Dans la “zone III”, mal­gré une poli­tique de l’école pour tous, la sco­lar­i­sa­tion des enfants est pleine d’obstacles. L’école algéri­enne, en quelques chiffres, cor­re­spond à une année sco­laire...

147 0

Dans la “zone III”, mal­gré une poli­tique de l’école pour tous, la sco­lar­i­sa­tion des enfants est pleine d’obstacles.

L’école algéri­enne, en quelques chiffres, cor­re­spond à une année sco­laire d’une moyenne de 36 semaines de cours, soit 5 jours ouvrables par semaine, jalon­née par 4 péri­odes de vacances. Ain­si, durant sa sco­lar­ité, du pri­maire au lycée, un écol­i­er fre­donne en moyenne 2160 fois l’hymne d’un Exilé et se déleste au seuil de son école d’une part de son iden­tité au gré des rouages idéologiques préétab­lis. S’ajoute à cette équa­tion, la ques­tion du zon­ing et son lot d’inégalités car, lorsqu’on est écol­i­er de la Zone III, on vit sa sco­lar­ité différemment.

Que sig­ni­fie être écol­i­er de Zone III en Algérie ?

La Zone III, dite Zone du Sud s’étend sur l’ensemble du Sahara algérien, soit 80% du ter­ri­toire nation­al. Cette vaste éten­due est con­sti­tuée de reliefs sablon­neux, de plaines rocailleuses et de deux mas­sifs grands dunaires, le Grand Erg occi­den­tal et le Grand Erg ori­en­tal. Cette carte postale « pit­toresque » est habitée par des pop­u­la­tions clairsemées, de dif­férentes den­sités, tan­tôt nomades et tan­tôt séden­taires. Répar­ties dans des régions rurales et urbaines, ces dernières sont divisées en 18 local­ités dont 10 com­munes, nou­velle­ment pro­mues wilayas déléguées suite à un nou­veau découpage admin­is­tratif. A l’instar des Zones I et II, la ren­trée se fait début sep­tem­bre. En Zone III, cela sig­ni­fie con­crète­ment, com­mencer son année sco­laire sous un soleil de plomb. A se deman­der à quoi sert un découpage, s’il ne prend pas en charge les dis­par­ités et par­tic­u­lar­ités liées aux con­di­tions géo­graphiques et climatiques ?

Sous le soleil cuisant de septembre

Sous le soleil cuisant de sep­tem­bre, la Zone III brûle. A Adrar-Reg­gane-In Salah , région appelée « le Tri­an­gle du feu » dans l’extrême sud ouest du pays et réper­toriée comme étant la région la plus chaude au monde, le mer­cure grimpe jusqu’à 45° à l’ombre, au début de l’automne : la ren­trée est syn­onyme de cal­vaire. Il faut atten­dre mi-octo­bre pour pou­voir pra­ti­quer des horaires tels que 8h–14h, sans ris­quer lit­térale­ment sa vie . Des écol­iers sont oblig­és de par­courir de grandes dis­tances à pied par manque de trans­port, panne de trans­port, absence de rigueur des chauf­feurs. Taib GH., jeune col­légien, a par­cou­ru durant les pre­mières semaines de cette ren­trée sco­laire, 4 Km à vélo, de son vil­lage à son col­lège. Il se dit chanceux car d’autres marchent une heure et demi, coupent par des champs, s’égarent et arrivent en cours épuisés. Arrivé à des­ti­na­tion, Taib cache son vélo en espérant le retrou­ver à la sor­tie. Pourquoi ne deman­des-tu pas à le gar­er à l’intérieur de ton col­lège ? « J’avoue que je n’ai pas osé deman­der », répond-t-il.

Si le prob­lème de trans­port est par­fois réglé à coup de men­aces et sit-in, il reste néan­moins d’autres soucis aux­quels fait face l’écolier : ges­tion du stock des can­tines, ges­tion en eau potable, manque de pro­fesseurs ou de manuels sco­laires. Ce sont autant de fac­teurs récur­rents que des motifs qui découra­gent les par­ents dont cer­tains ont dés­co­lar­isé leurs enfants. La rup­ture de dia­logue est une défail­lance con­stante au sein du sys­tème sco­laire. Mais ce n’est pas pris en con­sid­éra­tion par cer­tains par­ents d’élèves qui obser­vent sou­vent un exode lié à la recherche de l’emploi dans les grandes villes du nord du pays. Par ailleurs, très peu d’associations de par­ents d’élèves se mobilisent sur cette question.

Com­mu­nauté éduca­tive non-qual­i­fiée et absentéisme

Dans le cadre de la poli­tique d’équité ter­ri­to­ri­ale, la démarche « école pour tous/ école partout » sup­pose la con­struc­tion d’écoles pri­maires dans chaque vil­lage et chaque oasis. Ces zones dites «  arides » souf­frent de manque d’enseignants alors pour pal­li­er ce manque, l’état a instau­ré une reval­ori­sa­tion salar­i­ale  attrac­tive. La prime de la Zone III est de 40 à 80 % d’augmentation, cal­culée sur le salaire de base, dans le but d’encourager et rehauss­er les recrute­ments dans les secteurs défa­vorisés. Or, des cas fréquents d’absentéismes ont pu être observés et le manque de per­son­nel qual­i­fié tels que des ortho­phon­istes et pédo-psy­cho­logues est impor­tant. Les élèves dit à besoins spé­ci­fiques sont lésés. Ce terme général­isé englobe l’autisme, les trou­bles du lan­gage, hand­i­cape psy­chomo­teur et mal­adies chroniques non transmissibles.

Hafi­da Ter­guie est une bril­lante élève souf­frant de la mal­adie des enfants de La Lune, un terme bien joli qui cache une patholo­gie orphe­line dont le nom sci­en­tifique est Xero­der­ma Pig­men­to­sum. «J’ai appris que dans d’autres pays, les class­es sont équipées de fil­tre UV», dit-elle. Malvoy­ante, elle se voit inter­dite l’accès à l’épreuve du brevet d’enseignement moyen (BEM). Son cas n’a pas été noti­fié au préal­able pour qu’elle puisse utilis­er une liseuse. L’association spé­cial­isée « Le Bon­heur » prend en charge Hafi­da. « Non sub­ven­tion­nés par l’état, les médica­ments sont onéreux et non rem­boursés par la sécu­rité sociale. L’association prend en charge 222 cas sur plus de 500 cas réper­toriés sur le ter­ri­toire nation­al», déclare N.C. ‚un mem­bre act­if de l’association.

Ques­tion raciale

A l’école pri­maire de Fatis, une char­mante oasis de la région du Gourara (Tim­i­moun), une enseignante ren­voie une élève sous pré­texte que cette dernière s’est présen­tée en cours avec des «Tikhloufine », nom zénéte (un idio-dialecte amazigh) pour désign­er les tress­es foulani. L’immunité dont jouit l’enseignant, véhiculée par la sacral­i­sa­tion de ce dernier ain­si que l’absence du droit à l’information des par­ents d’élèves est récurrente.

Beau­coup de cas de vio­lences banal­isées ont été sig­nalés. Pour­tant, la Charte d’éthique élaborée dans le cadre de la réforme, après la loi d’orientation 04/08 de jan­vi­er 2008, garan­tit les droits de l’élève : «Aucune atteinte à la dig­nité de l’élève ne doit être tolérée; son intégrité tant physique que morale doit faire l’objet d’un respect absolu, toute vio­lence visant un élève, et émanant d’un mem­bre de la com­mu­nauté éduca­tive, doit être ban­nie». Kha­did­ja Aba­di, enseignante de pri­maire, issue d’une for­ma­tion en soci­olo­gie  de l’enfant, affirme avoir observé chez ses élèves des cas de trau­ma­tismes col­lec­tifs liés aux bru­tal­ités per­pétrées par leur ancien maitre d’école.
Lorsqu’on est fils du vent, né dans un campe­ment nomade et con­traint à être fixé pour la sco­lar­i­sa­tion comme il est le cas à Bor­dj Bad­ji Mokhtar, on endure égale­ment sou­vent un racisme inouï. Cela sig­ni­fie con­crète­ment subir la ques­tion raciale liée aux castes locales. Un phénomène qui sem­ble touch­er égale­ment les enseignants venus du nord. L’incompréhension du mode de vie nomade ne favorise pas non plus un cli­mat de con­fi­ance entre apprenant et enseignant.

Langues étrangères, débouchés uni­ver­si­taires, représen­ta­tions et aspirations

Il est à not­er que cette minorité vis­i­ble, à l’instar des enfants des Hauts Plateaux (Zone II), n’est que très peu représen­tée dans les manuels sco­laires qui ren­dent à peine compte de la diver­sité cul­turelle. Dans ces ouvrages, la zone III est sou­vent reléguée à une imagerie « exotique ».
Si ce par­cours du com­bat­tant se sol­de finale­ment par une réus­site, bac en poche, les futurs étu­di­ants se heur­tent à la prob­lé­ma­tique des débouchés uni­ver­si­taires. Les aspi­ra­tions sont lim­itées par un manque de qual­i­fi­ca­tions. La plus impor­tante est l’accès à l’enseignement des langues étrangères, pas ou peu acces­si­bles, à cause du manque de pro­fesseurs des langues française et anglaise dans cette zone.

Leila Assas

Pho­to : Rym Sahraouie

In this article

En Turquie, les Kur­des sont estimés à 15 mil­lions d’habitants. Ils sont représen­tés notam­ment par des par­tis et de nom­breuses organ­i­sa­tions de la société civile. Seule­ment, ces réseaux ont été frap­pés de plein fou­et par la répres­sion qui a suivi le coup d’État raté de juil­let 2016. Dans ce con­texte, le référen­dum voisin en faveur de l’indépendance du Kur­dis­tan irakien (rem­porté avec 93 % des voix le 25 sep­tem­bre) peut-il avoir des con­séquences sur les mobil­i­sa­tions kur­des dans le pays ?

Un café tapis­sé de bois du sol au pla­fond. Autour d’une table des hommes font une par­tie de Okey, jeu tra­di­tion­nel, munis de sortes de domi­nos. Le calme règne. Au dessus de la machine à café, un tableau représente une main menot­tée qui des­sine l’autre bout de sa chaine. « ça veut dire même en prison la lutte con­tin­ue », résume le serveur. Comme d’autres habi­tants du quarti­er son patron est sym­pa­thisant d’un par­ti d’extrême gauche classé ter­ror­iste, le DHKPC, front révo­lu­tion­naire de libéra­tion du peu­ple. Lui ne partage pas ses idées et encore moins celles des Kur­des, nom­breux eux aus­si dans le voisi­nage. « Les gens de gauche au moins sont nation­al­istes, les Kur­des eux divisent le pays, car ils deman­dent un État indépen­dant c’est ça le prob­lème », croit-il savoir. « Cer­tains s’organisent illé­gale­ment avec des armes, quand il y a des affron­te­ments avec la police les com­merces pâtis­sent des lacry­mogènes et des vio­lences, mais depuis l’état d’urgence ça s’est calmé », résume-t-il sous son T-shirt Bob Marley.

Face au risque d’arrestations, la dis­cré­tion prime 

Plus loin un lam­padaire a été affublé de 4 caméras de sur­veil­lance braquées sur l’avenue prin­ci­pale, et sur le Cemevi, mai­son de culte et de cul­ture des Alévis, reli­gion minori­taire qui serait pra­tiquée par 20% de la pop­u­la­tion du pays. Ici le lieu est fréquen­té pour moitié par des Kur­des. Habitué des man­i­fes­ta­tions jusqu’à la ten­ta­tive de coup d’État du 15 juil­let 2016, le quarti­er de Gazi à la périphérie nord-ouest d’Istanbul s’est assag­it depuis deux ans. Ses dif­férentes frac­tions font pro­file bas. « Tout le monde a peur de par­ler, les habi­tants sont con­sid­érés comme de poten­tiels ter­ror­istes, tout cela affecte notre vie sociale », résume une voi­sine sous cou­vert d’anonymat. « Durant le référen­dum du Kur­dis­tan irakien les policiers se sont emparés du quarti­er, ils étaient partout. A cause de la pres­sion de l’État, cer­tains ont atten­du 10 jours avant de célébr­er les résul­tats mais ils ont quand même été réprimés », racon­te Emrah. Ce jeune kurde de 29 ans n’est pas descen­du dans la rue, con­scient des risques. Qua­tre de ses amis, kur­des eux aus­si ont été arrêtés ces derniers mois, sans être mem­bre d’organisations ou de par­tis assure-t-il. Aujourd’hui il n’ose même plus par­ler sa langue mater­nelle dans la rue (l’usage du kurde est pour­tant autorisé), excep­té en ter­rain con­nu à Gazi. Être Kurde selon lui serait plus dif­fi­cile au quo­ti­di­en depuis la fin du proces­sus de paix entre l’État turc et le PKK (par­ti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan) classé ter­ror­iste, et la reprise des com­bats dans le sud-est du pays à l’été 2015. Le con­flit a fait plus de 40 000 vic­times depuis 1984 dont plus d’un mil­li­er ces deux dernières années selon un rap­port de l’ONU (con­testé par les autorités turques) qui réper­to­rie égale­ment de 350 000 à 500 000 déplacés intérieurs. Sur le plan poli­tique, plusieurs cadres du HDP, 3ème for­ma­tion du pays con­sid­éré comme le « par­ti des minorités » pro-kurde, sont désor­mais pour­suiv­is. Leurs munic­i­pal­ités ont été placées sous tutelle par l’AKP (par­ti islamo con­ser­va­teur au pou­voir depuis 2002). L’ouverture et l’octroi de droits aux kur­des dans le domaine cul­turel des années 2000 s’est accom­pa­g­né d’une répres­sion poli­tique aujourd’hui généralisée.

Un sou­tien pru­dent au voisin kurde irakien

« La vio­lence des dernières années a fait qu’un sen­ti­ment de peur revient » mais « les par­tis fonc­tion­nent tou­jours et les organ­i­sa­tions de la société civile se recom­posent, il y a eu une résilience très forte », explique Clé­mence Scal­bert-Yucel chercheuse à l’Université d’Exeter. Toute­fois l’activisme n’est pas sans risque. Nom­bre de mil­i­tants sont pour­suiv­is pour pro­pa­gande, appar­te­nance ou aide à une organ­i­sa­tion ter­ror­iste. « Ce n’est pas pos­si­ble de tra­vailler aujourd’hui sur le plan poli­tique en Turquie si vous êtes dans l’opposition. Si vous tra­vaillez au niveau cul­turel et que ça dérange l’État, ils crim­i­nalis­eront aus­si votre tra­vail sans prob­lème et vous arrêteront », détaille Ilknur Alcan mem­bre de OHO, asso­ci­a­tion des avo­cats lib­er­taires. Créée en 2010, elle a été fer­mée par décret en novem­bre 2016 comme des cen­taines d’autres asso­ci­a­tions. La moitié de ses 300 mem­bres avaient déjà quit­té ses rangs à cause des pres­sions sous l’état d’urgence. Cer­tains ont même été arrêtés. Ceux qui restent n’ont pas bais­sé les bras. Con­sti­tués en « plate­forme », ils con­tin­u­ent à défendre des dossiers mais à titre indi­vidu­el, dont de nom­breux cas kurdes.

« On ne met pas en avant une quel­conque eth­nic­ité, on veut ren­dre le pays plus démoc­rate pour tous », assure son con­frère Fer­hat çak­mak. La plate­forme a pub­lié un com­mu­niqué pour soutenir la tenue du référen­dum au Kur­dis­tan irakien « avec beau­coup de « mais » car on ne croit pas que le gou­verne­ment qui y sera établi sera très démoc­ra­tique, le pou­voir y est déjà monop­o­lisé par de grandes familles et non pas dans l’intérêt général », pour­suit-il. Il assure que les kur­des de Turquie, eux, sont tou­jours en faveur d’une « autonomie démocratique ».

« Il y a une dif­férence idéologique très forte entre les deux visions poli­tiques des Kur­des en Turquie et en Irak », détaille Clé­mence Scal­bert-Yucel. « En Turquie, idéologique­ment on a dépassé le stade de l’indépendance et de l’État nation, des autonomies locales en réseau sont pro­posées sous forme de con­fédéra­tion au sein des régions kur­des de la Turquie et éventuelle­ment par-delà, avec une idée de décen­tral­i­sa­tion. Et ce, dans un sys­tème qui rejet­terait aus­si le sys­tème cap­i­tal­iste à la dif­férence du Kur­dis­tan irakien. »

Men­ace de représailles 

Tra­vailler sur la ques­tion kurde est devenu plus dif­fi­cile aus­si pour les organ­i­sa­tions turques. Tout se fait désor­mais dans la dis­cré­tion, souligne Gülseren Yoleri de l’association turque des droits de l’homme IDH qui dénonce des provo­ca­tions et humil­i­a­tions dans le sud-est. En plus des fer­me­tures de locaux, des activistes y seraient harcelés. « Le gros prob­lème c’est que quand vous met­tez tant de pres­sion sur la société civile kurde, que vous lui imposez le silence, elle peut se refer­mer sur elle-même et peut devenir plus con­ser­va­trice, sur la défen­sive, avec le risque qu’elle ne s’éloigne de l’idée de paix et de dia­logue », déplore-t-elle en dénonçant « un sen­ti­ment de rup­ture qui se creuse et men­ace le vivre ensemble. »

« Pen­dant le proces­sus de paix jusqu’à l’été 2015, la société civile kurde qui essayait de met­tre en rela­tion la cause kurde et le gou­verne­ment a eu une énorme mis­sion, aujourd’hui ils n’ont plus la pos­si­bil­ité de refor­muler la vie sociale et poli­tique car L’AKP est obsédé par le dossier kurde et la men­ace con­tre la turcité du nation­al­isme turc », estime Engin Sus­tam. Ce soci­o­logue kurde exilé en Europe craint une répres­sion poli­tique con­tre le Kur­dis­tan irakien et appréhende davan­tage de pres­sion en ter­ri­toire turc. Ankara a en effet mul­ti­plié les men­aces de rétor­sion, ren­for­cé ses con­trôles aux postes fron­tières, sus­pendu des vols et organ­isé des exer­ci­ces mil­i­aires con­joints avec Bag­dad depuis le référen­dum. Les deux alliés envis­agent égale­ment de coopér­er con­tre les mem­bres du PKK sur le sol irakien.

Le média kurde irakien Baas, implan­té à Istan­bul et Diyarbakir (sud-est) et financé par des entre­pris­es proches du KRG (gou­verne­ment région­al kurde de Mah­moud Barzani), lui n’a pas été touché mais ses jour­nal­istes sont sur le qui-vive. Botan Tahsin coor­di­na­teur, exhibe fière­ment son doigt mar­qué à l’encre, preuve qu’il a voté. Il veut croire que la Turquie aura trop à per­dre économique­ment si elle applique ces sanc­tions et prend les déc­la­ra­tions du chef de l’État comme des dis­cours à seule des­ti­na­tion de l’opinion publique turque. Il se plait même à espér­er que le KRG devi­enne un « para­pluie pour tous les Kur­des du monde qui leur per­me­tte de se sen­tir pro­tégés », tout en con­cé­dant que l’avenir des Kur­des irakiens, est lui aus­si aus­si très incertain.

Camille Lafrance pour 15–38 et Le Ravi

Photo de une JDG, drapeau flottant au Kurdistan irakien. 

Cet arti­cle a été pub­lié en parte­nar­i­at avec Le Ravi. Men­su­el d’enquête et de satire en PACA, Le Ravi organ­ise un Cous­cous Bang Bang pour con­solid­er ses finances et pou­voir pass­er l’hiver. On achète pas l’indépendance d’un jour­nal, mais on peut financer une infor­ma­tion libre, alors n’hésitez pas don­nez, abon­nez-vous, soutenez un média indépendant.

In this article

Le lion ailé de Saint-Marc en Vénétie et les tablettes en Lom­bardie sont les deux sym­bol­es des référen­dums qui ont eu lieu en Ital­ie du Nord dans la foulée de la Cat­a­logne. A Venise et dans le Nord-Est, c’est l’image de la tra­di­tion et de l’identité du dra­peau de la Sérénis­sime république qui est mise en avant, alors que Milan et le Nord-Ouest poussent plutôt vers un mod­èle idéal d’innovation et pro­posent aux électeurs un tout nou­veau – et très cher – sys­tème de vote élec­tron­ique. L’objectif com­mun reste l’autonomie à la sauce padane, en atten­dant une réforme ter­ri­to­ri­ale qui devrait pass­er par une réforme de la Con­sti­tu­tion italienne.

Organ­isé légale­ment, à la dif­férence de la Cat­a­logne, le résul­tat du scrutin qui s’est tenu en Vénétie est clair : sur les 57% des électeurs qui ont voté, 98% ont demandé plus d’autonomie à Rome. En Lom­bardie l’affluence a été plus faible (38%), mais le quo­rum n’était pas req­uis et les par­ti­sans d’un région­al­isme fort représen­tent plus de 95% des préférences exprimées.

ENTRE IDENTITARISME, POPULISME ET DÉMOCRATIE DIRECTE

« Il y a une tra­di­tion de dif­féren­ci­a­tion cul­turelle en Ital­ie du Nord par rap­port à d’autres régions, mais la seule expres­sion poli­tique indépen­dan­tiste, lim­itée à un par­ti et à une cer­taine péri­ode, n’est pas com­pa­ra­ble à la Cat­a­logne ou à l’Écosse, où il y a une série de mou­ve­ments de longue durée pro­fondé­ment enrac­inés dans la société », pré­cise Francesco Nicoli, écon­o­miste poli­tique à l’Université d’Amsterdam. « En Cat­a­logne, une plu­ral­ité de par­tis représen­tent la pen­sée indépen­dan­tiste. Dans le cas de la Lom­bardie, avant la Ligue du Nord (par­ti pop­uliste séparatiste et con­ver­ti au fédéral­isme et à l’autonomisme, NDLR) la tra­di­tion séces­sion­niste n’existait pas. En Vénétie le sens d’autonomie est plus aigu et lié à des raisons his­toriques. Les résul­tats des référen­dums le mon­trent claire­ment », pré­cise l’économiste.

Oubli­er l’idée d’une Padanie indépen­dante. Dans cette région légendaire de l’Italie septen­tri­onale créée poli­tique­ment par les lead­ers séces­sion­nistes dans les années 1990, les prési­dents des régions Lom­bardie et Vénétie, Rober­to Maroni et Luca Zaia, deux per­son­nal­ités de la Ligue du Nord, se sont faits porte-parole d’un besoin trans­ver­sal des citoyens. L’ancien slo­gan « Rome, la voleuse » a été rem­placé à Venise par le plus local « Paroni a casa nos­tra », « A nous d’être patrons, chez nous », en patois véni­tien. Une for­mule à suc­cès pro­posée par Luca Zaia, qui a rassem­blé le plus de suf­frages. D’après Lau­ra Pup­pa­to, séna­trice véni­ti­enne du Par­ti démoc­rate (prin­ci­pal par­ti de cen­tre-gauche ital­ien), c’est la pro­pa­gande qui explique le résul­tat dif­férent : « depuis 2010, Luca Zaia a aug­men­té les dépens­es en com­mu­ni­ca­tion dans le bud­get de la Région avec une insis­tance à la lim­ite de l’obsession pour le véni­tien (langue régionale) et le dra­peau. Il a voulu con­solid­er l’idée que le peu­ple véni­tien est qual­i­ta­tive­ment meilleur que le peu­ple ital­ien, en cachant les prob­lèmes réels et les inef­fi­cac­ités du gou­verne­ment région­al de la Ligue du Nord. Cette recherche d’un enne­mi externe a fait pass­er le mes­sage que nous vivri­ons mieux en autosuffisance ».

Ques­tion posée lors du référen­dum en Vénétie “Veux-tu que davan­tage de formes et de con­di­tions par­ti­c­ulières d’autonomie soient attribuées à la Vénétie?” (Sil­via Ricciardi)

Cepen­dant, les référen­dums n’ont pu compter seule­ment sur l’appui des électeurs de la Ligue du Nord. Les sen­si­bil­ités poli­tiques en faveur de plus d’autonomie se sont appuyées sur des représen­tants engagés de tous les bor­ds allant du cen­tre-gauche jusqu’à l’extrême droite. La séna­trice du Par­ti démoc­rate Simon­et­ta Rubi­na­to a mené sa cam­pagne en faveur de l’autonomie avec son hash­tag #spal­latavene­ta, #coup d’épaule véni­tien. Le Mou­ve­ment 5 étoiles, M5S, ni de droite ni de gauche, est une for­ma­tion pop­uliste, anti-estab­lish­ment, actuelle­ment pre­mier par­ti d’Italie dans les sondages. Depuis sa nais­sance en 2009, il est en pre­mière ligne pour défendre la démoc­ra­tie directe. Ses dirigeants s’inspirent des idées de gauche comme de droite pour touch­er les électeurs déçus des par­tis poli­tiques tra­di­tion­nels. Ste­fano Buffag­ni, élu du con­seil région­al de la Lom­bardie du M5S, a mené une cam­pagne pour l’autonomie de Milan et s’avoue con­va­in­cu qu’il n’existe pas d’autre choix car la volon­té poli­tique de Rome manque com­plète­ment : « Un vote au Par­lement a été ten­té sans aucun résul­tat. Quand tu donnes la pos­si­bil­ité aux citoyens de s’exprimer, cela per­met de met­tre vrai­ment la ques­tion sur le tapis. Et la déci­sion du gou­verne­ment d’ouvrir des négo­ci­a­tions est arrivée immé­di­ate­ment après le référen­dum. Si l’affluence avait été plus faible, on n’aurait pas pu démon­tr­er que ce sujet tient au cœur des citoyens. En tout cas, le référen­dum est un instru­ment de participation ».

Mais cet instru­ment de par­tic­i­pa­tion à la vie poli­tique, n’est pas gra­tu­it : les coûts des scruti­ns se sont élevés à 50 mil­lions d’euros en Lom­bardie, où pour la pre­mière fois dans l’histoire de l’Italie le vote par tablette était expéri­men­té, et à 14 mil­lions d’euros en Vénétie selon la plus tra­di­tion­nelle et sobre méth­ode du papi­er et du cray­on. La région Émi­lie-Romagne aurait pour­tant pu don­ner l’exemple : des dis­cus­sions sur l’autonomie avec Rome ont été abor­dées sans dépens­es ni scrutin et sont main­tenant en cours. La déci­sion d’organiser un référen­dum quelques mois avant la fin de la lég­is­la­ture paraît sin­gulière : « Le prési­dent de la région Vénétie a décidé d’activer une con­sul­ta­tion dans la phase pré-élec­torale. Son but n’est pas l’autonomie prévue dans la Con­sti­tu­tion, mais plutôt une autonomie à statut spé­cial », sou­tient la séna­trice Lau­ra Puppato.

LA QUESTION OUVERTE DE LA REFORME CONSTITUTIONNELLE 

Au-delà de la Ligue du Nord et des forces poli­tiques pro ou con­tre les ref­er­en­dums, la ques­tion de l’autonomie est liée en Ital­ie à une réforme struc­turelle pro­cras­tinée depuis longtemps. Après le oui des peu­ples de Vénétie et Lom­bardie, rien n’a con­crète­ment changé sauf la posi­tion de force des prési­dents des deux régions et l’obligation du gou­verne­ment de Rome de prévoir à son agen­da poli­tique la ques­tion de la décen­tral­i­sa­tion et de la révi­sion de la Constitution.

Un effort dans ce sens a été fait par le Par­ti démoc­rate avec la réforme Boschi, refusée par l’électorat. Le 4 décem­bre 2016, les ital­iens ont en effet voté lors d’un autre référen­dum. Il s’agissait cette fois d’un change­ment glob­al dans les vingt régions. Ce moment a con­sti­tué le prin­ci­pal échec poli­tique de Mat­teo Ren­zi, le prési­dent du Con­seil qui a démis­sion­né après avoir misé toute sa crédi­bil­ité poli­tique sur cette réforme. Sur les 65% d’électeurs votants, seuls 40% étaient favor­ables à la réforme pro­posée par le centre-gauche.

« La réforme de 2016 prévoy­ait dif­férentes formes d’autonomie et une Cham­bre du Par­lement dédiée aux Régions. Ces idées ont été bête­ment rejetées pour con­tr­er Mat­teo Ren­zi », affirme la séna­trice Lau­ra Pup­pa­to. « La réforme con­sti­tu­tion­nelle de 2001 était déjà utile, mais avec des lacunes sur la divi­sion des com­pé­tences entre États et Régions. Les deux derniers référen­dums ont pro­duit un résul­tat à l’opposé de ce qui était atten­du. Cela aurait pu être autrement si les électeurs avaient été infor­més et rationnels, ils auraient alors voté OUI au référen­dum sur la réforme con­sti­tu­tion­nelle en 2016 et NON au référen­dum sur l’autonomie en 2017 », pré­cise la poli­tique de Vénétie.
Mais si les dif­férentes forces poli­tiques sont toutes con­va­in­cues de l’exigence d’une réforme ter­ri­to­ri­ale glob­ale qui devrait met­tre en ordre les com­pé­tences entre le pou­voir cen­tral et les régions, c’est le rôle de l’État et le degré de décen­tral­i­sa­tion qui change selon les par­tis. « Dans les ter­ri­toires avec des exi­gences dif­férentes, la voix des électeurs a per­mis de don­ner une recon­nais­sance à une exi­gence que la poli­tique de Rome n’avait pas com­pris : celle de déléguer plus de ressources aux ter­ri­toires » affirme Ste­fano Buffagni.

Cette ten­ta­tive de résoudre un prob­lème nation­al par le biais des régions économique­ment plus fortes ne per­met pas de régler le vrai prob­lème. Si la France est arrivée en 2015 à réduire les régions de 22 à 13, de l’autre côté des Alpes ce besoin inachevé risque d’augmenter le décalage entre Nord et Sud de l’Italie. Lom­bardie et Vénétie con­stituent la loco­mo­tive ital­i­enne, avec des PIB régionaux alignés sur l’Allemagne plus que sur le sud du Pays (respec­tive­ment 36 600 euros par habi­tant en Lom­bardie et 31 600 euros en Vénétie, con­tre 17 100 en Cal­abre ou 17 600 en Sicile). Avec les derniers référen­dums, le risque de déraille­ment de la voie romaine, pour­rait affaib­lir les liens soci­aux et sol­idaires et créer un effet cen­trifuge. Mais l’argent ne fait pas le bon­heur, sans l’autonomie.

Photos et texte Silvia Ricciardi

Francesco Nicoli est chercheur en économie poli­tique et gou­ver­nance transna­tionale à ACCESS Europe et maître de con­férence à l’Université d’Amsterdam. Il a obtenu son doc­tor­at à l’Université de Tren­to et il a été chercheur invité au Cen­tre for Euro­pean Pol­i­cy Stud­ies (CEPS) de Brux­elles et à la Her­tie School of Gov­er­nance de Berlin. Ses prin­ci­paux travaux por­tent sur l’intégration fis­cal européenne, l’économie et la crise de la zone euro, le développe­ment de l’euroscepticisme et l’européanisation des identités.
Il a été assis­tant de recherche au think tanks brux­el­lois Bruegel et Euro­pean Pol­i­cy Centre.

Pub­li­ca­tions :

Demo­c­ra­t­ic legit­i­ma­cy in the era of fis­cal integration :
http://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/07036337.2017.1298591

Hard-line Euroscep­ti­cism and the Euro­cri­sis : evi­dence from a pan­el study of 108 elec­tions across Europe : http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/jcms.12463/abstract

La liste com­plète des pub­li­ca­tions : https://francesconicoli.wordpress.com/2015/06/19/publications/

In this article

Syrie, bien­tôt sept années de guerre, une cou­ver­ture médi­a­tique très lim­itée, réduite à com­menter seule­ment les grandes batailles et l’aspect géopoli­tique du con­flit. Mais à l’intérieur, ce qui fait encore bat­tre le cœur de la Syrie ce sont les Syriens, env­i­ron 17 mil­lions. Selon les régions, ils vivent dif­fi­cile­ment et sur­vivent pour ceux qui font face aux sièges, aux pertes et aux destruc­tions quotidiennes.

Le livre SOURYA (que vous pou­vez com­man­der ICI) leur rend hom­mage, 27 Syriens et Syri­ennes devenus pho­tographes indépen­dants, ont tra­vail­lé durant ces six dernières années à ren­dre compte de la vie des civils. Ils nous dévoilent aujourd’hui leurs clichés dans ce livre, véri­ta­ble tra­vail de mémoire. Des images qui en dis­ent long sur ce que vivent et peu­vent vivre les civils qui subis­sent les nom­breux con­flits de ce monde.

Soutenus par l’association syri­enne des médias libres, ASML/Syria et par l’agence de presse indépen­dante syri­enne SMART News Agency, ils ont été for­més et équipés à l’intérieur du pays.
La jour­nal­iste et écrivaine syri­enne Samar Yazbek en exil depuis 2011, et auteure de l’ouvrage « Les portes du néant », a rédigé la pré­face de SOURYA avec cette envie de trans­met­tre la réal­ité du ter­rain. En voici un extrait :

« L’ouvrage Sourya pro­pose une vision humaine des Syriens à tra­vers un angle inédit, en trai­tant les aspects de leur vie, de leur human­ité, de leur nature. De la souf­france, le livre mon­tre les sym­bol­es ; de la douleur, les con­tours. Il présente les gens comme des enfants de leur envi­ron­nement, mais ne se con­tente pas de cela. Au fil des images, le livre donne à voir la vie de per­son­nes au cœur de la guerre.

Les pho­tos con­sacrées à la révo­lu­tion et à la guerre décrivent les con­di­tions dans lesquelles com­bat­tent des batail­lons mil­i­taires. Jamais cepen­dant, ces hommes ne sont présen­tés comme de forts héroïques guer­ri­ers, ni comme des ter­ror­istes, ni comme des révo­lu­tion­naires. Ils sont présen­tés à hau­teur d’homme, et l’on voit leur fatigue, leur peur, leur inquié­tude, leur tra­vail, leurs mou­ve­ments quo­ti­di­ens. Ils sont des enfants de la vie, faibles et apeurés.

Ensuite nous parvi­en­nent les vis­ages des hommes, les yeux tournés vers le ciel, atten­dant la chute des obus. C’est là le trait prin­ci­pal qui unit les Syriens des régions désertées par al-Assad. Le plus remar­quable par­mi ces images est l’évidente sol­i­dar­ité des gens pour se sauver mutuelle­ment. La sit­u­a­tion dif­fère avec les pho­tos con­sacrées au déplace­ment, qui nous met­tent face à l’assujettissement de l’homme. Tous ces gens qui quit­tent leur terre, leur mai­son, ces enfants, ces femmes, ces vieil­lards qui pren­nent la route pour l’inconnu, les camps, le désert.

Les pho­togra­phies de Sourya com­posent une éton­nante mosaïque sur la nature de la résis­tance à pour­suiv­re la vie, quand il n’y a ni eau, ni élec­tric­ité, ni car­bu­rant, ni voiture et que les bom­barde­ments sont incessants.

C’est là que la force de la vie élève l’image de la vic­time et en fait une incar­na­tion de la résis­tance pour rester vivant. En vérité, cela n’a pas d’équivalent avec l’image des Syriens dans leur guerre trag­ique que véhicu­lent les médias, et c’est sans doute ce qui dis­tingue ces photos. »

Interview avec Radwan el-Homsi, journaliste, photographe syrien 

Tra­duc­tion :

Ques­tion du jour­nal­iste de l’agence SMART News : Pou­vez-vous vous présenter ?

Rad­wan al-Hom­si : Je suis pho­to-jour­nal­iste. Je tra­vaille dans le nord de la Syrie. Mon expéri­ence a com­mencé avec le début des mou­ve­ments révo­lu­tion­naires con­tre le régime Assad. C’est une expéri­ence de 6 ans uniquement.

Jour­nal­iste : Com­ment êtes-vous devenu photo-journaliste ?
Rad­wan al-Hom­si : J’ai com­mencé dès que les mou­ve­ments civils révo­lu­tion­naires con­tre al-Assad ont com­mencé en tant que cam­era­man, avec des agences de news et aus­si en tant que pho­tographe pour ces agences.

Jour­nal­iste : Avez-vous peur à cause de ce travail ?
Rad­wan al-Hom­si : Le dan­ger est per­ma­nent parce que nous con­damnons le régime pour ses crimes con­tre la révo­lu­tion pop­u­laire qui s’est for­mée con­tre lui.

Jour­nal­iste : Quels sont les dan­gers quo­ti­di­ens aux­quels vous faites face ?
Rad­wan al-Hom­si : Hon­nête­ment, les dan­gers sont là à cause des bom­barde­ments et à cause des men­aces du régime de nous tuer ou de nous faire kid­nap­per, soit par lui soit par les mil­ices qui sont restées dans les zones libérées.

Jour­nal­iste : Les men­aces sont-elles directes ? Qui vous menace ?
Rad­wan al-Hom­si : La révo­lu­tion a com­mencé il y a 6 ans. Chaque mot con­tre n’importe quelle brigade, même si tu dis la vérité, te met en dan­ger. Quand vous dites la vérité d’une manière con­tin­ue alors vous êtes en dan­ger. Et surtout main­tenant où nous sommes dans une péri­ode où la sit­u­a­tion est rel­a­tive­ment calme au niveau des bom­barde­ments, alors à n’importe quel moment vous pou­vez être tué ou kidnappé.

Jour­nal­iste : Avez-vous été blessé durant vos reportages ?
Rad­wan al-Hom­si : J’ai été blessé plusieurs fois, à Homs, dans les zones côtières et à Idlib. La dernière était la plus dan­gereuse. C’était pen­dant l’attaque con­tre le « camp mas­tou­mi » où je fil­mais avec une brigade de l’opposition. J’ai pris une balle dans le genoux et à cause de ça j’ai eu des nerfs coupés et je me suis fait soigner.

Jour­nal­iste : Pou­vez-vous nous décrire ce moment ?
Rad­wan al-Hom­si : C’est quelque chose, com­ment puis-je dire… c’est très triste. A cause de ça je me suis fait trans­fér­er en Turquie où j’ai été soigné pen­dant un an et demi. J’ai passé une année en Turquie pen­dant laque­lle j’allais et venais de la Turquie à la Syrie pour être soigné. A cause de cet inci­dent, j’ai dévelop­pée une mal­adie très grave, et main­tenant je suis dans une péri­ode de soin con­tin­ue qui n’est pas encore terminée.

Jour­nal­iste : Quelle est votre sit­u­a­tion médicale ?
Rad­wan al-Hom­si : J’espère (inshal­la) le bien. J’ai beau­coup d’espoir. Il me reste une seule opéra­tion, bientôt.

Jour­nal­iste : Je l’espère aus­si pour vous. Con­nais­sez-vous des jour­nal­istes qui ont été tués ?
Rad­wan al-Hom­si : Oui, j’ai men­tion­né leurs noms dans les médias.

Jour­nal­iste : Pourquoi con­tin­uez-vous à faire ce tra­vail dangereux ?
Rad­wan al-Hom­si : Pour trans­met­tre le mes­sage de la souf­france de notre peu­ple… les crimes et la tyran­nie du régime al-Assad et ceux qui sont de son coté quand ils tuent les inno­cents dans leurs lieux de vie.

Jour­nal­iste : Que voulez-vous mon­tr­er quand vous prenez une photo ?
Rad­wan al-Hom­si : Je veux délivr­er un mes­sage à tout le monde : que nous sommes un peu­ple qui est sor­ti dans la rue con­tre ce régime, ce régime Assad… hon­nête­ment les pays qui sont ses alliés sont aus­si coupables dans ces crimes con­tre le peu­ple syrien… la Russie et autre… une de mes images mon­tre des raids aériens russes.

Jour­nal­iste : Qu’espérez-vous avec cette photo ?
Rad­wan al-Hom­si : Con­damn­er les crimes du régime et de ceux qui sont de son coté… et cela con­cerne tous les pays.

Rad­wan el-Hom­si est né à Homs en 1990. Comme beau­coup, Rad­wan n’était pas prédes­tiné aux reportages de ter­rain : il avait com­mencé des études de pre­mier cycle en édu­ca­tion physique avant le début de la guerre qui l’oblige à repenser ses pro­jets. Rad­wan a col­laboré pen­dant cinq ans avec Sham News Net­work et SMART News Agency. Il est main­tenant basé à Idlib, où il con­tin­ue à pro­duire du con­tenu qui aide à mieux cern­er les réal­ités du quo­ti­di­en de la guerre.

Deux de ses clichés ont été pub­liés dans le livre SOURYA.

Extraits du livre

Des mem­bres des Défense Civile Syri­enne (“Casques Blancs”) éteignant un feu causé par les bombes à frag­men­ta­tion russ­es sur un marché de car­bu­rant à Maarat al-Naasan @Radwan el-Hom­si, Gou­ver­norat d’Idlib, 14 décem­bre 2015.

La Défense Civile Syri­enne créée en 2013 est con­sti­tuée de 3000 volon­taires qui sont les pre­miers à inter­venir après une attaque, por­tant sec­ours et offrant les pre­miers soins aux victimes.

Des hommes chas­sent le canard à Siha, près de l’aéroport mil­i­taire d’Abu al-Duhur @Radwan al-Hom­si, gou­ver­norat d’Idlib, 10 jan­vi­er 2017

De jeunes hommes organ­isent des voy­ages annuels pour chas­s­er dans les lacs et les réserves naturelles, comme une échap­pa­toire aux dif­fi­cultés de la guerre.

Les deux pho­tos ci-après ont été pris­es par la pho­tographe syri­enne Judi Kaya qui présente des clichés sur le tra­vail des enfants syriens dans la province d’al-Hasakah (nord-est).

Judi Kaya est née en 1992 dans la ville de Amu­da au nord-est du pays (Gou­ver­norat d’al-Hasakah). En tant que jeune Syri­enne témoin des débuts de la guerre, elle a choisi de s’engager pour ren­dre compte du con­flit avec les moyens et out­ils disponibles. Elle s’est for­mée en tra­vail­lant comme reporter pour SMART News Agency de 2015 jusqu’en 2017.

Enfants tra­vail­lant dans une man­u­fac­ture de chaus­sures dans la ville de Qamishili. @Judi Kaya, Gou­ver­norat d’al-Hasakah, 9 avril 2017.

Le taux de sco­lar­i­sa­tion de base en Syrie est passé de près de 100% à une moyenne de 50%. Dans cer­taines zones où les affron­te­ments se sont inscrits dans la durée, comme à Alep, ce taux est plutôt proche de 6%.” (Save the Chil­dren, 2015)

Muham­mad est un enfant déplacé orig­i­naire d’Alep. Après avoir été dés­co­lar­isé pen­dant deux ans, il étudie le matin avant d’aller tra­vailler @Judi Kaya, Gou­ver­norat d’al-Hasakah, 9 avril 2017

Dans un envi­ron­nement où le sys­tème édu­catif est forte­ment détéri­oré, la famille encour­age sou­vent les enfants à tra­vailler. Quant à l’employeur de Muham­mad, il pré­tend que les enfants appren­nent la pro­fes­sion, ce qui les aidera plus tard à ouvrir leur pro­pre bou­tique. (SMART News Agency)

ITW avec Judi Kaya (à venir)

Présen­ta­tion d’ASML/Syria :

Mise en place par des Syriens pour les Syriens, ASML/Syria est une asso­ci­a­tion fran­co-syri­enne née en 2011 qui sou­tient le développe­ment de médias indépen­dants en Syrie. Elle développe des solu­tions médias inno­vantes à la réal­ité human­i­taire et sociale du con­flit. Déter­minée à atténuer les souf­frances actuelles de la pop­u­la­tion, cette asso­ci­a­tion de loi 1901 oeu­vre à bâtir les fonde­ments plu­ral­istes d’un avenir paci­fique et démocratique.
https://asmlsyria.com/

Présen­ta­tion de SMART News Agency :

SMART News Agency est une agence de presse syri­enne indépen­dante créée en 2013 qui s’appuie sur un réseau de 40 cor­re­spon­dants et four­nit des infor­ma­tions fiables aux médias nationaux et inter­na­tionaux. Son réseau de cor­re­spon­dants, issu de la société civile est répar­ti sur l’ensemble du ter­ri­toire syrien et dans les pays voisins, il per­met d’informer les pop­u­la­tions locales et les médias inter­na­tionaux avec des infor­ma­tions de ter­rain objec­tives et vérifiées.
https://smartnews-agency.com/

La total­ité des ventes de cet ouvrage per­me­t­tra de soutenir ASML/Syria dans ses mis­sions de défense du jour­nal­isme syrien indépen­dant. EN VENTE ICI : https://asmlsyria.com/product/sourya-photo-album/

Aide en Syrie

Le Col­lec­tif de Développe­ment et Sec­ours Syrien, CODSSY, siège à Paris, il rassem­ble des asso­ci­a­tions syri­ennes et fran­co-syri­ennes qui vien­nent en aide aux Syriens en Syrie et dans les pays d’accueil : http://codssy.org/language/fr/

CAMPAGNE AIDE ALIMENTAIRE :
CODSSY vient de lancer une cam­pagne pour fournir 150 paniers ali­men­taires dans la Ghou­ta ori­en­tale (ban­lieue de Damas), pour des familles qui ont des enfants souf­frants de mal­nu­tri­tion chronique : http://codssy.org/ghouta/

In this article

« Unie dans la diver­sité » est, pour le “pro­to-peu­ple” européen, l’équivalent du « Lib­erté, égal­ité, fra­ter­nité » français. L’Union Européenne a adop­té offi­cielle­ment cette devise en l’an 2000. Mais aujourd’hui, soix­ante ans après la sig­na­ture des traités de Rome qui con­stituent la fon­da­tion de l’Europe mod­erne, on pour­rait plutôt rem­plac­er par « Désunie dans la paix ».

Du chau­dron bouil­lon­nant des autonomismes, indépen­dan­tismes et région­al­ismes, de ces dernières années naît une Europe beau­coup plus mul­ti­forme que celle dess­inée par les Nations. Avec une accéléra­tion à coups de référen­dums : de l’Écosse à la Cat­a­logne, de la Lom­bardie à la Vénétie, les peu­ples européens récla­ment un rôle de pro­tag­o­nistes, qui oscille entre la mytholo­gie autar­cique et une Europe con­juguée au passé simple.

Paix européenne : le cré­pus­cule de l’État-nation ?

« Nous vivons un proces­sus de décon­struc­tion par le bas de l’État-nation » remar­que Francesco Nicoli, maître de con­férences et chercheur à l’Université d’Amsterdam. « La Nation est un sys­tème poli­tique pré­cis né dans un moment his­torique pré­cis pour des raisons d’efficacité ».
Selon le chercheur, la fic­tion nationale a été créée par des pro­jets poli­tiques cen­tral­istes avec le but d’étendre le pou­voir poli­tique. « Le cas français est le plus évi­dent : il s’agissait d’un pro­jet à la fois mil­i­taire, lin­guis­tique, lit­téraire, religieux pour fonder la Nation, qui s’est appuyée sur l’hégémonie interne du ter­ri­toire, et externe, à tra­vers des nou­velles jus­ti­fi­ca­tions pour induire les mass­es à se met­tre au ser­vice du sou­verain. Si avant c’était au cheva­lier d’aller se faire tuer pour un lien de loy­auté envers le sou­verain, tout change quand c’est le paysan qui veut défendre la Nation et s’enrôle en risquant sa vie pour elle : à par­tir de ce moment-là, les guer­res entre États devi­en­nent des con­flits entre Nations. Et la Nation est le con­teneur de ce con­flit » explique-t-il.
C’est seule­ment après des siè­cles de nation­al­isme et d’antagonismes inter-éta­tiques qu’un OPNI, un « Objet poli­tique non iden­ti­fié » ─ selon la célèbre for­mule de Jacques Delors ─, appa­raît sur scène. L’OPNI en ques­tion est l’UE. « L’Union européenne a con­tribué de manière sub­stantielle à enlever l’aspect vio­lent de la com­péti­tion entre les États. Par con­séquent, l’équivalence entre pou­voir poli­tique et élé­ment iden­ti­taire et cul­turel, c’est-à-dire la Nation, dis­paraît : ce qui était effi­cace avant ne l’est plus » pour­suit Nicoli. « L’idée de la paix déracine la rai­son à l’origine des États-nation ».

Ani­ma­tions à Mar­seille à l’occasion de l’anniversaire de la déc­la­ra­tion de Schu­man, texte fon­da­teur de la con­struc­tion européenne @Silvia Ricciardi

Entre Europe-Arle­quin et fédéral­isme made in USA

Dans ce cadre, les reven­di­ca­tions internes aux États trou­vent une nou­velle force, et l’espoir d’une recon­nais­sance qui passe par Brux­elles se répand. Romano Pro­di, ancien prési­dent de la Com­mis­sion européenne, a récem­ment déclaré : « Le Vieux Con­ti­nent main­tenant doit se deman­der s’il veut con­stituer une Union de 27 États ou de 95 Régions ».
Pour­tant, à l’origine, la place des régions dans l’UE était bien lim­itée, au regard d’un com­pro­mis his­torique. « Pen­dant les négo­ci­a­tions du Traité de Rome, qui intro­dui­sait l’objectif de réduire les dis­par­ités régionales, l’Italie a demandé cette con­ces­sion en con­trepar­tie à l’ouverture de ses fron­tières au marché com­mun. L’Allemagne a accep­té cet instru­ment, à con­di­tion de le cir­con­scrire aux régions les plus pau­vres, pour ne pas favoris­er les entre­pris­es du Nord de l’Italie au milieu du boom économique » sou­tient Francesco Nicoli. Cet arrange­ment a don­né lieu, au fil des années et des élar­gisse­ments européens, à plusieurs fonds pour la con­ver­gence économique à tra­vers des instru­ments de développe­ment régionaux des ter­ri­toires défa­vorisés. Mais d’après le chercheur, c’est grâce à l’intuition de Jacques Delors que les régions devi­en­nent vrai­ment cen­trales dans le proces­sus d’intégration : « pour affaib­lir l’État-nation le lead­er­ship européen pro­pose, dans les années 1980 et 1990, des mécan­ismes d’empowerment des régions : les fonds struc­turels, le Comité européen des Régions, la coopéra­tion trans­frontal­ière et inter­ré­gionale, les macro-régions ». Cepen­dant, ce proces­sus de développe­ment des régions reste géré par les États, qui con­stru­isent un cadre où nais­sent des nou­velles régions, plus fonc­tion­nelles que politiques.
Actuelle­ment, les graines auton­o­mistes, enter­rées par les Nations de l’Europe entière, poussent vite. De l’Écosse à la Cat­a­logne et la Vénétie, en pas­sant par la Corse et la Lom­bardie, les ter­ri­toires, les com­mu­nautés et les class­es dirigeantes qui imag­i­nent une Europe fédérale, où les régions auraient leur place à la même table que les États, se mul­ti­plient et se ressem­blent. Ce mod­èle fédéral­iste made in USA, est aujourd’hui inac­t­if. Les États mem­bres de l’UE con­sacrent seule­ment 1% de leur PIB à ce bud­get prévu pour met­tre en place les poli­tiques com­munes, quand les États fédéraux améri­cains y con­sacrent 20%, sans compter les déci­sions clés pris­es trop sou­vent à l’unanimité et une union moné­taire men­acée par les divi­sions Nord-Sud, qui font de l’UE un géant paralysé.

Cred­it carte : Alliance Libre Européenne. http://www.e-f-a.org/whos-who/member-parties/

Il suf­fit de jeter un œil sur cette carte, qui pré­conise une Europe déguisée tel un Arle­quin, pour com­pren­dre que l’âge de glace n’est pas pour main­tenant sur le Vieux Con­ti­nent. Cette carte vient du site de l’Alliance libre européenne (ALE), « une organ­i­sa­tion qui rassem­ble 45 par­tis nation­al­istes pro­gres­sistes, région­al­istes et auton­o­mistes dans toute l’Union européenne, représen­tant les Nations sans État, les régions et les minorités tra­di­tion­nelles en Europe », peut-on lire dans leur présen­ta­tion. Le droit à l’autodétermination et la décen­tral­i­sa­tion des pou­voirs sont les pier­res angu­laires de ce groupe poli­tique. Née en 1981, il est devenu un par­ti paneu­ropéen recon­nu par le Par­lement de Stras­bourg en 2004, l’ALE affirme défendre « l’Europe des peu­ples ». Ils comptent 12 députés sur les 750 actuelle­ment présents dans l’hémicycle de l’UE et man­datés jusqu’en 2019. Mais ils sont à l’origine de reven­di­ca­tions bien plus pro­fondes. Dans la plu­part des régions, ils sont perçus comme une étrange minorité. Mais après les derniers référen­dums et les élec­tions cors­es, ils sug­gèrent de pren­dre au sérieux les peu­ples qui se sen­tent aban­don­nés par les États, autant que les com­mu­nautés les plus rich­es qui ne veu­lent plus pay­er le prix des inef­fi­cac­ités centralisées.

Et si autodéter­mi­na­tion rimait avec décentralisation ?

Europe, États, régions. C’est sur le renou­velle­ment de la répar­ti­tion des com­pé­tences entre ces sujets insti­tu­tion­nels que se joue la poli­tique du Vieux Con­ti­nent ces dernières années. « Les pou­voirs locaux ont l’avantage d’être plus proches du citoyen, mais le sen­ti­ment d’appartenance, étant don­né que nos fron­tières n’ont pas été démar­quées par défaut, reste fort. « Je me sens européenne, bien sûr, mais en même temps très ital­i­enne », affirme la séna­trice véni­ti­enne Lau­ra Pup­pa­to (Par­ti démoc­rate, le Par­ti Social­iste d’Italie). « J’envisage des États avec des pou­voirs réduits par rap­port aux régions, mais plus encore par rap­port à l’Europe. Je suis pour une fis­cal­ité et une défense com­munes, et surtout pour un État social européen » poursuit-elle.
Cette vision, qui doit se con­fron­ter aux nation­al­ismes crois­sants et s’appuie sur l’idée de trans­fér­er les com­pé­tences et les ressources d’un côté vers l’Union européenne, de l’autre vers les régions, est très dif­fi­cile à met­tre en place, notam­ment face à la mon­tée de par­tis qui sou­ti­en­nent un retour à l’État-Nation cen­tral­iste. Francesco Nicoli en est con­va­in­cu : « Aujourd’hui les prin­ci­paux obsta­cles à la con­struc­tion européenne ne sont pas les besoins fonc­tion­nels. La néces­sité d’un bud­get européen démoc­ra­tique­ment légitimé et d’une défense com­mune face aux men­aces externes ne sont pas remis en cause. Le vrai prob­lème reste la con­struc­tion de ces instru­ments qui ont une énorme com­posante de redis­tri­b­u­tion et touchent les “core State pow­ers” (pou­voirs fon­da­men­taux de l’État). La mon­naie com­mune a pris 30 ans pour y arriv­er. La défense, la tax­a­tion, la représen­ta­tiv­ité démoc­ra­tique ne peu­vent pas compter sur une iden­tité européenne forte et restent donc ancrées au niveau où l’identité et le sys­tème poli­tique se côtoient ». Il s’agit, selon le chercheur, de com­pé­tences qui auraient besoin d’un lien de sol­i­dar­ité col­lec­tive inex­is­tant actuelle­ment entre les Européens. « La sol­i­dar­ité col­lec­tive suit les liens iden­ti­taires ». Mais si la région décon­stru­it l’identité nationale et les peu­ples remet­tent de plus en plus en cause la fis­cal­ité au niveau éta­tique, ça ne sig­ni­fie pas pour autant qu’ils pensent à l’Europe. « Il y a cette idée dif­fusée de rap­procher les ressources aux ter­ri­toires : une poli­tique plus proche des citoyens qui per­me­t­trait d’avoir de meilleures répons­es de la part du monde poli­tique. Il ne s’agit pas d’euroscepticisme », explique Ste­fano Buffag­ni, élu du con­seil région­al de la Lom­bardie (Mou­ve­ment 5 étoiles). « L’Europe est perçue comme un prob­lème puisqu’elle établit une sta­bil­ité poli­tique et de non-bel­ligérance, mais en même temps elle mon­tre qu’elle pri­orise le volet économique et financier plutôt que le côté humain et social. Les électeurs qui ont voté pour avoir plus d’autonomie en Vénétie et en Lom­bardie ne sont pas euroscep­tiques, mais ils représen­tent des sen­si­bil­ités dif­férentes qui parta­gent une demande de décen­tral­i­sa­tion des ressources ».

Silvia Ricciardi

Publications Francesco Nicoli

In this article

Le 14 octo­bre 2017, 161 par­tic­i­pants de cinq villes de Méditer­ranée ont pris la rue pour doc­u­menter 12 thèmes en 12 heures. Grâce à un col­lec­tif d’organisateurs asso­ci­at­ifs, nous avons rassem­blé 1858 pho­tos cap­turées durant un jour dans la région méditerranéenne.

Les par­tic­i­pants ont été mis au défi de pho­togra­phi­er les thèmes suiv­ants: la diver­sité, rompre le pain, les dif­fi­cultés, l’espoir, le point de ren­con­tre, le futur, le con­scient, le passé, le pro­tecteur, l’architecture fière, intem­porelle et tra­di­tion­nelle. Grâce à ces thèmes et à la nature simul­tanée du Pho­to Marathon, nous avons cher­ché à décou­vrir et ouvrir nos villes à tra­vers un ensem­ble var­ié de regards, et d’objectifs, cha­cun avec une per­spec­tive unique.

Une représen­ta­tion unique de la vie à tra­vers la Méditer­ranée, nous espérons que la présen­ta­tion brute et mélangée des archives, dépeignant la vie quo­ti­di­enne, les lieux et les vis­ages, don­nent à voir tant les liens com­muns, que les cul­tures et expéri­ences con­trastées qui enrichissent notre région et con­tribuent à définir une iden­tité méditerranéenne.

Les mem­bres du jury ont recher­ché la force de l’interprétation des thèmes et des séries racon­tant une his­toire de leur ville. Les par­tic­i­pants qui ont soumis une série com­plète de 12 pho­togra­phies ont été qual­i­fiés pour le proces­sus de sélec­tion du jury. Les mem­bres du jury ont sélec­tion­né chaque final­iste en fonc­tion de leur série com­plète et de qua­tre caté­gories : la valeur doc­u­men­taire et l’interprétation du thème, l’impression générale, la créa­tiv­ité et la qual­ité technique.

Une sélec­tion d’images gag­nantes de toutes les villes sera exposée au ZRC Atri­um à Ljubl­jana au début de 2018 et pub­liée dans Agen­da Cul­turel. D’autres récom­pens­es spé­ci­fiques à chaque ville organ­isatrice com­pren­nent une revue de port­fo­lio et une séance de coach­ing avec un mem­bre fon­da­teur du Beirut Cen­ter of Pho­tog­ra­phy (Bey­routh), une pub­li­ca­tion dans l’édition méditer­ranéenne du mag­a­zine Marie Claire (Mar­seille), un voy­age en Toscane avec Dig­i­tal Kam­era Foto Grad, et un ate­lier de pho­togra­phie avec l’agence Pal­la­dio (Ljub­jana), une ses­sion pour un ate­lier à Darat al Tasweer (Amman), une vis­ite d’une semaine de la région des Aurès en Algérie avec l’aimable autori­sa­tion de Tim­gad Voy­ages (Bat­na).

Les par­tic­i­pants de Bey­routh et Ljubl­jana ont la pos­si­bil­ité de pos­tuler pour une rési­dence lors d’un échange entre les deux villes. La rési­dence offre l’opportunité à deux par­tic­i­pants, l’un de Bey­routh et l’autre de Ljubl­jana, d’échanger leur place pen­dant deux à trois semaines pour pour­suiv­re un pro­jet de pho­togra­phie doc­u­men­taire et agir en tant qu’ambassadeurs pour le dia­logue inter­cul­turel. Les inscrip­tions seront bien­tôt ouvertes.

Les vain­queurs du Pho­to Marathon 2017

Majd Amma, Amman
Mad­jid Hamadouche, Batna
Myr­i­am Bou­los, Beyrouth
Krix Berber­ian, Ljubljana
Julie Gaz­zoti, Marseille

Les mem­bres du jury

In this article

Ne deman­dez pas tou­jours aux autres ce qu’ils peu­vent faire pour pro­téger la planète. Deman­dez-vous, cha­cun, ce que vous pou­vez faire au quo­ti­di­en pour pro­téger la planète. Soyez les acteurs de votre pro­pre des­tin ” a déclaré Nico­las Hulot lors du som­met pour le cli­mat qui s’est tenu à Paris le 12 décem­bre. Cette ren­con­tre visait à trou­ver des sources de finance­ment pour lut­ter con­tre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Dans le cadre du dossier sur les pol­lu­tions et les solu­tions en Méditer­ranée, 15–38 a inter­rogé le min­istère de la tran­si­tion écologique et sol­idaire de Nico­las Hulot. Chaque direc­tion nous a répon­du selon ses com­pé­tences et champs d’action.

15–38 : La lutte con­tre la pol­lu­tion de la Méditer­ranée fait-elle par­tie des pri­or­ités de votre min­istère ? De quelle manière ? (Réponse de la Direc­tion des affaires maritimes)

DAM : La Méditer­ranée est désor­mais la pri­or­ité de la France en matière de con­trôle des émis­sions atmo­sphériques de navires. Des pro­grès impor­tants ont été réal­isés ces dernières décen­nies pour réduire les émis­sions de pol­lu­ants dans les trans­ports (oxy­des de soufre, oxy­des d’azote et par­tic­ules fines). Des pro­grès ont aus­si été réal­isés dans le secteur mar­itime avec par exem­ple une lim­i­ta­tion pro­gres­sive du taux de soufre des car­bu­rants (3,5 % actuelle­ment) et une déci­sion à l’Organisation Mar­itime Inter­na­tionale (OMI), fin 2016, de baiss­er ce taux à 0,5 % en 2020, sur tous les océans du monde. De plus, des zones de con­trôle des émis­sions ren­for­cé (ECA) avec des règles plus exigeantes encore, ont déjà été mis­es en place via l’OMI par cer­tains groupes de pays riverains : Manche, Mer du nord et Bal­tique par exem­ple, dans lesquelles les navires doivent utilis­er un car­bu­rant avec un taux de 0,1 % de soufre seulement.

Par ailleurs, le min­istère de la tran­si­tion écologique et sol­idaire a mis en place, en France, des groupes de tra­vail sur les par­tic­ules fines qui asso­cient les arma­teurs, les motoristes, les spé­cial­istes de la qual­ité de l’air, les ports et les ONG, dont les pre­mières con­clu­sions sont atten­dues mi 2018. Il s’agira de dress­er un état des lieux en matière d’impact et de solu­tions tech­niques, des pré­con­i­sa­tions rel­a­tives à la con­nais­sance des émis­sions (mesure), la recherche et le développe­ment (démon­stra­teurs,…), la stan­dard­i­s­a­tion de la qual­ité des car­bu­rants, les actions inci­ta­tives (label « navire pro­pre », droits de port,…), et le portage inter­na­tion­al d’un pro­jet de régle­men­ta­tion au sein de l’OMI.

15–38 : La lutte con­tre la pol­lu­tion aux hydro­car­bu­res passe par une lég­is­la­tion com­mune con­tre les débal­lastages. Mal­gré la Con­ven­tion inter­na­tionale Mar­pol, il y a tou­jours l’équivalent d’un Eri­ka rejeté dans la Méditer­ranée. Com­ment mieux appli­quer la régle­men­ta­tion ? (Réponse de la Direc­tion des affaires maritimes)

DAM : Il con­vient de soulign­er que d’une manière générale, la grande majorité des pol­lu­tions par hydro­car­bu­re, 75 à 80 %, sont d’origine ter­restre. Les eaux con­ti­nen­tales sont en effet con­t­a­m­inées selon divers­es modal­ités : efflu­ents des indus­tries, des autres modes de trans­port, urbains etc. S’agissant des navires, la régle­men­ta­tion inter­na­tionale lim­ite de façon stricte les rejets d’hydrocarbures, par­ti­c­ulière­ment en Méditer­ranée. En effet, la Con­ven­tion inter­na­tionale pour la préven­tion de la pol­lu­tion- MARPOL désigne la Méditer­ranée comme « zone spé­ciale » : afin de tenir compte de la sit­u­a­tion écologique et des con­di­tions de traf­ic de cette mer, une régle­men­ta­tion plus con­traig­nante s’applique en matière de préven­tion de la pol­lu­tion par les hydro­car­bu­res. Les rejets provenant des cales machines doivent notam­ment être fil­trés pour que la teneur en hydro­car­bu­res ne dépasse pas 15 par­ties par mil­lion. A bord des navires-citernes (pétroliers), tout rejet de déchets provenant de la car­gai­son est interdit.

Sur ce sujet, retrou­vez l’article de 15–38 dans notre dossier pol­lu­tion : “Hydro­car­bu­res, l’équivalent d’un Eri­ka par semaine rejeté dans la mer

 

La mer Méditer­ranée est par­ti­c­ulière­ment vul­nérable à la pol­lu­tion dite «opéra­tionnelle», dégazage et débal­lastage, car elle con­cen­tre 25% du traf­ic mar­itime mon­di­al d’hydrocarbures. En théorie, ces pra­tiques sont inter­dites, mais les États peinent à faire appli­quer la régle­men­ta­tion. D’abord, les pays méditer­ranéens sont peu équipés en sta­tion de récep­tion de ces eaux de bal­last ou de fuel. Ensuite, lorsqu’une infrac­tion est com­mise, encore faut-il pou­voir la prou­ver pour faire con­damn­er les responsables.

DAM : Afin de mieux appli­quer la régle­men­ta­tion, la France s’appuie sur ses moyens pro­pres (marine nationale, douane, affaires mar­itimes) mais égale­ment sur un pro­gramme européen de sur­veil­lance par satel­lite des pol­lu­tions en mer, CleanSeaNet. Les États par­tic­i­pants, dont la France, reçoivent des clichés satel­li­taires de leurs eaux ter­ri­to­ri­ales et de leur zone économique exclu­sive. Les clichés met­tent en évi­dence les dif­férences de rugosité à la sur­face de l’eau, sig­nant la présence poten­tielle de nappes de pollution.

L’année 2016 a été mar­quée par une aug­men­ta­tion sig­ni­fica­tive du nom­bre de clichés CleanSeaNet grâce au déploiement de nou­veaux satel­lites. La détec­tion satel­li­taire est ain­si dev­enue en 2016 le pre­mier vecteur de sig­nale­ments de pol­lu­tions dans les eaux français­es, avec 833 clichés et 165 poten­tielles pol­lu­tions détec­tées (respec­tive­ment 241 clichés et 72 pol­lu­tions poten­tielles pour la façade française méditer­ranéenne). Au total, 60 pol­lu­tions con­fir­mées, d’échelle très vari­able mais mod­este, ont été con­statées dans les eaux français­es de Méditer­ranée en 2016. Ce type de sur­veil­lance rem­plit une fonc­tion dis­sua­sive. On observe ain­si sur les dernières années une ten­dance à la baisse des pol­lu­tions avérées dans les eaux français­es, tous océans con­fon­dus : 351 en 2008, 216 en 2010, 136 en 2016.

15–38 : Vous avez annon­cé met­tre fin aux per­mis d’exploitation d’hydrocarbures, sauf pour les per­mis et les deman­des en cours. Des deman­des d’exploitation pour le gaz de schiste sont en cours. La France pour­rait-elle autoris­er l’exploitation de cette ressource ? (Réponse de la Direc­tion générale de l’énergie et du climat)

DGEC : La France est le pre­mier pays au monde à pro­pos­er un pro­jet de loi met­tant fin à la recherche et à l’exploitation des hydro­car­bu­res. Il s’agit d’une brique du Plan cli­mat, et décline con­crète­ment l’axe 9 : “laiss­er les hydro­car­bu­res dans le sous-sol”. Le pro­jet de loi présen­té en con­seil des min­istres le 6 sep­tem­bre prévoit :

- d’interdire toute nou­velle explo­ration d’hydrocarbures sur notre ter­ri­toire : c’est à dire met­tre un terme à la recherche de nou­veaux gisements.

- d’engager l’arrêt de l’exploitation d’hydrocarbures sur notre ter­ri­toire : les con­ces­sions exis­tantes ne pour­ront pas être renou­velées au-delà de 2040. Les nou­veaux per­mis de recherche pour­ront être refusés, tan­dis que les sit­u­a­tions légale­ment acquis­es seront respec­tées tout en se con­for­mant au nou­v­el objec­tif de fin d’autorisation de renou­velle­ment à l’horizon 2040.

- à par­tir du moment où est inter­dite la recherche d’hydrocarbures, et où aucun per­mis d’exploration de gaz de schiste n’a été délivré à ce jour, aucune exploita­tion de gaz de schiste ne sera plus pos­si­ble en France. L’interdiction en vigueur ne con­cer­nait que la frac­tura­tion hydraulique.

La recherche en hydro­car­bu­res est un enjeu en Méditer­ranée. Cer­tains deman­dent un mora­toire pour stop­per toute explo­ration mar­itime, partout en mer. Cer­taines asso­ci­a­tions craig­nent des cat­a­stro­phes en lien avec l’exploitation des champs de pét­role en mer, com­pa­ra­ble à celle du Deep­wa­ter dans le Golfe du Mex­ique : « Si un tel acci­dent avait lieu en Méditer­ranée, cela met­trait en péril durable­ment l’ensemble du bassin de cette mer fer­mée dont les eaux met­tent près d’un siè­cle à se renou­vel­er », explique Olivi­er Dubuquoy de Nation Océan devenu ZEA (asso­ci­a­tion de pro­tec­tion de l’océan). Pour décrypter les enjeux de cette quête d’énergie fos­sile, lisez notre arti­cle : Pour un mora­toire des recherch­es en hydro­car­bu­res en Méditerranée ?

15–38 : Le 28 décem­bre 2015, l’usine de Gar­danne (Bouch­es du Rhône) a reçu l’autorisation de pour­suiv­re le rejet d’effluents liq­uides con­tenant des métaux lourds dans la Méditer­ranée et le stock­age de résidus sur terre. Avez-vous prévu de nou­velles mesures afin de réduire les pol­lu­tions qui en découlent ? Est-il ques­tion aujourd’hui de réduire l’impact des activ­ités indus­trielles français­es sur la Méditer­ranée ? si oui com­ment ? (Réponse de la Direc­tion générale de la préven­tion des risques)

DGPR : Le Préfet des Bouch­es-du-Rhône a pris le 28 décem­bre 2015 un nou­v­el arrêté pré­fec­toral d’autorisation de l’usine d’Alteo à Gar­danne. Cet arrêté a mis fin aux rejets solides en mer et en lim­i­tant forte­ment les con­cen­tra­tions en métaux (réduc­tion d’un fac­teur 3000 pour le fer et 10 pour l’aluminium par exem­ple). Cet arrêté autorise néan­moins, en les encad­rant, les rejets liq­uides en mer de l’usine avec une déro­ga­tion à la régle­men­ta­tion nationale pour six paramètres (pH, fer, alu­mini­um, arsenic, demande chim­ique en oxygène et demande biologique en oxygène — aucune déro­ga­tion sur les métaux lourds) pour une durée de six ans.

Au vu des résul­tats de sur­veil­lance (auto-sur­veil­lance de l’industriel et con­trôles inopinés réal­isées par la DREAL-direc­tion régionale de l’environnement, de l’aménagement et du loge­ment), les rejets sont revenus dans les normes nationales pour le fer et presque pour l’arsenic, et ont été sub­stantielle­ment réduits pour l’aluminium et la DCO (pour lesquels les valeurs lim­ites déroga­toires pour­raient être divisées par 3 voire plus).

Comme prévu par l’arrêté du 28 décem­bre 2015, ALTEO doit présen­ter en début d’année 2018 au Con­seil supérieur de la préven­tion des risques un bilan des études menées sur les procédés alter­nat­ifs ou com­plé­men­taires au fil­trage des boues rouges afin de ne plus néces­siter aucune déro­ga­tion à la régle­men­ta­tion des rejets d’effluents indus­triels. Ce bilan devra égale­ment pré­cis­er les pistes de val­ori­sa­tion pos­si­bles de boues rouges aujourd’hui stock­ées à terre sur le site voisin de Mange-Garri.
Par ailleurs, les ser­vices de l’Etat restent par­ti­c­ulière­ment atten­tifs au suivi d’ALTEO puisque l’inspection des instal­la­tions de la DREAL a réal­isé depuis le début de l’année 2016, 13 inspec­tions sur le site de Gar­danne et 5 sur le site de Mange-Garri.

Les boues de l’usine Alteo de Gar­danne, un feuil­leton à épisodes dont nous dres­sons les enjeux dans l’article : Zoom sur les boues rouges de l’usine Alteo

Le long des côtes autour de Mar­seille, le passé indus­triel laisse encore aujourd’hui des traces indélé­biles. Lire Indus­tries d’hier et aujourd’hui, con­t­a­m­i­na­tion à haut risque pour la Méditerranée

La rédaction de 15–38 Méditerranée

Crédit photo de une : Marie-Eve Brouet

Réponse de l’association ZEA

Vous avez été nom­breux ces derniers mois à nous deman­der quel est le posi­tion­nement de Nico­las Hulot sur le dossier des boues rouges depuis sa prise de fonc­tion en temps que Min­istre, sachant qu’il avait rejoint les opposants aux boues rouges dès 2012.

Suite à notre dernier échange avec le min­istère ce mar­di 12 décem­bre 2017, j’ai le regret de vous informer que Nico­las Hulot et ce gou­verne­ment ne fer­ont rien con­tre les pol­lu­tions des boues rouges.” Olivi­er Dubuquoy (Asso­ci­a­tion ZEA)

Reprenons les ques­tions de 15–38 et les répons­es du min­istère dans l’interview ci-dessus :

15–38 : Le 28 décem­bre 2015, l’usine de Gar­danne (Bouch­es du Rhône) a reçu l’autorisation de pour­suiv­re le rejet d’effluents liq­uides con­tenant des métaux lourds dans la Méditer­ranée et le stock­age de résidus sur terre. Avez-vous prévu de nou­velles mesures afin de réduire les pol­lu­tions qui en découlent ? Est-il ques­tion aujourd’hui de réduire l’impact des activ­ités indus­trielles français­es sur la Méditer­ranée ? si oui com­ment ? (Réponse de la Direc­tion générale de la préven­tion des risques)

DGPR : Le Préfet des Bouch­es-du-Rhône a pris le 28 décem­bre 2015 un nou­v­el arrêté pré­fec­toral d’autorisation de l’usine d’Alteo à Gar­danne. Cet arrêté a mis fin aux rejets solides en mer et en lim­i­tant forte­ment les con­cen­tra­tions en métaux (réduc­tion d’un fac­teur 3000 pour le fer et 10 pour l’aluminium par exem­ple). Cet arrêté autorise néan­moins, en les encad­rant, les rejets liq­uides en mer de l’usine avec une déro­ga­tion à la régle­men­ta­tion nationale pour six paramètres (pH, fer, alu­mini­um, arsenic, demande chim­ique en oxygène et demande biologique en oxygène — aucune déro­ga­tion sur les métaux lourds) pour une durée de six ans.

Réponse de l’association ZEA :
“Nous sommes con­va­in­cus de la tox­i­c­ité des boues rouges comme l’atteste de nom­breuses études sci­en­tifiques. Nous pen­sons que l’Etat est en grande par­tie respon­s­able de cette pol­lu­tion et que les habi­tants de Mange­gar­ri qui vivent à prox­im­ité des boues rouges sont aban­don­nés par la République.
La DGPR en jouant sur les mots et sur les chiffres par­ticipe mal­heureuse­ment à la dés­in­for­ma­tion qui pèse sur les pol­lu­tions de boues rouges et ne prend pas la juste mesure de cette pol­lu­tion et de ses impacts.
Aujourd’hui la pol­lu­tion de boues rouges se pour­suit en mer et à terre.
Depuis le 28 décem­bre 2015 l’usine de Gar­danne peut stock­er la par­tie solide des boues rouges à terre sur les collines de Mange­gar­ri à hau­teur env­i­ron de 350 000 tonnes par an et elle peut con­tin­uer à rejeter la par­tie liq­uide des boues rouges en mer avec des seuils supérieurs que ceux précé­dents pour 6 paramètres :

Il est inex­acte et dan­gereux de jouer sur les mots en affir­mant qu’il n’y a « aucune déro­ga­tion sur les métaux lourds », la clas­si­fi­ca­tion en « métaux lourds » en « ETM (élé­ments traces métalliques) » ou en « élé­ments traces » n’est pas le sujet, le sujet c’est celui de la tox­i­c­ité et de l’impact sanitaire.
Tous les ETM sont tox­iques au-delà d’un cer­tain seuil et cer­tains sont radioactifs.
Notre préoc­cu­pa­tion pour la san­té de nos conci­toyens et la pro­tec­tion de nos écosys­tèmes est légitime.

DGPR :
Au vu des résul­tats de sur­veil­lance (auto-sur­veil­lance de l’industriel et con­trôles inopinés réal­isées par la DREAL-direc­tion régionale de l’environnement, de l’aménagement et du loge­ment), les rejets sont revenus dans les normes nationales pour le fer et presque pour l’arsenic, et ont été sub­stantielle­ment réduits pour l’aluminium et la DCO (pour lesquels les valeurs lim­ites déroga­toires pour­raient être divisées par 3 voire plus).
Comme prévu par l’arrêté du 28 décem­bre 2015, ALTEO doit présen­ter en début d’année 2018 au Con­seil supérieur de la préven­tion des risques un bilan des études menées sur les procédés alter­nat­ifs ou com­plé­men­taires au fil­trage des boues rouges afin de ne plus néces­siter aucune déro­ga­tion à la régle­men­ta­tion des rejets d’effluents indus­triels. Ce bilan devra égale­ment pré­cis­er les pistes de val­ori­sa­tion pos­si­bles de boues rouges aujourd’hui stock­ées à terre sur le site voisin de Mange-Garri.

Par ailleurs, les ser­vices de l’Etat restent par­ti­c­ulière­ment atten­tifs au suivi d’ALTEO puisque l’inspection des instal­la­tions de la DREAL a réal­isé depuis le début de l’année 2016, 13 inspec­tions sur le site de Gar­danne et 5 sur le site de Mange-Garri.

Réponse de l’association ZEA : “Les con­trôles inopinés de la DREAL et autres organ­ismes ont mon­tré a plusieurs repris­es que l’industriel ne respec­tait pas ses engage­ments. Par ailleurs la majorité des pistes de val­ori­sa­tion de boues rouges sont de fauss­es promess­es qui relèvent plus d’une dilu­tion de la pol­lu­tion et de la toxicité.
La dés­in­for­ma­tion et le men­songe ne peu­vent plus dur­er, tout le monde a le droit de savoir quel est l’impact réel de cette pol­lu­tion sur notre san­té et sur nos écosystèmes.

C’est pourquoi nous nous mobil­isons à nou­veau con­tre cette pol­lu­tion ce same­di 16 décem­bre à 11H au com­plexe sportif des ter­res blanch­es de Bouc Bel Air pour deman­der une pro­tec­tion san­i­taire des pop­u­la­tions. (voir lien événe­ment ci-dessous)

Les trois reven­di­ca­tions de ZEA con­tre les pol­lu­tions des boues rouges sont les suivantes :

1-Arrêt immé­di­at du rejet en mer
2-Demande de mise en sécu­rité du site de Mange­gar­ri dans les plus brefs délais, des décharges (CSDU…), des crassiers et de l’usine de Gar­danne pour une pro­tec­tion san­i­taire des populations.
Plus spé­ci­fique­ment sur Mangegarri :
-Stop­per l’envolement des pous­sières et la con­t­a­m­i­na­tion des eaux souterraines.
-Enlever les sacs d’alumine et la soude présents sur le site.
-Pan­neaux infor­mant de la dan­gerosité du site.
-Informer sur les risques liés aux eaux de for­age (puits, potagers…), à la con­som­ma­tion de champignons, d’escargots…
-Mise en place de bar­rières et de clô­tures pour les endroits les plus dangereux.
3-Finance­ment par l’industriel d’une étude épidémi­ologique par­tic­i­pa­tive menée par le Cen­tre Nor­bert Elias de l’EHESS et les habi­tants des ter­ri­toires impactés.”

In this article

Com­ment pass­er à l’âge adulte dans une ville où les bombes explosent et où les intel­lectuels et les policiers se font assas­sin­er? Ren­con­tre avec Adlène Med­di, auteur du roman « 1994 ».

Nous sommes en 2004. Amin pète les plomb. Il est interné à l’hôpital psy­chi­a­trique. Sidali, son ami d’adolescence, revient à Alger pour pren­dre de ses nou­velles. Là, dans une ville encore très mar­quée par le ter­ror­isme, le passé ressurgit.

Ce roman, un polar sacré­ment ryth­mé, nous emmène dans les ruelles d’Alger, dans les com­mis­sari­ats, dans les cimetières, là où la vie d’un groupe d’adolescent se prend la vio­lence urbaine en pleine fig­ure, à l’âge où l’on est sen­sé se con­stru­ire et où il n’y a que destruc­tion tout autour.

Adlène Med­di, 42 ans, est jour­nal­iste. Il a tra­vail­lé pen­dant plusieurs années sur l’information sécu­ri­taire et con­naît très bien les rouages des sys­tèmes mil­i­taires et du ren­seigne­ment algérien. « 1994 » est son troisième roman.

Ses ouvrages
1994 (Edi­tions Barza­kh, 2017)
Jours tran­quilles à Alger, écrit avec Mélanie Matarese (Edi­tions Riveneuve, 2016)
La Prière du Mau­re (Edi­tions Barza­kh, 2008)
Le Casse-tête turc (Edi­tions Barza­kh, 2002).

In this article

15–38 est un site gra­tu­it qui repose sur le sou­tien des lecteurs auprès de l’association éditrice du site 15–38 Réseau Méd, enreg­istrée auprès de la pré­fec­ture des Bouch­es-du-Rhône le 23 juin 2016.

Afin de nous per­me­t­tre de pro­duire 10 dossiers par an, nous vous pro­posons une adhé­sion annuelle à 60 euros. Une adhé­sion de sou­tien qui nous per­me­t­tra de financer la rémunéra­tion des col­lab­o­ra­teurs qui par­ticipent à l’élaboration des dossiers. Elle vous per­met égale­ment de pren­dre part aux ren­con­tres annuelles du Réseau 15–38 qui se tien­dront en fin d’année afin de créer des liens en Méditerranée.

Si vous souhaitez adhér­er, rem­plis­sez le bul­letin d’adhésion.

Ren­voyez-le soit par mail : 1538mediterranee@gmail.com

Soit à l’adresse de l’association :
Asso­ci­a­tion 1538 Réseau Med
3 rue Sainte Elisabeth
13002 Marseille

Il est pos­si­ble de régler par chèque à l’ordre de “Asso­ci­a­tion 1538 Réseau Med” ou en ligne via le site Hel­lo Asso.

Votre adhé­sion est val­able dès récep­tion de votre paiement.

Vous pou­vez égale­ment soutenir 15–38 en don­nant de manière ponctuelle ou men­su­elle, selon vos moyens. (Reçu sur demande)

Com­ment sera util­isé votre argent ? Cliquez sur la vidéo pour en savoir plus !

Mer­ci à Lau­rent Quero et Mathilde Bour­gon, les créa­teurs de cette animation !


Chers lecteurs et lec­tri­ces,

Après des dossiers d’actualité lourds en émo­tion et en infor­ma­tion, il est grand temps d’aller en plein cœur de cette Méditer­ranée et de se laiss­er dériv­er au gré du vent.
Ce voy­age est pro­posé par Cyrille Mous­set (adhérente de 15–38) et son com­pagnon. “Met­tre les voiles”, quit­ter leur quo­ti­di­en et par­tir nav­iguer durant deux ans en Méditer­ranée à bord de leur voili­er “Sauvage” n’a pas été une sim­ple déci­sion. Par­tis le 17 mars de Sanary-sur-mer (sud de la France), ils ont mis le cap sur l’île de Capraïa, située entre la côte ital­i­enne et la Corse. La plume bien aigu­isée, ils nous livrent leurs réc­its en texte et en image afin de nous faire décou­vrir des con­trées peu explorées et ce bel univers qu’est la voile. Bon voy­age à tous !

Episode 1

« Voy­age autour de la méditer­ranée sur un Glad­i­a­teur de 33 pieds »

Le jour J est enfin arrivé. Aujourd’hui, ven­dre­di 17 Mars 2017, nous quit­tons le mouil­lage de Sanary sur Mer pour un voy­age autour de la méditer­ranée. Nous nav­iguons sur un Glad­i­a­teur, voili­er des chantiers Wauquiez de 1978. Nous vivons sur notre voili­er et notre désir est de par­tir à la décou­verte de nou­veaux lieux mais surtout de pou­voir s’enrichir de nom­breuses ren­con­tres au gré de nos escales et du vent. Nous avons choisi de vivre autrement et à tra­vers cette expéri­ence toute nou­velle que nous abor­dons avec grand opti­misme, mais non sans appréhen­sion, nous souhaitons partager notre quo­ti­di­en. À tra­vers ce réc­it conçu pareil à un jour­nal de bord, nous vous fer­ons part de nos sen­ti­ments éprou­vés avec sim­plic­ité et humil­ité. Nous vous par­lerons égale­ment des dif­fi­cultés admin­is­tra­tives et morales que nous avons ren­con­trées et elles sont nom­breuses lorsque l’on décide de tout quit­ter et de par­tir sans date de retour ! Nous par­lerons aus­si de toutes ces ques­tions que nous nous posons et de celles posées par notre entourage comme par exem­ple : « Mais de quoi allez-vous vivre ? », « Et si cela ne marche pas ? », « Et si vous tombiez malades ? », etc…Nous pour­rions con­tin­uer cette liste indéfin­i­ment et ne jamais larguer les amar­res, rester dans un port, vivre tran­quille­ment sur notre bateau et être rac­cordé 24/24 à l’eau, l’électricité et…bien ancré dans la société. Mais il est déjà trop tard ! Nous sommes bel et bien par­tis, et « Sauvage » notre voili­er, avale goulu­ment les pre­miers milles nau­tiques vers notre pre­mière escale : les îles de la Toscane. Capraïa, Elbe et Gian­nu­tri pour débuter. Notre odyssée com­mence et nous comp­tons sur le souf­fle d’Éole pour nous pouss­er tou­jours plus en avant !

Départ de l’aventure en image

Episode 2

Tra­ver­sée de Sanary jusqu’à Capraïa » (ven­dre­di 17 et Same­di 18 Mars 2017)

Après 36 heures de nav­i­ga­tion entre Sanary et Capraïa (pre­mière île de l’archipel Toscan à l’est du cap Corse), nous voilà en Ital­ie ! Épuisés mais con­tents d’arriver, nous aurons fait 34 heures de voile et deux heures de moteur. L’objectif est d’utiliser le moins pos­si­ble la brise diesel. Ce fut une nav­i­ga­tion sportive, avec un vent arrière de force 5–6 sur l’échelle beau­fort (le max­i­mum est 12). Nous nav­iguons qu’avec un bout de génois (voile à l’avant). Plus tail­lé pour la nav­i­ga­tion au près, notre « Sauvage » roule beau­coup dans cette allure et je donne mon trib­ut à Nep­tune à 6 repris­es ! Il faut par­fois un cer­tain temps avant que le corps s’amarine…Je n’ai pas d’autre choix que d’attendre la fin du cal­vaire car je sais par expéri­ence que les mau­vais moments s’oublient au prof­it des bons ! De plus, le pilote automa­tique, con­sid­éré comme notre troisième équip­i­er, décide de nous aban­don­ner en cours de route. C’est donc à la force de nos qua­tre bras que nous bar­rons « Sauvage » à tra­vers un Nep­tune de mau­vaise humeur. Nous essaierons de répar­er le pilote plus tard, l’achat d’un neuf n’étant pas prévu dans notre bud­get actuel. C’est la pre­mière fois que nous nav­iguons de nuit au mois de mars et les tem­péra­tures sont encore très fraîch­es ! L’humidité tombe vers 16h00 et nos triples couch­es de vête­ments ne sont pas de trop. Le froid est ce qu’il faut com­bat­tre en mer avant tout car c’est un des fac­teurs qui favorise le mal de mer, c’est la règle des 4 F : Froid, Fatigue, Faim et Frousse ! Nous arrivons à Capraïa en pleine nuit (à éviter quand on peut !), heureuse­ment, la baie devant le port est saine et notre traceur n’indique aucune dif­fi­culté par­ti­c­ulière. Nous y jetons l’ancre. Le vent est tombé, tout comme nous tombons de sommeil ! ”

Tra­ver­sée Sanary (France)-Capraïa (Ital­ie)

Episode 3

« Les îles Toscanes » (Dimanche 19 au mer­cre­di 29 Mars 2017)

« Au petit matin du dimanche 19 Mars, nous gon­flons notre annexe pour par­tir en explo­ration sur l’île de Capraïa. Nous util­isons un kayak gon­flable pour aller à terre. Nous avons fait ce choix dès le départ après avoir pesé le pour et le con­tre entre une annexe à moteur ou une à rame. En plus d’être écologique, le kayak ne prend que très peu de place à bord, ne pèse pas lourd et nous gagnons en tran­quil­lité d’esprit lorsque nous le lais­sons à terre. Une annexe à rame est moins ten­tante à cha­parder qu’une à moteur ! Voilà com­ment s’organise la journée : nous vivons au rythme du soleil, nous nous cou­chons et lev­ons avec lui, il fait office de réveil naturel. Le temps de pré­par­er le déje­uner pour le midi et nous quit­tons le bateau pour décou­vrir ces nou­veaux lieux. L’archipel toscan se com­pose de 7 îles et sont les som­mets de mon­tagnes du con­ti­nent tyrrhénien enfon­cés dans la mer. Capraïa était autre­fois une prison (l’Alcatraz améri­cain en plus petit !), sa côte est accore et rocheuse et le print­emps libère tous les arômes des plantes de son maquis. Nous prof­i­tons de la sai­son pour faire une longue marche qu’il ne sera plus pos­si­ble de faire en plein été à cause de la chaleur et le manque d’arbre. De retour sur le bateau, nous con­sul­tons la météo. C’est elle surtout qui dicte notre par­cours et il faut tou­jours être vig­i­lant car elle est d’humeur changeante et taquine. Pour cela, nous sommes équipés d’un télé­phone portable avec un for­fait inclu­ant les con­nex­ions sur Inter­net depuis l’Europe (30 GO par mois) et des appli­ca­tions gra­tu­ites téléchargées pour les météos du large et côtière. Nous sommes bien évidem­ment équipés de la VHF ASN, équipement oblig­a­toire si on nav­igue au-dessus de la bande des 6 milles nau­tiques (1 Mille = 1852 mètres).
Il faut tou­jours être prêt à quit­ter ou à chang­er de mouil­lage et devons par­fois laiss­er nos états d’âme de côté. C’est ce qui se pro­duit ce lun­di 20 mars. Nous avons eu tout juste le temps de flirter avec Capraïa et le vent qui se lève nous pousserait jusqu’à Elbe, la plus grande des îles de l’Archipel Toscan. Une petite demi-heure suf­fit pour nous pré­par­er et lever l’ancre. Si nous ratons l’occasion, nous risquons de rester coincés plusieurs jours au même endroit car nous voulons descen­dre rapi­de­ment jusqu’à Malte, ayant déjà vis­ité cette zone en 2015.

L’île d’Elbe

Après 8 heures de voile, nous arrivons sur l’île d’Elbe et jetons l’ancre dans le golfe de la Biodola, situé au nord de l’île, à l’ouest de Porto­fer­raio. C’est un excel­lent abri pour les vents de secteur Sud. À cette péri­ode, nous sommes les seuls au mouil­lage ! C’est une île très mon­tag­neuse et verte que nous décou­vrons, aux côtes très découpées. Réputée égale­ment pour l’importance de son min­erai de fer sur la côte est, la dernière mine a fer­mé en 1984.
Nous nous trou­vons entre les vil­lages de Porto­fer­raio (cap­i­tale de l’île) et de Mar­ciana Mari­na. Nous apercevons un arrêt de bus à notre descente mais ce n’est pas encore la sai­son et le bus ne passe pas avant le mois de juin…nous optons pour l’auto stop et ça marche ! De cette façon, nous ren­con­trons des insu­laires qui n’hésitent pas à nous pren­dre et on prof­ite de leur gen­til­lesse pour glan­er quelques infor­ma­tions sur le quo­ti­di­en de l’île. La pre­mière per­son­ne que l’on ren­con­tre nous dépose au cen­tre de Porto­fer­raio en ayant pris soin de nous indi­quer le mag­a­sin pour faire notre rav­i­taille­ment en fruits et légumes et la petite gare routière où un bus pour­ra nous rap­procher de notre mouil­lage pour le retour. Nous procé­dons de la même façon pour nous ren­dre le lende­main à Mar­ciana Mari­na, située à 15 Km de notre mouil­lage ! Même scé­nario que la veille, quelqu’un s’arrête et nous dit que nous sommes « for­tu­nati ! », com­prenez « chanceux » de trou­ver quelqu’un qui se rend jusqu’à Mar­ciana aujourd’hui ! Nous prof­i­tons de ce char­mant ital­ien bavard (pléonasme ?!) pour faire une « micro-autostop-inter­view ». Nous apprenons qu’Elbe compte 30.000 âmes, vit essen­tielle­ment du tourisme les trois mois d’été (sur 200 hôtels, seuls 6 ou 7 ouvrent de Pâques à Noël, pour le reste, ils n’ouvrent que de juin à la mi-sep­tem­bre) et l’on y cul­tive la vigne et l’olivier. Con­cer­nant la pop­u­la­tion plus jeune, ils sont oblig­és de quit­ter l’île après le lycée pour con­tin­uer leurs études dans les uni­ver­sités de l’Italie con­ti­nen­tale telles que Pise ou Florence.

On ne peut ignor­er l’exil de Napoléon qui dura deux ans (1814–1815) et à qui on doit la mod­erni­sa­tion de Porto­fer­raio. La ville est mar­quée par Napoléon, on y trou­ve la bière à son nom, le cir­cuit et des bars et restau­rants rap­pelant son pas­sage ! On nous a tout de même rap­porté, qu’un jour, un restau­rant avait affiché le mes­sage suiv­ant : « Napoléon n’a absol­u­ment jamais, mais jamais mangé ici ! ». La balade jusqu’à la citadelle vaut le détour et déam­buler dans les rues bor­dées de maisons aux façades couleur ocre, nous plonge dans le XVIII° siècle.

Jeu­di 23 Mars :
Nous quit­tons notre mouil­lage du golfe de la Biodola pour rejoin­dre un autre lieu décrit comme étant un pur joy­au : Por­to Azzuro, situé sur la côte sud-est de l’île. Pour l’anecdote, le vil­lage por­tait le nom de Lon­gone, anci­enne prison et donc asso­cié au crime en Ital­ie. C’est pour ne pas faire fuir les touristes qu’à présent il est con­nu sous le nom de Por­to Azzuro et compte tenu de l’activité touris­tique en été, le strat­a­gème a très bien fonc­tion­né ! Nous décou­vrons un vil­lage ani­mé où nous emprun­tons le GR (sen­tier de grade ran­don­née) pour nous retrou­ver sur les hau­teurs de l’île. Per­chés sur les cimes, c’est un mag­nifique panora­ma qui s’offre à nous. Le lende­main, nous par­tons en direc­tion d’un autre vil­lage per­ché dans les hau­teurs : Cam­po­liv­eri, où nous y trou­vons une ambiance plus locale et très agréable.

Lun­di 27 Mars :
Il est temps de dire au revoir à Elbe et par­tir en direc­tion de la dernière île et aus­si la plus petite qui con­stitue l’archipel toscan : Gian­nu­tri. « Sauvage » prend le vent arrière et file à 5 nœuds. Huit heures plus tard nous arrivons à Gian­nu­tri. Luxe, calme et volup­té. Quelques maisons, aucun com­merce et seul un restau­rant et un hôtel ouvrent en été. Lorsque nous descen­dons à terre, après avoir jeté l’ancre dans la minus­cule crique de Spalma­toi, nous avons l’impression que l’île nous appar­tient ! Nous emprun­tons les chemins de tra­verse et l’un d’entre eux nous mène à la vil­la Romaine que nous souhaitons vis­iter. Nous devrons mal­heureuse­ment aban­don­ner l’idée car des grilles blo­quent l’entrée pour cause de fer­me­ture hors sai­son. En effet, du 26 mai au 12 octo­bre le tourisme est régulé et le site antique n’est acces­si­ble qu’accompagné d’un guide et muni d’un « passe ». Le site est sous vidéo sur­veil­lance et nous ne voulons pas out­repass­er l’interdiction mise en place pour de bonnes raisons : la pro­tec­tion du site. Mal­gré tout, nous jouons aux Indi­ana Jones en herbe et, sans dépass­er les lim­ites imposées, nous volons quelques pho­tos par le biais d’un petit chemin latéral. Il est temps de ren­tr­er et plan­i­fi­er la suite de notre itinéraire, prochaine étape : les îles Pontines. »

Episode 4

Le voili­er “Sauvage” au mouil­lage à Pon­za, la plus grande des îles Pon­tines en Italie

« La tra­ver­sée vers les îles Pon­tines » Avril-mai

Un peu plus d’un mois s’est écoulé depuis notre dernier réc­it et quelques péripéties ont retardé la suite de nos aventures !
Lorsque le 29 mars nous quit­tons les îles Toscanes en direc­tion des îles Pon­tines, c’est un vent pais­i­ble et favor­able qui nous pousse accom­pa­g­né d’une mer calme. À ce moment-là, nous ignorons que nous allons avoir recours aux ser­vices médi­caux ital­iens d’ici quelques jours…
Nous met­tons le cap sur Pon­za à 120 Milles nau­tiques, la plus grande des îles Pon­tines et durant cette tra­ver­sée de 18 heures, la nature nous offre un mer­veilleux spec­ta­cle ! Ils arrivent et sont au nom­bre de 3, puis 4 et finale­ment ce sont 5 dauphins qui, dans un véri­ta­ble bal­let, vien­nent cha­touiller l’étrave de Sauvage ! Un tel cadeau nous rend plus opti­miste que jamais et nous atteignons Pon­za en pleine nuit à la voile…L’arrivée est quelque peu ten­due. Nous devons zigza­guer entre les nom­breux récifs et pas­sons en quelques sec­on­des de 3 nœuds à 7 nœuds de vitesse ! Cette accéléra­tion soudaine du vent est dû à un effet de site et le pas­sage de cap engen­dre sou­vent un change­ment brusque de régime qui ne manque jamais de sur­pren­dre ! Au petit matin, nous prof­i­tons du calme et de l’ensoleillement pour faire notre rav­i­taille­ment dans le petit cen­tre de Ponza.
Notre objec­tif est de descen­dre vers le sud en pas­sant par le golfe de Naples, puis le détroit de Mes­sine pour rejoin­dre l’île de Malte, tou­jours sous réserve de la météo, où nous souhaitons nous arrêter quelques jours afin de con­tin­uer nos activ­ités pro­fes­sion­nelles. Hé oui ! Il va bien fal­loir tra­vailler car nous ne sommes pas ren­tiers et c’est le moment d’aborder la ques­tion cru­ciale du : « Mais de quoi vivent-ils ?! »

Cyrille et son com­pagnon ont cha­cun une activ­ité pro­fes­sion­nelle adap­tée à leur mode de vie de nomade, Cyrille est tra­duc­trice à son compte et a créé “Sail­ing the words”

« Et si nous vous par­lions un peu de nous ? »

Nous avons cha­cun dévelop­pé une activ­ité pro­fes­sion­nelle nous per­me­t­tant de voy­ager et de tra­vailler où que nous allions. Nous souhaitons plus qu’expérimenter le tra­vail nomade, nous voulons qu’il devi­enne indis­so­cia­ble de notre aven­ture ! Pour ma part, je suis tra­duc­trice et nav­i­ga­trice. J’ai opté pour le tra­vail en nomade dig­i­tal et dis­pose du matériel infor­ma­tique néces­saire à mon activ­ité qui porte le nom de « Sail­ing the Words ». Sail­ing the Words est la fusion de mes deux pas­sions : traduire et nav­iguer ! Je fais donc nav­iguer les mots de l’anglais au français. Je traduis les doc­u­ments dans mes domaines de com­pé­tences qui sont : le secteur du tourisme et bien sûr le secteur nau­tique. Je nav­igue sur les mots et…sur la mer Méditer­ranée ! Pour plus de ren­seigne­ments je vous invite à voguer sur les pages de mon site dédié à la tra­duc­tion et à la nav­i­ga­tion : www.sailingthewords.com mais aus­si sur la page Face­book de Sail­ing the words : https://www.facebook.com/sailingthewords/.

Mon com­pagnon de vie et de nav­i­ga­tion est illus­tra­teur auto­di­dacte ! C’est un rêveur et il a pour mis­sion de nour­rir son inspi­ra­tion au fil de nos déplace­ments et d’immortaliser nos escales les plus mar­quantes à l’encre de chine. Il varie les plaisirs en tes­tant de nou­veaux procédés sur le bateau comme la lino­gravure. Il a, à son act­if, deux ban­des dess­inées qui ont été pub­liées par la mai­son d’édition « Des ronds dans l’O ». Ce sont deux adap­ta­tions de romans. La pre­mière, inti­t­ulée « Tueuse » est l’œuvre de l’auteure mar­seil­laise Annie Bar­rière. La deux­ième est l’adaptation d’une nou­velle d’Isabelle Eber­hardt : « Yas­mi­na ». Vous retrou­verez ses œuvres sur le site : www.desrondsdanslo.com/May.htlm.
Tout ce que nous pos­sé­dons se trou­ve à bord de notre voili­er. Pen­dant les dernières années, nous avons con­sti­tué « un tré­sor de guerre » pour faire face aux imprévus car nous savons qu’ils sont nom­breux en mer. Mais ce qui use nos nerfs en ce moment, c’est la météo ! Très changeante, nous devons la con­sul­ter plusieurs fois par jour. Nous sommes en avril, les nuits tou­jours fraîch­es, et les caprices d’Éole met le moral de l’équipage à rude épreuve ! Pour imager cette con­trainte, nous don­nons cet exem­ple : imag­inez que vous devez démé­nag­er sans crier gare ; en fonc­tion de la force du vent, de sa direc­tion, du sens de la houle, à l’approche d’un orage, etc…sans vouloir faire nos « Causettes », il y a des jours où ça fatigue ! Heureuse­ment qu’une bonne nuit répara­trice (quand c’est pos­si­ble) suf­fit à retrou­ver la bonne humeur et l’entrain.
Nous sommes le 4 avril et Pon­za nous offre un peu de repos…Hélas, pas pour longtemps. Lorsque je me réveille ce matin-là, je con­state à ma grande sur­prise, que je suis en sym­biose avec le print­emps : JE BOURGEONNE ! Recou­verte de bou­tons rouge sur tout le corps, c’est panique à bord ! On pen­sait avoir tout prévu et la trousse à phar­ma­cie a été soigneuse­ment pré­parée en fonc­tion des faib­less­es physiques de cha­cun. Mais là, nous don­nons notre langue au chat : est-ce la vari­celle ? Intox­i­ca­tion ali­men­taire ? Ou bien une allergie ? En tout cas ça gratte…Apparemment ce n’est pas con­tagieux car je suis la seule à avoir ça et je n’ai pas de fièvre. Nous restons calmes et déci­dons de con­tin­uer notre chemin en direc­tion d’Ischia, afin de se rap­procher du golfe de Naples.

« Ven­totene ou notre île maudite »

Nous aime­ri­ons cette fois-ci nous arrêter à Ven­totene. Cette île devint un cen­tre péni­ten­ti­aire jusqu’à une époque très récente avec sa voi­sine San Ste­fano où Mus­soli­ni empris­on­na les antifas­cistes. Il y a deux ans, lors de notre pre­mier galop d’essai en voili­er, nous n’avions pas pu la vis­iter. C’était plus avancé dans la sai­son et il nous avait été impos­si­ble de mouiller là où pour­tant le guide nau­tique nous l’indiquait à cause de la mul­ti­tude de corps-morts instal­lés (bouées payantes, aux­quelles vous êtes oblig­és d’accrocher le voili­er, sans eau ni élec­tric­ité). Sûrs de notre coup cette fois-ci, nous mouil­lons l’ancre dans un endroit autorisé et nous nous pré­parons à descen­dre. Tout à coup, arrive à fond la caisse un can­ot de « la briga­da di finan­za » (brigade des finances). Ils nous inter­dis­ent de descen­dre à terre, pré­tex­tant du mau­vais temps. Nous con­sul­tons à nou­veau nos TROIS appli­ca­tions météo qui annon­cent la même chose : 10 Nœuds de vent, autant dire pétole !

Après s’être étran­glés de rire intérieure­ment, nous décryp­tons le mes­sage sub­lim­i­nal suiv­ant : soit vous allez au port et payez la nuit, soit vous dégagez ! Il ne nous faut pas moins de cinq min­utes pour faire nos adieux à Ven­totene et met­tre le cap sur Ischia. Nous n’essaierons pas une troisième fois et tant pis pour la vis­ite de Ven­totene et les com­merces locaux où nous avons pour habi­tude de faire nos cours­es. Mal­heureuse­ment, nous con­sta­tons que ce phénomène se répand de plus en plus. L’obligation de con­som­mer et de pay­er partout où nous nous trou­vons… Il est de moins en moins accep­té que l’on puisse être à un endroit sans pay­er. En pous­sant à l’extrême nos réflex­ions, nous nous deman­dons s’il fau­dra un jour pay­er seule­ment pour se balad­er et regarder le paysage !

Episode 5

Comme un air de désenchantement…

Voici trois mois que nous sommes sur les flots et nous aime­ri­ons vous faire part de sen­ti­ments plus per­son­nels dans la con­ti­nu­ité de la nar­ra­tion de nos aven­tures mar­itimes. Après l’épisode de Ven­totene, nous met­tons le cap sur les îles du golfe de Naples avec au pro­gramme : Ischia, Pro­ci­da, Naples et Capri.
C’est un voy­age de deux ans que nous entre­prenons, et il sera sûre­ment ponc­tué à la fois d’émerveillements et de désen­chante­ments. Nous pen­sons qu’il est aus­si impor­tant de partager les joies comme les déceptions.

Lorsque nous pour­suiv­ons notre nav­i­ga­tion vers le sud, nous faisons une triste con­stata­tion : la pol­lu­tion vis­i­ble à l’œil nu qui règne en mer Méditer­ranée. La côte méditer­ranéenne souf­fre de deux types de pol­lu­tion, celle du plas­tique et celle de l’immobilier. La « Med » se serait-elle pac­sée avec le dia­ble ? À peine a-t-on trem­pé le bout de l’étrave dans les eaux ital­i­ennes que nous nous prê­tons à un drôle de jeu. Nous obser­vons la mer et nous comp­tons les déchets flottants…Il ne se passe pas un quart d’heure sans apercevoir un sac ou une bouteille en plas­tique, des cagettes en poly­styrène et toutes sortes d’objets dis­parates à la dérive, au beau milieu de cette mer qui, rap­pelons-le, est une mer fer­mée. La sit­u­a­tion ne s’améliore pas quand nous descen­dons à terre.

Prenons pour exem­ple L’île de Pro­ci­da. Elle fait par­tie des îles du golfe de Naples. Quand nous atteignons la petite baie de Pro­ci­da (Cala di Cori­cel­la), on a l’impression d’arriver sur une aquarelle. La palette de couleurs des façades des maisons sur­plom­bant le petit port de pêche est sub­lime. Pro­ci­da est un lieu culte du ciné­ma ital­ien. Par­mi les plus célèbres qui y ont été tournés, nous en retien­drons trois : « Il posti­no » avec Philippe Noiret dans le rôle de Pablo Neru­da, « le tal­entueux Mr Rip­ley » remake améri­cain de « plein soleil » et « Gra­ziel­la » d’après le roman éponyme d’Alphonse de Lamar­tine. Alors que ce pre­mier jour sur l’île nous enchante, le deux­ième nous désen­chante. Ce jour-là, nous déci­dons de ramer jusqu’à la plage qui se trou­ve en face de notre mouil­lage pour emprunter un sen­tier de prom­e­nade. Quand nous arrivons sur la plage, nous cher­chons un coin pour dépos­er notre kayak. Et pour­tant, ce n’est pas la place qui manque mais il se trou­ve que la plage est jonchée de poubelles. Ce n’est pas le vent qui a parsemé quelques papiers ou plas­tiques, pas du tout ! Nous voyons des sacs poubelles de par­ti­c­uliers, soigneuse­ment fer­més (quand ils ne sont pas éven­trés) déposés sci­em­ment sur la plage. Le bord de cette plage offre une vision apoc­a­lyp­tique où les gens se baig­nent… Lorsque nous remon­tons le chemin (avec notre poubelle à la main), nous avons du mal à com­pren­dre ce qui se passe car, arrivés en haut du chemin, nous trou­vons une poubelle chaque 100 mètres ! Et le comble de tout ceci est que nous tombons nez à nez, c’est le cas de le dire, sur la déchet­terie de l’île qui sem­ble avoir la même activ­ité qu’un vol­can éteint depuis plusieurs mil­liers d’années.

L’île de Poci­da dans le golfe de Naples en Ital­ie, souf­fre de la pol­lu­tion des par­ti­c­uliers qui déposent leurs poubelles sur les plages.

L’île d’Ischia mon­tre aus­si quelques anom­alies quand on s’y penche de plus près. Nous avions déjà vis­ité Ischia au mois de juin 2015 où la sai­son bat­tait son plein. Au mois d’avril 2017, beau­coup de mag­a­sin sont fer­més et l’ambiance est un peu tris­tounette. De juin à sep­tem­bre, Ischia est une des des­ti­na­tions de vacances préférées des touristes alle­mands du troisième âge et des russ­es. D’ailleurs, tout est écrit en alle­mand ou en russe. Mais nous sommes envahis par un sen­ti­ment de décep­tion à la vue de plusieurs dys­fonc­tion­nements d’ordre pub­lic. Lorsque nous enta­mons une prom­e­nade dans un parc dit « aro­ma­tique méditer­ranéen », nous le trou­vons à l’abandon, sans indi­ca­tion, sans plan, où

les poubelles jonchent les allées. Cela fait par­tie des nom­breuses con­tra­dic­tions de l’Italie. Nous apercevons un gros chantier au même stade qu’il y a deux ans. Le pro­jet en ques­tion devait aboutir sur la con­struc­tion d’une salle poly­va­lente dédiée à la cul­ture. Le début et la fin du pro­jet est tou­jours vis­i­ble sur un grand pan­neau : « De 2007 à 2013, avec finance­ment de l’Europe ». Mais nous nous réc­on­cil­ions avec Ischia lorsque nous prenons le bus jusqu’au vil­lage de Fontana pour mon­ter jusqu’au mont Epomeo, pic le plus haut de l’île (788 M), nous offrant un mag­nifique panora­ma. En redescen­dant, nous tra­ver­sons une forêt de châ­taig­niers où les familles et les étu­di­ants ont pour habi­tude de venir pique-niquer. C’est la Dolce Vita et la forêt reten­tit de rire et de musique, embaume la gril­lade et respire la joie et la bonne humeur italienne !
De plus, c’est grâce à un der­ma­to­logue très gen­til et de garde ce jour-là sur l’île que j’ai élu­cidé mon his­toire de bou­ton, le ver­dict est tombé : c’est un pso­ri­a­sis à goutte. Très con­traig­nant mais bénin, je suis soulagée que le voy­age puisse con­tin­uer. J’apprends que le der­ma­to­logue tient une per­ma­nence sur l’île une fois par mois, c’est quand même un coup de pot. La note prend égale­ment un goût salé et la carte vitale européenne ne fonc­tionne pas partout, il faut s’en accommoder !

Escale à Naples, “oui Naples est sale…mais c’est une crasse séduc­trice qui côtoie de véri­ta­bles joy­aux architecturaux”.

Naples

On ne peut pas évo­quer la pol­lu­tion sans par­ler de Naples…Mais Naples nous rend schiz­o­phrène au niveau des sen­ti­ments ! Oui Naples est sale…Mais c’est une crasse séduc­trice qui côtoie de véri­ta­bles joy­aux archi­tec­turaux, un peu comme Palerme. Elle suinte la cor­rup­tion et la saleté par tous ses pores mais l’ambiance est unique. Pour vis­iter la ville et ses envi­rons, nous déci­dons de pren­dre quelques nuits dans une mari­na et nous cher­chons la plus proche du cen­tre-ville (tant qu’à faire !). Nous jetons notre dévolu sur la Mari­na San­ta Lucia. Nous négo­cions le tarif au télé­phone : Nous pas­sons de 80 à 60 Euros par nuit pour un dix mètres… La mari­na n’a ni toi­lette, ni douche. Mais nous sommes au cœur de Naples et les mari­nas plus excen­trées ne pro­posent pas de tar­ifs plus avan­tageux. La sécu­rité est sujette à cau­tion et sou­vent inclue dans le prix. Nous avons une place qui donne sur les restau­rants de la Mari­na et l’endroit est assez sûr pour laiss­er le bateau seul la journée. Ce sera notre petite folie et nous res­terons cinq nuits au port, aucun regret !

De nom­breux inci­dents mal­heureux nous ont été rap­portés par des nav­i­ga­teurs qui sont déjà allés au port de Naples. Les fonds sont rem­plis de détri­tus et des tas de câbles, de cordages, flot­tent dans le port et dans la grande baie. Le gros risque est de se pren­dre une corde dans l’hélice lorsque vous êtes au moteur. C’est au petit bon­heur la chance…Nous prenons le risque et nous sor­tons indemnes en quit­tant Naples et son port.

Nous notons une grande dif­férence entre la France et l’Italie : les sacs plas­tiques. Alors que la France essaie de dimin­uer voire de stop­per com­plète­ment la dis­tri­b­u­tion des sacs plas­tiques dans les grandes sur­faces et tout autre com­merce, c’est très dif­férent en Ital­ie. C’est la foire aux sacs ! Peu importe ce que vous achetez, on vous remet un tick­et au bis­phénol et un sac plas­tique ! Nous n’avons jamais eu autant de sacs plas­tiques sur le bateau. Nous les util­isons pour la poubelle « déchets ménagers ».
Idem pour le tri des ordures, il n’est pas respec­té et vous pou­vez trou­ver une poubelle à deux entrées : une pour le car­ton et une autre pour le verre, mais sans aucune sépa­ra­tion, si bien que tout se mélange ! Nous ne cher­chons pas à blâmer qui que ce soit en faisant cette con­stata­tion. Après tout, n’est-ce pas la réponse à une société hyp­ocrite ? Pourquoi deman­der de faire le tri alors que l’on con­tin­ue à dis­tribuer des sacs plas­tiques à tout va ? Pourquoi ne réduit-on pas les embal­lages ? À Paris, chaque deux ans, se tient le plus gros salon de l’emballage…Nous ne pen­sons pas être plus éco­los en France qu’en Italie.
Autre con­stata­tion mal­heureuse, c’est la dégra­da­tion de site excep­tion­nel tel que Her­cu­lanum ou Pom­péi. Nous choi­sis­sons de vis­iter Her­cu­lanum. Notre décep­tion a été de trou­ver plusieurs por­tions fer­mées au pub­lic cause « de dégra­da­tion du site ». Ce site fab­uleux est en train de se réduire à peau de cha­grin car il n’y a jamais eu d’anticipation de travaux de conservation.
Nous quit­tons Naples avec un petit pince­ment au cœur car elle reste mal­gré tout, une de nos villes préférées de la côte ital­i­enne. Elle nous a ensorcelés !

Cap sur Malte

Nous voulons attein­dre l’île de Malte afin de s’installer quelques semaines ou pourquoi pas y pass­er l’été pour se pos­er un peu et tra­vailler à nos activ­ités. Mal­heureuse­ment, Malte ne s’avère pas à la hau­teur de nos espérances pour dif­férentes raisons que nous allons évo­quer plus bas.
Avant d’atteindre Malte, nous aurons fait une halte à Capri, le petit bijou du golfe de Naples, puis deux arrêts dans les îles éoli­ennes dont une à Panaréa et une autre à Vul­cano. Nous les avions vis­itées il y a deux ans et avions gravi tous les som­mets. Mais nous sommes impa­tients de décou­vrir de nou­veaux ter­ri­toires et ne faisons qu’une petite escale dans ces îles.
Si nous devons recom­man­der une seule île du Golfe de Naples c’est, sans hési­ta­tion, Capri ! Con­cer­nant les îles éoliennes…Nous vous les recom­man­dons toutes ! Fil­icu­di a notre préférence mais elles sont toutes distinctes.
Après s’être avi­tail­lés à Vul­cano, nous met­tons le cap sur Malte ven­dre­di 28 avril à 13h00 et tra­ver­sons le détroit de Mes­sine dans la nuit avec un courant favor­able. Nous arrivons à Malte Dimanche 30 avril au matin. Nous aurons par­cou­ru env­i­ron 200 milles nau­tiques, la nav­i­ga­tion dur­era 43 heures dont 15 heures au moteur. Nous jetons l’ancre à St Julian’s Bay et mal­gré un mouil­lage chahuteur dû à une petite houle facétieuse, nous trou­vons un repos réparateur.

Arrivée à Malte

Mai 2017 : Arrivée à Malte

L’arrivée à Malte est tou­jours impres­sion­nante. La lumière sur le cal­caire, la couleur dorée sur ses for­ti­fi­ca­tions grandios­es et son archi­tec­ture aux influ­ences ori­en­tales est une invi­ta­tion aux con­tes des mille et une nuit. Tout ce beau décor ne reflète mal­heureuse­ment pas les couliss­es de l’île. Malte est certes cos­mopo­lite, mais c’est aus­si une île faite pour le tourisme et beau­coup pour le tourisme ! Plus par­ti­c­ulière­ment à Sliema, quarti­er du bord de mer, nous con­sta­tons la con­struc­tion d’immeubles de plus en plus haut, les maisons sont toutes rehaussées de plusieurs étages et le soleil se couche donc plus tôt que prévu ! De très nom­breux chantiers immo­biliers furent entre­pris par l’ancien gou­verne­ment qui n’était pas avare en autori­sa­tions (affaires de corruption) …

Nous prof­i­tons de cette halte pour nous avi­tailler en eau et en Gazole tout en restant au mouil­lage. Nous faisons plusieurs allers-retours avec notre kayak gon­flable et nous réus­sis­sons à trans­porter 58L d’eau en un voy­age avec des bidons de 5 et 8L. Il y a une fontaine d’eau potable à 15 mètres de là où nous lais­sons le kayak. Nous trou­vons une laver­ie et une sta­tion d’essence égale­ment tout proche. Nous pas­sons une journée à faire nos « corvées » et nous voilà tran­quilles pour un moment. Mais le vent tourne et nous sommes oblig­és de chang­er de mouil­lage. Nous nous abri­tons à Rinel­la Bay, en face des « trois cités ». Nous sommes loin de tout, coincés sur le bateau et aucun marc­hand de fruits et légumes à moins de 30 min­utes de marche quand il y a une petite accalmie.
Nous con­sta­tons égale­ment que notre con­nex­ion inter­net est très pau­vre et ne pou­vons pas tra­vailler comme nous l’avions prévu. L’eau du mouil­lage est sale et nous sommes très dépen­dants de l’eau de mer car nous faisons tout avec elle : vais­selle, toi­lette, etc… Nous rinçons la vais­selle avec l’eau douce à l’aide d’un pul­vérisa­teur pour économiser l’eau. Nous faisons notre toi­lette à l’eau de mer et avons appris un petit truc qui nous per­met de ne pas se rin­cer ! Dès que nous sor­tons de l’eau, nous nous essuyons tout de suite. De ce fait, le sel ne provoque pas ce tiraille­ment ressen­ti comme avec le séchage naturel au vent. L’été tarde à venir, alors nous faisons une excep­tion pour les cheveux que nous rinçons à l’eau douce car il fait encore un peu humide en soirée.
Le vent de nord-ouest forcit et sur les 4 bateaux qui se trou­vent au mouil­lage, deux dérapent dans la nuit (l’ancre ne tient pas) heureuse­ment, il n’y a pas de casse et ils doivent rajouter une deux­ième ancre.

« Sur les traces d’Ulysse »

Le 10 mai, alors que le vent tourne au sud, nous déci­dons de quit­ter Malte et d’aller sur Syra­cuse où le mouil­lage devant le port con­stitue un excel­lent abri. Nous trou­vons le séjour à Malte trop court et regret­tons tout de même notre mouil­lage dans la baie de St Julian qui lui, offre un excel­lent emplace­ment. Mais quand la météo propose…On dis­pose, alors cap sur Syra­cuse ! De là, nous atten­drons le souf­fle con­ciliant d’Éole pour nous pouss­er jusqu’en Grèce, dans les îles Ion­i­ennes. Impa­tients de con­tin­uer sur les traces d’Ulysse, nous allons enfin décou­vrir une par­tie de la Méditer­ranée que nous n’avons encore jamais explorée !

Comme pré­cisé au départ, ce voy­age est une com­bi­nai­son de belles décou­vertes mais com­porte quelques désen­chante­ments comme le dur con­stat de pol­lu­tion en mer Méditer­ranée. Mal­heureuse­ment, ce sont TOUTES les côtes méditer­ranéennes qui sont touchées. Nous accom­plis­sons des gestes respon­s­ables au quo­ti­di­en de sorte à ne pas aggraver cette sit­u­a­tion. Nous choi­sis­sons des pro­duits qui n’agressent pas l’environnement marin, nous sommes très économes en eau, et la brise diesel est util­isée en dernier recours car nous avons le temps (il est de bon ton de le pré­cis­er !). Nous croyons aux ini­tia­tives indi­vidu­elles même si elles ne représen­tent qu’une goutte d’eau dans la Méditerranée…Ben C’est déjà ça !
Prochain épisode : Une semaine de mouil­lage à Syra­cuse et l’arrivée sur les îles Ioniennes !

Pollution dans le golfe Ambracique, en Grèce

Episode 6

SYRACUSE : POINT DE DÉPART POUR LA GRÈCE

Voici la suite des nav­i­ga­tions de « Sauvage » et de son équipage en mer Méditer­ranée. Cet épisode qui racon­te nos pre­miers pas en Grèce, dans les îles Ion­i­ennes, par­lera de ces ren­con­tres faites en mer et sur le con­ti­nent grec qui nous auront mar­quées, et de moment clef à tra­vers une vidéo…
Nous ne sommes pas venus à Syra­cuse pour ses eaux cristallines mais pour retrou­ver cette ville pleine de vie et de charme et c’est d’ici que com­mence notre « vrai » voy­age. En effet, nous allons décou­vrir une nou­velle par­tie de la Méditer­ranée et le mouil­lage dans la baie de Syra­cuse représente pour nous le sas d’attente pour notre départ vers la Grèce. Dans l’attente d’une fenêtre météo favor­able, nous imag­i­nons une arrivée digne de l’Odyssée d’Ulysse : Cor­fou, dans les îles Ioniennes !
À Syra­cuse, nous ren­con­trons Car­o­line et Nico, un jeune cou­ple fran­co-ital­ien qui voy­age sur « Ysé », un voili­er en alu­mini­um de 11,50 mètres. Ils ont appareil­lé de Bre­tagne en octo­bre 2016 et ont passé l’hiver à Malte. Pen­dant deux mois, nous nav­iguerons ensem­ble jusqu’à leur retour en Italie.
Mais le début s’annonce mal ! Alors que nous prof­i­tons d’une fenêtre idéale pour point­er l’étrave vers la Grèce, Ysé ren­con­tre un prob­lème de moteur et doit s’arrêter d’urgence dans un port en Cal­abre, au sud de l’Italie. Nous con­venons de con­tin­uer notre route vers la Grèce car le vent vient du sud et ne nous per­met pas de rester au mouil­lage dans cette par­tie de l’Italie. Après 62 heures de nav­i­ga­tion (dont 14 au moteur), nous tou­chons notre pre­mière île grecque : le sud de Lefkas ! Tant pis pour notre arrivée sur Cor­fou, la météo en a décidé autrement ! Ysé et son équipage arriveront 4 jours après.

LES ÎLES IONIENNES : SES PAYSAGES, SES HABITANTS, SES EFFETS DE SITES, ET NOS RENCONTRES

Notre par­cours dans les îles ion­i­ennes : Point d’arrivée : Lefkas, puis Megan­isi, Kas­tos, Ithaque (Kioni), côte est de la Céphalonie (Eufemia, Kalo limani), Chenal de Lefkas, Pre­veza (sur le con­ti­nent), le golfe d’Amvrakia de Preveza,Andipaxoi, Pax­oi, Cor­fou, Oth­oni @Cyrille Mousset 

Ce qui a ren­du ces deux mois de nav­i­ga­tion mag­iques, c’est assuré­ment la com­bi­nai­son de la beauté du paysage des îles Ion­i­ennes, pre­mière approche avec la pop­u­la­tion grecque et notre ren­con­tre avec l’équipage du voili­er « Ysé ». Nous n’avions, jusqu’à présent, con­nu aucune expéri­ence de nav­i­ga­tion avec un autre voili­er. Toute­fois, nous con­sta­tons aujourd’hui, que cette entente partagée pen­dant ces deux mois avec nos amis est rare, et pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que nous sommes du même âge et qu’il est plus « nor­mal » de crois­er sur l’eau des retraités ou en général des gens plus âgés. Car­o­line et Nico vivent aus­si sur leur bateau et nous pou­vons partager ensem­ble nos ques­tions, nos doutes, et nos joies ! De plus nous décou­vrons tous les qua­tre la Grèce pour la pre­mière fois.
Nous avons le même rythme de croisière, et de par nos per­son­nal­ités dif­férentes, chaque per­son­ne apporte quelque chose d’enrichissant. Il n’y a pas de « meneur ou de chef », qui décide où aller, quand par­tir, com­bi­en de temps rester etc…

Sou­vent, lorsque nous repen­sons à nos pre­miers pas en Grèce avec l’équipage d’Ysé, on se dit que nous avons décou­vert des lieux que nous n’aurions jamais décou­vert à deux. Nous louons une voiture pour vis­iter les plus grandes îles, ce qui per­met de divis­er les frais par deux et nous parta­geons tous les qua­tre une curiosité boulim­ique qui nous a poussé jusqu’ici en bateau !

Pour décrire briève­ment les îles Ion­i­ennes, il y a une chose à savoir : il ne faut surtout pas s’attendre à la Grèce des cartes postales habituelles : Le soleil éblouis­sant sur les maisons bleues et blanch­es ! La région des îles Ion­i­ennes est celle où il pleut le plus en hiv­er. L’été est très chaud et humide, ce qui a pour con­séquence cette végé­ta­tion lux­u­ri­ante qui fait la par­tic­u­lar­ité de ces îles. Il y a des oliviers, des cyprès, des pins et des fleurs à pro­fu­sion ! C’est une région verte et ombragée aux maisons cou­vertes de tuiles romaines rouges.
Les effets de sites sont nom­breux et il n’est pas rare que la topogra­phie des îles per­turbe nos prévi­sions météorologiques. Nous croyons être à l’abri du vent du nord en trou­vant un beau mouil­lage au sud ? hé bien non ! Les rafales de vent se ren­for­cent lorsqu’elles déva­lent les falais­es escarpées des îles Ion­i­ennes, ce qui sou­vent, crée des sur­pris­es et provoque des direc­tions de vent con­traires à celui qui était prévu. Au départ, nous sommes un peu con­fus, puis rapi­de­ment, nous apprenons à appréhen­der et anticiper ces phénomènes courant en Grèce.

NOUVELLES EXPÉRIENCES ET PARTAGE DE BEAUX MOMENTS !

En Céphalonie, plus pré­cisé­ment au port d’Argostoli, nous faisons nos for­mal­ités (je rap­pelle que même si nous sommes dans la com­mu­nauté européenne, il est de bon ton de faire des for­mal­ités en entrant en Grèce, j’ai d’ailleurs écrit un arti­cle à ce sujet sur mon site Sailingthewords.com : « les for­mal­ités en Grèce » dans la rubrique actu­al­ités). Nous avons loué une voiture pour nous y ren­dre car nous sommes au mouil­lage d’Eufemia, sur la côte Est et faire une pierre deux coups : les for­mal­ités et la vis­ite de l’île ! À Argos­toli nous vivons un joli moment : dans le port, alors que les pêcheurs vendent leur pêche et rangent leurs filets, des tortues vien­nent aux abor­ds du quai pour manger les déchets de pois­sons ! On les appelle « Caret­ta-Caret­ta » en grec ! Elles font bien évidem­ment la joie des touristes et des passants !
Sur l’île d’Ithaque et Mégan­isi, nous expéri­men­tons notre pre­mier mouil­lage avec « amar­res à terre ». Manœu­vre un peu déli­cate pour la pre­mière fois mais c’est presque une oblig­a­tion en Grèce ! Réservé aux mouil­lages pro­fonds, exi­gus et très fréquen­tés, ce style d’amarrage per­met de garder son bateau tou­jours dans le même axe et de l’empêcher d’éviter.

Amarre à terre à Ithaque pour Sauvage et Ysé (de droite à gauche) ! @Cyrille Mousset

Nous faisons égale­ment un arrêt sur Kas­tos, habitée par 80 âmes, on y trou­ve une « Tav­er­na » (restau­rant grec), un bar, une église et même une école ! sans par­ler du mini mar­ket, ouvert seule­ment le matin et…pas tous les jours ! Il y a un port où on peut se baign­er telle­ment l’eau est translu­cide. Nos nav­i­ga­tions vont de sur­pris­es en sur­pris­es. Toutes ces îles dif­fèrent les unes des autres et il n’y en a pas une qui se ressem­blent. Nous ne descen­drons pas jusqu’à Zante pour l’instant et déci­dons de touch­er le con­ti­nent afin que l’équipage d’Ysé puisse régler un prob­lème de moteur… Notre choix se porte sur Pre­veza et le golfe Ambracique car il y a plusieurs chantiers navals et des mag­a­sins spé­cial­isés dans le matériel mar­itime. Nous prof­iterons de cette escale pour acheter un nou­veau son­deur car cela fait deux mois que le nôtre nous a lâché et nous sommes tou­jours au fil à plomb pour son­der les pro­fondeurs, à l’ancienne !
Ce que nous ignorons, c’est que nous allons rester à Pre­veza plus de temps que prévu et vivre de belles aventures !

PROCHAIN EPISODE : 1 /PREVEZA ET LE GOLFE AMBRACIQUE : UN ARRET PLUS LONG QUE PRÉVU ! 2/CORFOU, DRÔLE D’IMPRESSION, 3/LA SÉPARATION, NOTRE NOUVELLE ÉQUIPIÈRE ET NOTRE DESCENTE EN DIRECTION DU GOLFE DE PATRAS !

Episode 7

Notre arrêt pro­longé à Préveza nous a per­mis de créer des liens avec la pop­u­la­tion locale mais aus­si mar­itime, nous avons décou­vert les paysages de la région de l’Épire, et tout ceci nous a lais­sé d’excellents sou­venirs. C’est pour toutes ces raisons que nous y con­sacrons un chapitre un peu plus long…

PREVEZA ET LE GOLFE AMBRACIQUE : UN ARRET PLUS LONG QUE PRÉVU

Lorsque nous arrivons à Préveza, nous jetons l’ancre dans la baie face aux chantiers navals et aux nom­breuses mari­nas. La ville est juste en face mais l’accès est dif­fi­cile quand nous nous trou­vons de ce côté-là. À moins de pren­dre le bus (quand il passe) ou le taxi qui per­met de tra­vers­er un tun­nel sous la mer reliant la ville. Le port com­mu­nal de Préveza est plein et n’a pas la place pour accueil­lir nos deux bateaux. En atten­dant qu’une place se libère, nous allons nav­iguer dans le golfe Ambracique et mouiller sous les ruines d’un site qua­si­ment à l’abandon : Nikopolis…Et là à notre grande sur­prise, nous nous retrou­vons à deux bateaux dans cette baie gigan­tesque peu pro­fonde, face à un paysage sauvage, isolé et boudé par le tourisme. On com­prend pourquoi : L’eau est de couleur verte, ici ni transats ni para­sols ne peu­vent envahir le bord de mer, il ne réserve aucune place pour la farniente. De nom­breuses tortues y nagent tout en prenant soin de rester loin de nous, mais lorsque nous descen­dons à terre pour longer le bord de mer, il y a du monde…Une quan­tité phénomé­nale de crabes, de Bernard l’Hermite, de minus­cules pois­sons, c’est plein de vie !

Le Golfe Ambracique @Cyrille Mousset

NIKOPOLIS OU LA BAIE SAUVAGE

Le lende­main, nous par­tons à pied vis­iter la cité de Nikopo­lis, là encore, nous ne crois­erons personne…Et pour­tant, la muraille est imposante par sa taille (mal­gré sa décrépi­tude) et par son his­toire. Nikopo­lis a été con­stru­ite par Octave pour com­mé­mor­er sa vic­toire sur Antoine lors de la bataille d’Actium. Cette bataille a décidé de l’avenir de l’empire romain ! Quand nous rejoignons nos bateaux, nous apercevons une grande salle qui sem­ble être une taverne…Lorsque nous entrons, nous sommes chaleureuse­ment accueil­lis par une dame grecque. Exit l’anglais dans cette par­tie de la Grèce. Nous arrivons à nous faire com­pren­dre et prenons place pour dîner.

Arrivent le mari, les enfants, les petits enfants, le pope du vil­lage et quelques voisins…L’animation se met en marche, ça par­le, ça rigole, et nous man­geons joyeuse­ment au milieu de ce brouha­ha très agréable ! Nous finis­sons par dis­cuter avec eux en s’aidant du pau­vre vocab­u­laire que nous pos­sé­dons et d’un dic­tio­n­naire que nous avons sur le portable ! Nous pas­sons une soirée très conviviale.

Le Théâtre de Nikopo­lis @Cyrille Mousset

PREVEZA, UN CHARME QUI OPÈRE

De retour sur Préveza, nous trou­vons deux places au port com­mu­nal. Nous res­terons un total de 3 semaines (Préveza et le Golfe Ambracique). À ce jour, cela reste l’arrêt le plus long que nous ayons jamais fait ! Nous tombons sous le charme de l’ambiance de la ville de Préveza. Der­rière les restau­rants et cafés du bord de mer, les rues ont gardé l’atmosphère des villes de marchés provinciaux…Nous ren­con­trons beau­coup de français au port com­mu­nal, cer­tains d’entre eux par­courent la Grèce depuis 20 ans ! Nous ne pen­sons pas y rester aus­si longtemps…Il y a telle­ment d’autres choses à décou­vrir. On peut toute­fois com­pren­dre cet attache­ment à la douceur de vivre grecque ! Ces ren­con­tres auront été rich­es en échanges. Nous écou­tons les con­seils, les expéri­ences de cha­cun et surtout les lieux à ne pas manquer.

TASSOS, PERSONNAGE INCONTOURNABLE

Nous ren­con­trons Anastha­sios, dit « Tas­sos » à l’occasion d’un dîn­er avec l’équipage d’Ysé dans les ruelles de Préveza. Anastha­sios est le gérant mais on pour­rait le pren­dre pour un client. Il s’assit à notre table et avec son accent nous par­le en toutes les langues. Français, et surtout ital­ien avec Nico ! Faut dire que physique­ment il impose…Il a le corps d’un rug­by­man et la tête de Léo Fer­ré ! Il coiffe sa grande crinière blanche d’un cato­gan, boit de l’ouzo, fume beau­coup, drague autant, et aime faire la fête ! Nous le crois­erons à nou­veau le lende­main dans un café très local.

D’ailleurs à ce sujet, il est agréable de con­stater qu’il existe tou­jours de vieux bistrots aux allures défraîchies où on trou­ve une couleur plus locale, mêlant dif­férentes généra­tions. Nous pas­sons la soirée avec lui, dis­cu­tons de la Grèce, de ses habi­tants, de poli­tique, etc…Les lumières du bistrot s’éteignent, et c’est en zigza­guant que nous rejoignons nos embarcations…Encore une ren­con­tre et un moment qui fer­ont par­tie de ces beaux moments passés en Grèce.
Nous avons égale­ment pu nous pro­cur­er un nou­veau son­deur, l’équipage d’Ysé a trou­vé un mécani­cien pour répar­er le moteur, et nous avons même eu la pos­si­bil­ité de pren­dre des douch­es à l’eau douce sur la plage ! Les pleins d’eau sont faits, il est temps de repar­tir vers le nord des îles Ioniennes…

CORFOU, DRÔLE D’IMPRESSION

Com­ment ne pas s’arrêter à Cor­fou ?! D’après l’Odyssée, Ulysse aurait débar­qué sur une plage située sur la côte ouest : Pale­okas­trit­sa. Hum Hum…On arrivera par la côte Est avec l’équipage d’Ysé. Nous mouil­lons au sud de la ville de Cor­fou et ne fer­ons qu’une vis­ite éclaire de la ville. Toute­fois, lorsque nous repasserons à Cor­fou, seuls cette fois-ci, après une escale sur l’île d’Othoni, nous mouillerons plusieurs jours sous la forter­esse. Je ne sais pas si c’est la chaleur écras­ante de l’époque (mi-juil­let) ou le fait d’avoir vis­ité la ville façon éclaire au pre­mier arrêt, ou encore d’avoir quit­té nos amis après avoir nav­igué deux mois en leur com­pag­nie, mais nous ressen­tons un léger abattement…

La forter­esse de Cor­fou @Cyrille Mousset

De plus nous essuyons un coup de vent non prévu par la météo. Une nuit dif­fi­cile où nous devons assur­er des quarts de nuit au mouil­lage ! Notre chaîne tient bien et Sauvage se mon­tre valeureux. Mais les cornes de brumes qui son­nent dans la nuit pour aver­tir un bateau, puis deux, puis trois qui dérapent, ne nous per­me­t­tent pas de pass­er une nuit tran­quille et sere­ine ! Pas de casse, une petite peur et le lende­main, le soleil revient, le vent se calme et tout rede­vient « nor­mal ». Le cen­tre-ville de Cor­fou grouille de monde à cette époque et les rues sont bor­dées de mag­a­sins de sou­venirs qui vendent tous la même chose…Mais en nous écar­tant des axes touris­tiques, nous nous per­dons dans les ruelles du vieux Cor­fou. C’est une toute autre facette de la ville qui nous réc­on­cilie avec Cor­fou. Nous tombons sous le charme des vieilles façades aux tra­di­tion­nels volets verts, une archi­tec­ture néo­clas­sique pour le musée des arts con­stru­it par les anglais au XIXe siè­cle, et le plus drôle dans tout ça, c’est que nous nous retrou­vons presque seuls dans nos déambulations !

Le Vieux Cor­fou @Cyrille Mousset

LA SÉPARATION, NOTRE NOUVELLE ÉQUIPIÈRE ET NOTRE DESCENTE EN DIRECTION DU GOLFE DE PATRAS !

Après notre pre­mière vis­ite de Cor­fou avec l’équipage d’Ysé, nous déci­dons de pouss­er encore un peu plus au nord pour décou­vrir l’île d’Othoni, ce qui per­me­t­tra à nos amis d’attendre une bonne fenêtre météo pour redescen­dre en Cal­abre. Oth­oni est une petite île qui échappe au tourisme de masse. Très fréquen­tée par les ital­iens car c’est la pre­mière île des Ion­i­ennes qu’ils ren­con­trent et il est agréable d’y faire une escale pour se ressourcer avant de se jeter dans le grand bain touris­tique de Cor­fou ! Oth­oni compte 40 habi­tants l’hiver et 380 l’été… C’est aus­si une île où les chats sont presque plus nom­breux que les habi­tants ! D’ailleurs, c’est ici que l’équipage de Sauvage s’agrandit et accueille sa nou­velle équip­ière que nous appellerons…. « Ysé », une petite chat­te âgée de 6 semaines qui depuis, nav­igue avec nous et avec laque­lle nous for­mons à présent un trio.

Ysé, notre nou­velle équip­ière @Cyrille Mousset

La Grèce et ses chats…. Des chats partout ! Peut-être une tra­di­tion mais un prob­lème aus­si car beau­coup ne passent pas l’hiver et la plu­part vivent dehors. Ils n’appartiennent à per­son­ne mais pour­tant tout le monde leur donne à manger. Beau­coup d’entre eux sont malades et mal­gré les cam­pagnes de stéril­i­sa­tion qui sont menées, le nom­bre de chats ne cesse d’augmenter…
Le 12 juil­let, la fenêtre météo atten­due par nos amis arrive et l’heure de la sépa­ra­tion a son­né. Elle ne se fait pas sans un pince­ment au cœur mais nos pro­jets de nav­i­ga­tion sont dif­férents et il est impor­tant que cha­cun réalise le but qu’il s’est fixé. Nous sommes cer­tains que la mer nous réu­ni­ra à nou­veau, sans pour autant con­naître la date du prochain rendez-vous !
Ce même jour, nous met­tons les voiles et redescen­dons les îles Ion­i­ennes par la côte Est avec un arrêt sur Cor­fou, Pax­os, Pre­veza à nou­veau (vac­cin d’Ysé oblige !) et Kas­tos que nous avions bien aimé lors de notre pre­mière vis­ite. Notre objec­tif : Entr­er dans le golfe de Patras, pour­suiv­re par le golfe de Corinthe afin de tra­vers­er le mythique canal et se retrou­ver en mer Égée. Nous voulons trou­ver un endroit pour hivern­er à flot cet hiver…

Naviguer avec un chat

Navigation Golfe de Patras

In this article

Récem­ment, j’ai lu dans la presse que vous soute­niez Bachar El Assad, l’homme qui m’a chas­sé de mon pays, tué mes amis et mes proches, m’a pour­chas­sé et...

1380 0

Récem­ment, j’ai lu dans la presse que vous soute­niez Bachar El Assad, l’homme qui m’a chas­sé de mon pays, tué mes amis et mes proches, m’a pour­chas­sé et con­traint de fuir la Syrie. Savez-vous pourquoi ? Sim­ple­ment pour avoir exer­cé mon méti­er de jour­nal­iste au cours de la révo­lu­tion syrienne.

Vous êtes plus savants que moi en poli­tique, c’est pourquoi j’aimerais vous pos­er une ques­tion. Il y a des dizaines de jour­nal­istes qui comme moi ont com­bat­tu les islamistes ” El Qai­da, Daech, Jounoud El Cham, Ahrar El Cham ” et d’autres fac­tions que vous ne con­nais­sez sans doute pas. Ils se sont égale­ment opposés à Bachar El Assad. Voici ma ques­tion: pourquoi le soutenez- vous ?

La France m’a per­mis d’échapper à la guerre, elle fait désor­mais par­tie de moi. Après les mas­sacres de Char­lie Heb­do et du 13 Novem­bre, j’étais avec ceux qui ont pleuré les vic­times et déposé des fleurs place de La République. J’ai étudié la langue de ce pays et y ai édité deux livres en français. Je tra­vaille comme des mil­liers de réfugiés, nous ne cau­sons de tort à per­son­ne, tout ce que nous souhaitons c’est de vivre digne­ment. J’aime ce pays et suis prêt à don­ner ma vie pour lui.

Votre leader, Mme le Pen a égale­ment dit que les Syriens man­quaient de courage pour avoir quit­té leur pays en rai­son des événe­ments, alors que les Français ne l’avaient pas fait pen­dant la deux­ième guerre mon­di­ale. Cette com­para­i­son est inap­pro­priée : la guerre civile se déroulant dans mon pays n’a que peu de rap­ports avec la tragédie vécue par la France entre 1939 et 1945. Il est par con­tre pos­si­ble de la rap­procher de ce qui s’est passé en Espagne à la fin des années trente du siè­cle dernier. Pensez vous que les cen­taines de mil­liers d’Espagnols qui ont fui leur pays à ce moment là pour se réfugi­er en France étaient des lâches ?

Madame Le Pen : en Syrie, bien avant la prise de pou­voir par le par­ti Baath, nous avons accueil­li il y a de cela un siè­cle, des cen­taines de mil­liers d’Arméniens fuyant les mas­sacres organ­isés par l’Empire Ottoman. Avec le temps, ils sont devenus aus­si syriens que les autres habi­tants et notre pays est devenu pluriel sur le plan lin­guis­tique. Ces hommes et ces femmes ont tra­vail­lé, fait pro­gress­er l’économie et con­stru­it des ponts entre leur cul­ture d’origne et celle de leur pays d’accueil, ponts que les réfugiés d’aujourd’hui ten­tent d’édifier.

Je vous écris depuis un café parisien avec, autour de moi, des gens de divers­es nation­al­ités. Je remar­que que cer­tains me regar­dent avec ani­mosité, ce qui n’était pas le cas quand je suis arrivé il y a quelques années. Je ne quit­terai jamais la France quoi qu’il arrive. Savez-vous pourquoi ? Parce qu’un philosophe Irlandais Edmaund Burk, je suis sûr que vous le con­nais­sez, a dit “La seule chose qui per­met au mal de tri­om­pher est l’inaction des hommes de bien “.

Photo ©IsabelleLagny

In this article

Soci­o­logue écon­o­miste, Ken­za Afsahi tra­vaille sur la pro­duc­tion de drogues. Elle insiste notam­ment sur l’impact des change­ments struc­turels du marché du cannabis dans le monde (lég­is­la­tion, nou­veaux pro­duits,…)...

985 0

Soci­o­logue écon­o­miste, Ken­za Afsahi tra­vaille sur la pro­duc­tion de drogues. Elle insiste notam­ment sur l’impact des change­ments struc­turels du marché du cannabis dans le monde (lég­is­la­tion, nou­veaux pro­duits,…) et sur l’avenir des pro­duc­teurs de cannabis dans les pays du Sud. Avec elle, nous décryp­tons l’adaptation des pays his­torique­ment pro­duc­teurs de cannabis en Méditer­ranée, prin­ci­pale­ment Maroc et Liban, face aux nou­veaux modes de production.

Entretien

La Méditer­ranée est his­torique­ment une des prin­ci­pales régions pro­duc­tri­ces de cannabis avec le Maroc et le Liban, est-ce tou­jours le cas aujourd’hui ?

Effec­tive­ment, la région méditer­ranéenne est une région his­torique de pro­duc­tion de cannabis, mais ce n’est qu’au cours de ces cinquante dernières années que le Maroc et le Liban* sont devenus par­mi les plus impor­tants pro­duc­teurs de haschich au monde pour ce qui con­cerne le marché d’exportation. Il y a eu, par le passé, d’autres espaces de cul­ture de cannabis en Afrique du Nord, au Moyen Ori­ent et en Europe du Sud, notam­ment en Egypte, en Syrie, en Algérie, en Tunisie, en Grèce et en Turquie.

Le Maroc, qui est un pays tra­di­tion­nel de cul­ture de cannabis (de kif ou herbe de cannabis), a com­mencé à pro­duire du haschich pour répon­dre à la demande européenne, puis l’a ensuite dif­fusé sur son ter­ri­toire nation­al. Le Liban l’a des­tiné dans un pre­mier temps à l’Europe et le Moyen Ori­ent, mais très peu de haschich libanais cir­cule actuelle­ment en Europe, si on en croit les saisies réal­isées par la police européenne et les dires des con­som­ma­teurs européens.

Aujourd’hui, le Rif au Maroc et la Beqaa au Liban sont toutes deux d’importantes régions de pro­duc­tion de cannabis. Les paysans les plus pau­vres y ont prof­ité de l’opportunité économique provo­quée par la pro­hi­bi­tion et une demande mon­di­ale soutenue de cannabis. Le Maroc et le Liban parta­gent, à bien des égards, des simil­i­tudes (mar­gin­al­i­sa­tion des espaces de cul­ture, lég­is­la­tion répres­sive, demande inter­na­tionale impor­tante, cli­mat méditer­ranéen prop­ice à la cul­ture, marchés de con­som­ma­tion à prox­im­ité, etc.).

Mais la com­para­i­son des deux pays laisse entrevoir des dif­férences de con­textes insti­tu­tion­nels dans les marchés locaux et inter­na­tionaux (marché tra­di­tion­nel au Maroc/absence d’un marché local au Liban, sta­bil­ité au Maroc/instabilité au Liban, etc.). Au Maroc, la sta­bil­ité du pays et la spé­cial­i­sa­tion des cul­ti­va­teurs de cannabis, depuis une cinquan­taine d’années, a favorisé le développe­ment d’une économie du haschich com­péti­tive. En dif­férents lieux, de mul­ti­ples pro­duits, aux qual­ités et aux prix diver­si­fiés, sont com­mer­cial­isés. La con­cur­rence entre pro­duc­teurs maro­cains et européens entraine de véri­ta­bles straté­gies com­mer­ciales. Par ailleurs, le Maroc pro­duit égale­ment pour une impor­tante con­som­ma­tion locale de cannabis.

Au Liban, les cul­ti­va­teurs et les inter­mé­di­aires ont su dévelop­per une économie du cannabis mal­gré l’instabilité poli­tique, les guer­res et les ingérences étrangères. L’absence de con­trôle de l’Etat dans la Beqaa, en sit­u­a­tion de con­flit per­ma­nente, s’est révélée avan­tageuse pour les cul­ti­va­teurs et les inter­mé­di­aires et a même favorisé le pas­sage du cannabis au pavot à la fin des années 1980. Les désor­dres poli­tiques actuels au Moyen-Ori­ent — et prin­ci­pale­ment la guerre en Syrie —, ont, une fois encore, favorisé la reprise de la cul­ture de cannabis et la pro­duc­tion de haschich dans la val­lée de la Béqaa. Aujourd’hui, le Liban est cer­taine­ment le pre­mier pro­duc­teur de résine de cannabis du Moyen-Ori­ent. Pour­tant, si la cul­ture du cannabis au Liban est anci­enne, ce pro­duit n’y a pas sus­cité les mêmes usages tra­di­tion­nels qu’au Maroc.

Champ de cannabis dans le Rif (Maroc)

Par ailleurs, ces dernières années ont vu émerg­er de nou­veaux espaces de cul­ture de cannabis en Méditer­ranée. Est née en Europe une pro­duc­tion domes­tique crois­sante, égale­ment par­mi des pays méditer­ranéens. En Espagne par exem­ple, selon une recherche menée sur la base des saisies de la police espag­nole, la cul­ture de cannabis à grande échelle a aug­men­té et on s’orienterait vers une sub­sti­tu­tion aux impor­ta­tions du haschich maro­cain. Rap­pelons que l’Espagne, qui est très proche géo­graphique­ment du Maroc, est le pre­mier pays de tran­sit et beau­coup de trafi­quants et d’intermédiaires espag­nols sont impliqués dans le traf­ic du haschich maro­cain. Le plus sur­prenant est que la cul­ture de cannabis à grande échelle se ferait surtout selon le mod­èle «hol­landais», c’est-à-dire en intérieur, alors que l’Espagne du Sud dis­pose de con­di­tions cli­ma­tiques et édaphiques favor­ables, autant que le Maroc et le Liban. Mais, étant don­né l’ampleur qu’a prise cette économie, les cul­tures de cannabis ont été déplacées en intérieur dans des lieux cachés et pro­tégés. Une autre recherche a mon­tré qu’en Turquie égale­ment, il per­siste une tra­di­tion de pro­duc­tion de haschich et, en regard à une posi­tion géo­graphique idéale au car­refour de l’Europe, des Balka­ns et du Moyen-Ori­ent, la cul­ture de cannabis aurait aug­men­té ces dix dernières années, prin­ci­pale­ment dans la région de Diyarbakir. Cepen­dant, la pro­duc­tion de cannabis dans plusieurs pays de la Méditer­ranée reste mécon­nue car peu de recherch­es sur ces pays ont été effec­tuées. La plu­part des infor­ma­tions provi­en­nent de jour­nal­istes ou de la police et non pas de recherch­es en sci­ences sociales. C’est le cas de l’Albanie où la police médi­a­tise régulière­ment les arresta­tions dans des inter­ven­tions liées au traf­ic et les érad­i­ca­tions de champs de cannabis vis­i­ble­ment impor­tantes dans le pays, surtout dans les mon­tagnes près de la fron­tière avec la Grèce.

Quelle est la lég­is­la­tion actuelle au Maroc con­cer­nant la cul­ture et la con­som­ma­tion du cannabis ? Est-elle effi­cace pour dis­suad­er les pro­duc­teurs de se lancer dans la production ? 

La lég­is­la­tion actuelle en matière de cul­ture et de con­som­ma­tion de cannabis au Maroc est liée à la péri­ode de Pro­tec­torat français, c’est un héritage colo­nial et des con­ven­tions inter­na­tionales. Plusieurs dahirs (décrets roy­aux) ont régle­men­té la cul­ture, la vente et l’usage du cannabis entre 1912 et 1956. D’abord ces dahirs avaient pour objec­tifs de défendre les intérêts de la Régie du Tabac et du Kif, mono­pole instau­ré par la France (qui cul­ti­vait du cannabis dans dif­férentes régions, notam­ment du côté de Kéni­tra ou de Mar­rakech), dont les recettes étaient ver­sées à l’administration française, et de lut­ter con­tre la con­tre­bande du kif cul­tivé dans la zone sous Pro­tec­torat espag­nol, c’est-à-dire dans le Rif. En 1954, un dahir inter­dit, dans la per­spec­tive de l’indépendance prochaine, la pro­duc­tion, la vente et la con­som­ma­tion de cannabis dans toute la zone sous pro­tec­torat français pri­vant ain­si le Maroc d’une manne finan­cière après l’avoir exploité pen­dant plusieurs décen­nies. A l’indépendance (1956), cette inter­dic­tion est élargie à l’ensemble du ter­ri­toire et le car­ac­tère illé­gal des dérivés du cannabis sera con­fir­mé dès la sig­na­ture par le Maroc (1966) de la Con­ven­tion unique sur les stupé­fi­ants de 1961 (Nations unies). Dans la lignée des con­ven­tions inter­na­tionales, en 1974, un nou­veau dahir relatif à la répres­sion et à la préven­tion de la tox­i­co­manie est pro­mul­gué. Répres­sif à l’égard du con­som­ma­teur, il con­stitue aujourd’hui la base de la lég­is­la­tion en matière de con­som­ma­tion de drogues au Maroc. Mal­gré ces inter­dic­tions, la cul­ture de cannabis sera tolérée dans un espace restreint du Rif cen­tral où elle serait implan­tée depuis plusieurs siè­cles. Elle sera égale­ment tolérée dans le Rif occi­den­tal (Jebala), là où il y a eu des exten­sions de cul­ture de cannabis pen­dant les années 1980 et 1990.

La cul­ture de cannabis a une longue his­toire de tolérance per­pé­tuée par les Espag­nols pen­dant le Pro­tec­torat pour s’attirer la sym­pa­thie des tribus berbères après la guerre du Rif (1921–1926). Le cannabis y est devenu un sym­bole iden­ti­taire d’une pop­u­la­tion mar­gin­al­isée. Le Nord du Maroc a eu par le passé une his­toire tumultueuse avec le pou­voir cen­tral. Il a con­nu des émeutes de 1958 et 1981, et a été mis à l’écart des grands pro­jets de développe­ment à l’indépendance du pays. La lég­is­la­tion n’a donc pas été effi­cace pour sup­primer la cul­ture de cannabis dans le Rif mais l’application de la loi a été effi­cace notam­ment lorsqu’elle a sup­primé la cul­ture de cannabis dans le Sud du Maroc ou a restreint l’extension de la cul­ture de cannabis au delà du Rif. Elle a per­mis égale­ment d’éradiquer la cul­ture de cannabis dans la province de Larache.

Glob­ale­ment, les dahirs de loi inter­dis­ent l’usage, la cul­ture, le trans­port, le stock­age, la vente du cannabis sous toutes leurs formes. Toute­fois, l’usage étant tra­di­tion­nel, la pos­ses­sion de petites quan­tités n’est pas pas­si­ble de pour­suites. Quant à la cul­ture de cannabis, elle est illé­gale et peut faire encourir à ses auteurs une peine d’emprisonnement de 5 à 10 ans et une amende de 5 000 à 50 000 dirhams. Elle est aus­si tolérée, ce qui n’empêche nulle­ment les érad­i­ca­tions ou les arresta­tions. Ce qui place les cul­ti­va­teurs dans une grande incer­ti­tude. Selon les chiffres du Min­istère de l’Intérieur, ils seraient 47 000 cul­ti­va­teurs sous man­dats d’arrêt, ils ne seront pas tous incar­cérés, mais leur incrim­i­na­tion les fait vivre dans la peur per­ma­nente. Ils doivent se cacher, établir des straté­gies, chang­er leur vie quo­ti­di­enne. Pour des dél­its plus graves liés au marché du cannabis, la dis­tri­b­u­tion et la vente, les peines sont plus sévères, surtout si des liens avec des organ­i­sa­tions crim­inelles sont avérés.

Com­ment évolue la pro­duc­tion et com­ment les pro­duc­teurs maro­cains s’adaptent-ils face la con­som­ma­tion de cannabis de syn­thèse, mais aus­si face à l’augmentation de la pro­duc­tion en Europe ?

En effet, en Europe, il y a eu une émer­gence d’une indus­trie de sub­sti­tu­tion aux impor­ta­tions de haschich. Les con­som­ma­teurs européens ont désor­mais à dis­po­si­tion des pro­duits diver­si­fiés et puis­sants. Selon l’Observatoire européen des drogues et tox­i­co­ma­nies, le marché est aus­si car­ac­térisé depuis le milieu des années 2000 par l’introduction du cannabis de syn­thèse orig­i­naire d’Asie. Il est dif­fi­cile de savoir si le cannabis de syn­thèse a un impact sur la cul­ture de cannabis au Maroc et s’il fait con­cur­rence au haschich maro­cain en Europe. Il faudrait déter­min­er en pre­mier lieu quels sont les con­som­ma­teurs de cannabis qui se tour­nent vers ce type de pro­duit. Nonob­stant, le haschich a souf­fert de la con­cur­rence de l’herbe cul­tivée par les nou­veaux entre­pre­neurs de cannabis locaux qui usent de tech­niques de cul­ture et de straté­gies de mar­ket­ing mod­ernes et élaborées, et il a per­du beau­coup de sa pop­u­lar­ité pen­dant les années 1990.

Jeunes plants de cannabis de var­iété hybride, Rif (Maroc)

Pour­tant, il n’y a pas eu de déclin de la pro­duc­tion de haschich au Maroc, au con­traire la cul­ture de cannabis, la cul­ture de cannabis a vu éclore de nou­veaux développe­ments ces dix dernières années, avec l’introduction de var­iétés hybrides de cannabis, aux taux de THC plus élevés, afin de répon­dre aux préférences actuelles des con­som­ma­teurs européens. Les acteurs maro­cain du marché du cannabis ont déjà, par le passé, dû faire face à la con­cur­rence : pen­dant les années 1970 quand le haschich maro­cain, même de très bonne qual­ité, a com­mencé à être ven­du en Europe, il était con­cur­rencé par d’autres qual­ités réputées comme les haschichs libanais, turc, afghan ou népalais. Le marché pro­po­sait égale­ment dif­férentes var­iétés d’herbes africaine, colom­bi­enne, ou thaïlandaise.

Ce n’est qu’au cours des années 1990 que le haschich maro­cain s’est imposé sur le marché. Mais la con­cur­rence à laque­lle doivent faire face les cul­ti­va­teurs est égale­ment locale, par exem­ple entre le haschich pro­duit dans l’espace his­torique de cul­ture et celui provenant de nou­veaux espaces de pro­duc­tion, ou comme entre cul­ti­va­teurs d’un même vil­lage. Le nom­bre élevé de cul­ti­va­teurs per­met aux inter­mé­di­aires et aux trafi­quants d’exercer des pres­sions afin que soient intro­duites de nou­velles var­iétés hybrides ou que le prix du cannabis baisse. En l’occurrence, les cul­ti­va­teurs doivent s’adapter aux change­ments du marché, mais ces adap­ta­tions sont toute­fois à rel­a­tivis­er ; la cul­ture des hybrides par exem­ple pose d’autres prob­lèmes, comme celui de la sur­pro­duc­tion. Ces dernières années, la répres­sion du traf­ic s’est inten­si­fiée, et les cul­ti­va­teurs se plaig­nent de ne plus pou­voir écouler leurs stocks aus­si aisé­ment que par le passé. Et s’ils parvi­en­nent, grâce aux tech­niques mod­ernes, à faire évoluer leurs pro­duits, ils ne maîtrisent pas tou­jours les cir­cuits de commercialisation.

Com­ment évolue la cir­cu­la­tion des drogues en Méditer­ranée ? Y’a-t-il plus de trafics ? de nou­velles routes ? De nou­veaux con­cur­rents au shit marocain ? 

Depuis quelques années, les risques lors du trans­port du haschisch ont aug­men­té au Maroc et vers l’Europe. Les autorités se con­cen­trent sur la répres­sion du traf­ic au delà de l’espace de cul­ture de cannabis (routes, fron­tières, villes) et les saisies se sont mul­ti­pliées. Vers l’Europe l’utilisation de moyens tech­nologiques (radars, etc.) per­me­t­tent d’intercepter les trafi­quants de manière plus effi­cace. Pour y faire face, les inter­mé­di­aires cherchent de nou­veaux marchés et com­men­cent à recon­fig­ur­er leurs réseaux de com­mer­cial­i­sa­tion ain­si depuis quelques années ils écoulent le haschisch en Afrique prof­i­tant notam­ment de sys­tèmes poli­tiques frag­ilisés et corrompus.

Con­cer­nant les nou­veaux con­cur­rents, les pro­duc­teurs des pays indus­tri­al­isés ne s’étaient pas réelle­ment intéressés, jusqu’à présent, à l’extraction de la résine. Le haschich demeu­rait un pro­duit d’importation. Mais actuelle­ment, on observe de nom­breuses ten­ta­tives de pro­duc­tion de résine en Europe même, comme en Amérique du Nord. Des tech­niques se dévelop­pent locale­ment, et de plus en plus de « cul­ti­va­teurs domes­tiques de cannabis » trans­for­ment leur cannabis grâce à des tech­niques d’extraction emprun­tées au pays du Sud mais adap­tées à l’Europe ; ain­si le « Pol­li­na­tor* », dévelop­pé par une entre­pre­neuse hol­landaise, per­met de pro­duire locale­ment une résine de grande qualité.

*Voir Afsahi K., Dar­wich S., 2016, “Hashish in Moroc­co and Lebanon- A com­par­a­tive study”, Inter­na­tion­al Jour­nal of Drug Pol­i­cy, 31, 190–198 http://dx.doi.org/10.1016/j.drugpo.2016.02.024

*Le Pol­li­na­tor est une machine qui ressem­ble à un sèche-linge bor­dé d’un tamis. Elle per­met d’extraire une résine avec moins de déchets végé­taux ou impuretés.

Soci­o­logue écon­o­miste, Ken­za Afsahi tra­vaille sur la pro­duc­tion de drogues. Maître de con­férences en soci­olo­gie à l’Université de Bor­deaux et chercheuse au Cen­tre Emile Durkheim (CNRS), une par­tie de ses recherch­es actuelles visent à dévoil­er les mécan­ismes du marché du cannabis à par­tir de l’étude de l’offre. Elle a notam­ment ini­tié et développe des com­para­isons Nord-Sud (avec le Maroc, le Cana­da et la France), et Sud-Sud (avec le Maroc, le Brésil et le Liban) de la cul­ture de cannabis. Elle insiste notam­ment sur l’impact des change­ments struc­turels du marché du cannabis dans le monde (lég­is­la­tion, nou­veaux pro­duits…) et sur l’avenir des pro­duc­teurs de cannabis dans les pays du Sud.

In this article

Ne deman­dez pas tou­jours aux autres ce qu’ils peu­vent faire pour pro­téger la planète. Deman­dez-vous, cha­cun, ce que vous pou­vez faire au quo­ti­di­en pour pro­téger la planète. Soyez les acteurs de votre pro­pre des­tin ” a déclaré Nico­las Hulot lors du som­met pour le cli­mat qui s’est tenu à Paris le 12 décem­bre. Cette ren­con­tre visait à trou­ver des sources de finance­ment pour lut­ter con­tre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Dans le cadre du dossier sur les pol­lu­tions et les solu­tions en Méditer­ranée, 15–38 a inter­rogé le min­istère de la tran­si­tion écologique et sol­idaire de Nico­las Hulot. Chaque direc­tion nous a répon­du selon ses com­pé­tences et champs d’action.

15–38 : La lutte con­tre la pol­lu­tion de la Méditer­ranée fait-elle par­tie des pri­or­ités de votre min­istère ? De quelle manière ? (Réponse de la Direc­tion des affaires maritimes)

DAM : La Méditer­ranée est désor­mais la pri­or­ité de la France en matière de con­trôle des émis­sions atmo­sphériques de navires. Des pro­grès impor­tants ont été réal­isés ces dernières décen­nies pour réduire les émis­sions de pol­lu­ants dans les trans­ports (oxy­des de soufre, oxy­des d’azote et par­tic­ules fines). Des pro­grès ont aus­si été réal­isés dans le secteur mar­itime avec par exem­ple une lim­i­ta­tion pro­gres­sive du taux de soufre des car­bu­rants (3,5 % actuelle­ment) et une déci­sion à l’Organisation Mar­itime Inter­na­tionale (OMI), fin 2016, de baiss­er ce taux à 0,5 % en 2020, sur tous les océans du monde. De plus, des zones de con­trôle des émis­sions ren­for­cé (ECA) avec des règles plus exigeantes encore, ont déjà été mis­es en place via l’OMI par cer­tains groupes de pays riverains : Manche, Mer du nord et Bal­tique par exem­ple, dans lesquelles les navires doivent utilis­er un car­bu­rant avec un taux de 0,1 % de soufre seulement.

Par ailleurs, le min­istère de la tran­si­tion écologique et sol­idaire a mis en place, en France, des groupes de tra­vail sur les par­tic­ules fines qui asso­cient les arma­teurs, les motoristes, les spé­cial­istes de la qual­ité de l’air, les ports et les ONG, dont les pre­mières con­clu­sions sont atten­dues mi 2018. Il s’agira de dress­er un état des lieux en matière d’impact et de solu­tions tech­niques, des pré­con­i­sa­tions rel­a­tives à la con­nais­sance des émis­sions (mesure), la recherche et le développe­ment (démon­stra­teurs,…), la stan­dard­i­s­a­tion de la qual­ité des car­bu­rants, les actions inci­ta­tives (label « navire pro­pre », droits de port,…), et le portage inter­na­tion­al d’un pro­jet de régle­men­ta­tion au sein de l’OMI.

15–38 : La lutte con­tre la pol­lu­tion aux hydro­car­bu­res passe par une lég­is­la­tion com­mune con­tre les débal­lastages. Mal­gré la Con­ven­tion inter­na­tionale Mar­pol, il y a tou­jours l’équivalent d’un Eri­ka rejeté dans la Méditer­ranée. Com­ment mieux appli­quer la régle­men­ta­tion ? (Réponse de la Direc­tion des affaires maritimes)

DAM : Il con­vient de soulign­er que d’une manière générale, la grande majorité des pol­lu­tions par hydro­car­bu­re, 75 à 80 %, sont d’origine ter­restre. Les eaux con­ti­nen­tales sont en effet con­t­a­m­inées selon divers­es modal­ités : efflu­ents des indus­tries, des autres modes de trans­port, urbains etc. S’agissant des navires, la régle­men­ta­tion inter­na­tionale lim­ite de façon stricte les rejets d’hydrocarbures, par­ti­c­ulière­ment en Méditer­ranée. En effet, la Con­ven­tion inter­na­tionale pour la préven­tion de la pol­lu­tion- MARPOL désigne la Méditer­ranée comme « zone spé­ciale » : afin de tenir compte de la sit­u­a­tion écologique et des con­di­tions de traf­ic de cette mer, une régle­men­ta­tion plus con­traig­nante s’applique en matière de préven­tion de la pol­lu­tion par les hydro­car­bu­res. Les rejets provenant des cales machines doivent notam­ment être fil­trés pour que la teneur en hydro­car­bu­res ne dépasse pas 15 par­ties par mil­lion. A bord des navires-citernes (pétroliers), tout rejet de déchets provenant de la car­gai­son est interdit.

Sur ce sujet, retrou­vez l’article de 15–38 dans notre dossier pol­lu­tion : “Hydro­car­bu­res, l’équivalent d’un Eri­ka par semaine rejeté dans la mer

 

La mer Méditer­ranée est par­ti­c­ulière­ment vul­nérable à la pol­lu­tion dite «opéra­tionnelle», dégazage et débal­lastage, car elle con­cen­tre 25% du traf­ic mar­itime mon­di­al d’hydrocarbures. En théorie, ces pra­tiques sont inter­dites, mais les États peinent à faire appli­quer la régle­men­ta­tion. D’abord, les pays méditer­ranéens sont peu équipés en sta­tion de récep­tion de ces eaux de bal­last ou de fuel. Ensuite, lorsqu’une infrac­tion est com­mise, encore faut-il pou­voir la prou­ver pour faire con­damn­er les responsables.

DAM : Afin de mieux appli­quer la régle­men­ta­tion, la France s’appuie sur ses moyens pro­pres (marine nationale, douane, affaires mar­itimes) mais égale­ment sur un pro­gramme européen de sur­veil­lance par satel­lite des pol­lu­tions en mer, CleanSeaNet. Les États par­tic­i­pants, dont la France, reçoivent des clichés satel­li­taires de leurs eaux ter­ri­to­ri­ales et de leur zone économique exclu­sive. Les clichés met­tent en évi­dence les dif­férences de rugosité à la sur­face de l’eau, sig­nant la présence poten­tielle de nappes de pollution.

L’année 2016 a été mar­quée par une aug­men­ta­tion sig­ni­fica­tive du nom­bre de clichés CleanSeaNet grâce au déploiement de nou­veaux satel­lites. La détec­tion satel­li­taire est ain­si dev­enue en 2016 le pre­mier vecteur de sig­nale­ments de pol­lu­tions dans les eaux français­es, avec 833 clichés et 165 poten­tielles pol­lu­tions détec­tées (respec­tive­ment 241 clichés et 72 pol­lu­tions poten­tielles pour la façade française méditer­ranéenne). Au total, 60 pol­lu­tions con­fir­mées, d’échelle très vari­able mais mod­este, ont été con­statées dans les eaux français­es de Méditer­ranée en 2016. Ce type de sur­veil­lance rem­plit une fonc­tion dis­sua­sive. On observe ain­si sur les dernières années une ten­dance à la baisse des pol­lu­tions avérées dans les eaux français­es, tous océans con­fon­dus : 351 en 2008, 216 en 2010, 136 en 2016.

15–38 : Vous avez annon­cé met­tre fin aux per­mis d’exploitation d’hydrocarbures, sauf pour les per­mis et les deman­des en cours. Des deman­des d’exploitation pour le gaz de schiste sont en cours. La France pour­rait-elle autoris­er l’exploitation de cette ressource ? (Réponse de la Direc­tion générale de l’énergie et du climat)

DGEC : La France est le pre­mier pays au monde à pro­pos­er un pro­jet de loi met­tant fin à la recherche et à l’exploitation des hydro­car­bu­res. Il s’agit d’une brique du Plan cli­mat, et décline con­crète­ment l’axe 9 : “laiss­er les hydro­car­bu­res dans le sous-sol”. Le pro­jet de loi présen­té en con­seil des min­istres le 6 sep­tem­bre prévoit :

- d’interdire toute nou­velle explo­ration d’hydrocarbures sur notre ter­ri­toire : c’est à dire met­tre un terme à la recherche de nou­veaux gisements.

- d’engager l’arrêt de l’exploitation d’hydrocarbures sur notre ter­ri­toire : les con­ces­sions exis­tantes ne pour­ront pas être renou­velées au-delà de 2040. Les nou­veaux per­mis de recherche pour­ront être refusés, tan­dis que les sit­u­a­tions légale­ment acquis­es seront respec­tées tout en se con­for­mant au nou­v­el objec­tif de fin d’autorisation de renou­velle­ment à l’horizon 2040.

- à par­tir du moment où est inter­dite la recherche d’hydrocarbures, et où aucun per­mis d’exploration de gaz de schiste n’a été délivré à ce jour, aucune exploita­tion de gaz de schiste ne sera plus pos­si­ble en France. L’interdiction en vigueur ne con­cer­nait que la frac­tura­tion hydraulique.

La recherche en hydro­car­bu­res est un enjeu en Méditer­ranée. Cer­tains deman­dent un mora­toire pour stop­per toute explo­ration mar­itime, partout en mer. Cer­taines asso­ci­a­tions craig­nent des cat­a­stro­phes en lien avec l’exploitation des champs de pét­role en mer, com­pa­ra­ble à celle du Deep­wa­ter dans le Golfe du Mex­ique : « Si un tel acci­dent avait lieu en Méditer­ranée, cela met­trait en péril durable­ment l’ensemble du bassin de cette mer fer­mée dont les eaux met­tent près d’un siè­cle à se renou­vel­er », explique Olivi­er Dubuquoy de Nation Océan devenu ZEA (asso­ci­a­tion de pro­tec­tion de l’océan). Pour décrypter les enjeux de cette quête d’énergie fos­sile, lisez notre arti­cle : Pour un mora­toire des recherch­es en hydro­car­bu­res en Méditerranée ?

15–38 : Le 28 décem­bre 2015, l’usine de Gar­danne (Bouch­es du Rhône) a reçu l’autorisation de pour­suiv­re le rejet d’effluents liq­uides con­tenant des métaux lourds dans la Méditer­ranée et le stock­age de résidus sur terre. Avez-vous prévu de nou­velles mesures afin de réduire les pol­lu­tions qui en découlent ? Est-il ques­tion aujourd’hui de réduire l’impact des activ­ités indus­trielles français­es sur la Méditer­ranée ? si oui com­ment ? (Réponse de la Direc­tion générale de la préven­tion des risques)

DGPR : Le Préfet des Bouch­es-du-Rhône a pris le 28 décem­bre 2015 un nou­v­el arrêté pré­fec­toral d’autorisation de l’usine d’Alteo à Gar­danne. Cet arrêté a mis fin aux rejets solides en mer et en lim­i­tant forte­ment les con­cen­tra­tions en métaux (réduc­tion d’un fac­teur 3000 pour le fer et 10 pour l’aluminium par exem­ple). Cet arrêté autorise néan­moins, en les encad­rant, les rejets liq­uides en mer de l’usine avec une déro­ga­tion à la régle­men­ta­tion nationale pour six paramètres (pH, fer, alu­mini­um, arsenic, demande chim­ique en oxygène et demande biologique en oxygène — aucune déro­ga­tion sur les métaux lourds) pour une durée de six ans.

Au vu des résul­tats de sur­veil­lance (auto-sur­veil­lance de l’industriel et con­trôles inopinés réal­isées par la DREAL-direc­tion régionale de l’environnement, de l’aménagement et du loge­ment), les rejets sont revenus dans les normes nationales pour le fer et presque pour l’arsenic, et ont été sub­stantielle­ment réduits pour l’aluminium et la DCO (pour lesquels les valeurs lim­ites déroga­toires pour­raient être divisées par 3 voire plus).

Comme prévu par l’arrêté du 28 décem­bre 2015, ALTEO doit présen­ter en début d’année 2018 au Con­seil supérieur de la préven­tion des risques un bilan des études menées sur les procédés alter­nat­ifs ou com­plé­men­taires au fil­trage des boues rouges afin de ne plus néces­siter aucune déro­ga­tion à la régle­men­ta­tion des rejets d’effluents indus­triels. Ce bilan devra égale­ment pré­cis­er les pistes de val­ori­sa­tion pos­si­bles de boues rouges aujourd’hui stock­ées à terre sur le site voisin de Mange-Garri.
Par ailleurs, les ser­vices de l’Etat restent par­ti­c­ulière­ment atten­tifs au suivi d’ALTEO puisque l’inspection des instal­la­tions de la DREAL a réal­isé depuis le début de l’année 2016, 13 inspec­tions sur le site de Gar­danne et 5 sur le site de Mange-Garri.

Les boues de l’usine Alteo de Gar­danne, un feuil­leton à épisodes dont nous dres­sons les enjeux dans l’article : Zoom sur les boues rouges de l’usine Alteo

Le long des côtes autour de Mar­seille, le passé indus­triel laisse encore aujourd’hui des traces indélé­biles. Lire Indus­tries d’hier et aujourd’hui, con­t­a­m­i­na­tion à haut risque pour la Méditerranée

La rédaction de 15–38 Méditerranée

Crédit photo de une : Marie-Eve Brouet

Réponse de l’association ZEA

Vous avez été nom­breux ces derniers mois à nous deman­der quel est le posi­tion­nement de Nico­las Hulot sur le dossier des boues rouges depuis sa prise de fonc­tion en temps que Min­istre, sachant qu’il avait rejoint les opposants aux boues rouges dès 2012.

Suite à notre dernier échange avec le min­istère ce mar­di 12 décem­bre 2017, j’ai le regret de vous informer que Nico­las Hulot et ce gou­verne­ment ne fer­ont rien con­tre les pol­lu­tions des boues rouges.” Olivi­er Dubuquoy (Asso­ci­a­tion ZEA)

Reprenons les ques­tions de 15–38 et les répons­es du min­istère dans l’interview ci-dessus :

15–38 : Le 28 décem­bre 2015, l’usine de Gar­danne (Bouch­es du Rhône) a reçu l’autorisation de pour­suiv­re le rejet d’effluents liq­uides con­tenant des métaux lourds dans la Méditer­ranée et le stock­age de résidus sur terre. Avez-vous prévu de nou­velles mesures afin de réduire les pol­lu­tions qui en découlent ? Est-il ques­tion aujourd’hui de réduire l’impact des activ­ités indus­trielles français­es sur la Méditer­ranée ? si oui com­ment ? (Réponse de la Direc­tion générale de la préven­tion des risques)

DGPR : Le Préfet des Bouch­es-du-Rhône a pris le 28 décem­bre 2015 un nou­v­el arrêté pré­fec­toral d’autorisation de l’usine d’Alteo à Gar­danne. Cet arrêté a mis fin aux rejets solides en mer et en lim­i­tant forte­ment les con­cen­tra­tions en métaux (réduc­tion d’un fac­teur 3000 pour le fer et 10 pour l’aluminium par exem­ple). Cet arrêté autorise néan­moins, en les encad­rant, les rejets liq­uides en mer de l’usine avec une déro­ga­tion à la régle­men­ta­tion nationale pour six paramètres (pH, fer, alu­mini­um, arsenic, demande chim­ique en oxygène et demande biologique en oxygène — aucune déro­ga­tion sur les métaux lourds) pour une durée de six ans.

Réponse de l’association ZEA :
“Nous sommes con­va­in­cus de la tox­i­c­ité des boues rouges comme l’atteste de nom­breuses études sci­en­tifiques. Nous pen­sons que l’Etat est en grande par­tie respon­s­able de cette pol­lu­tion et que les habi­tants de Mange­gar­ri qui vivent à prox­im­ité des boues rouges sont aban­don­nés par la République.
La DGPR en jouant sur les mots et sur les chiffres par­ticipe mal­heureuse­ment à la dés­in­for­ma­tion qui pèse sur les pol­lu­tions de boues rouges et ne prend pas la juste mesure de cette pol­lu­tion et de ses impacts.
Aujourd’hui la pol­lu­tion de boues rouges se pour­suit en mer et à terre.
Depuis le 28 décem­bre 2015 l’usine de Gar­danne peut stock­er la par­tie solide des boues rouges à terre sur les collines de Mange­gar­ri à hau­teur env­i­ron de 350 000 tonnes par an et elle peut con­tin­uer à rejeter la par­tie liq­uide des boues rouges en mer avec des seuils supérieurs que ceux précé­dents pour 6 paramètres :

Il est inex­acte et dan­gereux de jouer sur les mots en affir­mant qu’il n’y a « aucune déro­ga­tion sur les métaux lourds », la clas­si­fi­ca­tion en « métaux lourds » en « ETM (élé­ments traces métalliques) » ou en « élé­ments traces » n’est pas le sujet, le sujet c’est celui de la tox­i­c­ité et de l’impact sanitaire.
Tous les ETM sont tox­iques au-delà d’un cer­tain seuil et cer­tains sont radioactifs.
Notre préoc­cu­pa­tion pour la san­té de nos conci­toyens et la pro­tec­tion de nos écosys­tèmes est légitime.

DGPR :
Au vu des résul­tats de sur­veil­lance (auto-sur­veil­lance de l’industriel et con­trôles inopinés réal­isées par la DREAL-direc­tion régionale de l’environnement, de l’aménagement et du loge­ment), les rejets sont revenus dans les normes nationales pour le fer et presque pour l’arsenic, et ont été sub­stantielle­ment réduits pour l’aluminium et la DCO (pour lesquels les valeurs lim­ites déroga­toires pour­raient être divisées par 3 voire plus).
Comme prévu par l’arrêté du 28 décem­bre 2015, ALTEO doit présen­ter en début d’année 2018 au Con­seil supérieur de la préven­tion des risques un bilan des études menées sur les procédés alter­nat­ifs ou com­plé­men­taires au fil­trage des boues rouges afin de ne plus néces­siter aucune déro­ga­tion à la régle­men­ta­tion des rejets d’effluents indus­triels. Ce bilan devra égale­ment pré­cis­er les pistes de val­ori­sa­tion pos­si­bles de boues rouges aujourd’hui stock­ées à terre sur le site voisin de Mange-Garri.

Par ailleurs, les ser­vices de l’Etat restent par­ti­c­ulière­ment atten­tifs au suivi d’ALTEO puisque l’inspection des instal­la­tions de la DREAL a réal­isé depuis le début de l’année 2016, 13 inspec­tions sur le site de Gar­danne et 5 sur le site de Mange-Garri.

Réponse de l’association ZEA : “Les con­trôles inopinés de la DREAL et autres organ­ismes ont mon­tré a plusieurs repris­es que l’industriel ne respec­tait pas ses engage­ments. Par ailleurs la majorité des pistes de val­ori­sa­tion de boues rouges sont de fauss­es promess­es qui relèvent plus d’une dilu­tion de la pol­lu­tion et de la toxicité.
La dés­in­for­ma­tion et le men­songe ne peu­vent plus dur­er, tout le monde a le droit de savoir quel est l’impact réel de cette pol­lu­tion sur notre san­té et sur nos écosystèmes.

C’est pourquoi nous nous mobil­isons à nou­veau con­tre cette pol­lu­tion ce same­di 16 décem­bre à 11H au com­plexe sportif des ter­res blanch­es de Bouc Bel Air pour deman­der une pro­tec­tion san­i­taire des pop­u­la­tions. (voir lien événe­ment ci-dessous)

Les trois reven­di­ca­tions de ZEA con­tre les pol­lu­tions des boues rouges sont les suivantes :

1-Arrêt immé­di­at du rejet en mer
2-Demande de mise en sécu­rité du site de Mange­gar­ri dans les plus brefs délais, des décharges (CSDU…), des crassiers et de l’usine de Gar­danne pour une pro­tec­tion san­i­taire des populations.
Plus spé­ci­fique­ment sur Mangegarri :
-Stop­per l’envolement des pous­sières et la con­t­a­m­i­na­tion des eaux souterraines.
-Enlever les sacs d’alumine et la soude présents sur le site.
-Pan­neaux infor­mant de la dan­gerosité du site.
-Informer sur les risques liés aux eaux de for­age (puits, potagers…), à la con­som­ma­tion de champignons, d’escargots…
-Mise en place de bar­rières et de clô­tures pour les endroits les plus dangereux.
3-Finance­ment par l’industriel d’une étude épidémi­ologique par­tic­i­pa­tive menée par le Cen­tre Nor­bert Elias de l’EHESS et les habi­tants des ter­ri­toires impactés.”

In this article

Au cœur de la ville de Gar­danne (Bouch­es-du-Rhône), la présence de l’usine d’alumine ALTEO et ses pra­tiques exas­pèrent les pêcheurs, les défenseurs et les pro­tecteurs de l’environnement et...

871 0

Au cœur de la ville de Gar­danne (Bouch­es-du-Rhône), la présence de l’usine d’alumine ALTEO et ses pra­tiques exas­pèrent les pêcheurs, les défenseurs et les pro­tecteurs de l’environnement et de la bio­di­ver­sité marine. 

Cette usine d’aluminium a ouvert ses portes en 1894. Dirigée par le groupe indus­triel français Péchiney, elle sera l’une des pre­mières à extraire de l’alumine à par­tir de la baux­ite, un min­erai rouge riche en alu­mine, en l’attaquant avec de la soude à haute tem­péra­ture (4 à 5 tonnes de baux­ite sont néces­saires pour obtenir 2 tonnes d’alumine). Ce procédé est extrême­ment pol­lu­ant et entraîne le rejet de boues rouges, con­tenant des métaux lourds tels que le plomb et l’arsenic (voir détails dans l’encadré).

Depuis 1967 et jusqu’au 31 décem­bre 2015 (50 ans), l’usine avait le droit de rejeter ces boues directe­ment dans la mer au large des calan­ques mar­seil­lais­es (dans la fos­se de Cas­sidaigne, un canyon sous-marin de 320m de pro­fondeur, à quelques kilo­mètres devant la calanque de Port-Miou à Cas­sis) grâce à une canal­i­sa­tion de 47 km souter­rains et 7 km sous-marins. D’après cer­tains car­tographes et pêcheurs les boues remon­tent suiv­ant les courants à 150m vers la sur­face et s’étendent désor­mais de Fos-sur-Mer jusqu’à Hyères, soit 130 km.

Le 28 décem­bre 2015, alors que les rejets devaient cess­er, un arrêté pré­fec­toral (grâce au feu vert de Manuel Valls) a pour­tant autorisé l’usine à pour­suiv­re le déverse­ment dans la mer, cette fois « d’un efflu­ent liq­uide résidu­el » jugé moins tox­ique par l’exploitant. Ce dernier depuis 2014 et à l’approche de l’interdiction du rejet des boues a instal­lé des fil­tres-presse pour réduire leur vol­ume en séparant le liq­uide du solide. La par­tie solide est trans­for­mée en baux­a­line, des résidus secs, aus­si tox­iques que les boues d’après les mil­i­tants de l’association Nation Océan (ZEA), qui sont stock­és sur la terre, exposés aux vents (350 à 400 000 tonnes par an) sur les collines de Mange-gar­ri, com­mune de Bouc-Bel-Air (à prox­im­ité de lieux de vie, d’écoles et d’un cen­tre aéré) et dans la mer où le liq­uide issu de la trans­for­ma­tion rejeté serait encore plus tox­ique que les boues rouges (voir sché­ma ci-dessous).

L’arrêté per­met depuis ce jour et pour les six années à venir, le déverse­ment de 270 mètres cubes d’effluents liq­uides par heure dans la mer, dépas­sant la norme européenne de rejet de métaux lourds qui est en principe de 11kg par jour pour l’arsenic, 87 kg pour le fer et 2 880 tonnes d’aluminium par an (chiffres esti­mat­ifs, la quan­tité quo­ti­di­enne de chaque métaux rejetés n’étant pas régulière).

Colère rouge sur les boues rouges

Olivi­er Dubuquoy de l’association Nation Océan/Zea et auteur du doc­u­men­taire « Zone Rouge » pré­cise à ce sujet: « Pen­dant 6 ans Alteo peut rejeter la par­tie liq­uide des boues rouges en mer et béné­fi­cie de la part de l’Etat Français d’une déro­ga­tion sur la quan­tité des matières dan­gereuses rejetées en mer. Alteo peut rejeter un déchet liq­uide au PH beau­coup plus impac­tant et con­tenant pro­por­tion­nelle­ment plus d’arsenic, d’aluminium ou de fer que dans les rejets du passé. Passées les années déroga­toires, on revien­dra en arrière sans aucune amélio­ra­tion car pour plusieurs matières dan­gereuses comme l’arsenic, l’aluminium ou le fer ce seront les seuils en vigueur entre 1995 et 2015 qui seront a nou­veau adoptés. »

Vue aéri­enne de l’usine Altéo dans la ville de Gar­danne @Gaetan Hutter

A la suite de l’arrêté pré­fec­toral du 28 décem­bre 2015 qui per­met le rejet d’effluents dans la mer jusqu’en 2021, l’association Nation Océan/Zea n’a pas tardé à émet­tre un recours hiérar­chique jugeant incon­sti­tu­tion­nelle la déci­sion uni­latérale de Manuel Valls, alors pre­mier min­istre qui a été le seul à don­ner le feu vert. La min­istre de l’environnement de l’époque (Ségolène Roy­al) avait pour­tant émis un avis défa­vor­able et les insti­tu­tions ne don­naient pas au pre­mier min­istre de pou­voir hiérar­chique sur ses ministres.

L’association a gag­né mais Ségolène Roy­al qui avait six mois pour se pronon­cer à nou­veau con­tre l’arrêté ne l’a pas fait. Pres­sions économiques, sociales ou autres, l’enquête publique a été favor­able à l’exploitant mal­gré les argu­ments des riverains, asso­ci­a­tions et pêcheurs. Triste con­stat, après tant d’efforts de la part de citoyens respon­s­ables. Les recours sont très coû­teux et les enjeux envi­ron­nemen­taux de taille mais ils n’ont pas con­va­in­cus les dirigeants de l’importance de cette déci­sion pour l’avenir de la san­té publique et de la bio­di­ver­sité marine dans la région. Ce qui a poussé une fois de plus Nation Océan (ZEA) en juin 2017, à émet­tre un recours, cette fois con­tre les tonnes de beaux­a­line stock­ées à prox­im­ité de zones hab­it­a­bles dans la com­mune de Bouc-Bel-Air mal­gré les risques san­i­taires encou­rus pour les riverains (voir lien ci-dessous).

20 mil­lions de tonnes de boues rouges

Depuis 1996, 20 mil­lions de tonnes de boues rouges sup­plé­men­taires (à min­i­ma plus de 30 mil­lions de tonnes depuis 1966) ont été écoulées directe­ment dans la mer sur 2 400 km, lais­sant la loi de la nature via les courants, dis­pers­er les boues chargées de métaux lourds. Ce voy­age en eaux trou­bles nous con­duit en Espagne où des boues rouges ont été retrou­vées, trans­portées par les courants marins.

Dans cette som­bre affaire, ni les lois qui inter­dis­ent en principe les rejets indus­triels directs en mer, ni les normes européennes, large­ment dépassées ici n’ont pu stop­per l’industriel. Pourquoi le laisse t-on faire depuis 50 ans ? Les argu­ments ne man­quent pas. Le pre­mier avancé étant celui des 350 emplois directs que génère l’usine. Mais pour Olivi­er Dubuquoy, il y a d’autres raisons. La pro­duc­tion d’aluminium à Gar­danne pro­duit une alu­mine de spé­cial­ité util­isée dans l’armement, l’industrie phar­ma­ceu­tique, les réfrac­taires, la céramique, l’aviation, l’alliage de métaux et de com­posants pour les smart phone.

Ce qui aurait con­duit l’exploitant à ne pas opter pour l’une des solu­tions pro­posée par l’association, à savoir le recy­clage du liq­uide rejeté en mer, à tra­vers sa réu­til­i­sa­tion en cir­cuit fer­mé par un sys­tème de fil­tra­tion. Le risque d’avoir une alu­mine moins pure et le manque à gag­n­er qui en découlerait ont bien plus de poids face à la sauve­g­arde de la bio­di­ver­sité marine et de la san­té des habi­tants de la région. De plus, le déman­tèle­ment du con­duit qui trans­porte les rejets de l’usine ain­si que la réha­bil­i­ta­tion du site dans son état prim­i­tif représen­teraient un coût que l’usine n’a pas envis­agé. C’est d’ailleurs sou­vent le con­tribuable qui sans le savoir sup­porte la réha­bil­i­ta­tion, voir la dépol­lu­tion de sites après le pas­sage d’une activ­ité indus­trielle. (Voir extrait doc­u­men­taire réal­isé à Port-de-Bouc ci-dessous).

D’autres solu­tions pour réduire cette cat­a­stro­phe envi­ron­nemen­tale et ses effets ont été pro­posées notam­ment la mise en place de bar­rières pour prévenir le pub­lic de la présence de sites où sont stock­ées les matières dan­gereuses ain­si que des recom­man­da­tions con­cer­nant la cueil­lette de champignons, des risques sur l’eau et les potagers à prox­im­ité, ou le finance­ment d’une étude épidémi­ologique. Toutes ces propo­si­tions n’ont pour l’instant eu aucun effet sur l’exploitant qui a le droit de nui­sance sur l’environnement, dénué de toute respon­s­abil­ité vis à vis de l’Etat et des citoyens. Le pol­lueur-payeur reste un beau principe.

Le cas de Gar­danne n’est mal­heureuse­ment pas orphe­lin, les luttes sont mul­ti­ples et deman­dent une mobil­i­sa­tion de masse. Le nou­veau min­istre de l’écologie, Nico­las Hulot a con­fié qu’il suiv­rait ce dossier mais ce dernier n’est pas pri­or­i­taire. Aujourd’hui seuls quelques pas­sion­nés au sein d’associations envi­ron­nemen­tales se mobilisent. Leurs efforts ne sont pas vains car ils parvi­en­nent régulière­ment à blo­quer des déci­sions vitales pour l’avenir des ter­res et des mers. Olivi­er Dubuquoy con­clut : « Nous sommes encore un peu isolés face à ces grandes batailles qui con­cer­nent notre avenir à tous, il faut un pas de la part de la société civile dans les cinq prochaines années pour s’engager à faire respecter les accords sur le cli­mat sinon on le paiera cher. »

Photo de Une : Bois communal de Gardanne ©Matthieu Duperrex

Liens utiles

Doc­u­men­taire à voir : « ZONE ROUGE » : réal­i­sa­tion Olivi­er Dubuquoy et Laeti­tia Moreau
https://www.youtube.com/watch?v=pPNdMZgncWw
http://www.lesfilmsdici.fr/fr/en-production/5100-zone-rouge-une-desinformation-toxique.html

Site de l’association ZEA anci­en­nement Nation Océan:
http://www.zea.earth/
Arti­cles en lien avec les boues rouges :
http://www.zea.earth/actus
Mou­ve­ment “Colère Rouge” et sa pétition :
http://www.zea.earth/agir/campagnes/colere-rouge

Extrait du doc­u­men­taire radio­phonique, “Génie du rivage”, réal­isé à Port-de-Bouc avec les anciens ouvri­ers de l’usine Kuhlmann par Claire Dutrait et Stephan Dunkelman :

Encadré métaux lourds

1966 à 2016 — 50 ans que (PECHINEY ALCAN RIO TINTO ALCAN et ALTEO) utilisent cette canal­i­sa­tion qui relie l’usine d’Alumine de Gar­danne à Port Miou  pour rejeter leurs déchets (Cas­sidaigne 320 m). Plus de 30 mil­lions de tonnes de boues rouges chargées de métaux lourds tox­iques ont été rejetées en mer dans les calan­ques. Elles s’étalent de Mar­seille à Toulon” : (Source : asso­ci­a­tion Nation Océan/ZEA)

Quan­tités / ans en tonnes :

66 à 86 : 1 000 000   20 ans :  21 000 000
87 — 88 : 900 000     2 ans  :   1 800 000
89 : 800 000          1 an  :     800 000
90 à 92 : 500 000      3 ans  :   1 500 000
93 à 1999 : 330 000    7 ans  :   2 310 000
2000 à 2004 : 310 000 5 ans  :   1 550 000
2005 à 2009 : 250 000 5 ans  :   1 250 000
2010 à 2015 : 180 000 6 ans  :   1 080 000

Une esti­ma­tion des Métaux Lourds présents dans 30 000 000 de tonnes de boues rouges :
2 200 000 t de résidus d’aluminium
9 300 000 t de fer
1 900 000 t de titane
61300 t de chrome
2600 t de zinc
1700 t de plomb
900 t de cuivre
700 t de nickel
20600 kg d’arsenic + du vana­di­um, du mercure

In this article

Pays de tra­di­tion soufie, l’Algérie a aujourd’hui du mal à dévelop­per la recherche sur le soufisme, alors que les dis­cours inspirés du wah­habisme se développent. Ils sont quelques...

775 0

Pays de tra­di­tion soufie, l’Algérie a aujourd’hui du mal à dévelop­per la recherche sur le soufisme, alors que les dis­cours inspirés du wah­habisme se développent.

Ils sont quelques dizaines à peine. En Algérie, pays de tra­di­tion soufie, les chercheurs qui tra­vail­lent sur le soufisme sont peu nom­breux et dis­crets. Si le cheikh Khaled Ben­tounes, guide de la con­frérie Alawiya, né à Mosta­ganem, est con­nu dans le monde entier, la pra­tique du soufisme et son étude sont source d’incompréhension et de cri­tiques dans le pays. Yas­mine, 36 ans, de longs cheveux bruns, a été élevée dans une zaouïa : «On nous dit sou­vent que nous ne sommes pas de vrais musul­mans. J’ai com­pris ma dif­férence la pre­mière fois où je suis allée à l’école publique. Chez moi, il n’était pas tabou d’accueillir un chré­tien ou un athé, et je n’avais jamais enten­du quelqu’un par­ler de kouf­far (mécréant)».

Le soufisme mar­gin­al­isé sous Boumédiène
«En l’Algérie, de 1965 à 1979, les voix soufies ont été occultées. La décen­nie noire (la péri­ode de ter­ror­isme des années 1990) a per­mis une prise de con­science et nous sommes désor­mais plus écoutés», estime un respon­s­able de la zaouia Alawiya. «Les soufis sont dis­crets, réti­cents à faire des déc­la­ra­tions, à com­mu­ni­quer sur leurs ren­con­tres et leurs activ­ités car cer­tains salafistes n’hésitent pas à regret­ter publique­ment leur exis­tence», explique Saïd Dje­belkheir, le chercheur algérien le plus con­nu sur la ques­tion. Diplômé de Sci­ences islamiques, il a tra­vail­lé comme jour­nal­iste et est l’auteur de «Soufisme et référent religieux» (2011).

S’il est sou­vent inter­viewé par la presse algéri­enne, il est par­fois vio­lem­ment attaqué. Lors d’une con­férence publique sur la peine de mort organ­isée par Amnesty Inter­na­tionale en 2016, il est pris à par­ti lorsqu’il déclare que le Coran est tem­porel, c’est à dire, lié à l’époque à laque­lle il a été écrit. «Lorsque l’on attaque des pro­pos, les gens se ser­vent d’une argu­men­ta­tion religieuse util­isée par les salafistes. Ce n’est pour­tant pas notre cul­ture, ces argu­ments ont été importés d’Arabie Saou­dite», explique le chercheur.

L’Islam offi­ciel, sun­nite et malékite
Offi­cielle­ment, l’Algérie est un pays musul­man où l’Islam sun­nite est reli­gion d’Etat. Le min­istère des Affaires religieuses explique con­trôler les cultes pour éviter toute ten­ta­tive de «désta­bil­i­sa­tion». Ain­si, le référent religieux algérien est le rite malékite : «le référant religieux, celui de nos aïeux et des savants, inspiré de l’Ecole de Médine qui a créé la civil­i­sa­tion de l’Andalousie et a préservé les Andalous qui se sont réfugiés au Maghreb, a fait de la société maghrébine une société ouverte et mod­érée», déclarait Mohamed Aïs­sa, le min­istre des Affaires religieuses à la presse en juin 2016. Si offi­cielle­ment on fait appel aux zaouias comme aux mosquées pour «lutter con­tre les inva­sions sec­taires et l’extrémisme religieux», Saïd Dja­belkheir déplore un cer­tain lax­isme vis à vis du dis­cours salafiste. «On n’essaye pas de les con­trôler. On laisse faire le dis­cours rig­oriste et vio­lent, qui peut par­fois aller jusqu’à l’appel à la vio­lence, comme lorsqu’un salafiste a con­damné à mort l’écrivain Kamel Daoud (après une déc­la­ra­tion de l’auteur sur l’Islam sur un plateau de télévi­sion français) », explique-t-il.

A la dif­férence des uni­ver­sités tunisi­ennes ou maro­caines, le soufisme comme domaine de recherche n’existe que depuis une ving­taine d’années en Algérie. «Depuis les années 1980, on étu­di­ait les cul­tures pop­u­laires ou la lit­téra­ture pop­u­laire, et c’est là que l’on par­lait de soufisme, résume Said Dja­belkheir. Aujourd’hui, nous con­nais­sons très mal notre pat­ri­moine soufi. Il n’est pas com­plète­ment recen­sé. Comme c’est un pat­ri­moine oral, s’il se perd, ce sera irrécupérable. Le plus gros du tra­vail pour la recherche algéri­enne est désor­mais d’étudier le soufisme vivant».

Mar­di 21 mars à Mar­seille, le Col­lège de Méditer­ranée, dont 15–38 est parte­naire, organ­ise à l’école Cen­trale de Mar­seille, la con­férence «Une spir­i­tu­al­ité méditer­ranéenne ? Islam, soufisme et con­tact inter­re­ligieux dans l’histoire de la Méditer­ranée» avec Giuseppe Cecere, his­to­rien de l’université de Bologne et Sylvie Denoix, his­to­ri­enne du CNRS.

http://www.rencontresaverroes.com/college-de-mediterranee/article/conference-4-une-spiritualite-mediterraneenne-islam-soufisme-et”

In this article

Mal­gré la pénal­i­sa­tion de la vio­lence con­ju­gale, les Tunisi­ennes doivent faire face aux craintes de la société et au manque de moyens des associations. Ahlam* sort de son...

771 0

Mal­gré la pénal­i­sa­tion de la vio­lence con­ju­gale, les Tunisi­ennes doivent faire face aux craintes de la société et au manque de moyens des associations.

Ahlam* sort de son sac à main une poignée de feuilles pliées en deux. Des cer­ti­fi­cats médi­caux à l’en-tête «Min­istère de la San­té, République tunisi­enne», comme pour prou­ver ses dires. «S’il savait que je venais ici, je me ferais frap­per encore plus, c’est dan­gereux», lance-t-elle rapi­de­ment. Ahlam sort d’une séance d’ «écoute sol­idaire» au cen­tre d’écoute et d’orientation de l’Association tunisi­enne des femmes démoc­rates (ATFD), au coeur de la cap­i­tale. Cette femme de 43 ans, mère de trois enfants et femme au foy­er, vient ren­con­tr­er les bénév­oles de l’association depuis deux ans, à la recherche de sou­tien et de con­seils. Cela fait des années que son mari la bat, racon­te-t-elle en mon­trant son nez, cassé, et les dents man­quantes au fond de sa bouche. «Je vais bien­tôt voir un avo­cat. Je veux sim­ple­ment réclamer mes droits et retrou­ver mon bon­heur», souf­fle Ahlam. En Tunisie, la vio­lence con­ju­gale est un délit puni de 2 à 5 ans de prison selon la grav­ité des blessures physiques infligées. Mais entre ce qu’on peut lire dans le Code pénal et la réal­ité vécue par les femmes, le fos­sé est immense, et le dépôt puis l’aboutissement d’une plainte est sou­vent un long et pénible processus.

Honte et sen­ti­ment de culpabilité

Ahlam s’est mar­iée en 1998. Après la nais­sance de son pre­mier enfant, en 2000, les coups de son mari com­men­cent. En 2003, elle décou­vre qu’il a une rela­tion avec une autre femme. «Je lui ai dit que je ne voulais pas de cette sit­u­a­tion. Il m’a frap­pée et m’a fait hos­pi­talis­er en psy­chi­a­trie, en dis­ant que je n’avais le droit de rien faire». La vio­lence est quo­ti­di­enne, infligée par son mari, mais aus­si par sa belle-famille. «J’étais comme leur bonne et tout le monde me frap­pait», racon­te-t-elle. Ahlam se retrou­ve isolée : «Je n’avais plus d’amis. J’ai arrêté d’en avoir, je me suis ren­fer­mée sur moi-même. J’avais mon prob­lème et je ne pou­vais pas en par­ler aux autres. Ni aux hommes, ni aux femmes. Si tu leur par­les, elles vont te causer encore plus de prob­lèmes et tu auras une répu­ta­tion hor­ri­ble dans le quarti­er».

Effrayée, préoc­cupée par l’avenir de ses enfants, Ahlam envis­age la solu­tion judi­ci­aire avec pru­dence. «Je ne peux pas divorcer, car j’ai peur que mon mari ne me donne pas la pen­sion ali­men­taire, et parce qu’il va me frap­per. Il faut d’abord que je prou­ve la vio­lence pour le divorce», soupire-t-elle. En Tunisie, les femmes ont le droit de divorcer depuis 1956 et la pro­mul­ga­tion du Code du statut per­son­nel, et ont droit pour leurs enfants à une pen­sion ali­men­taire du père. Une avancée impul­sée par le prési­dent Habib Bour­gui­ba, père de l’indépendance. La loi ne prévoit pas l’obligation pour les femmes de se jus­ti­fi­er pour deman­der le divorce, mais en cas de vio­lences, le divorce dit «par préju­dice» aboutit sou­vent plus rapi­de­ment. Il per­met égale­ment aux femmes de réclamer, en plus d’une pen­sion ali­men­taire plus élevée, des dédom­mage­ments. Et dans tous les cas, aucune mesure de pro­tec­tion n’est prévue par la loi pour préserv­er les femmes des éventuelles repré­sailles de leur mari en atten­dant l’aboutissement des procédures.

Sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité, honte, vul­néra­bil­ité sociale et économique, obsta­cles admin­is­trat­ifs et juridiques : les mil­i­tantes de l’ATFD, qui ont reçu, écouté et ori­en­té plus de 4000 femmes depuis 1991, con­nais­sent bien les raisons qui empêchent la plu­part des femmes vic­times de vio­lences de porter plainte. Selon une enquête nationale menée par l’Office nation­al de la famille et de pop­u­la­tion en 2011, près de la moitié des femmes tunisi­ennes ont subi des vio­lences physiques au cours de leur vie. Mais seules 18% d’entre elles ont porté plainte. «Il y a trop de silence qui entoure la vio­lence, les femmes ne se sen­tent pas autorisées à en par­ler», regrette Ahlem Bel­haj, anci­enne prési­dente de l’ATFD, actuelle­ment en charge de la com­mis­sion «Vio­lences et San­té» de l’association.

Pres­sion sociale et nor­mal­i­sa­tion de la vio­lence envers les femmes

A Tunis, l’espace d’hébergement de l’association Beity, d’une capac­ité de 30 lits et dont l’unique entrée n’a pas d’écriteau pour un max­i­mum de dis­cré­tion, reçoit depuis octo­bre 2016 des femmes «en sit­u­a­tion de vul­néra­bil­ité». Cer­taines d’entre elles se s’ont retrou­vées à la rue, par­fois avec leurs enfants, pour avoir osé porté plainte ou voulu fuir un foy­er vio­lent. Sou­vent rejetées par leur famille, sans ressources finan­cières, elles sont accom­pa­g­nées par l’association dans leurs démarch­es, et peu­vent béné­fici­er de for­ma­tions et d’aides à la recherche d’emploi.

En huit mois, la direc­trice du cen­tre, Nadia Ben­zarti, a sou­vent enten­du les mêmes mots dans la bouche des femmes vic­times de vio­lences domes­tiques : «Lorsque les femmes vien­nent, elles dis­ent “Je l’ai bien mérité”. Ou par exem­ple : “C’est parce que je n’ai pas fait le dîn­er hier soir qu’il m’a frap­pé, il a quelque part rai­son.” », se désole-t-elle. Une réac­tion due à un mécan­isme psy­chologique qui per­met de se pro­téger du trau­ma­tisme, explique cette psy­cho­logue de for­ma­tion, mais aus­si le résul­tat d’une nor­mal­i­sa­tion de la vio­lence envers les femmes.

La lutte con­tre cette banal­i­sa­tion est l’un des com­bats de Hayet Jaz­zar, avo­cate à la Cour de cas­sa­tion de Tunis, mem­bre de la Ligue tunisi­enne des droits de l’Homme (LTDH) et mil­i­tante de l’ATFD. Elle a con­seil­lé, ori­en­té et accom­pa­g­né juridique­ment des femmes vic­times de vio­lences pen­dant 25 ans, bénév­ole­ment. Attablée au café “L’Univers”, où se retrou­vent beau­coup d’activistes de la société civile, elle dénonce la pres­sion sociale que subis­sent ces femmes : «Autour d’elles, dans la famille, quand elles sont vio­len­tées, et quand elles en par­lent, on leur dit : tout le monde est vio­len­té, essaie de baiss­er un peu le ton, change ta manière de réa­gir”. Tout le monde lui con­seille de se soumet­tre encore plus ! »

L’aboutissement d’une plainte, une rareté

Les obsta­cles ne se lim­i­tent pas au cer­cle famil­ial. Au poste de police, l’accueil n’est pas celui que l’on pour­rait imag­in­er pour une vic­time de quelque crime que ce soit. «Le plus sou­vent on lui dit : “Ren­tre chez toi, tu vas empris­on­ner ton mari, ce n’est pas nor­mal”», racon­te Hayet Jaz­zar. Pour Ahlem Bel­haj, ce com­porte­ment fréquent chez les policiers est le symp­tôme d’une société où les femmes ne sont pas con­sid­érées comme des indi­vidus mais plutôt comme un élé­ment de la famille. «Son statut de citoyenne n’est rien à côté de son statut d’épouse, de fille, ou de soeur. La cohé­sion famil­iale passe au-dessus des droits des femmes, résume-t-elle. La police n’est pas syn­onyme de sécu­rité et de jus­tice. Au con­traire, la police est égale­ment le mail­lon d’une chaîne de menaces».

Les mil­i­tantes asso­cia­tives ont ain­si con­staté que les femmes qui per­sis­taient dans leur n’étaient qu’une minorité, les autres aban­don­nant en cours de route, découragées. Najet*, 36 ans, femme au foy­er et mère de deux enfants, a décidé un jour d’août 2016 d’agir face aux vio­lences physiques quo­ti­di­ennes que lui infligeait son époux. «Je lui ai dit : Je m’en vais, ça suf­fit, je prends les enfants avec moi. Si tu voir les enfants, tu vien­dras, mais dans tous les cas je m’en vais». Najet part vivre chez son père avec son fils de 5 ans et sa fille de 3 ans. Dans la foulée, elle se rend chez un avo­cat pour entamer une procé­dure de divorce. Quelques mois plus tard, le père de ses enfants vient les emmen­er pour ce qu’elle croit être une garde comme les autres. C’était en févri­er 2017, elle ne les a pas revus depuis. «Il est par­ti en Algérie avec eux. Il les a enlevés. Je ne sais même pas où ils sont». Najet peine à retenir ses larmes. «C’est lorsque je suis allée sig­naler l’enlèvement au poste de police que j’ai réal­isé en plus que mon avo­cat n’avait pas trans­mis ma plainte au tri­bunal, des mois plus tôt. J’ai dû tout repren­dre à zéro», pour­suit, amère, la jeune femme, qui se rend régulière­ment au cen­tre d’écoute de l’ATFD.

L’histoire de Najet, abusée par son avo­cat, est courante, comme l’explique Khouloud Nsiri, chargée du pro­gramme Adela à l’association Avo­cats sans fron­tières (ASF), qui vise à amélior­er l’accès à la jus­tice des per­son­nes vul­nérables, en par­ti­c­uli­er les femmes. Selon elle, de nom­breux inter­venants du sys­tème judi­ci­aire prof­i­tent de la sit­u­a­tion des femmes vic­times de vio­lence et par­fois de leur mécon­nais­sance de leurs droits pour leur soutir­er de l’argent. « Elle est vic­time, elle a subi des atroc­ités, et là elle est manip­ulée tout au long du proces­sus… », soupire-t-elle. Et lorsqu’une affaire arrive devant le juge, par­fois au bout de plusieurs années, et sou­vent grâce à la pugnac­ité d’avocats mil­i­tants, rien n’est encore gag­né. «Il y a une ten­dance à don­ner les peines les plus légères pos­si­bles aux maris vio­lents, parce que ce qui pré­domine dans l’esprit de la loi tunisi­enne c’est le fait de préserv­er la famille, et donc préserv­er le mari, qui dans les textes est tou­jours offi­cielle­ment “le chef de famille”», explique Khouloud Nsiri.

La sol­i­dar­ité, seul espoir, en atten­dant la loi “inté­grale”

Dans ce con­texte, le rôle des asso­ci­a­tions est essen­tiel d’un bout à l’autre du proces­sus, de l’écoute active et sol­idaire à l’accompagnement juridique en pas­sant par le con­seil, le sou­tien psy­chologique, l’hébergement d’urgence lorsque c’est néces­saire. «L’État doit recon­naître sa respon­s­abil­ité pour faciliter l’accès à la jus­tice pour les femmes. Car le sen­ti­ment de réus­sir à obtenir jus­tice est déjà un remède en soi», con­clut Khouloud Nsiri. Même son de cloche du côté de Nadia Ben­zarti, de Beity : «Ce qu’on est en train de faire, nor­male­ment ça devrait être le tra­vail de l’Etat !», s’indigne-t-elle. Grâce aux pres­sions de la société civile, un nou­veau pro­jet de loi, la «loi inté­grale rel­a­tive aux vio­lences faites aux femmes», a été rédigé. En par­tie basé sur les recom­man­da­tions d’associations his­toriques comme l’ATFD, il a pour objec­tif de traiter les vio­lences faites aux femmes de façon plus com­plète, en prenant en compte les dif­férents types de vio­lences : physique, mais aus­si psy­chologique, économique… Elle prévoit égale­ment des mécan­ismes de préven­tion de la vio­lence, un ren­force­ment de la pro­tec­tion des femmes qui en sont vic­times, et des sanc­tions à l’encontre des policiers qui ten­teraient de les dis­suad­er de porter plainte.

Le pro­jet de loi répond aus­si à la néces­sité de met­tre la loi tunisi­enne en con­for­mité avec la nou­velle con­sti­tu­tion post-révo­lu­tion, adop­tée en 2014, et qui stip­ule que l’Etat tunisien «s’engage à pren­dre les mesures néces­saires pour éradi­quer la vio­lence con­tre les femmes». Adop­té en con­seil des min­istres en juil­let 2016, il aurait dû être voté au par­lement en mai 2017. Mais le texte traîne encore dans les tiroirs de l’Assemblée des représen­tants du peu­ple, et les mil­i­tantes s’impatientent. «Jusqu’à main­tenant il y a un cer­tain vide juridique. On ne recon­naît pas la vio­lence faite aux femmes comme un phénomène spé­ci­fique. Le pro­jet de loi est donc vrai­ment inno­vant en matière de lég­is­la­tion ! Et c’est urgent ! », s’exclame Ahlem Belhaj.

Même si c’est loin d’être suff­isant. « La cause de la vio­lence envers les femmes c’est la men­tal­ité misog­y­ne et patri­ar­cale qui règne en Tunisie, s’exclame Hayet Jaz­zar. Il faut édu­quer, sen­si­bilis­er. » Le com­bat des asso­ci­a­tions ne s’arrêtera pas avec la nou­velle loi.

*Les prénoms ont été mod­i­fiés à la demande des femmes pour des raisons de sécurité.

Perrine Massy et Timothée Vinchon 

In this article

+ Newsletters 1538

Newsletters 1538