, la police est égale­ment le mail­lon d’une chaîne de men­aces».

Les mil­i­tantes asso­cia­tives ont ain­si con­staté que les femmes qui per­sis­taient dans leur n’étaient qu’une minorité, les autres aban­don­nant en cours de route, découragées. Najet*, 36 ans, femme au foy­er et mère de deux enfants, a décidé un jour d’août 2016 d’agir face aux vio­lences physiques quo­ti­di­ennes que lui infligeait son époux. «Je lui ai dit : Je m’en vais, ça suf­fit, je prends les enfants avec moi. Si tu voir les enfants, tu vien­dras, mais dans tous les cas je m’en vais». Najet part vivre chez son père avec son fils de 5 ans et sa fille de 3 ans. Dans la foulée, elle se rend chez un avo­cat pour entamer une procé­dure de divorce. Quelques mois plus tard, le père de ses enfants vient les emmen­er pour ce qu’elle croit être une garde comme les autres. C’était en févri­er 2017, elle ne les a pas revus depuis. «Il est par­ti en Algérie avec eux. Il les a enlevés. Je ne sais même pas où ils sont». Najet peine à retenir ses larmes. «C’est lorsque je suis allée sig­naler l’enlèvement au poste de police que j’ai réal­isé en plus que mon avo­cat n’avait pas trans­mis ma plainte au tri­bunal, des mois plus tôt. J’ai dû tout repren­dre à zéro», pour­suit, amère, la jeune femme, qui se rend régulière­ment au cen­tre d’écoute de l’ATFD.

L’histoire de Najet, abusée par son avo­cat, est courante, comme l’explique Khouloud Nsiri, chargée du pro­gramme Adela à l’association Avo­cats sans fron­tières (ASF), qui vise à amélior­er l’accès à la jus­tice des per­son­nes vul­nérables, en par­ti­c­uli­er les femmes. Selon elle, de nom­breux inter­venants du sys­tème judi­ci­aire prof­i­tent de la sit­u­a­tion des femmes vic­times de vio­lence et par­fois de leur mécon­nais­sance de leurs droits pour leur soutir­er de l’argent. « Elle est vic­time, elle a subi des atroc­ités, et là elle est manip­ulée tout au long du proces­sus… », soupire-t-elle. Et lorsqu’une affaire arrive devant le juge, par­fois au bout de plusieurs années, et sou­vent grâce à la pugnac­ité d’avocats mil­i­tants, rien n’est encore gag­né. «Il y a une ten­dance à don­ner les peines les plus légères pos­si­bles aux maris vio­lents, parce que ce qui pré­domine dans l’esprit de la loi tunisi­enne c’est le fait de préserv­er la famille, et donc préserv­er le mari, qui dans les textes est tou­jours offi­cielle­ment “le chef de famille”», explique Khouloud Nsiri.

La sol­i­dar­ité, seul espoir, en atten­dant la loi “inté­grale”

Dans ce con­texte, le rôle des asso­ci­a­tions est essen­tiel d’un bout à l’autre du proces­sus, de l’écoute active et sol­idaire à l’accompagnement juridique en pas­sant par le con­seil, le sou­tien psy­chologique, l’hébergement d’urgence lorsque c’est néces­saire. «L’État doit recon­naître sa respon­s­abil­ité pour faciliter l’accès à la jus­tice pour les femmes. Car le sen­ti­ment de réus­sir à obtenir jus­tice est déjà un remède en soi», con­clut Khouloud Nsiri. Même son de cloche du côté de Nadia Ben­zarti, de Beity : «Ce qu’on est en train de faire, nor­male­ment ça devrait être le tra­vail de l’Etat !», s’indigne-t-elle. Grâce aux pres­sions de la société civile, un nou­veau pro­jet de loi, la «loi inté­grale rel­a­tive aux vio­lences faites aux femmes», a été rédigé. En par­tie basé sur les recom­man­da­tions d’associations his­toriques comme l’ATFD, il a pour objec­tif de traiter les vio­lences faites aux femmes de façon plus com­plète, en prenant en compte les dif­férents types de vio­lences : physique, mais aus­si psy­chologique, économique… Elle prévoit égale­ment des mécan­ismes de préven­tion de la vio­lence, un ren­force­ment de la pro­tec­tion des femmes qui en sont vic­times, et des sanc­tions à l’encontre des policiers qui ten­teraient de les dis­suad­er de porter plainte.

Le pro­jet de loi répond aus­si à la néces­sité de met­tre la loi tunisi­enne en con­for­mité avec la nou­velle con­sti­tu­tion post-révo­lu­tion, adop­tée en 2014, et qui stip­ule que l’Etat tunisien «s’engage à pren­dre les mesures néces­saires pour éradi­quer la vio­lence con­tre les femmes». Adop­té en con­seil des min­istres en juil­let 2016, il aurait dû être voté au par­lement en mai 2017. Mais le texte traîne encore dans les tiroirs de l’Assemblée des représen­tants du peu­ple, et les mil­i­tantes s’impatientent. «Jusqu’à main­tenant il y a un cer­tain vide juridique. On ne recon­naît pas la vio­lence faite aux femmes comme un phénomène spé­ci­fique. Le pro­jet de loi est donc vrai­ment inno­vant en matière de lég­is­la­tion ! Et c’est urgent ! », s’exclame Ahlem Bel­haj.

Même si c’est loin d’être suff­isant. « La cause de la vio­lence envers les femmes c’est la men­tal­ité misog­y­ne et patri­ar­cale qui règne en Tunisie, s’exclame Hayet Jaz­zar. Il faut édu­quer, sen­si­bilis­er. » Le com­bat des asso­ci­a­tions ne s’arrêtera pas avec la nou­velle loi.

*Les prénoms ont été mod­i­fiés à la demande des femmes pour des raisons de sécu­rité.

Perrine Massy et Timothée Vinchon

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À Huel­va, dans le sud de l’Espagne, deux crassiers de 120 mil­lions de tonnes de résidus indus­triels tox­iques et faible­ment radioac­t­ifs men­a­cent la san­té des citoyens. Un prob­lème large­ment passé sous silence par les autorités.

« Il y a heureuse­ment encore quelque chose de bon dans ce pays ! » lance José, 33 ans, étu­di­ant en biolo­gie, en dégus­tant une assi­ette de papas con chocos, spé­cial­ité gas­tronomique typ­ique de Huel­va à base de pommes de terre et de cala­mars. La ville côtière du sud de l’Andalousie, à la con­flu­ence des fleuves Odiel et Tin­to est tris­te­ment con­nue pour sa con­t­a­m­i­na­tion indus­trielle. « Le silence est descen­du sur la ville. Après les protes­ta­tions et la fer­me­ture de Fert­iberia, plus per­son­ne ne par­le de ce qui se passe ici. La chimio­thérapie et les médica­ments ne font pas la une des jour­naux en Espagne », explique José.

Huel­va, ville de 150 000 habi­tants, entourée des marais et de réserves naturelles, par­adis des fla­mants ros­es et des cigognes, est néan­moins l’un de lieux les plus pol­lués d’Espagne. Ici, le taux de can­cer est supérieur de 25 % à la moyenne nationale. La ville compte égale­ment 14,8 % de plus de per­son­nes asth­ma­tiques. La faute aux activ­ités économiques locales liées sys­té­ma­tique­ment au pôle chim­ique indus­triel. Ini­tié par Fran­cis­co Fran­co à l’époque de sa dic­tature mil­i­taire, un demi-siè­cle plus tard, les chem­inées du pôle chim­ique sont encore la seule alter­na­tive au chô­mage. Dans les années 1970 et 1980, des entre­pris­es multi­na­tionales comme Fert­iberia, Atlantic Cop­per, Ferti­na­gro, Cep­sa, Ena­gas, ou Erti­sa se sont instal­lées dans la ville. Un pôle indus­triel source de plus de 5 000 emplois directs et de 4 500 indi­rects en 2017 selon le syn­di­cat des tra­vailleurs CCOO de Huel­va.

Vue aéri­enne des deux prin­ci­paux crassiers de Huel­va Pho­to Mesa de la ria — Paco Romero

A la suite des rap­ports pub­liés en 2003 par l’Université Pom­peu Fab­re de Barcelone et l’Université Juan Car­los III de Madrid qui ont dénon­cé la cat­a­stro­phe écologique et san­i­taire en cours à Huel­va, le pro­duc­teur de fer­til­isants pour l’agriculture Fert­iberia a été for­cé d’arrêter ses activ­ités indus­trielles. « Mais les crassiers de 120 mil­lions de tonnes de phos­ph­o­gypses tox­iques et faible­ment radioac­t­ifs restent là, en plein air, à quelques cen­taines de mètres de la ville », souligne José. « Une sub­tile pous­sière blanche se soulève de ces ter­rils durant les jours de vent, elle recou­vre les voitures, les arbres et les rues de la ville. Qu’on ne vienne pas me dire que cela ne fait pas mal à la san­té », ter­mine-t-il. Ces tas de scories de plus de 30 mètres de hau­teur sont le résul­tat de plusieurs décen­nies de décharge sauvage car les phos­ph­o­gypses sont un sous-pro­duit de l’industrie des fer­til­isants agri­coles.

Dans les bars du quarti­er de Perez Cubil­las, des hommes boivent de l’eau de vie et du whisky depuis le petit matin. Beau­coup sont vic­times du chô­mage endémique qui touche toute l’Andalousie. C’est l’un des quartiers les plus pau­vres de la ville. Il est aus­si l’un des plus proches des crassiers de phos­ph­o­gypses. « Le pôle chim­ique a déver­sé ses déchets à la porte de nos maisons. Les gains des entre­pris­es par­tent à Madrid et Séville, il nous reste les can­cers et le chô­mage », dénonce Paula, 63 ans, habi­tante d’un des petits coro­ns du quarti­er, alors qu’elle cherche à écumer les gross­es flaques d’eau qui ont pénétré à l’intérieur de sa mai­son durant la dernière tem­pête.

Les « coro­ns » du quarti­er Perez Cubil­las, Samuel Bre­golin

La con­t­a­m­i­na­tion indus­trielle qui cause ici de nom­breux cas de mal­adies n’est pas au cen­tre des con­ver­sa­tions dans les est­a­minets de Perez Cubil­las. À l’heure de l’apéritif, les ver­res de bière recou­vrent le comp­toir, l’atmosphère se rem­plit de fumée de cig­a­rette, les vieux jouent aux cartes sur de vieilles tables aux nappes usagées. On dis­cute du dernier match de foot­ball, de la main-d’œuvre maro­caine qui rem­place les tra­vailleurs espag­nols durant la cueil­lette des frais­es. Tout d’un coup, le silence se fait alors que passent à la télévi­sion les images du Roi Felipe VI ren­dant hom­mage à la Vierge d’une impor­tante basilique de Madrid. Quelques com­men­taires au moment où le roi baise les pieds de la vierge, puis les par­ties de cartes repren­nent.

Le tuyau qui amène l’eau potable à Huel­va passe à tra­vers les crassiers de phos­ph­o­gypses et les déchets radioac­t­ifs, pho­to Samuel Bre­golin

« Fert­iberia voudrait cou­vrir les crassiers avec de la terre. C’est une solu­tion économique, mais pas très effi­cace con­tre la radioac­tiv­ité. Selon Green­peace Espagne, l’élimination et le recy­clage lui coûteraient env­i­ron 220 mil­lions d’euros », explique Juan Manuel Buen­dia, porte-parole de la plate­forme citoyenne Mesa de la ria. « L’entreprise jouit d’un grand pou­voir d’influence : son prési­dent Juan Miguel Vil­lar Mir a été nom­mé Mar­quis par le roi Juan Car­los en 2011. L’actuelle min­istre de l’environnement, Isabel Teje­ri­na, a été cadre de l’entreprise par le passé. Cer­tains sci­en­tifiques ont même nié les résul­tats de leurs pro­pres recherch­es », ter­mine Juan Manuel Buen­dia. Son asso­ci­a­tion com­bat depuis plus de 15 ans la con­t­a­m­i­na­tion indus­trielle à Huel­va. L’association se bat pour la fer­me­ture com­plète et défini­tive de la zone indus­trielle de Huel­va et la récupéra­tion des plages de la ville.

La sit­u­a­tion est dans une impasse, la voix de Mesa de la ria se perd face à celle de l’AIQBE, l’association des entre­pris­es du pôle chim­ique de Huel­va, qui pré­tend avoir tout fait pour défendre l’environnement et la san­té de citoyens. Les syn­di­cats ter­gi­versent. « Cer­taines recherch­es sci­en­tifiques, prou­vent que beau­coup de tumeurs de Huel­va sont dues à la mau­vaise hygiène de vie d’une par­tie de la pop­u­la­tion ; ici on fume et on boit beau­coup. Tant qu’on n’est pas sûr et cer­tain des respon­s­abil­ités du pôle chim­ique, on ne peut pas agir», estime Diego Roman, chargé de san­té au tra­vail et envi­ron­nement pour CCOO de Huel­va. Cer­tains pointent du doigt la cor­rup­tion et l’omerta, d’autres affir­ment que les extrémistes déchar­gent toutes les respon­s­abil­ités sur les entre­pris­es de Huel­va. Reste 120 mil­lions de tonnes de phos­ph­o­gypses, tox­iques et faible­ment radioac­t­ifs, stock­ées en plein air à moins de 500 mètres du cen­tre-ville de Huel­va et des plan­ta­tions de frais­es com­mer­cial­isées dans toute l’Europe.

Reportage de Samuel Bregolin à Huelva
Une : Le pôle chimique de Huelva, photo de Paco Romero pour Mesa de la ria

La guerre des études

Les études sci­en­tifiques ne s’accordent pas sur le lien entre le pôle chim­ique et le fort taux de tumeurs et can­cers dans la ville. La guerre des sci­en­tifiques fait rage… Quelques liens pour en appren­dre plus.

Le quo­ti­di­en El paìs : https://elpais.com/diario/2007/08/31/sociedad/1188511202_850215.html
Le site Cade­nas­er : http://cadenaser.com/emisora/2018/01/15/radio_huelva/1516015436_451750.html
L’association Mesa de la Ria : http://mesadelaria.es/huelva/?p=3414
Pol­lu­tion en Espagne, PMC Nation­al Institues of health (en anglais) : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1847682/
El Paìs, sept études sci­en­tifiques que démon­trent qu’il n’y a pas de rela­tion entre can­cers et indus­tries à Huel­va selon la Direc­tion générale de la san­té publique espag­nole :
https://elpais.com/diario/2007/09/01/andalucia/1188598925_850215.html

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