Tour à tour haut lieu de résis­tance pales­tini­enne, syn­onyme de mas­sacre puis refuge insalu­bre pour tout ce que Bey­routh compte de pau­vres et de mar­gin­aux, Chati­la est à l’image de la cap­i­tale libanaise : en per­pétuelle muta­tion. A l’entrée du camp pales­tinien, l’ancien hôpi­tal Gaza incar­ne à lui seul l’évolution du quarti­er paupérisé.

Impos­si­ble de ne pas l’avoir à l’esprit. Le terme de mas­sacre. Tant Chati­la en est devenu un syn­onyme. Les pre­miers témoins y songeaient avant même de pou­voir le pronon­cer : « Au début, nous n’utilisions pas le mot mas­sacre. Nous par­lions peu car les mouch­es se dirigeaient infail­li­ble­ment vers nos bouch­es », écrit le reporter bri­tan­nique Robert Fisk en décou­vrant l’horreur de ces journées noires du 16 au 18 sep­tem­bre 1982.

L’histoire de l’hôpital Gaza est lié de manière inex­tri­ca­ble à cet énième crime de la guerre libanaise (1975–1990), quand entre 1 300 et 3 500 femmes, enfants et vieil­lards pales­tiniens habi­tants les camps exi­gus de Sabra et Chati­la ont été exter­minés par la mil­ice chré­ti­enne des Forces libanais­es, sous bonne garde de l’armée israéli­enne qui occu­pait alors Bey­routh Ouest. L’équipe médi­cale de ce qui était alors l’un des meilleurs étab­lisse­ments hos­pi­tal­iers de Bey­routh, com­posée de Pales­tiniens, de Libanais et de bénév­oles du monde entier, a soigné des dizaines de blessé et déclaré le décès d’innombrables vic­times depuis ses salles opéra­toires sous-ter­raines. Le poids de l’histoire ne s’allège jamais tout à fait quand elle est aus­si chargée. Mais à Chati­la, de nou­velles couch­es d’histoire lestées de vio­lences recou­vrent peu à peu les traces des crimes passés et les déplacés de force d’aujourd’hui rem­pla­cent pro­gres­sive­ment les réfugiés d’hier.

Façade de l’ancien hôpi­tal Gaza à Chati­la — Liban ©Sar­ka Van­curo­va

Ouvert en 1976, l’hôpital Gaza est un lieu priv­ilégié pour assis­ter à ce roulis per­ma­nent de l’histoire. Aujourd’hui, l’immeuble est un gigan­tesque squat de onze étages aux murs décatis, une cour des mir­a­cles accueil­lant pêle-mêle réfugiés pales­tiniens et syriens, Libanais sans papiers, tra­vailleurs bangladais et autre tri­mardeurs soudanais. A ses pieds se joue la scène quo­ti­di­enne des ruelles grouil­lantes de Chati­la : un mélange de cris joyeux de goss­es dégue­nil­lés, de bruits de scoot­ers qui frô­lent de vieilles dames recour­bées sur leurs sacs de cours­es, sous le regard d’hommes assis devant un nar­guilé ou une par­tie de backgam­mon et de beau­coup, beau­coup de jeunes hommes oisifs qui tuent le temps à coups de menus labeurs et de par­ties de bil­lards.

Par­mi eux, Mah­moud, trente­naire longiligne au regard anthracite, est le meilleur con­nais­seur de l’immeuble Gaza. Et pour cause : « Je suis né à l’hôpital Gaza en 1982 et j’y ai gran­di. Quelques semaines après ma nais­sance, le mas­sacre de Chati­la s’est déroulé à quelques mètres d’ici. Quelques mois plus tard, mon père a été enlevé et je ne l’ai jamais revu », lâche-t-il en guise d’introduction, avant de s’élancer dans une enfilade d’escaliers éclairés à la lampe de son télé­phone, coupure d’électricité oblige.

Mah­moud, né à l’hôpital Gaza, qui peine à trou­ver du tra­vail depuis l’arrivée mas­sive de réfugiés syriens — Sar­ka Van­curo­va

Avant-dernier étage sans ascenseur. Un rideau en guise de porte qui, une fois tra­ver­sé, révèle le vis­age espiè­gle de Jihad Issa, Pales­tini­enne de 69 ans au teint hâlé. Autour des fenêtres, les murs inondés de moi­sis­sure font penser à des fonds marins. Jihad décrit les effets de cette insalubrité : « Le 19 sep­tem­bre 2017, le toit de la cham­bre s’est effon­dré sur mes deux fils et leur père pen­dant qu’ils dor­maient. »

Il y a 33 ans, Jihad s’est instal­lée dans ce deux-pièces avec mari et enfants, fuyant le camp de Chati­la dévasté par la guerre : « A la fin de la “guerre des camps” en 1987 , il n’y avait per­son­ne ici, car les mili­ciens d’Amal (mil­ice chi­ite qui s’est opposée aux fedayins pales­tiniens pen­dant la guerre libanaise) avaient volé tout l’équipement médi­cal et brûlé le reste. Tu entrais, tu posais une porte dans l’une des pièces, tu instal­lais une ser­rure et ça deve­nait ton apparte­ment. C’est comme ça que l’hôpital est devenu habité », dit-elle en tirant sur une cig­a­rette. Dans le salon, un por­trait de son fils recou­vre le mur. Il est mort à l’âge de 26 ans, élec­tro­cuté. Dans le Chati­la d’après-guerre, les décès acci­den­tels ont rem­placé les morts par balle, la pau­vreté a pris la relève des armes. Au point d’en venir à regret­ter le passé : « Certes c’était la guerre, mais il y avait de l’argent. Désor­mais, les Syriens tra­vail­lent à notre place et nous n’avons plus d’aide de l’OLP », soupire Jihad.

Jihad, 69 ans, dont 33 passés dans l’immeuble Gaza. ©Sar­ka Van­curo­va

Depuis que les pre­miers Syriens ont débar­qué au Liban pour fuir le con­flit meur­tri­er démar­ré en 2011, pas un jour n’est passé sans qu’un min­istre libanais ne se lamente du « fardeau des réfugiés syriens » sur les ressources et le marché du tra­vail. Mais le fardeau n’est pas répar­ti avec équité : les régions déjà mar­gin­al­isées du Nord et de l’Est et les périphéries déjà paupérisées de Bey­routh sont celles qui ont accueil­li la majeure par­tie des plus d’un mil­lion de réfugiés du pays voisin. Chati­la compte 21 192 réfugiés syriens selon l’UNHCR (Haut Com­mis­sari­at aux Réfugiés). Et selon les cal­culs de Jihad, dans l’immeuble Gaza, « sur 130 familles, il ne reste que 25 familles pales­tini­ennes. Les autres ont mis leur apparte­ment en loca­tion et sont par­tis vivre à Jadra, à Damour, Naameh, etc. Désor­mais, presque tous les habi­tants de l’immeuble sont Syriens. Ils n’ont pas lais­sé de quoi manger aux Pales­tiniens ici. Mah­moud par exem­ple, il tra­vail­lait bien avant leur arrivée. Désor­mais il est sans activ­ité », grom­mèle-t-elle.

Trois étages plus bas, Naw­al et sa belle-sœur Saha parta­gent une cham­brette sans meu­ble avec leurs enfants. « Nous sommes de Hama (ville syri­enne au nord du Liban). A cause des bar­ils explosifs largués par les avions de l’armée syri­enne, notre mai­son a été détru­ite. Nous sommes devenus sans domi­cile, sans maris, sans pos­ses­sions. Nous n’avons plus rien », dit-elle le vis­age fer­mé. Ce ne sont pas leurs époux qui auront volé le tra­vail des Pales­tiniens : ils ont dis­paru dans les geôles syri­ennes. Assis à côté de ses béquilles, Brahim, Syrien d’Alep de 32 ans, ne tra­vaille pas non plus. Sur toute la longueur de sa cuisse, une cica­trice rap­pelle les éclats d’obus qu’il a reçu lors d’une attaque aéri­enne. Mal­gré tout, lui et sa famille doivent pay­er un loy­er men­su­el de 330 dol­lars pour leur mansarde. « D’un coup, les réfugiés pales­tiniens se retrou­vent pro­prié­taires et cer­tains en prof­i­tent. Nous enten­dons beau­coup de mau­vais­es paroles sur les Syriens dans le quarti­er », dit-il, amer.

Naw­al, réfugiée syri­enne de Hama, avec l’un de ses fils dans la cham­bre qu’elle partage avec sa belle-soeur et sa famille. ©Sar­ka Van­curo­va

Mis en con­cur­rence dans un État où l’assistance sociale est déléguée aux ONG, les réfugiés pales­tiniens et syriens se croisent dans les couloirs obscurs de l’immeuble Gaza sans se côtoy­er. Cha­cun ses fan­tômes passés, cha­cun sa galère présente. Les Pales­tiniens reçoivent l’aide de l’UNRWA pour l’éducation et la san­té mais l’institution onusi­enne est sous pres­sion suite à la déci­sion améri­caine de divis­er par deux son aide finan­cière. Les réfugiés syriens qui vivent dans l’immeuble Gaza dis­ent n’avoir reçu aucune aide du UNHCR. Mais les Syriens ne sont pas les seuls nou­veaux arrivants bro­cardés. Au pied de la tour, la rib­am­belle de gamins ne rate pas une occa­sion de per­si­fler sur la couleur de peau d’Ali, Soudanais de Khar­toum qui vit au rez-de-chaussée. « Les goss­es sont méchants, mais j’ai une bonne rela­tion avec le pro­prié­taire de ma cham­bre, à qui je verse 170 dol­lars par mois. J’arrive à envoy­er 100 dol­lars à ma famille chaque mois », nuance-t-il, assis sur le mate­las moite de sa cham­bre sans fenêtres.

Les jeunes du quarti­er surnom­ment le sous-sol de l’immeuble Gaza « l’ambassade du Bangladesh ». En descen­dant ses march­es, l’air devient si raré­fié, l’odeur de moisi si poignante que le lieu fait plus penser à une prison. Les Bangladais y vivent en nom­bre dans des cham­bres envahies par les cafards. C’est par­mi eux que Juliano, Libanais de 23 ans orphe­lin de père , a trou­vé un refuge pour lui et sa mère Julie, amputée d’une jambe à cause du dia­bète. Il a beau mul­ti­pli­er les petits boulots, impos­si­ble de pay­er un loy­er à 500 dol­lars min­i­mum dans le cen­tre de Bey­routh. « Le faible loy­er nous aide, et nous ne payons pas d’électricité. Au début, les Pales­tiniens m’ont toisé, parce que je suis chré­tien libanais. Mais aujourd’hui, nous sommes amis », dit-il dans la pénom­bre de sa cham­bre. Reste qu’à l’instar des Pales­tiniens, des Syriens et d’Ali, le Soudanais, un seul rêve l’anime : quit­ter un jour la cour des mir­a­cles de Bey­routh.

Reportage à Beyrouth : Emmanuel Haddad
Photos : Sarka Vancurova

Notes :
1/ “Pity the Nation, Lebanon at war”, Robert Fisk, 1990
2/ 1390 selon l’enquête de la chercheuse pales­tini­enne Bayan Nuway­hed el-Hout, 3500 selon le jour­nal­iste israélien Amnon Kape­liouk
3/ Entre 1985 et 1987, la mil­ice chi­ite Amal, soutenue par la Syrie, entre­prend de déloger l’OLP des camps pales­tiniens de Bey­routh
4/ L’Organisation de Libéra­tion de la Pales­tine
5/ Juliano est sans papiers car son père est décédé avant l’âge de un an, la mère ne pou­vant pas octroy­er la nation­al­ité à ses enfants au Liban.

Sar­ka Van­curo­va est une pho­tographe doc­u­men­taire indépen­dante tchèque, dont le tra­vail se con­cen­tre sur les con­cepts sociale­ment engagés qui lut­tent con­tre l’injustice sociale et donne la parole aux per­son­nes en marge société.

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Le bateau Aquar­ius de l’association SOS Méditer­ranée lève l’ancre après un mois passé au port de com­merce de Mar­seille. Le 29 juin 2018, pour la pre­mière fois depuis deux ans de sauve­tage en Méditer­ranée cen­trale, le bateau a été obligé de ren­tr­er en France pour faire son escale tech­nique opérée jusque là à Catane en Sicile. Le min­istre de l’intérieur ital­ien, Mat­teo Salvi­ni, récem­ment élu, inter­dit le débar­que­ment des rescapés sur le sol ital­ien et pose désor­mais des con­di­tions afin que les autres Etats européens pren­nent leurs respon­s­abil­ités.

L’histoire remonte à la nuit du 9 juin, lors d’un sauve­tage de deux embar­ca­tions à 100 km des côtes libyennes par l’Aquarius, cette nuit là il y avait plusieurs embar­ca­tions en détresse. Des navires marchands et des navires des gardes côtes ital­iens, procé­daient eux aus­si à des sauve­tages. Ils ont sauvé 400 per­son­nes qu’ils ont ensuite remis à SOS Méditer­ranée. C’est ain­si que 630 per­son­nes se sont retrou­vées à bord de l’Aquarius. L’Italie d’où sont coor­don­nées les opéra­tions de sauve­tage et où sont débar­qués les rescapés habituelle­ment pour la pre­mière fois ferme ses ports au bateau de l’ONG. Puis c’est au tour de Malte de ver­rouiller l’accès à ses ter­res. Le bateau errera 6 jours en haute mer avant d’honorer la propo­si­tion de l’Espagne de débar­quer les 630 per­son­nes à Valence. 6 longs jours à bord, trau­ma­ti­sant pour les rescapés mais aus­si pour les équipes présentes sur l’Aquarius. « Nous avions 630 per­son­nes rescapées, la journée en plein soleil sur le pont il n’y a pas un brin d’air, il faut 5 heures pour avoir un bout de pain, 2 heures pour aller aux toi­lettes; les gens sont couchés sur l’acier sur le pont la journée, la nuit on a fait face à des vagues de plusieurs mètres qui retombent sur le pont là où dor­ment les gens. Nous avions honte de leur faire vivre ce chaos. Ce sont des humains, des humains !” témoigne Ludovic, marin sauveteur. Les équipes racon­tent et analy­sent cette sit­u­a­tion qui va à l’encontre des con­ven­tions des droits de l’homme et du droit mar­itime inter­na­tion­al, sit­u­a­tion qui pour­rait se répéter dans les prochaines semaines en mer si l’Italie et les Etats européens comme la France ne pro­posent pas de solu­tion d’accueil ou refusent à nou­veau d’ouvrir leurs ports.

Le directeur des opéra­tions, Frédéric Pénard revient sur les faits, « Pen­dant cette rota­tion nous avons assisté à une fail­lite des états européens à faire respecter les con­ven­tions mar­itimes car dès ce sauve­tage et les trans­ferts opérés au large de la Libye, nous n’avons pas eu l’assurance d’un port sûr rapi­de le plus proche et c’est ce qui nous a obligé à faire ce périple inutile et dan­gereux pour les per­son­nes jusqu’à Valence. Inutile car cela nous a éloigné de la zone d’opération pen­dant 6 à 7 jours sup­plé­men­taires pen­dant lesquels des per­son­nes se sont noyées et que l’on aurait pu sauver.
Durant cette rota­tion nous avons été témoins de départs mas­sifs ce qui prou­ve que la cor­réla­tion entre le nom­bre de départs et notre présence n’est pas prou­vée comme nous l’assènent cer­tains acteurs. Près de 1000 per­son­nes sont par­ties des côtes libyennes durant cette péri­ode et nous avons eu des retours comme quoi la majorité de ces per­son­nes ont été inter­cep­tées par des Libyens qui les ont ramenées en Libye dans une coor­di­na­tion com­plète­ment con­fuse et sans se servir de tous les moyens qui exis­taient autour de ces embar­ca­tions en détresse. Enfin nous avons eu pour infor­ma­tion d’un cer­tain blocage qui sem­ble s’organiser autour des opéra­tions des ONG qui pour­tant sont stricte­ment légales et dans le respect du droit mar­itime inter­na­tion­al. On n’avait plus de droit mar­itime inter­na­tion­al car on n’avait plus de port sûr, désor­mais il sem­ble com­pliqué de trou­ver un port d’escale pour qu’on soit obligé de venir jusqu’à Mar­seille. On voit dans la presse de fauss­es accu­sa­tions envers les ONG, de la crim­i­nal­i­sa­tion de notre tra­vail et nous devenons les boucs émis­saires un peu facile de la fail­lite des états européens à organ­is­er l’assistance à per­son­ne en dan­ger à leurs portes. Je veux rap­pel­er que tout ça n’est pas un prob­lème d’ONG, ce n’est pas un prob­lème d’Ong”, pour­suit le directeur des opéra­tions, “« L’aquarius est par­ti en févri­er 2016, de cette date à Juin 2018 nous avons porté sec­ours à plus de 29 000 per­son­nes, dans cette même péri­ode, les états européens avec leurs navires mil­i­taires, leurs navires de gardes-côtes, ont porté sec­ours à 290 000 per­son­nes soit 10 fois plus que l’action de l’Aquarius. C’est donc un enjeux qui con­cerne l’ensemble du monde mar­itime, des navires, qui con­cerne le droit mar­itime et le droit mar­itime. » Mais les con­clu­sions du con­seil européen qui ont eu lieu sur le sujet dans le même temps et qui devaient apporter des solu­tions au blocage et au manque de moyens pour le sauve­tage en mer sont inadap­tées d’après l’ONG qui déplore l’absence de prise en compte de l’aspect humain.

« Le sou­tien incon­di­tion­nel aux gardes côtes libyens »

« Durant cette réu­nion, les remar­ques que l’on peut faire est qu’ils ont très peu évo­qué l’humain, ils ont par­lé de poli­tique une fois de plus avec des solu­tions très floues et peu con­crètes sont juste esquis­sées, et en même temps un mes­sage très fort est don­né d’un sou­tien incon­di­tion­nel aux gardes-côtes libyens, ce qui nous pose aujourd’hui un énorme soucis. » avait déclaré le directeur des opéra­tions de sauve­tage de SOS Méditer­ranée le 30 juin.

En effet les Libyens n’ont pas les moyens d’assurer des sauve­tages de masse, les marins rap­pel­lent que les Libyens ne sont pas for­més au sauve­tage de masse et ne dis­posent pas d’hélicoptères pour faire du repérage des embar­ca­tions comme opérait le cen­tre de coor­di­na­tion mar­itime de Rome, et la Libye n’est pas con­sid­érée comme un port sûr où peu­vent être débar­qués les rescapés, (lire note ICI), jusqu’ici ils étaient répar­tis dans dif­férentes îles de Sicile, par le cen­tre de coor­di­na­tion basé à Rome. D’après les con­clu­sions européennes les exilés qui fuient la Libye et les mil­ices armées libyennes et paient des passeurs libyens devraient donc retourn­er en Libye. Ce qui sem­ble très con­tra­dic­toire.

Le 27 juin 2018, l’organisation mar­itime inter­na­tionale pour la pre­mière fois offi­cial­i­sait la respon­s­abil­ité de coor­di­na­tion des sauve­tages par ces mêmes gardes-côtes libyens. Frédéric Pénard pour­suit « Je veux juste rap­pel­er que les gens qui fuient par la mer, fuient la Libye, fuient les vio­la­tion énormes de leurs droits, fuient l’exploitation, les abus, la vio­lence. Ce sont des gens, et on l’a reçu des mil­liers de fois en témoignage, qui fuient la Libye. La seule approche des gardes côtes libyens créée une panique qui expose les per­son­nes à un risque immé­di­at de naufrage et on a vu à plusieurs occa­sions des gens se jeter à l’eau et couler car ils ne peu­vent pas sup­port­er cette inter­ac­tion avec les gardes côtes libyens.
Par ailleurs, la coor­di­na­tion si elle doit être faite par les gardes côtes libyens, pose un prob­lème presque insol­u­ble aujourd’hui du port sûr, les con­ven­tions inter­na­tionales mar­itimes je le redis con­sid­èrent qu’un sauve­tage se ter­mine au moment où les gens peu­vent être mis à l’abri le plus tôt pos­si­ble dans un port sûr où les per­son­nes seront à l’abri et auront de l’assistance mais aus­si où elles pour­ront pré­ten­dre à la pro­tec­tion qui leur est due. Tous les témoignages et tout le monde s’accorde à dire que la Libye en aucun cas aujourd’hui ne peut être con­sid­érée comme un port sûr. Donc on assiste à une fer­me­ture pro­gres­sive pour nous de toute pos­si­bil­ité de faire des sauve­tages en accord avec les con­ven­tions mar­itimes inter­na­tionales et il y a en même temps une décon­struc­tion de ce droit mar­itime inter­na­tion­al assez cynique finale­ment de nos principes les plus anciens et les plus forts de ces con­ven­tions. Le principe est pour­tant extrême­ment sim­ple et je le rap­pelle aujourd’hui ici : on doit apporter assis­tance à toute per­son­ne qui est en détresse en mer. Tout le temps, partout, tout navire, c’est ça la règle et aujourd’hui on pense que arriv­er à faire ça est extrême­ment com­plexe. Face à cela notre déter­mi­na­tion est plus forte que jamais, notre devoir de marin est de repar­tir en mer, le plus tôt pos­si­ble, le plus vite pos­si­ble, c’est ce qu’on va faire après cette escale, nous serons donc désor­mais sous les ordres libyens et plus ital­iens mais en aucun cas nous ren­ver­rons les rescapés en Libye.

Les marins sauveteurs de l’Aquarius tra­vail­lent durant l’escale tech­nique à Mar­seille.

Max Evis, marin sauveteur, ancien coor­di­na­teur des sauve­tages lors de la con­férence de presse le 30 juin à Mar­seille, témoigne de la dif­fi­culté de laiss­er les Libyens con­duire les opéra­tions de sauve­tage.

« Il y a une dif­férence entre une inter­cep­tion et un sauve­tage. Le sauve­tage est d’amener quelqu’un d’une sit­u­a­tion de dan­ger vers la sécu­rité, amen­er quelqu’un d’une sit­u­a­tion dan­gereuse à un endroit encore plus dan­gereux n’est pas un acte de sauve­tage. La sit­u­a­tion en Libye a tué deux fois plus de per­son­nes que celles qui meurent en Méditer­ranée cen­trale. Ramen­er les gens qui dérivent en Méditer­ranée en Libye où ils ont échap­pé à la mort n’est pas un sauve­tage, c’est une inter­cep­tion. »

Exem­ple de sauve­tage et sit­u­a­tions aux­quelles les marins sauveteurs de l’Aquarius ont dû faire face lors des dernières rota­tions et suite au change­ment de poli­tique ital­i­enne :

« Il y avait env­i­ron 2000 per­son­nes sur des can­ots pneu­ma­tiques autour de nous en pleine mer. Env­i­ron 20 can­ots avec des per­son­nes à bord. Nous étions en train de sta­bilis­er la sit­u­a­tion, c’est à dire qu’après avoir déployé les deux semi-rigide, nous dis­tribuions des gilets de sauve­tage, en plein milieu de cette inter­ven­tion des gardes côtes libyens sont arrivés et com­men­cent à tir­er avec des AK 47 et aus­si à mon­tr­er leurs mitrail­lettes et à tir­er tout autour de nous.

On avait plus de 100 per­son­nes tombées à l’eau, des per­son­nes qui tombaient à l’eau.
Nous essayons de sauver un homme tombé à l’eau, un de mes col­lègue était en train de l’attraper par les mains et là un des garde côte libyen muni d’une mitrail­lette nous a dit, non vous n’avez pas le droit de pren­dre cette per­son­ne. C’est la pre­mière fois que je me suis retrou­vé dans une telle sit­u­a­tion. J’ai essayé de lui expli­quer, vous avez déjà tant de per­son­nes sur votre bateau pou­vez vous nous laiss­er cette per­son­ne ? Mais il m’a dit non et il avait sa mitrail­lette. Cela a duré un moment et finale­ment on a pu pren­dre et sauver cette per­son­ne.
Dans le même temps sur les autres bateaux les gens sautaient des can­ots.

Il y a deux points dans cette his­toire :
Tout est en lien avec le manque de capac­ité, les libyens n’ont pas assez de bateaux pour effectuer des sauve­tages et leurs bateaux, matéri­aux ne sont pas adap­tés.
Les per­son­nes qui ont été entraînées en Libye pour faire du sauve­tage sont sus­pectes car on peut se deman­der c’est quoi la Libye ? Qui sait quelque chose aujourd’hui sur la sit­u­a­tion de ce pays ? En tout cas ils n’ont pas les capac­ités à réalis­er des sauve­tages. »

« Deux­ième his­toire : »

« Dimanche passé alors que nous étions en opéra­tion de sauve­tage au large de la Libye, il y avait des embar­ca­tions en détresse dont 1000 per­son­nes.
En principe chaque navire est équipé afin de recevoir les mes­sages satel­li­taires notam­ment quand une embar­ca­tion est repérée, et pour aller la sauver, mais bizarrement nous sommes le seul navire dans la zone en ques­tion à n’avoir rien reçu comme mes­sage. Nous étions à 70 miles d’un lieu où 1000 per­son­nes étaient sus­cep­ti­bles de se noy­er et on aurait pu arriv­er avant que les gardes-côtes libyens n’arrivent pour inter­cepter ces per­son­nes. Mais bizarrement nous n’avons pas reçu ce mes­sage, nous n’avons pas eu d’informations des autorités en charge de la coor­di­na­tion, alors que nous étions les plus proches des embar­ca­tions à sec­ourir. »

« Troisième his­toire : »

« Lors de l’alerte don­née par le cen­tre de coor­di­na­tion de sauve­tage basé à Rome qu’une embar­ca­tion était en détresse et qu’il fal­lait entamer les recherch­es, des Libyens sont arrivés de façon agres­sive et nous ont dit de quit­ter la zone immé­di­ate­ment et nous ont dit qu’ils allaient entamer les recherch­es : pre­mière­ment c’est illé­gal et deux­ième­ment ils n’ont pas les capac­ités de faire des recherch­es poussées dans cette zone et le bateau ne serait jamais retrou­vé et per­du.

Une autre his­toire, un jour nous étions à prox­im­ité devant une embar­ca­tion en détresse mais nous n’avions pas l’autorisation d’agir, ce sont les Libyens qui avaient été appelés par le cen­tre de coor­di­na­tion de Rome pour faire ce sauve­tage et j’ai dû men­tir à ces gens en atten­dant l’arrivée des Libyens. Imag­inez, expli­quer aux réfugiés com­plète­ment paniqués que l’on doit atten­dre pour les sauver, cer­tains com­men­cent à pani­quer dans ce genre de sit­u­a­tion ten­due, et j’ai dû leur dire qu’ils allaient être mis en sécu­rité en Europe alors que je savais qu’ils allaient retourn­er en Libye et que c’étaient les Libyens qui allaient les inter­cepter et tout ça alors que le bateau était en train de s’emplir de plus en plus d’eau.

Dans le meilleur des cas, l’interception par des Libyens con­siste à recon­duire les gens dans un pays où ils sont réduits à l’esclavage, aux extor­sions et à la tor­ture et dans le pire des cas est qu’ils soient directe­ment ren­voyés à la mort.

Entant que coor­di­na­teur des sauve­tages, si vous avez en charge le sauve­tage, vous êtes respon­s­ables des per­son­nes qui ne sont pas sec­ou­rues c’est aus­si sim­ple que cela.

Est-ce que la ten­ta­tive de quit­ter la Libye, une place où l’on sait que les gens meurent, est-ce un crime puniss­able par la mort ? Est-ce vrai­ment impos­si­ble de sur­mon­ter cette crise par un biais humain et civil­isé ? » con­clue ce jeune anglais d’une trentaine d’année, engagé comme les 10 autres marins sauveteurs qui tra­vail­lent sur l’Aquarius. Le désen­gage­ment de l’Italie pour coor­don­ner les opéra­tions de sauve­tage mar­que la fin de la poli­tique d’accueil ital­i­enne des exilés rescapés en mer Méditer­ranée cen­trale. Devant l’absence d’aide des autres états de l’Union européenne et d’une solu­tion européenne com­mune, le min­istre de l’intérieur ital­ien, a donc déclaré que l’Italie ouvri­rait à nou­veau ses ports à con­di­tion que les autres états de l’Union européenne se répar­tis­sent les rescapés et les pren­nent en charge. Il est égale­ment ques­tion ici de ne plus appli­quer la direc­tive Dublin qui oblige les exilés à faire leur demande d’asile dans le pre­mier pays d’accueil jusqu’à main­tenant l’Italie où la majorité des exilés est débar­quée. Mais pour l’instant c’est la poli­tique de l’autruche, en France comme ailleurs on ignore le prob­lème, cette crise human­i­taire est invis­i­ble à leurs yeux.

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En 2017, un rap­port de la banque mon­di­ale chiffrait à 350 mil­liards de dol­lars la recon­struc­tion de la Syrie inclu­ant les pertes économiques à hau­teur de 226 mil­liards de dol­lars (env­i­ron 200 mil­liards d’euros). 27 % de l’habitat par­ti­c­uli­er a été détru­it ain­si que la moitié des écoles et des cen­tres médi­caux. Com­ment envis­ager aujourd’hui la recon­struc­tion du pays ? Le régime syrien s’y atèle depuis quelques années mais avec des règles qui enta­ment grave­ment les droits de sa pop­u­la­tion.

« Par­ler aujourd’hui de recon­struc­tion avec tout ce qu’il se passe est une honte. Le régime con­tin­ue à détru­ire et érige des lois qui vont à l’encontre des droits des Syriens » s’insurge Anwar el Boun­ni, juriste syrien, aujourd’hui exilé en Alle­magne. Ce défenseur des pris­on­niers poli­tiques depuis de longues années pointe ici deux lois, la loi numéro 10 parue le 2 avril 2018 et la loi 66 pub­liée en 2012. Elles touchent aux droits à la pro­priété des Syriens réfugiés à l’extérieur du pays, et les droits des Syriens habi­tants dans des quartiers informels à l’intérieur du pays.

Loin de leurs ter­res, les mil­lions de Syriens réfugiés sont con­cernés par les nou­velles lég­is­la­tions mais ne sont pas suff­isam­ment infor­més. C’est tout l’objet de la plate­forme Syr­ban­ism
Elle explique en vidéo ani­mée la loi numéro 10 parue le 2 avril 2018. L’objectif à tra­vers cette plate­forme est d’informer tous les Syriens en arabe et en anglais des con­séquences de cette loi sur leurs pro­priétés dans les zones con­cernées par la recon­struc­tion, de façon péd­a­gogique afin que le citoyen lamb­da puisse com­pren­dre de quoi il retourne.

La loi numéro 10 donne 30 jours aux pro­prié­taires syriens pour apporter à l’administration la preuve de leur pro­priété avec le doc­u­ment de l’enregistrement au cadas­tre de leurs biens immo­biliers, et impose la cen­tral­i­sa­tion admin­is­tra­tive quelque soit le proces­sus engagé. Quand le régime syrien sélec­tionne une zone à recon­stru­ire, elle doit être validée par le min­istère de l’administration locale qui étudie le plan de fais­abil­ité économique. Si le feu vert est don­né, le pro­prié­taire de n’importe quel bien dans cette zone perd automa­tique­ment son titre de pos­sesseur unique de cette pro­priété. Donc il ne peut pas le ven­dre, le don­ner, ou recon­stru­ire quelque chose dessus, il ne peut que le louer jusqu’au jour de sa démo­li­tion. Cela sig­ni­fie que le pro­prié­taire perd son statut de pro­prié­taire fixe et on lui pro­pose d’être action­naire d’une pro­priété col­lec­tive « Maschaa » au sein de la zone définit par les autorités où se trou­ve sa pro­priété. Il peut agir sur une péri­ode d’un an, soit en ven­dant son titre, soit en enreg­is­trant son ter­rain, soit en devenant action­naire, ou le pro­pos­er aux enchères publiques. Le rôle de Syr­ban­im est essen­tiel pour don­ner des clés de com­préhen­sion et d’action aux Syriens pro­prié­taires vivants à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.

Cette loi organ­ise un proces­sus de recon­struc­tion. Cer­tains archi­tectes syriens inter­rogés par 15–38 jugent “qu’elle n’est pas juste parce qu’il y a plusieurs prob­lèmes con­cer­nant les réfugiés, le statut des pro­prié­taires, les for­mal­ités, l’identité des villes, l’héritage. Cette loi pose le cadre de n’importe quelle recon­struc­tion en Syrie et cela ne con­tribuera pas à une con­struc­tion sere­ine de ce pays.”

L’avenir des 11 mil­lions de per­son­nes qui ont quit­té leur foy­er en ques­tion

Ce sys­tème exclu automa­tique­ment de nom­breux Syriens par­mi les 5 mil­lions de per­son­nes réfugiées à l’extérieur de la Syrie et les 6 mil­lions de déplacés qui déti­en­nent une pro­priété. Elle prive de leurs droits les opposants qui ont dû fuir et les per­son­nes issues des quartiers ou des villes révo­lu­tion­naires, con­sid­érées comme ter­ror­istes par le régime. Il sera qua­si­ment impos­si­ble pour les réfugiés d’aller en Syrie prou­ver qu’ils sont pro­prié­taires d’un bien sans savoir quel sort leur réserveront les autorités dès leur arrivée sur le ter­ri­toire. Au-delà de ce prob­lème sub­siste un autre obsta­cle, celui de la pos­ses­sion des doc­u­ments prou­vant le titre de la pro­priété. Selon les recherch­es menées par le con­seil norvégien pour les réfugiés, à peine un réfugié sur cinq est en pos­ses­sion de titres de pro­priété, 21 % ont déclaré que leurs doc­u­ments avaient été détru­its. Sans preuve et sans con­tact direct avec l’administration syri­enne, il est impos­si­ble de caress­er l’espoir d’un retour au pays pour ces per­son­nes.

Par­mi les 6 mil­lions de per­son­nes déplacées habi­tants encore à l’intérieur de la Syrie, une par­tie habite ou s’est réfugiée dans les 12 % de ter­ri­toire encore con­trôlés par des groupes rebelles par choix ou sous la con­trainte. Elles représen­teraient 14 % des 16 mil­lions de syriens présents en Syrie. 70 % vivent dans des zones con­trôlées par Damas.

Crédit : Loïc Rivault

A Damas et sa périphérie, comme la ville de Der­aya ou encore Qaboun, des quartiers repris aux mains des rebelles, la vio­lence des com­bats a provo­qué la destruc­tion presque totale du parc immo­bili­er et l’évacuation for­cée des 4 000 derniers habi­tants. Cette zone est désor­mais définie comme zone de développe­ment où il va être com­pliqué pour les habi­tants con­sid­érés con­tre le pou­voir de se présen­ter aux admin­is­tra­tions. Ceux qui ont per­du le papi­er prou­vant l’enregistrement de leur mai­son au cadas­tre auront égale­ment des dif­fi­cultés à prou­ver leur statut de pro­prié­taire et à faire val­oir leur pou­voir de déci­sion.

Enfin, d’après des témoins sur place la recon­struc­tion a déjà com­mencé sur des zones de loge­ments con­sid­érés comme informels car con­stru­its par les habi­tants eux-mêmes dans la périphérie de Damas. Le régime syrien s’est appro­prié ces immeubles non enreg­istrés au cadas­tre via l’application de la loi 66 pub­liée en 2012 et en vigueur depuis peu. Les habi­tants ont été chas­sés et les loge­ments de for­tune informels détru­its.

Une Syrie pour les rich­es ?

Plusieurs archi­tectes syriens engagés dans une réflex­ion com­mune autour de la ques­tion de la recon­struc­tion ont observé de nom­breuses con­fu­sions depuis la pub­li­ca­tion de la loi numéro 10. « Des per­son­nes pen­sant qu’elle était déjà en vigueur se sont présen­tées à la hâte dans les admin­is­tra­tions pour présen­ter les doc­u­ments prou­vant leur statut de pro­prié­taire. Cer­tains ont même tout d’abord vu en cette loi quelque chose de mod­erne, issu d’un mod­èle cap­i­tal­iste auquel ils n’avaient pas accès jusqu’à main­tenant avec des pro­jets comme à Dubaï qui per­me­t­tent aux rich­es de s’enrichir encore plus. Mais finale­ment, de nom­breuses per­son­nes en seront exclues. Cela prou­ve que les gens n’ont pas com­pris le fond de cette loi et qu’il est indis­pens­able qu’ils la com­pren­nent dans les détails » con­fie l’un d’eux « Seuls, nous ne pour­rons pas arriv­er à la con­tr­er mais on pour­ra avancer en créant une cor­po­ra­tion afin de défendre les habi­tants et par­venir à une alter­na­tive à ces lois. Nous avons besoin de dif­férents pou­voirs dans ce proces­sus pour par­venir à la chang­er et cela prend du temps. Attein­dre le plus de gens et fédér­er égale­ment un grand nom­bre de per­son­nes pour dire non et créer une alter­na­tive pren­dra égale­ment du temps » pour­suit-il (per­son­ne désir­ant rester anonyme). En cen­tral­isant toutes les deman­des aux mains des admin­is­tra­tions, le régime syrien exerce un con­trôle total sur les futurs habi­tants des quartiers et villes syri­ennes.

Crédit carte : Loïc Rivault

« La Syrie subit une véri­ta­ble occu­pa­tion »

« Le régime syrien a fait cette loi pour pou­voir vol­er les pro­priétés des gens qui ont quit­té la Syrie car il sait qu’ils n’oseront pas revenir pour prou­ver qu’ils sont pro­prié­taires comme le demande la loi. Cela est facil­ité car les réfugiés dans les pays lim­itro­phes ont per­du leurs maisons sous les bombes, les traces sont effacées », analyse Anwar el Boun­ni. « De plus, on sait aujourd’hui que ces qua­tre dernières années, le régime syrien a accordé la nation­al­ité syri­enne à 2 mil­lions de per­son­nes étrangères, des Iraniens, Irakiens, Libanais, Afghans (la plu­part chi­ites) qui sont venus com­bat­tre à ses côtés en Syrie, pour qu’ils puis­sent devenir pro­prié­taires de ces biens volés et rem­plac­er les Syriens par­tis. »

Une toute jeune loi datant de juin 2018 accorde même directe­ment la nation­al­ité syri­enne aux enfants sans même devoir prou­ver qu’ils sont issus de par­ents syriens. Ain­si, ils don­nent la nation­al­ité à des enfants irakiens, iraniens. Une grave injus­tice selon le juriste face au refus du régime par exem­ple de don­ner la nation­al­ité syri­enne aux enfants nés de femmes syri­ennes et de pères étrangers. «  Bachar el Assad veut chas­s­er les Syriens de leurs ter­res. Il l’a dit il y a deux ans dans une déc­la­ra­tion : la Syrie pour les Syriens qui défend­ent le régime et pas pour les autres. Il con­fesse tous ses crimes quand il déclare cela », con­state Anwar el Boun­ni. Avec une telle poli­tique urban­is­tique et démo­graphique, cer­taines villes syri­ennes sont amenées à chang­er de vis­age, de cul­ture et de mode de vie.

Timides réac­tions au niveau inter­na­tion­al

Le fait de porter cette loi de l’espace poli­tique à l’espace pub­lic a per­mis de touch­er un pub­lic élar­gi. Les médias inter­na­tionaux en par­lent et ont per­mis un reten­tisse­ment auprès de quelques chefs d’État. En Alle­magne, Angela Merkel a réa­gi en jugeant inac­cept­able le fait de priv­er les réfugiés de leurs droits. Au Liban qui accueille plus d’un mil­lion de réfugiés syriens sur 4 mil­lions d’habitants, le min­istre des affaires étrangères a fait part de ses préoc­cu­pa­tions par rap­port au droit au retour des pop­u­la­tions syri­ennes. Un retour grave­ment remis en ques­tion par les plans directeurs de recon­struc­tion qui exclus les pop­u­la­tions issues des zones rebelles.
Ce som­bre tableau ne provoque cepen­dant que de faibles réac­tions au niveau inter­na­tion­al et européen mal­gré les voix anti-migrants et anti-réfugiés qui gag­nent les pays de l’Union Européenne et divisent les sociétés.

« Ils pour­raient dire que ce régime est illé­gal et que ses lois ne peu­vent s’appliquer mais ils ne le font pas », pour­suit le juriste Anwar el Boun­ni, « l’Union Européenne n’a pas intérêt à soutenir cette poli­tique de recon­struc­tion car elle empêche les 5 mil­lions de réfugiés syriens à envis­ager un retour sur leurs ter­res ou dans leurs maisons. Ils devraient y faire plus atten­tion car au final, ils vont devoir garder tout ces réfugiés, qui vont encore affluer. »

Au final, et d’après les défenseurs des droits des pop­u­la­tions, il n’y aura pas de pro­jet de recon­struc­tion dans lequel pour­rait s’inscrire l’Europe, sans paix. Seule la fin des com­bats pour­ra garan­tir la paix mais tant que Bachar el Assad se main­tient ce scé­nario n’est guère envis­age­able.

Hélène Bourgon
Photo Une : Immeubles détruits par les bombardements de l’armée syrienne dans la ville de Maarat el Noman en 2013 @Hélène Bourgon

A suiv­re …
Les zones et les villes syri­ennes con­cernées par la recon­struc­tion, immo­bil­ière et sociale. L’enjeux pour le régime, les habi­tants et les con­struc­teurs. La mobil­i­sa­tion de la jeunesse syri­enne qui livre sa vision de la recon­struc­tion.

Aller plus loin

Arti­cle daté du 2 juil­let 2018 sur les poli­tiques de la recon­struc­tion urbaine en Syrie :
http://blogs.ucl.ac.uk/dpublog/2018/07/02/politics-urban-reconstruction-syria/

Arti­cle d’Amnesty inter­na­tion­al sur les dessous des lois rel­a­tives à la pro­priété :
https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2018/05/syria-new-property-law-punishes-the-displaced-and-could-obstruct-investigation-of-war-crimes/

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Deux habi­tants sur trois vivent en ville dans les pays du pour­tour méditer­ranéen. Vers 2030, ils représen­teront les trois quarts de la pop­u­la­tion totale. Selon un rap­port du Plan Bleu, dans l’ensemble des vingt et un pays du pour­tour méditer­ranéen, la pop­u­la­tion urbaine – rési­dant dans des aggloméra­tions de plus de 10 000 habi­tants – est passée de 94 mil­lions en 1950 (44 % de la pop­u­la­tion) à 274 mil­lions en 2000 (64 %).

Com­ment gér­er ce développe­ment ? Que nous appren­nent l’histoire et l’évolution de nos villes pour bâtir un futur durable ? 15–38 place les villes méditer­ranéennes au cen­tre du viseur esti­val. Comme l’année dernière, nous prenons le temps et pub­lions les reportages, analy­ses, images, balades sonores, au fil des semaines jusqu’à la fin du mois d’août. Pour ce pre­mier opus direc­tion la Syrie, en pas­sant par Mar­seille, Barcelone et Tel Aviv.

À Mar­seille, l’enchevêtrement de vil­lages et de bar­res d’immeuble de la 2ème ville de France inter­roge. Com­ment en est-on arrivé à une telle organ­i­sa­tion ? Quelles con­séquences sur la vie quo­ti­di­enne des habi­tants ? Cet ensem­ble dis­parate s’est con­sti­tué au grès d’une urban­i­sa­tion que les spé­cial­istes nom­ment de « comble­ment », ou com­ment combler les trous entre les noy­aux vil­la­geois exis­tants, en y plan­tant des tours.

Quelle vie économique et sociale dans les cen­tres villes avec l’ubérisation de la société, et des loge­ments, comme à Barcelone en Espagne où les habi­ta­tions sont de plus en plus louées aux touristes à la nuitée, entraî­nant une hausse con­séquente des loy­ers ? Le con­seil munic­i­pal de Ada Colau (Podemos) a déclaré la guerre aux loca­tions illé­gales des apparte­ments touris­tiques, comme Airbnb et sim­i­laires. Com­ment tout cela s’est pro­duit, com­ment se passe l’action con­tre le tourisme de masse. Com­ment cela change la ville et qu’en pensent les rési­dents ?

En Israël, l’histoire nous apprend com­ment les pre­mières pop­u­la­tions se sont instal­lées et organ­isées. Tel Aviv, con­cen­tre plus de 4000 bâti­ments de style Bauhaus (dont 1 000 ont été classés au pat­ri­moine de l’UNESCO en 2003). La “ville blanche” abrite ain­si le plus grand ensem­ble d’architecture mod­erne au monde et le mieux préservé. Une par­tic­u­lar­ité qui fait le charme de la ville mais racon­te aus­si son his­toire. Des archi­tectes avaient alors immi­gré après avoir été for­més dans divers pays d’Europe et conçu les bâti­ments. A l’époque, le choix du min­i­mal­isme était davan­tage motivé par des enjeux pra­tiques qu’esthétiques : il s’agissait de con­stru­ire rapi­de­ment et à moin­dre coût pour accueil­lir les nou­velles vagues de migrants.

Enfin, en Syrie, l’enjeu actuel de la recon­struc­tion se trou­ve dans des lois sur la pro­priété décidées par le régime syrien en 2012 et 2018. Ces régle­men­ta­tions exclu­ent de nom­breux syriens déplacés à l’intérieur et réfugiés à l’extérieur du pays. Avo­cats, archi­tectes et col­lec­tifs se con­stituent aujourd’hui pour informer la pop­u­la­tion et dénon­cer l’injustice de ces déci­sions des­tinées à chang­er le vis­age de la Syrie.

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A Mar­seille, les quartiers nord désig­nent un corps urbain perçu comme uni­forme. His­toire d’une dénom­i­na­tion com­mune qui cache pour­tant une grande dis­par­ité de réal­ités et de des­tinées.

Pour touch­er du doigt la réal­ité des quartiers nord de la cité phocéenne, il faut d’abord pren­dre le train ; le ter qui nous mène de la gare Saint Charles aux petites gares qui per­lent le ter­ri­toire du nord de la deux­ième métro­pole française, là où guichets et bornes automa­tiques ont déserté. Le moyen le plus rapi­de pour s’y ren­dre, tant l’itinéraire des lignes de bus se perd par­fois dans les méan­dres de la cir­cu­la­tion, des vil­lages et des horaires chao­tiques.

Il faut aus­si par­fois pren­dre le train de l’histoire et remon­ter quelques siè­cles en arrière, ou seule­ment quelques dizaines d’années, pour com­pren­dre com­ment cet ensem­ble que l’on désigne d’un seul et même nom « quartiers nord » s’est con­sti­tué au grès d’une urban­i­sa­tion que les spé­cial­istes nom­ment de « comble­ment », ou com­ment combler les trous entre les noy­aux vil­la­geois exis­tants, en y plan­tant des tours.

Der­rière les vit­res du train, les paysages défi­lent, sommes-nous déjà sor­tis de Mar­seille ? Aurais-je alors man­qué la gare Saint-Antoine vers laque­lle je me dirige ? Impos­si­ble, le train n’a pas encore mar­qué l’arrêt. Pour­tant, les jardins ouvri­ers qui suc­cè­dent aux petites maisons pavil­lon­naires et à l’église arméni­enne blanche per­chée en haut d’une petite colline sont bien loin des représen­ta­tions qui col­lent à la peau des quartiers nord de Mar­seille. Les derniers titres de la presse en témoignent ; quand on par­le de cette zone, ce sont les images de tours, des cités, des trafics et des règle­ments de compte qui appa­rais­sent.

« Mar­seille, un plan stups à 4 000 euros par jour déman­telé dans les quartiers nord », 20 Min­utes, juin 2018
« Mar­seille : face aux règle­ments de compte et leurs vic­times », 20 Min­utes, juin 2018
« Le plus gros traf­ic de drogues de Mar­seille déman­telé à La Castel­lane », France Info, juin 2018

Un passé indus­triel

Sirotant un jus de tomates, la géo­graphe Gwe­naëlle Audren remonte le fil de l’histoire urbaine de la métro­pole pour décor­ti­quer les prémices d’une divi­sion nord sud de la ville. A par­tir du 18ème et jusqu’au 19ème siè­cle, le développe­ment indus­triel ori­ente l’urbanisation en rela­tion avec le relief de la cité. Les cours d’eau, comme l’Huveaune ou le Val­lon des Aygalades, mais aus­si le creuse­ment du canal de Mar­seille délim­i­tent les con­tours de la ville qui descend des collines vers la mer. Les vil­lages s’installent autour de ces cours d’eau, les indus­tries égale­ment. Au cen­tre, la divi­sion de la ville est matéri­al­isée par la Canebière, célèbre artère qui part du port et sépare le Panier pre­mier arrêt des pop­u­la­tions migrantes comme les Ital­iens, de l’autre rive du Vieux Port où la bour­geoisie locale s’installe pro­gres­sive­ment. « La rue Par­adis devient l’axe bour­geois de Mar­seille et rejoint les quartiers sud », explique Michel Peral­di, anthro­po­logue urbain, spé­cial­iste de la soci­olo­gie de Mar­seille. « L’activité por­tu­aire engage des rela­tions sociales com­plex­es avec des mon­des inter­lopes, aux activ­ités pas très légales. On se met à l’écart, on ne veut pas que sa fille se marie avec un marin. Il existe une réelle volon­té de retrait par rap­port à l’espace por­tu­aire qui est aus­si un espace de tra­vail ».

Dans le même temps, la munic­i­pal­ité se désen­gage des grandes poli­tiques urbaines et con­fie les travaux d’aménagements de l’espace à la grande bour­geoisie qui devient pro­prié­taire de grands domaines de la ville. Il en va ain­si du perce­ment du boule­vard du Pra­do ou de la rue Par­adis au sud de la Canebière. Ces mêmes bour­geois devi­en­nent pro­prié­taires de ter­rains dans les hau­teurs de la ville, les quartiers nord, où ils bâtis­sent des bastides, lieux de vil­lé­gia­ture de leurs week­ends. Un peu plus loin, des noy­aux vil­la­geois accueil­lent les ouvri­ers tra­vail­lant dans les usines de la ville. « Au fil du temps, l’espace entre ces ter­rains privés et les noy­aux vil­la­geois sera comblé par le développe­ment des activ­ités com­mer­ciales et des trans­ports, finale­ment la ville se rejoint », détaille Gwe­naëlle Audren.

L’explosion démo­graphique

Dans les années 1960, l’organisation de cette zone est boulever­sée et l’aménagement des quartiers nord doit s’adapter dans l’urgence. En 1962, les rap­a­triés de la guerre d’Algérie débar­quent dans le port. Hagards, ils ont tout lais­sé de l’autre côté de la Méditer­ranée. Ils sont quelques 120 000 à rester dans la ville. Il faut leur trou­ver un loge­ment alors que 40 000 familles sont déjà en attente et que Mar­seille est entourée de dizaines de bidonvilles. Des loge­ments soci­aux sont con­stru­its en toute hâte, là où depuis les années 1950 la munic­i­pal­ité a fait le choix de dévelop­per l’ensemble du parc d’habitat social ; les quartiers nord encore une fois.

C’est aus­si le temps de la crise indus­trielle, les pro­prié­taires des bastides vendent leur ter­rain, les tours sont con­stru­ites en fonc­tion des oppor­tu­nités fon­cières. Out­re les bastides, les ter­rains agri­coles sont ven­dus, ain­si que les ter­res des dif­férents ordres religieux. D’où cette impres­sion d’anarchie quand défi­lent les bar­res d’immeuble le long de l’autoroute A7 qui mène à Mar­seille et l’impression d’avoir posé les tours selon l’espace disponible, en haut d’une colline, le long d’un ravin. Ce sont finale­ment ces cités qui représen­tent dans l’imaginaire col­lec­tif l’appellation « quartiers nord », selon l’architecte André Jol­livet. A la fin des années 1970, une loi votée par le gou­verne­ment de Valéry Gis­card d’Estaing per­met aux couch­es moyennes de quit­ter ces immeubles et d’accéder à la pro­priété, avec la créa­tion de villes nou­velles comme Vit­rolles à quelques enca­blures de là.

La soci­olo­gie urbaine est une fois de plus boulever­sée. Ceux qui restent n’ont sou­vent pas d’emploi, la péri­ode des trente glo­rieuses est ter­minée. « Ces ter­ri­toires abri­tent des per­son­nes de mêmes orig­ines, avec les mêmes prob­lé­ma­tiques. Dans le même temps, les moyens engagés ne sont pas à la hau­teur de la den­sité de pop­u­la­tion », racon­te l’architecte qui mène plusieurs pro­jets dans dif­férentes cités à par­tir des années 1980. « Des études ont par exem­ple démon­tré que le ratio entre le per­son­nel de net­toy­ages des rues et le nom­bre d’habitants était plus faible qu’ailleurs ». Les copro­priétés se dégradent. Dix ans après leur con­struc­tion, les archi­tectes sont rap­pelés pour réha­biliter les immeubles. « Imag­inez le coût de ces poli­tiques de loge­ment alors que les crédits pour la con­struc­tion courent sur 45 ans. On nous appelle pour répar­er, refaire. Ajoutez à cela le coût social avec par exem­ple la mise en place de cen­tres d’animation pour les jeunes, le coût sécu­ri­taire pour gér­er la crim­i­nal­ité ». Pour­tant, c’est aus­si une époque de créa­tiv­ité et d’expérimentation pour André Jol­livet. Dans la cité des Fla­mants, son équipe tente de recréer une vie sociale. A cer­tains étages délais­sés et délabrés, des écoles d’infirmières ou des loge­ments étu­di­ants sont instal­lés. Les régies de quarti­er sont lancées et offrent des pos­si­bil­ités d’emploi dans l’entretien des espaces extérieurs ou des par­ties com­munes.

Effon­drement économique

Mais dans le même temps, l’économie de ces quartiers se délite. Dans les noy­aux vil­la­geois la petite classe moyenne se paupérise. Une par­tie de ces class­es moyennes sont des employés publics car le pre­mier employeur à Mar­seille reste l’État. A par­tir des années 1975 et 1980, les fils et filles de ces employés sans études sont par­fois éloignés du marché de l’emploi. Le fonci­er se déval­orise. 1987 mar­que une autre étape. Un décret impose les visas entre l’Algérie et la France. Le com­merce entre Mar­seille et les pays du Maghreb en pâtit, alors même que rap­pelle Michel Peral­di, la ville était la plaque tour­nante d’une économie informelle vivrière. « Mar­seille, c’était la cap­i­tale mon­di­ale de la voiture d’occasion. Elles arrivaient de Bel­gique ou d’Allemagne en direc­tion de l’Afrique. Le marché était énorme. Aujourd’hui, la ville d’Anvers traite 500 000 à 600 000 véhicules par an vers le port de Coto­nou. Mar­seille était aus­si la porte d’entrée pour l’économie vivrière algéri­enne, le tis­su, la quin­cail­lerie. Vous trou­vez rue des Domini­caines les témoignages archéologiques dans les quelques bazars qui sub­sis­tent alors qu’ils étaient 400 à l’époque. Il y avait des garages, des hôtels. Les quartiers nord étaient la base arrière de ces dis­posi­tifs com­mer­ci­aux, ban­quiers informels, hôtels, entre­pôts, etc. »

Remon­ter le cours de l’histoire des quartiers nord de Mar­seille c’est ren­dre compte de ces iden­tités mul­ti­ples. En lieu et place d’un ensem­ble con­tinu et uni­forme, cet ensem­ble dis­parate est né d’un saupoudrage de tours sans com­mune mesure en ter­mes de den­sité avec ce qu’est la ban­lieue en région parisi­enne ou lyon­naise rap­pelle Michel Peral­di. Pour lui, les habi­tants de ces quartiers assu­ment aujourd’hui le stig­mate que porte en elle cette appel­la­tion. Et même si un seul et même nom ne saurait désign­er cet ensem­ble dis­parate, le tra­vail cul­turel a per­mis d’assimiler ce terme. Comme le groupe de rock « Quartiers nord » qui fête cette année ses 40 ans a su incar­n­er un aspect de la vital­ité et de la créa­tiv­ité face aux clichés de la pau­vreté et de l’illégalité.

A suiv­re…

La série au cœur de la con­struc­tion de l’idée de « quartiers nord » se pour­suit tout au long de l’été avec des balades urbaines sonores et l’analyse des enjeux con­tem­po­rains et à venir de l’urbanisation de ces espaces com­plex­es et mythiques.

Bibliographie

Michel Peral­di, Claire Duport, Michel Sam­son, Soci­olo­gie de Mar­seille, édi­tions La Décou­verte
Audren Gwe­naëlle, Baby-Collin Vir­ginie, Ségré­ga­tion socio-spa­tiale et eth­ni­ci­sa­tion des ter­ri­toires sco­laires à Mar­seille, Comité nation­al belge de Géo­gra­phie / Société Royale Belge de Géo­gra­phie
Michel Peral­di et André Jol­livet, Mar­seille, col­lec­tion “Por­trait de ville”

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L’explosion de loge­ments réservés aux touristes oblige les Barcelon­ais à quit­ter les espaces publics du cen­tre-ville vers la ban­lieue. La vie sociale dis­paraît de la Vielle ville, le secteur financier prof­ite du tourisme pour men­er des opéra­tions économiques majeures.

Dans un local anonyme de la ban­lieue de Barcelone éclairé aux néons, les rési­dents du quarti­er de Nou Bar­ris se retrou­vent pour leur réu­nion heb­do­madaire. À l’ordre du jour, la hausse des loy­ers ; plusieurs rési­dents risquent l’expulsion durant l’été. Ils s’appellent Manuela, mère de qua­tre enfants, mais aus­si Guiller­mo, José, Jorge, tous des tra­vailleurs pré­caires. Marie est la dernière à inter­venir. Les larmes aux yeux, cette dame imposante de 57 ans porte une robe fleurie et serre un mou­choir entre ses doigts. Marie explique n’être plus en mesure de pay­er son loy­er. Suite aux impayés, la pro­prié­taire men­ace de la met­tre à la rue. « La pres­sion spécu­la­tive et finan­cière, avec l’entrée des ban­ques dans le marché immo­bili­er, a créé une sit­u­a­tion très cri­tique. Les gens souhait­ent échap­per aux loy­ers hors de prix du cen­tre-ville et la demande finit par dépass­er l’offre dans les alen­tours. Ceux qui payent la note ce sont tou­jours les plus pau­vres et mar­gin­al­isés », explique Sal­vador Tor­res, porte-parole de l’association 500x20, qui lutte pour plus de loge­ments soci­aux à Barcelone. Mon­tré du doigt, le secteur financier est accusé de prof­iter du tourisme de masse qui a envahi la ville dans les dernières années pour men­er des opéra­tions com­mer­ciales autre­fois irréal­is­ables. La hausse injus­ti­fiée des prix des loy­ers est une des con­séquences de la gen­tri­fi­ca­tion et de la « touris­ti­fi­ca­tion » du cen­tre-ville.

Nou Bar­ris, les rési­dents s’opposent à la con­struc­tion de nou­veaux HLM avec des potagers col­lec­tifs

Selon la mairie de Barcelone, 38 mil­lions de per­son­nes, entre Espag­nols et étrangers, vis­i­tent chaque année la ville. Les énormes paque­bots qui accos­tent dans le port débar­quent jusqu’à 20 000 per­son­nes par jour en haute sai­son. Plus de 9 mil­lions de per­son­nes par an déci­dent de pass­er au moins trois nuitées dans la cap­i­tale cata­lane. Des chiffres impor­tants, com­parés aux 2 mil­lions de per­son­nes qui rési­dent en ville. Mal­gré les ini­tia­tives de Ada Colau, la mairesse indignée de Barcelone (issue du mou­ve­ment des indignés de 2008), la sit­u­a­tion sem­ble être irréversible. « Pour le cen­tre-ville, il n’y a plus vrai­ment d’espoir », sig­nale Andrés Ante­bi de L’Observatori de la Vida Quo­tid­i­ana (Obser­va­toire de la vie quo­ti­di­enne de Barcelone), « il aurait fal­lu y penser avant. Depuis 1992, quand la ville a accueil­li les Jeux olympiques, point de départ du secteur touris­tique local. Désor­mais il n’existe presque plus de vie de quarti­er. Les rares rési­dents qui restent dans le dis­trict de la vieille ville ont de plus en plus sou­vent pour voisins des touristes étrangers, qui ne restent en ville que quelques jours. Il n’y a plus de réseau citoyen, mais que des com­merces, des restau­rants et des bars à tapas. Très peu de dis­cus­sions publiques se dévelop­pent au cen­tre-ville » con­tin­ue-t-il.

Le site Inside Airbnb recense et analyse les loge­ments touris­tiques disponibles à Barcelone

Cepen­dant, quand on tra­verse La Ram­bla, le boule­vard pié­ton qui relie la cen­trale Plaça Catalun­ya avec le bord de mer, on a l’impression d’être au cœur d’une ville méditer­ranéenne, vivace et dynamique. Aux côtés des touristes en tran­sit, des hommes d’affaires, des étu­di­ants, des vendeurs de sou­venirs. À la tombée de la nuit, les jeunes se don­nent ren­dez-vous autour de la fontaine de Plaça Reial, les employés à la sor­tie des bureaux prof­i­tent de l’apéro sur les ter­rass­es des cafés alors que la bour­geoisie cata­lane se retrou­ve sous les porch­es du Gran Teatre du Liceu. Impos­si­ble de tra­vers­er La Ram­bla d’un bout à l’autre sans enten­dre plusieurs langues dif­férentes, ici touristes et rési­dents se mêlent, dans une atmo­sphère métis­sée et mul­ti­cul­turelle. La cohab­i­ta­tion entre touristes et rési­dents exis­tent, et si cer­tains Barcelon­ais s’emportent c’est plus con­tre les pro­mo­teurs immo­biliers qui con­voitent plusieurs immeubles à la fois et aug­mentent les prix des loy­ers pour coller aux mod­èles économiques de la nuitée plutôt qu’à un rési­dent à l’année. « Ce qu’on appelle désor­mais la touris­mo­pho­bie, ce n’est qu’une astuce des lob­bies économiques pour crim­i­nalis­er et décrédi­bilis­er les mou­ve­ments soci­aux qui remet­tent en dis­cus­sions la réal­ité touris­tique et urbaine de ses ter­ri­toires », explique Ser­gi Yanes, doc­teur en anthro­polo­gie, cofon­da­teur du pro­jet Tur­is­mo­grafias, un réseau européen qui analyse la réor­gan­i­sa­tion néolibérale de l’espace urbain. « En aucun cas, les Barcelon­ais n’ont eu peur du tourisme ou des touristes. Les impactes sur la vie économique de la ville sont nom­breux. On pour­rait dire que le tourisme aide à ouvrir de nou­veaux chemins à la spécu­la­tion immo­bil­ière et finan­cière. Il jus­ti­fie des opéra­tions urbaines autrement impos­si­bles. En fait, le suf­fixe -pho­bie, comme on pen­sait ce néol­o­gisme il y a plus de 10 ans, ne se réfère pas à la “peur”, mais à la “haine” ou à “l’antipathie” ».

La Ram­bla est dev­enue le prin­ci­pal axe touris­tique de la ville

Les loca­tions d’appartements illé­gales con­tribuent plus que tout le reste à la dis­pari­tion de la vie citoyenne. Selon le dossier « UnfairBnb » du Cor­po­rate Europe Obser­va­to­ry de Brux­elles, à Barcelone plus de 18 000 loca­tions touris­tiques sont pro­posées à tra­vers des struc­tures comme AirBnb. Alors que, si l’on regarde les don­nées 2016 de la mairie de Barcelone, il existe moins de 10 000 apparte­ments touris­tiques offi­cielle­ment inscrits dans les reg­istres de la ville. D’après le site d’observation « insid­eAirBnb », lancé par l’activiste état­sunien Mur­ray Cox, 64 % des apparte­ments loués aux touristes à Barcelone, seraient disponibles tout le long de l’année, il est donc prob­a­ble que le pro­prié­taire ne soit pas logé dans la mai­son, ce qui représente un emploi illé­gal et cause du déplace­ment des rési­dents vers les alen­tours. D’après la con­sul­ta­tion sur l’économie col­lab­o­ra­tive dans le secteur de l’hébergement touris­tique, fait par la Com­mis­sion Europeenne en juin 2017, et rap­porté par UnfairBnb, seule­ment 38 % des pro­prié­taires inter­pel­lés affir­ment demeur­er dans les apparte­ments qu’ils louent aux touristes.

Désor­mais, les prob­lèmes de loge­ment du cen­tre-ville ont fini par emporter aus­si les alen­tours. « Barcelone est une ville de taille moyenne, enclavée par des mon­tagnes : elle n’a pas la place pour s’étaler. La hausse des loy­ers n’est qu’une alerte d’un prob­lème plus vaste. Désor­mais, des loge­ments touris­tiques sont pro­posés dans des secteurs et des quartiers qui n’ont rien d’intéressant à pro­pos­er à un vis­i­teur étranger. L’effet domi­no est en train d’entraîner dans le gouf­fre des quartiers tra­di­tion­nelle­ment réservés aux rési­dents », regrette Andrés.

Reportage de notre correspondant en Espagne Samuel Bregolin

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Prisée des touristes pour ses plages et sa vie noc­turne, Tel-Aviv abrite égale­ment des tré­sors d’architecture mod­erne. Un pat­ri­moine intime­ment lié à l’histoire de son développe­ment dans les années 1930.

Les cen­taines de touristes qui défer­lent sur ses plages chaque année sont encore nom­breux à l’ignorer mais Tel-Aviv abrite 4 000 bâti­ments de style Bauhaus, du nom d’une école alle­mande*. Une par­tic­u­lar­ité qui lui vaut d’être classée au pat­ri­moine mon­di­al de l’UNESCO, au même titre que Brasil­ia ou encore Le Havre. « La ville blanche de Tel-Aviv est une syn­thèse (…) excep­tion­nelle des divers­es ten­dances du mou­ve­ment mod­erne dans l’architecture et l’urbanisme au début du 20ème siè­cle », peut-on lire dans la déci­sion ren­due par l’organisme en 2003.

Cette spé­ci­ficité est intime­ment liée à l’histoire du développe­ment de la ville dans les années 1930. A l’époque, l’immigration juive explose et il faut con­stru­ire vite, mais pas n’importe com­ment. Dès 1927, le pre­mier maire de Tel-Aviv, Meïr Dizen­goff fait appel à l’architecte écos­sais Patrick Ged­des. Ce dernier éla­bore un plan urbain inspiré des cité-jardins dans lequel l’intégration de l’humain est pri­mor­diale. Un con­cept de nou­velle société, autour de la com­mu­nauté et du rap­port avec la nature, et même d’homme nou­veau qui se con­jugue par­faite­ment avec l’idéologie alors portée par le mou­ve­ment sion­iste. « Le Bauhaus est la tra­duc­tion en formes de cette nou­velle philoso­phie de vie : tra­vail sur la lumière, l’aération, les espaces libres, la sim­plic­ité », détaille Jérémie Hoff­mann, directeur du départe­ment de con­ser­va­tion de la munic­i­pal­ité de Tel-Aviv.

Le choix du style mod­erne s’explique égale­ment par le par­cours des archi­tectes qui vont bâtir la ville. Beau­coup d’entre eux sont eux-mêmes de nou­veaux migrants ou sont allés étudi­er en Europe. Cer­tains sont passés par l’école Bauhaus fondée en Alle­magne en 1919 par Wal­ter Gropius ou par l’école belge. D’autres encore, ont tra­vail­lé dans le bureau parisien de Le Cor­busier.

Deux cents immeubles « intouch­ables »

Les con­cepts archi­tec­turaux dévelop­pés par Le Cor­busier en 1927 s’adaptent par­ti­c­ulière­ment au mode de vie et au cli­mat Tel-Avivien. Les pilo­tis per­me­t­tent de dégager de l’espace au sol et d’aménager des jardins. De larges fenêtres en ban­deau lais­sent entr­er la lumière. Les toits ter­rass­es sont à la fois fonc­tion­nels et con­vivi­aux. Après les per­sé­cu­tions vécues par de nom­breux immi­grants juifs ayant fui leur pays d’origine, cette archi­tec­ture ouverte vers l’extérieur rime avec lib­erté.

Plusieurs bâti­ments ont été con­stru­its pour que leur cen­tre de grav­ité soit placé au croise­ment de deux rues et s’intègre qua­si organique­ment au quarti­er. Flan­qués de longs bal­cons par­fois sur­mon­tés de per­go­las, cer­tains immeubles pren­nent l’allure de grand bateaux posés dans la ville.

Ces dernières années, 650 inter­ven­tions ont été réal­isées pour rénover ces immeubles de style Bauhaus. Pour encour­ager pro­prié­taires et pro­mo­teurs immo­biliers à par­ticiper à l’effort de con­ser­va­tion, le gou­verne­ment israélien les a autorisés à réalis­er des exten­sions, c’est-à-dire à ajouter un ou deux étages. Des mod­i­fi­ca­tions qui doivent tout de même respecter « la philoso­phie du bâti­ment, les pro­por­tions et les couleurs d’origine », pré­cise Jérémie Hoff­mann. Deux cents immeubles sont toute­fois « intouch­ables », souligne-t-il, comme par exem­ple la mai­son Engels, située sur le boule­vard Roth­schild, dont la restau­ra­tion à l’identique sera ter­minée dans quelques mois.

Un héritage à (re)découvrir

Après la créa­tion de l’État d’Israël en 1948, le style bru­tal­iste s’impose. Les bâti­ments Bauhaus ne sont pas détru­its mais ils tombent dans l’oubli. « Quand nous avons com­mencé à nous intéress­er au sujet il y a vingt ans, les gens nous pre­naient un peu pour des fous », con­fie Micha Gross, directeur du cen­tre Bauhaus de Tel-Aviv, qui s’est don­né pour mis­sion de faire (re)découvrir cet héritage, notam­ment en organ­isant des vis­ites guidées. « L’architecture mod­erniste est belle pour les con­nais­seurs, mais l’Israélien moyen dans la rue n’en pense pas grand chose. Il n’y a pas de déco­ra­tion sur les bâti­ments. A ses yeux, ça a l’air indus­triel et sim­ple », explique-t-il.

A force de per­sévérance et à la faveur de la recon­nais­sance de l’UNESCO, le cen­tre de Micha Gross voit néan­moins défil­er de plus en plus de vis­i­teurs : au moins 10 000 par an. Ce 6 juin, Mike et Rita, deux touristes venus de Chica­go, se sont lais­sés ten­ter par l’aventure. « Je viens en Israël depuis des années, mais je ne m’étais jamais intéressé à son archi­tec­ture. C’est fasci­nant car ces immeubles sont là depuis le début », s’enthousiasme Mike. Rita l’admet : « au pre­mier abord, on se dit que ce n’est pas très joli, en tout cas qu’il n’y a pas de quoi s’extasier ». Mais, après avoir arpen­té les rues du quarti­er Dizen­goff munie d’un audio­gu­ide, la jeune femme a changé d’avis : « Je trou­ve cer­tains bâti­ments assez poé­tiques, surtout ceux qui ressem­blent à des bateaux ».

Le style *Bauhaus

Le « Bauhaus », ou « la mai­son de la con­struc­tion », est le nom d’une école. Elle fut créée à Weimar en 1919 par Wal­ter Gropius, un archi­tecte de 36 ans con­nu pour son style auda­cieux : des lignes et des angles droits, des façades en verre, pas d’ornement. Le « Bauhaus » ne fait plus de dis­tinc­tion entre les beaux-arts, c’est à dire « l’art pour l’art », et les arts appliqués, c’est à dire l’art pour les objets. On apprend à créer des objets esthé­tiques, fonc­tion­nels et inno­vants, des­tinés à une pro­duc­tion en série, et à la vie quo­ti­di­enne. En archi­tec­ture, le but est de réalis­er quelque chose de con­fort­able, d’économique et de fonc­tion­nel.

Reportage de notre correspondante en Israël Chloé Demoulin

Photo de une : Bauhaus Center Tel Aviv
17 Emile Zola St., 1935, Arch. H.Sima & A. Glick

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Ibrahim a quit­té le Soudan en 2014, il a rejoint la France en tra­ver­sant la Méditer­ranée.
Il est venu témoign­er devant la classe et a répon­du aux ques­tions des élèves, qui ont mis leur cas­quette de jour­nal­iste, il nous explique pourquoi il a décidé de par­tir et son par­cours sur la route de l’exil.

Quel est ton par­cours ?
“Je suis par­ti en 2014, j’ai tra­ver­sé plusieurs pays avec des passeurs et des voitures, puis ensuite la mer Méditer­ranée par bateau jusqu’en Ital­ie. Puis ensuite, je suis allé en Hol­lande en train où je suis resté deux ans et demi j’étais per­du je n’ai pas obtenu l’asile.
Je suis arrive en France en avril 2017. On m’avait dit que les con­di­tions de vie en France étaient très dif­fi­ciles donc je suis allé en Hol­lande un peu par hasard deman­der l’asile poli­tique .
Depuis le Soudan, on entend par­ler de la France mais on ne sait pas ce que c’est vrai­ment ni que c’est dif­fi­cile. En Hol­lande j’avais un avo­cat pour me défendre mais je n’avais pas d’autre sou­tien. Il n’y avait pas d’associations comme en France qui aident les migrants. Donc je suis passé en Bel­gique puis en France. A Paris, porte de la chapelle, j’ai dor­mi 3 nuits dehors, j’étais seul, c’était dur, je par­tais de zéro , il fal­lait trou­ver à manger et trou­ver un toit.

Quel est ton avenir ?
Je ne sais pas ce qu’il m’attend.

Quelle est la sit­u­a­tion dans le cen­tre de réten­tion ?
Il n’y a pas de cui­sine pour pré­par­er les repas, pas d’aide finan­cière. Il y a une aide finan­cière quand on fait une demande d’asile le temps du traite­ment du dossier, l’ADA, mis elle m’a été refusée. Donc plus d’aide. Je suis loin de ma famille donc c’est très dif­fi­cile.

Peux-tu tra­vailler ?
Je n’ai pas de papiers donc je n’ai pas le droit de tra­vailler.

Si vous êtes ren­voyé au Soudan que va-t-il se pass­er pour vous ?
Au soudan, j’ai par­ticipé à des man­i­fes­ta­tions, j’ai été arrêté plusieurs fois. Ils me tabasseraient, me tueraient cette fois. Je l’ai expliqué ici en France au tri­bunal mais cela n’a rien changé, ils n’ont pas accep­té ma demande d’asile qui me per­me­t­trait de rester en France.
Je dépend de la direc­tive “Dublin” c’est à dire que je peux deman­der l’asile seule­ment, dans le pays où les autorités ont pris mes empreintes pour la pre­mière fois en Europe , moi c’était en Hol­lande mais là bas ils ne m’ont pas accordé le droit d’asile, donc je suis en train de refaire une demande en France mais si cela échoue je serai ren­voy­er en Hol­lande puis dans mon pays où je risque la mort.

Pourquoi les per­son­nes migrantes par­tent de leur pays ? Ici le Soudan.

Ibrahim est né en 1990 au Soudan. Il a fui son pays parce qu’il y a la guerre et il est men­acé de mort car il est con­tre le gou­verne­ment et le prési­dent du Soudan.
Le pays souf­fre du manque d’eau potable, de la mis­ère et de la sécher­esse.
Cela crée une migra­tion qui part de ce pays vers le pays voisin le Tchad où il y a des camps de réfugiés soudanais. Cer­tains comme Ibrahim tra­versent ensuite plusieurs pays, un désert et vont trou­ver du tra­vail et arrivent en Libye. Là ils se font tor­tur­er et mal­traiter. S’ils peu­vent, ils pren­nent un bateau, une embar­ca­tion direc­tion l’Europe mais très peu y arrivent et de nom­breuses per­son­nes meurent en Méditer­ranée.
Arrivé en Europe, en Hol­lande, sa demande d’asile a été refusée, il a dor­mi dans la rue, il est allé en France, mais là aus­si on lui refuse des papiers. Il est dans un cen­tre d’accueil pour les per­son­nes qui peu­vent être ren­voyées dans leur pays, il a refait une demande d’asile. Il ne peut pas tra­vailler et il n’a pas d’aides finan­cières. Il a peur de ren­tr­er chez lui car il sera peut-être tué par le gou­verne­ment.

Fiche Pays Soudan

Con­ti­nent: africain
Super­fi­cie : 1,886 mil­lion km
CAPITALE : Khar­toum
Nom­bre d’habitants : 39,58millions
Pres­i­dent : Omar El-Béchir

Le pays est bor­dé par la Libye et l’Égypte au nord, la mer Rouge, l’Érythrée et l’Éthiopie à l’est, le Tchad et la République cen­trafricaine à l’ouest et par le Soudan du Sud au sud (Dar­four). Depuis les années 1980, l’état du Dar­four est le théâtre de nom­breux soulève­ments de la pop­u­la­tion con­tre le gou­verne­ment cen­tral. Les ten­sions sont prin­ci­pale­ment liées à l’accès à la terre et à l’eau entre les agricul­teurs noirs majori­taires et les éleveurs arabes minori­taires. Le gou­verne­ment cen­tral dis­crim­ine les pop­u­la­tions non arabes.

Un jeune soudanais est venu répon­dre aux ques­tions des élèves, la tra­duc­trice leur per­met de com­pren­dre les répons­es don­nées par ce jeune exilé

Textes : Lorenzo, Hachim, Djessim et Logan
Photo UNE : visite de la commission de la protection et des opérations humanitaires européennes au Tchad où sont réfugiés 300 000 soudanais. CRÉDIT PHOTO : EU-civil protection and humanitarian aid operations-https://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/

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15–38 est un site gra­tu­it qui repose sur le sou­tien des lecteurs auprès de l’association éditrice du site 15–38 Réseau Méd, enreg­istrée auprès de la pré­fec­ture des Bouch­es-du-Rhône le 23 juin 2016.

Afin de nous per­me­t­tre de pro­duire 10 dossiers par an, nous vous pro­posons une adhé­sion annuelle à 60 euros. Une adhé­sion de sou­tien qui nous per­me­t­tra de financer la rémunéra­tion des col­lab­o­ra­teurs qui par­ticipent à l’élaboration des dossiers. Elle vous per­met égale­ment de pren­dre part aux ren­con­tres annuelles du Réseau 15–38 qui se tien­dront en fin d’année afin de créer des liens en Méditer­ranée.

Vous pou­vez égale­ment soutenir 15–38 en don­nant de manière ponctuelle ou men­su­elle, selon vos moyens. (Reçu sur demande)


Chers lecteurs et lec­tri­ces,

Après des dossiers d’actualité lourds en émo­tion et en infor­ma­tion, il est grand temps d’aller en plein cœur de cette Méditer­ranée et de se laiss­er dériv­er au gré du vent.
Ce voy­age est pro­posé par Cyrille Mous­set (adhérente de 15–38) et son com­pagnon. “Met­tre les voiles”, quit­ter leur quo­ti­di­en et par­tir nav­iguer durant deux ans en Méditer­ranée à bord de leur voili­er “Sauvage” n’a pas été une sim­ple déci­sion. Par­tis le 17 mars de Sanary-sur-mer (sud de la France), ils ont mis le cap sur l’île de Capraïa, située entre la côte ital­i­enne et la Corse. La plume bien aigu­isée, ils nous livrent leurs réc­its en texte et en image afin de nous faire décou­vrir des con­trées peu explorées et ce bel univers qu’est la voile. Bon voy­age à tous !

Episode 1

« Voy­age autour de la méditer­ranée sur un Glad­i­a­teur de 33 pieds »

Le jour J est enfin arrivé. Aujourd’hui, ven­dre­di 17 Mars 2017, nous quit­tons le mouil­lage de Sanary sur Mer pour un voy­age autour de la méditer­ranée. Nous nav­iguons sur un Glad­i­a­teur, voili­er des chantiers Wauquiez de 1978. Nous vivons sur notre voili­er et notre désir est de par­tir à la décou­verte de nou­veaux lieux mais surtout de pou­voir s’enrichir de nom­breuses ren­con­tres au gré de nos escales et du vent. Nous avons choisi de vivre autrement et à tra­vers cette expéri­ence toute nou­velle que nous abor­dons avec grand opti­misme, mais non sans appréhen­sion, nous souhaitons partager notre quo­ti­di­en. À tra­vers ce réc­it conçu pareil à un jour­nal de bord, nous vous fer­ons part de nos sen­ti­ments éprou­vés avec sim­plic­ité et humil­ité. Nous vous par­lerons égale­ment des dif­fi­cultés admin­is­tra­tives et morales que nous avons ren­con­trées et elles sont nom­breuses lorsque l’on décide de tout quit­ter et de par­tir sans date de retour ! Nous par­lerons aus­si de toutes ces ques­tions que nous nous posons et de celles posées par notre entourage comme par exem­ple : « Mais de quoi allez-vous vivre ? », « Et si cela ne marche pas ? », « Et si vous tombiez malades ? », etc…Nous pour­rions con­tin­uer cette liste indéfin­i­ment et ne jamais larguer les amar­res, rester dans un port, vivre tran­quille­ment sur notre bateau et être rac­cordé 24/24 à l’eau, l’électricité et…bien ancré dans la société. Mais il est déjà trop tard ! Nous sommes bel et bien par­tis, et « Sauvage » notre voili­er, avale goulu­ment les pre­miers milles nau­tiques vers notre pre­mière escale : les îles de la Toscane. Capraïa, Elbe et Gian­nu­tri pour débuter. Notre odyssée com­mence et nous comp­tons sur le souf­fle d’Éole pour nous pouss­er tou­jours plus en avant !

Départ de l’aventure en image

Episode 2

Tra­ver­sée de Sanary jusqu’à Capraïa » (ven­dre­di 17 et Same­di 18 Mars 2017)

Après 36 heures de nav­i­ga­tion entre Sanary et Capraïa (pre­mière île de l’archipel Toscan à l’est du cap Corse), nous voilà en Ital­ie ! Épuisés mais con­tents d’arriver, nous aurons fait 34 heures de voile et deux heures de moteur. L’objectif est d’utiliser le moins pos­si­ble la brise diesel. Ce fut une nav­i­ga­tion sportive, avec un vent arrière de force 5–6 sur l’échelle beau­fort (le max­i­mum est 12). Nous nav­iguons qu’avec un bout de génois (voile à l’avant). Plus tail­lé pour la nav­i­ga­tion au près, notre « Sauvage » roule beau­coup dans cette allure et je donne mon trib­ut à Nep­tune à 6 repris­es ! Il faut par­fois un cer­tain temps avant que le corps s’amarine…Je n’ai pas d’autre choix que d’attendre la fin du cal­vaire car je sais par expéri­ence que les mau­vais moments s’oublient au prof­it des bons ! De plus, le pilote automa­tique, con­sid­éré comme notre troisième équip­i­er, décide de nous aban­don­ner en cours de route. C’est donc à la force de nos qua­tre bras que nous bar­rons « Sauvage » à tra­vers un Nep­tune de mau­vaise humeur. Nous essaierons de répar­er le pilote plus tard, l’achat d’un neuf n’étant pas prévu dans notre bud­get actuel. C’est la pre­mière fois que nous nav­iguons de nuit au mois de mars et les tem­péra­tures sont encore très fraîch­es ! L’humidité tombe vers 16h00 et nos triples couch­es de vête­ments ne sont pas de trop. Le froid est ce qu’il faut com­bat­tre en mer avant tout car c’est un des fac­teurs qui favorise le mal de mer, c’est la règle des 4 F : Froid, Fatigue, Faim et Frousse ! Nous arrivons à Capraïa en pleine nuit (à éviter quand on peut !), heureuse­ment, la baie devant le port est saine et notre traceur n’indique aucune dif­fi­culté par­ti­c­ulière. Nous y jetons l’ancre. Le vent est tombé, tout comme nous tombons de som­meil ! ”

Tra­ver­sée Sanary (France)-Capraïa (Ital­ie)

Episode 3

« Les îles Toscanes » (Dimanche 19 au mer­cre­di 29 Mars 2017)

« Au petit matin du dimanche 19 Mars, nous gon­flons notre annexe pour par­tir en explo­ration sur l’île de Capraïa. Nous util­isons un kayak gon­flable pour aller à terre. Nous avons fait ce choix dès le départ après avoir pesé le pour et le con­tre entre une annexe à moteur ou une à rame. En plus d’être écologique, le kayak ne prend que très peu de place à bord, ne pèse pas lourd et nous gagnons en tran­quil­lité d’esprit lorsque nous le lais­sons à terre. Une annexe à rame est moins ten­tante à cha­parder qu’une à moteur ! Voilà com­ment s’organise la journée : nous vivons au rythme du soleil, nous nous cou­chons et lev­ons avec lui, il fait office de réveil naturel. Le temps de pré­par­er le déje­uner pour le midi et nous quit­tons le bateau pour décou­vrir ces nou­veaux lieux. L’archipel toscan se com­pose de 7 îles et sont les som­mets de mon­tagnes du con­ti­nent tyrrhénien enfon­cés dans la mer. Capraïa était autre­fois une prison (l’Alcatraz améri­cain en plus petit !), sa côte est accore et rocheuse et le print­emps libère tous les arômes des plantes de son maquis. Nous prof­i­tons de la sai­son pour faire une longue marche qu’il ne sera plus pos­si­ble de faire en plein été à cause de la chaleur et le manque d’arbre. De retour sur le bateau, nous con­sul­tons la météo. C’est elle surtout qui dicte notre par­cours et il faut tou­jours être vig­i­lant car elle est d’humeur changeante et taquine. Pour cela, nous sommes équipés d’un télé­phone portable avec un for­fait inclu­ant les con­nex­ions sur Inter­net depuis l’Europe (30 GO par mois) et des appli­ca­tions gra­tu­ites téléchargées pour les météos du large et côtière. Nous sommes bien évidem­ment équipés de la VHF ASN, équipement oblig­a­toire si on nav­igue au-dessus de la bande des 6 milles nau­tiques (1 Mille = 1852 mètres).
Il faut tou­jours être prêt à quit­ter ou à chang­er de mouil­lage et devons par­fois laiss­er nos états d’âme de côté. C’est ce qui se pro­duit ce lun­di 20 mars. Nous avons eu tout juste le temps de flirter avec Capraïa et le vent qui se lève nous pousserait jusqu’à Elbe, la plus grande des îles de l’Archipel Toscan. Une petite demi-heure suf­fit pour nous pré­par­er et lever l’ancre. Si nous ratons l’occasion, nous risquons de rester coincés plusieurs jours au même endroit car nous voulons descen­dre rapi­de­ment jusqu’à Malte, ayant déjà vis­ité cette zone en 2015.

L’île d’Elbe

Après 8 heures de voile, nous arrivons sur l’île d’Elbe et jetons l’ancre dans le golfe de la Biodola, situé au nord de l’île, à l’ouest de Porto­fer­raio. C’est un excel­lent abri pour les vents de secteur Sud. À cette péri­ode, nous sommes les seuls au mouil­lage ! C’est une île très mon­tag­neuse et verte que nous décou­vrons, aux côtes très découpées. Réputée égale­ment pour l’importance de son min­erai de fer sur la côte est, la dernière mine a fer­mé en 1984.
Nous nous trou­vons entre les vil­lages de Porto­fer­raio (cap­i­tale de l’île) et de Mar­ciana Mari­na. Nous apercevons un arrêt de bus à notre descente mais ce n’est pas encore la sai­son et le bus ne passe pas avant le mois de juin…nous optons pour l’auto stop et ça marche ! De cette façon, nous ren­con­trons des insu­laires qui n’hésitent pas à nous pren­dre et on prof­ite de leur gen­til­lesse pour glan­er quelques infor­ma­tions sur le quo­ti­di­en de l’île. La pre­mière per­son­ne que l’on ren­con­tre nous dépose au cen­tre de Porto­fer­raio en ayant pris soin de nous indi­quer le mag­a­sin pour faire notre rav­i­taille­ment en fruits et légumes et la petite gare routière où un bus pour­ra nous rap­procher de notre mouil­lage pour le retour. Nous procé­dons de la même façon pour nous ren­dre le lende­main à Mar­ciana Mari­na, située à 15 Km de notre mouil­lage ! Même scé­nario que la veille, quelqu’un s’arrête et nous dit que nous sommes « for­tu­nati ! », com­prenez « chanceux » de trou­ver quelqu’un qui se rend jusqu’à Mar­ciana aujourd’hui ! Nous prof­i­tons de ce char­mant ital­ien bavard (pléonasme ?!) pour faire une « micro-autostop-inter­view ». Nous apprenons qu’Elbe compte 30.000 âmes, vit essen­tielle­ment du tourisme les trois mois d’été (sur 200 hôtels, seuls 6 ou 7 ouvrent de Pâques à Noël, pour le reste, ils n’ouvrent que de juin à la mi-sep­tem­bre) et l’on y cul­tive la vigne et l’olivier. Con­cer­nant la pop­u­la­tion plus jeune, ils sont oblig­és de quit­ter l’île après le lycée pour con­tin­uer leurs études dans les uni­ver­sités de l’Italie con­ti­nen­tale telles que Pise ou Flo­rence.

On ne peut ignor­er l’exil de Napoléon qui dura deux ans (1814–1815) et à qui on doit la mod­erni­sa­tion de Porto­fer­raio. La ville est mar­quée par Napoléon, on y trou­ve la bière à son nom, le cir­cuit et des bars et restau­rants rap­pelant son pas­sage ! On nous a tout de même rap­porté, qu’un jour, un restau­rant avait affiché le mes­sage suiv­ant : « Napoléon n’a absol­u­ment jamais, mais jamais mangé ici ! ». La balade jusqu’à la citadelle vaut le détour et déam­buler dans les rues bor­dées de maisons aux façades couleur ocre, nous plonge dans le XVIII° siè­cle.

Jeu­di 23 Mars :
Nous quit­tons notre mouil­lage du golfe de la Biodola pour rejoin­dre un autre lieu décrit comme étant un pur joy­au : Por­to Azzuro, situé sur la côte sud-est de l’île. Pour l’anecdote, le vil­lage por­tait le nom de Lon­gone, anci­enne prison et donc asso­cié au crime en Ital­ie. C’est pour ne pas faire fuir les touristes qu’à présent il est con­nu sous le nom de Por­to Azzuro et compte tenu de l’activité touris­tique en été, le strat­a­gème a très bien fonc­tion­né ! Nous décou­vrons un vil­lage ani­mé où nous emprun­tons le GR (sen­tier de grade ran­don­née) pour nous retrou­ver sur les hau­teurs de l’île. Per­chés sur les cimes, c’est un mag­nifique panora­ma qui s’offre à nous. Le lende­main, nous par­tons en direc­tion d’un autre vil­lage per­ché dans les hau­teurs : Cam­po­liv­eri, où nous y trou­vons une ambiance plus locale et très agréable.

Lun­di 27 Mars :
Il est temps de dire au revoir à Elbe et par­tir en direc­tion de la dernière île et aus­si la plus petite qui con­stitue l’archipel toscan : Gian­nu­tri. « Sauvage » prend le vent arrière et file à 5 nœuds. Huit heures plus tard nous arrivons à Gian­nu­tri. Luxe, calme et volup­té. Quelques maisons, aucun com­merce et seul un restau­rant et un hôtel ouvrent en été. Lorsque nous descen­dons à terre, après avoir jeté l’ancre dans la minus­cule crique de Spalma­toi, nous avons l’impression que l’île nous appar­tient ! Nous emprun­tons les chemins de tra­verse et l’un d’entre eux nous mène à la vil­la Romaine que nous souhaitons vis­iter. Nous devrons mal­heureuse­ment aban­don­ner l’idée car des grilles blo­quent l’entrée pour cause de fer­me­ture hors sai­son. En effet, du 26 mai au 12 octo­bre le tourisme est régulé et le site antique n’est acces­si­ble qu’accompagné d’un guide et muni d’un « passe ». Le site est sous vidéo sur­veil­lance et nous ne voulons pas out­repass­er l’interdiction mise en place pour de bonnes raisons : la pro­tec­tion du site. Mal­gré tout, nous jouons aux Indi­ana Jones en herbe et, sans dépass­er les lim­ites imposées, nous volons quelques pho­tos par le biais d’un petit chemin latéral. Il est temps de ren­tr­er et plan­i­fi­er la suite de notre itinéraire, prochaine étape : les îles Pon­tines. »

Episode 4

Le voili­er “Sauvage” au mouil­lage à Pon­za, la plus grande des îles Pon­tines en Ital­ie

« La tra­ver­sée vers les îles Pon­tines » Avril-mai

Un peu plus d’un mois s’est écoulé depuis notre dernier réc­it et quelques péripéties ont retardé la suite de nos aven­tures !
Lorsque le 29 mars nous quit­tons les îles Toscanes en direc­tion des îles Pon­tines, c’est un vent pais­i­ble et favor­able qui nous pousse accom­pa­g­né d’une mer calme. À ce moment-là, nous ignorons que nous allons avoir recours aux ser­vices médi­caux ital­iens d’ici quelques jours…
Nous met­tons le cap sur Pon­za à 120 Milles nau­tiques, la plus grande des îles Pon­tines et durant cette tra­ver­sée de 18 heures, la nature nous offre un mer­veilleux spec­ta­cle ! Ils arrivent et sont au nom­bre de 3, puis 4 et finale­ment ce sont 5 dauphins qui, dans un véri­ta­ble bal­let, vien­nent cha­touiller l’étrave de Sauvage ! Un tel cadeau nous rend plus opti­miste que jamais et nous atteignons Pon­za en pleine nuit à la voile…L’arrivée est quelque peu ten­due. Nous devons zigza­guer entre les nom­breux récifs et pas­sons en quelques sec­on­des de 3 nœuds à 7 nœuds de vitesse ! Cette accéléra­tion soudaine du vent est dû à un effet de site et le pas­sage de cap engen­dre sou­vent un change­ment brusque de régime qui ne manque jamais de sur­pren­dre ! Au petit matin, nous prof­i­tons du calme et de l’ensoleillement pour faire notre rav­i­taille­ment dans le petit cen­tre de Pon­za.
Notre objec­tif est de descen­dre vers le sud en pas­sant par le golfe de Naples, puis le détroit de Mes­sine pour rejoin­dre l’île de Malte, tou­jours sous réserve de la météo, où nous souhaitons nous arrêter quelques jours afin de con­tin­uer nos activ­ités pro­fes­sion­nelles. Hé oui ! Il va bien fal­loir tra­vailler car nous ne sommes pas ren­tiers et c’est le moment d’aborder la ques­tion cru­ciale du : « Mais de quoi vivent-ils ?! »

Cyrille et son com­pagnon ont cha­cun une activ­ité pro­fes­sion­nelle adap­tée à leur mode de vie de nomade, Cyrille est tra­duc­trice à son compte et a créé “Sail­ing the words”

« Et si nous vous par­lions un peu de nous ? »

Nous avons cha­cun dévelop­pé une activ­ité pro­fes­sion­nelle nous per­me­t­tant de voy­ager et de tra­vailler où que nous allions. Nous souhaitons plus qu’expérimenter le tra­vail nomade, nous voulons qu’il devi­enne indis­so­cia­ble de notre aven­ture ! Pour ma part, je suis tra­duc­trice et nav­i­ga­trice. J’ai opté pour le tra­vail en nomade dig­i­tal et dis­pose du matériel infor­ma­tique néces­saire à mon activ­ité qui porte le nom de « Sail­ing the Words ». Sail­ing the Words est la fusion de mes deux pas­sions : traduire et nav­iguer ! Je fais donc nav­iguer les mots de l’anglais au français. Je traduis les doc­u­ments dans mes domaines de com­pé­tences qui sont : le secteur du tourisme et bien sûr le secteur nau­tique. Je nav­igue sur les mots et…sur la mer Méditer­ranée ! Pour plus de ren­seigne­ments je vous invite à voguer sur les pages de mon site dédié à la tra­duc­tion et à la nav­i­ga­tion : www.sailingthewords.com mais aus­si sur la page Face­book de Sail­ing the words : https://www.facebook.com/sailingthewords/.

Mon com­pagnon de vie et de nav­i­ga­tion est illus­tra­teur auto­di­dacte ! C’est un rêveur et il a pour mis­sion de nour­rir son inspi­ra­tion au fil de nos déplace­ments et d’immortaliser nos escales les plus mar­quantes à l’encre de chine. Il varie les plaisirs en tes­tant de nou­veaux procédés sur le bateau comme la lino­gravure. Il a, à son act­if, deux ban­des dess­inées qui ont été pub­liées par la mai­son d’édition « Des ronds dans l’O ». Ce sont deux adap­ta­tions de romans. La pre­mière, inti­t­ulée « Tueuse » est l’œuvre de l’auteure mar­seil­laise Annie Bar­rière. La deux­ième est l’adaptation d’une nou­velle d’Isabelle Eber­hardt : « Yas­mi­na ». Vous retrou­verez ses œuvres sur le site : www.desrondsdanslo.com/May.htlm.
Tout ce que nous pos­sé­dons se trou­ve à bord de notre voili­er. Pen­dant les dernières années, nous avons con­sti­tué « un tré­sor de guerre » pour faire face aux imprévus car nous savons qu’ils sont nom­breux en mer. Mais ce qui use nos nerfs en ce moment, c’est la météo ! Très changeante, nous devons la con­sul­ter plusieurs fois par jour. Nous sommes en avril, les nuits tou­jours fraîch­es, et les caprices d’Éole met le moral de l’équipage à rude épreuve ! Pour imager cette con­trainte, nous don­nons cet exem­ple : imag­inez que vous devez démé­nag­er sans crier gare ; en fonc­tion de la force du vent, de sa direc­tion, du sens de la houle, à l’approche d’un orage, etc…sans vouloir faire nos « Causettes », il y a des jours où ça fatigue ! Heureuse­ment qu’une bonne nuit répara­trice (quand c’est pos­si­ble) suf­fit à retrou­ver la bonne humeur et l’entrain.
Nous sommes le 4 avril et Pon­za nous offre un peu de repos…Hélas, pas pour longtemps. Lorsque je me réveille ce matin-là, je con­state à ma grande sur­prise, que je suis en sym­biose avec le print­emps : JE BOURGEONNE ! Recou­verte de bou­tons rouge sur tout le corps, c’est panique à bord ! On pen­sait avoir tout prévu et la trousse à phar­ma­cie a été soigneuse­ment pré­parée en fonc­tion des faib­less­es physiques de cha­cun. Mais là, nous don­nons notre langue au chat : est-ce la vari­celle ? Intox­i­ca­tion ali­men­taire ? Ou bien une allergie ? En tout cas ça gratte…Apparemment ce n’est pas con­tagieux car je suis la seule à avoir ça et je n’ai pas de fièvre. Nous restons calmes et déci­dons de con­tin­uer notre chemin en direc­tion d’Ischia, afin de se rap­procher du golfe de Naples.

« Ven­totene ou notre île mau­dite »

Nous aime­ri­ons cette fois-ci nous arrêter à Ven­totene. Cette île devint un cen­tre péni­ten­ti­aire jusqu’à une époque très récente avec sa voi­sine San Ste­fano où Mus­soli­ni empris­on­na les antifas­cistes. Il y a deux ans, lors de notre pre­mier galop d’essai en voili­er, nous n’avions pas pu la vis­iter. C’était plus avancé dans la sai­son et il nous avait été impos­si­ble de mouiller là où pour­tant le guide nau­tique nous l’indiquait à cause de la mul­ti­tude de corps-morts instal­lés (bouées payantes, aux­quelles vous êtes oblig­és d’accrocher le voili­er, sans eau ni élec­tric­ité). Sûrs de notre coup cette fois-ci, nous mouil­lons l’ancre dans un endroit autorisé et nous nous pré­parons à descen­dre. Tout à coup, arrive à fond la caisse un can­ot de « la briga­da di finan­za » (brigade des finances). Ils nous inter­dis­ent de descen­dre à terre, pré­tex­tant du mau­vais temps. Nous con­sul­tons à nou­veau nos TROIS appli­ca­tions météo qui annon­cent la même chose : 10 Nœuds de vent, autant dire pétole !

Après s’être étran­glés de rire intérieure­ment, nous décryp­tons le mes­sage sub­lim­i­nal suiv­ant : soit vous allez au port et payez la nuit, soit vous dégagez ! Il ne nous faut pas moins de cinq min­utes pour faire nos adieux à Ven­totene et met­tre le cap sur Ischia. Nous n’essaierons pas une troisième fois et tant pis pour la vis­ite de Ven­totene et les com­merces locaux où nous avons pour habi­tude de faire nos cours­es. Mal­heureuse­ment, nous con­sta­tons que ce phénomène se répand de plus en plus. L’obligation de con­som­mer et de pay­er partout où nous nous trou­vons… Il est de moins en moins accep­té que l’on puisse être à un endroit sans pay­er. En pous­sant à l’extrême nos réflex­ions, nous nous deman­dons s’il fau­dra un jour pay­er seule­ment pour se balad­er et regarder le paysage !

Episode 5

Comme un air de désen­chante­ment…

Voici trois mois que nous sommes sur les flots et nous aime­ri­ons vous faire part de sen­ti­ments plus per­son­nels dans la con­ti­nu­ité de la nar­ra­tion de nos aven­tures mar­itimes. Après l’épisode de Ven­totene, nous met­tons le cap sur les îles du golfe de Naples avec au pro­gramme : Ischia, Pro­ci­da, Naples et Capri.
C’est un voy­age de deux ans que nous entre­prenons, et il sera sûre­ment ponc­tué à la fois d’émerveillements et de désen­chante­ments. Nous pen­sons qu’il est aus­si impor­tant de partager les joies comme les décep­tions.

Lorsque nous pour­suiv­ons notre nav­i­ga­tion vers le sud, nous faisons une triste con­stata­tion : la pol­lu­tion vis­i­ble à l’œil nu qui règne en mer Méditer­ranée. La côte méditer­ranéenne souf­fre de deux types de pol­lu­tion, celle du plas­tique et celle de l’immobilier. La « Med » se serait-elle pac­sée avec le dia­ble ? À peine a-t-on trem­pé le bout de l’étrave dans les eaux ital­i­ennes que nous nous prê­tons à un drôle de jeu. Nous obser­vons la mer et nous comp­tons les déchets flottants…Il ne se passe pas un quart d’heure sans apercevoir un sac ou une bouteille en plas­tique, des cagettes en poly­styrène et toutes sortes d’objets dis­parates à la dérive, au beau milieu de cette mer qui, rap­pelons-le, est une mer fer­mée. La sit­u­a­tion ne s’améliore pas quand nous descen­dons à terre.

Prenons pour exem­ple L’île de Pro­ci­da. Elle fait par­tie des îles du golfe de Naples. Quand nous atteignons la petite baie de Pro­ci­da (Cala di Cori­cel­la), on a l’impression d’arriver sur une aquarelle. La palette de couleurs des façades des maisons sur­plom­bant le petit port de pêche est sub­lime. Pro­ci­da est un lieu culte du ciné­ma ital­ien. Par­mi les plus célèbres qui y ont été tournés, nous en retien­drons trois : « Il posti­no » avec Philippe Noiret dans le rôle de Pablo Neru­da, « le tal­entueux Mr Rip­ley » remake améri­cain de « plein soleil » et « Gra­ziel­la » d’après le roman éponyme d’Alphonse de Lamar­tine. Alors que ce pre­mier jour sur l’île nous enchante, le deux­ième nous désen­chante. Ce jour-là, nous déci­dons de ramer jusqu’à la plage qui se trou­ve en face de notre mouil­lage pour emprunter un sen­tier de prom­e­nade. Quand nous arrivons sur la plage, nous cher­chons un coin pour dépos­er notre kayak. Et pour­tant, ce n’est pas la place qui manque mais il se trou­ve que la plage est jonchée de poubelles. Ce n’est pas le vent qui a parsemé quelques papiers ou plas­tiques, pas du tout ! Nous voyons des sacs poubelles de par­ti­c­uliers, soigneuse­ment fer­més (quand ils ne sont pas éven­trés) déposés sci­em­ment sur la plage. Le bord de cette plage offre une vision apoc­a­lyp­tique où les gens se baig­nent… Lorsque nous remon­tons le chemin (avec notre poubelle à la main), nous avons du mal à com­pren­dre ce qui se passe car, arrivés en haut du chemin, nous trou­vons une poubelle chaque 100 mètres ! Et le comble de tout ceci est que nous tombons nez à nez, c’est le cas de le dire, sur la déchet­terie de l’île qui sem­ble avoir la même activ­ité qu’un vol­can éteint depuis plusieurs mil­liers d’années.

L’île de Poci­da dans le golfe de Naples en Ital­ie, souf­fre de la pol­lu­tion des par­ti­c­uliers qui déposent leurs poubelles sur les plages.

L’île d’Ischia mon­tre aus­si quelques anom­alies quand on s’y penche de plus près. Nous avions déjà vis­ité Ischia au mois de juin 2015 où la sai­son bat­tait son plein. Au mois d’avril 2017, beau­coup de mag­a­sin sont fer­més et l’ambiance est un peu tris­tounette. De juin à sep­tem­bre, Ischia est une des des­ti­na­tions de vacances préférées des touristes alle­mands du troisième âge et des russ­es. D’ailleurs, tout est écrit en alle­mand ou en russe. Mais nous sommes envahis par un sen­ti­ment de décep­tion à la vue de plusieurs dys­fonc­tion­nements d’ordre pub­lic. Lorsque nous enta­mons une prom­e­nade dans un parc dit « aro­ma­tique méditer­ranéen », nous le trou­vons à l’abandon, sans indi­ca­tion, sans plan, où

les poubelles jonchent les allées. Cela fait par­tie des nom­breuses con­tra­dic­tions de l’Italie. Nous apercevons un gros chantier au même stade qu’il y a deux ans. Le pro­jet en ques­tion devait aboutir sur la con­struc­tion d’une salle poly­va­lente dédiée à la cul­ture. Le début et la fin du pro­jet est tou­jours vis­i­ble sur un grand pan­neau : « De 2007 à 2013, avec finance­ment de l’Europe ». Mais nous nous réc­on­cil­ions avec Ischia lorsque nous prenons le bus jusqu’au vil­lage de Fontana pour mon­ter jusqu’au mont Epomeo, pic le plus haut de l’île (788 M), nous offrant un mag­nifique panora­ma. En redescen­dant, nous tra­ver­sons une forêt de châ­taig­niers où les familles et les étu­di­ants ont pour habi­tude de venir pique-niquer. C’est la Dolce Vita et la forêt reten­tit de rire et de musique, embaume la gril­lade et respire la joie et la bonne humeur ital­i­enne !
De plus, c’est grâce à un der­ma­to­logue très gen­til et de garde ce jour-là sur l’île que j’ai élu­cidé mon his­toire de bou­ton, le ver­dict est tombé : c’est un pso­ri­a­sis à goutte. Très con­traig­nant mais bénin, je suis soulagée que le voy­age puisse con­tin­uer. J’apprends que le der­ma­to­logue tient une per­ma­nence sur l’île une fois par mois, c’est quand même un coup de pot. La note prend égale­ment un goût salé et la carte vitale européenne ne fonc­tionne pas partout, il faut s’en accom­mod­er !

Escale à Naples, “oui Naples est sale…mais c’est une crasse séduc­trice qui côtoie de véri­ta­bles joy­aux archi­tec­turaux”.

Naples

On ne peut pas évo­quer la pol­lu­tion sans par­ler de Naples…Mais Naples nous rend schiz­o­phrène au niveau des sen­ti­ments ! Oui Naples est sale…Mais c’est une crasse séduc­trice qui côtoie de véri­ta­bles joy­aux archi­tec­turaux, un peu comme Palerme. Elle suinte la cor­rup­tion et la saleté par tous ses pores mais l’ambiance est unique. Pour vis­iter la ville et ses envi­rons, nous déci­dons de pren­dre quelques nuits dans une mari­na et nous cher­chons la plus proche du cen­tre-ville (tant qu’à faire !). Nous jetons notre dévolu sur la Mari­na San­ta Lucia. Nous négo­cions le tarif au télé­phone : Nous pas­sons de 80 à 60 Euros par nuit pour un dix mètres… La mari­na n’a ni toi­lette, ni douche. Mais nous sommes au cœur de Naples et les mari­nas plus excen­trées ne pro­posent pas de tar­ifs plus avan­tageux. La sécu­rité est sujette à cau­tion et sou­vent inclue dans le prix. Nous avons une place qui donne sur les restau­rants de la Mari­na et l’endroit est assez sûr pour laiss­er le bateau seul la journée. Ce sera notre petite folie et nous res­terons cinq nuits au port, aucun regret !

De nom­breux inci­dents mal­heureux nous ont été rap­portés par des nav­i­ga­teurs qui sont déjà allés au port de Naples. Les fonds sont rem­plis de détri­tus et des tas de câbles, de cordages, flot­tent dans le port et dans la grande baie. Le gros risque est de se pren­dre une corde dans l’hélice lorsque vous êtes au moteur. C’est au petit bon­heur la chance…Nous prenons le risque et nous sor­tons indemnes en quit­tant Naples et son port.

Nous notons une grande dif­férence entre la France et l’Italie : les sacs plas­tiques. Alors que la France essaie de dimin­uer voire de stop­per com­plète­ment la dis­tri­b­u­tion des sacs plas­tiques dans les grandes sur­faces et tout autre com­merce, c’est très dif­férent en Ital­ie. C’est la foire aux sacs ! Peu importe ce que vous achetez, on vous remet un tick­et au bis­phénol et un sac plas­tique ! Nous n’avons jamais eu autant de sacs plas­tiques sur le bateau. Nous les util­isons pour la poubelle « déchets ménagers ».
Idem pour le tri des ordures, il n’est pas respec­té et vous pou­vez trou­ver une poubelle à deux entrées : une pour le car­ton et une autre pour le verre, mais sans aucune sépa­ra­tion, si bien que tout se mélange ! Nous ne cher­chons pas à blâmer qui que ce soit en faisant cette con­stata­tion. Après tout, n’est-ce pas la réponse à une société hyp­ocrite ? Pourquoi deman­der de faire le tri alors que l’on con­tin­ue à dis­tribuer des sacs plas­tiques à tout va ? Pourquoi ne réduit-on pas les embal­lages ? À Paris, chaque deux ans, se tient le plus gros salon de l’emballage…Nous ne pen­sons pas être plus éco­los en France qu’en Ital­ie.
Autre con­stata­tion mal­heureuse, c’est la dégra­da­tion de site excep­tion­nel tel que Her­cu­lanum ou Pom­péi. Nous choi­sis­sons de vis­iter Her­cu­lanum. Notre décep­tion a été de trou­ver plusieurs por­tions fer­mées au pub­lic cause « de dégra­da­tion du site ». Ce site fab­uleux est en train de se réduire à peau de cha­grin car il n’y a jamais eu d’anticipation de travaux de con­ser­va­tion.
Nous quit­tons Naples avec un petit pince­ment au cœur car elle reste mal­gré tout, une de nos villes préférées de la côte ital­i­enne. Elle nous a ensor­celés !

Cap sur Malte

Nous voulons attein­dre l’île de Malte afin de s’installer quelques semaines ou pourquoi pas y pass­er l’été pour se pos­er un peu et tra­vailler à nos activ­ités. Mal­heureuse­ment, Malte ne s’avère pas à la hau­teur de nos espérances pour dif­férentes raisons que nous allons évo­quer plus bas.
Avant d’atteindre Malte, nous aurons fait une halte à Capri, le petit bijou du golfe de Naples, puis deux arrêts dans les îles éoli­ennes dont une à Panaréa et une autre à Vul­cano. Nous les avions vis­itées il y a deux ans et avions gravi tous les som­mets. Mais nous sommes impa­tients de décou­vrir de nou­veaux ter­ri­toires et ne faisons qu’une petite escale dans ces îles.
Si nous devons recom­man­der une seule île du Golfe de Naples c’est, sans hési­ta­tion, Capri ! Con­cer­nant les îles éoliennes…Nous vous les recom­man­dons toutes ! Fil­icu­di a notre préférence mais elles sont toutes dis­tinctes.
Après s’être avi­tail­lés à Vul­cano, nous met­tons le cap sur Malte ven­dre­di 28 avril à 13h00 et tra­ver­sons le détroit de Mes­sine dans la nuit avec un courant favor­able. Nous arrivons à Malte Dimanche 30 avril au matin. Nous aurons par­cou­ru env­i­ron 200 milles nau­tiques, la nav­i­ga­tion dur­era 43 heures dont 15 heures au moteur. Nous jetons l’ancre à St Julian’s Bay et mal­gré un mouil­lage chahuteur dû à une petite houle facétieuse, nous trou­vons un repos répara­teur.

Arrivée à Malte

Mai 2017 : Arrivée à Malte

L’arrivée à Malte est tou­jours impres­sion­nante. La lumière sur le cal­caire, la couleur dorée sur ses for­ti­fi­ca­tions grandios­es et son archi­tec­ture aux influ­ences ori­en­tales est une invi­ta­tion aux con­tes des mille et une nuit. Tout ce beau décor ne reflète mal­heureuse­ment pas les couliss­es de l’île. Malte est certes cos­mopo­lite, mais c’est aus­si une île faite pour le tourisme et beau­coup pour le tourisme ! Plus par­ti­c­ulière­ment à Sliema, quarti­er du bord de mer, nous con­sta­tons la con­struc­tion d’immeubles de plus en plus haut, les maisons sont toutes rehaussées de plusieurs étages et le soleil se couche donc plus tôt que prévu ! De très nom­breux chantiers immo­biliers furent entre­pris par l’ancien gou­verne­ment qui n’était pas avare en autori­sa­tions (affaires de cor­rup­tion) …

Nous prof­i­tons de cette halte pour nous avi­tailler en eau et en Gazole tout en restant au mouil­lage. Nous faisons plusieurs allers-retours avec notre kayak gon­flable et nous réus­sis­sons à trans­porter 58L d’eau en un voy­age avec des bidons de 5 et 8L. Il y a une fontaine d’eau potable à 15 mètres de là où nous lais­sons le kayak. Nous trou­vons une laver­ie et une sta­tion d’essence égale­ment tout proche. Nous pas­sons une journée à faire nos « corvées » et nous voilà tran­quilles pour un moment. Mais le vent tourne et nous sommes oblig­és de chang­er de mouil­lage. Nous nous abri­tons à Rinel­la Bay, en face des « trois cités ». Nous sommes loin de tout, coincés sur le bateau et aucun marc­hand de fruits et légumes à moins de 30 min­utes de marche quand il y a une petite accalmie.
Nous con­sta­tons égale­ment que notre con­nex­ion inter­net est très pau­vre et ne pou­vons pas tra­vailler comme nous l’avions prévu. L’eau du mouil­lage est sale et nous sommes très dépen­dants de l’eau de mer car nous faisons tout avec elle : vais­selle, toi­lette, etc… Nous rinçons la vais­selle avec l’eau douce à l’aide d’un pul­vérisa­teur pour économiser l’eau. Nous faisons notre toi­lette à l’eau de mer et avons appris un petit truc qui nous per­met de ne pas se rin­cer ! Dès que nous sor­tons de l’eau, nous nous essuyons tout de suite. De ce fait, le sel ne provoque pas ce tiraille­ment ressen­ti comme avec le séchage naturel au vent. L’été tarde à venir, alors nous faisons une excep­tion pour les cheveux que nous rinçons à l’eau douce car il fait encore un peu humide en soirée.
Le vent de nord-ouest forcit et sur les 4 bateaux qui se trou­vent au mouil­lage, deux dérapent dans la nuit (l’ancre ne tient pas) heureuse­ment, il n’y a pas de casse et ils doivent rajouter une deux­ième ancre.

« Sur les traces d’Ulysse »

Le 10 mai, alors que le vent tourne au sud, nous déci­dons de quit­ter Malte et d’aller sur Syra­cuse où le mouil­lage devant le port con­stitue un excel­lent abri. Nous trou­vons le séjour à Malte trop court et regret­tons tout de même notre mouil­lage dans la baie de St Julian qui lui, offre un excel­lent emplace­ment. Mais quand la météo propose…On dis­pose, alors cap sur Syra­cuse ! De là, nous atten­drons le souf­fle con­ciliant d’Éole pour nous pouss­er jusqu’en Grèce, dans les îles Ion­i­ennes. Impa­tients de con­tin­uer sur les traces d’Ulysse, nous allons enfin décou­vrir une par­tie de la Méditer­ranée que nous n’avons encore jamais explorée !

Comme pré­cisé au départ, ce voy­age est une com­bi­nai­son de belles décou­vertes mais com­porte quelques désen­chante­ments comme le dur con­stat de pol­lu­tion en mer Méditer­ranée. Mal­heureuse­ment, ce sont TOUTES les côtes méditer­ranéennes qui sont touchées. Nous accom­plis­sons des gestes respon­s­ables au quo­ti­di­en de sorte à ne pas aggraver cette sit­u­a­tion. Nous choi­sis­sons des pro­duits qui n’agressent pas l’environnement marin, nous sommes très économes en eau, et la brise diesel est util­isée en dernier recours car nous avons le temps (il est de bon ton de le pré­cis­er !). Nous croyons aux ini­tia­tives indi­vidu­elles même si elles ne représen­tent qu’une goutte d’eau dans la Méditerranée…Ben C’est déjà ça !
Prochain épisode : Une semaine de mouil­lage à Syra­cuse et l’arrivée sur les îles Ion­i­ennes !

Pollution dans le golfe Ambracique, en Grèce

Episode 6

SYRACUSE : POINT DE DÉPART POUR LA GRÈCE

Voici la suite des nav­i­ga­tions de « Sauvage » et de son équipage en mer Méditer­ranée. Cet épisode qui racon­te nos pre­miers pas en Grèce, dans les îles Ion­i­ennes, par­lera de ces ren­con­tres faites en mer et sur le con­ti­nent grec qui nous auront mar­quées, et de moment clef à tra­vers une vidéo…
Nous ne sommes pas venus à Syra­cuse pour ses eaux cristallines mais pour retrou­ver cette ville pleine de vie et de charme et c’est d’ici que com­mence notre « vrai » voy­age. En effet, nous allons décou­vrir une nou­velle par­tie de la Méditer­ranée et le mouil­lage dans la baie de Syra­cuse représente pour nous le sas d’attente pour notre départ vers la Grèce. Dans l’attente d’une fenêtre météo favor­able, nous imag­i­nons une arrivée digne de l’Odyssée d’Ulysse : Cor­fou, dans les îles Ion­i­ennes !
À Syra­cuse, nous ren­con­trons Car­o­line et Nico, un jeune cou­ple fran­co-ital­ien qui voy­age sur « Ysé », un voili­er en alu­mini­um de 11,50 mètres. Ils ont appareil­lé de Bre­tagne en octo­bre 2016 et ont passé l’hiver à Malte. Pen­dant deux mois, nous nav­iguerons ensem­ble jusqu’à leur retour en Ital­ie.
Mais le début s’annonce mal ! Alors que nous prof­i­tons d’une fenêtre idéale pour point­er l’étrave vers la Grèce, Ysé ren­con­tre un prob­lème de moteur et doit s’arrêter d’urgence dans un port en Cal­abre, au sud de l’Italie. Nous con­venons de con­tin­uer notre route vers la Grèce car le vent vient du sud et ne nous per­met pas de rester au mouil­lage dans cette par­tie de l’Italie. Après 62 heures de nav­i­ga­tion (dont 14 au moteur), nous tou­chons notre pre­mière île grecque : le sud de Lefkas ! Tant pis pour notre arrivée sur Cor­fou, la météo en a décidé autrement ! Ysé et son équipage arriveront 4 jours après.

LES ÎLES IONIENNES : SES PAYSAGES, SES HABITANTS, SES EFFETS DE SITES, ET NOS RENCONTRES

Notre par­cours dans les îles ion­i­ennes : Point d’arrivée : Lefkas, puis Megan­isi, Kas­tos, Ithaque (Kioni), côte est de la Céphalonie (Eufemia, Kalo limani), Chenal de Lefkas, Pre­veza (sur le con­ti­nent), le golfe d’Amvrakia de Preveza,Andipaxoi, Pax­oi, Cor­fou, Oth­oni @Cyrille Mous­set

Ce qui a ren­du ces deux mois de nav­i­ga­tion mag­iques, c’est assuré­ment la com­bi­nai­son de la beauté du paysage des îles Ion­i­ennes, pre­mière approche avec la pop­u­la­tion grecque et notre ren­con­tre avec l’équipage du voili­er « Ysé ». Nous n’avions, jusqu’à présent, con­nu aucune expéri­ence de nav­i­ga­tion avec un autre voili­er. Toute­fois, nous con­sta­tons aujourd’hui, que cette entente partagée pen­dant ces deux mois avec nos amis est rare, et pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que nous sommes du même âge et qu’il est plus « nor­mal » de crois­er sur l’eau des retraités ou en général des gens plus âgés. Car­o­line et Nico vivent aus­si sur leur bateau et nous pou­vons partager ensem­ble nos ques­tions, nos doutes, et nos joies ! De plus nous décou­vrons tous les qua­tre la Grèce pour la pre­mière fois.
Nous avons le même rythme de croisière, et de par nos per­son­nal­ités dif­férentes, chaque per­son­ne apporte quelque chose d’enrichissant. Il n’y a pas de « meneur ou de chef », qui décide où aller, quand par­tir, com­bi­en de temps rester etc…

Sou­vent, lorsque nous repen­sons à nos pre­miers pas en Grèce avec l’équipage d’Ysé, on se dit que nous avons décou­vert des lieux que nous n’aurions jamais décou­vert à deux. Nous louons une voiture pour vis­iter les plus grandes îles, ce qui per­met de divis­er les frais par deux et nous parta­geons tous les qua­tre une curiosité boulim­ique qui nous a poussé jusqu’ici en bateau !

Pour décrire briève­ment les îles Ion­i­ennes, il y a une chose à savoir : il ne faut surtout pas s’attendre à la Grèce des cartes postales habituelles : Le soleil éblouis­sant sur les maisons bleues et blanch­es ! La région des îles Ion­i­ennes est celle où il pleut le plus en hiv­er. L’été est très chaud et humide, ce qui a pour con­séquence cette végé­ta­tion lux­u­ri­ante qui fait la par­tic­u­lar­ité de ces îles. Il y a des oliviers, des cyprès, des pins et des fleurs à pro­fu­sion ! C’est une région verte et ombragée aux maisons cou­vertes de tuiles romaines rouges.
Les effets de sites sont nom­breux et il n’est pas rare que la topogra­phie des îles per­turbe nos prévi­sions météorologiques. Nous croyons être à l’abri du vent du nord en trou­vant un beau mouil­lage au sud ? hé bien non ! Les rafales de vent se ren­for­cent lorsqu’elles déva­lent les falais­es escarpées des îles Ion­i­ennes, ce qui sou­vent, crée des sur­pris­es et provoque des direc­tions de vent con­traires à celui qui était prévu. Au départ, nous sommes un peu con­fus, puis rapi­de­ment, nous apprenons à appréhen­der et anticiper ces phénomènes courant en Grèce.

NOUVELLES EXPÉRIENCES ET PARTAGE DE BEAUX MOMENTS !

En Céphalonie, plus pré­cisé­ment au port d’Argostoli, nous faisons nos for­mal­ités (je rap­pelle que même si nous sommes dans la com­mu­nauté européenne, il est de bon ton de faire des for­mal­ités en entrant en Grèce, j’ai d’ailleurs écrit un arti­cle à ce sujet sur mon site Sailingthewords.com : « les for­mal­ités en Grèce » dans la rubrique actu­al­ités). Nous avons loué une voiture pour nous y ren­dre car nous sommes au mouil­lage d’Eufemia, sur la côte Est et faire une pierre deux coups : les for­mal­ités et la vis­ite de l’île ! À Argos­toli nous vivons un joli moment : dans le port, alors que les pêcheurs vendent leur pêche et rangent leurs filets, des tortues vien­nent aux abor­ds du quai pour manger les déchets de pois­sons ! On les appelle « Caret­ta-Caret­ta » en grec ! Elles font bien évidem­ment la joie des touristes et des pas­sants !
Sur l’île d’Ithaque et Mégan­isi, nous expéri­men­tons notre pre­mier mouil­lage avec « amar­res à terre ». Manœu­vre un peu déli­cate pour la pre­mière fois mais c’est presque une oblig­a­tion en Grèce ! Réservé aux mouil­lages pro­fonds, exi­gus et très fréquen­tés, ce style d’amarrage per­met de garder son bateau tou­jours dans le même axe et de l’empêcher d’éviter.

Amarre à terre à Ithaque pour Sauvage et Ysé (de droite à gauche) ! @Cyrille Mous­set

Nous faisons égale­ment un arrêt sur Kas­tos, habitée par 80 âmes, on y trou­ve une « Tav­er­na » (restau­rant grec), un bar, une église et même une école ! sans par­ler du mini mar­ket, ouvert seule­ment le matin et…pas tous les jours ! Il y a un port où on peut se baign­er telle­ment l’eau est translu­cide. Nos nav­i­ga­tions vont de sur­pris­es en sur­pris­es. Toutes ces îles dif­fèrent les unes des autres et il n’y en a pas une qui se ressem­blent. Nous ne descen­drons pas jusqu’à Zante pour l’instant et déci­dons de touch­er le con­ti­nent afin que l’équipage d’Ysé puisse régler un prob­lème de moteur… Notre choix se porte sur Pre­veza et le golfe Ambracique car il y a plusieurs chantiers navals et des mag­a­sins spé­cial­isés dans le matériel mar­itime. Nous prof­iterons de cette escale pour acheter un nou­veau son­deur car cela fait deux mois que le nôtre nous a lâché et nous sommes tou­jours au fil à plomb pour son­der les pro­fondeurs, à l’ancienne !
Ce que nous ignorons, c’est que nous allons rester à Pre­veza plus de temps que prévu et vivre de belles aven­tures !

PROCHAIN EPISODE : 1 /PREVEZA ET LE GOLFE AMBRACIQUE : UN ARRET PLUS LONG QUE PRÉVU ! 2/CORFOU, DRÔLE D’IMPRESSION, 3/LA SÉPARATION, NOTRE NOUVELLE ÉQUIPIÈRE ET NOTRE DESCENTE EN DIRECTION DU GOLFE DE PATRAS !

Episode 7

Notre arrêt pro­longé à Préveza nous a per­mis de créer des liens avec la pop­u­la­tion locale mais aus­si mar­itime, nous avons décou­vert les paysages de la région de l’Épire, et tout ceci nous a lais­sé d’excellents sou­venirs. C’est pour toutes ces raisons que nous y con­sacrons un chapitre un peu plus long…

PREVEZA ET LE GOLFE AMBRACIQUE : UN ARRET PLUS LONG QUE PRÉVU

Lorsque nous arrivons à Préveza, nous jetons l’ancre dans la baie face aux chantiers navals et aux nom­breuses mari­nas. La ville est juste en face mais l’accès est dif­fi­cile quand nous nous trou­vons de ce côté-là. À moins de pren­dre le bus (quand il passe) ou le taxi qui per­met de tra­vers­er un tun­nel sous la mer reliant la ville. Le port com­mu­nal de Préveza est plein et n’a pas la place pour accueil­lir nos deux bateaux. En atten­dant qu’une place se libère, nous allons nav­iguer dans le golfe Ambracique et mouiller sous les ruines d’un site qua­si­ment à l’abandon : Nikopolis…Et là à notre grande sur­prise, nous nous retrou­vons à deux bateaux dans cette baie gigan­tesque peu pro­fonde, face à un paysage sauvage, isolé et boudé par le tourisme. On com­prend pourquoi : L’eau est de couleur verte, ici ni transats ni para­sols ne peu­vent envahir le bord de mer, il ne réserve aucune place pour la farniente. De nom­breuses tortues y nagent tout en prenant soin de rester loin de nous, mais lorsque nous descen­dons à terre pour longer le bord de mer, il y a du monde…Une quan­tité phénomé­nale de crabes, de Bernard l’Hermite, de minus­cules pois­sons, c’est plein de vie !

Le Golfe Ambracique @Cyrille Mous­set

NIKOPOLIS OU LA BAIE SAUVAGE

Le lende­main, nous par­tons à pied vis­iter la cité de Nikopo­lis, là encore, nous ne crois­erons personne…Et pour­tant, la muraille est imposante par sa taille (mal­gré sa décrépi­tude) et par son his­toire. Nikopo­lis a été con­stru­ite par Octave pour com­mé­mor­er sa vic­toire sur Antoine lors de la bataille d’Actium. Cette bataille a décidé de l’avenir de l’empire romain ! Quand nous rejoignons nos bateaux, nous apercevons une grande salle qui sem­ble être une taverne…Lorsque nous entrons, nous sommes chaleureuse­ment accueil­lis par une dame grecque. Exit l’anglais dans cette par­tie de la Grèce. Nous arrivons à nous faire com­pren­dre et prenons place pour dîn­er.

Arrivent le mari, les enfants, les petits enfants, le pope du vil­lage et quelques voisins…L’animation se met en marche, ça par­le, ça rigole, et nous man­geons joyeuse­ment au milieu de ce brouha­ha très agréable ! Nous finis­sons par dis­cuter avec eux en s’aidant du pau­vre vocab­u­laire que nous pos­sé­dons et d’un dic­tio­n­naire que nous avons sur le portable ! Nous pas­sons une soirée très con­viviale.

Le Théâtre de Nikopo­lis @Cyrille Mous­set

PREVEZA, UN CHARME QUI OPÈRE

De retour sur Préveza, nous trou­vons deux places au port com­mu­nal. Nous res­terons un total de 3 semaines (Préveza et le Golfe Ambracique). À ce jour, cela reste l’arrêt le plus long que nous ayons jamais fait ! Nous tombons sous le charme de l’ambiance de la ville de Préveza. Der­rière les restau­rants et cafés du bord de mer, les rues ont gardé l’atmosphère des villes de marchés provinciaux…Nous ren­con­trons beau­coup de français au port com­mu­nal, cer­tains d’entre eux par­courent la Grèce depuis 20 ans ! Nous ne pen­sons pas y rester aus­si longtemps…Il y a telle­ment d’autres choses à décou­vrir. On peut toute­fois com­pren­dre cet attache­ment à la douceur de vivre grecque ! Ces ren­con­tres auront été rich­es en échanges. Nous écou­tons les con­seils, les expéri­ences de cha­cun et surtout les lieux à ne pas man­quer.

TASSOS, PERSONNAGE INCONTOURNABLE

Nous ren­con­trons Anastha­sios, dit « Tas­sos » à l’occasion d’un dîn­er avec l’équipage d’Ysé dans les ruelles de Préveza. Anastha­sios est le gérant mais on pour­rait le pren­dre pour un client. Il s’assit à notre table et avec son accent nous par­le en toutes les langues. Français, et surtout ital­ien avec Nico ! Faut dire que physique­ment il impose…Il a le corps d’un rug­by­man et la tête de Léo Fer­ré ! Il coiffe sa grande crinière blanche d’un cato­gan, boit de l’ouzo, fume beau­coup, drague autant, et aime faire la fête ! Nous le crois­erons à nou­veau le lende­main dans un café très local.

D’ailleurs à ce sujet, il est agréable de con­stater qu’il existe tou­jours de vieux bistrots aux allures défraîchies où on trou­ve une couleur plus locale, mêlant dif­férentes généra­tions. Nous pas­sons la soirée avec lui, dis­cu­tons de la Grèce, de ses habi­tants, de poli­tique, etc…Les lumières du bistrot s’éteignent, et c’est en zigza­guant que nous rejoignons nos embarcations…Encore une ren­con­tre et un moment qui fer­ont par­tie de ces beaux moments passés en Grèce.
Nous avons égale­ment pu nous pro­cur­er un nou­veau son­deur, l’équipage d’Ysé a trou­vé un mécani­cien pour répar­er le moteur, et nous avons même eu la pos­si­bil­ité de pren­dre des douch­es à l’eau douce sur la plage ! Les pleins d’eau sont faits, il est temps de repar­tir vers le nord des îles Ion­i­ennes…

CORFOU, DRÔLE D’IMPRESSION

Com­ment ne pas s’arrêter à Cor­fou ?! D’après l’Odyssée, Ulysse aurait débar­qué sur une plage située sur la côte ouest : Pale­okas­trit­sa. Hum Hum…On arrivera par la côte Est avec l’équipage d’Ysé. Nous mouil­lons au sud de la ville de Cor­fou et ne fer­ons qu’une vis­ite éclaire de la ville. Toute­fois, lorsque nous repasserons à Cor­fou, seuls cette fois-ci, après une escale sur l’île d’Othoni, nous mouillerons plusieurs jours sous la forter­esse. Je ne sais pas si c’est la chaleur écras­ante de l’époque (mi-juil­let) ou le fait d’avoir vis­ité la ville façon éclaire au pre­mier arrêt, ou encore d’avoir quit­té nos amis après avoir nav­igué deux mois en leur com­pag­nie, mais nous ressen­tons un léger abat­te­ment…

La forter­esse de Cor­fou @Cyrille Mous­set

De plus nous essuyons un coup de vent non prévu par la météo. Une nuit dif­fi­cile où nous devons assur­er des quarts de nuit au mouil­lage ! Notre chaîne tient bien et Sauvage se mon­tre valeureux. Mais les cornes de brumes qui son­nent dans la nuit pour aver­tir un bateau, puis deux, puis trois qui dérapent, ne nous per­me­t­tent pas de pass­er une nuit tran­quille et sere­ine ! Pas de casse, une petite peur et le lende­main, le soleil revient, le vent se calme et tout rede­vient « nor­mal ». Le cen­tre-ville de Cor­fou grouille de monde à cette époque et les rues sont bor­dées de mag­a­sins de sou­venirs qui vendent tous la même chose…Mais en nous écar­tant des axes touris­tiques, nous nous per­dons dans les ruelles du vieux Cor­fou. C’est une toute autre facette de la ville qui nous réc­on­cilie avec Cor­fou. Nous tombons sous le charme des vieilles façades aux tra­di­tion­nels volets verts, une archi­tec­ture néo­clas­sique pour le musée des arts con­stru­it par les anglais au XIXe siè­cle, et le plus drôle dans tout ça, c’est que nous nous retrou­vons presque seuls dans nos déam­bu­la­tions !

Le Vieux Cor­fou @Cyrille Mous­set

LA SÉPARATION, NOTRE NOUVELLE ÉQUIPIÈRE ET NOTRE DESCENTE EN DIRECTION DU GOLFE DE PATRAS !

Après notre pre­mière vis­ite de Cor­fou avec l’équipage d’Ysé, nous déci­dons de pouss­er encore un peu plus au nord pour décou­vrir l’île d’Othoni, ce qui per­me­t­tra à nos amis d’attendre une bonne fenêtre météo pour redescen­dre en Cal­abre. Oth­oni est une petite île qui échappe au tourisme de masse. Très fréquen­tée par les ital­iens car c’est la pre­mière île des Ion­i­ennes qu’ils ren­con­trent et il est agréable d’y faire une escale pour se ressourcer avant de se jeter dans le grand bain touris­tique de Cor­fou ! Oth­oni compte 40 habi­tants l’hiver et 380 l’été… C’est aus­si une île où les chats sont presque plus nom­breux que les habi­tants ! D’ailleurs, c’est ici que l’équipage de Sauvage s’agrandit et accueille sa nou­velle équip­ière que nous appellerons…. « Ysé », une petite chat­te âgée de 6 semaines qui depuis, nav­igue avec nous et avec laque­lle nous for­mons à présent un trio.

Ysé, notre nou­velle équip­ière @Cyrille Mous­set

La Grèce et ses chats…. Des chats partout ! Peut-être une tra­di­tion mais un prob­lème aus­si car beau­coup ne passent pas l’hiver et la plu­part vivent dehors. Ils n’appartiennent à per­son­ne mais pour­tant tout le monde leur donne à manger. Beau­coup d’entre eux sont malades et mal­gré les cam­pagnes de stéril­i­sa­tion qui sont menées, le nom­bre de chats ne cesse d’augmenter…
Le 12 juil­let, la fenêtre météo atten­due par nos amis arrive et l’heure de la sépa­ra­tion a son­né. Elle ne se fait pas sans un pince­ment au cœur mais nos pro­jets de nav­i­ga­tion sont dif­férents et il est impor­tant que cha­cun réalise le but qu’il s’est fixé. Nous sommes cer­tains que la mer nous réu­ni­ra à nou­veau, sans pour autant con­naître la date du prochain ren­dez-vous !
Ce même jour, nous met­tons les voiles et redescen­dons les îles Ion­i­ennes par la côte Est avec un arrêt sur Cor­fou, Pax­os, Pre­veza à nou­veau (vac­cin d’Ysé oblige !) et Kas­tos que nous avions bien aimé lors de notre pre­mière vis­ite. Notre objec­tif : Entr­er dans le golfe de Patras, pour­suiv­re par le golfe de Corinthe afin de tra­vers­er le mythique canal et se retrou­ver en mer Égée. Nous voulons trou­ver un endroit pour hivern­er à flot cet hiv­er…

Naviguer avec un chat

Navigation Golfe de Patras

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A Tunis comme à Alger, la grève des médecins rési­dents a mis en lumière les défail­lances des sys­tèmes de san­té. Héritage social­iste égal­i­taire pour l’Algérie, héritage de l’époque de Bour­gui­ba pour la Tunisie, la san­té publique est pour­tant en déliques­cence et les prob­lèmes de ges­tion poussent les patients vers le privé.

« Je me suis retrou­vé à faire des gardes de 24 heures un jour sur deux, 30 jours de suite. Un jour, en ren­trant, je me suis endor­mi au volant et je suis ren­tré dans un mur », racon­te Meh­di*, rési­dent dans un hôpi­tal de Tunis. Débor­dés, les rési­dents tunisiens ont le sen­ti­ment d’être les “bouche-trous” des hôpi­taux, qui souf­frent d’une infra­struc­ture vieil­lis­sante, d’équipements défail­lants et de mau­vaise ges­tion. «Par exem­ple, pour­suit Meh­di, quand tu es interne en pédi­a­trie, à cause du manque d’appareils res­pi­ra­toirs, tu pass­es par­fois la nuit à te relay­er avec l’autre rési­dent de garde pour faire respir­er manuelle­ment des nour­ris­sons. Tu n’as pas intérêt à t’endormir». Cette dégra­da­tion des con­di­tions de tra­vail touche égale­ment les infir­miers et aides-soignants. Une étude de 2013 a ain­si révélé que près de 70% des infir­miers de l’hôpital de Sfax souf­fraient d’épuisement pro­fes­sion­nel. Face à cette sit­u­a­tion, les ten­sions sont fortes entre médecins et per­son­nel paramédi­cal. «Hon­nête­ment, beau­coup ne font pas leur tra­vail, on est oblig­és de le faire à leur place au détri­ment de la for­ma­tion», regrette Meh­di.

«La loi algéri­enne, c’est six gardes max­i­mum par mois, témoigne un chirurgien d’Alger. Faire plus de dix gardes, c’est nor­male­ment unique­ment par réqui­si­tion du directeur de l’hôpital ou d’un offici­er de police judi­ci­aire. Mais c’est pour­tant courant». Dans les rangs des rési­dents man­i­fes­tants, Sofia*, rési­dente en car­di­olo­gie, énumère la liste des prob­lèmes quo­ti­di­ens qui l’épuisent : «Cer­tains jours, je n’ai pas de ten­siomètre pen­dant ma garde. Par­fois, l’appareil qui fait les radios est en panne. D’autres fois, les bran­car­diers ne sont pas là. Je passe mes journées à gér­er des prob­lèmes qui ne sont pas de ma respon­s­abil­ité et je ne soigne pas : je fais du brico­lage». Au ser­vice de gyné­colo­gie de l’hôpital de Bab El Oued, le groupe élec­trogène ne fonc­tionne plus. En cas de coupure de courant, il faut opér­er à la lumière des télé­phones porta­bles. «Et on par­le d’un hôpi­tal de la cap­i­tale du pays ! Imag­inez dans les Hauts-plateaux ou le sud», souligne Sadek Ham­laoui, l’un des porte-parole du Col­lec­tif autonome des médecins rési­dents algériens.

Man­i­fes­ta­tion à l’hôpital Mustapha Pacha, Alger, jan­vi­er 2018. Crédit LB

Les deux pays voisins ont pour­tant investi dans la san­té publique. En Algérie, le bud­get de la san­té a été mul­ti­plié par 4 entre 2000 et 2010. Mal­gré la crise budgé­taire liée à la baisse des revenus du pét­role, le bud­get de la san­té pour 2018 dépasse 3,4 mil­liards de dol­lars. En Tunisie, la loi de Finances 2018 prévoit un bud­get de 773 mil­lions de dol­lars. Si face au manque de matériel et de spé­cial­istes dans cer­taines régions, les respon­s­ables tunisiens invo­quent sou­vent la sit­u­a­tion économique dif­fi­cile du pays, un rap­port pub­lié en 2016 mon­tre qu’il s’agit tout autant — voir plus — d’un prob­lème de ges­tion que de moyens. La répar­ti­tion des équipements entre les dif­férents étab­lisse­ments de san­té y est par exem­ple qual­i­fié d’ «irra­tionnelle». Ain­si, le gou­ver­norat de l’Ariana, près de la cap­i­tale, est le moins doté en appareils d’imagerie médi­cale, alors que les patients qui se ren­dent en con­sul­ta­tion sont par­ti­c­ulière­ment nom­breux. A l’inverse, le gou­ver­norat de Tozeur, dans le sud, est celui qui a le plus d’appareils d’imagerie médi­cale par nom­bre d’habitants, alors que le rythme de con­sul­ta­tion médi­cale est faible. Les déci­sions con­cer­nant les ressources humaines et l’équipement sont cen­tral­isées au niveau du min­istère de la San­té, sou­vent sans con­sul­ter les acteurs de ter­rain ou éval­uer les besoins réels des struc­tures de san­té. «J’ai une amie, fraîche­ment diplômée en chirurgie pédi­a­trique, qui s’est retrou­vée à exercer dans le gou­ver­norat de Gafsa, où il n’y a aucun ser­vice de chirurgie pédi­a­trique ! Elle pas­sait son temps à écrire des cour­ri­ers pour adress­er ses patients à d’autres hôpi­taux», racon­te Meri­am Ben Soltane, rési­dente à Tunis.

De mau­vais­es ges­tions qui mènent à la cor­rup­tion

En Algérie, la ges­tion admin­is­tra­tive a été en par­tie décen­tral­isée. Le directeur de l’hôpital doit arbi­tr­er selon une enveloppe for­faitaire remise par l’Etat ain­si qu’un verse­ment, for­faitaire lui aus­si, de la Caisse nationale d’assurance mal­adie. Prob­lème : cer­taines spé­cial­ités sont plus chères que d’autres. «D’un point de vue financier, l’hôpital a sou­vent intérêt à ne pas soign­er», soupire un médecin spé­cial­iste du ser­vice pub­lic. Les choix des ges­tion­naires sont sou­vent mis en cause par les soignants. «A Djelfa (la qua­trième ville algéri­enne), en 2008, il y avait qua­tre scan­ners mais aucun poste de médecin radi­o­logue», témoigne Bilel, un médecin spé­cial­iste. En 2015, le ter­ri­toire comp­tait l’équivalent de 71 770 lits d’hospitalisation. Un chiffre en apparence sat­is­faisant, mais qui cache des dis­par­ités régionales impor­tantes. «Il faut surtout se deman­der ce que sig­ni­fie un lit, souligne un pédi­a­tre d’un hôpi­tal d’une région mon­tag­neuse. En réan­i­ma­tion par exem­ple, la norme inter­na­tionale veut qu’on compte comme lit, un lit équipé d’un matériel de réan­i­ma­tion pédi­a­trique. J’ai vu des ges­tion­naires compter le nom­bre de mate­las et en déduire que c’était des lits de réan­i­ma­tion. Le ges­tion­naire, comme tout le monde, n’a pas envie de se faire engueuler parce que les chiffres de son hôpi­tal ne sont pas bons».

Dans un arti­cle, le pro­fesseur de chirurgie Abid Lar­bi, ancien directeur de san­té publique au min­istère de la san­té, souligne que les taux d’occupation des hôpi­taux avoisi­nent les 50%, à l’exception des étab­lisse­ments mère-enfant, des mater­nités et des ser­vices de gyné­co-obstétriques. « Au lieu de con­stru­ire des poly­clin­iques, en met­tant en valeur le médecin omniprati­cien, on con­stru­it encore dans toutes les régions du pays des hôpi­taux qui sont à moitié vides», souligne-t-il. Selon lui, la région d’Adrar aurait ain­si plus besoin de poly­clin­iques et de mater­nités que des cinq hôpi­taux en con­struc­tion. «L’insuffisance de con­trôle et des pri­or­ités mal définies sont une source de gaspillage des deniers publics», affirme-t-il.

En Tunisie, la mau­vaise ges­tion et l’absence de con­trôle ouvrent la voie à la cor­rup­tion au sein des hôpi­taux. C’était l’une des prin­ci­pales caus­es de mécon­tente­ment exprimées par les patients de tout le pays lors du dia­logue socié­tal de san­té organ­isé en 2014 : bakchich ver­sé aux employés de l’administration pour con­tourn­er les longues heures d’attente aux con­sul­ta­tions, pass­er un exa­m­en ou obtenir les résul­tats d’analyses san­guines plus rapi­de­ment… Mais la cor­rup­tion existe égale­ment à un plus haut niveau, dans l’attribution des appels d’offre pour les médica­ments par exem­ple. «La dernière fois, j’ai ren­con­tré un représen­tant médi­cal qui m’a dit que son entre­prise avait rem­porté l’appel d’offres plusieurs mois aupar­a­vant pour un médica­ment, et qu’il l’avait fourni à l’hôpital. Or je n’avais jamais vu ce médica­ment, et il n’était pas disponible ! Per­son­ne ne sait où les boîtes sont passées», s’insurge Meh­di.

En Tunisie, env­i­ron 90% de la pop­u­la­tion béné­fi­cie d’une cou­ver­ture san­té. Mais il existe une iné­gal­ité, en par­ti­c­uli­er géo­graphique, dans l’accès aux soins : ain­si, les habi­tants du Kef, dans le nord-ouest, doivent par­courir plus de 200 kms pour accéder à l’hôpital uni­ver­si­taire, alors que ceux-ci sont surtout con­cen­trés sur la côte, plus prospère. Par ailleurs, être assuré et avoir accès à un étab­lisse­ment de san­té ne garan­tit pas tou­jours une qual­ité de soins cor­recte. Dans les hôpi­taux comme dans les cen­tres de san­té de base, les délais d’attente sont longs, et les médica­ments man­quent, faute de con­trôle des stocks, ce qui oblige les patients à se fournir dans des officines privées. «On ne trou­ve même pas de paracé­ta­mol à la phar­ma­cie de l’hôpital», se plaint Lil­ia*, dont le fiancé a été hos­pi­tal­isé à Nabeul. Dans ce con­texte, nom­breux sont ceux qui dis­ent recourir à la cor­rup­tion ou faire appel à des con­nais­sances pour être soignés mieux et plus vite. D’autres, s’ils en ont les moyens, se tour­nent vers les clin­iques privées. «Moi je cotise pour la san­té publique et j’y crois. Mais quand j’ai un pépin de san­té, je fais en sorte d’aller dans le privé», recon­naît Lil­ia.

S’adapter aux muta­tions sociales
En Algérie, alors qu’une nou­velle loi de san­té est en exa­m­en, les autorités répè­tent que la san­té gra­tu­ite pour tous est la pierre angu­laire du sys­tème. Pour­tant, la part à charge des ménages représente aujourd’hui 30% de la dépense nationale de san­té, soit l’équivalent de la part de la Sécu­rité sociale. Le sys­tème de san­té n’est pas en mesure, tel qu’il est organ­isé, de faire face aux muta­tions sociales. Ain­si l’espérance de vie a aug­men­té et un mil­lion de bébés nais­sent chaque année, la pop­u­la­tion algéri­enne est donc vieil­lis­sante et la pres­sion sur les infra­struc­tures gyné­co-obstétriques et pédi­a­triques est gran­dis­sante. Par ailleurs, le développe­ment du niveau de vie a mod­i­fié le pro­fil épidémi­ologique du pays. Ain­si, on meurt désor­mais plus d’un can­cer ou d’un acci­dent de la route, que d’une mal­adie comme le choléra. Si le plan can­cer lancé en 2011 per­met désor­mais aux patients d’être suiv­is en chimio­thérapie à l’hôpital pub­lic, la radio­thérapie doit se faire dans les clin­iques privées. «Il existe des infra­struc­tures dans les hôpi­taux publics, mais elles sont sur­chargées et les délais d’attente sont longs. La radio­thérapie doit se faire dans un délai fixe après la chimio. Les patients n’ont pas d’autres choix que de se tourn­er vers le privé», explique Samia Gas­mi, prési­dente de l’association d’aide aux can­céreux Nour Doha.  

Mais surtout, les dis­par­ités régionales sont très impor­tantes. Selon le think-tank Nab­ni, on compte 1,52 médecins pour 1 000 habi­tants dans les régions du Cen­tre, con­tre 0,81 pour 1 000 habi­tants dans le Sud Est. On recense par ailleurs un spé­cial­iste pour 733 habi­tants à Alger, con­tre 1 spé­cial­iste pour 12 827 à Djelfa. La ville de In Salah, 36 000 habi­tants, à 1 270 kilo­mètres au sud d’Alger, n’a aucune struc­ture publique qui peut pren­dre en charge un accouche­ment en cas de com­pli­ca­tions. «La seule solu­tion qu’on a, c’est de met­tre la patiente dans une voiture pour Ghardaïa, à 600 kilo­mètres», explique une habi­tante.

«Le patient se sent dén­i­gré, méprisé, mal pris en charge»
Tous ces obsta­cles, asso­ciés à un manque de com­mu­ni­ca­tion, sont sources de ten­sions entre patients et soignants. En Tunisie, la parole s’est libérée avec la révo­lu­tion de 2011, entraî­nant des dénon­ci­a­tions plus fréquentes, des dépasse­ments et erreurs médi­cales. La frus­tra­tion des patients peut même par­fois se trans­former en agres­siv­ité. «Ma prin­ci­pale préoc­cu­pa­tion est dev­enue ma sécu­rité. Quand un patient décède, ses proches s’attaquent à toi. On dirait que c’est toi qui as tué le patient. Tu as pour­tant fait de ton mieux, en fonc­tion des moyens que tu avais», con­fie Ami­na Bouzi­di, rési­dente en pédi­a­trie à Mona­s­tir. Elle espère une prise de con­science col­lec­tive : «Nous on souf­fre, tout comme nos conci­toyens, de l’état des hôpi­taux. Donc ça con­cerne tout le monde». En Algérie, le dis­cours est iden­tique. Les agres­sions sont devenus régulières. «Les patients sont face à nous. Ils nous ren­dent respon­s­ables de tous les prob­lèmes, de l’attente au manque de médica­ments, de l’absence de lits, de la panne du scan­ner», résume un rési­dent en oph­tal­molo­gie d’un CHU de la cap­i­tale. A Alger, il y a cinq CHU pour 5 mil­lions de per­son­nes, sans compter les patients envoyés dans d’autres régions du pays parce les étab­lisse­ments de prox­im­ité n’avaient pas les moyens de les pren­dre en charge. «Le patient se sent dén­i­gré, méprisé, mal pris en charge», résume un car­di­o­logue. «C’est aus­si le sys­tème de gra­tu­ité qui pose prob­lème, soulève un maître assis­tant. Les patients pensent que le médecin est à sa dis­po­si­tion. Il n’y a pas de respon­s­abil­i­sa­tion». Sarah fait par­tie de ceux qui en veu­lent aux médecins : «Ils n’écoutent pas les patients. Ils sont per­suadés d’avoir rai­son. Et ils ont fail­li tuer mon père lorsqu’il a été hos­pi­tal­isé». Face aux nom­breuses his­toires d’erreurs médi­cales, les patients se méfient et ne font plus con­fi­ance.

Se tourn­er vers le privé, ou choisir l’exil
A Tunis comme à Alger, la san­té publique est un argu­ment bran­di par les autorités. Pour­tant, des indices mon­trent bien que l’on se dirige douce­ment vers une aug­men­ta­tion du rôle du privé dans le secteur de la san­té. En Tunisie les médecins du secteur pub­lic peu­vent exercer une activ­ité privée com­plé­men­taire deux après-midi par semaine. Mais cer­tains en abusent. «Dans mon ser­vice, il y a appareil à échogra­phie tout neuf, mais il ne sert à rien car il est acca­paré par un médecin du ser­vice qui l’utilise pour son activ­ité privée et ferme la porte à clé quand il part», explique Ahlem*, rési­dente en gyné­colo­gie obstétrique.

D’autres choi­sis­sent de se tourn­er défini­tive­ment vers les clin­iques privées, où les salaires et con­di­tions de tra­vail sont meilleurs. «Il y a une poli­tique délibérée pour encour­ager le secteur privé à se dévelop­per au détri­ment du pub­lic. Si ça con­tin­ue, les Tunisiens les plus pau­vres n’auront plus qu’à mourir au pied des clin­iques privées», s’alarme Jed Henchiri, le prési­dent de l’OTJM. En Algérie, c’est d’abord le salaire qui pousse les médecins vers le privé. «70 000 dinars par mois (495 euros), après douze ans d’études. J’aspire à voy­ager, à per­me­t­tre à mes enfants d’avoir une bonne édu­ca­tion. C’est sim­ple, avec ce salaire, c’est impos­si­ble», explique Lin­da, qui a ouvert un cab­i­net de pédi­a­trie après son ser­vice civ­il. Dans le nou­veau pro­jet de loi san­té, plusieurs dis­po­si­tions per­me­t­tent aus­si l’entrée du secteur privé dans cer­tains domaines réservés jusque là au secteur pub­lic. Ain­si le texte pré­cise que dans le cadre de parte­nar­i­ats pub­lic-privé, l’État, tout en assur­ant la prise en charge des soins, évit­era les dépens­es liées à la con­struc­tion et à l’aménagement de nou­velles struc­tures de soins, aux frais de per­son­nel et à la ges­tion de l’établissement de san­té.

Si les médecins fuient vers le privé, ils vont aus­si s’installer à l’étranger. L’an dernier, 45% des nou­veaux diplômés en médecine sont par­tis à l’étranger : un exil sans précé­dent. Réputés pour être bien for­més, les médecins tunisiens sont accueil­lis à bras ouverts dans de nom­breux pays. En France, ils sont la pre­mière nation­al­ité représen­tée par­mi les lau­réats du con­cours d’équivalence en médecine des­tinée aux étrangers. Le sen­ti­ment que les autorités ont aban­don­né la san­té publique les pousse à par­tir. «Moi je ferai ce que je peux pour rester, pour servir mon pays, mais on se sent méprisés et humil­iés», soupire Waj­di*, interne en pédi­a­trie.

Selon un rap­port de l’organisation inter­na­tionale du tra­vail, le taux d’émigration des médecins est de l’ordre de 4% pour l’Algérie et de 3.5% pour la Tunisie en 2004. Il n’a cessé d’augmenter rapi­de­ment depuis la fin des années 1990, surtout pour l’Algérie. Les médecins sont les pre­miers pro­fes­sion­nels algériens, nés en Algérie, à exercer à l’étranger. Le nom­bre de médecins qui quit­tent l’Algérie aug­mente con­stam­ment depuis 1997. La des­ti­na­tion priv­ilégiée est aus­si la France. Près d’un médecin né en Algérie sur qua­tre y exerce. Les effec­tifs de médecins spé­cial­istes ne sont pas touchés de la même manière. Pour les médecins nés et for­més en Algérie, les spé­cial­ités les plus con­cernées sont la psy­chi­a­trie, la radi­olo­gie, l’ophtalmologie et l’anesthésie-réanimation. De manière générale, les médecins qui tra­vail­lent dans le secteur pub­lic sont plus touchés par le départ que ceux du privé.

*Les noms ont été changés à la demande des inter­viewés.

De longs mouvements de contestation

Le mécon­tente­ment des patients comme des soignants ne date pas d’hier. Le 24 mars 2018, les internes et rési­dents tunisiens ont mis fin à une grève qui aura duré 47 jours. A l’initiative de l’Organisation tunisi­enne des jeunes médecins (OTJM), le mou­ve­ment récla­mait entre autres la créa­tion d’un statut légal pour les internes et rési­dents et protes­tait con­tre une réforme du diplôme de médecine qui retar­dait son obten­tion à la fin de la spé­cial­ité. Par­ti­c­ulière­ment déter­minés, les jeunes médecins ont man­i­festé à plusieurs repris­es, regroupant jusqu’à 3 000 internes et rési­dents devant le min­istère de la San­té au début du mois de mars. Ils ont finale­ment réus­si fait pli­er le min­istre et obtenu gain de cause : pub­li­ca­tion du statut des internes et rési­dents, sépa­ra­tion du diplôme de médecine et de spé­cial­ité pour les étu­di­ants con­cernés cette année, et par­tic­i­pa­tion dans les dis­cus­sions con­cer­nant la réforme des études. Pour Slim Ben Salah, mem­bre du con­seil de l’Ordre des médecins, «c’est une bataille de gag­née, mais il y a beau­coup d’autres choses à revoir pour refaire de la médecine l’un des piliers de la Tunisie.»

En Algérie, la grève dure depuis qua­tre mois et sem­ble se dur­cir. Le 26 mars, les médecins spé­cial­istes tit­u­laires ont rejoint le mou­ve­ment de grève. Les rési­dents récla­ment l’abolition du ser­vice civ­il, une péri­ode oblig­a­toire de plusieurs années au cours de laque­lle ils sont envoyés dans les régions où il manque des médecins. Selon eux, l’état ne donne pas les moyens aux rési­dents de faire cor­recte­ment leur méti­er : «Envoy­er un chirurgien à Taman­ras­set c’est bien. Mais s’il n’a pas de plateau tech­nique, il ne peut rien faire», explique un médecin qui a fait son ser­vice civ­il dans le grand sud. Au fil des semaines, au fil des man­i­fes­ta­tions des sit-in, des affron­te­ments avec la police et des inter­ven­tions dans les médias, les rési­dents grévistes ont réus­si à met­tre en lumière des défail­lances du sys­tème de san­té. Les rap­ports sur «l’inefficacité» de ce ser­vice civ­il exis­tent depuis 2010, le min­istre actuel de la san­té l’a lui-même recon­nu lors d’une réu­nion. Pour­tant, la réforme sem­ble impos­si­ble car le sujet est trop poli­tique. «Les médias offi­ciels par­lent de négo­ci­a­tions, mais lors de la deux­ième réu­nion min­istérielle, le min­istre de la san­té n’a lais­sé aucun rési­dent par­lé, il a dit : «non». Et quand il s’est adressé à la presse il a affir­mé que c’était réglé. Com­ment doit-on réa­gir à cela ?», s’interroge l’un des représen­tants des rési­dents. Le levi­er pour­rait bien être le boy­cott des exa­m­ens. En effet, depuis le mois de jan­vi­er, tous les rési­dents en dernière année ont refusé de pass­er les exa­m­ens qui vali­dent leur diplôme. Or ce sont ces médecins que l’État envoie chaque année en ser­vice civ­il. «C’est sim­ple, fin mars, les pre­miers con­trats de ser­vice civ­il vont se ter­min­er. Comme il n’y a pas d’examen, il n’y a per­son­ne à envoy­er en rem­place­ment», con­clut l’un des représen­tant des grévistes, qui évoque dif­férentes pres­sions faites sur le mou­ve­ment pour met­tre fin au boy­cott des exa­m­ens.

Depuis six ans, les mou­ve­ments de protes­ta­tion menés par les rési­dents en médecine se sont mul­ti­pliés, notam­ment pour pro­test­er con­tre les con­di­tions du ser­vice civique oblig­a­toire dans les régions. Mais ils sont mal vus par une par­tie de l’opinion publique, qui estime que les médecins sont des priv­ilégiés défen­dant des intérêts cor­po­ratistes. «On essaie d’expliquer le lien entre l’amélioration de nos con­di­tions de tra­vail et celle de la qual­ité des soins que les patients reçoivent», explique Chaima Meherzia, mem­bre de l’OTJM. En Algérie, c’est l’affaire du doc­teur Ouali qui a relancé une mobil­i­sa­tion arrêtée en 2011. La jeune femme, gyné­co­logue en ser­vice civ­il, a aban­don­né son poste alors qu’elle était de garde. Son absence, et l’absence de médecin rem­plaçant, a poussé l’établissement à ren­voy­er une jeune femme en train d’accoucher. La patiente est décédée, faute de prise en charge dans les temps. Le doc­teur Ouali a été mis en déten­tion pro­vi­soire. Toute jeune mère, cette soignante venait d’effectuer plusieurs gardes, loin de son domi­cile, dans le cadre de son ser­vice civ­il. «Quand on fait 30 césari­enne par jour, par manque de per­son­nel, on peut faire une erreur, s’emporte une rési­dente en gyné­colo­gie d’un CHU de l’est. Et on peut se faire empris­on­ner? Quel mes­sage envoient les autorités?». Les lead­ers du mou­ve­ment de 2011, désor­mais tit­u­laires, regar­dent avec atten­tion le mou­ve­ment actuel. «A l’époque, après 4 mois et demi de grève, on avait obtenu une aug­men­ta­tion de salaire et un statut. Pour­tant, on demandait aus­si l’abrogation du ser­vice civ­il. On a échoué. Cer­tains étaient fatigués, d’autres trou­vaient qu’on avait obtenu beau­coup», racon­te un médecin, qui avait man­i­festé en 2011. L’un de ses amis acqui­esce : «La loi san­i­taire est poli­tisée, les cadres du min­istère ne sont pas là pour dis­cuter, le min­istre est un pro­fesseur de médecine et rien ne change. Beau­coup de respon­s­ables aujourd’hui ont intérêt à ce que rien ne change».

Perrine Massy, Timothée Vinchon (à Tunis) Leïla Beratto (à Alger)

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Récem­ment, j’ai lu dans la presse que vous soute­niez Bachar El Assad, l’homme qui m’a chas­sé de mon pays, tué mes amis et mes proches, m’a pour­chas­sé et...

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Récem­ment, j’ai lu dans la presse que vous soute­niez Bachar El Assad, l’homme qui m’a chas­sé de mon pays, tué mes amis et mes proches, m’a pour­chas­sé et con­traint de fuir la Syrie. Savez-vous pourquoi ? Sim­ple­ment pour avoir exer­cé mon méti­er de jour­nal­iste au cours de la révo­lu­tion syri­enne.

Vous êtes plus savants que moi en poli­tique, c’est pourquoi j’aimerais vous pos­er une ques­tion. Il y a des dizaines de jour­nal­istes qui comme moi ont com­bat­tu les islamistes ” El Qai­da, Daech, Jounoud El Cham, Ahrar El Cham ” et d’autres fac­tions que vous ne con­nais­sez sans doute pas. Ils se sont égale­ment opposés à Bachar El Assad. Voici ma ques­tion: pourquoi le soutenez- vous ?

La France m’a per­mis d’échapper à la guerre, elle fait désor­mais par­tie de moi. Après les mas­sacres de Char­lie Heb­do et du 13 Novem­bre, j’étais avec ceux qui ont pleuré les vic­times et déposé des fleurs place de La République. J’ai étudié la langue de ce pays et y ai édité deux livres en français. Je tra­vaille comme des mil­liers de réfugiés, nous ne cau­sons de tort à per­son­ne, tout ce que nous souhaitons c’est de vivre digne­ment. J’aime ce pays et suis prêt à don­ner ma vie pour lui.

Votre leader, Mme le Pen a égale­ment dit que les Syriens man­quaient de courage pour avoir quit­té leur pays en rai­son des événe­ments, alors que les Français ne l’avaient pas fait pen­dant la deux­ième guerre mon­di­ale. Cette com­para­i­son est inap­pro­priée : la guerre civile se déroulant dans mon pays n’a que peu de rap­ports avec la tragédie vécue par la France entre 1939 et 1945. Il est par con­tre pos­si­ble de la rap­procher de ce qui s’est passé en Espagne à la fin des années trente du siè­cle dernier. Pensez vous que les cen­taines de mil­liers d’Espagnols qui ont fui leur pays à ce moment là pour se réfugi­er en France étaient des lâch­es ?

Madame Le Pen : en Syrie, bien avant la prise de pou­voir par le par­ti Baath, nous avons accueil­li il y a de cela un siè­cle, des cen­taines de mil­liers d’Arméniens fuyant les mas­sacres organ­isés par l’Empire Ottoman. Avec le temps, ils sont devenus aus­si syriens que les autres habi­tants et notre pays est devenu pluriel sur le plan lin­guis­tique. Ces hommes et ces femmes ont tra­vail­lé, fait pro­gress­er l’économie et con­stru­it des ponts entre leur cul­ture d’origne et celle de leur pays d’accueil, ponts que les réfugiés d’aujourd’hui ten­tent d’édifier.

Je vous écris depuis un café parisien avec, autour de moi, des gens de divers­es nation­al­ités. Je remar­que que cer­tains me regar­dent avec ani­mosité, ce qui n’était pas le cas quand je suis arrivé il y a quelques années. Je ne quit­terai jamais la France quoi qu’il arrive. Savez-vous pourquoi ? Parce qu’un philosophe Irlandais Edmaund Burk, je suis sûr que vous le con­nais­sez, a dit “La seule chose qui per­met au mal de tri­om­pher est l’inaction des hommes de bien “.

Photo ©IsabelleLagny

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Soci­o­logue écon­o­miste, Ken­za Afsahi tra­vaille sur la pro­duc­tion de drogues. Elle insiste notam­ment sur l’impact des change­ments struc­turels du marché du cannabis dans le monde (lég­is­la­tion, nou­veaux pro­duits,…)...

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Soci­o­logue écon­o­miste, Ken­za Afsahi tra­vaille sur la pro­duc­tion de drogues. Elle insiste notam­ment sur l’impact des change­ments struc­turels du marché du cannabis dans le monde (lég­is­la­tion, nou­veaux pro­duits,…) et sur l’avenir des pro­duc­teurs de cannabis dans les pays du Sud. Avec elle, nous décryp­tons l’adaptation des pays his­torique­ment pro­duc­teurs de cannabis en Méditer­ranée, prin­ci­pale­ment Maroc et Liban, face aux nou­veaux modes de pro­duc­tion.

Entretien

La Méditer­ranée est his­torique­ment une des prin­ci­pales régions pro­duc­tri­ces de cannabis avec le Maroc et le Liban, est-ce tou­jours le cas aujourd’hui ?

Effec­tive­ment, la région méditer­ranéenne est une région his­torique de pro­duc­tion de cannabis, mais ce n’est qu’au cours de ces cinquante dernières années que le Maroc et le Liban* sont devenus par­mi les plus impor­tants pro­duc­teurs de haschich au monde pour ce qui con­cerne le marché d’exportation. Il y a eu, par le passé, d’autres espaces de cul­ture de cannabis en Afrique du Nord, au Moyen Ori­ent et en Europe du Sud, notam­ment en Egypte, en Syrie, en Algérie, en Tunisie, en Grèce et en Turquie.

Le Maroc, qui est un pays tra­di­tion­nel de cul­ture de cannabis (de kif ou herbe de cannabis), a com­mencé à pro­duire du haschich pour répon­dre à la demande européenne, puis l’a ensuite dif­fusé sur son ter­ri­toire nation­al. Le Liban l’a des­tiné dans un pre­mier temps à l’Europe et le Moyen Ori­ent, mais très peu de haschich libanais cir­cule actuelle­ment en Europe, si on en croit les saisies réal­isées par la police européenne et les dires des con­som­ma­teurs européens.

Aujourd’hui, le Rif au Maroc et la Beqaa au Liban sont toutes deux d’importantes régions de pro­duc­tion de cannabis. Les paysans les plus pau­vres y ont prof­ité de l’opportunité économique provo­quée par la pro­hi­bi­tion et une demande mon­di­ale soutenue de cannabis. Le Maroc et le Liban parta­gent, à bien des égards, des simil­i­tudes (mar­gin­al­i­sa­tion des espaces de cul­ture, lég­is­la­tion répres­sive, demande inter­na­tionale impor­tante, cli­mat méditer­ranéen prop­ice à la cul­ture, marchés de con­som­ma­tion à prox­im­ité, etc.).

Mais la com­para­i­son des deux pays laisse entrevoir des dif­férences de con­textes insti­tu­tion­nels dans les marchés locaux et inter­na­tionaux (marché tra­di­tion­nel au Maroc/absence d’un marché local au Liban, sta­bil­ité au Maroc/instabilité au Liban, etc.). Au Maroc, la sta­bil­ité du pays et la spé­cial­i­sa­tion des cul­ti­va­teurs de cannabis, depuis une cinquan­taine d’années, a favorisé le développe­ment d’une économie du haschich com­péti­tive. En dif­férents lieux, de mul­ti­ples pro­duits, aux qual­ités et aux prix diver­si­fiés, sont com­mer­cial­isés. La con­cur­rence entre pro­duc­teurs maro­cains et européens entraine de véri­ta­bles straté­gies com­mer­ciales. Par ailleurs, le Maroc pro­duit égale­ment pour une impor­tante con­som­ma­tion locale de cannabis.

Au Liban, les cul­ti­va­teurs et les inter­mé­di­aires ont su dévelop­per une économie du cannabis mal­gré l’instabilité poli­tique, les guer­res et les ingérences étrangères. L’absence de con­trôle de l’Etat dans la Beqaa, en sit­u­a­tion de con­flit per­ma­nente, s’est révélée avan­tageuse pour les cul­ti­va­teurs et les inter­mé­di­aires et a même favorisé le pas­sage du cannabis au pavot à la fin des années 1980. Les désor­dres poli­tiques actuels au Moyen-Ori­ent — et prin­ci­pale­ment la guerre en Syrie —, ont, une fois encore, favorisé la reprise de la cul­ture de cannabis et la pro­duc­tion de haschich dans la val­lée de la Béqaa. Aujourd’hui, le Liban est cer­taine­ment le pre­mier pro­duc­teur de résine de cannabis du Moyen-Ori­ent. Pour­tant, si la cul­ture du cannabis au Liban est anci­enne, ce pro­duit n’y a pas sus­cité les mêmes usages tra­di­tion­nels qu’au Maroc.

Champ de cannabis dans le Rif (Maroc)

Par ailleurs, ces dernières années ont vu émerg­er de nou­veaux espaces de cul­ture de cannabis en Méditer­ranée. Est née en Europe une pro­duc­tion domes­tique crois­sante, égale­ment par­mi des pays méditer­ranéens. En Espagne par exem­ple, selon une recherche menée sur la base des saisies de la police espag­nole, la cul­ture de cannabis à grande échelle a aug­men­té et on s’orienterait vers une sub­sti­tu­tion aux impor­ta­tions du haschich maro­cain. Rap­pelons que l’Espagne, qui est très proche géo­graphique­ment du Maroc, est le pre­mier pays de tran­sit et beau­coup de trafi­quants et d’intermédiaires espag­nols sont impliqués dans le traf­ic du haschich maro­cain. Le plus sur­prenant est que la cul­ture de cannabis à grande échelle se ferait surtout selon le mod­èle «hol­landais», c’est-à-dire en intérieur, alors que l’Espagne du Sud dis­pose de con­di­tions cli­ma­tiques et édaphiques favor­ables, autant que le Maroc et le Liban. Mais, étant don­né l’ampleur qu’a prise cette économie, les cul­tures de cannabis ont été déplacées en intérieur dans des lieux cachés et pro­tégés. Une autre recherche a mon­tré qu’en Turquie égale­ment, il per­siste une tra­di­tion de pro­duc­tion de haschich et, en regard à une posi­tion géo­graphique idéale au car­refour de l’Europe, des Balka­ns et du Moyen-Ori­ent, la cul­ture de cannabis aurait aug­men­té ces dix dernières années, prin­ci­pale­ment dans la région de Diyarbakir. Cepen­dant, la pro­duc­tion de cannabis dans plusieurs pays de la Méditer­ranée reste mécon­nue car peu de recherch­es sur ces pays ont été effec­tuées. La plu­part des infor­ma­tions provi­en­nent de jour­nal­istes ou de la police et non pas de recherch­es en sci­ences sociales. C’est le cas de l’Albanie où la police médi­a­tise régulière­ment les arresta­tions dans des inter­ven­tions liées au traf­ic et les érad­i­ca­tions de champs de cannabis vis­i­ble­ment impor­tantes dans le pays, surtout dans les mon­tagnes près de la fron­tière avec la Grèce.

Quelle est la lég­is­la­tion actuelle au Maroc con­cer­nant la cul­ture et la con­som­ma­tion du cannabis ? Est-elle effi­cace pour dis­suad­er les pro­duc­teurs de se lancer dans la pro­duc­tion ?

La lég­is­la­tion actuelle en matière de cul­ture et de con­som­ma­tion de cannabis au Maroc est liée à la péri­ode de Pro­tec­torat français, c’est un héritage colo­nial et des con­ven­tions inter­na­tionales. Plusieurs dahirs (décrets roy­aux) ont régle­men­té la cul­ture, la vente et l’usage du cannabis entre 1912 et 1956. D’abord ces dahirs avaient pour objec­tifs de défendre les intérêts de la Régie du Tabac et du Kif, mono­pole instau­ré par la France (qui cul­ti­vait du cannabis dans dif­férentes régions, notam­ment du côté de Kéni­tra ou de Mar­rakech), dont les recettes étaient ver­sées à l’administration française, et de lut­ter con­tre la con­tre­bande du kif cul­tivé dans la zone sous Pro­tec­torat espag­nol, c’est-à-dire dans le Rif. En 1954, un dahir inter­dit, dans la per­spec­tive de l’indépendance prochaine, la pro­duc­tion, la vente et la con­som­ma­tion de cannabis dans toute la zone sous pro­tec­torat français pri­vant ain­si le Maroc d’une manne finan­cière après l’avoir exploité pen­dant plusieurs décen­nies. A l’indépendance (1956), cette inter­dic­tion est élargie à l’ensemble du ter­ri­toire et le car­ac­tère illé­gal des dérivés du cannabis sera con­fir­mé dès la sig­na­ture par le Maroc (1966) de la Con­ven­tion unique sur les stupé­fi­ants de 1961 (Nations unies). Dans la lignée des con­ven­tions inter­na­tionales, en 1974, un nou­veau dahir relatif à la répres­sion et à la préven­tion de la tox­i­co­manie est pro­mul­gué. Répres­sif à l’égard du con­som­ma­teur, il con­stitue aujourd’hui la base de la lég­is­la­tion en matière de con­som­ma­tion de drogues au Maroc. Mal­gré ces inter­dic­tions, la cul­ture de cannabis sera tolérée dans un espace restreint du Rif cen­tral où elle serait implan­tée depuis plusieurs siè­cles. Elle sera égale­ment tolérée dans le Rif occi­den­tal (Jebala), là où il y a eu des exten­sions de cul­ture de cannabis pen­dant les années 1980 et 1990.

La cul­ture de cannabis a une longue his­toire de tolérance per­pé­tuée par les Espag­nols pen­dant le Pro­tec­torat pour s’attirer la sym­pa­thie des tribus berbères après la guerre du Rif (1921–1926). Le cannabis y est devenu un sym­bole iden­ti­taire d’une pop­u­la­tion mar­gin­al­isée. Le Nord du Maroc a eu par le passé une his­toire tumultueuse avec le pou­voir cen­tral. Il a con­nu des émeutes de 1958 et 1981, et a été mis à l’écart des grands pro­jets de développe­ment à l’indépendance du pays. La lég­is­la­tion n’a donc pas été effi­cace pour sup­primer la cul­ture de cannabis dans le Rif mais l’application de la loi a été effi­cace notam­ment lorsqu’elle a sup­primé la cul­ture de cannabis dans le Sud du Maroc ou a restreint l’extension de la cul­ture de cannabis au delà du Rif. Elle a per­mis égale­ment d’éradiquer la cul­ture de cannabis dans la province de Larache.

Glob­ale­ment, les dahirs de loi inter­dis­ent l’usage, la cul­ture, le trans­port, le stock­age, la vente du cannabis sous toutes leurs formes. Toute­fois, l’usage étant tra­di­tion­nel, la pos­ses­sion de petites quan­tités n’est pas pas­si­ble de pour­suites. Quant à la cul­ture de cannabis, elle est illé­gale et peut faire encourir à ses auteurs une peine d’emprisonnement de 5 à 10 ans et une amende de 5 000 à 50 000 dirhams. Elle est aus­si tolérée, ce qui n’empêche nulle­ment les érad­i­ca­tions ou les arresta­tions. Ce qui place les cul­ti­va­teurs dans une grande incer­ti­tude. Selon les chiffres du Min­istère de l’Intérieur, ils seraient 47 000 cul­ti­va­teurs sous man­dats d’arrêt, ils ne seront pas tous incar­cérés, mais leur incrim­i­na­tion les fait vivre dans la peur per­ma­nente. Ils doivent se cacher, établir des straté­gies, chang­er leur vie quo­ti­di­enne. Pour des dél­its plus graves liés au marché du cannabis, la dis­tri­b­u­tion et la vente, les peines sont plus sévères, surtout si des liens avec des organ­i­sa­tions crim­inelles sont avérés.

Com­ment évolue la pro­duc­tion et com­ment les pro­duc­teurs maro­cains s’adaptent-ils face la con­som­ma­tion de cannabis de syn­thèse, mais aus­si face à l’augmentation de la pro­duc­tion en Europe ?

En effet, en Europe, il y a eu une émer­gence d’une indus­trie de sub­sti­tu­tion aux impor­ta­tions de haschich. Les con­som­ma­teurs européens ont désor­mais à dis­po­si­tion des pro­duits diver­si­fiés et puis­sants. Selon l’Observatoire européen des drogues et tox­i­co­ma­nies, le marché est aus­si car­ac­térisé depuis le milieu des années 2000 par l’introduction du cannabis de syn­thèse orig­i­naire d’Asie. Il est dif­fi­cile de savoir si le cannabis de syn­thèse a un impact sur la cul­ture de cannabis au Maroc et s’il fait con­cur­rence au haschich maro­cain en Europe. Il faudrait déter­min­er en pre­mier lieu quels sont les con­som­ma­teurs de cannabis qui se tour­nent vers ce type de pro­duit. Nonob­stant, le haschich a souf­fert de la con­cur­rence de l’herbe cul­tivée par les nou­veaux entre­pre­neurs de cannabis locaux qui usent de tech­niques de cul­ture et de straté­gies de mar­ket­ing mod­ernes et élaborées, et il a per­du beau­coup de sa pop­u­lar­ité pen­dant les années 1990.

Jeunes plants de cannabis de var­iété hybride, Rif (Maroc)

Pour­tant, il n’y a pas eu de déclin de la pro­duc­tion de haschich au Maroc, au con­traire la cul­ture de cannabis, la cul­ture de cannabis a vu éclore de nou­veaux développe­ments ces dix dernières années, avec l’introduction de var­iétés hybrides de cannabis, aux taux de THC plus élevés, afin de répon­dre aux préférences actuelles des con­som­ma­teurs européens. Les acteurs maro­cain du marché du cannabis ont déjà, par le passé, dû faire face à la con­cur­rence : pen­dant les années 1970 quand le haschich maro­cain, même de très bonne qual­ité, a com­mencé à être ven­du en Europe, il était con­cur­rencé par d’autres qual­ités réputées comme les haschichs libanais, turc, afghan ou népalais. Le marché pro­po­sait égale­ment dif­férentes var­iétés d’herbes africaine, colom­bi­enne, ou thaï­landaise.

Ce n’est qu’au cours des années 1990 que le haschich maro­cain s’est imposé sur le marché. Mais la con­cur­rence à laque­lle doivent faire face les cul­ti­va­teurs est égale­ment locale, par exem­ple entre le haschich pro­duit dans l’espace his­torique de cul­ture et celui provenant de nou­veaux espaces de pro­duc­tion, ou comme entre cul­ti­va­teurs d’un même vil­lage. Le nom­bre élevé de cul­ti­va­teurs per­met aux inter­mé­di­aires et aux trafi­quants d’exercer des pres­sions afin que soient intro­duites de nou­velles var­iétés hybrides ou que le prix du cannabis baisse. En l’occurrence, les cul­ti­va­teurs doivent s’adapter aux change­ments du marché, mais ces adap­ta­tions sont toute­fois à rel­a­tivis­er ; la cul­ture des hybrides par exem­ple pose d’autres prob­lèmes, comme celui de la sur­pro­duc­tion. Ces dernières années, la répres­sion du traf­ic s’est inten­si­fiée, et les cul­ti­va­teurs se plaig­nent de ne plus pou­voir écouler leurs stocks aus­si aisé­ment que par le passé. Et s’ils parvi­en­nent, grâce aux tech­niques mod­ernes, à faire évoluer leurs pro­duits, ils ne maîtrisent pas tou­jours les cir­cuits de com­mer­cial­i­sa­tion.

Com­ment évolue la cir­cu­la­tion des drogues en Méditer­ranée ? Y’a-t-il plus de trafics ? de nou­velles routes ? De nou­veaux con­cur­rents au shit maro­cain ?

Depuis quelques années, les risques lors du trans­port du haschisch ont aug­men­té au Maroc et vers l’Europe. Les autorités se con­cen­trent sur la répres­sion du traf­ic au delà de l’espace de cul­ture de cannabis (routes, fron­tières, villes) et les saisies se sont mul­ti­pliées. Vers l’Europe l’utilisation de moyens tech­nologiques (radars, etc.) per­me­t­tent d’intercepter les trafi­quants de manière plus effi­cace. Pour y faire face, les inter­mé­di­aires cherchent de nou­veaux marchés et com­men­cent à recon­fig­ur­er leurs réseaux de com­mer­cial­i­sa­tion ain­si depuis quelques années ils écoulent le haschisch en Afrique prof­i­tant notam­ment de sys­tèmes poli­tiques frag­ilisés et cor­rom­pus.

Con­cer­nant les nou­veaux con­cur­rents, les pro­duc­teurs des pays indus­tri­al­isés ne s’étaient pas réelle­ment intéressés, jusqu’à présent, à l’extraction de la résine. Le haschich demeu­rait un pro­duit d’importation. Mais actuelle­ment, on observe de nom­breuses ten­ta­tives de pro­duc­tion de résine en Europe même, comme en Amérique du Nord. Des tech­niques se dévelop­pent locale­ment, et de plus en plus de « cul­ti­va­teurs domes­tiques de cannabis » trans­for­ment leur cannabis grâce à des tech­niques d’extraction emprun­tées au pays du Sud mais adap­tées à l’Europe ; ain­si le « Pol­li­na­tor* », dévelop­pé par une entre­pre­neuse hol­landaise, per­met de pro­duire locale­ment une résine de grande qual­ité.

*Voir Afsahi K., Dar­wich S., 2016, “Hashish in Moroc­co and Lebanon- A com­par­a­tive study”, Inter­na­tion­al Jour­nal of Drug Pol­i­cy, 31, 190–198 http://dx.doi.org/10.1016/j.drugpo.2016.02.024

*Le Pol­li­na­tor est une machine qui ressem­ble à un sèche-linge bor­dé d’un tamis. Elle per­met d’extraire une résine avec moins de déchets végé­taux ou impuretés.

Soci­o­logue écon­o­miste, Ken­za Afsahi tra­vaille sur la pro­duc­tion de drogues. Maître de con­férences en soci­olo­gie à l’Université de Bor­deaux et chercheuse au Cen­tre Emile Durkheim (CNRS), une par­tie de ses recherch­es actuelles visent à dévoil­er les mécan­ismes du marché du cannabis à par­tir de l’étude de l’offre. Elle a notam­ment ini­tié et développe des com­para­isons Nord-Sud (avec le Maroc, le Cana­da et la France), et Sud-Sud (avec le Maroc, le Brésil et le Liban) de la cul­ture de cannabis. Elle insiste notam­ment sur l’impact des change­ments struc­turels du marché du cannabis dans le monde (lég­is­la­tion, nou­veaux pro­duits…) et sur l’avenir des pro­duc­teurs de cannabis dans les pays du Sud.

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Mal­gré la pénal­i­sa­tion de la vio­lence con­ju­gale, les Tunisi­ennes doivent faire face aux craintes de la société et au manque de moyens des asso­ci­a­tions. Ahlam* sort de son...

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Mal­gré la pénal­i­sa­tion de la vio­lence con­ju­gale, les Tunisi­ennes doivent faire face aux craintes de la société et au manque de moyens des asso­ci­a­tions.

Ahlam* sort de son sac à main une poignée de feuilles pliées en deux. Des cer­ti­fi­cats médi­caux à l’en-tête «Min­istère de la San­té, République tunisi­enne», comme pour prou­ver ses dires. «S’il savait que je venais ici, je me ferais frap­per encore plus, c’est dan­gereux», lance-t-elle rapi­de­ment. Ahlam sort d’une séance d’ «écoute sol­idaire» au cen­tre d’écoute et d’orientation de l’Association tunisi­enne des femmes démoc­rates (ATFD), au coeur de la cap­i­tale. Cette femme de 43 ans, mère de trois enfants et femme au foy­er, vient ren­con­tr­er les bénév­oles de l’association depuis deux ans, à la recherche de sou­tien et de con­seils. Cela fait des années que son mari la bat, racon­te-t-elle en mon­trant son nez, cassé, et les dents man­quantes au fond de sa bouche. «Je vais bien­tôt voir un avo­cat. Je veux sim­ple­ment réclamer mes droits et retrou­ver mon bon­heur», souf­fle Ahlam. En Tunisie, la vio­lence con­ju­gale est un délit puni de 2 à 5 ans de prison selon la grav­ité des blessures physiques infligées. Mais entre ce qu’on peut lire dans le Code pénal et la réal­ité vécue par les femmes, le fos­sé est immense, et le dépôt puis l’aboutissement d’une plainte est sou­vent un long et pénible proces­sus.

Honte et sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité

Ahlam s’est mar­iée en 1998. Après la nais­sance de son pre­mier enfant, en 2000, les coups de son mari com­men­cent. En 2003, elle décou­vre qu’il a une rela­tion avec une autre femme. «Je lui ai dit que je ne voulais pas de cette sit­u­a­tion. Il m’a frap­pée et m’a fait hos­pi­talis­er en psy­chi­a­trie, en dis­ant que je n’avais le droit de rien faire». La vio­lence est quo­ti­di­enne, infligée par son mari, mais aus­si par sa belle-famille. «J’étais comme leur bonne et tout le monde me frap­pait», racon­te-t-elle. Ahlam se retrou­ve isolée : «Je n’avais plus d’amis. J’ai arrêté d’en avoir, je me suis ren­fer­mée sur moi-même. J’avais mon prob­lème et je ne pou­vais pas en par­ler aux autres. Ni aux hommes, ni aux femmes. Si tu leur par­les, elles vont te causer encore plus de prob­lèmes et tu auras une répu­ta­tion hor­ri­ble dans le quarti­er».

Effrayée, préoc­cupée par l’avenir de ses enfants, Ahlam envis­age la solu­tion judi­ci­aire avec pru­dence. «Je ne peux pas divorcer, car j’ai peur que mon mari ne me donne pas la pen­sion ali­men­taire, et parce qu’il va me frap­per. Il faut d’abord que je prou­ve la vio­lence pour le divorce», soupire-t-elle. En Tunisie, les femmes ont le droit de divorcer depuis 1956 et la pro­mul­ga­tion du Code du statut per­son­nel, et ont droit pour leurs enfants à une pen­sion ali­men­taire du père. Une avancée impul­sée par le prési­dent Habib Bour­gui­ba, père de l’indépendance. La loi ne prévoit pas l’obligation pour les femmes de se jus­ti­fi­er pour deman­der le divorce, mais en cas de vio­lences, le divorce dit «par préju­dice» aboutit sou­vent plus rapi­de­ment. Il per­met égale­ment aux femmes de réclamer, en plus d’une pen­sion ali­men­taire plus élevée, des dédom­mage­ments. Et dans tous les cas, aucune mesure de pro­tec­tion n’est prévue par la loi pour préserv­er les femmes des éventuelles repré­sailles de leur mari en atten­dant l’aboutissement des procé­dures.

Sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité, honte, vul­néra­bil­ité sociale et économique, obsta­cles admin­is­trat­ifs et juridiques : les mil­i­tantes de l’ATFD, qui ont reçu, écouté et ori­en­té plus de 4000 femmes depuis 1991, con­nais­sent bien les raisons qui empêchent la plu­part des femmes vic­times de vio­lences de porter plainte. Selon une enquête nationale menée par l’Office nation­al de la famille et de pop­u­la­tion en 2011, près de la moitié des femmes tunisi­ennes ont subi des vio­lences physiques au cours de leur vie. Mais seules 18% d’entre elles ont porté plainte. «Il y a trop de silence qui entoure la vio­lence, les femmes ne se sen­tent pas autorisées à en par­ler», regrette Ahlem Bel­haj, anci­enne prési­dente de l’ATFD, actuelle­ment en charge de la com­mis­sion «Vio­lences et San­té» de l’association.

Pres­sion sociale et nor­mal­i­sa­tion de la vio­lence envers les femmes

A Tunis, l’espace d’hébergement de l’association Beity, d’une capac­ité de 30 lits et dont l’unique entrée n’a pas d’écriteau pour un max­i­mum de dis­cré­tion, reçoit depuis octo­bre 2016 des femmes «en sit­u­a­tion de vul­néra­bil­ité». Cer­taines d’entre elles se s’ont retrou­vées à la rue, par­fois avec leurs enfants, pour avoir osé porté plainte ou voulu fuir un foy­er vio­lent. Sou­vent rejetées par leur famille, sans ressources finan­cières, elles sont accom­pa­g­nées par l’association dans leurs démarch­es, et peu­vent béné­fici­er de for­ma­tions et d’aides à la recherche d’emploi.

En huit mois, la direc­trice du cen­tre, Nadia Ben­zarti, a sou­vent enten­du les mêmes mots dans la bouche des femmes vic­times de vio­lences domes­tiques : «Lorsque les femmes vien­nent, elles dis­ent “Je l’ai bien mérité”. Ou par exem­ple : “C’est parce que je n’ai pas fait le dîn­er hier soir qu’il m’a frap­pé, il a quelque part rai­son.” », se désole-t-elle. Une réac­tion due à un mécan­isme psy­chologique qui per­met de se pro­téger du trau­ma­tisme, explique cette psy­cho­logue de for­ma­tion, mais aus­si le résul­tat d’une nor­mal­i­sa­tion de la vio­lence envers les femmes.

La lutte con­tre cette banal­i­sa­tion est l’un des com­bats de Hayet Jaz­zar, avo­cate à la Cour de cas­sa­tion de Tunis, mem­bre de la Ligue tunisi­enne des droits de l’Homme (LTDH) et mil­i­tante de l’ATFD. Elle a con­seil­lé, ori­en­té et accom­pa­g­né juridique­ment des femmes vic­times de vio­lences pen­dant 25 ans, bénév­ole­ment. Attablée au café “L’Univers”, où se retrou­vent beau­coup d’activistes de la société civile, elle dénonce la pres­sion sociale que subis­sent ces femmes : «Autour d’elles, dans la famille, quand elles sont vio­len­tées, et quand elles en par­lent, on leur dit : tout le monde est vio­len­té, essaie de baiss­er un peu le ton, change ta manière de réa­gir”. Tout le monde lui con­seille de se soumet­tre encore plus ! »

L’aboutissement d’une plainte, une rareté

Les obsta­cles ne se lim­i­tent pas au cer­cle famil­ial. Au poste de police, l’accueil n’est pas celui que l’on pour­rait imag­in­er pour une vic­time de quelque crime que ce soit. «Le plus sou­vent on lui dit : “Ren­tre chez toi, tu vas empris­on­ner ton mari, ce n’est pas nor­mal”», racon­te Hayet Jaz­zar. Pour Ahlem Bel­haj, ce com­porte­ment fréquent chez les policiers est le symp­tôme d’une société où les femmes ne sont pas con­sid­érées comme des indi­vidus mais plutôt comme un élé­ment de la famille. «Son statut de citoyenne n’est rien à côté de son statut d’épouse, de fille, ou de soeur. La cohé­sion famil­iale passe au-dessus des droits des femmes, résume-t-elle. La police n’est pas syn­onyme de sécu­rité et de jus­tice. Au con­traire, la police est égale­ment le mail­lon d’une chaîne de men­aces».

Les mil­i­tantes asso­cia­tives ont ain­si con­staté que les femmes qui per­sis­taient dans leur n’étaient qu’une minorité, les autres aban­don­nant en cours de route, découragées. Najet*, 36 ans, femme au foy­er et mère de deux enfants, a décidé un jour d’août 2016 d’agir face aux vio­lences physiques quo­ti­di­ennes que lui infligeait son époux. «Je lui ai dit : Je m’en vais, ça suf­fit, je prends les enfants avec moi. Si tu voir les enfants, tu vien­dras, mais dans tous les cas je m’en vais». Najet part vivre chez son père avec son fils de 5 ans et sa fille de 3 ans. Dans la foulée, elle se rend chez un avo­cat pour entamer une procé­dure de divorce. Quelques mois plus tard, le père de ses enfants vient les emmen­er pour ce qu’elle croit être une garde comme les autres. C’était en févri­er 2017, elle ne les a pas revus depuis. «Il est par­ti en Algérie avec eux. Il les a enlevés. Je ne sais même pas où ils sont». Najet peine à retenir ses larmes. «C’est lorsque je suis allée sig­naler l’enlèvement au poste de police que j’ai réal­isé en plus que mon avo­cat n’avait pas trans­mis ma plainte au tri­bunal, des mois plus tôt. J’ai dû tout repren­dre à zéro», pour­suit, amère, la jeune femme, qui se rend régulière­ment au cen­tre d’écoute de l’ATFD.

L’histoire de Najet, abusée par son avo­cat, est courante, comme l’explique Khouloud Nsiri, chargée du pro­gramme Adela à l’association Avo­cats sans fron­tières (ASF), qui vise à amélior­er l’accès à la jus­tice des per­son­nes vul­nérables, en par­ti­c­uli­er les femmes. Selon elle, de nom­breux inter­venants du sys­tème judi­ci­aire prof­i­tent de la sit­u­a­tion des femmes vic­times de vio­lence et par­fois de leur mécon­nais­sance de leurs droits pour leur soutir­er de l’argent. « Elle est vic­time, elle a subi des atroc­ités, et là elle est manip­ulée tout au long du proces­sus… », soupire-t-elle. Et lorsqu’une affaire arrive devant le juge, par­fois au bout de plusieurs années, et sou­vent grâce à la pugnac­ité d’avocats mil­i­tants, rien n’est encore gag­né. «Il y a une ten­dance à don­ner les peines les plus légères pos­si­bles aux maris vio­lents, parce que ce qui pré­domine dans l’esprit de la loi tunisi­enne c’est le fait de préserv­er la famille, et donc préserv­er le mari, qui dans les textes est tou­jours offi­cielle­ment “le chef de famille”», explique Khouloud Nsiri.

La sol­i­dar­ité, seul espoir, en atten­dant la loi “inté­grale”

Dans ce con­texte, le rôle des asso­ci­a­tions est essen­tiel d’un bout à l’autre du proces­sus, de l’écoute active et sol­idaire à l’accompagnement juridique en pas­sant par le con­seil, le sou­tien psy­chologique, l’hébergement d’urgence lorsque c’est néces­saire. «L’État doit recon­naître sa respon­s­abil­ité pour faciliter l’accès à la jus­tice pour les femmes. Car le sen­ti­ment de réus­sir à obtenir jus­tice est déjà un remède en soi», con­clut Khouloud Nsiri. Même son de cloche du côté de Nadia Ben­zarti, de Beity : «Ce qu’on est en train de faire, nor­male­ment ça devrait être le tra­vail de l’Etat !», s’indigne-t-elle. Grâce aux pres­sions de la société civile, un nou­veau pro­jet de loi, la «loi inté­grale rel­a­tive aux vio­lences faites aux femmes», a été rédigé. En par­tie basé sur les recom­man­da­tions d’associations his­toriques comme l’ATFD, il a pour objec­tif de traiter les vio­lences faites aux femmes de façon plus com­plète, en prenant en compte les dif­férents types de vio­lences : physique, mais aus­si psy­chologique, économique… Elle prévoit égale­ment des mécan­ismes de préven­tion de la vio­lence, un ren­force­ment de la pro­tec­tion des femmes qui en sont vic­times, et des sanc­tions à l’encontre des policiers qui ten­teraient de les dis­suad­er de porter plainte.

Le pro­jet de loi répond aus­si à la néces­sité de met­tre la loi tunisi­enne en con­for­mité avec la nou­velle con­sti­tu­tion post-révo­lu­tion, adop­tée en 2014, et qui stip­ule que l’Etat tunisien «s’engage à pren­dre les mesures néces­saires pour éradi­quer la vio­lence con­tre les femmes». Adop­té en con­seil des min­istres en juil­let 2016, il aurait dû être voté au par­lement en mai 2017. Mais le texte traîne encore dans les tiroirs de l’Assemblée des représen­tants du peu­ple, et les mil­i­tantes s’impatientent. «Jusqu’à main­tenant il y a un cer­tain vide juridique. On ne recon­naît pas la vio­lence faite aux femmes comme un phénomène spé­ci­fique. Le pro­jet de loi est donc vrai­ment inno­vant en matière de lég­is­la­tion ! Et c’est urgent ! », s’exclame Ahlem Bel­haj.

Même si c’est loin d’être suff­isant. « La cause de la vio­lence envers les femmes c’est la men­tal­ité misog­y­ne et patri­ar­cale qui règne en Tunisie, s’exclame Hayet Jaz­zar. Il faut édu­quer, sen­si­bilis­er. » Le com­bat des asso­ci­a­tions ne s’arrêtera pas avec la nou­velle loi.

*Les prénoms ont été mod­i­fiés à la demande des femmes pour des raisons de sécu­rité.

Perrine Massy et Timothée Vinchon

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Ne deman­dez pas tou­jours aux autres ce qu’ils peu­vent faire pour pro­téger la planète. Deman­dez-vous, cha­cun, ce que vous pou­vez faire au quo­ti­di­en pour pro­téger la planète. Soyez les acteurs de votre pro­pre des­tin ” a déclaré Nico­las Hulot lors du som­met pour le cli­mat qui s’est tenu à Paris le 12 décem­bre. Cette ren­con­tre visait à trou­ver des sources de finance­ment pour lut­ter con­tre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Dans le cadre du dossier sur les pol­lu­tions et les solu­tions en Méditer­ranée, 15–38 a inter­rogé le min­istère de la tran­si­tion écologique et sol­idaire de Nico­las Hulot. Chaque direc­tion nous a répon­du selon ses com­pé­tences et champs d’action.

15–38 : La lutte con­tre la pol­lu­tion de la Méditer­ranée fait-elle par­tie des pri­or­ités de votre min­istère ? De quelle manière ? (Réponse de la Direc­tion des affaires mar­itimes)

DAM : La Méditer­ranée est désor­mais la pri­or­ité de la France en matière de con­trôle des émis­sions atmo­sphériques de navires. Des pro­grès impor­tants ont été réal­isés ces dernières décen­nies pour réduire les émis­sions de pol­lu­ants dans les trans­ports (oxy­des de soufre, oxy­des d’azote et par­tic­ules fines). Des pro­grès ont aus­si été réal­isés dans le secteur mar­itime avec par exem­ple une lim­i­ta­tion pro­gres­sive du taux de soufre des car­bu­rants (3,5 % actuelle­ment) et une déci­sion à l’Organisation Mar­itime Inter­na­tionale (OMI), fin 2016, de baiss­er ce taux à 0,5 % en 2020, sur tous les océans du monde. De plus, des zones de con­trôle des émis­sions ren­for­cé (ECA) avec des règles plus exigeantes encore, ont déjà été mis­es en place via l’OMI par cer­tains groupes de pays riverains : Manche, Mer du nord et Bal­tique par exem­ple, dans lesquelles les navires doivent utilis­er un car­bu­rant avec un taux de 0,1 % de soufre seule­ment.

Par ailleurs, le min­istère de la tran­si­tion écologique et sol­idaire a mis en place, en France, des groupes de tra­vail sur les par­tic­ules fines qui asso­cient les arma­teurs, les motoristes, les spé­cial­istes de la qual­ité de l’air, les ports et les ONG, dont les pre­mières con­clu­sions sont atten­dues mi 2018. Il s’agira de dress­er un état des lieux en matière d’impact et de solu­tions tech­niques, des pré­con­i­sa­tions rel­a­tives à la con­nais­sance des émis­sions (mesure), la recherche et le développe­ment (démon­stra­teurs,…), la stan­dard­i­s­a­tion de la qual­ité des car­bu­rants, les actions inci­ta­tives (label « navire pro­pre », droits de port,…), et le portage inter­na­tion­al d’un pro­jet de régle­men­ta­tion au sein de l’OMI.

15–38 : La lutte con­tre la pol­lu­tion aux hydro­car­bu­res passe par une lég­is­la­tion com­mune con­tre les débal­lastages. Mal­gré la Con­ven­tion inter­na­tionale Mar­pol, il y a tou­jours l’équivalent d’un Eri­ka rejeté dans la Méditer­ranée. Com­ment mieux appli­quer la régle­men­ta­tion ? (Réponse de la Direc­tion des affaires mar­itimes)

DAM : Il con­vient de soulign­er que d’une manière générale, la grande majorité des pol­lu­tions par hydro­car­bu­re, 75 à 80 %, sont d’origine ter­restre. Les eaux con­ti­nen­tales sont en effet con­t­a­m­inées selon divers­es modal­ités : efflu­ents des indus­tries, des autres modes de trans­port, urbains etc. S’agissant des navires, la régle­men­ta­tion inter­na­tionale lim­ite de façon stricte les rejets d’hydrocarbures, par­ti­c­ulière­ment en Méditer­ranée. En effet, la Con­ven­tion inter­na­tionale pour la préven­tion de la pol­lu­tion- MARPOL désigne la Méditer­ranée comme « zone spé­ciale » : afin de tenir compte de la sit­u­a­tion écologique et des con­di­tions de traf­ic de cette mer, une régle­men­ta­tion plus con­traig­nante s’applique en matière de préven­tion de la pol­lu­tion par les hydro­car­bu­res. Les rejets provenant des cales machines doivent notam­ment être fil­trés pour que la teneur en hydro­car­bu­res ne dépasse pas 15 par­ties par mil­lion. A bord des navires-citernes (pétroliers), tout rejet de déchets provenant de la car­gai­son est inter­dit.

Sur ce sujet, retrou­vez l’article de 15–38 dans notre dossier pol­lu­tion : “Hydro­car­bu­res, l’équivalent d’un Eri­ka par semaine rejeté dans la mer

 

La mer Méditer­ranée est par­ti­c­ulière­ment vul­nérable à la pol­lu­tion dite «opéra­tionnelle», dégazage et débal­lastage, car elle con­cen­tre 25% du traf­ic mar­itime mon­di­al d’hydrocarbures. En théorie, ces pra­tiques sont inter­dites, mais les États peinent à faire appli­quer la régle­men­ta­tion. D’abord, les pays méditer­ranéens sont peu équipés en sta­tion de récep­tion de ces eaux de bal­last ou de fuel. Ensuite, lorsqu’une infrac­tion est com­mise, encore faut-il pou­voir la prou­ver pour faire con­damn­er les respon­s­ables.

DAM : Afin de mieux appli­quer la régle­men­ta­tion, la France s’appuie sur ses moyens pro­pres (marine nationale, douane, affaires mar­itimes) mais égale­ment sur un pro­gramme européen de sur­veil­lance par satel­lite des pol­lu­tions en mer, CleanSeaNet. Les États par­tic­i­pants, dont la France, reçoivent des clichés satel­li­taires de leurs eaux ter­ri­to­ri­ales et de leur zone économique exclu­sive. Les clichés met­tent en évi­dence les dif­férences de rugosité à la sur­face de l’eau, sig­nant la présence poten­tielle de nappes de pol­lu­tion.

L’année 2016 a été mar­quée par une aug­men­ta­tion sig­ni­fica­tive du nom­bre de clichés CleanSeaNet grâce au déploiement de nou­veaux satel­lites. La détec­tion satel­li­taire est ain­si dev­enue en 2016 le pre­mier vecteur de sig­nale­ments de pol­lu­tions dans les eaux français­es, avec 833 clichés et 165 poten­tielles pol­lu­tions détec­tées (respec­tive­ment 241 clichés et 72 pol­lu­tions poten­tielles pour la façade française méditer­ranéenne). Au total, 60 pol­lu­tions con­fir­mées, d’échelle très vari­able mais mod­este, ont été con­statées dans les eaux français­es de Méditer­ranée en 2016. Ce type de sur­veil­lance rem­plit une fonc­tion dis­sua­sive. On observe ain­si sur les dernières années une ten­dance à la baisse des pol­lu­tions avérées dans les eaux français­es, tous océans con­fon­dus : 351 en 2008, 216 en 2010, 136 en 2016.

15–38 : Vous avez annon­cé met­tre fin aux per­mis d’exploitation d’hydrocarbures, sauf pour les per­mis et les deman­des en cours. Des deman­des d’exploitation pour le gaz de schiste sont en cours. La France pour­rait-elle autoris­er l’exploitation de cette ressource ? (Réponse de la Direc­tion générale de l’énergie et du cli­mat)

DGEC : La France est le pre­mier pays au monde à pro­pos­er un pro­jet de loi met­tant fin à la recherche et à l’exploitation des hydro­car­bu­res. Il s’agit d’une brique du Plan cli­mat, et décline con­crète­ment l’axe 9 : “laiss­er les hydro­car­bu­res dans le sous-sol”. Le pro­jet de loi présen­té en con­seil des min­istres le 6 sep­tem­bre prévoit :

- d’interdire toute nou­velle explo­ration d’hydrocarbures sur notre ter­ri­toire : c’est à dire met­tre un terme à la recherche de nou­veaux gise­ments.

- d’engager l’arrêt de l’exploitation d’hydrocarbures sur notre ter­ri­toire : les con­ces­sions exis­tantes ne pour­ront pas être renou­velées au-delà de 2040. Les nou­veaux per­mis de recherche pour­ront être refusés, tan­dis que les sit­u­a­tions légale­ment acquis­es seront respec­tées tout en se con­for­mant au nou­v­el objec­tif de fin d’autorisation de renou­velle­ment à l’horizon 2040.

- à par­tir du moment où est inter­dite la recherche d’hydrocarbures, et où aucun per­mis d’exploration de gaz de schiste n’a été délivré à ce jour, aucune exploita­tion de gaz de schiste ne sera plus pos­si­ble en France. L’interdiction en vigueur ne con­cer­nait que la frac­tura­tion hydraulique.

La recherche en hydro­car­bu­res est un enjeu en Méditer­ranée. Cer­tains deman­dent un mora­toire pour stop­per toute explo­ration mar­itime, partout en mer. Cer­taines asso­ci­a­tions craig­nent des cat­a­stro­phes en lien avec l’exploitation des champs de pét­role en mer, com­pa­ra­ble à celle du Deep­wa­ter dans le Golfe du Mex­ique : « Si un tel acci­dent avait lieu en Méditer­ranée, cela met­trait en péril durable­ment l’ensemble du bassin de cette mer fer­mée dont les eaux met­tent près d’un siè­cle à se renou­vel­er », explique Olivi­er Dubuquoy de Nation Océan devenu ZEA (asso­ci­a­tion de pro­tec­tion de l’océan). Pour décrypter les enjeux de cette quête d’énergie fos­sile, lisez notre arti­cle : Pour un mora­toire des recherch­es en hydro­car­bu­res en Méditer­ranée ?

15–38 : Le 28 décem­bre 2015, l’usine de Gar­danne (Bouch­es du Rhône) a reçu l’autorisation de pour­suiv­re le rejet d’effluents liq­uides con­tenant des métaux lourds dans la Méditer­ranée et le stock­age de résidus sur terre. Avez-vous prévu de nou­velles mesures afin de réduire les pol­lu­tions qui en découlent ? Est-il ques­tion aujourd’hui de réduire l’impact des activ­ités indus­trielles français­es sur la Méditer­ranée ? si oui com­ment ? (Réponse de la Direc­tion générale de la préven­tion des risques)

DGPR : Le Préfet des Bouch­es-du-Rhône a pris le 28 décem­bre 2015 un nou­v­el arrêté pré­fec­toral d’autorisation de l’usine d’Alteo à Gar­danne. Cet arrêté a mis fin aux rejets solides en mer et en lim­i­tant forte­ment les con­cen­tra­tions en métaux (réduc­tion d’un fac­teur 3000 pour le fer et 10 pour l’aluminium par exem­ple). Cet arrêté autorise néan­moins, en les encad­rant, les rejets liq­uides en mer de l’usine avec une déro­ga­tion à la régle­men­ta­tion nationale pour six paramètres (pH, fer, alu­mini­um, arsenic, demande chim­ique en oxygène et demande biologique en oxygène — aucune déro­ga­tion sur les métaux lourds) pour une durée de six ans.

Au vu des résul­tats de sur­veil­lance (auto-sur­veil­lance de l’industriel et con­trôles inopinés réal­isées par la DREAL-direc­tion régionale de l’environnement, de l’aménagement et du loge­ment), les rejets sont revenus dans les normes nationales pour le fer et presque pour l’arsenic, et ont été sub­stantielle­ment réduits pour l’aluminium et la DCO (pour lesquels les valeurs lim­ites déroga­toires pour­raient être divisées par 3 voire plus).

Comme prévu par l’arrêté du 28 décem­bre 2015, ALTEO doit présen­ter en début d’année 2018 au Con­seil supérieur de la préven­tion des risques un bilan des études menées sur les procédés alter­nat­ifs ou com­plé­men­taires au fil­trage des boues rouges afin de ne plus néces­siter aucune déro­ga­tion à la régle­men­ta­tion des rejets d’effluents indus­triels. Ce bilan devra égale­ment pré­cis­er les pistes de val­ori­sa­tion pos­si­bles de boues rouges aujourd’hui stock­ées à terre sur le site voisin de Mange-Gar­ri.
Par ailleurs, les ser­vices de l’Etat restent par­ti­c­ulière­ment atten­tifs au suivi d’ALTEO puisque l’inspection des instal­la­tions de la DREAL a réal­isé depuis le début de l’année 2016, 13 inspec­tions sur le site de Gar­danne et 5 sur le site de Mange-Gar­ri.

Les boues de l’usine Alteo de Gar­danne, un feuil­leton à épisodes dont nous dres­sons les enjeux dans l’article : Zoom sur les boues rouges de l’usine Alteo

Le long des côtes autour de Mar­seille, le passé indus­triel laisse encore aujourd’hui des traces indélé­biles. Lire Indus­tries d’hier et aujourd’hui, con­t­a­m­i­na­tion à haut risque pour la Méditer­ranée

La rédaction de 15–38 Méditerranée

Crédit photo de une : Marie-Eve Brouet

Réponse de l’association ZEA

Vous avez été nom­breux ces derniers mois à nous deman­der quel est le posi­tion­nement de Nico­las Hulot sur le dossier des boues rouges depuis sa prise de fonc­tion en temps que Min­istre, sachant qu’il avait rejoint les opposants aux boues rouges dès 2012.

Suite à notre dernier échange avec le min­istère ce mar­di 12 décem­bre 2017, j’ai le regret de vous informer que Nico­las Hulot et ce gou­verne­ment ne fer­ont rien con­tre les pol­lu­tions des boues rouges.” Olivi­er Dubuquoy (Asso­ci­a­tion ZEA)

Reprenons les ques­tions de 15–38 et les répons­es du min­istère dans l’interview ci-dessus :

15–38 : Le 28 décem­bre 2015, l’usine de Gar­danne (Bouch­es du Rhône) a reçu l’autorisation de pour­suiv­re le rejet d’effluents liq­uides con­tenant des métaux lourds dans la Méditer­ranée et le stock­age de résidus sur terre. Avez-vous prévu de nou­velles mesures afin de réduire les pol­lu­tions qui en découlent ? Est-il ques­tion aujourd’hui de réduire l’impact des activ­ités indus­trielles français­es sur la Méditer­ranée ? si oui com­ment ? (Réponse de la Direc­tion générale de la préven­tion des risques)

DGPR : Le Préfet des Bouch­es-du-Rhône a pris le 28 décem­bre 2015 un nou­v­el arrêté pré­fec­toral d’autorisation de l’usine d’Alteo à Gar­danne. Cet arrêté a mis fin aux rejets solides en mer et en lim­i­tant forte­ment les con­cen­tra­tions en métaux (réduc­tion d’un fac­teur 3000 pour le fer et 10 pour l’aluminium par exem­ple). Cet arrêté autorise néan­moins, en les encad­rant, les rejets liq­uides en mer de l’usine avec une déro­ga­tion à la régle­men­ta­tion nationale pour six paramètres (pH, fer, alu­mini­um, arsenic, demande chim­ique en oxygène et demande biologique en oxygène — aucune déro­ga­tion sur les métaux lourds) pour une durée de six ans.

Réponse de l’association ZEA :
“Nous sommes con­va­in­cus de la tox­i­c­ité des boues rouges comme l’atteste de nom­breuses études sci­en­tifiques. Nous pen­sons que l’Etat est en grande par­tie respon­s­able de cette pol­lu­tion et que les habi­tants de Mange­gar­ri qui vivent à prox­im­ité des boues rouges sont aban­don­nés par la République.
La DGPR en jouant sur les mots et sur les chiffres par­ticipe mal­heureuse­ment à la dés­in­for­ma­tion qui pèse sur les pol­lu­tions de boues rouges et ne prend pas la juste mesure de cette pol­lu­tion et de ses impacts.
Aujourd’hui la pol­lu­tion de boues rouges se pour­suit en mer et à terre.
Depuis le 28 décem­bre 2015 l’usine de Gar­danne peut stock­er la par­tie solide des boues rouges à terre sur les collines de Mange­gar­ri à hau­teur env­i­ron de 350 000 tonnes par an et elle peut con­tin­uer à rejeter la par­tie liq­uide des boues rouges en mer avec des seuils supérieurs que ceux précé­dents pour 6 paramètres :

Il est inex­acte et dan­gereux de jouer sur les mots en affir­mant qu’il n’y a « aucune déro­ga­tion sur les métaux lourds », la clas­si­fi­ca­tion en « métaux lourds » en « ETM (élé­ments traces métalliques) » ou en « élé­ments traces » n’est pas le sujet, le sujet c’est celui de la tox­i­c­ité et de l’impact san­i­taire.
Tous les ETM sont tox­iques au-delà d’un cer­tain seuil et cer­tains sont radioac­t­ifs.
Notre préoc­cu­pa­tion pour la san­té de nos conci­toyens et la pro­tec­tion de nos écosys­tèmes est légitime.

DGPR :
Au vu des résul­tats de sur­veil­lance (auto-sur­veil­lance de l’industriel et con­trôles inopinés réal­isées par la DREAL-direc­tion régionale de l’environnement, de l’aménagement et du loge­ment), les rejets sont revenus dans les normes nationales pour le fer et presque pour l’arsenic, et ont été sub­stantielle­ment réduits pour l’aluminium et la DCO (pour lesquels les valeurs lim­ites déroga­toires pour­raient être divisées par 3 voire plus).
Comme prévu par l’arrêté du 28 décem­bre 2015, ALTEO doit présen­ter en début d’année 2018 au Con­seil supérieur de la préven­tion des risques un bilan des études menées sur les procédés alter­nat­ifs ou com­plé­men­taires au fil­trage des boues rouges afin de ne plus néces­siter aucune déro­ga­tion à la régle­men­ta­tion des rejets d’effluents indus­triels. Ce bilan devra égale­ment pré­cis­er les pistes de val­ori­sa­tion pos­si­bles de boues rouges aujourd’hui stock­ées à terre sur le site voisin de Mange-Gar­ri.

Par ailleurs, les ser­vices de l’Etat restent par­ti­c­ulière­ment atten­tifs au suivi d’ALTEO puisque l’inspection des instal­la­tions de la DREAL a réal­isé depuis le début de l’année 2016, 13 inspec­tions sur le site de Gar­danne et 5 sur le site de Mange-Gar­ri.

Réponse de l’association ZEA : “Les con­trôles inopinés de la DREAL et autres organ­ismes ont mon­tré a plusieurs repris­es que l’industriel ne respec­tait pas ses engage­ments. Par ailleurs la majorité des pistes de val­ori­sa­tion de boues rouges sont de fauss­es promess­es qui relèvent plus d’une dilu­tion de la pol­lu­tion et de la tox­i­c­ité.
La dés­in­for­ma­tion et le men­songe ne peu­vent plus dur­er, tout le monde a le droit de savoir quel est l’impact réel de cette pol­lu­tion sur notre san­té et sur nos écosys­tèmes.

C’est pourquoi nous nous mobil­isons à nou­veau con­tre cette pol­lu­tion ce same­di 16 décem­bre à 11H au com­plexe sportif des ter­res blanch­es de Bouc Bel Air pour deman­der une pro­tec­tion san­i­taire des pop­u­la­tions. (voir lien événe­ment ci-dessous)

Les trois reven­di­ca­tions de ZEA con­tre les pol­lu­tions des boues rouges sont les suiv­antes :

1-Arrêt immé­di­at du rejet en mer
2-Demande de mise en sécu­rité du site de Mange­gar­ri dans les plus brefs délais, des décharges (CSDU…), des crassiers et de l’usine de Gar­danne pour une pro­tec­tion san­i­taire des pop­u­la­tions.
Plus spé­ci­fique­ment sur Mange­gar­ri :
-Stop­per l’envolement des pous­sières et la con­t­a­m­i­na­tion des eaux souter­raines.
-Enlever les sacs d’alumine et la soude présents sur le site.
-Pan­neaux infor­mant de la dan­gerosité du site.
-Informer sur les risques liés aux eaux de for­age (puits, potagers…), à la con­som­ma­tion de champignons, d’escargots…
-Mise en place de bar­rières et de clô­tures pour les endroits les plus dan­gereux.
3-Finance­ment par l’industriel d’une étude épidémi­ologique par­tic­i­pa­tive menée par le Cen­tre Nor­bert Elias de l’EHESS et les habi­tants des ter­ri­toires impactés.”

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Pays de tra­di­tion soufie, l’Algérie a aujourd’hui du mal à dévelop­per la recherche sur le soufisme, alors que les dis­cours inspirés du wah­habisme se dévelop­pent. Ils sont quelques...

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Pays de tra­di­tion soufie, l’Algérie a aujourd’hui du mal à dévelop­per la recherche sur le soufisme, alors que les dis­cours inspirés du wah­habisme se dévelop­pent.

Ils sont quelques dizaines à peine. En Algérie, pays de tra­di­tion soufie, les chercheurs qui tra­vail­lent sur le soufisme sont peu nom­breux et dis­crets. Si le cheikh Khaled Ben­tounes, guide de la con­frérie Alawiya, né à Mosta­ganem, est con­nu dans le monde entier, la pra­tique du soufisme et son étude sont source d’incompréhension et de cri­tiques dans le pays. Yas­mine, 36 ans, de longs cheveux bruns, a été élevée dans une zaouïa : «On nous dit sou­vent que nous ne sommes pas de vrais musul­mans. J’ai com­pris ma dif­férence la pre­mière fois où je suis allée à l’école publique. Chez moi, il n’était pas tabou d’accueillir un chré­tien ou un athé, et je n’avais jamais enten­du quelqu’un par­ler de kouf­far (mécréant)».

Le soufisme mar­gin­al­isé sous Boumédiène
«En l’Algérie, de 1965 à 1979, les voix soufies ont été occultées. La décen­nie noire (la péri­ode de ter­ror­isme des années 1990) a per­mis une prise de con­science et nous sommes désor­mais plus écoutés», estime un respon­s­able de la zaouia Alawiya. «Les soufis sont dis­crets, réti­cents à faire des déc­la­ra­tions, à com­mu­ni­quer sur leurs ren­con­tres et leurs activ­ités car cer­tains salafistes n’hésitent pas à regret­ter publique­ment leur exis­tence», explique Saïd Dje­belkheir, le chercheur algérien le plus con­nu sur la ques­tion. Diplômé de Sci­ences islamiques, il a tra­vail­lé comme jour­nal­iste et est l’auteur de «Soufisme et référent religieux» (2011).

S’il est sou­vent inter­viewé par la presse algéri­enne, il est par­fois vio­lem­ment attaqué. Lors d’une con­férence publique sur la peine de mort organ­isée par Amnesty Inter­na­tionale en 2016, il est pris à par­ti lorsqu’il déclare que le Coran est tem­porel, c’est à dire, lié à l’époque à laque­lle il a été écrit. «Lorsque l’on attaque des pro­pos, les gens se ser­vent d’une argu­men­ta­tion religieuse util­isée par les salafistes. Ce n’est pour­tant pas notre cul­ture, ces argu­ments ont été importés d’Arabie Saou­dite», explique le chercheur.

L’Islam offi­ciel, sun­nite et malékite
Offi­cielle­ment, l’Algérie est un pays musul­man où l’Islam sun­nite est reli­gion d’Etat. Le min­istère des Affaires religieuses explique con­trôler les cultes pour éviter toute ten­ta­tive de «désta­bil­i­sa­tion». Ain­si, le référent religieux algérien est le rite malékite : «le référant religieux, celui de nos aïeux et des savants, inspiré de l’Ecole de Médine qui a créé la civil­i­sa­tion de l’Andalousie et a préservé les Andalous qui se sont réfugiés au Maghreb, a fait de la société maghrébine une société ouverte et mod­érée», déclarait Mohamed Aïs­sa, le min­istre des Affaires religieuses à la presse en juin 2016. Si offi­cielle­ment on fait appel aux zaouias comme aux mosquées pour «lutter con­tre les inva­sions sec­taires et l’extrémisme religieux», Saïd Dja­belkheir déplore un cer­tain lax­isme vis à vis du dis­cours salafiste. «On n’essaye pas de les con­trôler. On laisse faire le dis­cours rig­oriste et vio­lent, qui peut par­fois aller jusqu’à l’appel à la vio­lence, comme lorsqu’un salafiste a con­damné à mort l’écrivain Kamel Daoud (après une déc­la­ra­tion de l’auteur sur l’Islam sur un plateau de télévi­sion français) », explique-t-il.

A la dif­férence des uni­ver­sités tunisi­ennes ou maro­caines, le soufisme comme domaine de recherche n’existe que depuis une ving­taine d’années en Algérie. «Depuis les années 1980, on étu­di­ait les cul­tures pop­u­laires ou la lit­téra­ture pop­u­laire, et c’est là que l’on par­lait de soufisme, résume Said Dja­belkheir. Aujourd’hui, nous con­nais­sons très mal notre pat­ri­moine soufi. Il n’est pas com­plète­ment recen­sé. Comme c’est un pat­ri­moine oral, s’il se perd, ce sera irrécupérable. Le plus gros du tra­vail pour la recherche algéri­enne est désor­mais d’étudier le soufisme vivant».

Mar­di 21 mars à Mar­seille, le Col­lège de Méditer­ranée, dont 15–38 est parte­naire, organ­ise à l’école Cen­trale de Mar­seille, la con­férence «Une spir­i­tu­al­ité méditer­ranéenne ? Islam, soufisme et con­tact inter­re­ligieux dans l’histoire de la Méditer­ranée» avec Giuseppe Cecere, his­to­rien de l’université de Bologne et Sylvie Denoix, his­to­ri­enne du CNRS.

http://www.rencontresaverroes.com/college-de-mediterranee/article/conference-4-une-spiritualite-mediterraneenne-islam-soufisme-et”

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