En 2014, les autorités ont décidé de détru­ire les bidonvilles d’Alger et de rel­oger les familles. Une poli­tique saluée par les Nations unies qui a cepen­dant des lim­ites....

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En 2014, les autorités ont décidé de détru­ire les bidonvilles d’Alger et de rel­oger les familles. Une poli­tique saluée par les Nations unies qui a cepen­dant des lim­ites.

Le loge­ment est poli­tique. Abde­laz­iz Boute­fli­ka, le prési­dent algérien en poste depuis 1999, en a fait un argu­ment de cam­pagne et un point essen­tiel de son bilan. Mais en 2014, les autorités algéri­ennes déci­dent d’aller plus loin : Alger veut devenir la pre­mière cap­i­tale algéri­enne sans bidonvilles.

En 2007, le recense­ment offi­ciel dénom­bre 569 sites de bidonvilles occupés par 58 468 familles. Selon les autorités, en 2014, 72 000 familles vivent dans des habi­tats pré­caires. En qua­tre ans, les autorités déman­tè­lent plus de 316 bidonvilles et rel­o­gent plus de 44 000 familles. Pour l’état, il s’agit aus­si de récupér­er des ter­rains con­structibles et de démar­rer la con­struc­tion d’infrastructures comme la Grande mosquée, l’aménagement du fleuve El Har­rach, des pro­grammes de loge­ment ou des cités uni­ver­si­taires : 460 hectares ont ain­si été récupérés en 4 ans, selon les autorités.

Extrait de la revue El Djazair, Hors série Habi­tat, mars 2016

L’opération, qui béné­fi­cie d’une immense com­mu­ni­ca­tion offi­cielle, est présen­tée par le wali (préfet) d’Alger, Abdelka­d­er Zoukh, devant l’Organisation des nations unies à New-York, en octo­bre 2016, lors de la con­férence «Le nou­v­el agen­da urbain et l’avenir des villes».

Une prob­lé­ma­tique anci­enne

L’Algérie hérite de bidonvilles lorsqu’elle devient indépen­dante en 1962. Ces quartiers de con­struc­tions pré­caires étaient par exem­ple la con­ti­nu­ité des camps de regroupe­ment instal­lés par l’armée française lors de la guerre. Après 1962, les pop­u­la­tions qui revi­en­nent de leur exode aux fron­tières maro­caines et tunisi­ennes, s’installent elles aus­si dans des bidonvilles.

La cap­i­tale n’est pas épargnée. En 1972, lors du grand recense­ment, Alger compte 98 bidonvilles qui regroupent 39472 per­son­nes. Les sit­u­a­tions sont très divers­es. Ain­si, si 53% des habi­tants de ces bidonvilles affir­ment à l’époque qu’ils s’y sont instal­lés avant l’indépendance (c’est notam­ment le cas pour la majorité des habi­tants des bidonvilles de la Cas­bah), plus de 27% y arrivent après 1967. A cette époque, alors que Houari Boumé­di­ene est au pou­voir, les bidonvilles de El Har­rach, Bouzareah et Bir Mourad Rais se rem­plis­sent.

Dans «Bétonvilles con­tre bidonvilles, Cent ans de bidonvilles à Alger» ( Apic, 2016), le soci­o­logue et urban­iste Rachid Sidi Boumé­dine explique que les bidonvilles post-indépen­dance se sont con­stru­its sur une économie de la pau­vreté. Ain­si, pour con­stru­ire les com­plex­es indus­triels, fleu­rons de l’économie, on a fait appel à de la main d’oeuvre faible­ment qual­i­fiée. C’est ain­si que les tra­vailleurs de l’agriculture sont venus tra­vailler «en ville». A Anna­ba, la con­struc­tion du com­plexe sidérurgique El Had­jar va de pair avec une exten­sion de l’habitat pré­caire.

Par ailleurs, dans sa poli­tique de con­struc­tion d’infrastructures, l’état algérien s’est basé sur le nom­bre d’habitants. Il faut attein­dre un cer­tain nom­bre d’habitants pour con­stru­ire une école ou une salle de soin. Rachid Sidi Boumé­dine souligne qu’alors, dans un souci d’amélioration des con­di­tions de vie de leurs familles, des habi­tants des cam­pagnes migrent vers les villes pour avoir accès aux équipements, mais aus­si aux ser­vices publics et aux emplois. Ceci con­tribue à peu­pler les bidonvilles, alors même que les dirigeants algériens répè­tent que les bidonvilles sont un fléau à éradi­quer.

La poli­tique de loge­ment d’Abdelaziz Boute­fli­ka

Si, les gou­ver­nants algériens ont affir­mé que les bidonvilles devaient être éradiqués, dès le Pro­gramme de Tripoli en 1962, la con­struc­tion de loge­ment prend une autre dimen­sion lors de l’élection d’Abdelaziz Boute­fli­ka en 1999. En 10 ans, la con­struc­tion de 1 376 221 loge­ments est pro­gram­mée. 77 000 sont livrés, soit trois fois plus que lors de la décen­nie précé­dente. Selon les autorités, en 2016, 2,8 mil­lions de loge­ments ont été livrés, dont env­i­ron 1 mil­lion entre 2014 et 2016.

Abde­laz­iz Boute­fli­ka reste au pou­voir, le loge­ment reste une pri­or­ité et une poli­tique du chiffre se met en place : il faut con­stru­ire vite et beau­coup. Les pro­grammes sont alors con­fiés à des entre­pris­es étrangères, et pour rentabilis­er les coûts, la taille des pro­gramme de loge­ment aug­mente. A Sidi Abdel­lah, à la lim­ite ouest de la wilaya d’Alger, la nou­velle ville comptera à terme 50 000 loge­ments.

La nou­velle ville de Sidi Abdel­lah qui doit con­tenir à terme plus de 50 000 loge­ment. Leïla Berat­to

Zones éloignées et sous-équipées

Dans la cap­i­tale, des cen­taines de loge­ments sont con­stru­its puis attribués dans des zones éloignées, sous équipées, avec peu de trans­ports. A Sidi Abdel­lah, on inau­gure une sta­tion de train qui per­met de ral­li­er le cen­tre de la cap­i­tale, mais pour entr­er en voiture, il n’y a que deux routes, dont une, presque impra­ti­quable par temps de pluie. «Le trans­port est un vrai prob­lème. Pour pou­voir aller tra­vailler, je dors dans mon ancien apparte­ment pen­dant la semaine. Ma grand-mère y vit tou­jours. Je viens à Sidi Abdel­lah le week-end», racon­te Hichem, 28 ans, qui est employé dans un mag­a­sin de télé­phonie dans le cen­tre de la capitale.Les urban­istes s’alarment de ce qu’ils con­sid­èrent être une «absence de réflex­ion sur la vie en ville». Ils prévoient une aug­men­ta­tion impor­tante des phénomènes de ban­des urbaines et de traf­ic de stupé­fi­ants. «Dans 20 ans, dans ces quartiers, ce sera comme le Mex­ique», s’alarme un archi­tecte, qui demande à rester anonyme.

«Les familles s’appuient sur leur tis­su social ancien, famil­ial ou trib­al, ou celui qu’elles ont con­sti­tué au cours de leur vie dans la ville. Le rel­o­ge­ment a une facette de délo­ge­ment qui entraine (…) des muti­la­tions ou des démem­bre­ments de ces réseaux et de ces grappes famil­iales», analyse Rachid Sidi Boume­dine. L’urbaniste affirme qu’à terme, Alger se divis­era entre les quartiers cen­traux habités par les plus rich­es et où se situeront les com­merces de luxe, et de l’autre les plaines et les faubourgs indus­triels qui deviendraient des «Med­i­na Dje­di­da» (nou­velles villes) et leurs souks (marchés) spé­cial­isés» : «le cap­i­tal­isme algérien aura ain­si réus­si, sous une forme non dite, avec un autre stand­ing mais avec le même résul­tat glob­al, à recon­stituer à la fois une ville formelle et une «ville arabe» où les habi­tants des bidonvilles habit­eraient».

Leïla Beratto

Pour aller plus loin : «Bétonvilles con­tre bidonvilles, Cent ans de bidonvilles à Alger», Rachid Sidi Boume­dine, Apic,2016.

Pho­to de Une : Zine­dine Zebar.

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A Istan­bul, au nom de la mod­erni­sa­tion urbaine, pro­mo­teurs immo­biliers et acteurs éta­tiques poussent les habi­tants à ven­dre leurs loge­ments. Beau­coup ne sont finale­ment pas indem­nisés ou rel­ogés digne­ment. Des asso­ci­a­tions de quartiers s’organisent pour défendre les droits des habi­tants de ces quartiers pop­u­laires.

Dans le local de la petite asso­ci­a­tion Bir Umut (Un Espoir), à prox­im­ité de la place de Tak­sim, ils sont plus d’une quar­an­taine à atten­dre l’ouverture de la réu­nion. Toutes les deux semaines ces représen­tants de quartiers se dépla­cent des qua­tre coins d’Istanbul pour s’informer récipro­que­ment de l’évolution de leurs com­bats locaux et pren­dre de nou­velles réso­lu­tions au sein de leur struc­ture col­lec­tive, l’Union des quartiers. L’assemblée salue d’abord les nou­veaux par­tic­i­pants des « loge­ments des migrants » de Basak­se­hir. Les plans de développe­ment urbain de leur quarti­er -con­stru­it dans les années 1990 et regroupant 18 000 apparte­ments- ayant été récem­ment mod­i­fiés, ces migrants turcs de Bul­gar­ie sont grave­ment tour­men­tés car dans le cas où leurs blocs seraient soumis à réamé­nage­ment urbain, ce qui n’est pas exclu, ils per­dront jusqu’à 50% de la sur­face qu’ils déti­en­nent actuelle­ment. C’est ensuite au tour des représen­tants des quartiers de l’arrondissement de Sariy­er d’informer sur le rassem­ble­ment de 600 per­son­nes qu’ils ont réal­isé deux jours aupar­a­vant devant la Mairie d’Istanbul pour réclamer les titres de pro­priété pour leur biens immo­biliers qu’on leur a promis en 1984 mais qu’ils n’ont tou­jours pas reçus. Sariy­er étant aujourd’hui devenu un arrondisse­ment à haute valeur fon­cière, l’État refuse de délivr­er les actes de pro­priété aux habi­tants de ces maisons et immeubles con­stru­its sans per­mis il y a près de 50 ans -à la suite d’une forte migra­tion rurale- alors que cela a été le cas pour de nom­breux autres quartiers.

Erbay Yucak, avo­cat et ani­ma­teur de l’Union des quartiers nous explique : « Cela fait main­tenant dix ans qu’au sein de notre asso­ci­a­tion Bir Umut nous aidons les habi­tants de quartiers à s’organiser pour défendre leurs droits con­cer­nant leur loge­ment. L’important est qu’ils soient con­scients de leurs droits, des injus­tices qui leur sont faites, qu’ils appren­nent à faire des démarch­es admin­is­tra­tives, à organ­is­er des réu­nions de quarti­er et des rassem­ble­ments, qu’ils devi­en­nent les acteurs de leur pro­pre lutte. Mais en respec­tant la plu­ral­ité des pop­u­la­tions des quartiers, sans faire de dis­crim­i­na­tion entre par­ti­sans du pou­voir et ceux de l’opposition et men­er ain­si un com­bat col­lec­tif ».

L’Union des quartiers est aujourd’hui organ­isée dans plus de 50 quartiers d’Istanbul et représente au total 70 quartiers en comp­tant ceux d’Izmir, Eskise­hir et Kocaeli. Un des prin­ci­paux prob­lèmes aux­quels sont con­fron­tés les habi­tants de ces quartiers, le plus sou­vent défa­vorisés, est la mod­i­fi­ca­tion des plans de développe­ment visant à remod­el­er au fil du temps les arrondisse­ments en élim­i­nant des blocs d’habitats « non désirés » au nom d’une mod­erni­sa­tion urbaine. Mais une ques­tion tout aus­si brûlante, si ce n’est plus, est la clas­si­fi­ca­tion de quartiers entiers sous la caté­gorie de « zones à risques » et de « struc­tures à risque » selon la loi dite du « désas­tre » pro­mul­guée en 2012. Cette loi per­met en effet une destruc­tion à grande échelle de zones d’habitat (appelée « trans­for­ma­tion urbaine »), sous pré­texte qu’elles seraient soumis­es à un risque sis­mique. « Mais le hic c’est qu’aucune zone à risque de pre­mier degré n’a été touchée jusqu’à main­tenant par cette trans­for­ma­tion urbaine. Ce sont seule­ment les quartiers pop­u­laires dont le ter­rain est plus solide mais les habi­tats sont plus pré­caires et dont il sem­ble plus facile de déplac­er les pop­u­la­tions. Nous ne sommes pas dupes, il est bel et bien ques­tion d’une rente fon­cière », explique Erbay Yucak.

Crédit pho­to : Union des quartiers de Sariy­er

Les quartiers for­mant Fikirte­pe, à prox­im­ité de Kadikoy, l’un des plus impor­tants cen­tres-villes sur la rive asi­a­tique d’Istanbul, font prob­a­ble­ment par­tie de ceux qui sont les plus grave­ment con­cernés par les poli­tiques de trans­for­ma­tion urbaine. La total­ité des 61 îlots de Fikirte­pe est soumise à cette loi du « désas­tre » depuis plus de 7 ans. De véri­ta­bles batail­lons de représen­tants d’entreprises de con­struc­tion se sont con­cur­rencés pen­dant des années pour faire sign­er des con­trats aux pro­prié­taires d’immeubles ou de maisons, encore une fois con­stru­ites pré­caire­ment dans les années 1960. « Sur la plu­part des con­trats ne fig­u­rait aucune date, on ne savait donc pas quand le pro­jet allait démar­rer et quand il allait aboutir. Le pro­jet n’y était pas défi­ni. Mais les gens ont été attirés à l’idée d’obtenir deux ou trois apparte­ments dans des grat­te-ciels vit­rés à la place de leurs vieux bâti­ments. De plus, ces représen­tants leur promet­taient de pay­er le loy­er de leur loge­ment tem­po­raire jusqu’à la remise des nou­veaux apparte­ments », explique Alaat­tin Demirel qui fut lors des pre­mières années le sym­bole de la résis­tance en refu­sant de sign­er le con­trat pro­posé. La pho­to de sa mai­son, telle une île au milieu d’un gigan­tesque chantier, avait fait le tour du monde. Mais l’État turc avait plus d’un tour dans son sac pour les réfrac­taires. Le ter­rain doté de titre de pro­priété de ceux qui s’abstenaient de sign­er était sitôt soumis à une « nation­al­i­sa­tion » for­cée dont le mon­tant allait être payé en cinq annu­ités. « J’ai finale­ment accep­té de sign­er, mais au moins ce con­trat était plus sérieux et détail­lé », soupire Demirel.

Toute­fois la sit­u­a­tion économique du pays, plongé dans une crise finan­cière qui ne cesse de s’approfondir, a don­né un coup dur à la con­struc­tion immo­bil­ière qui fut depuis plus d’une décen­nie le secteur moteur du développe­ment économique de la Turquie d’Erdogan. « Les entre­pre­neurs ne sub­ven­tion­nent plus les loy­ers depuis déjà presque deux ans et il n’y a plus aucun achat de loge­ment dans ces rési­dences depuis le mois de mai dernier », pré­cise Sabir Karakocoglu, prési­dente de l’Association de Fikirte­pe. « Après avoir ven­du des loge­ments imag­i­naires, plusieurs boîtes se sont retirées des pro­jets, alors que les destruc­tions avaient été réal­isées ou bien les con­struc­tions entamées. D’autres pro­jets ont été stop­pés avant même d’avoir com­mencés, les entre­pris­es ayant déclaré fail­lite. Même les chauf­feurs de camion chargés de trans­porter le matériel n’ont pas été payés. Des dizaines de familles con­cernées par le pro­jet inter­rompu de Brook­lyn Dream ont dor­mi pen­dant des mois dans des tentes instal­lées sur le chantier. Et dans les cinq uniques pro­jets qui ont abouti, pour l’instant aucun titre de pro­priété n’a été délivré », racon­te Sabir Karakcoglu.

Les vic­times de la trans­for­ma­tion urbaine de Fikirte­pe ont récem­ment lancé une cam­pagne afin d’attirer l’attention de l’opinion publique nom­mée : « Pour bris­er le silence, plante un clou sur une tâche ». Les citoyens sont ain­si appelés à planter des clous sur une sorte d’installation artis­tique urbaine sous forme d’une grande boite noire placée devant l’un des nom­breux chantiers inter­rom­pus, assim­ilés à des « tâch­es » défig­u­rant Fikirte­pe. Les vic­times deman­dent au min­istère de l’environnement et de l’urbanisme, entre autres reven­di­ca­tions, de pren­dre en charge l’aboutissement des pro­jets selon un plan quin­quen­nal. « C’est un véri­ta­ble hold-up », déclare Hur­riyet Azak, avo­cate suiv­ant de nom­breux procès des vic­times de Fikirte­pe : « J’ai réus­si à sauver la mai­son de ma mère en démon­trant qu’elle ne con­sti­tu­ait pas une struc­ture à risque. Tous ces con­stats ne reposent sur aucune analyse de ter­rain sci­en­tifique et sérieuse. Il y a d’autre part énor­mé­ment d’irrégularités et d’injustices con­cer­nant la col­lecte de sig­na­tures, les déci­sions de nation­al­i­sa­tion, le cal­cul des sur­faces… ». Selon elle, l’application de la trans­for­ma­tion urbaine à Fikirte­pe représente une abo­li­tion du droit de pro­priété. « Dans un État qui se dit cap­i­tal­iste, ce droit, au moins, doit être garan­tit », déplore-t-elle.

Uraz Aydin (texte et photo Une)

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Le 5 novem­bre 2018, deux immeubles s’effondrent entraî­nant la mort de huit per­son­nes rue d’Aubagne, dans le cen­tre de Mar­seille. Dans les semaines qui suiv­ent, des dizaines de bâti­ments sont évac­ués. La plu­part des habi­tants atten­dent encore des solu­tions pérennes de rel­o­ge­ment. Trois infor­ma­tions judi­ci­aires sont aujourd’hui ouvertes pour déter­min­er les niveaux de respon­s­abil­ité et les infrac­tions com­mis­es.

Un lun­di matin de jan­vi­er, il est à peine 9 heures et Kaouther Ben Mohammed court déjà partout. D’abord récupér­er les clés du local que l’association Mar­seille en colère occupe depuis peu. Ensuite, accueil­lir les deux per­son­nes qui atten­dent déjà devant la porte du local, ouvrir le lourd rideau de fer, faire de la place autour de la table et ras­sur­er : « Un chauffage d’appoint va arriv­er, qui veut du thé ? ». Mar­seille en colère réu­nit des familles de vic­times et de délogés après l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne, le 5 novem­bre 2018 dans le cen­tre de la cité phocéenne. Huit per­son­nes décédées et à ce jour quelques 1 900 habi­tants qui ont dû quit­ter leur loge­ment dans la pré­cip­i­ta­tion. Anci­enne tra­vailleuse sociale, Kaouther Ben Mohammed les ori­ente et les informe de leurs droits. Elle-même a grandit dans l’un des derniers bidonvilles de la ville : « Je suis une enfant de l’habitat indigne, com­ment voulez-vous que je dorme tran­quille et que je ren­tre chez moi sans rien faire ? », demande-t-elle, sans atten­dre de réponse.

Ven­tre arron­di sous un man­teau ten­du à l’extrême, l’une des deux femmes présentes est mère de famille, seule avec deux enfants. Elle est enceinte du troisième, presque à terme. Chaque jour, elle accom­pa­gne ses enfants dans leur école située dans le 2ème arrondisse­ment de Mar­seille depuis l’hôtel où ils sont pour le moment hébergés, dans le 15ème arrondisse­ment ; 30 min­utes de bus, matin et soir et des repas com­posés essen­tielle­ment de sand­wichs car il est impos­si­ble de cuisin­er à l’hôtel. Pour Kaouther Ben Mohammed, il est urgent de trou­ver une solu­tion d’hébergement pérenne pour cette famille : « La loi est claire, le pro­prié­taire doit pro­pos­er une sit­u­a­tion de rel­o­ge­ment à tarif égal, d’une sur­face égale et dans le quarti­er où résidait la per­son­ne. Aujourd’hui, la sit­u­a­tion est excep­tion­nelle et per­son­ne n’a de mode d’emploi. Nous deman­dons la réqui­si­tion des loge­ments vacants ». Mains croisées sur un dossier qui réu­nit les quelques doc­u­ments admin­is­trat­ifs en sa pos­ses­sion, Kheira hoche la tête.

L’immeuble de Kheira, aujourd’hui con­damné.

Cette octogé­naire qui vivait au nord de la Canebière a quit­té son loge­ment depuis le 18 novem­bre, et d’après l’état du bâti­ment (cf pho­tos), elle n’y retourn­era sûre­ment pas. En atten­dant, elle laisse fil­er le temps à l’hôtel et pense aller pass­er quelques semaines dans sa famille en Algérie pour se chang­er les idées et faire retomber la pres­sion. Elle est passée deman­der con­seil car elle s’est ren­du compte que ses loy­ers de novem­bre et décem­bre avaient con­tin­ué d’être prélevés, ain­si que l’électricité. Kaouther Ben Mohammed tente de join­dre un avo­cat afin de deman­der la marche à suiv­re pour récupér­er les sommes ponc­tion­nées.

Un pool d’avocats pour une mul­ti­plic­ité de cas
Face à la diver­sité des cas et des sit­u­a­tions, un pool d’avocats s’est con­sti­tué, 15 pro­fes­sion­nels aux spé­cial­ités var­iées : droit civ­il, pénal, droit du loge­ment, com­mer­cial, etc. Une pre­mière à Mar­seille tant la sit­u­a­tion est com­plexe. « Cela a pris du temps », explique Brice Grazz­i­ni, le coor­di­na­teur du pool, « Les per­son­nes sont boulever­sées, la ges­tion juridique de leur dossier n’est pas for­cé­ment leur pri­or­ité et nous devons faire preuve de péd­a­gogie pour expli­quer les enjeux et les étapes ». Une quar­an­taine de dossiers est aujourd’hui suiv­ie par le pool. Les affaires rel­e­vant du civ­il vien­nent tout juste d’être engagées.

Par­al­lèle­ment, c’est un long com­bat qui com­mence pour les familles des vic­times. Le pool d’avocat représente qua­tre d’entre elles. M. Grazz­i­ni a préféré être franc avec elles, cela peut pren­dre jusqu’à dix ans : « la jus­tice se hâte lente­ment ». Son cab­i­net est lui-même engagé dans une affaire sim­i­laire, après le décès de deux per­son­nes dans l’effondrement de la scène lors d’un con­cert de Madon­na au stade Vélo­drome de Mar­seille. C’était en 2009, son cab­i­net vient seule­ment de recevoir l’avis de fin d’information. Depuis le 5 novem­bre et l’effondrement des immeubles de Noailles, ce sont trois infor­ma­tions judi­ci­aires qui ont été ouvertes : l’une pour homi­cide involon­taire, la deux­ième pour blessures involon­taires, la dernière pour mise en dan­ger délibérée de la vie d’autrui. Celle-ci devrait per­me­t­tre aux per­son­nes qui habitaient dans le quarti­er ou qui pas­saient par là de pou­voir se con­stituer par­tie civile face aux dif­férents acteurs (Mairie, pro­prié­taires, agences immo­bil­ières) qui étaient poten­tielle­ment au courant du risque d’effondrement et auraient pu pren­dre un arrêté de péril ou effectuer des travaux.

Rue d’Aubagne, les exper­tis­es devraient bien­tôt com­mencer. Les experts doivent être désignés. Ils ne sont pas de Mar­seille, une nou­velle ras­sur­ante pour Brice Grazz­i­ni : « cela évite tout risque de col­lu­sion avec des per­son­nes dont la respon­s­abil­ité pour­rait être engagée ». Ils doivent aider le juge d’instruction Math­ieu Grand à déter­min­er les infrac­tions com­mis­es et qui en sont les respon­s­ables.

La rédac­tion de 15–38 Méditer­ranée suiv­ra les suites judi­ci­aires de l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne au fil des mois.
Sur la ques­tion du mal loge­ment et les reven­di­ca­tions des asso­ci­a­tions et col­lec­tifs de Mar­seille, retrou­vez plus d’information ici.

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Yann Mau­ry est tit­u­laire de la chaire inter­na­tionale CHAIRECOOP, « Habi­tat coopératif & Coopéra­tion sociale » à l’ENTPE de Lyon. Il s’intéresse au phénomène de l’autore­cu­pero depuis 2004 et présente en févri­er un nou­veau film sur le sujet, après trois ans de tra­vail et de suivi à Rome. Les pro­jets d’auto-récupération rési­den­tielle sont encore peu nom­breux, pour­tant ce mod­èle pour­rait per­me­t­tre de répon­dre en par­tie au prob­lème du mal loge­ment.

Entretien

Qu’est-ce que l’autorecupero ?
En Ital­ie, l’auto-récupération rési­den­tielle est née à Rome face à la spécu­la­tion immo­bil­ière. Des mil­liers de familles ne pou­vaient pas tou­jours pay­er leur loy­er. Le principe de ce mod­èle repose sur l’idée de récupér­er l’usage de bâti­ments publics, de les rénover et de rel­oger les foy­ers en dif­fi­cultés. A rebours de la loi du prof­it et des enjeux financiers des pro­mo­teurs immo­biliers, ces bâti­ments restent de pro­priété publique mais l’usufruit est con­fié à des coopéra­tives qui jouis­sent du bien. Le partage des rôles est le suiv­ant : l’entretien des par­ties com­munes et des façades reste à la charge du pro­prié­taire, la coopéra­tive rénove l’intérieur de l’immeuble et attribue les loge­ments. Elle con­stitue une banque du temps grâce aux com­pé­tences et au savoir faire des habi­tants eux-mêmes qui par­ticipent à la réno­va­tion.

Les pro­prié­taires de bâti­ments publics font appel aux entre­pris­es de leur choix, pour sat­is­faire à leurs oblig­a­tions de réno­va­tion rési­den­tielle des par­ties com­munes. Les chantiers coopérat­ifs se déroulent avec des bénév­oles mais aus­si des entre­pris­es et arti­sans pour les aspects plus tech­niques des travaux. Tout cela se fait dans le cadre d’une con­ven­tion avec la région du Lazz­io qui s’est saisie de ces opéra­tions pour affirmer le principe du droit au loge­ment après la loi de 1998 qui trans­fert la com­pé­tence du loge­ment aux régions.

La fais­abil­ité de ce mod­èle dépend large­ment de l’état d’esprit des munic­i­pal­ités en place. Aujourd’hui, la munic­i­pal­ité 5 étoiles qui gou­verne Rome est cat­a­strophique selon le chercheur Yann Mau­ry : « Mal­gré cela, les coopéra­tives pour­suiv­ent leur objec­tif en faisant preuve de créa­tiv­ité et en trou­vant des solu­tions effi­caces pour loger des étu­di­ants, des familles de classe moyenne expul­sées ou des migrants, même si l’autorité locale observe la sit­u­a­tion avec dés­in­vol­ture et dédain ».

Les véri­fi­ca­tions effec­tuées par les tech­ni­ciens de la com­mune de Rome mon­trent d’ailleurs que les travaux effec­tués par les coopéra­tives sont de qual­ité et coû­tent moins cher que des travaux de réha­bil­i­ta­tion de loge­ments soci­aux, par exem­ple. Le coût des réno­va­tions est sou­vent de 30 à 50% moins cher que les prix du marché et les loy­ers sont dans cer­tains cas, comme celui de la coopéra­tive Vivere 2000 à Rome, trois fois inférieurs à ceux qui ont cours dans le quarti­er.

Quel est le con­texte du mal loge­ment à Rome ?
Dans la cap­i­tale ital­i­enne, face à l’augmentation des loy­ers, les pop­u­la­tions les plus pré­caires sont reléguées tou­jours plus loin du cen­tre ville, dans des espaces qui ne béné­fi­cient pas des ser­vices publics de base (écoles, trans­ports, etc.). Une vaste par­tie du pat­ri­moine pub­lic romain reste vacant et se dégrade, alors mêmes que des mil­liers de Romains logent dans un habi­tat pré­caire. Ces bâti­ments sont sou­vent soumis à la spécu­la­tion pour devenir des cen­tres com­mer­ci­aux, ou autre. Par­al­lèle­ment, chaque année, des mil­liers d’expulsions sont égale­ment ordon­nées pour impayés de loy­ers (8 000 sen­tences d’expulsions en 2011 dont 80% pour dettes de loy­er) alors qu’on compte en 2011, 50 000 à 60 000 loge­ments vacants.

Com­ment l’autorecupero a-t-il pu voir le jour à Rome ?
Des mil­i­tants de l’Unione Inquili­ni (Union de défense des Locataires) sont à l’initiative de la mobil­i­sa­tion en 1998 lors des élec­tions régionales. M. Berlus­coni trans­fert à cette époque la com­pé­tence du loge­ment aux régions. Ces mil­i­tants déci­dent alors de faire de l’entrisme poli­tique et se font élire. Une fois élus, ils font vot­er une loi sur l’autorecupero.

« Leur intel­li­gence a été de ne pas remet­tre en cause le droit de pro­priété sur ces bâti­ments, qui restent publics », explique Yann Mau­ry, « Ils ciblent des bâti­ments vides. La pre­mière phase passe par une péri­ode d’occupation afin de prou­ver que le retour au main­stream est pos­si­ble. » En 2008, la munic­i­pal­ité passe à droite pour la pre­mière fois depuis 1946, les cadres en charge du tra­vail avec les coopéra­tives s’en vont. L’environnement poli­tique n’est plus vrai­ment favor­able mais les coopéra­tives con­tin­u­ent d’exister. La prin­ci­pale dif­fi­culté aujourd’hui est de prou­ver qu’on peut pass­er de quelques 200 loge­ments à Rome à une véri­ta­ble poli­tique publique. Cela passe par une évo­lu­tion des rap­ports de force, face à la munic­i­pal­ité et aux lob­bys.

Serait-il envis­age­able de s’inspirer de ce mod­èle en France ?
« En France, il ne se passe rien, la régie HLM garde le mono­pole », témoigne le chercheur. « A Lyon, le mou­ve­ment asso­ci­atif s’y intéresse avec notam­ment une ten­ta­tive dans le quarti­er de la Guil­lotière, rue Riche­lieu, dans l’immeuble d’un ancien café. Mais la Mairie s’opposait rad­i­cale­ment à cette solu­tion et a préféré démolir l’immeuble. En France, les asso­ci­a­tions ne sont pas encore totale­ment récep­tives à ce principe. Elles basent sou­vent leurs actions sur le squat. La con­fronta­tion n’est pas for­cé­ment la solu­tion. »

Filmographie

Film déjà en ligne
https://www.youtube.com/watch?v=SSU5aWQeDp0
Sor­tie en févri­er 2019
« Le pré­da­teur et l’artisan. Il était une fois à Rome… » (93mn. Déc.2018. YM) Teas­er et VOD sur Les Mutins de Pangée.

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Le cen­tre ville du berceau de la révo­lu­tion libyenne a été forte­ment détru­it par les com­bats de 2014 à 2017. En l’absence d’autorité effi­ciente, les pro­prié­taires met­tent la main à la pâte pour répar­er les dégâts et ren­tr­er chez eux au plus vite.

Des bâti­ments troués d’impacts de balles menaçant de s’effondrer ou por­tant l’inscription « dan­ger mines ». La rue Al-Ageeb, au cœur du cen­tre his­torique de Beng­hazi, cap­i­tale de l’est libyen, sem­ble morte. Pour­tant, le rythme sourd d’un marteau se fait enten­dre. Au troisième étage d’un immeu­ble, sans vit­re et rongé par les traces des com­bats qui ont ryth­mé Beng­hazi de 2014 à 2017, Ahmed Ellouni a décidé de remet­tre en état son loge­ment. Comme tous les habi­tants de son quarti­er, il ne compte que sur lui-même – et sur son fils aîné- pour se réin­staller au plus vite dans son apparte­ment : « J’espère revenir dans 6 mois. Je fais les travaux petit à petit, lorsque j’ai de l’argent. » L’ingénieur qui tra­vaille dans une com­pag­nie pétrolière ne le cache pas : s’il souhaite ren­tr­er chez lui au plus vite, c’est pour une ques­tion d’argent : « Cela fait qua­tre ans que je loue un loge­ment à 700LYD (437€, au taux offi­ciel). J’aurais pu rénover deux fois mon apparte­ment avec cette somme. Les travaux vont me coûter env­i­ron 14 000 dinars (8 750€). »

Ce père de six enfants a dû quit­ter son loge­ment à l’automne 2014 sous les bom­barde­ments. Quelques mois plus tôt, en mai, Khal­i­fa Haf­tar avait lancé son opéra­tion « Kara­ma » (Dig­nité) con­tre une coali­tion hétéro­clite de groupes révo­lu­tion­naires et dji­hadistes, comme l’Etat islamique ou Ansar al-Charia. Devenu maréchal, l’homme fort de l’est libyen a annon­cé sa vic­toire totale à Beng­hazi en juil­let 2017. Le cen­tre-ville de la sec­onde ville du pays, où vivait Ahmed Ellouni, a été le dernier quarti­er à tomber. Un an et demi plus tard, ses habi­tants ten­tent de repren­dre leur vie nor­male. Une source sécu­ri­taire estime que 200 des 1 000 familles du quarti­er seraient ren­trées chez elles. La mairie, elle, se mon­tre plus opti­miste indi­quant que 80% de la pop­u­la­tion a réin­té­gré son loge­ment.

La munic­i­pal­ité a demandé aux vic­times des com­bats de dépos­er un dossier pour obtenir un dédom­mage­ment estimé à 1 000 LYD (625€) le mètre car­ré. Mais quand sera-t-il ver­sé ? Nidal Al Kadi­ki, respon­s­able de la com­mu­ni­ca­tion à la munic­i­pal­ité, reste pru­dent : « Le coût total de la recon­struc­tion de Beng­hazi est éval­ué à 50 mil­liards de dinars. Un tel pro­jet n’est pas du ressort de la munic­i­pal­ité, mais du gou­verne­ment. » Or, la Libye est divisée en deux gou­verne­ments depuis des années. Le Gou­verne­ment d’Union nationale, recon­nu par la com­mu­nauté inter­na­tionale, est basé à Tripoli et n’a aucun pou­voir à Beng­hazi, 1 000 km plus à l’est. Le gou­verne­ment de Bei­da (200 km à l’est de Beng­hazi) con­trôle la Cyré­naïque (est libyen) et une par­tie du sud grâce à Khal­i­fa Haf­tar son bras armé. Mais cette autorité peine à tra­vailler, en l’absence d’une recon­nais­sance inter­na­tionale et d’argent.

Une équipe d’experts ingénieurs a mal­gré tout inspec­té le cen­tre de Beng­hazi. Ils ont estimé que 20% des bâti­ments doivent être démo­lis. Cepen­dant, la pop­u­la­tion n’a tou­jours pas reçu les con­clu­sions. « Nous avons vu ces hommes vis­iter le quarti­er. Ils n’ont rien dit à part de rem­plir des dossiers à la mairie. Ils ne nous ont don­né aucune instruc­tion con­cer­nant les bâti­ments », se plaint Adel Cherif, un habi­tant. Nom­breux sont donc ceux, comme Ahmed Ellouni, qui com­men­cent les travaux sans savoir si les fon­da­tions de leur immeu­ble ont été touchées ou non. « Le bâti­ment est en bon état », assure Ahmed Ellouni. Pour­tant, le rez-de-chaussée, ouvert à tous les vents, mon­tre un pla­fond béant, des pylônes effon­drés ou lais­sant appa­raître des tiges de fer que cer­tains n’hésitent pas à récupér­er pour les reven­dre. « De toute façon, je ne pou­vais plus atten­dre. J’ai la chance d’avoir encore les murs de mon apparte­ment, alors que d’autres n’ont plus rien. Dieu est avec moi et il m’aidera. »

Le Beng­haziote compte égale­ment sur l’aide de la munic­i­pal­ité qui a remis en état les réseaux d’eau et d’électricité dans 80% du quarti­er. Mais à 500 mètres de là, les habi­tants n’ont pas eu la patience d’attendre. Ils se sont rac­cordés au réseau élec­trique par leurs pro­pres moyens. En cette après-midi plu­vieuse de décem­bre, Abdel­rah­man Arbar et ses voisins ont for­mé un attroupe­ment autour du comp­teur élec­trique de leur immeu­ble. De la fumée s’en échappe, avec quelques grésille­ments. Pas de quoi les inquiéter : « ce n’est rien, nous allons répar­er cela. » Un des hommes rigole : « nous sommes Libyens, nous sommes des aven­turi­ers, nous pou­vons tout faire. » Abdel­rah­man Arbar renchérit : « J’étais l’un des pre­miers à ren­tr­er chez moi, en 2017. Nous avons tout fait nous-mêmes dans cette rue : l’eau, l’électricité, le démi­nage… »

Un sys­tème D qui n’est pas sans con­séquence. Les mines cachées par les dji­hadistes con­tin­u­ent de faire des dégâts. En novem­bre, un homme est mort dans le quarti­er en pas­sant devant une école.
L’absence d’État prof­ite à d’autres. En périphérie de Beng­hazi où les ter­rains vides étaient nom­breux, les con­struc­tions anar­chiques fleuris­sent, alors que le ser­vice du cadas­tre ne fonc­tionne qua­si­ment plus depuis la révo­lu­tion de 2011. « Les entre­pre­neurs mis­ent sur le fait que le jour où il y aura un vrai État, il sera devant le fait accom­pli et actu­alis­era le cadas­tre avec ces nou­veaux bâti­ments », explique un pro­mo­teur immo­bili­er sous cou­vert d’anonymat. Pour le cen­tre de Beng­hazi, il fau­dra d’abord répon­dre à la ques­tion du style archi­tec­tur­al : doit-on recon­stru­ire à l’identique les bâti­ments ital­iens datant de la coloni­sa­tion ou faire un trait sur ce passé avec des bâti­ments mod­ernes ? Les habi­tants sont partagés. Mais les entre­pris­es, elles, planchent déjà sur des pro­jets. Une com­pag­nie libanaise ayant par­ticipé à la recon­struc­tion de Bey­routh, dans les années 1990, a déjà ren­con­tré les autorités pour pro­pos­er sa vision du nou­veau Beng­hazi.

Reportage à Benghazi Maryline Dumas et Mathieu Galtier (texte et photos)

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Dans la cap­i­tale du Liban, le stu­dio d’urbanisme Pub­lic Works a lancé « Penser le loge­ment », une com­péti­tion qui vise à préserv­er les rares loge­ments encore abor­d­ables.

« Peut-être que notre généra­tion, celle qui a vécu cette péri­ode dans toute son inten­sité ressem­ble de l’intérieur à ces immeubles en ruines. Ces immeubles qui n’ont pas été encore rasés, de l’intérieur nous leur ressem­blons. Nous essayons de les restau­r­er afin de pour­suiv­re ce qui nous reste de vie. » Dans « Bey­routh Fan­tôme », devant la caméra de Ghas­san Sal­hab, un habi­tant de la cap­i­tale libanaise manie la métaphore de l’architecture dévastée par la guerre civile (1975–1990) pour exprimer ses failles intérieures et insiste sur le besoin de restau­r­er sa ville pour se sauver lui-même.

Las. Depuis la fin de la guerre, les pel­leteuses exca­va­tri­ces ont rem­placé les tanks dans l’entreprise de destruc­tion du tis­su urbain exis­tant. L’absence de min­istère du Loge­ment depuis 1997 a lais­sé la voie libre aux investis­seurs qui, préservés d’un grand nom­bre de tax­es con­traig­nantes, ont eu les coudées franch­es pour faire du loge­ment à Bey­routh un investisse­ment lucratif plutôt qu’un droit.

Hausse de 200% des prix en 10 ans
Prenons le quarti­er cen­tral de Ras Beirut et son bord de mer. 85% des tours lux­ueuses aux tar­ifs exor­bi­tants qui ont poussé ont été con­stru­ites sur les ruines d’anciennes bâtiss­es que la guerre avait épargnées. « Le secteur immo­bili­er est opaque, ce qui nour­rit la spécu­la­tion, mais selon mes recherch­es, les prix à Bey­routh ont aug­men­té de 200% entre 2003 et 2013 », chiffre Bruno Marot, auteur d’une thèse sur la poli­tique économique de la recon­struc­tion de Bey­routh. La loi dite des anciens loy­ers préser­vait une cer­taine mix­ité sociale en main­tenant des locataires payant un prix dérisoire dans le cen­tre de Bey­routh : « C’était un sys­tème de loge­ment social de fait », résume l’urbaniste. Cette lég­is­la­tion avait bien un effet per­vers : les pro­prié­taires étaient peu enclins à entretenir leur bien immo­bili­er quand leurs locataires, du fait de la déval­u­a­tion de la livre libanaise, payaient l’équivalent de 100 euros de loy­er par an. Reste que depuis 2014, la libéral­i­sa­tion des anciens loy­ers a fait sauter le dernier ver­rou à l’expulsion des moins bien lotis hors de la ville.

Les urban­istes du stu­dio Pub­lic Works le con­fir­ment après un tra­vail de ter­rain dans sept quartiers bey­routhins : sur 300 loge­ments, 200 per­son­nes en moyenne n’ont eu d’autre choix que de quit­ter Bey­routh pour trou­ver un loge­ment abor­d­able. Abir Sak­souk-Sas­so, l’une des mem­bres du stu­dio, con­state : « Depuis 1990, les habi­tants d’anciens loy­ers sont for­cés de quit­ter leur loge­ment par des pro­prié­taires désireux de ven­dre leur ter­rain à prix d’or à des pro­mo­teurs. Depuis 2014, le phénomène s’est mas­si­fié et, en l’absence d’alternative, ils n’ont d’autre choix que de fuir le cen­tre-ville », regrette-t-elle. Fort de ce con­stat, Pub­lic Works a lancé la com­péti­tion « Penser le loge­ment » afin de trou­ver des solu­tions pour préserv­er le tis­su urbain exis­tant et d’y main­tenir une mix­ité sociale. Les par­tic­i­pants devaient pro­pos­er des alter­na­tives con­crètes et durables au mod­èle de renou­velle­ment urbain actuel, à par­tir de l’un des cinq cas d’études pro­posés.

Coopéra­tive de loge­ment et loca­tion équitable
Immeu­ble al-Maha­ba, quarti­er pop­u­laire de Tarik el-Jdideh, au Sud de Bey­routh. Les habi­tants de ce bâti­ment de sept étages con­stru­it en 1964 se sont fait bern­er par un pro­mo­teur local : « Il a promis de le trans­former en un hôtel de sept étoiles ! », hal­lu­cine encore Kho­dr Aslan. « Au final, après avoir ven­du plusieurs fois un apparte­ment à deux per­son­nes, il a fui le pays et lais­sé l’immeuble délabré ». L’an dernier, Kho­dr a pris la tête d’un comité pour rénover l’immeuble aux frais des habi­tants. De quoi imag­in­er la créa­tion d’une coopéra­tive de loge­ment pour l’équipe d’étudiants en urban­isme* qui a rem­porté le troisième prix de la com­péti­tion : la coopéra­tive garan­ti­ra le main­tien de loy­ers abor­d­ables et per­me­t­tra la réno­va­tion des par­ties com­munes, grâce aux exemp­tions de taxe prévues par la loi. « S’il y avait un bureau spé­cial­isé au sein du gou­verne­ment, on aurait pu régler cette affaire, or au Liban, tout se règle à coup de pis­ton », se désole-t-il.

Repenser les insti­tu­tions, c’est l’un des objec­tifs de l’équipe vain­queur, dirigée par Roula Khoury*. Les archi­tectes se sont penchés sur un ensem­ble de 16 pro­priétés char­mantes mais en déliques­cence, situées à « Nahr Gem­mayzeh », dans le quarti­er de Mar Mikhaël, où des tours aus­si inabor­d­ables qu’inhabitées rem­pla­cent peu à peu les bâtiss­es anci­ennes. « La Société de loge­ment pub­lic s’est jusqu’ici con­tentée de sub­ven­tion­ner l’accès à la pro­priété. Nous pro­posons d’y intro­duire un groupe de recherche en urban­isme et un pro­gramme de loca­tion équitable », explique Fadi, l’un des mem­bres de l’équipe lau­réate. Ce pro­gramme pro­poserait aux pro­prié­taires d’immeubles de pren­dre en charge les réno­va­tions néces­saires de leur bien en échange de l’imposition de loy­ers inférieurs au prix du marché : « Une alter­na­tive aux anciens loy­ers », pour­suit l’architecte. Le par­rainage de la com­péti­tion « Penser le loge­ment » par la Société publique de loge­ment laisse espér­er que ce pro­jet fini­ra par voir le jour. Mais quand ?

Zahi Sama­ha assure qu’il aurait préféré ne pas coller un pan­neau « A ven­dre » sur sa pro­priété de « Nahr Gem­mayzeh » : « Je préfér­erais la rénover que la voir détru­ite. Mais pour reta­per le rez-de-chaussée et pay­er une com­pen­sa­tion à l’ancienne locataire, j’en ai pour au moins 200 000 euros. Le pro­gramme de loca­tion équitable est intéres­sant, mais soyons sérieux, nous atten­dons un gou­verne­ment depuis huit mois : au rythme où vont les choses, je serai mort quand il sera créé ! »

Emmanuel Haddad (Texte et photos)

* ”Afford­able Hous­ing Scheme: Al Maha­ba Build­ing”, Omar Abdul Samad; Sarah El Khat­ib; Christi­na Hachem Maj­dalani; Mohamad El Chamaa; Soha Mneim­neh; Rania Nouai­hed; Roland Nas­sour; Dunia Ezze­dine; Julia Kassem
*”Pro­tec­tive Hous­ing Ecolo­gies: Pre­lim­i­nar­ies for a Degrowth City”, Roula Khoury Fayad; Can­dice Naim; Lea Helou; Fadi Man­sour; Patrick Aboukhalil; Ali As’ad

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Le 5 novem­bre 2018 à Mar­seille, deux immeubles s’effondrent. Sous les décom­bres, les corps de huit per­son­nes. Depuis, des immeubles sont évac­ués partout dans la ville, et la ques­tion de l’habitat indigne est au coeur des préoc­cu­pa­tions. Près de 2 000 Mar­seil­lais délogés atten­dent pour la plu­part des propo­si­tions de rel­o­ge­ment durables, et les familles des vic­times se pré­par­ent à un long com­bat judi­ci­aire. “La jus­tice se hâte lente­ment”, prévient l’un des avo­cats. Mais les citoyens organ­isés en col­lec­tifs et asso­ci­a­tions mobil­isés sur le sujet parvi­en­nent à rem­porter de petites vic­toires et à faire respecter le droit au loge­ment digne face à une mairie, une métro­pole et une pré­fec­ture qui leur accor­dent peu de crédit.

L’équipe de 15–38, dont une par­tie des mem­bres vit à Mar­seille, a été par­ti­c­ulière­ment touchée par ce drame. Nous souhaitions, comme nous l’avons fait pour nos dif­férents dossiers, met­tre en valeur ceux qui se mobilisent face à des logiques urbaines qui favorisent l’enrichissement, en met­tant de côté le droit à vivre digne­ment. Partout autour de la Méditer­ranée, des col­lec­tifs, des asso­ci­a­tions ou des habi­tants lut­tent con­tre l’habitat insalu­bre.

Les caus­es du délabre­ment de l’habitat sont mul­ti­ples. En Libye, la guerre qui a frap­pé la ville de Beng­hazi a lais­sé un cen­tre ville dévasté. Au Liban, à Bey­routh, la hausse des loy­ers et les con­struc­tions lux­ueuses qui rem­pla­cent les maisons touchées lors de la guerre civile ont poussé peu à peu les habi­tants les “moins bien lotis hors de la ville”. En Algérie, il faut fouiller dans l’histoire colo­niale pour com­pren­dre la créa­tion de bidonvilles.

Face à l’indigne, des citoyens inven­tent des mod­èles coopérat­ifs. A Rome, depuis les années 1980, l’autorecupero sème ses immeubles dans la ville. Frap­pées par l’endettement, des familles mis­es à la rue ont ain­si accès à des immeubles réqui­si­tion­nés par les col­lec­tifs. Rien d’illégal. La munic­i­pal­ité reste pro­prié­taire des bâti­ments, eux se char­gent de rénover les loge­ments.

En Turquie, des acteurs asso­ci­at­ifs for­ment les habi­tants pour qu’ils défend­ent leurs droits à con­serv­er leur loge­ment et réclamer leur titre de pro­priété à l’Etat face aux poli­tiques de réha­bil­i­ta­tion urbaine.

Partout dans les villes méditer­ranéennes, les immeubles vacants ne man­quent pas. Quand nos villes s’effondrent, à nous de réin­ven­ter et de recon­stru­ire : “de toute façon, (nous) ne pou­vons plus atten­dre”, pour repren­dre les mots d’Ahmed à Beng­hazi. La vie et l’avenir de nom­breuses familles sont en jeu et néces­si­tent des poli­tiques du loge­ment qui assurent la pro­tec­tion des habi­tants. Ce tour de Méditer­ranée nous apprend une fois de plus que les enjeux socié­taux se ressem­blent au coeur des villes du pour­tour.

Lors d’une mat­inée de tra­vail sur la presse, des élèves de sec­onde du lycée Thiers de Mar­seille ont planché sur le dessin de presse. Cer­tains ont souhaité exprimer leur ressen­ti con­cer­nant la ques­tion du mal-loge­ment à Mar­seille. Nous repro­duisons ici leurs dessins avec leur accord. L’oeil est déjà aigu­isé et le cray­on acéré…
Dessin de une : Mayssa et Abde­laz­iz, sec­onde G du lycée Thiers

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Au cen­tre ville de Mar­seille, étroite­ment logée entre le cours Bel­sunce, la Canebière et le boule­vard d’Athènes, la rue Thubaneau con­cen­tre à elle seule des pans d’histoire. Si elle tire son nom d’une salle où les gens se retrou­vaient pour fumer le tabac, tubanèu en provençal, et accueil­lait aus­si des femmes du monde venues user de leurs charmes, c’est aus­si là que la Mar­seil­laise fut chan­tée pour la pre­mière fois et que les révo­lu­tion­naires pren­dront la route pour Paris en 1792 pour attein­dre les Tui­leries. Aujourd’hui un immense dra­peau français en cuiv­re sort du mur au numéro 11 en sou­venir des révo­lu­tion­naires.

Quelques immeubles plus loin, et 200 ans ans plus tard, au numéro 37, c’est une tout autre his­toire qui est en train de se pro­fil­er, celle d’un immeu­ble en délabre­ment, pra­tique­ment aban­don­né par son pro­prié­taire lais­sant les locataires livrés à eux-mêmes face aux dégra­da­tions, affaisse­ment des paliers, fis­sures et effrite­ment des murs, presque tous sont par­tis.

Nous retrou­vons Alice, anci­enne locataire d’un des deux apparte­ments situé au 4ème et dernier étage de 2015 à novem­bre 2018. Arrivée tout juste de la rue Beau­veau où la ville de Mar­seille a mis en place un espace d’accueil pour les pop­u­la­tions évac­uées, délogées, cette jeune femme de 28 ans se bat depuis des années avec son pro­prié­taire pour sauver son immeu­ble de la ruine.

Cette vidéo a été tournée en décem­bre 2018, aujourd’hui la sit­u­a­tion n’a pas changé, l’immeuble est tou­jours acces­si­ble, sur la porte, pas d’arrêté de mise en péril, pour­tant il suf­fit de grat­ter le mur d’entrée pour com­pren­dre que les parois de l’immeuble sont gorgées d’eau.

His­torique de l’insalubrité
En août 2016, un arrêté de mise en péril émis par la mairie de Mar­seille signé le 26 août 2016 recon­naît que le 11 août 2016, le pla­fond du hall d’entrée s’est effon­dré suite à des infil­tra­tions d’eau sig­nalées par les locataires du pre­mier étage. L’intervention des marins pom­piers et de l’huissier l’attestent, 3m² de pla­fond du deux­ième étage se sont égale­ment effon­drés, et l’affaissement du pal­li­er du 4ème étage représente un dan­ger pour tout pub­lic qui se rend dans l’immeuble. Alice con­serve pré­cieuse­ment tous les doc­u­ments. Suite à cet arrêté le pro­prié­taire fut dans l’obligation de réalis­er des travaux et un arrêté de main lev­ée émis le 7 octo­bre 2016 a per­mis aux locataires de réin­té­gr­er leurs apparte­ments mais Alice con­fie qu’ils ont dû réin­té­gr­er l’immeuble le 26 sep­tem­bre avant la main lev­ée et pay­er ain­si le loy­er d’octobre. Pour Alice, la tuyau­terie à l’origine des infil­tra­tions d’eau n’a pas été refaite cor­recte­ment et les travaux réal­isés furent très suc­cins. L’état de l’immeuble a donc con­tin­ué à se détéri­or­er.

Après les fortes pluies hiver­nales à Mar­seille en novem­bre 2018, l’immeuble déjà très vétuste s’est à nou­veau forte­ment dégradé, une par­tie du pla­fond d’un des apparte­ments au dernier étage est tombé (cf vidéo), là où logent des jeunes.
Suite à l’effondrement des deux immeubles dans le cen­tre ville, près de 2000 per­son­nes ont été délogées, le 3ème et le 4ème étage du 37 Thubaneau aus­si.
Les locataires ont pu cepen­dant réin­té­gr­er leurs apparte­ments assez rapi­de­ment à la con­di­tion que le pro­prié­taire fasse les travaux néces­saires faute de quoi l’immeuble serait mis en péril.
L’administration a don­né le feu vert aux habi­tants de réin­té­gr­er l’immeuble, 3 experts dont deux man­datés par la ville sont venus con­stater l’état des loge­ments. « Ils n’ont pas fait véri­fi­er les caves, c’est nous qui avons été pointilleuses dans l’élaboration d’un « état des lieux » et non eux ! » s’indigne Alice. Devant l’inaction du pro­prié­taire, de la mairie et de l’état de dégra­da­tion de l’immeuble et le risque d’effondrement des paliers, les derniers locataires du 2ème étage et Alice au 4ème étage ont alors organ­isé un démé­nage­ment éclair, de leurs apparte­ments. Ils on été oblig­és de se rel­oger seuls, engageant des frais qui en principe ne devaient pas leur incomber, c’est une longue lutte judi­ci­aire dans laque­lle ils se lan­cent aujourd’hui pour faire val­oir leurs droits.

Le 37 rue Thubaneau le 7 févri­er 2019, l’immeuble est tou­jours acces­si­ble. @HB
Le 7 févri­er 2019, l’entrée de l’immeuble et cer­tains étages sont squat­tés. @HB
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On t’en remer­cie encore, et encore. Pour des médias pas pareils, pour rémunér­er les jour­nal­istes et pho­tographes qui tra­vail­lent partout en Méditer­ranée, nous avons encore une fois besoin de toi, toi, et toi.

Ensem­ble, on va faire de grandes choses en 2019 !

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- La librairie L’Odeur du temps, 35 Rue Pavil­lon, 13001 Mar­seille
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- La bou­tique Mar­seillez-moi, 2 Rue du Jeune Anachar­sis, 13001 Mar­seille

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Chers lecteurs et lec­tri­ces,

Après des dossiers d’actualité lourds en émo­tion et en infor­ma­tion, il est grand temps d’aller en plein cœur de cette Méditer­ranée et de se laiss­er dériv­er au gré du vent.
Ce voy­age est pro­posé par Cyrille Mous­set (adhérente de 15–38) et son com­pagnon. “Met­tre les voiles”, quit­ter leur quo­ti­di­en et par­tir nav­iguer durant deux ans en Méditer­ranée à bord de leur voili­er “Sauvage” n’a pas été une sim­ple déci­sion. Par­tis le 17 mars de Sanary-sur-mer (sud de la France), ils ont mis le cap sur l’île de Capraïa, située entre la côte ital­i­enne et la Corse. La plume bien aigu­isée, ils nous livrent leurs réc­its en texte et en image afin de nous faire décou­vrir des con­trées peu explorées et ce bel univers qu’est la voile. Bon voy­age à tous !

Episode 1

« Voy­age autour de la méditer­ranée sur un Glad­i­a­teur de 33 pieds »

Le jour J est enfin arrivé. Aujourd’hui, ven­dre­di 17 Mars 2017, nous quit­tons le mouil­lage de Sanary sur Mer pour un voy­age autour de la méditer­ranée. Nous nav­iguons sur un Glad­i­a­teur, voili­er des chantiers Wauquiez de 1978. Nous vivons sur notre voili­er et notre désir est de par­tir à la décou­verte de nou­veaux lieux mais surtout de pou­voir s’enrichir de nom­breuses ren­con­tres au gré de nos escales et du vent. Nous avons choisi de vivre autrement et à tra­vers cette expéri­ence toute nou­velle que nous abor­dons avec grand opti­misme, mais non sans appréhen­sion, nous souhaitons partager notre quo­ti­di­en. À tra­vers ce réc­it conçu pareil à un jour­nal de bord, nous vous fer­ons part de nos sen­ti­ments éprou­vés avec sim­plic­ité et humil­ité. Nous vous par­lerons égale­ment des dif­fi­cultés admin­is­tra­tives et morales que nous avons ren­con­trées et elles sont nom­breuses lorsque l’on décide de tout quit­ter et de par­tir sans date de retour ! Nous par­lerons aus­si de toutes ces ques­tions que nous nous posons et de celles posées par notre entourage comme par exem­ple : « Mais de quoi allez-vous vivre ? », « Et si cela ne marche pas ? », « Et si vous tombiez malades ? », etc…Nous pour­rions con­tin­uer cette liste indéfin­i­ment et ne jamais larguer les amar­res, rester dans un port, vivre tran­quille­ment sur notre bateau et être rac­cordé 24/24 à l’eau, l’électricité et…bien ancré dans la société. Mais il est déjà trop tard ! Nous sommes bel et bien par­tis, et « Sauvage » notre voili­er, avale goulu­ment les pre­miers milles nau­tiques vers notre pre­mière escale : les îles de la Toscane. Capraïa, Elbe et Gian­nu­tri pour débuter. Notre odyssée com­mence et nous comp­tons sur le souf­fle d’Éole pour nous pouss­er tou­jours plus en avant !

Départ de l’aventure en image

Episode 2

Tra­ver­sée de Sanary jusqu’à Capraïa » (ven­dre­di 17 et Same­di 18 Mars 2017)

Après 36 heures de nav­i­ga­tion entre Sanary et Capraïa (pre­mière île de l’archipel Toscan à l’est du cap Corse), nous voilà en Ital­ie ! Épuisés mais con­tents d’arriver, nous aurons fait 34 heures de voile et deux heures de moteur. L’objectif est d’utiliser le moins pos­si­ble la brise diesel. Ce fut une nav­i­ga­tion sportive, avec un vent arrière de force 5–6 sur l’échelle beau­fort (le max­i­mum est 12). Nous nav­iguons qu’avec un bout de génois (voile à l’avant). Plus tail­lé pour la nav­i­ga­tion au près, notre « Sauvage » roule beau­coup dans cette allure et je donne mon trib­ut à Nep­tune à 6 repris­es ! Il faut par­fois un cer­tain temps avant que le corps s’amarine…Je n’ai pas d’autre choix que d’attendre la fin du cal­vaire car je sais par expéri­ence que les mau­vais moments s’oublient au prof­it des bons ! De plus, le pilote automa­tique, con­sid­éré comme notre troisième équip­i­er, décide de nous aban­don­ner en cours de route. C’est donc à la force de nos qua­tre bras que nous bar­rons « Sauvage » à tra­vers un Nep­tune de mau­vaise humeur. Nous essaierons de répar­er le pilote plus tard, l’achat d’un neuf n’étant pas prévu dans notre bud­get actuel. C’est la pre­mière fois que nous nav­iguons de nuit au mois de mars et les tem­péra­tures sont encore très fraîch­es ! L’humidité tombe vers 16h00 et nos triples couch­es de vête­ments ne sont pas de trop. Le froid est ce qu’il faut com­bat­tre en mer avant tout car c’est un des fac­teurs qui favorise le mal de mer, c’est la règle des 4 F : Froid, Fatigue, Faim et Frousse ! Nous arrivons à Capraïa en pleine nuit (à éviter quand on peut !), heureuse­ment, la baie devant le port est saine et notre traceur n’indique aucune dif­fi­culté par­ti­c­ulière. Nous y jetons l’ancre. Le vent est tombé, tout comme nous tombons de som­meil ! ”

Tra­ver­sée Sanary (France)-Capraïa (Ital­ie)

Episode 3

« Les îles Toscanes » (Dimanche 19 au mer­cre­di 29 Mars 2017)

« Au petit matin du dimanche 19 Mars, nous gon­flons notre annexe pour par­tir en explo­ration sur l’île de Capraïa. Nous util­isons un kayak gon­flable pour aller à terre. Nous avons fait ce choix dès le départ après avoir pesé le pour et le con­tre entre une annexe à moteur ou une à rame. En plus d’être écologique, le kayak ne prend que très peu de place à bord, ne pèse pas lourd et nous gagnons en tran­quil­lité d’esprit lorsque nous le lais­sons à terre. Une annexe à rame est moins ten­tante à cha­parder qu’une à moteur ! Voilà com­ment s’organise la journée : nous vivons au rythme du soleil, nous nous cou­chons et lev­ons avec lui, il fait office de réveil naturel. Le temps de pré­par­er le déje­uner pour le midi et nous quit­tons le bateau pour décou­vrir ces nou­veaux lieux. L’archipel toscan se com­pose de 7 îles et sont les som­mets de mon­tagnes du con­ti­nent tyrrhénien enfon­cés dans la mer. Capraïa était autre­fois une prison (l’Alcatraz améri­cain en plus petit !), sa côte est accore et rocheuse et le print­emps libère tous les arômes des plantes de son maquis. Nous prof­i­tons de la sai­son pour faire une longue marche qu’il ne sera plus pos­si­ble de faire en plein été à cause de la chaleur et le manque d’arbre. De retour sur le bateau, nous con­sul­tons la météo. C’est elle surtout qui dicte notre par­cours et il faut tou­jours être vig­i­lant car elle est d’humeur changeante et taquine. Pour cela, nous sommes équipés d’un télé­phone portable avec un for­fait inclu­ant les con­nex­ions sur Inter­net depuis l’Europe (30 GO par mois) et des appli­ca­tions gra­tu­ites téléchargées pour les météos du large et côtière. Nous sommes bien évidem­ment équipés de la VHF ASN, équipement oblig­a­toire si on nav­igue au-dessus de la bande des 6 milles nau­tiques (1 Mille = 1852 mètres).
Il faut tou­jours être prêt à quit­ter ou à chang­er de mouil­lage et devons par­fois laiss­er nos états d’âme de côté. C’est ce qui se pro­duit ce lun­di 20 mars. Nous avons eu tout juste le temps de flirter avec Capraïa et le vent qui se lève nous pousserait jusqu’à Elbe, la plus grande des îles de l’Archipel Toscan. Une petite demi-heure suf­fit pour nous pré­par­er et lever l’ancre. Si nous ratons l’occasion, nous risquons de rester coincés plusieurs jours au même endroit car nous voulons descen­dre rapi­de­ment jusqu’à Malte, ayant déjà vis­ité cette zone en 2015.

L’île d’Elbe

Après 8 heures de voile, nous arrivons sur l’île d’Elbe et jetons l’ancre dans le golfe de la Biodola, situé au nord de l’île, à l’ouest de Porto­fer­raio. C’est un excel­lent abri pour les vents de secteur Sud. À cette péri­ode, nous sommes les seuls au mouil­lage ! C’est une île très mon­tag­neuse et verte que nous décou­vrons, aux côtes très découpées. Réputée égale­ment pour l’importance de son min­erai de fer sur la côte est, la dernière mine a fer­mé en 1984.
Nous nous trou­vons entre les vil­lages de Porto­fer­raio (cap­i­tale de l’île) et de Mar­ciana Mari­na. Nous apercevons un arrêt de bus à notre descente mais ce n’est pas encore la sai­son et le bus ne passe pas avant le mois de juin…nous optons pour l’auto stop et ça marche ! De cette façon, nous ren­con­trons des insu­laires qui n’hésitent pas à nous pren­dre et on prof­ite de leur gen­til­lesse pour glan­er quelques infor­ma­tions sur le quo­ti­di­en de l’île. La pre­mière per­son­ne que l’on ren­con­tre nous dépose au cen­tre de Porto­fer­raio en ayant pris soin de nous indi­quer le mag­a­sin pour faire notre rav­i­taille­ment en fruits et légumes et la petite gare routière où un bus pour­ra nous rap­procher de notre mouil­lage pour le retour. Nous procé­dons de la même façon pour nous ren­dre le lende­main à Mar­ciana Mari­na, située à 15 Km de notre mouil­lage ! Même scé­nario que la veille, quelqu’un s’arrête et nous dit que nous sommes « for­tu­nati ! », com­prenez « chanceux » de trou­ver quelqu’un qui se rend jusqu’à Mar­ciana aujourd’hui ! Nous prof­i­tons de ce char­mant ital­ien bavard (pléonasme ?!) pour faire une « micro-autostop-inter­view ». Nous apprenons qu’Elbe compte 30.000 âmes, vit essen­tielle­ment du tourisme les trois mois d’été (sur 200 hôtels, seuls 6 ou 7 ouvrent de Pâques à Noël, pour le reste, ils n’ouvrent que de juin à la mi-sep­tem­bre) et l’on y cul­tive la vigne et l’olivier. Con­cer­nant la pop­u­la­tion plus jeune, ils sont oblig­és de quit­ter l’île après le lycée pour con­tin­uer leurs études dans les uni­ver­sités de l’Italie con­ti­nen­tale telles que Pise ou Flo­rence.

On ne peut ignor­er l’exil de Napoléon qui dura deux ans (1814–1815) et à qui on doit la mod­erni­sa­tion de Porto­fer­raio. La ville est mar­quée par Napoléon, on y trou­ve la bière à son nom, le cir­cuit et des bars et restau­rants rap­pelant son pas­sage ! On nous a tout de même rap­porté, qu’un jour, un restau­rant avait affiché le mes­sage suiv­ant : « Napoléon n’a absol­u­ment jamais, mais jamais mangé ici ! ». La balade jusqu’à la citadelle vaut le détour et déam­buler dans les rues bor­dées de maisons aux façades couleur ocre, nous plonge dans le XVIII° siè­cle.

Jeu­di 23 Mars :
Nous quit­tons notre mouil­lage du golfe de la Biodola pour rejoin­dre un autre lieu décrit comme étant un pur joy­au : Por­to Azzuro, situé sur la côte sud-est de l’île. Pour l’anecdote, le vil­lage por­tait le nom de Lon­gone, anci­enne prison et donc asso­cié au crime en Ital­ie. C’est pour ne pas faire fuir les touristes qu’à présent il est con­nu sous le nom de Por­to Azzuro et compte tenu de l’activité touris­tique en été, le strat­a­gème a très bien fonc­tion­né ! Nous décou­vrons un vil­lage ani­mé où nous emprun­tons le GR (sen­tier de grade ran­don­née) pour nous retrou­ver sur les hau­teurs de l’île. Per­chés sur les cimes, c’est un mag­nifique panora­ma qui s’offre à nous. Le lende­main, nous par­tons en direc­tion d’un autre vil­lage per­ché dans les hau­teurs : Cam­po­liv­eri, où nous y trou­vons une ambiance plus locale et très agréable.

Lun­di 27 Mars :
Il est temps de dire au revoir à Elbe et par­tir en direc­tion de la dernière île et aus­si la plus petite qui con­stitue l’archipel toscan : Gian­nu­tri. « Sauvage » prend le vent arrière et file à 5 nœuds. Huit heures plus tard nous arrivons à Gian­nu­tri. Luxe, calme et volup­té. Quelques maisons, aucun com­merce et seul un restau­rant et un hôtel ouvrent en été. Lorsque nous descen­dons à terre, après avoir jeté l’ancre dans la minus­cule crique de Spalma­toi, nous avons l’impression que l’île nous appar­tient ! Nous emprun­tons les chemins de tra­verse et l’un d’entre eux nous mène à la vil­la Romaine que nous souhaitons vis­iter. Nous devrons mal­heureuse­ment aban­don­ner l’idée car des grilles blo­quent l’entrée pour cause de fer­me­ture hors sai­son. En effet, du 26 mai au 12 octo­bre le tourisme est régulé et le site antique n’est acces­si­ble qu’accompagné d’un guide et muni d’un « passe ». Le site est sous vidéo sur­veil­lance et nous ne voulons pas out­repass­er l’interdiction mise en place pour de bonnes raisons : la pro­tec­tion du site. Mal­gré tout, nous jouons aux Indi­ana Jones en herbe et, sans dépass­er les lim­ites imposées, nous volons quelques pho­tos par le biais d’un petit chemin latéral. Il est temps de ren­tr­er et plan­i­fi­er la suite de notre itinéraire, prochaine étape : les îles Pon­tines. »

Episode 4

Le voili­er “Sauvage” au mouil­lage à Pon­za, la plus grande des îles Pon­tines en Ital­ie

« La tra­ver­sée vers les îles Pon­tines » Avril-mai

Un peu plus d’un mois s’est écoulé depuis notre dernier réc­it et quelques péripéties ont retardé la suite de nos aven­tures !
Lorsque le 29 mars nous quit­tons les îles Toscanes en direc­tion des îles Pon­tines, c’est un vent pais­i­ble et favor­able qui nous pousse accom­pa­g­né d’une mer calme. À ce moment-là, nous ignorons que nous allons avoir recours aux ser­vices médi­caux ital­iens d’ici quelques jours…
Nous met­tons le cap sur Pon­za à 120 Milles nau­tiques, la plus grande des îles Pon­tines et durant cette tra­ver­sée de 18 heures, la nature nous offre un mer­veilleux spec­ta­cle ! Ils arrivent et sont au nom­bre de 3, puis 4 et finale­ment ce sont 5 dauphins qui, dans un véri­ta­ble bal­let, vien­nent cha­touiller l’étrave de Sauvage ! Un tel cadeau nous rend plus opti­miste que jamais et nous atteignons Pon­za en pleine nuit à la voile…L’arrivée est quelque peu ten­due. Nous devons zigza­guer entre les nom­breux récifs et pas­sons en quelques sec­on­des de 3 nœuds à 7 nœuds de vitesse ! Cette accéléra­tion soudaine du vent est dû à un effet de site et le pas­sage de cap engen­dre sou­vent un change­ment brusque de régime qui ne manque jamais de sur­pren­dre ! Au petit matin, nous prof­i­tons du calme et de l’ensoleillement pour faire notre rav­i­taille­ment dans le petit cen­tre de Pon­za.
Notre objec­tif est de descen­dre vers le sud en pas­sant par le golfe de Naples, puis le détroit de Mes­sine pour rejoin­dre l’île de Malte, tou­jours sous réserve de la météo, où nous souhaitons nous arrêter quelques jours afin de con­tin­uer nos activ­ités pro­fes­sion­nelles. Hé oui ! Il va bien fal­loir tra­vailler car nous ne sommes pas ren­tiers et c’est le moment d’aborder la ques­tion cru­ciale du : « Mais de quoi vivent-ils ?! »

Cyrille et son com­pagnon ont cha­cun une activ­ité pro­fes­sion­nelle adap­tée à leur mode de vie de nomade, Cyrille est tra­duc­trice à son compte et a créé “Sail­ing the words”

« Et si nous vous par­lions un peu de nous ? »

Nous avons cha­cun dévelop­pé une activ­ité pro­fes­sion­nelle nous per­me­t­tant de voy­ager et de tra­vailler où que nous allions. Nous souhaitons plus qu’expérimenter le tra­vail nomade, nous voulons qu’il devi­enne indis­so­cia­ble de notre aven­ture ! Pour ma part, je suis tra­duc­trice et nav­i­ga­trice. J’ai opté pour le tra­vail en nomade dig­i­tal et dis­pose du matériel infor­ma­tique néces­saire à mon activ­ité qui porte le nom de « Sail­ing the Words ». Sail­ing the Words est la fusion de mes deux pas­sions : traduire et nav­iguer ! Je fais donc nav­iguer les mots de l’anglais au français. Je traduis les doc­u­ments dans mes domaines de com­pé­tences qui sont : le secteur du tourisme et bien sûr le secteur nau­tique. Je nav­igue sur les mots et…sur la mer Méditer­ranée ! Pour plus de ren­seigne­ments je vous invite à voguer sur les pages de mon site dédié à la tra­duc­tion et à la nav­i­ga­tion : www.sailingthewords.com mais aus­si sur la page Face­book de Sail­ing the words : https://www.facebook.com/sailingthewords/.

Mon com­pagnon de vie et de nav­i­ga­tion est illus­tra­teur auto­di­dacte ! C’est un rêveur et il a pour mis­sion de nour­rir son inspi­ra­tion au fil de nos déplace­ments et d’immortaliser nos escales les plus mar­quantes à l’encre de chine. Il varie les plaisirs en tes­tant de nou­veaux procédés sur le bateau comme la lino­gravure. Il a, à son act­if, deux ban­des dess­inées qui ont été pub­liées par la mai­son d’édition « Des ronds dans l’O ». Ce sont deux adap­ta­tions de romans. La pre­mière, inti­t­ulée « Tueuse » est l’œuvre de l’auteure mar­seil­laise Annie Bar­rière. La deux­ième est l’adaptation d’une nou­velle d’Isabelle Eber­hardt : « Yas­mi­na ». Vous retrou­verez ses œuvres sur le site : www.desrondsdanslo.com/May.htlm.
Tout ce que nous pos­sé­dons se trou­ve à bord de notre voili­er. Pen­dant les dernières années, nous avons con­sti­tué « un tré­sor de guerre » pour faire face aux imprévus car nous savons qu’ils sont nom­breux en mer. Mais ce qui use nos nerfs en ce moment, c’est la météo ! Très changeante, nous devons la con­sul­ter plusieurs fois par jour. Nous sommes en avril, les nuits tou­jours fraîch­es, et les caprices d’Éole met le moral de l’équipage à rude épreuve ! Pour imager cette con­trainte, nous don­nons cet exem­ple : imag­inez que vous devez démé­nag­er sans crier gare ; en fonc­tion de la force du vent, de sa direc­tion, du sens de la houle, à l’approche d’un orage, etc…sans vouloir faire nos « Causettes », il y a des jours où ça fatigue ! Heureuse­ment qu’une bonne nuit répara­trice (quand c’est pos­si­ble) suf­fit à retrou­ver la bonne humeur et l’entrain.
Nous sommes le 4 avril et Pon­za nous offre un peu de repos…Hélas, pas pour longtemps. Lorsque je me réveille ce matin-là, je con­state à ma grande sur­prise, que je suis en sym­biose avec le print­emps : JE BOURGEONNE ! Recou­verte de bou­tons rouge sur tout le corps, c’est panique à bord ! On pen­sait avoir tout prévu et la trousse à phar­ma­cie a été soigneuse­ment pré­parée en fonc­tion des faib­less­es physiques de cha­cun. Mais là, nous don­nons notre langue au chat : est-ce la vari­celle ? Intox­i­ca­tion ali­men­taire ? Ou bien une allergie ? En tout cas ça gratte…Apparemment ce n’est pas con­tagieux car je suis la seule à avoir ça et je n’ai pas de fièvre. Nous restons calmes et déci­dons de con­tin­uer notre chemin en direc­tion d’Ischia, afin de se rap­procher du golfe de Naples.

« Ven­totene ou notre île mau­dite »

Nous aime­ri­ons cette fois-ci nous arrêter à Ven­totene. Cette île devint un cen­tre péni­ten­ti­aire jusqu’à une époque très récente avec sa voi­sine San Ste­fano où Mus­soli­ni empris­on­na les antifas­cistes. Il y a deux ans, lors de notre pre­mier galop d’essai en voili­er, nous n’avions pas pu la vis­iter. C’était plus avancé dans la sai­son et il nous avait été impos­si­ble de mouiller là où pour­tant le guide nau­tique nous l’indiquait à cause de la mul­ti­tude de corps-morts instal­lés (bouées payantes, aux­quelles vous êtes oblig­és d’accrocher le voili­er, sans eau ni élec­tric­ité). Sûrs de notre coup cette fois-ci, nous mouil­lons l’ancre dans un endroit autorisé et nous nous pré­parons à descen­dre. Tout à coup, arrive à fond la caisse un can­ot de « la briga­da di finan­za » (brigade des finances). Ils nous inter­dis­ent de descen­dre à terre, pré­tex­tant du mau­vais temps. Nous con­sul­tons à nou­veau nos TROIS appli­ca­tions météo qui annon­cent la même chose : 10 Nœuds de vent, autant dire pétole !

Après s’être étran­glés de rire intérieure­ment, nous décryp­tons le mes­sage sub­lim­i­nal suiv­ant : soit vous allez au port et payez la nuit, soit vous dégagez ! Il ne nous faut pas moins de cinq min­utes pour faire nos adieux à Ven­totene et met­tre le cap sur Ischia. Nous n’essaierons pas une troisième fois et tant pis pour la vis­ite de Ven­totene et les com­merces locaux où nous avons pour habi­tude de faire nos cours­es. Mal­heureuse­ment, nous con­sta­tons que ce phénomène se répand de plus en plus. L’obligation de con­som­mer et de pay­er partout où nous nous trou­vons… Il est de moins en moins accep­té que l’on puisse être à un endroit sans pay­er. En pous­sant à l’extrême nos réflex­ions, nous nous deman­dons s’il fau­dra un jour pay­er seule­ment pour se balad­er et regarder le paysage !

Episode 5

Comme un air de désen­chante­ment…

Voici trois mois que nous sommes sur les flots et nous aime­ri­ons vous faire part de sen­ti­ments plus per­son­nels dans la con­ti­nu­ité de la nar­ra­tion de nos aven­tures mar­itimes. Après l’épisode de Ven­totene, nous met­tons le cap sur les îles du golfe de Naples avec au pro­gramme : Ischia, Pro­ci­da, Naples et Capri.
C’est un voy­age de deux ans que nous entre­prenons, et il sera sûre­ment ponc­tué à la fois d’émerveillements et de désen­chante­ments. Nous pen­sons qu’il est aus­si impor­tant de partager les joies comme les décep­tions.

Lorsque nous pour­suiv­ons notre nav­i­ga­tion vers le sud, nous faisons une triste con­stata­tion : la pol­lu­tion vis­i­ble à l’œil nu qui règne en mer Méditer­ranée. La côte méditer­ranéenne souf­fre de deux types de pol­lu­tion, celle du plas­tique et celle de l’immobilier. La « Med » se serait-elle pac­sée avec le dia­ble ? À peine a-t-on trem­pé le bout de l’étrave dans les eaux ital­i­ennes que nous nous prê­tons à un drôle de jeu. Nous obser­vons la mer et nous comp­tons les déchets flottants…Il ne se passe pas un quart d’heure sans apercevoir un sac ou une bouteille en plas­tique, des cagettes en poly­styrène et toutes sortes d’objets dis­parates à la dérive, au beau milieu de cette mer qui, rap­pelons-le, est une mer fer­mée. La sit­u­a­tion ne s’améliore pas quand nous descen­dons à terre.

Prenons pour exem­ple L’île de Pro­ci­da. Elle fait par­tie des îles du golfe de Naples. Quand nous atteignons la petite baie de Pro­ci­da (Cala di Cori­cel­la), on a l’impression d’arriver sur une aquarelle. La palette de couleurs des façades des maisons sur­plom­bant le petit port de pêche est sub­lime. Pro­ci­da est un lieu culte du ciné­ma ital­ien. Par­mi les plus célèbres qui y ont été tournés, nous en retien­drons trois : « Il posti­no » avec Philippe Noiret dans le rôle de Pablo Neru­da, « le tal­entueux Mr Rip­ley » remake améri­cain de « plein soleil » et « Gra­ziel­la » d’après le roman éponyme d’Alphonse de Lamar­tine. Alors que ce pre­mier jour sur l’île nous enchante, le deux­ième nous désen­chante. Ce jour-là, nous déci­dons de ramer jusqu’à la plage qui se trou­ve en face de notre mouil­lage pour emprunter un sen­tier de prom­e­nade. Quand nous arrivons sur la plage, nous cher­chons un coin pour dépos­er notre kayak. Et pour­tant, ce n’est pas la place qui manque mais il se trou­ve que la plage est jonchée de poubelles. Ce n’est pas le vent qui a parsemé quelques papiers ou plas­tiques, pas du tout ! Nous voyons des sacs poubelles de par­ti­c­uliers, soigneuse­ment fer­més (quand ils ne sont pas éven­trés) déposés sci­em­ment sur la plage. Le bord de cette plage offre une vision apoc­a­lyp­tique où les gens se baig­nent… Lorsque nous remon­tons le chemin (avec notre poubelle à la main), nous avons du mal à com­pren­dre ce qui se passe car, arrivés en haut du chemin, nous trou­vons une poubelle chaque 100 mètres ! Et le comble de tout ceci est que nous tombons nez à nez, c’est le cas de le dire, sur la déchet­terie de l’île qui sem­ble avoir la même activ­ité qu’un vol­can éteint depuis plusieurs mil­liers d’années.

L’île de Poci­da dans le golfe de Naples en Ital­ie, souf­fre de la pol­lu­tion des par­ti­c­uliers qui déposent leurs poubelles sur les plages.

L’île d’Ischia mon­tre aus­si quelques anom­alies quand on s’y penche de plus près. Nous avions déjà vis­ité Ischia au mois de juin 2015 où la sai­son bat­tait son plein. Au mois d’avril 2017, beau­coup de mag­a­sin sont fer­més et l’ambiance est un peu tris­tounette. De juin à sep­tem­bre, Ischia est une des des­ti­na­tions de vacances préférées des touristes alle­mands du troisième âge et des russ­es. D’ailleurs, tout est écrit en alle­mand ou en russe. Mais nous sommes envahis par un sen­ti­ment de décep­tion à la vue de plusieurs dys­fonc­tion­nements d’ordre pub­lic. Lorsque nous enta­mons une prom­e­nade dans un parc dit « aro­ma­tique méditer­ranéen », nous le trou­vons à l’abandon, sans indi­ca­tion, sans plan, où

les poubelles jonchent les allées. Cela fait par­tie des nom­breuses con­tra­dic­tions de l’Italie. Nous apercevons un gros chantier au même stade qu’il y a deux ans. Le pro­jet en ques­tion devait aboutir sur la con­struc­tion d’une salle poly­va­lente dédiée à la cul­ture. Le début et la fin du pro­jet est tou­jours vis­i­ble sur un grand pan­neau : « De 2007 à 2013, avec finance­ment de l’Europe ». Mais nous nous réc­on­cil­ions avec Ischia lorsque nous prenons le bus jusqu’au vil­lage de Fontana pour mon­ter jusqu’au mont Epomeo, pic le plus haut de l’île (788 M), nous offrant un mag­nifique panora­ma. En redescen­dant, nous tra­ver­sons une forêt de châ­taig­niers où les familles et les étu­di­ants ont pour habi­tude de venir pique-niquer. C’est la Dolce Vita et la forêt reten­tit de rire et de musique, embaume la gril­lade et respire la joie et la bonne humeur ital­i­enne !
De plus, c’est grâce à un der­ma­to­logue très gen­til et de garde ce jour-là sur l’île que j’ai élu­cidé mon his­toire de bou­ton, le ver­dict est tombé : c’est un pso­ri­a­sis à goutte. Très con­traig­nant mais bénin, je suis soulagée que le voy­age puisse con­tin­uer. J’apprends que le der­ma­to­logue tient une per­ma­nence sur l’île une fois par mois, c’est quand même un coup de pot. La note prend égale­ment un goût salé et la carte vitale européenne ne fonc­tionne pas partout, il faut s’en accom­mod­er !

Escale à Naples, “oui Naples est sale…mais c’est une crasse séduc­trice qui côtoie de véri­ta­bles joy­aux archi­tec­turaux”.

Naples

On ne peut pas évo­quer la pol­lu­tion sans par­ler de Naples…Mais Naples nous rend schiz­o­phrène au niveau des sen­ti­ments ! Oui Naples est sale…Mais c’est une crasse séduc­trice qui côtoie de véri­ta­bles joy­aux archi­tec­turaux, un peu comme Palerme. Elle suinte la cor­rup­tion et la saleté par tous ses pores mais l’ambiance est unique. Pour vis­iter la ville et ses envi­rons, nous déci­dons de pren­dre quelques nuits dans une mari­na et nous cher­chons la plus proche du cen­tre-ville (tant qu’à faire !). Nous jetons notre dévolu sur la Mari­na San­ta Lucia. Nous négo­cions le tarif au télé­phone : Nous pas­sons de 80 à 60 Euros par nuit pour un dix mètres… La mari­na n’a ni toi­lette, ni douche. Mais nous sommes au cœur de Naples et les mari­nas plus excen­trées ne pro­posent pas de tar­ifs plus avan­tageux. La sécu­rité est sujette à cau­tion et sou­vent inclue dans le prix. Nous avons une place qui donne sur les restau­rants de la Mari­na et l’endroit est assez sûr pour laiss­er le bateau seul la journée. Ce sera notre petite folie et nous res­terons cinq nuits au port, aucun regret !

De nom­breux inci­dents mal­heureux nous ont été rap­portés par des nav­i­ga­teurs qui sont déjà allés au port de Naples. Les fonds sont rem­plis de détri­tus et des tas de câbles, de cordages, flot­tent dans le port et dans la grande baie. Le gros risque est de se pren­dre une corde dans l’hélice lorsque vous êtes au moteur. C’est au petit bon­heur la chance…Nous prenons le risque et nous sor­tons indemnes en quit­tant Naples et son port.

Nous notons une grande dif­férence entre la France et l’Italie : les sacs plas­tiques. Alors que la France essaie de dimin­uer voire de stop­per com­plète­ment la dis­tri­b­u­tion des sacs plas­tiques dans les grandes sur­faces et tout autre com­merce, c’est très dif­férent en Ital­ie. C’est la foire aux sacs ! Peu importe ce que vous achetez, on vous remet un tick­et au bis­phénol et un sac plas­tique ! Nous n’avons jamais eu autant de sacs plas­tiques sur le bateau. Nous les util­isons pour la poubelle « déchets ménagers ».
Idem pour le tri des ordures, il n’est pas respec­té et vous pou­vez trou­ver une poubelle à deux entrées : une pour le car­ton et une autre pour le verre, mais sans aucune sépa­ra­tion, si bien que tout se mélange ! Nous ne cher­chons pas à blâmer qui que ce soit en faisant cette con­stata­tion. Après tout, n’est-ce pas la réponse à une société hyp­ocrite ? Pourquoi deman­der de faire le tri alors que l’on con­tin­ue à dis­tribuer des sacs plas­tiques à tout va ? Pourquoi ne réduit-on pas les embal­lages ? À Paris, chaque deux ans, se tient le plus gros salon de l’emballage…Nous ne pen­sons pas être plus éco­los en France qu’en Ital­ie.
Autre con­stata­tion mal­heureuse, c’est la dégra­da­tion de site excep­tion­nel tel que Her­cu­lanum ou Pom­péi. Nous choi­sis­sons de vis­iter Her­cu­lanum. Notre décep­tion a été de trou­ver plusieurs por­tions fer­mées au pub­lic cause « de dégra­da­tion du site ». Ce site fab­uleux est en train de se réduire à peau de cha­grin car il n’y a jamais eu d’anticipation de travaux de con­ser­va­tion.
Nous quit­tons Naples avec un petit pince­ment au cœur car elle reste mal­gré tout, une de nos villes préférées de la côte ital­i­enne. Elle nous a ensor­celés !

Cap sur Malte

Nous voulons attein­dre l’île de Malte afin de s’installer quelques semaines ou pourquoi pas y pass­er l’été pour se pos­er un peu et tra­vailler à nos activ­ités. Mal­heureuse­ment, Malte ne s’avère pas à la hau­teur de nos espérances pour dif­férentes raisons que nous allons évo­quer plus bas.
Avant d’atteindre Malte, nous aurons fait une halte à Capri, le petit bijou du golfe de Naples, puis deux arrêts dans les îles éoli­ennes dont une à Panaréa et une autre à Vul­cano. Nous les avions vis­itées il y a deux ans et avions gravi tous les som­mets. Mais nous sommes impa­tients de décou­vrir de nou­veaux ter­ri­toires et ne faisons qu’une petite escale dans ces îles.
Si nous devons recom­man­der une seule île du Golfe de Naples c’est, sans hési­ta­tion, Capri ! Con­cer­nant les îles éoliennes…Nous vous les recom­man­dons toutes ! Fil­icu­di a notre préférence mais elles sont toutes dis­tinctes.
Après s’être avi­tail­lés à Vul­cano, nous met­tons le cap sur Malte ven­dre­di 28 avril à 13h00 et tra­ver­sons le détroit de Mes­sine dans la nuit avec un courant favor­able. Nous arrivons à Malte Dimanche 30 avril au matin. Nous aurons par­cou­ru env­i­ron 200 milles nau­tiques, la nav­i­ga­tion dur­era 43 heures dont 15 heures au moteur. Nous jetons l’ancre à St Julian’s Bay et mal­gré un mouil­lage chahuteur dû à une petite houle facétieuse, nous trou­vons un repos répara­teur.

Arrivée à Malte

Mai 2017 : Arrivée à Malte

L’arrivée à Malte est tou­jours impres­sion­nante. La lumière sur le cal­caire, la couleur dorée sur ses for­ti­fi­ca­tions grandios­es et son archi­tec­ture aux influ­ences ori­en­tales est une invi­ta­tion aux con­tes des mille et une nuit. Tout ce beau décor ne reflète mal­heureuse­ment pas les couliss­es de l’île. Malte est certes cos­mopo­lite, mais c’est aus­si une île faite pour le tourisme et beau­coup pour le tourisme ! Plus par­ti­c­ulière­ment à Sliema, quarti­er du bord de mer, nous con­sta­tons la con­struc­tion d’immeubles de plus en plus haut, les maisons sont toutes rehaussées de plusieurs étages et le soleil se couche donc plus tôt que prévu ! De très nom­breux chantiers immo­biliers furent entre­pris par l’ancien gou­verne­ment qui n’était pas avare en autori­sa­tions (affaires de cor­rup­tion) …

Nous prof­i­tons de cette halte pour nous avi­tailler en eau et en Gazole tout en restant au mouil­lage. Nous faisons plusieurs allers-retours avec notre kayak gon­flable et nous réus­sis­sons à trans­porter 58L d’eau en un voy­age avec des bidons de 5 et 8L. Il y a une fontaine d’eau potable à 15 mètres de là où nous lais­sons le kayak. Nous trou­vons une laver­ie et une sta­tion d’essence égale­ment tout proche. Nous pas­sons une journée à faire nos « corvées » et nous voilà tran­quilles pour un moment. Mais le vent tourne et nous sommes oblig­és de chang­er de mouil­lage. Nous nous abri­tons à Rinel­la Bay, en face des « trois cités ». Nous sommes loin de tout, coincés sur le bateau et aucun marc­hand de fruits et légumes à moins de 30 min­utes de marche quand il y a une petite accalmie.
Nous con­sta­tons égale­ment que notre con­nex­ion inter­net est très pau­vre et ne pou­vons pas tra­vailler comme nous l’avions prévu. L’eau du mouil­lage est sale et nous sommes très dépen­dants de l’eau de mer car nous faisons tout avec elle : vais­selle, toi­lette, etc… Nous rinçons la vais­selle avec l’eau douce à l’aide d’un pul­vérisa­teur pour économiser l’eau. Nous faisons notre toi­lette à l’eau de mer et avons appris un petit truc qui nous per­met de ne pas se rin­cer ! Dès que nous sor­tons de l’eau, nous nous essuyons tout de suite. De ce fait, le sel ne provoque pas ce tiraille­ment ressen­ti comme avec le séchage naturel au vent. L’été tarde à venir, alors nous faisons une excep­tion pour les cheveux que nous rinçons à l’eau douce car il fait encore un peu humide en soirée.
Le vent de nord-ouest forcit et sur les 4 bateaux qui se trou­vent au mouil­lage, deux dérapent dans la nuit (l’ancre ne tient pas) heureuse­ment, il n’y a pas de casse et ils doivent rajouter une deux­ième ancre.

« Sur les traces d’Ulysse »

Le 10 mai, alors que le vent tourne au sud, nous déci­dons de quit­ter Malte et d’aller sur Syra­cuse où le mouil­lage devant le port con­stitue un excel­lent abri. Nous trou­vons le séjour à Malte trop court et regret­tons tout de même notre mouil­lage dans la baie de St Julian qui lui, offre un excel­lent emplace­ment. Mais quand la météo propose…On dis­pose, alors cap sur Syra­cuse ! De là, nous atten­drons le souf­fle con­ciliant d’Éole pour nous pouss­er jusqu’en Grèce, dans les îles Ion­i­ennes. Impa­tients de con­tin­uer sur les traces d’Ulysse, nous allons enfin décou­vrir une par­tie de la Méditer­ranée que nous n’avons encore jamais explorée !

Comme pré­cisé au départ, ce voy­age est une com­bi­nai­son de belles décou­vertes mais com­porte quelques désen­chante­ments comme le dur con­stat de pol­lu­tion en mer Méditer­ranée. Mal­heureuse­ment, ce sont TOUTES les côtes méditer­ranéennes qui sont touchées. Nous accom­plis­sons des gestes respon­s­ables au quo­ti­di­en de sorte à ne pas aggraver cette sit­u­a­tion. Nous choi­sis­sons des pro­duits qui n’agressent pas l’environnement marin, nous sommes très économes en eau, et la brise diesel est util­isée en dernier recours car nous avons le temps (il est de bon ton de le pré­cis­er !). Nous croyons aux ini­tia­tives indi­vidu­elles même si elles ne représen­tent qu’une goutte d’eau dans la Méditerranée…Ben C’est déjà ça !
Prochain épisode : Une semaine de mouil­lage à Syra­cuse et l’arrivée sur les îles Ion­i­ennes !

Pollution dans le golfe Ambracique, en Grèce

Episode 6

SYRACUSE : POINT DE DÉPART POUR LA GRÈCE

Voici la suite des nav­i­ga­tions de « Sauvage » et de son équipage en mer Méditer­ranée. Cet épisode qui racon­te nos pre­miers pas en Grèce, dans les îles Ion­i­ennes, par­lera de ces ren­con­tres faites en mer et sur le con­ti­nent grec qui nous auront mar­quées, et de moment clef à tra­vers une vidéo…
Nous ne sommes pas venus à Syra­cuse pour ses eaux cristallines mais pour retrou­ver cette ville pleine de vie et de charme et c’est d’ici que com­mence notre « vrai » voy­age. En effet, nous allons décou­vrir une nou­velle par­tie de la Méditer­ranée et le mouil­lage dans la baie de Syra­cuse représente pour nous le sas d’attente pour notre départ vers la Grèce. Dans l’attente d’une fenêtre météo favor­able, nous imag­i­nons une arrivée digne de l’Odyssée d’Ulysse : Cor­fou, dans les îles Ion­i­ennes !
À Syra­cuse, nous ren­con­trons Car­o­line et Nico, un jeune cou­ple fran­co-ital­ien qui voy­age sur « Ysé », un voili­er en alu­mini­um de 11,50 mètres. Ils ont appareil­lé de Bre­tagne en octo­bre 2016 et ont passé l’hiver à Malte. Pen­dant deux mois, nous nav­iguerons ensem­ble jusqu’à leur retour en Ital­ie.
Mais le début s’annonce mal ! Alors que nous prof­i­tons d’une fenêtre idéale pour point­er l’étrave vers la Grèce, Ysé ren­con­tre un prob­lème de moteur et doit s’arrêter d’urgence dans un port en Cal­abre, au sud de l’Italie. Nous con­venons de con­tin­uer notre route vers la Grèce car le vent vient du sud et ne nous per­met pas de rester au mouil­lage dans cette par­tie de l’Italie. Après 62 heures de nav­i­ga­tion (dont 14 au moteur), nous tou­chons notre pre­mière île grecque : le sud de Lefkas ! Tant pis pour notre arrivée sur Cor­fou, la météo en a décidé autrement ! Ysé et son équipage arriveront 4 jours après.

LES ÎLES IONIENNES : SES PAYSAGES, SES HABITANTS, SES EFFETS DE SITES, ET NOS RENCONTRES

Notre par­cours dans les îles ion­i­ennes : Point d’arrivée : Lefkas, puis Megan­isi, Kas­tos, Ithaque (Kioni), côte est de la Céphalonie (Eufemia, Kalo limani), Chenal de Lefkas, Pre­veza (sur le con­ti­nent), le golfe d’Amvrakia de Preveza,Andipaxoi, Pax­oi, Cor­fou, Oth­oni @Cyrille Mous­set

Ce qui a ren­du ces deux mois de nav­i­ga­tion mag­iques, c’est assuré­ment la com­bi­nai­son de la beauté du paysage des îles Ion­i­ennes, pre­mière approche avec la pop­u­la­tion grecque et notre ren­con­tre avec l’équipage du voili­er « Ysé ». Nous n’avions, jusqu’à présent, con­nu aucune expéri­ence de nav­i­ga­tion avec un autre voili­er. Toute­fois, nous con­sta­tons aujourd’hui, que cette entente partagée pen­dant ces deux mois avec nos amis est rare, et pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que nous sommes du même âge et qu’il est plus « nor­mal » de crois­er sur l’eau des retraités ou en général des gens plus âgés. Car­o­line et Nico vivent aus­si sur leur bateau et nous pou­vons partager ensem­ble nos ques­tions, nos doutes, et nos joies ! De plus nous décou­vrons tous les qua­tre la Grèce pour la pre­mière fois.
Nous avons le même rythme de croisière, et de par nos per­son­nal­ités dif­férentes, chaque per­son­ne apporte quelque chose d’enrichissant. Il n’y a pas de « meneur ou de chef », qui décide où aller, quand par­tir, com­bi­en de temps rester etc…

Sou­vent, lorsque nous repen­sons à nos pre­miers pas en Grèce avec l’équipage d’Ysé, on se dit que nous avons décou­vert des lieux que nous n’aurions jamais décou­vert à deux. Nous louons une voiture pour vis­iter les plus grandes îles, ce qui per­met de divis­er les frais par deux et nous parta­geons tous les qua­tre une curiosité boulim­ique qui nous a poussé jusqu’ici en bateau !

Pour décrire briève­ment les îles Ion­i­ennes, il y a une chose à savoir : il ne faut surtout pas s’attendre à la Grèce des cartes postales habituelles : Le soleil éblouis­sant sur les maisons bleues et blanch­es ! La région des îles Ion­i­ennes est celle où il pleut le plus en hiv­er. L’été est très chaud et humide, ce qui a pour con­séquence cette végé­ta­tion lux­u­ri­ante qui fait la par­tic­u­lar­ité de ces îles. Il y a des oliviers, des cyprès, des pins et des fleurs à pro­fu­sion ! C’est une région verte et ombragée aux maisons cou­vertes de tuiles romaines rouges.
Les effets de sites sont nom­breux et il n’est pas rare que la topogra­phie des îles per­turbe nos prévi­sions météorologiques. Nous croyons être à l’abri du vent du nord en trou­vant un beau mouil­lage au sud ? hé bien non ! Les rafales de vent se ren­for­cent lorsqu’elles déva­lent les falais­es escarpées des îles Ion­i­ennes, ce qui sou­vent, crée des sur­pris­es et provoque des direc­tions de vent con­traires à celui qui était prévu. Au départ, nous sommes un peu con­fus, puis rapi­de­ment, nous apprenons à appréhen­der et anticiper ces phénomènes courant en Grèce.

NOUVELLES EXPÉRIENCES ET PARTAGE DE BEAUX MOMENTS !

En Céphalonie, plus pré­cisé­ment au port d’Argostoli, nous faisons nos for­mal­ités (je rap­pelle que même si nous sommes dans la com­mu­nauté européenne, il est de bon ton de faire des for­mal­ités en entrant en Grèce, j’ai d’ailleurs écrit un arti­cle à ce sujet sur mon site Sailingthewords.com : « les for­mal­ités en Grèce » dans la rubrique actu­al­ités). Nous avons loué une voiture pour nous y ren­dre car nous sommes au mouil­lage d’Eufemia, sur la côte Est et faire une pierre deux coups : les for­mal­ités et la vis­ite de l’île ! À Argos­toli nous vivons un joli moment : dans le port, alors que les pêcheurs vendent leur pêche et rangent leurs filets, des tortues vien­nent aux abor­ds du quai pour manger les déchets de pois­sons ! On les appelle « Caret­ta-Caret­ta » en grec ! Elles font bien évidem­ment la joie des touristes et des pas­sants !
Sur l’île d’Ithaque et Mégan­isi, nous expéri­men­tons notre pre­mier mouil­lage avec « amar­res à terre ». Manœu­vre un peu déli­cate pour la pre­mière fois mais c’est presque une oblig­a­tion en Grèce ! Réservé aux mouil­lages pro­fonds, exi­gus et très fréquen­tés, ce style d’amarrage per­met de garder son bateau tou­jours dans le même axe et de l’empêcher d’éviter.

Amarre à terre à Ithaque pour Sauvage et Ysé (de droite à gauche) ! @Cyrille Mous­set

Nous faisons égale­ment un arrêt sur Kas­tos, habitée par 80 âmes, on y trou­ve une « Tav­er­na » (restau­rant grec), un bar, une église et même une école ! sans par­ler du mini mar­ket, ouvert seule­ment le matin et…pas tous les jours ! Il y a un port où on peut se baign­er telle­ment l’eau est translu­cide. Nos nav­i­ga­tions vont de sur­pris­es en sur­pris­es. Toutes ces îles dif­fèrent les unes des autres et il n’y en a pas une qui se ressem­blent. Nous ne descen­drons pas jusqu’à Zante pour l’instant et déci­dons de touch­er le con­ti­nent afin que l’équipage d’Ysé puisse régler un prob­lème de moteur… Notre choix se porte sur Pre­veza et le golfe Ambracique car il y a plusieurs chantiers navals et des mag­a­sins spé­cial­isés dans le matériel mar­itime. Nous prof­iterons de cette escale pour acheter un nou­veau son­deur car cela fait deux mois que le nôtre nous a lâché et nous sommes tou­jours au fil à plomb pour son­der les pro­fondeurs, à l’ancienne !
Ce que nous ignorons, c’est que nous allons rester à Pre­veza plus de temps que prévu et vivre de belles aven­tures !

PROCHAIN EPISODE : 1 /PREVEZA ET LE GOLFE AMBRACIQUE : UN ARRET PLUS LONG QUE PRÉVU ! 2/CORFOU, DRÔLE D’IMPRESSION, 3/LA SÉPARATION, NOTRE NOUVELLE ÉQUIPIÈRE ET NOTRE DESCENTE EN DIRECTION DU GOLFE DE PATRAS !

Episode 7

Notre arrêt pro­longé à Préveza nous a per­mis de créer des liens avec la pop­u­la­tion locale mais aus­si mar­itime, nous avons décou­vert les paysages de la région de l’Épire, et tout ceci nous a lais­sé d’excellents sou­venirs. C’est pour toutes ces raisons que nous y con­sacrons un chapitre un peu plus long…

PREVEZA ET LE GOLFE AMBRACIQUE : UN ARRET PLUS LONG QUE PRÉVU

Lorsque nous arrivons à Préveza, nous jetons l’ancre dans la baie face aux chantiers navals et aux nom­breuses mari­nas. La ville est juste en face mais l’accès est dif­fi­cile quand nous nous trou­vons de ce côté-là. À moins de pren­dre le bus (quand il passe) ou le taxi qui per­met de tra­vers­er un tun­nel sous la mer reliant la ville. Le port com­mu­nal de Préveza est plein et n’a pas la place pour accueil­lir nos deux bateaux. En atten­dant qu’une place se libère, nous allons nav­iguer dans le golfe Ambracique et mouiller sous les ruines d’un site qua­si­ment à l’abandon : Nikopolis…Et là à notre grande sur­prise, nous nous retrou­vons à deux bateaux dans cette baie gigan­tesque peu pro­fonde, face à un paysage sauvage, isolé et boudé par le tourisme. On com­prend pourquoi : L’eau est de couleur verte, ici ni transats ni para­sols ne peu­vent envahir le bord de mer, il ne réserve aucune place pour la farniente. De nom­breuses tortues y nagent tout en prenant soin de rester loin de nous, mais lorsque nous descen­dons à terre pour longer le bord de mer, il y a du monde…Une quan­tité phénomé­nale de crabes, de Bernard l’Hermite, de minus­cules pois­sons, c’est plein de vie !

Le Golfe Ambracique @Cyrille Mous­set

NIKOPOLIS OU LA BAIE SAUVAGE

Le lende­main, nous par­tons à pied vis­iter la cité de Nikopo­lis, là encore, nous ne crois­erons personne…Et pour­tant, la muraille est imposante par sa taille (mal­gré sa décrépi­tude) et par son his­toire. Nikopo­lis a été con­stru­ite par Octave pour com­mé­mor­er sa vic­toire sur Antoine lors de la bataille d’Actium. Cette bataille a décidé de l’avenir de l’empire romain ! Quand nous rejoignons nos bateaux, nous apercevons une grande salle qui sem­ble être une taverne…Lorsque nous entrons, nous sommes chaleureuse­ment accueil­lis par une dame grecque. Exit l’anglais dans cette par­tie de la Grèce. Nous arrivons à nous faire com­pren­dre et prenons place pour dîn­er.

Arrivent le mari, les enfants, les petits enfants, le pope du vil­lage et quelques voisins…L’animation se met en marche, ça par­le, ça rigole, et nous man­geons joyeuse­ment au milieu de ce brouha­ha très agréable ! Nous finis­sons par dis­cuter avec eux en s’aidant du pau­vre vocab­u­laire que nous pos­sé­dons et d’un dic­tio­n­naire que nous avons sur le portable ! Nous pas­sons une soirée très con­viviale.

Le Théâtre de Nikopo­lis @Cyrille Mous­set

PREVEZA, UN CHARME QUI OPÈRE

De retour sur Préveza, nous trou­vons deux places au port com­mu­nal. Nous res­terons un total de 3 semaines (Préveza et le Golfe Ambracique). À ce jour, cela reste l’arrêt le plus long que nous ayons jamais fait ! Nous tombons sous le charme de l’ambiance de la ville de Préveza. Der­rière les restau­rants et cafés du bord de mer, les rues ont gardé l’atmosphère des villes de marchés provinciaux…Nous ren­con­trons beau­coup de français au port com­mu­nal, cer­tains d’entre eux par­courent la Grèce depuis 20 ans ! Nous ne pen­sons pas y rester aus­si longtemps…Il y a telle­ment d’autres choses à décou­vrir. On peut toute­fois com­pren­dre cet attache­ment à la douceur de vivre grecque ! Ces ren­con­tres auront été rich­es en échanges. Nous écou­tons les con­seils, les expéri­ences de cha­cun et surtout les lieux à ne pas man­quer.

TASSOS, PERSONNAGE INCONTOURNABLE

Nous ren­con­trons Anastha­sios, dit « Tas­sos » à l’occasion d’un dîn­er avec l’équipage d’Ysé dans les ruelles de Préveza. Anastha­sios est le gérant mais on pour­rait le pren­dre pour un client. Il s’assit à notre table et avec son accent nous par­le en toutes les langues. Français, et surtout ital­ien avec Nico ! Faut dire que physique­ment il impose…Il a le corps d’un rug­by­man et la tête de Léo Fer­ré ! Il coiffe sa grande crinière blanche d’un cato­gan, boit de l’ouzo, fume beau­coup, drague autant, et aime faire la fête ! Nous le crois­erons à nou­veau le lende­main dans un café très local.

D’ailleurs à ce sujet, il est agréable de con­stater qu’il existe tou­jours de vieux bistrots aux allures défraîchies où on trou­ve une couleur plus locale, mêlant dif­férentes généra­tions. Nous pas­sons la soirée avec lui, dis­cu­tons de la Grèce, de ses habi­tants, de poli­tique, etc…Les lumières du bistrot s’éteignent, et c’est en zigza­guant que nous rejoignons nos embarcations…Encore une ren­con­tre et un moment qui fer­ont par­tie de ces beaux moments passés en Grèce.
Nous avons égale­ment pu nous pro­cur­er un nou­veau son­deur, l’équipage d’Ysé a trou­vé un mécani­cien pour répar­er le moteur, et nous avons même eu la pos­si­bil­ité de pren­dre des douch­es à l’eau douce sur la plage ! Les pleins d’eau sont faits, il est temps de repar­tir vers le nord des îles Ion­i­ennes…

CORFOU, DRÔLE D’IMPRESSION

Com­ment ne pas s’arrêter à Cor­fou ?! D’après l’Odyssée, Ulysse aurait débar­qué sur une plage située sur la côte ouest : Pale­okas­trit­sa. Hum Hum…On arrivera par la côte Est avec l’équipage d’Ysé. Nous mouil­lons au sud de la ville de Cor­fou et ne fer­ons qu’une vis­ite éclaire de la ville. Toute­fois, lorsque nous repasserons à Cor­fou, seuls cette fois-ci, après une escale sur l’île d’Othoni, nous mouillerons plusieurs jours sous la forter­esse. Je ne sais pas si c’est la chaleur écras­ante de l’époque (mi-juil­let) ou le fait d’avoir vis­ité la ville façon éclaire au pre­mier arrêt, ou encore d’avoir quit­té nos amis après avoir nav­igué deux mois en leur com­pag­nie, mais nous ressen­tons un léger abat­te­ment…

La forter­esse de Cor­fou @Cyrille Mous­set

De plus nous essuyons un coup de vent non prévu par la météo. Une nuit dif­fi­cile où nous devons assur­er des quarts de nuit au mouil­lage ! Notre chaîne tient bien et Sauvage se mon­tre valeureux. Mais les cornes de brumes qui son­nent dans la nuit pour aver­tir un bateau, puis deux, puis trois qui dérapent, ne nous per­me­t­tent pas de pass­er une nuit tran­quille et sere­ine ! Pas de casse, une petite peur et le lende­main, le soleil revient, le vent se calme et tout rede­vient « nor­mal ». Le cen­tre-ville de Cor­fou grouille de monde à cette époque et les rues sont bor­dées de mag­a­sins de sou­venirs qui vendent tous la même chose…Mais en nous écar­tant des axes touris­tiques, nous nous per­dons dans les ruelles du vieux Cor­fou. C’est une toute autre facette de la ville qui nous réc­on­cilie avec Cor­fou. Nous tombons sous le charme des vieilles façades aux tra­di­tion­nels volets verts, une archi­tec­ture néo­clas­sique pour le musée des arts con­stru­it par les anglais au XIXe siè­cle, et le plus drôle dans tout ça, c’est que nous nous retrou­vons presque seuls dans nos déam­bu­la­tions !

Le Vieux Cor­fou @Cyrille Mous­set

LA SÉPARATION, NOTRE NOUVELLE ÉQUIPIÈRE ET NOTRE DESCENTE EN DIRECTION DU GOLFE DE PATRAS !

Après notre pre­mière vis­ite de Cor­fou avec l’équipage d’Ysé, nous déci­dons de pouss­er encore un peu plus au nord pour décou­vrir l’île d’Othoni, ce qui per­me­t­tra à nos amis d’attendre une bonne fenêtre météo pour redescen­dre en Cal­abre. Oth­oni est une petite île qui échappe au tourisme de masse. Très fréquen­tée par les ital­iens car c’est la pre­mière île des Ion­i­ennes qu’ils ren­con­trent et il est agréable d’y faire une escale pour se ressourcer avant de se jeter dans le grand bain touris­tique de Cor­fou ! Oth­oni compte 40 habi­tants l’hiver et 380 l’été… C’est aus­si une île où les chats sont presque plus nom­breux que les habi­tants ! D’ailleurs, c’est ici que l’équipage de Sauvage s’agrandit et accueille sa nou­velle équip­ière que nous appellerons…. « Ysé », une petite chat­te âgée de 6 semaines qui depuis, nav­igue avec nous et avec laque­lle nous for­mons à présent un trio.

Ysé, notre nou­velle équip­ière @Cyrille Mous­set

La Grèce et ses chats…. Des chats partout ! Peut-être une tra­di­tion mais un prob­lème aus­si car beau­coup ne passent pas l’hiver et la plu­part vivent dehors. Ils n’appartiennent à per­son­ne mais pour­tant tout le monde leur donne à manger. Beau­coup d’entre eux sont malades et mal­gré les cam­pagnes de stéril­i­sa­tion qui sont menées, le nom­bre de chats ne cesse d’augmenter…
Le 12 juil­let, la fenêtre météo atten­due par nos amis arrive et l’heure de la sépa­ra­tion a son­né. Elle ne se fait pas sans un pince­ment au cœur mais nos pro­jets de nav­i­ga­tion sont dif­férents et il est impor­tant que cha­cun réalise le but qu’il s’est fixé. Nous sommes cer­tains que la mer nous réu­ni­ra à nou­veau, sans pour autant con­naître la date du prochain ren­dez-vous !
Ce même jour, nous met­tons les voiles et redescen­dons les îles Ion­i­ennes par la côte Est avec un arrêt sur Cor­fou, Pax­os, Pre­veza à nou­veau (vac­cin d’Ysé oblige !) et Kas­tos que nous avions bien aimé lors de notre pre­mière vis­ite. Notre objec­tif : Entr­er dans le golfe de Patras, pour­suiv­re par le golfe de Corinthe afin de tra­vers­er le mythique canal et se retrou­ver en mer Égée. Nous voulons trou­ver un endroit pour hivern­er à flot cet hiv­er…

Naviguer avec un chat

Navigation Golfe de Patras

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A Tunis comme à Alger, la grève des médecins rési­dents a mis en lumière les défail­lances des sys­tèmes de san­té. Héritage social­iste égal­i­taire pour l’Algérie, héritage de l’époque de Bour­gui­ba pour la Tunisie, la san­té publique est pour­tant en déliques­cence et les prob­lèmes de ges­tion poussent les patients vers le privé.

« Je me suis retrou­vé à faire des gardes de 24 heures un jour sur deux, 30 jours de suite. Un jour, en ren­trant, je me suis endor­mi au volant et je suis ren­tré dans un mur », racon­te Meh­di*, rési­dent dans un hôpi­tal de Tunis. Débor­dés, les rési­dents tunisiens ont le sen­ti­ment d’être les “bouche-trous” des hôpi­taux, qui souf­frent d’une infra­struc­ture vieil­lis­sante, d’équipements défail­lants et de mau­vaise ges­tion. «Par exem­ple, pour­suit Meh­di, quand tu es interne en pédi­a­trie, à cause du manque d’appareils res­pi­ra­toirs, tu pass­es par­fois la nuit à te relay­er avec l’autre rési­dent de garde pour faire respir­er manuelle­ment des nour­ris­sons. Tu n’as pas intérêt à t’endormir». Cette dégra­da­tion des con­di­tions de tra­vail touche égale­ment les infir­miers et aides-soignants. Une étude de 2013 a ain­si révélé que près de 70% des infir­miers de l’hôpital de Sfax souf­fraient d’épuisement pro­fes­sion­nel. Face à cette sit­u­a­tion, les ten­sions sont fortes entre médecins et per­son­nel paramédi­cal. «Hon­nête­ment, beau­coup ne font pas leur tra­vail, on est oblig­és de le faire à leur place au détri­ment de la for­ma­tion», regrette Meh­di.

«La loi algéri­enne, c’est six gardes max­i­mum par mois, témoigne un chirurgien d’Alger. Faire plus de dix gardes, c’est nor­male­ment unique­ment par réqui­si­tion du directeur de l’hôpital ou d’un offici­er de police judi­ci­aire. Mais c’est pour­tant courant». Dans les rangs des rési­dents man­i­fes­tants, Sofia*, rési­dente en car­di­olo­gie, énumère la liste des prob­lèmes quo­ti­di­ens qui l’épuisent : «Cer­tains jours, je n’ai pas de ten­siomètre pen­dant ma garde. Par­fois, l’appareil qui fait les radios est en panne. D’autres fois, les bran­car­diers ne sont pas là. Je passe mes journées à gér­er des prob­lèmes qui ne sont pas de ma respon­s­abil­ité et je ne soigne pas : je fais du brico­lage». Au ser­vice de gyné­colo­gie de l’hôpital de Bab El Oued, le groupe élec­trogène ne fonc­tionne plus. En cas de coupure de courant, il faut opér­er à la lumière des télé­phones porta­bles. «Et on par­le d’un hôpi­tal de la cap­i­tale du pays ! Imag­inez dans les Hauts-plateaux ou le sud», souligne Sadek Ham­laoui, l’un des porte-parole du Col­lec­tif autonome des médecins rési­dents algériens.

Man­i­fes­ta­tion à l’hôpital Mustapha Pacha, Alger, jan­vi­er 2018. Crédit LB

Les deux pays voisins ont pour­tant investi dans la san­té publique. En Algérie, le bud­get de la san­té a été mul­ti­plié par 4 entre 2000 et 2010. Mal­gré la crise budgé­taire liée à la baisse des revenus du pét­role, le bud­get de la san­té pour 2018 dépasse 3,4 mil­liards de dol­lars. En Tunisie, la loi de Finances 2018 prévoit un bud­get de 773 mil­lions de dol­lars. Si face au manque de matériel et de spé­cial­istes dans cer­taines régions, les respon­s­ables tunisiens invo­quent sou­vent la sit­u­a­tion économique dif­fi­cile du pays, un rap­port pub­lié en 2016 mon­tre qu’il s’agit tout autant — voir plus — d’un prob­lème de ges­tion que de moyens. La répar­ti­tion des équipements entre les dif­férents étab­lisse­ments de san­té y est par exem­ple qual­i­fié d’ «irra­tionnelle». Ain­si, le gou­ver­norat de l’Ariana, près de la cap­i­tale, est le moins doté en appareils d’imagerie médi­cale, alors que les patients qui se ren­dent en con­sul­ta­tion sont par­ti­c­ulière­ment nom­breux. A l’inverse, le gou­ver­norat de Tozeur, dans le sud, est celui qui a le plus d’appareils d’imagerie médi­cale par nom­bre d’habitants, alors que le rythme de con­sul­ta­tion médi­cale est faible. Les déci­sions con­cer­nant les ressources humaines et l’équipement sont cen­tral­isées au niveau du min­istère de la San­té, sou­vent sans con­sul­ter les acteurs de ter­rain ou éval­uer les besoins réels des struc­tures de san­té. «J’ai une amie, fraîche­ment diplômée en chirurgie pédi­a­trique, qui s’est retrou­vée à exercer dans le gou­ver­norat de Gafsa, où il n’y a aucun ser­vice de chirurgie pédi­a­trique ! Elle pas­sait son temps à écrire des cour­ri­ers pour adress­er ses patients à d’autres hôpi­taux», racon­te Meri­am Ben Soltane, rési­dente à Tunis.

De mau­vais­es ges­tions qui mènent à la cor­rup­tion

En Algérie, la ges­tion admin­is­tra­tive a été en par­tie décen­tral­isée. Le directeur de l’hôpital doit arbi­tr­er selon une enveloppe for­faitaire remise par l’Etat ain­si qu’un verse­ment, for­faitaire lui aus­si, de la Caisse nationale d’assurance mal­adie. Prob­lème : cer­taines spé­cial­ités sont plus chères que d’autres. «D’un point de vue financier, l’hôpital a sou­vent intérêt à ne pas soign­er», soupire un médecin spé­cial­iste du ser­vice pub­lic. Les choix des ges­tion­naires sont sou­vent mis en cause par les soignants. «A Djelfa (la qua­trième ville algéri­enne), en 2008, il y avait qua­tre scan­ners mais aucun poste de médecin radi­o­logue», témoigne Bilel, un médecin spé­cial­iste. En 2015, le ter­ri­toire comp­tait l’équivalent de 71 770 lits d’hospitalisation. Un chiffre en apparence sat­is­faisant, mais qui cache des dis­par­ités régionales impor­tantes. «Il faut surtout se deman­der ce que sig­ni­fie un lit, souligne un pédi­a­tre d’un hôpi­tal d’une région mon­tag­neuse. En réan­i­ma­tion par exem­ple, la norme inter­na­tionale veut qu’on compte comme lit, un lit équipé d’un matériel de réan­i­ma­tion pédi­a­trique. J’ai vu des ges­tion­naires compter le nom­bre de mate­las et en déduire que c’était des lits de réan­i­ma­tion. Le ges­tion­naire, comme tout le monde, n’a pas envie de se faire engueuler parce que les chiffres de son hôpi­tal ne sont pas bons».

Dans un arti­cle, le pro­fesseur de chirurgie Abid Lar­bi, ancien directeur de san­té publique au min­istère de la san­té, souligne que les taux d’occupation des hôpi­taux avoisi­nent les 50%, à l’exception des étab­lisse­ments mère-enfant, des mater­nités et des ser­vices de gyné­co-obstétriques. « Au lieu de con­stru­ire des poly­clin­iques, en met­tant en valeur le médecin omniprati­cien, on con­stru­it encore dans toutes les régions du pays des hôpi­taux qui sont à moitié vides», souligne-t-il. Selon lui, la région d’Adrar aurait ain­si plus besoin de poly­clin­iques et de mater­nités que des cinq hôpi­taux en con­struc­tion. «L’insuffisance de con­trôle et des pri­or­ités mal définies sont une source de gaspillage des deniers publics», affirme-t-il.

En Tunisie, la mau­vaise ges­tion et l’absence de con­trôle ouvrent la voie à la cor­rup­tion au sein des hôpi­taux. C’était l’une des prin­ci­pales caus­es de mécon­tente­ment exprimées par les patients de tout le pays lors du dia­logue socié­tal de san­té organ­isé en 2014 : bakchich ver­sé aux employés de l’administration pour con­tourn­er les longues heures d’attente aux con­sul­ta­tions, pass­er un exa­m­en ou obtenir les résul­tats d’analyses san­guines plus rapi­de­ment… Mais la cor­rup­tion existe égale­ment à un plus haut niveau, dans l’attribution des appels d’offre pour les médica­ments par exem­ple. «La dernière fois, j’ai ren­con­tré un représen­tant médi­cal qui m’a dit que son entre­prise avait rem­porté l’appel d’offres plusieurs mois aupar­a­vant pour un médica­ment, et qu’il l’avait fourni à l’hôpital. Or je n’avais jamais vu ce médica­ment, et il n’était pas disponible ! Per­son­ne ne sait où les boîtes sont passées», s’insurge Meh­di.

En Tunisie, env­i­ron 90% de la pop­u­la­tion béné­fi­cie d’une cou­ver­ture san­té. Mais il existe une iné­gal­ité, en par­ti­c­uli­er géo­graphique, dans l’accès aux soins : ain­si, les habi­tants du Kef, dans le nord-ouest, doivent par­courir plus de 200 kms pour accéder à l’hôpital uni­ver­si­taire, alors que ceux-ci sont surtout con­cen­trés sur la côte, plus prospère. Par ailleurs, être assuré et avoir accès à un étab­lisse­ment de san­té ne garan­tit pas tou­jours une qual­ité de soins cor­recte. Dans les hôpi­taux comme dans les cen­tres de san­té de base, les délais d’attente sont longs, et les médica­ments man­quent, faute de con­trôle des stocks, ce qui oblige les patients à se fournir dans des officines privées. «On ne trou­ve même pas de paracé­ta­mol à la phar­ma­cie de l’hôpital», se plaint Lil­ia*, dont le fiancé a été hos­pi­tal­isé à Nabeul. Dans ce con­texte, nom­breux sont ceux qui dis­ent recourir à la cor­rup­tion ou faire appel à des con­nais­sances pour être soignés mieux et plus vite. D’autres, s’ils en ont les moyens, se tour­nent vers les clin­iques privées. «Moi je cotise pour la san­té publique et j’y crois. Mais quand j’ai un pépin de san­té, je fais en sorte d’aller dans le privé», recon­naît Lil­ia.

S’adapter aux muta­tions sociales
En Algérie, alors qu’une nou­velle loi de san­té est en exa­m­en, les autorités répè­tent que la san­té gra­tu­ite pour tous est la pierre angu­laire du sys­tème. Pour­tant, la part à charge des ménages représente aujourd’hui 30% de la dépense nationale de san­té, soit l’équivalent de la part de la Sécu­rité sociale. Le sys­tème de san­té n’est pas en mesure, tel qu’il est organ­isé, de faire face aux muta­tions sociales. Ain­si l’espérance de vie a aug­men­té et un mil­lion de bébés nais­sent chaque année, la pop­u­la­tion algéri­enne est donc vieil­lis­sante et la pres­sion sur les infra­struc­tures gyné­co-obstétriques et pédi­a­triques est gran­dis­sante. Par ailleurs, le développe­ment du niveau de vie a mod­i­fié le pro­fil épidémi­ologique du pays. Ain­si, on meurt désor­mais plus d’un can­cer ou d’un acci­dent de la route, que d’une mal­adie comme le choléra. Si le plan can­cer lancé en 2011 per­met désor­mais aux patients d’être suiv­is en chimio­thérapie à l’hôpital pub­lic, la radio­thérapie doit se faire dans les clin­iques privées. «Il existe des infra­struc­tures dans les hôpi­taux publics, mais elles sont sur­chargées et les délais d’attente sont longs. La radio­thérapie doit se faire dans un délai fixe après la chimio. Les patients n’ont pas d’autres choix que de se tourn­er vers le privé», explique Samia Gas­mi, prési­dente de l’association d’aide aux can­céreux Nour Doha.  

Mais surtout, les dis­par­ités régionales sont très impor­tantes. Selon le think-tank Nab­ni, on compte 1,52 médecins pour 1 000 habi­tants dans les régions du Cen­tre, con­tre 0,81 pour 1 000 habi­tants dans le Sud Est. On recense par ailleurs un spé­cial­iste pour 733 habi­tants à Alger, con­tre 1 spé­cial­iste pour 12 827 à Djelfa. La ville de In Salah, 36 000 habi­tants, à 1 270 kilo­mètres au sud d’Alger, n’a aucune struc­ture publique qui peut pren­dre en charge un accouche­ment en cas de com­pli­ca­tions. «La seule solu­tion qu’on a, c’est de met­tre la patiente dans une voiture pour Ghardaïa, à 600 kilo­mètres», explique une habi­tante.

«Le patient se sent dén­i­gré, méprisé, mal pris en charge»
Tous ces obsta­cles, asso­ciés à un manque de com­mu­ni­ca­tion, sont sources de ten­sions entre patients et soignants. En Tunisie, la parole s’est libérée avec la révo­lu­tion de 2011, entraî­nant des dénon­ci­a­tions plus fréquentes, des dépasse­ments et erreurs médi­cales. La frus­tra­tion des patients peut même par­fois se trans­former en agres­siv­ité. «Ma prin­ci­pale préoc­cu­pa­tion est dev­enue ma sécu­rité. Quand un patient décède, ses proches s’attaquent à toi. On dirait que c’est toi qui as tué le patient. Tu as pour­tant fait de ton mieux, en fonc­tion des moyens que tu avais», con­fie Ami­na Bouzi­di, rési­dente en pédi­a­trie à Mona­s­tir. Elle espère une prise de con­science col­lec­tive : «Nous on souf­fre, tout comme nos conci­toyens, de l’état des hôpi­taux. Donc ça con­cerne tout le monde». En Algérie, le dis­cours est iden­tique. Les agres­sions sont devenus régulières. «Les patients sont face à nous. Ils nous ren­dent respon­s­ables de tous les prob­lèmes, de l’attente au manque de médica­ments, de l’absence de lits, de la panne du scan­ner», résume un rési­dent en oph­tal­molo­gie d’un CHU de la cap­i­tale. A Alger, il y a cinq CHU pour 5 mil­lions de per­son­nes, sans compter les patients envoyés dans d’autres régions du pays parce les étab­lisse­ments de prox­im­ité n’avaient pas les moyens de les pren­dre en charge. «Le patient se sent dén­i­gré, méprisé, mal pris en charge», résume un car­di­o­logue. «C’est aus­si le sys­tème de gra­tu­ité qui pose prob­lème, soulève un maître assis­tant. Les patients pensent que le médecin est à sa dis­po­si­tion. Il n’y a pas de respon­s­abil­i­sa­tion». Sarah fait par­tie de ceux qui en veu­lent aux médecins : «Ils n’écoutent pas les patients. Ils sont per­suadés d’avoir rai­son. Et ils ont fail­li tuer mon père lorsqu’il a été hos­pi­tal­isé». Face aux nom­breuses his­toires d’erreurs médi­cales, les patients se méfient et ne font plus con­fi­ance.

Se tourn­er vers le privé, ou choisir l’exil
A Tunis comme à Alger, la san­té publique est un argu­ment bran­di par les autorités. Pour­tant, des indices mon­trent bien que l’on se dirige douce­ment vers une aug­men­ta­tion du rôle du privé dans le secteur de la san­té. En Tunisie les médecins du secteur pub­lic peu­vent exercer une activ­ité privée com­plé­men­taire deux après-midi par semaine. Mais cer­tains en abusent. «Dans mon ser­vice, il y a appareil à échogra­phie tout neuf, mais il ne sert à rien car il est acca­paré par un médecin du ser­vice qui l’utilise pour son activ­ité privée et ferme la porte à clé quand il part», explique Ahlem*, rési­dente en gyné­colo­gie obstétrique.

D’autres choi­sis­sent de se tourn­er défini­tive­ment vers les clin­iques privées, où les salaires et con­di­tions de tra­vail sont meilleurs. «Il y a une poli­tique délibérée pour encour­ager le secteur privé à se dévelop­per au détri­ment du pub­lic. Si ça con­tin­ue, les Tunisiens les plus pau­vres n’auront plus qu’à mourir au pied des clin­iques privées», s’alarme Jed Henchiri, le prési­dent de l’OTJM. En Algérie, c’est d’abord le salaire qui pousse les médecins vers le privé. «70 000 dinars par mois (495 euros), après douze ans d’études. J’aspire à voy­ager, à per­me­t­tre à mes enfants d’avoir une bonne édu­ca­tion. C’est sim­ple, avec ce salaire, c’est impos­si­ble», explique Lin­da, qui a ouvert un cab­i­net de pédi­a­trie après son ser­vice civ­il. Dans le nou­veau pro­jet de loi san­té, plusieurs dis­po­si­tions per­me­t­tent aus­si l’entrée du secteur privé dans cer­tains domaines réservés jusque là au secteur pub­lic. Ain­si le texte pré­cise que dans le cadre de parte­nar­i­ats pub­lic-privé, l’État, tout en assur­ant la prise en charge des soins, évit­era les dépens­es liées à la con­struc­tion et à l’aménagement de nou­velles struc­tures de soins, aux frais de per­son­nel et à la ges­tion de l’établissement de san­té.

Si les médecins fuient vers le privé, ils vont aus­si s’installer à l’étranger. L’an dernier, 45% des nou­veaux diplômés en médecine sont par­tis à l’étranger : un exil sans précé­dent. Réputés pour être bien for­més, les médecins tunisiens sont accueil­lis à bras ouverts dans de nom­breux pays. En France, ils sont la pre­mière nation­al­ité représen­tée par­mi les lau­réats du con­cours d’équivalence en médecine des­tinée aux étrangers. Le sen­ti­ment que les autorités ont aban­don­né la san­té publique les pousse à par­tir. «Moi je ferai ce que je peux pour rester, pour servir mon pays, mais on se sent méprisés et humil­iés», soupire Waj­di*, interne en pédi­a­trie.

Selon un rap­port de l’organisation inter­na­tionale du tra­vail, le taux d’émigration des médecins est de l’ordre de 4% pour l’Algérie et de 3.5% pour la Tunisie en 2004. Il n’a cessé d’augmenter rapi­de­ment depuis la fin des années 1990, surtout pour l’Algérie. Les médecins sont les pre­miers pro­fes­sion­nels algériens, nés en Algérie, à exercer à l’étranger. Le nom­bre de médecins qui quit­tent l’Algérie aug­mente con­stam­ment depuis 1997. La des­ti­na­tion priv­ilégiée est aus­si la France. Près d’un médecin né en Algérie sur qua­tre y exerce. Les effec­tifs de médecins spé­cial­istes ne sont pas touchés de la même manière. Pour les médecins nés et for­més en Algérie, les spé­cial­ités les plus con­cernées sont la psy­chi­a­trie, la radi­olo­gie, l’ophtalmologie et l’anesthésie-réanimation. De manière générale, les médecins qui tra­vail­lent dans le secteur pub­lic sont plus touchés par le départ que ceux du privé.

*Les noms ont été changés à la demande des inter­viewés.

De longs mouvements de contestation

Le mécon­tente­ment des patients comme des soignants ne date pas d’hier. Le 24 mars 2018, les internes et rési­dents tunisiens ont mis fin à une grève qui aura duré 47 jours. A l’initiative de l’Organisation tunisi­enne des jeunes médecins (OTJM), le mou­ve­ment récla­mait entre autres la créa­tion d’un statut légal pour les internes et rési­dents et protes­tait con­tre une réforme du diplôme de médecine qui retar­dait son obten­tion à la fin de la spé­cial­ité. Par­ti­c­ulière­ment déter­minés, les jeunes médecins ont man­i­festé à plusieurs repris­es, regroupant jusqu’à 3 000 internes et rési­dents devant le min­istère de la San­té au début du mois de mars. Ils ont finale­ment réus­si fait pli­er le min­istre et obtenu gain de cause : pub­li­ca­tion du statut des internes et rési­dents, sépa­ra­tion du diplôme de médecine et de spé­cial­ité pour les étu­di­ants con­cernés cette année, et par­tic­i­pa­tion dans les dis­cus­sions con­cer­nant la réforme des études. Pour Slim Ben Salah, mem­bre du con­seil de l’Ordre des médecins, «c’est une bataille de gag­née, mais il y a beau­coup d’autres choses à revoir pour refaire de la médecine l’un des piliers de la Tunisie.»

En Algérie, la grève dure depuis qua­tre mois et sem­ble se dur­cir. Le 26 mars, les médecins spé­cial­istes tit­u­laires ont rejoint le mou­ve­ment de grève. Les rési­dents récla­ment l’abolition du ser­vice civ­il, une péri­ode oblig­a­toire de plusieurs années au cours de laque­lle ils sont envoyés dans les régions où il manque des médecins. Selon eux, l’état ne donne pas les moyens aux rési­dents de faire cor­recte­ment leur méti­er : «Envoy­er un chirurgien à Taman­ras­set c’est bien. Mais s’il n’a pas de plateau tech­nique, il ne peut rien faire», explique un médecin qui a fait son ser­vice civ­il dans le grand sud. Au fil des semaines, au fil des man­i­fes­ta­tions des sit-in, des affron­te­ments avec la police et des inter­ven­tions dans les médias, les rési­dents grévistes ont réus­si à met­tre en lumière des défail­lances du sys­tème de san­té. Les rap­ports sur «l’inefficacité» de ce ser­vice civ­il exis­tent depuis 2010, le min­istre actuel de la san­té l’a lui-même recon­nu lors d’une réu­nion. Pour­tant, la réforme sem­ble impos­si­ble car le sujet est trop poli­tique. «Les médias offi­ciels par­lent de négo­ci­a­tions, mais lors de la deux­ième réu­nion min­istérielle, le min­istre de la san­té n’a lais­sé aucun rési­dent par­lé, il a dit : «non». Et quand il s’est adressé à la presse il a affir­mé que c’était réglé. Com­ment doit-on réa­gir à cela ?», s’interroge l’un des représen­tants des rési­dents. Le levi­er pour­rait bien être le boy­cott des exa­m­ens. En effet, depuis le mois de jan­vi­er, tous les rési­dents en dernière année ont refusé de pass­er les exa­m­ens qui vali­dent leur diplôme. Or ce sont ces médecins que l’État envoie chaque année en ser­vice civ­il. «C’est sim­ple, fin mars, les pre­miers con­trats de ser­vice civ­il vont se ter­min­er. Comme il n’y a pas d’examen, il n’y a per­son­ne à envoy­er en rem­place­ment», con­clut l’un des représen­tant des grévistes, qui évoque dif­férentes pres­sions faites sur le mou­ve­ment pour met­tre fin au boy­cott des exa­m­ens.

Depuis six ans, les mou­ve­ments de protes­ta­tion menés par les rési­dents en médecine se sont mul­ti­pliés, notam­ment pour pro­test­er con­tre les con­di­tions du ser­vice civique oblig­a­toire dans les régions. Mais ils sont mal vus par une par­tie de l’opinion publique, qui estime que les médecins sont des priv­ilégiés défen­dant des intérêts cor­po­ratistes. «On essaie d’expliquer le lien entre l’amélioration de nos con­di­tions de tra­vail et celle de la qual­ité des soins que les patients reçoivent», explique Chaima Meherzia, mem­bre de l’OTJM. En Algérie, c’est l’affaire du doc­teur Ouali qui a relancé une mobil­i­sa­tion arrêtée en 2011. La jeune femme, gyné­co­logue en ser­vice civ­il, a aban­don­né son poste alors qu’elle était de garde. Son absence, et l’absence de médecin rem­plaçant, a poussé l’établissement à ren­voy­er une jeune femme en train d’accoucher. La patiente est décédée, faute de prise en charge dans les temps. Le doc­teur Ouali a été mis en déten­tion pro­vi­soire. Toute jeune mère, cette soignante venait d’effectuer plusieurs gardes, loin de son domi­cile, dans le cadre de son ser­vice civ­il. «Quand on fait 30 césari­enne par jour, par manque de per­son­nel, on peut faire une erreur, s’emporte une rési­dente en gyné­colo­gie d’un CHU de l’est. Et on peut se faire empris­on­ner? Quel mes­sage envoient les autorités?». Les lead­ers du mou­ve­ment de 2011, désor­mais tit­u­laires, regar­dent avec atten­tion le mou­ve­ment actuel. «A l’époque, après 4 mois et demi de grève, on avait obtenu une aug­men­ta­tion de salaire et un statut. Pour­tant, on demandait aus­si l’abrogation du ser­vice civ­il. On a échoué. Cer­tains étaient fatigués, d’autres trou­vaient qu’on avait obtenu beau­coup», racon­te un médecin, qui avait man­i­festé en 2011. L’un de ses amis acqui­esce : «La loi san­i­taire est poli­tisée, les cadres du min­istère ne sont pas là pour dis­cuter, le min­istre est un pro­fesseur de médecine et rien ne change. Beau­coup de respon­s­ables aujourd’hui ont intérêt à ce que rien ne change».

Perrine Massy, Timothée Vinchon (à Tunis) Leïla Beratto (à Alger)

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Soci­o­logue écon­o­miste, Ken­za Afsahi tra­vaille sur la pro­duc­tion de drogues. Elle insiste notam­ment sur l’impact des change­ments struc­turels du marché du cannabis dans le monde (lég­is­la­tion, nou­veaux pro­duits,…)...

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Soci­o­logue écon­o­miste, Ken­za Afsahi tra­vaille sur la pro­duc­tion de drogues. Elle insiste notam­ment sur l’impact des change­ments struc­turels du marché du cannabis dans le monde (lég­is­la­tion, nou­veaux pro­duits,…) et sur l’avenir des pro­duc­teurs de cannabis dans les pays du Sud. Avec elle, nous décryp­tons l’adaptation des pays his­torique­ment pro­duc­teurs de cannabis en Méditer­ranée, prin­ci­pale­ment Maroc et Liban, face aux nou­veaux modes de pro­duc­tion.

Entretien

La Méditer­ranée est his­torique­ment une des prin­ci­pales régions pro­duc­tri­ces de cannabis avec le Maroc et le Liban, est-ce tou­jours le cas aujourd’hui ?

Effec­tive­ment, la région méditer­ranéenne est une région his­torique de pro­duc­tion de cannabis, mais ce n’est qu’au cours de ces cinquante dernières années que le Maroc et le Liban* sont devenus par­mi les plus impor­tants pro­duc­teurs de haschich au monde pour ce qui con­cerne le marché d’exportation. Il y a eu, par le passé, d’autres espaces de cul­ture de cannabis en Afrique du Nord, au Moyen Ori­ent et en Europe du Sud, notam­ment en Egypte, en Syrie, en Algérie, en Tunisie, en Grèce et en Turquie.

Le Maroc, qui est un pays tra­di­tion­nel de cul­ture de cannabis (de kif ou herbe de cannabis), a com­mencé à pro­duire du haschich pour répon­dre à la demande européenne, puis l’a ensuite dif­fusé sur son ter­ri­toire nation­al. Le Liban l’a des­tiné dans un pre­mier temps à l’Europe et le Moyen Ori­ent, mais très peu de haschich libanais cir­cule actuelle­ment en Europe, si on en croit les saisies réal­isées par la police européenne et les dires des con­som­ma­teurs européens.

Aujourd’hui, le Rif au Maroc et la Beqaa au Liban sont toutes deux d’importantes régions de pro­duc­tion de cannabis. Les paysans les plus pau­vres y ont prof­ité de l’opportunité économique provo­quée par la pro­hi­bi­tion et une demande mon­di­ale soutenue de cannabis. Le Maroc et le Liban parta­gent, à bien des égards, des simil­i­tudes (mar­gin­al­i­sa­tion des espaces de cul­ture, lég­is­la­tion répres­sive, demande inter­na­tionale impor­tante, cli­mat méditer­ranéen prop­ice à la cul­ture, marchés de con­som­ma­tion à prox­im­ité, etc.).

Mais la com­para­i­son des deux pays laisse entrevoir des dif­férences de con­textes insti­tu­tion­nels dans les marchés locaux et inter­na­tionaux (marché tra­di­tion­nel au Maroc/absence d’un marché local au Liban, sta­bil­ité au Maroc/instabilité au Liban, etc.). Au Maroc, la sta­bil­ité du pays et la spé­cial­i­sa­tion des cul­ti­va­teurs de cannabis, depuis une cinquan­taine d’années, a favorisé le développe­ment d’une économie du haschich com­péti­tive. En dif­férents lieux, de mul­ti­ples pro­duits, aux qual­ités et aux prix diver­si­fiés, sont com­mer­cial­isés. La con­cur­rence entre pro­duc­teurs maro­cains et européens entraine de véri­ta­bles straté­gies com­mer­ciales. Par ailleurs, le Maroc pro­duit égale­ment pour une impor­tante con­som­ma­tion locale de cannabis.

Au Liban, les cul­ti­va­teurs et les inter­mé­di­aires ont su dévelop­per une économie du cannabis mal­gré l’instabilité poli­tique, les guer­res et les ingérences étrangères. L’absence de con­trôle de l’Etat dans la Beqaa, en sit­u­a­tion de con­flit per­ma­nente, s’est révélée avan­tageuse pour les cul­ti­va­teurs et les inter­mé­di­aires et a même favorisé le pas­sage du cannabis au pavot à la fin des années 1980. Les désor­dres poli­tiques actuels au Moyen-Ori­ent — et prin­ci­pale­ment la guerre en Syrie —, ont, une fois encore, favorisé la reprise de la cul­ture de cannabis et la pro­duc­tion de haschich dans la val­lée de la Béqaa. Aujourd’hui, le Liban est cer­taine­ment le pre­mier pro­duc­teur de résine de cannabis du Moyen-Ori­ent. Pour­tant, si la cul­ture du cannabis au Liban est anci­enne, ce pro­duit n’y a pas sus­cité les mêmes usages tra­di­tion­nels qu’au Maroc.

Champ de cannabis dans le Rif (Maroc)

Par ailleurs, ces dernières années ont vu émerg­er de nou­veaux espaces de cul­ture de cannabis en Méditer­ranée. Est née en Europe une pro­duc­tion domes­tique crois­sante, égale­ment par­mi des pays méditer­ranéens. En Espagne par exem­ple, selon une recherche menée sur la base des saisies de la police espag­nole, la cul­ture de cannabis à grande échelle a aug­men­té et on s’orienterait vers une sub­sti­tu­tion aux impor­ta­tions du haschich maro­cain. Rap­pelons que l’Espagne, qui est très proche géo­graphique­ment du Maroc, est le pre­mier pays de tran­sit et beau­coup de trafi­quants et d’intermédiaires espag­nols sont impliqués dans le traf­ic du haschich maro­cain. Le plus sur­prenant est que la cul­ture de cannabis à grande échelle se ferait surtout selon le mod­èle «hol­landais», c’est-à-dire en intérieur, alors que l’Espagne du Sud dis­pose de con­di­tions cli­ma­tiques et édaphiques favor­ables, autant que le Maroc et le Liban. Mais, étant don­né l’ampleur qu’a prise cette économie, les cul­tures de cannabis ont été déplacées en intérieur dans des lieux cachés et pro­tégés. Une autre recherche a mon­tré qu’en Turquie égale­ment, il per­siste une tra­di­tion de pro­duc­tion de haschich et, en regard à une posi­tion géo­graphique idéale au car­refour de l’Europe, des Balka­ns et du Moyen-Ori­ent, la cul­ture de cannabis aurait aug­men­té ces dix dernières années, prin­ci­pale­ment dans la région de Diyarbakir. Cepen­dant, la pro­duc­tion de cannabis dans plusieurs pays de la Méditer­ranée reste mécon­nue car peu de recherch­es sur ces pays ont été effec­tuées. La plu­part des infor­ma­tions provi­en­nent de jour­nal­istes ou de la police et non pas de recherch­es en sci­ences sociales. C’est le cas de l’Albanie où la police médi­a­tise régulière­ment les arresta­tions dans des inter­ven­tions liées au traf­ic et les érad­i­ca­tions de champs de cannabis vis­i­ble­ment impor­tantes dans le pays, surtout dans les mon­tagnes près de la fron­tière avec la Grèce.

Quelle est la lég­is­la­tion actuelle au Maroc con­cer­nant la cul­ture et la con­som­ma­tion du cannabis ? Est-elle effi­cace pour dis­suad­er les pro­duc­teurs de se lancer dans la pro­duc­tion ?

La lég­is­la­tion actuelle en matière de cul­ture et de con­som­ma­tion de cannabis au Maroc est liée à la péri­ode de Pro­tec­torat français, c’est un héritage colo­nial et des con­ven­tions inter­na­tionales. Plusieurs dahirs (décrets roy­aux) ont régle­men­té la cul­ture, la vente et l’usage du cannabis entre 1912 et 1956. D’abord ces dahirs avaient pour objec­tifs de défendre les intérêts de la Régie du Tabac et du Kif, mono­pole instau­ré par la France (qui cul­ti­vait du cannabis dans dif­férentes régions, notam­ment du côté de Kéni­tra ou de Mar­rakech), dont les recettes étaient ver­sées à l’administration française, et de lut­ter con­tre la con­tre­bande du kif cul­tivé dans la zone sous Pro­tec­torat espag­nol, c’est-à-dire dans le Rif. En 1954, un dahir inter­dit, dans la per­spec­tive de l’indépendance prochaine, la pro­duc­tion, la vente et la con­som­ma­tion de cannabis dans toute la zone sous pro­tec­torat français pri­vant ain­si le Maroc d’une manne finan­cière après l’avoir exploité pen­dant plusieurs décen­nies. A l’indépendance (1956), cette inter­dic­tion est élargie à l’ensemble du ter­ri­toire et le car­ac­tère illé­gal des dérivés du cannabis sera con­fir­mé dès la sig­na­ture par le Maroc (1966) de la Con­ven­tion unique sur les stupé­fi­ants de 1961 (Nations unies). Dans la lignée des con­ven­tions inter­na­tionales, en 1974, un nou­veau dahir relatif à la répres­sion et à la préven­tion de la tox­i­co­manie est pro­mul­gué. Répres­sif à l’égard du con­som­ma­teur, il con­stitue aujourd’hui la base de la lég­is­la­tion en matière de con­som­ma­tion de drogues au Maroc. Mal­gré ces inter­dic­tions, la cul­ture de cannabis sera tolérée dans un espace restreint du Rif cen­tral où elle serait implan­tée depuis plusieurs siè­cles. Elle sera égale­ment tolérée dans le Rif occi­den­tal (Jebala), là où il y a eu des exten­sions de cul­ture de cannabis pen­dant les années 1980 et 1990.

La cul­ture de cannabis a une longue his­toire de tolérance per­pé­tuée par les Espag­nols pen­dant le Pro­tec­torat pour s’attirer la sym­pa­thie des tribus berbères après la guerre du Rif (1921–1926). Le cannabis y est devenu un sym­bole iden­ti­taire d’une pop­u­la­tion mar­gin­al­isée. Le Nord du Maroc a eu par le passé une his­toire tumultueuse avec le pou­voir cen­tral. Il a con­nu des émeutes de 1958 et 1981, et a été mis à l’écart des grands pro­jets de développe­ment à l’indépendance du pays. La lég­is­la­tion n’a donc pas été effi­cace pour sup­primer la cul­ture de cannabis dans le Rif mais l’application de la loi a été effi­cace notam­ment lorsqu’elle a sup­primé la cul­ture de cannabis dans le Sud du Maroc ou a restreint l’extension de la cul­ture de cannabis au delà du Rif. Elle a per­mis égale­ment d’éradiquer la cul­ture de cannabis dans la province de Larache.

Glob­ale­ment, les dahirs de loi inter­dis­ent l’usage, la cul­ture, le trans­port, le stock­age, la vente du cannabis sous toutes leurs formes. Toute­fois, l’usage étant tra­di­tion­nel, la pos­ses­sion de petites quan­tités n’est pas pas­si­ble de pour­suites. Quant à la cul­ture de cannabis, elle est illé­gale et peut faire encourir à ses auteurs une peine d’emprisonnement de 5 à 10 ans et une amende de 5 000 à 50 000 dirhams. Elle est aus­si tolérée, ce qui n’empêche nulle­ment les érad­i­ca­tions ou les arresta­tions. Ce qui place les cul­ti­va­teurs dans une grande incer­ti­tude. Selon les chiffres du Min­istère de l’Intérieur, ils seraient 47 000 cul­ti­va­teurs sous man­dats d’arrêt, ils ne seront pas tous incar­cérés, mais leur incrim­i­na­tion les fait vivre dans la peur per­ma­nente. Ils doivent se cacher, établir des straté­gies, chang­er leur vie quo­ti­di­enne. Pour des dél­its plus graves liés au marché du cannabis, la dis­tri­b­u­tion et la vente, les peines sont plus sévères, surtout si des liens avec des organ­i­sa­tions crim­inelles sont avérés.

Com­ment évolue la pro­duc­tion et com­ment les pro­duc­teurs maro­cains s’adaptent-ils face la con­som­ma­tion de cannabis de syn­thèse, mais aus­si face à l’augmentation de la pro­duc­tion en Europe ?

En effet, en Europe, il y a eu une émer­gence d’une indus­trie de sub­sti­tu­tion aux impor­ta­tions de haschich. Les con­som­ma­teurs européens ont désor­mais à dis­po­si­tion des pro­duits diver­si­fiés et puis­sants. Selon l’Observatoire européen des drogues et tox­i­co­ma­nies, le marché est aus­si car­ac­térisé depuis le milieu des années 2000 par l’introduction du cannabis de syn­thèse orig­i­naire d’Asie. Il est dif­fi­cile de savoir si le cannabis de syn­thèse a un impact sur la cul­ture de cannabis au Maroc et s’il fait con­cur­rence au haschich maro­cain en Europe. Il faudrait déter­min­er en pre­mier lieu quels sont les con­som­ma­teurs de cannabis qui se tour­nent vers ce type de pro­duit. Nonob­stant, le haschich a souf­fert de la con­cur­rence de l’herbe cul­tivée par les nou­veaux entre­pre­neurs de cannabis locaux qui usent de tech­niques de cul­ture et de straté­gies de mar­ket­ing mod­ernes et élaborées, et il a per­du beau­coup de sa pop­u­lar­ité pen­dant les années 1990.

Jeunes plants de cannabis de var­iété hybride, Rif (Maroc)

Pour­tant, il n’y a pas eu de déclin de la pro­duc­tion de haschich au Maroc, au con­traire la cul­ture de cannabis, la cul­ture de cannabis a vu éclore de nou­veaux développe­ments ces dix dernières années, avec l’introduction de var­iétés hybrides de cannabis, aux taux de THC plus élevés, afin de répon­dre aux préférences actuelles des con­som­ma­teurs européens. Les acteurs maro­cain du marché du cannabis ont déjà, par le passé, dû faire face à la con­cur­rence : pen­dant les années 1970 quand le haschich maro­cain, même de très bonne qual­ité, a com­mencé à être ven­du en Europe, il était con­cur­rencé par d’autres qual­ités réputées comme les haschichs libanais, turc, afghan ou népalais. Le marché pro­po­sait égale­ment dif­férentes var­iétés d’herbes africaine, colom­bi­enne, ou thaï­landaise.

Ce n’est qu’au cours des années 1990 que le haschich maro­cain s’est imposé sur le marché. Mais la con­cur­rence à laque­lle doivent faire face les cul­ti­va­teurs est égale­ment locale, par exem­ple entre le haschich pro­duit dans l’espace his­torique de cul­ture et celui provenant de nou­veaux espaces de pro­duc­tion, ou comme entre cul­ti­va­teurs d’un même vil­lage. Le nom­bre élevé de cul­ti­va­teurs per­met aux inter­mé­di­aires et aux trafi­quants d’exercer des pres­sions afin que soient intro­duites de nou­velles var­iétés hybrides ou que le prix du cannabis baisse. En l’occurrence, les cul­ti­va­teurs doivent s’adapter aux change­ments du marché, mais ces adap­ta­tions sont toute­fois à rel­a­tivis­er ; la cul­ture des hybrides par exem­ple pose d’autres prob­lèmes, comme celui de la sur­pro­duc­tion. Ces dernières années, la répres­sion du traf­ic s’est inten­si­fiée, et les cul­ti­va­teurs se plaig­nent de ne plus pou­voir écouler leurs stocks aus­si aisé­ment que par le passé. Et s’ils parvi­en­nent, grâce aux tech­niques mod­ernes, à faire évoluer leurs pro­duits, ils ne maîtrisent pas tou­jours les cir­cuits de com­mer­cial­i­sa­tion.

Com­ment évolue la cir­cu­la­tion des drogues en Méditer­ranée ? Y’a-t-il plus de trafics ? de nou­velles routes ? De nou­veaux con­cur­rents au shit maro­cain ?

Depuis quelques années, les risques lors du trans­port du haschisch ont aug­men­té au Maroc et vers l’Europe. Les autorités se con­cen­trent sur la répres­sion du traf­ic au delà de l’espace de cul­ture de cannabis (routes, fron­tières, villes) et les saisies se sont mul­ti­pliées. Vers l’Europe l’utilisation de moyens tech­nologiques (radars, etc.) per­me­t­tent d’intercepter les trafi­quants de manière plus effi­cace. Pour y faire face, les inter­mé­di­aires cherchent de nou­veaux marchés et com­men­cent à recon­fig­ur­er leurs réseaux de com­mer­cial­i­sa­tion ain­si depuis quelques années ils écoulent le haschisch en Afrique prof­i­tant notam­ment de sys­tèmes poli­tiques frag­ilisés et cor­rom­pus.

Con­cer­nant les nou­veaux con­cur­rents, les pro­duc­teurs des pays indus­tri­al­isés ne s’étaient pas réelle­ment intéressés, jusqu’à présent, à l’extraction de la résine. Le haschich demeu­rait un pro­duit d’importation. Mais actuelle­ment, on observe de nom­breuses ten­ta­tives de pro­duc­tion de résine en Europe même, comme en Amérique du Nord. Des tech­niques se dévelop­pent locale­ment, et de plus en plus de « cul­ti­va­teurs domes­tiques de cannabis » trans­for­ment leur cannabis grâce à des tech­niques d’extraction emprun­tées au pays du Sud mais adap­tées à l’Europe ; ain­si le « Pol­li­na­tor* », dévelop­pé par une entre­pre­neuse hol­landaise, per­met de pro­duire locale­ment une résine de grande qual­ité.

*Voir Afsahi K., Dar­wich S., 2016, “Hashish in Moroc­co and Lebanon- A com­par­a­tive study”, Inter­na­tion­al Jour­nal of Drug Pol­i­cy, 31, 190–198 http://dx.doi.org/10.1016/j.drugpo.2016.02.024

*Le Pol­li­na­tor est une machine qui ressem­ble à un sèche-linge bor­dé d’un tamis. Elle per­met d’extraire une résine avec moins de déchets végé­taux ou impuretés.

Soci­o­logue écon­o­miste, Ken­za Afsahi tra­vaille sur la pro­duc­tion de drogues. Maître de con­férences en soci­olo­gie à l’Université de Bor­deaux et chercheuse au Cen­tre Emile Durkheim (CNRS), une par­tie de ses recherch­es actuelles visent à dévoil­er les mécan­ismes du marché du cannabis à par­tir de l’étude de l’offre. Elle a notam­ment ini­tié et développe des com­para­isons Nord-Sud (avec le Maroc, le Cana­da et la France), et Sud-Sud (avec le Maroc, le Brésil et le Liban) de la cul­ture de cannabis. Elle insiste notam­ment sur l’impact des change­ments struc­turels du marché du cannabis dans le monde (lég­is­la­tion, nou­veaux pro­duits…) et sur l’avenir des pro­duc­teurs de cannabis dans les pays du Sud.

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Récem­ment, j’ai lu dans la presse que vous soute­niez Bachar El Assad, l’homme qui m’a chas­sé de mon pays, tué mes amis et mes proches, m’a pour­chas­sé et...

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Récem­ment, j’ai lu dans la presse que vous soute­niez Bachar El Assad, l’homme qui m’a chas­sé de mon pays, tué mes amis et mes proches, m’a pour­chas­sé et con­traint de fuir la Syrie. Savez-vous pourquoi ? Sim­ple­ment pour avoir exer­cé mon méti­er de jour­nal­iste au cours de la révo­lu­tion syri­enne.

Vous êtes plus savants que moi en poli­tique, c’est pourquoi j’aimerais vous pos­er une ques­tion. Il y a des dizaines de jour­nal­istes qui comme moi ont com­bat­tu les islamistes ” El Qai­da, Daech, Jounoud El Cham, Ahrar El Cham ” et d’autres fac­tions que vous ne con­nais­sez sans doute pas. Ils se sont égale­ment opposés à Bachar El Assad. Voici ma ques­tion: pourquoi le soutenez- vous ?

La France m’a per­mis d’échapper à la guerre, elle fait désor­mais par­tie de moi. Après les mas­sacres de Char­lie Heb­do et du 13 Novem­bre, j’étais avec ceux qui ont pleuré les vic­times et déposé des fleurs place de La République. J’ai étudié la langue de ce pays et y ai édité deux livres en français. Je tra­vaille comme des mil­liers de réfugiés, nous ne cau­sons de tort à per­son­ne, tout ce que nous souhaitons c’est de vivre digne­ment. J’aime ce pays et suis prêt à don­ner ma vie pour lui.

Votre leader, Mme le Pen a égale­ment dit que les Syriens man­quaient de courage pour avoir quit­té leur pays en rai­son des événe­ments, alors que les Français ne l’avaient pas fait pen­dant la deux­ième guerre mon­di­ale. Cette com­para­i­son est inap­pro­priée : la guerre civile se déroulant dans mon pays n’a que peu de rap­ports avec la tragédie vécue par la France entre 1939 et 1945. Il est par con­tre pos­si­ble de la rap­procher de ce qui s’est passé en Espagne à la fin des années trente du siè­cle dernier. Pensez vous que les cen­taines de mil­liers d’Espagnols qui ont fui leur pays à ce moment là pour se réfugi­er en France étaient des lâch­es ?

Madame Le Pen : en Syrie, bien avant la prise de pou­voir par le par­ti Baath, nous avons accueil­li il y a de cela un siè­cle, des cen­taines de mil­liers d’Arméniens fuyant les mas­sacres organ­isés par l’Empire Ottoman. Avec le temps, ils sont devenus aus­si syriens que les autres habi­tants et notre pays est devenu pluriel sur le plan lin­guis­tique. Ces hommes et ces femmes ont tra­vail­lé, fait pro­gress­er l’économie et con­stru­it des ponts entre leur cul­ture d’origne et celle de leur pays d’accueil, ponts que les réfugiés d’aujourd’hui ten­tent d’édifier.

Je vous écris depuis un café parisien avec, autour de moi, des gens de divers­es nation­al­ités. Je remar­que que cer­tains me regar­dent avec ani­mosité, ce qui n’était pas le cas quand je suis arrivé il y a quelques années. Je ne quit­terai jamais la France quoi qu’il arrive. Savez-vous pourquoi ? Parce qu’un philosophe Irlandais Edmaund Burk, je suis sûr que vous le con­nais­sez, a dit “La seule chose qui per­met au mal de tri­om­pher est l’inaction des hommes de bien “.

Photo ©IsabelleLagny

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Pays de tra­di­tion soufie, l’Algérie a aujourd’hui du mal à dévelop­per la recherche sur le soufisme, alors que les dis­cours inspirés du wah­habisme se dévelop­pent. Ils sont quelques...

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Pays de tra­di­tion soufie, l’Algérie a aujourd’hui du mal à dévelop­per la recherche sur le soufisme, alors que les dis­cours inspirés du wah­habisme se dévelop­pent.

Ils sont quelques dizaines à peine. En Algérie, pays de tra­di­tion soufie, les chercheurs qui tra­vail­lent sur le soufisme sont peu nom­breux et dis­crets. Si le cheikh Khaled Ben­tounes, guide de la con­frérie Alawiya, né à Mosta­ganem, est con­nu dans le monde entier, la pra­tique du soufisme et son étude sont source d’incompréhension et de cri­tiques dans le pays. Yas­mine, 36 ans, de longs cheveux bruns, a été élevée dans une zaouïa : «On nous dit sou­vent que nous ne sommes pas de vrais musul­mans. J’ai com­pris ma dif­férence la pre­mière fois où je suis allée à l’école publique. Chez moi, il n’était pas tabou d’accueillir un chré­tien ou un athé, et je n’avais jamais enten­du quelqu’un par­ler de kouf­far (mécréant)».

Le soufisme mar­gin­al­isé sous Boumédiène
«En l’Algérie, de 1965 à 1979, les voix soufies ont été occultées. La décen­nie noire (la péri­ode de ter­ror­isme des années 1990) a per­mis une prise de con­science et nous sommes désor­mais plus écoutés», estime un respon­s­able de la zaouia Alawiya. «Les soufis sont dis­crets, réti­cents à faire des déc­la­ra­tions, à com­mu­ni­quer sur leurs ren­con­tres et leurs activ­ités car cer­tains salafistes n’hésitent pas à regret­ter publique­ment leur exis­tence», explique Saïd Dje­belkheir, le chercheur algérien le plus con­nu sur la ques­tion. Diplômé de Sci­ences islamiques, il a tra­vail­lé comme jour­nal­iste et est l’auteur de «Soufisme et référent religieux» (2011).

S’il est sou­vent inter­viewé par la presse algéri­enne, il est par­fois vio­lem­ment attaqué. Lors d’une con­férence publique sur la peine de mort organ­isée par Amnesty Inter­na­tionale en 2016, il est pris à par­ti lorsqu’il déclare que le Coran est tem­porel, c’est à dire, lié à l’époque à laque­lle il a été écrit. «Lorsque l’on attaque des pro­pos, les gens se ser­vent d’une argu­men­ta­tion religieuse util­isée par les salafistes. Ce n’est pour­tant pas notre cul­ture, ces argu­ments ont été importés d’Arabie Saou­dite», explique le chercheur.

L’Islam offi­ciel, sun­nite et malékite
Offi­cielle­ment, l’Algérie est un pays musul­man où l’Islam sun­nite est reli­gion d’Etat. Le min­istère des Affaires religieuses explique con­trôler les cultes pour éviter toute ten­ta­tive de «désta­bil­i­sa­tion». Ain­si, le référent religieux algérien est le rite malékite : «le référant religieux, celui de nos aïeux et des savants, inspiré de l’Ecole de Médine qui a créé la civil­i­sa­tion de l’Andalousie et a préservé les Andalous qui se sont réfugiés au Maghreb, a fait de la société maghrébine une société ouverte et mod­érée», déclarait Mohamed Aïs­sa, le min­istre des Affaires religieuses à la presse en juin 2016. Si offi­cielle­ment on fait appel aux zaouias comme aux mosquées pour «lutter con­tre les inva­sions sec­taires et l’extrémisme religieux», Saïd Dja­belkheir déplore un cer­tain lax­isme vis à vis du dis­cours salafiste. «On n’essaye pas de les con­trôler. On laisse faire le dis­cours rig­oriste et vio­lent, qui peut par­fois aller jusqu’à l’appel à la vio­lence, comme lorsqu’un salafiste a con­damné à mort l’écrivain Kamel Daoud (après une déc­la­ra­tion de l’auteur sur l’Islam sur un plateau de télévi­sion français) », explique-t-il.

A la dif­férence des uni­ver­sités tunisi­ennes ou maro­caines, le soufisme comme domaine de recherche n’existe que depuis une ving­taine d’années en Algérie. «Depuis les années 1980, on étu­di­ait les cul­tures pop­u­laires ou la lit­téra­ture pop­u­laire, et c’est là que l’on par­lait de soufisme, résume Said Dja­belkheir. Aujourd’hui, nous con­nais­sons très mal notre pat­ri­moine soufi. Il n’est pas com­plète­ment recen­sé. Comme c’est un pat­ri­moine oral, s’il se perd, ce sera irrécupérable. Le plus gros du tra­vail pour la recherche algéri­enne est désor­mais d’étudier le soufisme vivant».

Mar­di 21 mars à Mar­seille, le Col­lège de Méditer­ranée, dont 15–38 est parte­naire, organ­ise à l’école Cen­trale de Mar­seille, la con­férence «Une spir­i­tu­al­ité méditer­ranéenne ? Islam, soufisme et con­tact inter­re­ligieux dans l’histoire de la Méditer­ranée» avec Giuseppe Cecere, his­to­rien de l’université de Bologne et Sylvie Denoix, his­to­ri­enne du CNRS.

http://www.rencontresaverroes.com/college-de-mediterranee/article/conference-4-une-spiritualite-mediterraneenne-islam-soufisme-et”

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À Huel­va, dans le sud de l’Espagne, deux crassiers de 120 mil­lions de tonnes de résidus indus­triels tox­iques et faible­ment radioac­t­ifs men­a­cent la san­té des citoyens. Un prob­lème large­ment passé sous silence par les autorités.

« Il y a heureuse­ment encore quelque chose de bon dans ce pays ! » lance José, 33 ans, étu­di­ant en biolo­gie, en dégus­tant une assi­ette de papas con chocos, spé­cial­ité gas­tronomique typ­ique de Huel­va à base de pommes de terre et de cala­mars. La ville côtière du sud de l’Andalousie, à la con­flu­ence des fleuves Odiel et Tin­to est tris­te­ment con­nue pour sa con­t­a­m­i­na­tion indus­trielle. « Le silence est descen­du sur la ville. Après les protes­ta­tions et la fer­me­ture de Fert­iberia, plus per­son­ne ne par­le de ce qui se passe ici. La chimio­thérapie et les médica­ments ne font pas la une des jour­naux en Espagne », explique José.

Huel­va, ville de 150 000 habi­tants, entourée des marais et de réserves naturelles, par­adis des fla­mants ros­es et des cigognes, est néan­moins l’un de lieux les plus pol­lués d’Espagne. Ici, le taux de can­cer est supérieur de 25 % à la moyenne nationale. La ville compte égale­ment 14,8 % de plus de per­son­nes asth­ma­tiques. La faute aux activ­ités économiques locales liées sys­té­ma­tique­ment au pôle chim­ique indus­triel. Ini­tié par Fran­cis­co Fran­co à l’époque de sa dic­tature mil­i­taire, un demi-siè­cle plus tard, les chem­inées du pôle chim­ique sont encore la seule alter­na­tive au chô­mage. Dans les années 1970 et 1980, des entre­pris­es multi­na­tionales comme Fert­iberia, Atlantic Cop­per, Ferti­na­gro, Cep­sa, Ena­gas, ou Erti­sa se sont instal­lées dans la ville. Un pôle indus­triel source de plus de 5 000 emplois directs et de 4 500 indi­rects en 2017 selon le syn­di­cat des tra­vailleurs CCOO de Huel­va.

Vue aéri­enne des deux prin­ci­paux crassiers de Huel­va Pho­to Mesa de la ria — Paco Romero

A la suite des rap­ports pub­liés en 2003 par l’Université Pom­peu Fab­re de Barcelone et l’Université Juan Car­los III de Madrid qui ont dénon­cé la cat­a­stro­phe écologique et san­i­taire en cours à Huel­va, le pro­duc­teur de fer­til­isants pour l’agriculture Fert­iberia a été for­cé d’arrêter ses activ­ités indus­trielles. « Mais les crassiers de 120 mil­lions de tonnes de phos­ph­o­gypses tox­iques et faible­ment radioac­t­ifs restent là, en plein air, à quelques cen­taines de mètres de la ville », souligne José. « Une sub­tile pous­sière blanche se soulève de ces ter­rils durant les jours de vent, elle recou­vre les voitures, les arbres et les rues de la ville. Qu’on ne vienne pas me dire que cela ne fait pas mal à la san­té », ter­mine-t-il. Ces tas de scories de plus de 30 mètres de hau­teur sont le résul­tat de plusieurs décen­nies de décharge sauvage car les phos­ph­o­gypses sont un sous-pro­duit de l’industrie des fer­til­isants agri­coles.

Dans les bars du quarti­er de Perez Cubil­las, des hommes boivent de l’eau de vie et du whisky depuis le petit matin. Beau­coup sont vic­times du chô­mage endémique qui touche toute l’Andalousie. C’est l’un des quartiers les plus pau­vres de la ville. Il est aus­si l’un des plus proches des crassiers de phos­ph­o­gypses. « Le pôle chim­ique a déver­sé ses déchets à la porte de nos maisons. Les gains des entre­pris­es par­tent à Madrid et Séville, il nous reste les can­cers et le chô­mage », dénonce Paula, 63 ans, habi­tante d’un des petits coro­ns du quarti­er, alors qu’elle cherche à écumer les gross­es flaques d’eau qui ont pénétré à l’intérieur de sa mai­son durant la dernière tem­pête.

Les « coro­ns » du quarti­er Perez Cubil­las, Samuel Bre­golin

La con­t­a­m­i­na­tion indus­trielle qui cause ici de nom­breux cas de mal­adies n’est pas au cen­tre des con­ver­sa­tions dans les est­a­minets de Perez Cubil­las. À l’heure de l’apéritif, les ver­res de bière recou­vrent le comp­toir, l’atmosphère se rem­plit de fumée de cig­a­rette, les vieux jouent aux cartes sur de vieilles tables aux nappes usagées. On dis­cute du dernier match de foot­ball, de la main-d’œuvre maro­caine qui rem­place les tra­vailleurs espag­nols durant la cueil­lette des frais­es. Tout d’un coup, le silence se fait alors que passent à la télévi­sion les images du Roi Felipe VI ren­dant hom­mage à la Vierge d’une impor­tante basilique de Madrid. Quelques com­men­taires au moment où le roi baise les pieds de la vierge, puis les par­ties de cartes repren­nent.

Le tuyau qui amène l’eau potable à Huel­va passe à tra­vers les crassiers de phos­ph­o­gypses et les déchets radioac­t­ifs, pho­to Samuel Bre­golin

« Fert­iberia voudrait cou­vrir les crassiers avec de la terre. C’est une solu­tion économique, mais pas très effi­cace con­tre la radioac­tiv­ité. Selon Green­peace Espagne, l’élimination et le recy­clage lui coûteraient env­i­ron 220 mil­lions d’euros », explique Juan Manuel Buen­dia, porte-parole de la plate­forme citoyenne Mesa de la ria. « L’entreprise jouit d’un grand pou­voir d’influence : son prési­dent Juan Miguel Vil­lar Mir a été nom­mé Mar­quis par le roi Juan Car­los en 2011. L’actuelle min­istre de l’environnement, Isabel Teje­ri­na, a été cadre de l’entreprise par le passé. Cer­tains sci­en­tifiques ont même nié les résul­tats de leurs pro­pres recherch­es », ter­mine Juan Manuel Buen­dia. Son asso­ci­a­tion com­bat depuis plus de 15 ans la con­t­a­m­i­na­tion indus­trielle à Huel­va. L’association se bat pour la fer­me­ture com­plète et défini­tive de la zone indus­trielle de Huel­va et la récupéra­tion des plages de la ville.

La sit­u­a­tion est dans une impasse, la voix de Mesa de la ria se perd face à celle de l’AIQBE, l’association des entre­pris­es du pôle chim­ique de Huel­va, qui pré­tend avoir tout fait pour défendre l’environnement et la san­té de citoyens. Les syn­di­cats ter­gi­versent. « Cer­taines recherch­es sci­en­tifiques, prou­vent que beau­coup de tumeurs de Huel­va sont dues à la mau­vaise hygiène de vie d’une par­tie de la pop­u­la­tion ; ici on fume et on boit beau­coup. Tant qu’on n’est pas sûr et cer­tain des respon­s­abil­ités du pôle chim­ique, on ne peut pas agir», estime Diego Roman, chargé de san­té au tra­vail et envi­ron­nement pour CCOO de Huel­va. Cer­tains pointent du doigt la cor­rup­tion et l’omerta, d’autres affir­ment que les extrémistes déchar­gent toutes les respon­s­abil­ités sur les entre­pris­es de Huel­va. Reste 120 mil­lions de tonnes de phos­ph­o­gypses, tox­iques et faible­ment radioac­t­ifs, stock­ées en plein air à moins de 500 mètres du cen­tre-ville de Huel­va et des plan­ta­tions de frais­es com­mer­cial­isées dans toute l’Europe.

Reportage de Samuel Bregolin à Huelva
Une : Le pôle chimique de Huelva, photo de Paco Romero pour Mesa de la ria

La guerre des études

Les études sci­en­tifiques ne s’accordent pas sur le lien entre le pôle chim­ique et le fort taux de tumeurs et can­cers dans la ville. La guerre des sci­en­tifiques fait rage… Quelques liens pour en appren­dre plus.

Le quo­ti­di­en El paìs : https://elpais.com/diario/2007/08/31/sociedad/1188511202_850215.html
Le site Cade­nas­er : http://cadenaser.com/emisora/2018/01/15/radio_huelva/1516015436_451750.html
L’association Mesa de la Ria : http://mesadelaria.es/huelva/?p=3414
Pol­lu­tion en Espagne, PMC Nation­al Institues of health (en anglais) : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1847682/
El Paìs, sept études sci­en­tifiques que démon­trent qu’il n’y a pas de rela­tion entre can­cers et indus­tries à Huel­va selon la Direc­tion générale de la san­té publique espag­nole :
https://elpais.com/diario/2007/09/01/andalucia/1188598925_850215.html

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Mal­gré la pénal­i­sa­tion de la vio­lence con­ju­gale, les Tunisi­ennes doivent faire face aux craintes de la société et au manque de moyens des asso­ci­a­tions. Ahlam* sort de son...

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Mal­gré la pénal­i­sa­tion de la vio­lence con­ju­gale, les Tunisi­ennes doivent faire face aux craintes de la société et au manque de moyens des asso­ci­a­tions.

Ahlam* sort de son sac à main une poignée de feuilles pliées en deux. Des cer­ti­fi­cats médi­caux à l’en-tête «Min­istère de la San­té, République tunisi­enne», comme pour prou­ver ses dires. «S’il savait que je venais ici, je me ferais frap­per encore plus, c’est dan­gereux», lance-t-elle rapi­de­ment. Ahlam sort d’une séance d’ «écoute sol­idaire» au cen­tre d’écoute et d’orientation de l’Association tunisi­enne des femmes démoc­rates (ATFD), au coeur de la cap­i­tale. Cette femme de 43 ans, mère de trois enfants et femme au foy­er, vient ren­con­tr­er les bénév­oles de l’association depuis deux ans, à la recherche de sou­tien et de con­seils. Cela fait des années que son mari la bat, racon­te-t-elle en mon­trant son nez, cassé, et les dents man­quantes au fond de sa bouche. «Je vais bien­tôt voir un avo­cat. Je veux sim­ple­ment réclamer mes droits et retrou­ver mon bon­heur», souf­fle Ahlam. En Tunisie, la vio­lence con­ju­gale est un délit puni de 2 à 5 ans de prison selon la grav­ité des blessures physiques infligées. Mais entre ce qu’on peut lire dans le Code pénal et la réal­ité vécue par les femmes, le fos­sé est immense, et le dépôt puis l’aboutissement d’une plainte est sou­vent un long et pénible proces­sus.

Honte et sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité

Ahlam s’est mar­iée en 1998. Après la nais­sance de son pre­mier enfant, en 2000, les coups de son mari com­men­cent. En 2003, elle décou­vre qu’il a une rela­tion avec une autre femme. «Je lui ai dit que je ne voulais pas de cette sit­u­a­tion. Il m’a frap­pée et m’a fait hos­pi­talis­er en psy­chi­a­trie, en dis­ant que je n’avais le droit de rien faire». La vio­lence est quo­ti­di­enne, infligée par son mari, mais aus­si par sa belle-famille. «J’étais comme leur bonne et tout le monde me frap­pait», racon­te-t-elle. Ahlam se retrou­ve isolée : «Je n’avais plus d’amis. J’ai arrêté d’en avoir, je me suis ren­fer­mée sur moi-même. J’avais mon prob­lème et je ne pou­vais pas en par­ler aux autres. Ni aux hommes, ni aux femmes. Si tu leur par­les, elles vont te causer encore plus de prob­lèmes et tu auras une répu­ta­tion hor­ri­ble dans le quarti­er».

Effrayée, préoc­cupée par l’avenir de ses enfants, Ahlam envis­age la solu­tion judi­ci­aire avec pru­dence. «Je ne peux pas divorcer, car j’ai peur que mon mari ne me donne pas la pen­sion ali­men­taire, et parce qu’il va me frap­per. Il faut d’abord que je prou­ve la vio­lence pour le divorce», soupire-t-elle. En Tunisie, les femmes ont le droit de divorcer depuis 1956 et la pro­mul­ga­tion du Code du statut per­son­nel, et ont droit pour leurs enfants à une pen­sion ali­men­taire du père. Une avancée impul­sée par le prési­dent Habib Bour­gui­ba, père de l’indépendance. La loi ne prévoit pas l’obligation pour les femmes de se jus­ti­fi­er pour deman­der le divorce, mais en cas de vio­lences, le divorce dit «par préju­dice» aboutit sou­vent plus rapi­de­ment. Il per­met égale­ment aux femmes de réclamer, en plus d’une pen­sion ali­men­taire plus élevée, des dédom­mage­ments. Et dans tous les cas, aucune mesure de pro­tec­tion n’est prévue par la loi pour préserv­er les femmes des éventuelles repré­sailles de leur mari en atten­dant l’aboutissement des procé­dures.

Sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité, honte, vul­néra­bil­ité sociale et économique, obsta­cles admin­is­trat­ifs et juridiques : les mil­i­tantes de l’ATFD, qui ont reçu, écouté et ori­en­té plus de 4000 femmes depuis 1991, con­nais­sent bien les raisons qui empêchent la plu­part des femmes vic­times de vio­lences de porter plainte. Selon une enquête nationale menée par l’Office nation­al de la famille et de pop­u­la­tion en 2011, près de la moitié des femmes tunisi­ennes ont subi des vio­lences physiques au cours de leur vie. Mais seules 18% d’entre elles ont porté plainte. «Il y a trop de silence qui entoure la vio­lence, les femmes ne se sen­tent pas autorisées à en par­ler», regrette Ahlem Bel­haj, anci­enne prési­dente de l’ATFD, actuelle­ment en charge de la com­mis­sion «Vio­lences et San­té» de l’association.

Pres­sion sociale et nor­mal­i­sa­tion de la vio­lence envers les femmes

A Tunis, l’espace d’hébergement de l’association Beity, d’une capac­ité de 30 lits et dont l’unique entrée n’a pas d’écriteau pour un max­i­mum de dis­cré­tion, reçoit depuis octo­bre 2016 des femmes «en sit­u­a­tion de vul­néra­bil­ité». Cer­taines d’entre elles se s’ont retrou­vées à la rue, par­fois avec leurs enfants, pour avoir osé porté plainte ou voulu fuir un foy­er vio­lent. Sou­vent rejetées par leur famille, sans ressources finan­cières, elles sont accom­pa­g­nées par l’association dans leurs démarch­es, et peu­vent béné­fici­er de for­ma­tions et d’aides à la recherche d’emploi.

En huit mois, la direc­trice du cen­tre, Nadia Ben­zarti, a sou­vent enten­du les mêmes mots dans la bouche des femmes vic­times de vio­lences domes­tiques : «Lorsque les femmes vien­nent, elles dis­ent “Je l’ai bien mérité”. Ou par exem­ple : “C’est parce que je n’ai pas fait le dîn­er hier soir qu’il m’a frap­pé, il a quelque part rai­son.” », se désole-t-elle. Une réac­tion due à un mécan­isme psy­chologique qui per­met de se pro­téger du trau­ma­tisme, explique cette psy­cho­logue de for­ma­tion, mais aus­si le résul­tat d’une nor­mal­i­sa­tion de la vio­lence envers les femmes.

La lutte con­tre cette banal­i­sa­tion est l’un des com­bats de Hayet Jaz­zar, avo­cate à la Cour de cas­sa­tion de Tunis, mem­bre de la Ligue tunisi­enne des droits de l’Homme (LTDH) et mil­i­tante de l’ATFD. Elle a con­seil­lé, ori­en­té et accom­pa­g­né juridique­ment des femmes vic­times de vio­lences pen­dant 25 ans, bénév­ole­ment. Attablée au café “L’Univers”, où se retrou­vent beau­coup d’activistes de la société civile, elle dénonce la pres­sion sociale que subis­sent ces femmes : «Autour d’elles, dans la famille, quand elles sont vio­len­tées, et quand elles en par­lent, on leur dit : tout le monde est vio­len­té, essaie de baiss­er un peu le ton, change ta manière de réa­gir”. Tout le monde lui con­seille de se soumet­tre encore plus ! »

L’aboutissement d’une plainte, une rareté

Les obsta­cles ne se lim­i­tent pas au cer­cle famil­ial. Au poste de police, l’accueil n’est pas celui que l’on pour­rait imag­in­er pour une vic­time de quelque crime que ce soit. «Le plus sou­vent on lui dit : “Ren­tre chez toi, tu vas empris­on­ner ton mari, ce n’est pas nor­mal”», racon­te Hayet Jaz­zar. Pour Ahlem Bel­haj, ce com­porte­ment fréquent chez les policiers est le symp­tôme d’une société où les femmes ne sont pas con­sid­érées comme des indi­vidus mais plutôt comme un élé­ment de la famille. «Son statut de citoyenne n’est rien à côté de son statut d’épouse, de fille, ou de soeur. La cohé­sion famil­iale passe au-dessus des droits des femmes, résume-t-elle. La police n’est pas syn­onyme de sécu­rité et de jus­tice. Au con­traire, la police est égale­ment le mail­lon d’une chaîne de men­aces».

Les mil­i­tantes asso­cia­tives ont ain­si con­staté que les femmes qui per­sis­taient dans leur n’étaient qu’une minorité, les autres aban­don­nant en cours de route, découragées. Najet*, 36 ans, femme au foy­er et mère de deux enfants, a décidé un jour d’août 2016 d’agir face aux vio­lences physiques quo­ti­di­ennes que lui infligeait son époux. «Je lui ai dit : Je m’en vais, ça suf­fit, je prends les enfants avec moi. Si tu voir les enfants, tu vien­dras, mais dans tous les cas je m’en vais». Najet part vivre chez son père avec son fils de 5 ans et sa fille de 3 ans. Dans la foulée, elle se rend chez un avo­cat pour entamer une procé­dure de divorce. Quelques mois plus tard, le père de ses enfants vient les emmen­er pour ce qu’elle croit être une garde comme les autres. C’était en févri­er 2017, elle ne les a pas revus depuis. «Il est par­ti en Algérie avec eux. Il les a enlevés. Je ne sais même pas où ils sont». Najet peine à retenir ses larmes. «C’est lorsque je suis allée sig­naler l’enlèvement au poste de police que j’ai réal­isé en plus que mon avo­cat n’avait pas trans­mis ma plainte au tri­bunal, des mois plus tôt. J’ai dû tout repren­dre à zéro», pour­suit, amère, la jeune femme, qui se rend régulière­ment au cen­tre d’écoute de l’ATFD.

L’histoire de Najet, abusée par son avo­cat, est courante, comme l’explique Khouloud Nsiri, chargée du pro­gramme Adela à l’association Avo­cats sans fron­tières (ASF), qui vise à amélior­er l’accès à la jus­tice des per­son­nes vul­nérables, en par­ti­c­uli­er les femmes. Selon elle, de nom­breux inter­venants du sys­tème judi­ci­aire prof­i­tent de la sit­u­a­tion des femmes vic­times de vio­lence et par­fois de leur mécon­nais­sance de leurs droits pour leur soutir­er de l’argent. « Elle est vic­time, elle a subi des atroc­ités, et là elle est manip­ulée tout au long du proces­sus… », soupire-t-elle. Et lorsqu’une affaire arrive devant le juge, par­fois au bout de plusieurs années, et sou­vent grâce à la pugnac­ité d’avocats mil­i­tants, rien n’est encore gag­né. «Il y a une ten­dance à don­ner les peines les plus légères pos­si­bles aux maris vio­lents, parce que ce qui pré­domine dans l’esprit de la loi tunisi­enne c’est le fait de préserv­er la famille, et donc préserv­er le mari, qui dans les textes est tou­jours offi­cielle­ment “le chef de famille”», explique Khouloud Nsiri.

La sol­i­dar­ité, seul espoir, en atten­dant la loi “inté­grale”

Dans ce con­texte, le rôle des asso­ci­a­tions est essen­tiel d’un bout à l’autre du proces­sus, de l’écoute active et sol­idaire à l’accompagnement juridique en pas­sant par le con­seil, le sou­tien psy­chologique, l’hébergement d’urgence lorsque c’est néces­saire. «L’État doit recon­naître sa respon­s­abil­ité pour faciliter l’accès à la jus­tice pour les femmes. Car le sen­ti­ment de réus­sir à obtenir jus­tice est déjà un remède en soi», con­clut Khouloud Nsiri. Même son de cloche du côté de Nadia Ben­zarti, de Beity : «Ce qu’on est en train de faire, nor­male­ment ça devrait être le tra­vail de l’Etat !», s’indigne-t-elle. Grâce aux pres­sions de la société civile, un nou­veau pro­jet de loi, la «loi inté­grale rel­a­tive aux vio­lences faites aux femmes», a été rédigé. En par­tie basé sur les recom­man­da­tions d’associations his­toriques comme l’ATFD, il a pour objec­tif de traiter les vio­lences faites aux femmes de façon plus com­plète, en prenant en compte les dif­férents types de vio­lences : physique, mais aus­si psy­chologique, économique… Elle prévoit égale­ment des mécan­ismes de préven­tion de la vio­lence, un ren­force­ment de la pro­tec­tion des femmes qui en sont vic­times, et des sanc­tions à l’encontre des policiers qui ten­teraient de les dis­suad­er de porter plainte.

Le pro­jet de loi répond aus­si à la néces­sité de met­tre la loi tunisi­enne en con­for­mité avec la nou­velle con­sti­tu­tion post-révo­lu­tion, adop­tée en 2014, et qui stip­ule que l’Etat tunisien «s’engage à pren­dre les mesures néces­saires pour éradi­quer la vio­lence con­tre les femmes». Adop­té en con­seil des min­istres en juil­let 2016, il aurait dû être voté au par­lement en mai 2017. Mais le texte traîne encore dans les tiroirs de l’Assemblée des représen­tants du peu­ple, et les mil­i­tantes s’impatientent. «Jusqu’à main­tenant il y a un cer­tain vide juridique. On ne recon­naît pas la vio­lence faite aux femmes comme un phénomène spé­ci­fique. Le pro­jet de loi est donc vrai­ment inno­vant en matière de lég­is­la­tion ! Et c’est urgent ! », s’exclame Ahlem Bel­haj.

Même si c’est loin d’être suff­isant. « La cause de la vio­lence envers les femmes c’est la men­tal­ité misog­y­ne et patri­ar­cale qui règne en Tunisie, s’exclame Hayet Jaz­zar. Il faut édu­quer, sen­si­bilis­er. » Le com­bat des asso­ci­a­tions ne s’arrêtera pas avec la nou­velle loi.

*Les prénoms ont été mod­i­fiés à la demande des femmes pour des raisons de sécu­rité.

Perrine Massy et Timothée Vinchon

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