Le con­fine­ment a boulever­sé l’organisation de l’enseignement supérieur, en France, comme ailleurs en Méditer­ranée. Si les craintes de recom­mencer une année uni­ver­si­taire à dis­tance s’éloignent pour le moment,...

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Le con­fine­ment a boulever­sé l’organisation de l’enseignement supérieur, en France, comme ailleurs en Méditer­ranée. Si les craintes de recom­mencer une année uni­ver­si­taire à dis­tance s’éloignent pour le moment, envis­ager de renou­vel­er les études en télé­tra­vail rime pour cer­tains pro­fes­sion­nels avec iné­gal­ités d’accès à l’enseignement.

Quand le con­fine­ment est annon­cé le 16 mars, les enseignants de l’université de Saint-Denis vien­nent tout juste d’être prévenus qu’ils devront assur­er leurs cours à dis­tance pour une péri­ode indéter­minée. Julie*, Maîtresse de con­férence est « prise de court ». Sa pre­mière pen­sée est de savoir si cha­cun de ses étu­di­ants pour­ra avoir accès à une con­nex­ion suff­isante. Les 15 pre­miers jours sont con­sacrés à savoir où se trou­ve chaque étu­di­ant (cer­tains sont par­tis pour des stages à l’étranger) et de quels moyens ils dis­posent : « A Saint-Denis, le taux d’étudiants pré­caires est plus élevé que dans d’autres uni­ver­sités français­es ; absence de con­nex­ion, d’ordinateur, cham­bre insalu­bre, ce sont d’abord les con­di­tions matérielles qui nous ont inquiétés ».

Sur la rive est de la Méditer­ranée, la nou­velle est tombée trois jours plus tôt, du jour au lende­main égale­ment. Y com­pris pour Mar­tin*, infor­mati­cien d’un étab­lisse­ment d’enseignement supérieur au Proche-Ori­ent qui va pour­tant devoir trou­ver en urgence des solu­tions pour que le tra­vail à dis­tance puisse se met­tre en place rapi­de­ment.

En France comme au Liban, l’enjeu est le même : fournir un accès à une con­nex­ion suff­isante pour assur­er le télé­tra­vail, et l’équipement infor­ma­tique du per­son­nel, comme des étu­di­ants. Mar­tin réag­it immé­di­ate­ment et met en place un accès par VPN pour sécuris­er les don­nées le temps de peaufin­er un serveur spé­cial afin de s’affranchir de ce réseau virtuel privé qui ralen­tit la nav­i­ga­tion.

Adap­té son enseigne­ment à dis­tance, un temps de tra­vail con­séquent

Pen­dant ce temps, enseignants et étu­di­ants se famil­iarisent avec les cours à dis­tance, l’enregistrement de vidéo ou de pod­cast. Autant de con­tenus et de sup­ports qui deman­dent un temps de pré­pa­ra­tion sup­plé­men­taire et qui mod­i­fient les échanges.

En France, à Saint-Denis, Julie fait le même con­stat. La dif­férence est de taille entre des cours mag­is­traux de trois heures en présen­tiel et des for­mats à dis­tance où la con­cen­tra­tion n’est par exem­ple pas la même. « J’assurais mes cours sans garantie que tous les étu­di­ants pour­raient se con­necter au même moment. J’ai donc retran­scrit l’intégralité de mes cours par écrit pour que cha­cun puisse les rat­trap­er ». Un temps de tra­vail sup­plé­men­taire con­séquent face à ce qu’elle con­sid­ère, comme d’autres enseignants et pro­fesseurs, comme une injonc­tion à la « con­ti­nu­ité péd­a­gogique » de la part de son min­istère de tutelle : « le sous-enten­du der­rière cette for­mule c’est que les enseignants n’allaient rien faire pen­dant cette péri­ode de con­fine­ment et qu’il fal­lait leur don­ner du tra­vail. Mais nous n’avons pas atten­dus pour être con­scien­cieux », proteste-t-elle.

« Aujourd’hui, les iné­gal­ités sont ter­ri­bles »

Pour faire face à l’enjeu de l’enseignement à dis­tance, des cen­tres de recherche français sor­tent des car­tons des out­ils pas encore général­isés pour faciliter com­mu­ni­ca­tion et visio-con­férence. C’est l’un des aspects posi­tifs de cette péri­ode selon Mar­tin. « Les out­ils sont à présent en place et pour­ront être améliorés grâce aux retours util­isa­teurs ». Pour lui, la général­i­sa­tion du télé­tra­vail n’est plus impos­si­ble tech­nique­ment, ce qui ne l’empêche pas de se ques­tion­ner d’un point de vue per­son­nel : « c’est dif­fi­cile de sépar­er vie per­so et pro. Pen­dant le con­fine­ment, je me réveil­lais, pre­nais mon café et je me met­tais au tra­vail par­fois dès 7 heures du matin, jusqu’au soir quand je répondais à un mail tardif ». L’informaticien exprime un sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité qui le pousse à mon­tr­er qu’il tra­vaille et à faire plus que d’accoutumée. D’autant que les sol­lic­i­ta­tions aug­mentent notam­ment via les réseaux soci­aux et les appli­ca­tions de mes­sagerie instan­ta­née. « Je rece­vais par­fois des mes­sages au milieu de la nuit. Tout devient abstrait. J’ai fini par chang­er de numéro de télé­phone pour ne plus être con­tac­té », explique Mar­tin.

A Saint-Denis, à l’issue du con­fine­ment la Prési­dence de l’université demande aux enseignants de sig­naler les cours qui pour­raient se pour­suiv­re en dis­tan­ciel. Pour Julie, la ques­tion est aus­si poli­tique. Selon elle, aucun cours n’est pos­si­ble à dis­tance en l’état actuel des moyens humains et matériels de l’université (temps néces­saire pour suiv­re chaque étu­di­ant indi­vidu­elle­ment, accès à un équipement sta­ble pour tous) : « aujourd’hui, les iné­gal­ités sont ter­ri­bles », ajoute-t-elle. L’enjeu de la nota­tion et des exa­m­ens est égale­ment impor­tant : « en France, nous devons respecter l’égalité entre les can­di­dats qui se présen­tent à un exa­m­en, mais com­ment faire dans la péri­ode actuelle ? ». Pour le moment, le monde uni­ver­si­taire se pré­pare à repren­dre les cours en présen­tiel. Ce qui n’est pas sans pos­er prob­lème pour Julie : « faire cours avec un masque, ça veut dire pos­si­ble extinc­tion de voix au bout de 3 semaines, et quid des étu­di­ants qui ne sont pas par­faite­ment fran­coph­o­nes ou valides ? Que dire aus­si de la dis­tan­ci­a­tion dans une fac aux salles sur­chargées ». Mais l’enseignante s’arrête et recon­naît : « je suis quand même soulagée de ne pas repren­dre à dis­tance… mais jusqu’à quand ? ». L’enseignement en mode télé­tra­vail ques­tionne un monde uni­ver­si­taire par­fois déjà refroidis par le pro­jet de loi de pro­gram­ma­tion pluri­an­nuelle de la recherche et les pro­pos du prési­dent de la République qui face au mou­ve­ment de mobil­i­sa­tion con­tre le racisme en France, accuse le monde uni­ver­si­taire de “cass­er la république en deux” en ouvrant le débat sur la coloni­sa­tion : « faire à dis­tance, cela veut dire lim­iter les échanges et les débats d’idée et cloi­son­ner une insti­tu­tion présen­tée comme sub­ver­sive », avance Julie.

*les prénoms ont été mod­i­fiés

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Frag­ilisé par la dou­ble explo­sion du port de Bey­routh avec qua­tre hôpi­taux hors ser­vice et un per­son­nel soignant épuisé, le secteur hos­pi­tal­ier sat­uré se voit désor­mais con­fron­té à une flam­bée des cas de coro­n­avirus et un nou­veau con­fine­ment.

Dans les étages dévastés de l’hôpital Saint-Georges, en plein cœur d’Achrafieh, les ouvri­ers de main­te­nance s’affairent dans les couloirs, tan­dis que les infir­mières, dont cer­taines por­tent encore les stig­mates des explo­sions du port de Bey­routh, regroupent lits, cou­veuses, et tout le matériel encore en état de marche. Même si les cham­bres ont été net­toyées depuis le 4 août, leur état témoigne de la vio­lence de la défla­gra­tion. Les fenêtres se sont dés­in­té­grées, des portes, il ne reste que des bouts de bois éclatés sur le sol, même les encadrements se sont descel­lés, lais­sant entrevoir le béton. Ailleurs, des morceaux de faux-pla­fonds et des fils élec­triques pen­dent, dévoilant les con­duits de cli­ma­ti­sa­tion. Meur­tri, l’établissement a per­du 18 per­son­nes le 4 août, dont qua­tre infir­mières. « Tout l’hôpital est devenu dys­fonc­tion­nel dès la pre­mière minute qui a suivi les explo­sions », indique le Dr Eid Azar, directeur médi­cal de l’établissement. «300 patients étaient hos­pi­tal­isés avant les explo­sions, 1 800 employés tra­vail­laient, nous avons dû aus­si gér­er les blessés qui afflu­aient de partout, ils ne com­pre­naient pas que nous devions évac­uer », racon­te-t-il, la mine fatiguée. Dans l’urgence, l’hôpital dresse un espace sécurisé sur le park­ing. Au moment des explo­sions, 18 patients étaient intubés en soins inten­sifs, 18 autres hos­pi­tal­isés dans l’unité dédiée au Covid-19. « Ce n’est qu’à 20h30, deux heures trente après l’explosion que les pre­mières ambu­lances de la Croix-Rouge com­men­cent à évac­uer les patients vers d’autres hôpi­taux hors de Bey­routh, le dernier a été trans­féré dans la nuit, à 2h15 », souligne le Dr Azar. A l’hôpital Saint-Georges, les dégâts sont lourds, il fau­dra entre 35 et 40 mil­lions de dol­lars, avant que l’hôpital ne rede­vi­enne opéra­tionnel.

« Déter­minée à rester »

Le 4 août, trois autres hôpi­taux de la cap­i­tale ont aus­si été dévastés. Situé à Gem­mayzé, un autre quarti­er proche du port, l’hôpital récem­ment rénové des Sœurs du Rosaire affiche les mêmes destruc­tions. Des ascenseurs com­plète­ment dis­lo­qués par la défla­gra­tion, des ser­vices com­plète­ment dévastés. A l’étage de la mater­nité, Cyn­thia Nou­jaim, une jeune sage-femme, s’active à faire l’état des lieux, alors que de nom­breux jeunes volon­taires se présen­tent pour aider à déblay­er. Si elle se dit « déter­minée à rester » au Liban, ses yeux trahissent de la colère dou­blée de las­si­tude. Un nour­ris­son était né dans son ser­vice, une heure avant l’explosion. Les autres hôpi­taux de la cap­i­tale, moins ou pas endom­magés, ont dû gér­er l’afflux soudain de plus de 6 000 blessés dans l’affolement le plus com­plet. L’Hôtel-Dieu de France a dû ain­si pren­dre en charge 600 blessés et patients trans­férés dans d’autres hôpi­taux dans une panique apoc­a­lyp­tique. Le Dr Antoine Zogh­bi, patron des urgences et prési­dent de la Croix-Rouge libanaise racon­te : « Cette nuit-là a été très com­pliquée à cause du nom­bre de vic­times et de la grav­ité de leurs blessures. Les hôpi­taux sont sous pres­sion depuis des mois, le désas­tre du 4 août a été la goutte d’eau de trop, même si la pre­mière réac­tion de toute notre équipe a été, bien sûr, de soign­er ». Le médecin souligne « un ras-le-bol général­isé chez le per­son­nel soignant ». Un con­stat qu’il lie au défaut de « plan­i­fi­ca­tion san­i­taire » et à l’inefficacité d’un min­istère de la San­té « qui est le som­met de la cor­rup­tion ».

« Nous allons vers une ruine com­plète »

Depuis plusieurs mois, le secteur hos­pi­tal­ier subit de plein fou­et la crise économique qui plombe le pays. « Nous allons vers une ruine com­plète, entre les retards de paiements de l’Etat qui nous doit 2 400 mil­liards de Livre Libanais­es (1,6 mil­liard de dol­lars en taux offi­ciel), la déval­u­a­tion de la livre libanaise, le manque de liq­uid­ités… Le Covid-19 est venu ajouter un coût sup­plé­men­taire. Presque tous les hôpi­taux privés ont licen­cié, coupé les salaires, sup­primé des lits, stop­pé cer­tains actes et fer­mé cer­tains ser­vices, trop coû­teux », s’alarme Sleiman Haroun, à la tête du syn­di­cat des hôpi­taux privés. Il craint que le secteur, pour­tant réputé dans tout le Moyen-Ori­ent, ne se « dés­in­tè­gre », avançant même que sur les 127 hôpi­taux privés répar­tis sur le ter­ri­toire « 50% soient amenés à fer­mer ». En réac­tion, les infir­mières avaient d’ailleurs prévu une grève nationale le 5 août, annulée après la tragédie du port. « Elles étaient sur le ter­rain, en pre­mière ligne, même celles qui ont été licen­ciées ou dont les salaires sont amputés », lance Mir­na Doumit, prési­dente du syn­di­cat des infir­mières, qui par­le de soignants « épuisés physique­ment comme psy­chologique­ment ».
Dans ce con­texte, l’explosion des cas de Covid-19, qui a dépassé les 600 nou­velles con­t­a­m­i­na­tions jour­nal­ières au 20 août, fait crain­dre le pire. En début de semaine, le min­istre de la San­té, Hamad Has­san a annon­cé que les unités de soins inten­sifs dédiées aux patients atteints de Covid-19 étaient sat­urées. Un nou­veau con­fine­ment de 15 jours a été décrété jusqu’au 7 sep­tem­bre, dans l’espoir de ralen­tir la pro­gres­sion du coro­n­avirus.

Texte, pho­tos et vidéo : Jen­ny Lafond

Pho­to de Une : L’en­trée des Urgences de l’hôpi­tal des Soeurs du Rosaire dans le quarti­er Gem­mayzé.
Vidéo : L’hôpi­tal des Soeurs du Rosaire est en par­tie détru­it.

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La crise san­i­taire liée à l’épidémie de Covid-19 a plutôt épargné le sud du pays. Mais les effets du con­fine­ment ont frap­pé de plein fou­et une économie déjà...

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La crise san­i­taire liée à l’épidémie de Covid-19 a plutôt épargné le sud du pays. Mais les effets du con­fine­ment ont frap­pé de plein fou­et une économie déjà frag­ile. En Sicile, asso­ci­a­tions et autorités locales sont en pre­mière ligne pour faire face à l’urgence sociale.

En plein coeur de l’été, les jour­naux con­tin­u­ent de ryth­mer le quo­ti­di­en des Ital­iens avec les nou­veaux cas de con­t­a­m­i­na­tion de Covid-19. Les chiffres sont plutôt bons. Mais s’ils venaient à empir­er, les avis sont unanimes : « Un deux­ième con­fine­ment ? Per­son­ne ne pour­rait se le per­me­t­tre ! ». Du nord au sud du pays, autorités locales et asso­ci­a­tions ten­tent tant bien que mal de panser les plaies du pre­mier con­fine­ment, décrété le 8 mars dernier en Ital­ie et pro­gres­sive­ment levé à par­tir du 4 mai. Selon une étude réal­isée par le syn­di­cat agri­cole Coldiret­ti et basée sur les dis­tri­b­u­tions ali­men­taires effec­tuées pen­dant le con­fine­ment, les « nou­veaux pau­vres » sont près d’un mil­lion. Ils grossis­sent les rangs des 4,6 mil­lions d’Italiens en sit­u­a­tion de pau­vreté absolue. La sit­u­a­tion est par­ti­c­ulière­ment cri­tique dans le sud du pays, le fameux « Mez­zo­giorno », qui con­cen­tre dif­fi­cultés économiques et sociales. Près de 20% de ces nou­veaux pau­vres se trou­vent en Cam­panie, 14% en Cal­abre et 11% en Sicile.
Dans cer­tains quartiers de Palerme, la cap­i­tale sicili­enne, « la sit­u­a­tion est dev­enue cri­tique dès la deux­ième semaine », se sou­vient Giu­lia Di Mar­ti­no, mem­bre de l’association Arci Por­co Rosso et SOS Bal­larò, du nom de l’un des quartiers les plus pop­u­laires du cen­tre-ville. « On a dis­tribué des pâtes, de l’huile, de la sauce tomate, des couch­es pour les enfants », explique la jeune femme qui tra­vaille depuis plusieurs mois à la régu­lar­i­sa­tion du marché de l’Albergheria, sorte d’immense marché aux puces, dont les vendeurs tirent en moyenne vingt euros par jour. Avec le con­fine­ment, tous se sont retrou­vés sans revenu du jour au lende­main. Surtout, faute de pou­voir jus­ti­fi­er d’une activ­ité en règle auprès des autorités, ces tra­vailleurs au noir n’ont pas pu béné­fici­er des revenus d’urgence, déblo­qués par le gou­verne­ment ital­ien. « Ceux qui tenaient des com­merces d’alimentation ont mangé leur marchan­dise mais évidem­ment au moment de rou­vrir, il n’y a pas d’argent pour faire de nou­velles com­man­des », explique Alessan­dra Can­iz­zaro, tra­vailleuse sociale au sein de l’association Iken­ga qui a organ­isé un sys­tème de bons de dix euros pour per­me­t­tre aux familles en dif­fi­culté de pay­er leurs cours­es. « Cer­tains par­ents ont pu recharg­er leur télé­phone pour que les enfants aient accès à Inter­net et aux cours en ligne, une famille dont le restau­rant a dû fer­mer et qui n’avait jamais eu de prob­lème d’argent a pu acheter une bon­bonne de gaz », pour­suit la jeune femme. A Naples, puis dans d’autres villes ital­i­ennes, cer­tains habi­tants ont sus­pendu à leur bal­con des paniers, rem­plis de vivres, avec un mot : « Si tu as besoin, sers-toi ».

A Palerme, 8500 familles dans le besoin

Cinq mois plus tard, nom­breuses sont les familles qui ont encore besoin d’un sou­tien économique. « Selon les secteurs, toutes les activ­ités économiques ne sont pas repar­ties au même rythme et ceux qui ont repris tra­vail­lent sou­vent avec des salaires bien plus bas », explique Giuseppe Mat­ti­na, l’adjoint à la citoyen­neté sol­idaire de la ville de Palerme, « pour cer­tains c’est encore dif­fi­cile, nous con­tin­uerons à les soutenir au moins jusque la fin de l’année ». Début juil­let, la mairie a donc lancé un nou­veau pro­gramme d’aide finan­cière pour pay­er les cours­es mais aus­si le loy­er ou les fac­tures de gaz, d’eau et d’électricité. Les ser­vices soci­aux esti­ment à 8500 le nom­bre de familles qui pour­raient encore avoir besoin d’aide sur les 675 000 habi­tants. Au plus fort du con­fine­ment, ce sont près de 33 000 deman­des d’aides qui leur sont par­v­enues. Le chiffre pour­rait être en dessous de la réal­ité. « Lorsqu’on a aidé les familles à s’inscrire auprès de la Pro­tec­tion civile, on s’est ren­du compte que beau­coup de familles paler­mi­taines n’ont pas de papiers en règle, ils n’ont pas de carte d’identité, pas de code fis­cal, ils sont encore plus invis­i­bles que les autres », racon­te Vit­to­ria Aricò, tra­vailleuse sociale au sein de l’association NaKa, au coeur du quarti­er du Capo.
Tous le savent, au delà de l’enjeu social, l’urgence est aus­si d’empêcher que la crim­i­nal­ité organ­ise ne prof­ite de cette crise. En Ital­ie, c’est très sou­vent le cas après des cat­a­stro­phes naturelles ou des moments de crise finan­cière. « C’est à l’Etat de ne laiss­er per­son­ne seul », estime Giuseppe Mat­ti­na. « Chez quelques-unes des familles les plus défa­vorisées, on a vu que que cer­tains ten­tent de se sub­stituer à l’aide de l’Etat », détaille l’adjoint à la citoyen­neté sol­idaire qui pré­cise que le phénomène n’est pas dif­fus et ne con­cerne que quelques familles. Clau­dio Fava, le prési­dent de la com­mis­sion d’enquête et de vig­i­lance sur le phénomène mafieux et la cor­rup­tion au sein de l’Assemblée régionale sicili­enne met en garde : « Dans un moment de forte crise de liq­uid­ités mais aus­si d’urgence sociale, Cosa Nos­tra et les mafias ont des liq­uid­ités disponibles et en prof­i­tent. Ce n’est pas par esprit car­i­tatif mais pour créer des rap­ports de dépen­dance, inten­si­fi­er leur con­trôle. Ils pré­ten­dent aider pour ensuite deman­der un droit de péage et s’accaparer ce pour quoi ils ont fourni leur aide ».

Cécile Debarge

Pho­to : Dans le quarti­er de Bal­laro, l’un des plus pop­u­laires de Palerme, cer­taines familles man­quaient de vivres dès la deux­ième semaine de con­fine­ment. Nom­breuses sont celles qui se trou­vent encore en dif­fi­culté aujourd’hui. Cécile Debarge

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La Tunisie a rou­vert ses fron­tières le 27 juin. Pour­tant, les touristes étrangers sont encore peu nom­breux. A Ham­mamet, l’hôtel La Badi­ra a amé­nagé les con­di­tions de tra­vail...

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La Tunisie a rou­vert ses fron­tières le 27 juin. Pour­tant, les touristes étrangers sont encore peu nom­breux. A Ham­mamet, l’hôtel La Badi­ra a amé­nagé les con­di­tions de tra­vail et espère un équili­bre financier à la fin de l’année.

« Regardez les gens dans la piscine, sur les transats. C’est la vie ! » Khaled Bogos­sa, chef de bar à La Badi­ra savoure ce sem­blant de retour à la nor­male en cette fin juil­let. Sa patronne, Mouna Ben Hal­i­ma, essuyait pour­tant ses larmes quelques min­utes plus tôt, en évo­quant les con­gés sans sol­des imposés à ses employés. Un mois et demi après notre dernière vis­ite, l’hô­tel 5 étoiles habituelle­ment réservé aux adultes paraît effec­tive­ment repren­dre vie. Les piscines sont rem­plies d’eau, les vacanciers bronzent sur les transats ou se rafraîchissent au café. Mouna Ben Hal­i­ma enreg­istre une amélio­ra­tion en cette dernière semaine de juil­let : « Nous sommes à 35–40% de taux de rem­plis­sage (l’hô­tel ne peut accueil­lir que 50% de ses capac­ités selon le pro­to­cole san­i­taire mis en place par l’E­tat tunisien pour lim­iter la prop­a­ga­tion du coro­n­avirus, ndlr). Mais nous n’avons aucune vis­i­bil­ité pour la suite, les réser­va­tions se font à la dernière minute. » Jusqu’à mi-juil­let, l’hôtelière a imposé à ses employés une journée de con­gé sans sol­de par semaine. « C’é­tait dur. Cer­tains ont dû annuler des travaux prévus dans leur mai­son ou reporter un mariage. Je me suis sen­tie impuis­sante. Mais je ne pou­vais céder à cela car il faut d’abord faire pass­er la survie de l’en­tre­prise », se sou­vient-elle en lais­sant échap­per quelques larmes. Ses employés sem­blent l’avoir com­pris. « C’est une ques­tion de sol­i­dar­ité : si cha­cun de nous chôme une journée, cela per­met à tous les employés de préserv­er leur tra­vail », estime Ahmed, directeur de salle, qui se réjouit d’ob­serv­er un cer­tain « frémisse­ment » du côté des arrivées.



Clien­tèle de la cap­i­tale

Alors que la Tunisie enreg­is­trait une baisse des arrivées des étrangers, entre le 1er et le 10 juil­let, de 86,2% par rap­port à la même péri­ode en 2019, La Badi­ra s’en sort mieux que bon nom­bre d’autres étab­lisse­ments. « Nous avons tou­jours eu l’habi­tude de tra­vailler avec une clien­tèle locale. Un autre atout est la prox­im­ité géo­graphique d’Ham­mamet avec Tunis (moins d’une heure, ndlr) où se trou­ve le pou­voir d’achat, con­traire­ment à Djer­ba (sud tunisien). Les week-ends, nous avons une clien­tèle assez impor­tante qui arrive de la cap­i­tale », explique Mouna Ben Hal­i­ma qui, dans ses prévi­sions les plus opti­mistes, espère être à l’équili­bre en fin d’an­née grâce à une reprise en sep­tem­bre. 



En atten­dant, la pro­prié­taire de La Badi­ra doit faire des grands écarts entre des week-ends chargés et des semaines à vide : « C’est de l’ac­ro­batie, car nous voulons préserv­er nos exi­gences haut-de-gamme. Nous avons changé les horaires des employés pour qu’ils fassent des journées de 12h le week-end au lieu de 8. En échange, ils ont plus de repos payé en semaine. Et j’ai replacé des gens. Par exem­ple, une per­son­ne du spa est main­tenant maître-nageur, quelqu’un qui était au ser­vice à l’é­tage s’oc­cupe des bagages, détaille-t-elle en ajoutant tris­te­ment, ils ont tous accep­té, parce qu’ils sont ter­ri­fiés à l’idée de per­dre leur tra­vail. »


Acte de sol­i­dar­ité

Au bord de la piscine, les clients ne remar­quent pas ces craintes. Mari­na Loboko et Mar­wa Aouni sont arrivées de France le 7 juil­let pour pass­er plus d’un mois dans dif­férentes villes tunisi­ennes. « La Tunisie a peu été touchée par la covid-19 (1452 cas, 50 décès au 27 juil­let, ndlr). En fait, l’an­goisse, c’est de ren­tr­er en France », rigole Mar­wa. Mari­na, allongée sur son transat, remar­que : « Ici, le per­son­nel fait très atten­tion à l’hy­giène. Je vois tout le temps quelqu’un qui net­toie les poignées de porte. Je me sens vrai­ment en sécu­rité. Ma plus grande crainte était le masque. Mais on ne le porte que dans les espaces fer­més, comme au restau­rant. Je n’ai aucun regret, nous sommes vrai­ment bien à La Badi­ra. »

Un peu plus loin, Abdal­lah et Tas­time savourent leurs bois­sons fraîch­es à deux pas de la piscine à débor­de­ment avec vue sur mer. Ce cou­ple de Tunisiens vivant en France a le sen­ti­ment d’ac­com­plir un acte de sol­i­dar­ité par­ti­c­ulière­ment agréable. « Le mon­tant qu’on dépense en trois jours à La Badi­ra, c’est l’équiv­a­lent de deux semaines en Espagne, rap­pelle Abdal­lah. La semaine prochaine, avec nos filles qui sont pour le moment chez leurs grands-par­ents, nous irons dans un autre hôtel, alors que d’habi­tude nous louons une vil­la. Nous voulons vrai­ment soutenir le secteur du tourisme et ses employés. »


À Ham­mamet, Mary­line Dumas.

Pho­to : Khaled Bogos­sa (à gauche) et Ahmed heureux de voir leur hôtel repren­dre vie avec l’ar­rivée des touristes. Mary­line Dumas

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L’in­quié­tude grandit en Syrie depuis l’an­nonce de 22 cas de covid détec­tés au nord-ouest du pays dans la région d’I­dleb, dernière zone « hors con­trôle » du régime syrien. Là, vivent 4,2 mil­lions de per­son­nes dont 2,8 mil­lions ont été déplacées et sur­vivent sous des tentes de for­tune. La réponse médi­cale lim­itée à 600 médecins, soit 1,4 médecin pour 10 000 habi­tants, inquiète les ONG inter­na­tionales qui tirent aujour­d’hui la son­nette d’alarme.

Le 7 juil­let dernier, un médecin neu­ro-chirurgien de 39 ans qui effectue des voy­ages réguliers entre la Turquie et la Syrie est testé posi­tif au Covid après des symp­tômes grip­paux et un test PCR. L’hôpi­tal de Bab el Hawa, le plus grand de cette région, a été fondé par l’U­OSSM-l’u­nion des organ­i­sa­tions de sec­ours et des soins médi­caux. Situé à la fron­tière turque, il ferme ses portes et reste con­finé jusqu’à ce jour.
Les per­son­nes testées sont majori­taire­ment du per­son­nel soignant de l’hôpi­tal qui était en con­tact avec le médecin les jours précé­dents. Les tests ont révélé 22 cas posi­tifs qui aujour­d’hui présen­tent des formes non graves de la mal­adie. Des cas actuelle­ment pris en charges dans deux foy­ers d’épidémie ; à Bab el Hawa et dans la région d’Afrin, dans le nord est d’Alep. Des cen­tres de con­fine­ment pour isol­er les per­son­nes les plus vul­nérables vivant dans les camps de déplacés sont égale­ment prévus par le comité médi­cal d’I­dleb soutenu par l’OMS, l’Or­gan­i­sa­tion Mon­di­ale de la San­té qui a per­mis d’a­chem­iner des tests, et seule­ment quelques masques pour le per­son­nel soignant de cette région en avril 2020.

Un sys­tème de san­té dévasté dans le Nord-Est
« Depuis le début de la crise du coro­n­avirus nous for­mons du per­son­nel soignant à la prise en charge de la détresse res­pi­ra­toire et à la ven­ti­la­tion mécanique. Chaque équipe repart avec un res­pi­ra­teur dans son hôpi­tal », con­fie le pro­fesseur Raphaël Pit­ti, médecin anesthé­siste, réan­i­ma­teur et respon­s­able de la for­ma­tion au sein de l’or­gan­i­sa­tion UOSSM https://www.uossm.fr/. L’ONG a ain­si ouvert plusieurs cen­tres de for­ma­tion dans la région dont deux en Syrie, l’un à Bab el Hawa (fron­tière turque) depuis 2013 et l’autre à Derik dans le nord-est, région majori­taire­ment kurde, depuis 2016. Le sys­tème de san­té a été dévasté depuis le début de la guerre au cours de laque­lle les lieux de vie comme les hôpi­taux, les écoles, les marchés ont tou­jours été la cible des bom­barde­ments des armées syri­enne et russe. « Avec 95 res­pi­ra­teurs pour 4,2 mil­lions de per­son­nes, il est évi­dent que nous ne pour­rons pas faire face à une vague de malades si l’épidémie devient très pathogène et nous ne pour­rons pas faire de la réan­i­ma­tion », pour­suit le pro­fesseur Pit­ti, « la destruc­tion du sys­tème san­i­taire a sans doute causé plus de morts que la guerre elle-même. On éval­ue le nom­bre de vic­times lié aux bom­barde­ments à 450 000 mais on ne compte pas celui lié à la destruc­tion du sys­tème san­i­taire. Com­ment se faire soign­er d’un can­cer en Syrie ? Com­ment se faire soign­er d’une insuff­i­sance rénale chronique en Syrie quand vous avez besoin d’être dialysé 3 fois par semaine ? Com­ment se faire pren­dre en charge d’un infarc­tus du myocarde quand il n’y a pas pos­si­bil­ité de chirurgie car­diaque ? Tous ces gens sont morts ». Le pro­fesseur estime à plus de 1,5 mil­lions, le nom­bre de per­son­nes décédées à cause de l’ab­sence de soin. Par­mi les plus vul­nérables, les per­son­nes âgées, mais aus­si 19 000 per­son­nes iden­ti­fiées par les ONG qui souf­frent de mal­adies chroniques dans la région d’I­dleb, dont 4 000 sont d’o­rig­ine res­pi­ra­toire. Les clin­iques mobiles mis­es en place par les ONG inter­na­tionales comme l’U­OSSM, Médecins sans fron­tières (MSF), et Médecins du monde (MDM) per­me­t­tent d’aller à la ren­con­tre des gens, de les sen­si­bilis­er, de leur dis­tribuer des kits d’hy­giène et d’être moins ciblé, du fait de leur mobil­ité, par les bom­barde­ments qui per­durent dans la région.

Réduc­tion de l’of­fre de san­té et human­i­taire
Le con­fine­ment de l’hôpi­tal de Bab el Hawa, le plus grand et le plus com­plet dans les spé­cial­ités médi­cales, a réduit l’ac­cès aux soins pour les familles déplacées et les privent des con­sul­ta­tions auprès des dif­férents médecins.
Les per­son­nels soignants qui ont été en con­tact avec le médecin con­t­a­m­iné ne peu­vent plus exercer pen­dant un cer­tains temps réduisant les effec­tifs dans plusieurs hôpi­taux.
« Dif­fi­cile d’ap­porter une réponse à l’ur­gence san­i­taire à Afrin ou à Idleb, les deux foy­ers d’épidémie qui pour­raient se propager dans les camps où le con­fine­ment n’est pas pos­si­ble », con­fie Jean Pletinkcx, chef de mis­sion Syrie pour MSF. « On a dû réduire l’of­fre de san­té dans notre hôpi­tal des grands brûlés et la chirurgie plan­i­fiée non urgente a donc été repoussée. Les con­sul­ta­tions pour la phys­io­thérapie, la san­té men­tale ont égale­ment été réduites. Les critères d’ad­mis­sion sont plus restreints afin d’éviter l’en­gorge­ment de nos struc­tures où il y aurait des cas posi­tifs. Nos per­son­nels qui ont été en con­tact avec des cas dans les foy­ers d’épidémie sont en quar­an­taine, ce qui réduit égale­ment nos effec­tifs. Pareil pour les clin­iques mobiles où on a dû met­tre en place un sys­tème dif­férent pour éviter qu’il y ait trop de patients qui vien­nent chercher leurs médica­ments en même temps », com­plète-t-il.

Les organ­i­sa­tions de ter­rain sont donc plutôt pes­simistes pour l’avenir san­i­taire de cette région qui s’est égale­ment vu privée d’un cor­ri­dor human­i­taire au nord d’Alep, à Bab el Salam, réduisant l’a­chem­ine­ment d’aide dans cette province où vivent égale­ment de nom­breuses familles déplacées. Sur 4 cor­ri­dors human­i­taires, il n’en reste plus qu’un au niveau de Bab el Hawa, au nord d’I­dleb entre la Syrie et la Turquie. Une déci­sion de la Russie qui estime que son camps a gag­né la guerre et que les rav­i­taille­ments quels qu’ils soient doivent désor­mais pass­er par Damas. Des dis­cus­sions sont en cours aux Nations Unies afin de pro­longer le cor­ri­dor human­i­taire de Bab el Salam à 12 mois. « L’é­tau se resserre sur Idleb et sa pop­u­la­tion qui ne vit que de l’aide human­i­taire inter­na­tionale. C’est comme les assiéger, les amen­er à avoir faim pour qu’ils cèdent et fer­mer tous les points de rav­i­taille­ment en annonçant la fin de la guerre », déplore le pro­fesseur Raphaël Pit­ti. Le 21 juil­let 2020, la ville d’Ar­i­ha dans la province d’I­dleb a été bom­bardée provo­quant encore des mou­ve­ments de pop­u­la­tion et des per­son­nes déplacées qui iront rejoin­dre les camps plus au nord.

« Prison à ciel ouvert »
La notion d’en­fer­me­ment est très présente dans les témoignages recueil­lis récem­ment auprès de con­tacts syriens : « la Syrie était déjà une prison, mais avec le virus, les fron­tières sont encore plus fer­mées, notam­ment avec la Turquie », con­state le chef de mis­sion MSF, Jean Pletinkcx, « l’e­spoir est celui du lende­main, et de trou­ver une cer­taine sécu­rité dans un camps près de chez soi, avec l’e­spoir de pou­voir ren­tr­er un jour dans sa mai­son ou pour d’autres de par­tir défini­tive­ment.» «On est coincés ici en Syrie. J’aimerais bien sor­tir mais tout est fer­mé pour le moment », témoigne un jeune pho­tographe syrien qui vit au cœur de Damas. « 80% de la pop­u­la­tion est en dessous du seuil de pau­vreté en Syrie et la majorité des familles ne man­gent pas 3 fois par jour », con­fie Samia, orig­i­naire de Lat­taquié sur la côte ouest dans les zones con­trôlées par le régime syrien et où sa famille vit encore. « Au niveau san­i­taire, il y a un énorme enjeu autour de l’ac­cès à l’eau potable dans les camps de déplacés mais aus­si dans le reste du pays qui est mal admin­istré. La sit­u­a­tion économique est un désas­tre partout dans le pays. Le régime ne donne rien pour se pro­téger, et les masques ou les dés­in­fec­tants sont très chers. Ils ont annon­cé que le prix d’un test serait de 100 dol­lars. Mais qui a les moyens aujour­d’hui de se le pay­er ? La pri­or­ité des Syriens est de tra­vailler pour se nour­rir », con­fie-t-elle. Le pays con­naît en effet une infla­tion impor­tante comme au Liban où les licen­ciements se mul­ti­plient et les familles sans revenus peinent à se nour­rir. Le régime syrien ne donne pas d’in­for­ma­tions claires sur les chiffres de la Covid mais au 3 juil­let 2020 il déclarait seule­ment 293 cas dans les régions qu’il con­trôle. La lev­ée du con­fine­ment dans les lieux publics a été pronon­cée le 27 mai. « On n’est au courant de rien. Ni dans les hôpi­taux, où ne sait pas s’il y a assez de matériel ou si les per­son­nes touchées sur­vivent ou non, ni dans les pris­ons où con­tin­u­ent d’af­fluer des pris­on­niers », pour­suit Samia, « ce régime est un désas­tre pour l’hu­man­ité toute entière, il ne gère rien du tout et con­tin­ue à tuer et à empris­on­ner les gens. Et les médias inter­na­tionaux ne par­lent que de poli­tique et des dernières élec­tions en Syrie, une mas­ca­rade, alors que l’on meurt de faim. » 

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Défini­tive­ment fer­mé en décem­bre 2019, le Mac Don­alds de Saint-Barthélémy, dans les quartiers nord de Mar­seille, a été réqui­si­tion­né pen­dant le con­fine­ment pour servir de plate­forme d’aide ali­men­taire....

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Défini­tive­ment fer­mé en décem­bre 2019, le Mac Don­alds de Saint-Barthélémy, dans les quartiers nord de Mar­seille, a été réqui­si­tion­né pen­dant le con­fine­ment pour servir de plate­forme d’aide ali­men­taire. Les habi­tants et mil­i­tants asso­ci­at­ifs qui ont par­ticipé à cet élan d’entraide rêvent main­tenant d’y créer un restau­rant famil­ial qui œuvr­erait pour la for­ma­tion des jeunes.

Une grande sil­hou­ette déboule dans la salle de restau­rant où un petit groupe est attablé devant des cafés, en train de refaire le monde. « Il y a deux voitures à décharg­er, on a besoin de bras ! », lance Kamel Gue­mari, ancien directeur-adjoint du Mac Do de Saint-Barthélémy et leader de la longue lutte syn­di­cale pour main­tenir les 77 emplois du lieu. Une lutte qui s’est sol­dée par la liq­ui­da­tion judi­ci­aire du restau­rant en décem­bre dernier. « Et ces bis­cuits-là, je les mets où ? », ques­tionne un jeune homme qui, comme les autres, est immé­di­ate­ment allé récupér­er des car­tons de nour­ri­t­ure dans le cof­fre d’une des voitures. « Pose-les là pour l’instant, on rangera après », lui répond Mourad, la cinquan­taine, un autre habitué du lieu. Les qua­tre-quarts, madeleines et paque­ts de céréales vien­nent rejoin­dre boîtes de con­serve, paque­ts de pâtes et mille autres den­rées ali­men­taires dans la réserve de l’ancien fast-food. « On fait moins de col­is que pen­dant le con­fine­ment, mais il y a encore des « maraudes » dans les quartiers pour les gens qui sont tou­jours en galère », explique Kamel. « Ce sont surtout des sans-papiers qui n’ont pas retrou­vé de tra­vail, ou des Maro­cains, Algériens, Séné­galais qui sont blo­qués ici, sans ressources, parce que leurs pays n’ont pas rou­vert leurs fron­tières. »

Réseau d’entraide inédit

Le restau­rant est en effet beau­coup plus calme que fin avril, quand une quin­zaine de per­son­nes s’y acti­vaient chaque jour, masque sur le nez, pour con­fec­tion­ner les cen­taines de col­is ali­men­taires qui étaient ensuite « livrés » vers plus de 40 cités des quartiers nord. « On n’avait jamais vu une sol­i­dar­ité pareille. S’il n’y avait pas eu le Mac Do, je crois que les gens c’est pas le coro­n­avirus qui les aurait tués ! », s’exclame Myr­i­am, qui récupère des inven­dus dans les mag­a­sins. Habi­tante du quarti­er de la Calade, dans le 15e arrondisse­ment, elle a par­ticipé avec sa petite asso­ci­a­tion, Indi-Réseaux, au mou­ve­ment citoyen d’entraide des quartiers nord, coor­don­né à par­tir du Mac Do. Comme elle, ce sont des dizaines d’associations de quarti­er qui ont organ­isé les col­lectes et dis­tri­b­u­tions, sans aucune aide finan­cière. « Main­tenant, les assos s’aident entre elles aus­si », souligne-t-elle. Ce réseau inédit de bénév­oles a per­mis de nour­rir env­i­ron 10 000 per­son­nes à Mar­seille depuis avril.

Pour Sal­im Grab­si, mem­bre du Syn­di­cat des quartiers pop­u­laires de Mar­seille, les habi­tants et les petites asso­ci­a­tions des quartiers nord ont trou­vé un « refuge » avec le Mac Do pen­dant le con­fine­ment, alors que l’État était absent. Les plus gross­es struc­tures, type Sec­ours pop­u­laire ou Sec­ours catholique, privées de leurs bénév­oles habituels, sou­vent âgés et donc « à risque », ne sont elles arrivées que bien plus tard sur le ter­rain. « Il y avait une demande énorme… Et les gens ont com­pris que les solu­tions ne pou­vaient venir que d’eux-mêmes », affirme celui qui est respon­s­able d’un lab­o­ra­toire de SVT dans un lycée voisin. A côté de lui, Fathi Bouaroua, ancien directeur de la Fon­da­tion Abbé Pierre en région Paca hoche la tête. « Il s’est vrai­ment passé quelque chose d’extraordinaire pen­dant cette péri­ode : dans plein de cités, j’ai vu des gens s’inquiéter pour leurs voisins âgés, aller faire leurs cours­es… Et le Mac Do est devenu un car­refour de l’entraide, mais aus­si d’échange d’idées et d’initiatives. Notre objec­tif main­tenant, c’est de main­tenir cette flamme-là. »

Coopéra­tive et auto­ges­tion

Com­ment pro­longer cet esprit d’entraide ? Kamel Gue­mari qui a tra­vail­lé 21 ans dans ce Mac Do, embauché à 17 ans alors qu’il était « per­du » et sans ressources, a été le pre­mier à imag­in­er la suite : trans­former le lieu en un restau­rant famil­ial, de quarti­er, qui per­me­tte aus­si à des jeunes, notam­ment après un pas­sage en prison, de se for­mer. « Je n’invente rien ! Ce Mac Do est une « place du vil­lage » depuis longtemps… Et cela fait 15 ans que nous accueil­lons des jeunes qui sor­tent de prison ici », explique Kamel, en prenant à témoin Nourre­dine, venu les aider ce jour-là. « Moi j’avais encore deux ans de peine à tir­er quand Kamel a fait une propo­si­tion de con­trat de réin­ser­tion pour moi à la juge », racon­te le jeune homme de 26 ans. « Avant ça, ma vie ça avait été que le traf­ic, les braquages… Fast and furi­ous quoi ! Je n’avais aucune vision du tra­vail. Ici ce n’était pas facile au départ, mais ils ont su m’encourager et me met­tre des lim­ites », racon­te celui qui a récem­ment créé son entre­prise d’installation de fibres optiques. En ce moment, il forme d’ailleurs à son tour un plus jeune que lui, présent aus­si ce jour-là au Mac Do pour don­ner un coup de main.

Cette idée du pas­sage de relais est au cœur de la démarche du petit groupe qui a élaboré le pro­jet de « restau­rant social ». « On ne pour­ra pas repren­dre les 77 anciens salariés, mais on espère embauch­er 10 ou 15 per­son­nes », souligne Fathi Bouaroua. « La pre­mière étape est de créer ce restau­rant famil­ial bon marché mais de qual­ité qui reste un lieu de ren­con­tre et d’entraide. Mais à terme, l’objectif c’est d’en faire un « restau­rant d’application », c’est-à-dire qui est habil­ité à faire de la for­ma­tion. » La struc­ture juridique a déjà été choisie : ce serait une SCIC (société coopéra­tive d’intérêt col­lec­tif) où les salariés, les usagers et les parte­naires – insti­tu­tions locales, État, organ­ismes HLM ou fon­da­tions privées – auraient tous droit à une voix pour les représen­ter. « On sait qu’on pour­ra trou­ver aus­si des appuis au sein de la nou­velle munic­i­pal­ité », assure aus­si Sal­im Grab­si, qui con­naît « depuis 20 ans » Michèle Rubiro­la, la nou­velle maire de gauche de Mar­seille qui fut longtemps médecin dans les quartiers nord. « Et on a déjà un grand chef, Syl­vain Mar­tin qui nous a con­tac­tés pour faire par­tie de l’aventure ! »

Mais tout cet ent­hou­si­asme pour­rait retomber comme un souf­flé si la direc­tion nationale de Mac Do, tou­jours pro­prié­taire des murs, ne don­nait pas son feu vert. « Pour l’instant, ils nous ont juste demandé un busi­ness plan », souf­fle Sal­im Grab­si qui veut se con­va­in­cre que le gain en ter­mes d’image pour l’entreprise pour­rait faire pencher la bal­ance en leur faveur. « L’idéal ce serait qu’ils nous accor­dent un bail emphytéo­tique, sur 12 ans min­i­mum », pré­cise Kari­ma Berriche, mil­i­tante his­torique des quartiers nord égale­ment impliquée dans le pro­jet. Ce pro­jet haute­ment sym­bol­ique que les pou­voirs publics sem­blent voir d’un bon œil, est donc sus­pendu à la déci­sion de Mac Do France. Mais Fathi, Sal­im, Kamel et les autres n’ont pas l’intention d’attendre les bras croisés : cet été, ils organ­isent des séances de sou­tien sco­laire pour les enfants des quartiers nord, des sor­ties en mer pour les familles qui ne par­tent pas en vacances, des ate­liers avec des artistes… Avant même que le nou­veau restau­rant n’ouvre ses portes, le cen­tre social « auto-géré » de Saint-Barthélémy est déjà très act­if.

Nina Hubi­net

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Durant le con­fine­ment, les iné­gal­ités déjà bien ancrées dans la société française se sont révélées encore plus cri­antes selon les asso­ci­a­tions de maraudes qui ont con­tin­ué à apporter de l’aide aux per­son­nes dému­nies. La demande d’aides divers­es s’est accrue d’après plusieurs asso­ci­a­tions de petite ou grande enver­gure. La trêve hiver­nale qui débute ce ven­dre­di 10 juil­let va sans doute déclencher des sit­u­a­tions d’ur­gence notam­ment ali­men­taires qui touchent désor­mais des per­son­nes et des familles ayant per­du leur tra­vail suite aux mesures san­i­taires.

Il est 15 heures dans la cour de l’as­so­ci­a­tion Les Bons Samar­i­tains à Sète dans l’Hérault où Eric le respon­s­able, et les bénév­oles Nadia, Françoise, Ali, Agnès, Has­san deman­deur d’asile, s’af­fairent avant de par­tir en maraude et présen­tent leurs engage­ments com­muns et per­son­nels.

Avec deux autres asso­ci­a­tions de maraudes, Les bons samar­i­tains sont sur le ter­rain chaque semaine. Ils sont passés de une à qua­tre maraudes durant le con­fine­ment puis à nou­veau à trois maraudes par semaine aujour­d’hui durant lesquelles ils livrent entre 75 et 80 repas pré­parés par eux et par des femmes d’un quarti­er de Sète qui ont répon­du à l’ap­pel d’Er­ic durant le con­fine­ment en pro­posant de pré­par­er des repas. L’équipe des Bons samar­i­tains part ensuite en maraude avec cette belle énergie et ce lien fort qu’ils entre­ti­en­nent avec les gens qu’ils ren­con­trent : « De plus en plus de familles vien­nent pour du dépan­nage ali­men­taire, on répond à l’ur­gence mais on n’a pas assez de dons pour répon­dre à toutes les nou­velles deman­des depuis le dé-con­fine­ment. On les ren­voie vers les grandes asso­ci­a­tions » :

En route à bord du 4X4 d’Er­ic pour aller à la ren­con­tre d’hommes et de femmes qui ont envie de partager leur ressen­ti au coeur d’his­toires de vie par­ti­c­ulières : « C’est un com­bat, une épreuve de vie » Karine :

Un peu plus loin à l’en­trée de la ville, des jeunes et plus vieux, dont des Polon­ais, cohab­itent dans des anciens entre­pôts dans une sorte de squat bien organ­isé : «Nous sommes posi­tifs, ouverts pour cha­cun » . Ren­con­tre avec le surnom­mé « papy », sa barbe et son imper­méable jaune.

Direc­tion Fron­tig­nan, petite ville côtière à 7km de Sète où notre pre­mier arrêt se fait auprès d’une femme logée pro­vi­soire­ment dans un hôtel. Elle appré­cie les vis­ites de l’équipe Les Bons Samar­i­tains durant la semaine. Eric : « les gens n’ar­rê­tent pas de manger l’été. Il faudrait assur­er un ser­vice min­i­mum avec toutes les asso­ci­a­tions et faire des maraudes à vélo ! » :

Yves : « Quand on passe de l’hiv­er à l’été il n’y a plus d’aide, c’est à l’an­née qu’on a des besoins. » « J’ai préféré une vie hors sys­tème ». Lau­re : « Ce sont les per­son­nes qui ont le moins qui m’ont aidée », témoignage fort de ces deux jeunes sur un park­ing en pleine nature où Yves a instal­lé son camion. Ren­con­tre d’un jeune au milieu d’entrepôts aban­don­nés, dis­cus­sion dans un campe­ment au milieu des vignes… :

 

 

 

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La crise économique engen­drée par le Covid-19 a touché des mil­liers de familles pau­vres et a frag­ilisé celles les plus pré­caires, mais les aides ali­men­taires et par­fois finan­cières,...

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La crise économique engen­drée par le Covid-19 a touché des mil­liers de familles pau­vres et a frag­ilisé celles les plus pré­caires, mais les aides ali­men­taires et par­fois finan­cières, que ce soit de la part de l’état ou de la société civile ou encore des réseaux informels, ont été aux ren­dez-vous.

À Salé, la ville voi­sine de la cap­i­tale maro­caine Rabat, vivent presque un mil­lion d’habitants. Le 20 Mars, le Maroc a annon­cé le con­fine­ment total de la pop­u­la­tion. Dans la ville, où l’artisanat est le secteur socio-économique le plus impor­tant, le télé-tra­vail n’était pas une solu­tion. Plus de 47 000 arti­sans à Salé for­ment un impor­tant secteur informel, selon les autorités de la ville. Dans le quarti­er de Tabri­quet, les habi­tants ont mis en place un réseau de sou­tien. « La majorité des femmes aux­quelles j’enseigne sont des femmes au foy­er, des veuves sans aucun revenu, Elles souf­frent de plusieurs mal­adies chroniques, sont inca­pables de tra­vailler, ou leurs maris sont ouvrier.s J’ai eu l’idée d’organiser une col­lecte pour aider celles dans le besoin», explique Fati­ha Karim, enseignante des règles de Tajwid du Coran à la mosquée Ramadan à Salé et tré­sorière du réseau. « Nous avons fait une liste de pro­duits que nous voulions acheter, et une liste des béné­fi­ci­aires : les veuves avec des enfants en sit­u­a­tion d’handicap, les femmes des vendeurs ambu­lants ou des ouvri­ers du bâti­ment payés à la journée, les femmes divor­cées… » Le mois de Ramadan est une péri­ode où les familles maro­caines dépensent plus que d’habitude pour leur ali­men­ta­tion, selon une enquête réal­isée par le Haut Com­mis­sari­at au Plan en 2014. Chez les ménages pau­vres, cette hausse de con­som­ma­tion est de 22,5% et elle monte à 40% chez les plus aisés. 

L’initiative d’aider les ménages pau­vres pen­dant ce mois sacré a sus­cité l’intérêt des voisines de Fati­ha. «J’ai pro­gram­mé une petite réu­nion avec des femmes qui voulaient cotis­er et je leur ai pro­posé de faire des paniers de Ramadan pour des per­son­nes que nous con­nais­sons au sein de la mosquée. Elles ont com­mencé à don­ner selon leurs capac­ités finan­cières de 50 dirhams à 2000 dirhams (4.6 à 184 euros), ce qui m’a per­mis d’acheter des pro­duits ali­men­taires pour 15 paniers» pour­suit-elle. A l’intérieur des paniers, des den­rées ali­men­taires de base pour le mois de jeûne, comme des dattes, de l’huile, de la farine, du thé, du café, des lentilles, des pois chiche, du sucre, et de la tomate en con­serve.

Mobil­i­sa­tion de la société civile

L’épidémie de Covid-19 avait provo­qué 228 décès dans ce pays de 38 mil­lions d’habitants, selon le décompte des autorités du 1er juil­let. L’épidémie a mis le doigt sur les iné­gal­ités et les fragilités dans la société maro­caine. Mais elle a aus­si provo­qué la mise en place d’initiatives de sol­i­dar­ité par la société civile. Nomad­v­o­len­teers, une asso­ci­a­tion maro­caine fondée en 2016 et basée à Salé, mène habituelle­ment des actions de sol­i­dar­ité prin­ci­pale­ment en zone rurale. Son activ­ité prin­ci­pale est d’aider les enfants des vil­lages reculés à étudi­er en bâtis­sant des petites class­es et en recru­tant des enseignants. Face à la pandémie, elle a lancé un pro­gramme de sou­tien ali­men­taire et par­fois financier « Nous avons lancé un appel aux dons au prof­it des familles dému­nies. Nous avons aidé entre 150 et 160 familles de dif­férentes villes et de dif­férents douars. Grâce aux généreux dona­teurs, nous avons égale­ment aidé les per­son­nes ayant per­du leur emploi à pay­er le loy­er, et les médica­ments pour cer­tains cas», affirme Mohammed Elabou­di, le respon­s­able com­mu­ni­ca­tion de l’association.

Des aides pour les tra­vailleurs du secteur informel

La sus­pen­sion de l’activité du secteur informel a aggravé la sit­u­a­tion des ménages ayant per­du leurs sources de revenus. Les jour­naliers, vendeurs ambu­lants, arti­sans, ou les femmes de ménage ont béné­fi­cié de l’aide du régime d’assistance médi­cale (Ramed) pen­dant les trois derniers mois, grâce au Fonds spé­cial coro­n­avirus, créé par instruc­tions royales : 4,3 mil­lions de familles tirant leurs revenus du secteur informel ou de métiers pré­caires vont béné­fici­er d’aides finan­cières directes. La somme allouée varie entre 800 dirhams et 1200 dirhams (entre 76 et 113 euros) a annon­cé le min­istère de l’Economie, en fonc­tion du nom­bre de per­son­nes com­posant le ménage. Les pre­mières familles à en béné­fici­er sont les ménages ayant plus de deux des enfants, puis ceux ayant moins de deux enfants, et enfin les veufs, veuves et céli­bataires.

« La pre­mière fois, ils ont refusé de me vers­er de l’argent parce que je suis céli­bataire, racon­te Fati­ma, 43 ans, tra­vailleuse domes­tique et qui fait par­tie des béné­fi­ci­aires. Mais je con­tin­u­ais à les con­tac­ter et à leur expli­quer ma sit­u­a­tion. Après quelques jours, j’ai reçu un SMS qui com­prend un code et le nom du réseau où je peux effectuer le retrait de chez Albarid bank ». Omar, un jeune homme de 33 ans en sit­u­a­tion de hand­i­cap a lui aus­si béné­fi­cié des aides de l’État : « Je tra­vail­lais dans une sta­tion de ser­vice à Tétouan. Après la déc­la­ra­tion de l’état d’urgence, j’ai per­du mon emploi et je suis revenu dans ma ville, Salé. Ils m’ont envoyé 1600 dirhams (152 euros) au total pour deux mois. Certes ce n’est pas suff­isant, mais au moins je sens qu’il y a des per­son­nes qui com­pren­nent ce que j’endure». Au mois d’avril, les autorités maro­caines ont égale­ment mis en place un autre dis­posi­tif pour per­me­t­tre aux tra­vailleurs informels non inscrits au Ramed de se sig­naler, et d’obtenir eux aus­si une aide finan­cière équiv­a­lente. Le 19 mai, 5 mil­lions de ménages tra­vail­lant dans l’informel avait béné­fi­cié d’une aide de l’état, d’un bud­get total de 4,2 mil­liards de dirhams, selon Mohamed Ben­chaaboum, le min­istre de l’Economie.

Soukaina El Mah­foud

Pho­tos : Le marché de Sidi Mous­sa, à Salé, le 3 juil­let 2020. © Mohamed El Idris­si. La vieille ville de Salé, vue de Rabat. © Christo­pher Rose

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Chers lecteurs et lec­tri­ces,

Après des dossiers d’ac­tu­al­ité lourds en émo­tion et en infor­ma­tion, il est grand temps d’aller en plein cœur de cette Méditer­ranée et de se laiss­er dériv­er au gré du vent.
Ce voy­age est pro­posé par Cyrille Mous­set (adhérente de 15–38) et son com­pagnon. “Met­tre les voiles”, quit­ter leur quo­ti­di­en et par­tir nav­iguer durant deux ans en Méditer­ranée à bord de leur voili­er “Sauvage” n’a pas été une sim­ple déci­sion. Par­tis le 17 mars de Sanary-sur-mer (sud de la France), ils ont mis le cap sur l’île de Capraïa, située entre la côte ital­i­enne et la Corse. La plume bien aigu­isée, ils nous livrent leurs réc­its en texte et en image afin de nous faire décou­vrir des con­trées peu explorées et ce bel univers qu’est la voile. Bon voy­age à tous !

Episode 1

« Voy­age autour de la méditer­ranée sur un Glad­i­a­teur de 33 pieds »

Le jour J est enfin arrivé. Aujourd’hui, ven­dre­di 17 Mars 2017, nous quit­tons le mouil­lage de Sanary sur Mer pour un voy­age autour de la méditer­ranée. Nous nav­iguons sur un Glad­i­a­teur, voili­er des chantiers Wauquiez de 1978. Nous vivons sur notre voili­er et notre désir est de par­tir à la décou­verte de nou­veaux lieux mais surtout de pou­voir s’enrichir de nom­breuses ren­con­tres au gré de nos escales et du vent. Nous avons choisi de vivre autrement et à tra­vers cette expéri­ence toute nou­velle que nous abor­dons avec grand opti­misme, mais non sans appréhen­sion, nous souhaitons partager notre quo­ti­di­en. À tra­vers ce réc­it conçu pareil à un jour­nal de bord, nous vous fer­ons part de nos sen­ti­ments éprou­vés avec sim­plic­ité et humil­ité. Nous vous par­lerons égale­ment des dif­fi­cultés admin­is­tra­tives et morales que nous avons ren­con­trées et elles sont nom­breuses lorsque l’on décide de tout quit­ter et de par­tir sans date de retour ! Nous par­lerons aus­si de toutes ces ques­tions que nous nous posons et de celles posées par notre entourage comme par exem­ple : « Mais de quoi allez-vous vivre ? », « Et si cela ne marche pas ? », « Et si vous tombiez malades ? », etc…Nous pour­rions con­tin­uer cette liste indéfin­i­ment et ne jamais larguer les amar­res, rester dans un port, vivre tran­quille­ment sur notre bateau et être rac­cordé 24/24 à l’eau, l’électricité et…bien ancré dans la société. Mais il est déjà trop tard ! Nous sommes bel et bien par­tis, et « Sauvage » notre voili­er, avale goulu­ment les pre­miers milles nau­tiques vers notre pre­mière escale : les îles de la Toscane. Capraïa, Elbe et Gian­nu­tri pour débuter. Notre odyssée com­mence et nous comp­tons sur le souf­fle d’Éole pour nous pouss­er tou­jours plus en avant !

Départ de l’aven­ture en image

Episode 2

Tra­ver­sée de Sanary jusqu’à Capraïa » (ven­dre­di 17 et Same­di 18 Mars 2017)

Après 36 heures de nav­i­ga­tion entre Sanary et Capraïa (pre­mière île de l’archipel Toscan à l’est du cap Corse), nous voilà en Ital­ie ! Épuisés mais con­tents d’arriver, nous aurons fait 34 heures de voile et deux heures de moteur. L’objectif est d’utiliser le moins pos­si­ble la brise diesel. Ce fut une nav­i­ga­tion sportive, avec un vent arrière de force 5–6 sur l’échelle beau­fort (le max­i­mum est 12). Nous nav­iguons qu’avec un bout de génois (voile à l’avant). Plus tail­lé pour la nav­i­ga­tion au près, notre « Sauvage » roule beau­coup dans cette allure et je donne mon trib­ut à Nep­tune à 6 repris­es ! Il faut par­fois un cer­tain temps avant que le corps s’amarine…Je n’ai pas d’autre choix que d’attendre la fin du cal­vaire car je sais par expéri­ence que les mau­vais moments s’oublient au prof­it des bons ! De plus, le pilote automa­tique, con­sid­éré comme notre troisième équip­i­er, décide de nous aban­don­ner en cours de route. C’est donc à la force de nos qua­tre bras que nous bar­rons « Sauvage » à tra­vers un Nep­tune de mau­vaise humeur. Nous essaierons de répar­er le pilote plus tard, l’achat d’un neuf n’étant pas prévu dans notre bud­get actuel. C’est la pre­mière fois que nous nav­iguons de nuit au mois de mars et les tem­péra­tures sont encore très fraîch­es ! L’humidité tombe vers 16h00 et nos triples couch­es de vête­ments ne sont pas de trop. Le froid est ce qu’il faut com­bat­tre en mer avant tout car c’est un des fac­teurs qui favorise le mal de mer, c’est la règle des 4 F : Froid, Fatigue, Faim et Frousse ! Nous arrivons à Capraïa en pleine nuit (à éviter quand on peut !), heureuse­ment, la baie devant le port est saine et notre traceur n’indique aucune dif­fi­culté par­ti­c­ulière. Nous y jetons l’ancre. Le vent est tombé, tout comme nous tombons de som­meil ! ”

Tra­ver­sée Sanary (France)-Capraïa (Ital­ie)

Episode 3

« Les îles Toscanes » (Dimanche 19 au mer­cre­di 29 Mars 2017)

« Au petit matin du dimanche 19 Mars, nous gon­flons notre annexe pour par­tir en explo­ration sur l’île de Capraïa. Nous util­isons un kayak gon­flable pour aller à terre. Nous avons fait ce choix dès le départ après avoir pesé le pour et le con­tre entre une annexe à moteur ou une à rame. En plus d’être écologique, le kayak ne prend que très peu de place à bord, ne pèse pas lourd et nous gagnons en tran­quil­lité d’esprit lorsque nous le lais­sons à terre. Une annexe à rame est moins ten­tante à cha­parder qu’une à moteur ! Voilà com­ment s’organise la journée : nous vivons au rythme du soleil, nous nous cou­chons et lev­ons avec lui, il fait office de réveil naturel. Le temps de pré­par­er le déje­uner pour le midi et nous quit­tons le bateau pour décou­vrir ces nou­veaux lieux. L’archipel toscan se com­pose de 7 îles et sont les som­mets de mon­tagnes du con­ti­nent tyrrhénien enfon­cés dans la mer. Capraïa était autre­fois une prison (l’Alcatraz améri­cain en plus petit !), sa côte est accore et rocheuse et le print­emps libère tous les arômes des plantes de son maquis. Nous prof­i­tons de la sai­son pour faire une longue marche qu’il ne sera plus pos­si­ble de faire en plein été à cause de la chaleur et le manque d’arbre. De retour sur le bateau, nous con­sul­tons la météo. C’est elle surtout qui dicte notre par­cours et il faut tou­jours être vig­i­lant car elle est d’humeur changeante et taquine. Pour cela, nous sommes équipés d’un télé­phone portable avec un for­fait inclu­ant les con­nex­ions sur Inter­net depuis l’Europe (30 GO par mois) et des appli­ca­tions gra­tu­ites téléchargées pour les météos du large et côtière. Nous sommes bien évidem­ment équipés de la VHF ASN, équipement oblig­a­toire si on nav­igue au-dessus de la bande des 6 milles nau­tiques (1 Mille = 1852 mètres).
Il faut tou­jours être prêt à quit­ter ou à chang­er de mouil­lage et devons par­fois laiss­er nos états d’âme de côté. C’est ce qui se pro­duit ce lun­di 20 mars. Nous avons eu tout juste le temps de flirter avec Capraïa et le vent qui se lève nous pousserait jusqu’à Elbe, la plus grande des îles de l’Archipel Toscan. Une petite demi-heure suf­fit pour nous pré­par­er et lever l’ancre. Si nous ratons l’occasion, nous risquons de rester coincés plusieurs jours au même endroit car nous voulons descen­dre rapi­de­ment jusqu’à Malte, ayant déjà vis­ité cette zone en 2015.

L’île d’Elbe

Après 8 heures de voile, nous arrivons sur l’île d’Elbe et jetons l’ancre dans le golfe de la Biodola, situé au nord de l’île, à l’ouest de Porto­fer­raio. C’est un excel­lent abri pour les vents de secteur Sud. À cette péri­ode, nous sommes les seuls au mouil­lage ! C’est une île très mon­tag­neuse et verte que nous décou­vrons, aux côtes très découpées. Réputée égale­ment pour l’importance de son min­erai de fer sur la côte est, la dernière mine a fer­mé en 1984.
Nous nous trou­vons entre les vil­lages de Porto­fer­raio (cap­i­tale de l’île) et de Mar­ciana Mari­na. Nous apercevons un arrêt de bus à notre descente mais ce n’est pas encore la sai­son et le bus ne passe pas avant le mois de juin…nous optons pour l’auto stop et ça marche ! De cette façon, nous ren­con­trons des insu­laires qui n’hésitent pas à nous pren­dre et on prof­ite de leur gen­til­lesse pour glan­er quelques infor­ma­tions sur le quo­ti­di­en de l’île. La pre­mière per­son­ne que l’on ren­con­tre nous dépose au cen­tre de Porto­fer­raio en ayant pris soin de nous indi­quer le mag­a­sin pour faire notre rav­i­taille­ment en fruits et légumes et la petite gare routière où un bus pour­ra nous rap­procher de notre mouil­lage pour le retour. Nous procé­dons de la même façon pour nous ren­dre le lende­main à Mar­ciana Mari­na, située à 15 Km de notre mouil­lage ! Même scé­nario que la veille, quelqu’un s’arrête et nous dit que nous sommes « for­tu­nati ! », com­prenez « chanceux » de trou­ver quelqu’un qui se rend jusqu’à Mar­ciana aujourd’hui ! Nous prof­i­tons de ce char­mant ital­ien bavard (pléonasme ?!) pour faire une « micro-autostop-inter­view ». Nous apprenons qu’Elbe compte 30.000 âmes, vit essen­tielle­ment du tourisme les trois mois d’été (sur 200 hôtels, seuls 6 ou 7 ouvrent de Pâques à Noël, pour le reste, ils n’ouvrent que de juin à la mi-sep­tem­bre) et l’on y cul­tive la vigne et l’olivier. Con­cer­nant la pop­u­la­tion plus jeune, ils sont oblig­és de quit­ter l’île après le lycée pour con­tin­uer leurs études dans les uni­ver­sités de l’Italie con­ti­nen­tale telles que Pise ou Flo­rence.

On ne peut ignor­er l’exil de Napoléon qui dura deux ans (1814–1815) et à qui on doit la mod­erni­sa­tion de Porto­fer­raio. La ville est mar­quée par Napoléon, on y trou­ve la bière à son nom, le cir­cuit et des bars et restau­rants rap­pelant son pas­sage ! On nous a tout de même rap­porté, qu’un jour, un restau­rant avait affiché le mes­sage suiv­ant : « Napoléon n’a absol­u­ment jamais, mais jamais mangé ici ! ». La balade jusqu’à la citadelle vaut le détour et déam­buler dans les rues bor­dées de maisons aux façades couleur ocre, nous plonge dans le XVIII° siè­cle.

Jeu­di 23 Mars :
Nous quit­tons notre mouil­lage du golfe de la Biodola pour rejoin­dre un autre lieu décrit comme étant un pur joy­au : Por­to Azzuro, situé sur la côte sud-est de l’île. Pour l’anecdote, le vil­lage por­tait le nom de Lon­gone, anci­enne prison et donc asso­cié au crime en Ital­ie. C’est pour ne pas faire fuir les touristes qu’à présent il est con­nu sous le nom de Por­to Azzuro et compte tenu de l’activité touris­tique en été, le strat­a­gème a très bien fonc­tion­né ! Nous décou­vrons un vil­lage ani­mé où nous emprun­tons le GR (sen­tier de grade ran­don­née) pour nous retrou­ver sur les hau­teurs de l’île. Per­chés sur les cimes, c’est un mag­nifique panora­ma qui s’offre à nous. Le lende­main, nous par­tons en direc­tion d’un autre vil­lage per­ché dans les hau­teurs : Cam­po­liv­eri, où nous y trou­vons une ambiance plus locale et très agréable.

Lun­di 27 Mars :
Il est temps de dire au revoir à Elbe et par­tir en direc­tion de la dernière île et aus­si la plus petite qui con­stitue l’archipel toscan : Gian­nu­tri. « Sauvage » prend le vent arrière et file à 5 nœuds. Huit heures plus tard nous arrivons à Gian­nu­tri. Luxe, calme et volup­té. Quelques maisons, aucun com­merce et seul un restau­rant et un hôtel ouvrent en été. Lorsque nous descen­dons à terre, après avoir jeté l’ancre dans la minus­cule crique de Spalma­toi, nous avons l’impression que l’île nous appar­tient ! Nous emprun­tons les chemins de tra­verse et l’un d’entre eux nous mène à la vil­la Romaine que nous souhaitons vis­iter. Nous devrons mal­heureuse­ment aban­don­ner l’idée car des grilles blo­quent l’entrée pour cause de fer­me­ture hors sai­son. En effet, du 26 mai au 12 octo­bre le tourisme est régulé et le site antique n’est acces­si­ble qu’accompagné d’un guide et muni d’un « passe ». Le site est sous vidéo sur­veil­lance et nous ne voulons pas out­repass­er l’interdiction mise en place pour de bonnes raisons : la pro­tec­tion du site. Mal­gré tout, nous jouons aux Indi­ana Jones en herbe et, sans dépass­er les lim­ites imposées, nous volons quelques pho­tos par le biais d’un petit chemin latéral. Il est temps de ren­tr­er et plan­i­fi­er la suite de notre itinéraire, prochaine étape : les îles Pon­tines. »

Episode 4

Le voili­er “Sauvage” au mouil­lage à Pon­za, la plus grande des îles Pon­tines en Ital­ie

« La tra­ver­sée vers les îles Pon­tines » Avril-mai

Un peu plus d’un mois s’est écoulé depuis notre dernier réc­it et quelques péripéties ont retardé la suite de nos aven­tures !
Lorsque le 29 mars nous quit­tons les îles Toscanes en direc­tion des îles Pon­tines, c’est un vent pais­i­ble et favor­able qui nous pousse accom­pa­g­né d’une mer calme. À ce moment-là, nous ignorons que nous allons avoir recours aux ser­vices médi­caux ital­iens d’ici quelques jours…
Nous met­tons le cap sur Pon­za à 120 Milles nau­tiques, la plus grande des îles Pon­tines et durant cette tra­ver­sée de 18 heures, la nature nous offre un mer­veilleux spec­ta­cle ! Ils arrivent et sont au nom­bre de 3, puis 4 et finale­ment ce sont 5 dauphins qui, dans un véri­ta­ble bal­let, vien­nent cha­touiller l’étrave de Sauvage ! Un tel cadeau nous rend plus opti­miste que jamais et nous atteignons Pon­za en pleine nuit à la voile…L’arrivée est quelque peu ten­due. Nous devons zigza­guer entre les nom­breux récifs et pas­sons en quelques sec­on­des de 3 nœuds à 7 nœuds de vitesse ! Cette accéléra­tion soudaine du vent est dû à un effet de site et le pas­sage de cap engen­dre sou­vent un change­ment brusque de régime qui ne manque jamais de sur­pren­dre ! Au petit matin, nous prof­i­tons du calme et de l’ensoleillement pour faire notre rav­i­taille­ment dans le petit cen­tre de Pon­za.
Notre objec­tif est de descen­dre vers le sud en pas­sant par le golfe de Naples, puis le détroit de Mes­sine pour rejoin­dre l’île de Malte, tou­jours sous réserve de la météo, où nous souhaitons nous arrêter quelques jours afin de con­tin­uer nos activ­ités pro­fes­sion­nelles. Hé oui ! Il va bien fal­loir tra­vailler car nous ne sommes pas ren­tiers et c’est le moment d’aborder la ques­tion cru­ciale du : « Mais de quoi vivent-ils ?! »

Cyrille et son com­pagnon ont cha­cun une activ­ité pro­fes­sion­nelle adap­tée à leur mode de vie de nomade, Cyrille est tra­duc­trice à son compte et a créé “Sail­ing the words”

« Et si nous vous par­lions un peu de nous ? »

Nous avons cha­cun dévelop­pé une activ­ité pro­fes­sion­nelle nous per­me­t­tant de voy­ager et de tra­vailler où que nous allions. Nous souhaitons plus qu’expérimenter le tra­vail nomade, nous voulons qu’il devi­enne indis­so­cia­ble de notre aven­ture ! Pour ma part, je suis tra­duc­trice et nav­i­ga­trice. J’ai opté pour le tra­vail en nomade dig­i­tal et dis­pose du matériel infor­ma­tique néces­saire à mon activ­ité qui porte le nom de « Sail­ing the Words ». Sail­ing the Words est la fusion de mes deux pas­sions : traduire et nav­iguer ! Je fais donc nav­iguer les mots de l’anglais au français. Je traduis les doc­u­ments dans mes domaines de com­pé­tences qui sont : le secteur du tourisme et bien sûr le secteur nau­tique. Je nav­igue sur les mots et…sur la mer Méditer­ranée ! Pour plus de ren­seigne­ments je vous invite à voguer sur les pages de mon site dédié à la tra­duc­tion et à la nav­i­ga­tion : www.sailingthewords.com mais aus­si sur la page Face­book de Sail­ing the words : https://www.facebook.com/sailingthewords/.

Mon com­pagnon de vie et de nav­i­ga­tion est illus­tra­teur auto­di­dacte ! C’est un rêveur et il a pour mis­sion de nour­rir son inspi­ra­tion au fil de nos déplace­ments et d’immortaliser nos escales les plus mar­quantes à l’encre de chine. Il varie les plaisirs en tes­tant de nou­veaux procédés sur le bateau comme la lino­gravure. Il a, à son act­if, deux ban­des dess­inées qui ont été pub­liées par la mai­son d’édition « Des ronds dans l’O ». Ce sont deux adap­ta­tions de romans. La pre­mière, inti­t­ulée « Tueuse » est l’œuvre de l’auteure mar­seil­laise Annie Bar­rière. La deux­ième est l’adaptation d’une nou­velle d’Isabelle Eber­hardt : « Yas­mi­na ». Vous retrou­verez ses œuvres sur le site : www.desrondsdanslo.com/May.htlm.
Tout ce que nous pos­sé­dons se trou­ve à bord de notre voili­er. Pen­dant les dernières années, nous avons con­sti­tué « un tré­sor de guerre » pour faire face aux imprévus car nous savons qu’ils sont nom­breux en mer. Mais ce qui use nos nerfs en ce moment, c’est la météo ! Très changeante, nous devons la con­sul­ter plusieurs fois par jour. Nous sommes en avril, les nuits tou­jours fraîch­es, et les caprices d’Éole met le moral de l’équipage à rude épreuve ! Pour imager cette con­trainte, nous don­nons cet exem­ple : imag­inez que vous devez démé­nag­er sans crier gare ; en fonc­tion de la force du vent, de sa direc­tion, du sens de la houle, à l’approche d’un orage, etc…sans vouloir faire nos « Causettes », il y a des jours où ça fatigue ! Heureuse­ment qu’une bonne nuit répara­trice (quand c’est pos­si­ble) suf­fit à retrou­ver la bonne humeur et l’entrain.
Nous sommes le 4 avril et Pon­za nous offre un peu de repos…Hélas, pas pour longtemps. Lorsque je me réveille ce matin-là, je con­state à ma grande sur­prise, que je suis en sym­biose avec le print­emps : JE BOURGEONNE ! Recou­verte de bou­tons rouge sur tout le corps, c’est panique à bord ! On pen­sait avoir tout prévu et la trousse à phar­ma­cie a été soigneuse­ment pré­parée en fonc­tion des faib­less­es physiques de cha­cun. Mais là, nous don­nons notre langue au chat : est-ce la vari­celle ? Intox­i­ca­tion ali­men­taire ? Ou bien une allergie ? En tout cas ça gratte…Apparemment ce n’est pas con­tagieux car je suis la seule à avoir ça et je n’ai pas de fièvre. Nous restons calmes et déci­dons de con­tin­uer notre chemin en direc­tion d’Ischia, afin de se rap­procher du golfe de Naples.

« Ven­totene ou notre île mau­dite »

Nous aime­ri­ons cette fois-ci nous arrêter à Ven­totene. Cette île devint un cen­tre péni­ten­ti­aire jusqu’à une époque très récente avec sa voi­sine San Ste­fano où Mus­soli­ni empris­on­na les antifas­cistes. Il y a deux ans, lors de notre pre­mier galop d’essai en voili­er, nous n’avions pas pu la vis­iter. C’était plus avancé dans la sai­son et il nous avait été impos­si­ble de mouiller là où pour­tant le guide nau­tique nous l’indiquait à cause de la mul­ti­tude de corps-morts instal­lés (bouées payantes, aux­quelles vous êtes oblig­és d’accrocher le voili­er, sans eau ni élec­tric­ité). Sûrs de notre coup cette fois-ci, nous mouil­lons l’ancre dans un endroit autorisé et nous nous pré­parons à descen­dre. Tout à coup, arrive à fond la caisse un can­ot de « la briga­da di finan­za » (brigade des finances). Ils nous inter­dis­ent de descen­dre à terre, pré­tex­tant du mau­vais temps. Nous con­sul­tons à nou­veau nos TROIS appli­ca­tions météo qui annon­cent la même chose : 10 Nœuds de vent, autant dire pétole !

Après s’être étran­glés de rire intérieure­ment, nous décryp­tons le mes­sage sub­lim­i­nal suiv­ant : soit vous allez au port et payez la nuit, soit vous dégagez ! Il ne nous faut pas moins de cinq min­utes pour faire nos adieux à Ven­totene et met­tre le cap sur Ischia. Nous n’essaierons pas une troisième fois et tant pis pour la vis­ite de Ven­totene et les com­merces locaux où nous avons pour habi­tude de faire nos cours­es. Mal­heureuse­ment, nous con­sta­tons que ce phénomène se répand de plus en plus. L’obligation de con­som­mer et de pay­er partout où nous nous trou­vons… Il est de moins en moins accep­té que l’on puisse être à un endroit sans pay­er. En pous­sant à l’extrême nos réflex­ions, nous nous deman­dons s’il fau­dra un jour pay­er seule­ment pour se balad­er et regarder le paysage !

Episode 5

Comme un air de désen­chante­ment…

Voici trois mois que nous sommes sur les flots et nous aime­ri­ons vous faire part de sen­ti­ments plus per­son­nels dans la con­ti­nu­ité de la nar­ra­tion de nos aven­tures mar­itimes. Après l’épisode de Ven­totene, nous met­tons le cap sur les îles du golfe de Naples avec au pro­gramme : Ischia, Pro­ci­da, Naples et Capri.
C’est un voy­age de deux ans que nous entre­prenons, et il sera sûre­ment ponc­tué à la fois d’émerveillements et de désen­chante­ments. Nous pen­sons qu’il est aus­si impor­tant de partager les joies comme les décep­tions.

Lorsque nous pour­suiv­ons notre nav­i­ga­tion vers le sud, nous faisons une triste con­stata­tion : la pol­lu­tion vis­i­ble à l’œil nu qui règne en mer Méditer­ranée. La côte méditer­ranéenne souf­fre de deux types de pol­lu­tion, celle du plas­tique et celle de l’immobilier. La « Med » se serait-elle pac­sée avec le dia­ble ? À peine a‑t-on trem­pé le bout de l’étrave dans les eaux ital­i­ennes que nous nous prê­tons à un drôle de jeu. Nous obser­vons la mer et nous comp­tons les déchets flottants…Il ne se passe pas un quart d’heure sans apercevoir un sac ou une bouteille en plas­tique, des cagettes en poly­styrène et toutes sortes d’objets dis­parates à la dérive, au beau milieu de cette mer qui, rap­pelons-le, est une mer fer­mée. La sit­u­a­tion ne s’améliore pas quand nous descen­dons à terre.

Prenons pour exem­ple L’île de Pro­ci­da. Elle fait par­tie des îles du golfe de Naples. Quand nous atteignons la petite baie de Pro­ci­da (Cala di Cori­cel­la), on a l’impression d’arriver sur une aquarelle. La palette de couleurs des façades des maisons sur­plom­bant le petit port de pêche est sub­lime. Pro­ci­da est un lieu culte du ciné­ma ital­ien. Par­mi les plus célèbres qui y ont été tournés, nous en retien­drons trois : « Il posti­no » avec Philippe Noiret dans le rôle de Pablo Neru­da, « le tal­entueux Mr Rip­ley » remake améri­cain de « plein soleil » et « Gra­ziel­la » d’après le roman éponyme d’Alphonse de Lamar­tine. Alors que ce pre­mier jour sur l’île nous enchante, le deux­ième nous désen­chante. Ce jour-là, nous déci­dons de ramer jusqu’à la plage qui se trou­ve en face de notre mouil­lage pour emprunter un sen­tier de prom­e­nade. Quand nous arrivons sur la plage, nous cher­chons un coin pour dépos­er notre kayak. Et pour­tant, ce n’est pas la place qui manque mais il se trou­ve que la plage est jonchée de poubelles. Ce n’est pas le vent qui a parsemé quelques papiers ou plas­tiques, pas du tout ! Nous voyons des sacs poubelles de par­ti­c­uliers, soigneuse­ment fer­més (quand ils ne sont pas éven­trés) déposés sci­em­ment sur la plage. Le bord de cette plage offre une vision apoc­a­lyp­tique où les gens se baig­nent… Lorsque nous remon­tons le chemin (avec notre poubelle à la main), nous avons du mal à com­pren­dre ce qui se passe car, arrivés en haut du chemin, nous trou­vons une poubelle chaque 100 mètres ! Et le comble de tout ceci est que nous tombons nez à nez, c’est le cas de le dire, sur la déchet­terie de l’île qui sem­ble avoir la même activ­ité qu’un vol­can éteint depuis plusieurs mil­liers d’années.

L’île de Poci­da dans le golfe de Naples en Ital­ie, souf­fre de la pol­lu­tion des par­ti­c­uliers qui déposent leurs poubelles sur les plages.

L’île d’Ischia mon­tre aus­si quelques anom­alies quand on s’y penche de plus près. Nous avions déjà vis­ité Ischia au mois de juin 2015 où la sai­son bat­tait son plein. Au mois d’avril 2017, beau­coup de mag­a­sin sont fer­més et l’ambiance est un peu tris­tounette. De juin à sep­tem­bre, Ischia est une des des­ti­na­tions de vacances préférées des touristes alle­mands du troisième âge et des russ­es. D’ailleurs, tout est écrit en alle­mand ou en russe. Mais nous sommes envahis par un sen­ti­ment de décep­tion à la vue de plusieurs dys­fonc­tion­nements d’ordre pub­lic. Lorsque nous enta­mons une prom­e­nade dans un parc dit « aro­ma­tique méditer­ranéen », nous le trou­vons à l’abandon, sans indi­ca­tion, sans plan, où

les poubelles jonchent les allées. Cela fait par­tie des nom­breuses con­tra­dic­tions de l’Italie. Nous apercevons un gros chantier au même stade qu’il y a deux ans. Le pro­jet en ques­tion devait aboutir sur la con­struc­tion d’une salle poly­va­lente dédiée à la cul­ture. Le début et la fin du pro­jet est tou­jours vis­i­ble sur un grand pan­neau : « De 2007 à 2013, avec finance­ment de l’Europe ». Mais nous nous réc­on­cil­ions avec Ischia lorsque nous prenons le bus jusqu’au vil­lage de Fontana pour mon­ter jusqu’au mont Epomeo, pic le plus haut de l’île (788 M), nous offrant un mag­nifique panora­ma. En redescen­dant, nous tra­ver­sons une forêt de châ­taig­niers où les familles et les étu­di­ants ont pour habi­tude de venir pique-niquer. C’est la Dolce Vita et la forêt reten­tit de rire et de musique, embaume la gril­lade et respire la joie et la bonne humeur ital­i­enne !
De plus, c’est grâce à un der­ma­to­logue très gen­til et de garde ce jour-là sur l’île que j’ai élu­cidé mon his­toire de bou­ton, le ver­dict est tombé : c’est un pso­ri­a­sis à goutte. Très con­traig­nant mais bénin, je suis soulagée que le voy­age puisse con­tin­uer. J’apprends que le der­ma­to­logue tient une per­ma­nence sur l’île une fois par mois, c’est quand même un coup de pot. La note prend égale­ment un goût salé et la carte vitale européenne ne fonc­tionne pas partout, il faut s’en accom­mod­er !

Escale à Naples, “oui Naples est sale…mais c’est une crasse séduc­trice qui côtoie de véri­ta­bles joy­aux archi­tec­turaux”.

Naples

On ne peut pas évo­quer la pol­lu­tion sans par­ler de Naples…Mais Naples nous rend schiz­o­phrène au niveau des sen­ti­ments ! Oui Naples est sale…Mais c’est une crasse séduc­trice qui côtoie de véri­ta­bles joy­aux archi­tec­turaux, un peu comme Palerme. Elle suinte la cor­rup­tion et la saleté par tous ses pores mais l’ambiance est unique. Pour vis­iter la ville et ses envi­rons, nous déci­dons de pren­dre quelques nuits dans une mari­na et nous cher­chons la plus proche du cen­tre-ville (tant qu’à faire !). Nous jetons notre dévolu sur la Mari­na San­ta Lucia. Nous négo­cions le tarif au télé­phone : Nous pas­sons de 80 à 60 Euros par nuit pour un dix mètres… La mari­na n’a ni toi­lette, ni douche. Mais nous sommes au cœur de Naples et les mari­nas plus excen­trées ne pro­posent pas de tar­ifs plus avan­tageux. La sécu­rité est sujette à cau­tion et sou­vent inclue dans le prix. Nous avons une place qui donne sur les restau­rants de la Mari­na et l’endroit est assez sûr pour laiss­er le bateau seul la journée. Ce sera notre petite folie et nous res­terons cinq nuits au port, aucun regret !

De nom­breux inci­dents mal­heureux nous ont été rap­portés par des nav­i­ga­teurs qui sont déjà allés au port de Naples. Les fonds sont rem­plis de détri­tus et des tas de câbles, de cordages, flot­tent dans le port et dans la grande baie. Le gros risque est de se pren­dre une corde dans l’hélice lorsque vous êtes au moteur. C’est au petit bon­heur la chance…Nous prenons le risque et nous sor­tons indemnes en quit­tant Naples et son port.

Nous notons une grande dif­férence entre la France et l’Italie : les sacs plas­tiques. Alors que la France essaie de dimin­uer voire de stop­per com­plète­ment la dis­tri­b­u­tion des sacs plas­tiques dans les grandes sur­faces et tout autre com­merce, c’est très dif­férent en Ital­ie. C’est la foire aux sacs ! Peu importe ce que vous achetez, on vous remet un tick­et au bis­phénol et un sac plas­tique ! Nous n’avons jamais eu autant de sacs plas­tiques sur le bateau. Nous les util­isons pour la poubelle « déchets ménagers ».
Idem pour le tri des ordures, il n’est pas respec­té et vous pou­vez trou­ver une poubelle à deux entrées : une pour le car­ton et une autre pour le verre, mais sans aucune sépa­ra­tion, si bien que tout se mélange ! Nous ne cher­chons pas à blâmer qui que ce soit en faisant cette con­stata­tion. Après tout, n’est-ce pas la réponse à une société hyp­ocrite ? Pourquoi deman­der de faire le tri alors que l’on con­tin­ue à dis­tribuer des sacs plas­tiques à tout va ? Pourquoi ne réduit-on pas les embal­lages ? À Paris, chaque deux ans, se tient le plus gros salon de l’emballage…Nous ne pen­sons pas être plus éco­los en France qu’en Ital­ie.
Autre con­stata­tion mal­heureuse, c’est la dégra­da­tion de site excep­tion­nel tel que Her­cu­lanum ou Pom­péi. Nous choi­sis­sons de vis­iter Her­cu­lanum. Notre décep­tion a été de trou­ver plusieurs por­tions fer­mées au pub­lic cause « de dégra­da­tion du site ». Ce site fab­uleux est en train de se réduire à peau de cha­grin car il n’y a jamais eu d’anticipation de travaux de con­ser­va­tion.
Nous quit­tons Naples avec un petit pince­ment au cœur car elle reste mal­gré tout, une de nos villes préférées de la côte ital­i­enne. Elle nous a ensor­celés !

Cap sur Malte

Nous voulons attein­dre l’île de Malte afin de s’installer quelques semaines ou pourquoi pas y pass­er l’été pour se pos­er un peu et tra­vailler à nos activ­ités. Mal­heureuse­ment, Malte ne s’avère pas à la hau­teur de nos espérances pour dif­férentes raisons que nous allons évo­quer plus bas.
Avant d’atteindre Malte, nous aurons fait une halte à Capri, le petit bijou du golfe de Naples, puis deux arrêts dans les îles éoli­ennes dont une à Panaréa et une autre à Vul­cano. Nous les avions vis­itées il y a deux ans et avions gravi tous les som­mets. Mais nous sommes impa­tients de décou­vrir de nou­veaux ter­ri­toires et ne faisons qu’une petite escale dans ces îles.
Si nous devons recom­man­der une seule île du Golfe de Naples c’est, sans hési­ta­tion, Capri ! Con­cer­nant les îles éoliennes…Nous vous les recom­man­dons toutes ! Fil­icu­di a notre préférence mais elles sont toutes dis­tinctes.
Après s’être avi­tail­lés à Vul­cano, nous met­tons le cap sur Malte ven­dre­di 28 avril à 13h00 et tra­ver­sons le détroit de Mes­sine dans la nuit avec un courant favor­able. Nous arrivons à Malte Dimanche 30 avril au matin. Nous aurons par­cou­ru env­i­ron 200 milles nau­tiques, la nav­i­ga­tion dur­era 43 heures dont 15 heures au moteur. Nous jetons l’ancre à St Julian’s Bay et mal­gré un mouil­lage chahuteur dû à une petite houle facétieuse, nous trou­vons un repos répara­teur.

Arrivée à Malte

Mai 2017 : Arrivée à Malte

L’arrivée à Malte est tou­jours impres­sion­nante. La lumière sur le cal­caire, la couleur dorée sur ses for­ti­fi­ca­tions grandios­es et son archi­tec­ture aux influ­ences ori­en­tales est une invi­ta­tion aux con­tes des mille et une nuit. Tout ce beau décor ne reflète mal­heureuse­ment pas les couliss­es de l’île. Malte est certes cos­mopo­lite, mais c’est aus­si une île faite pour le tourisme et beau­coup pour le tourisme ! Plus par­ti­c­ulière­ment à Sliema, quarti­er du bord de mer, nous con­sta­tons la con­struc­tion d’immeubles de plus en plus haut, les maisons sont toutes rehaussées de plusieurs étages et le soleil se couche donc plus tôt que prévu ! De très nom­breux chantiers immo­biliers furent entre­pris par l’ancien gou­verne­ment qui n’était pas avare en autori­sa­tions (affaires de cor­rup­tion) …

Nous prof­i­tons de cette halte pour nous avi­tailler en eau et en Gazole tout en restant au mouil­lage. Nous faisons plusieurs allers-retours avec notre kayak gon­flable et nous réus­sis­sons à trans­porter 58L d’eau en un voy­age avec des bidons de 5 et 8L. Il y a une fontaine d’eau potable à 15 mètres de là où nous lais­sons le kayak. Nous trou­vons une laver­ie et une sta­tion d’essence égale­ment tout proche. Nous pas­sons une journée à faire nos « corvées » et nous voilà tran­quilles pour un moment. Mais le vent tourne et nous sommes oblig­és de chang­er de mouil­lage. Nous nous abri­tons à Rinel­la Bay, en face des « trois cités ». Nous sommes loin de tout, coincés sur le bateau et aucun marc­hand de fruits et légumes à moins de 30 min­utes de marche quand il y a une petite accalmie.
Nous con­sta­tons égale­ment que notre con­nex­ion inter­net est très pau­vre et ne pou­vons pas tra­vailler comme nous l’avions prévu. L’eau du mouil­lage est sale et nous sommes très dépen­dants de l’eau de mer car nous faisons tout avec elle : vais­selle, toi­lette, etc… Nous rinçons la vais­selle avec l’eau douce à l’aide d’un pul­vérisa­teur pour économiser l’eau. Nous faisons notre toi­lette à l’eau de mer et avons appris un petit truc qui nous per­met de ne pas se rin­cer ! Dès que nous sor­tons de l’eau, nous nous essuyons tout de suite. De ce fait, le sel ne provoque pas ce tiraille­ment ressen­ti comme avec le séchage naturel au vent. L’été tarde à venir, alors nous faisons une excep­tion pour les cheveux que nous rinçons à l’eau douce car il fait encore un peu humide en soirée.
Le vent de nord-ouest forcit et sur les 4 bateaux qui se trou­vent au mouil­lage, deux dérapent dans la nuit (l’ancre ne tient pas) heureuse­ment, il n’y a pas de casse et ils doivent rajouter une deux­ième ancre.

« Sur les traces d’Ulysse »

Le 10 mai, alors que le vent tourne au sud, nous déci­dons de quit­ter Malte et d’aller sur Syra­cuse où le mouil­lage devant le port con­stitue un excel­lent abri. Nous trou­vons le séjour à Malte trop court et regret­tons tout de même notre mouil­lage dans la baie de St Julian qui lui, offre un excel­lent emplace­ment. Mais quand la météo propose…On dis­pose, alors cap sur Syra­cuse ! De là, nous atten­drons le souf­fle con­ciliant d’Éole pour nous pouss­er jusqu’en Grèce, dans les îles Ion­i­ennes. Impa­tients de con­tin­uer sur les traces d’Ulysse, nous allons enfin décou­vrir une par­tie de la Méditer­ranée que nous n’avons encore jamais explorée !

Comme pré­cisé au départ, ce voy­age est une com­bi­nai­son de belles décou­vertes mais com­porte quelques désen­chante­ments comme le dur con­stat de pol­lu­tion en mer Méditer­ranée. Mal­heureuse­ment, ce sont TOUTES les côtes méditer­ranéennes qui sont touchées. Nous accom­plis­sons des gestes respon­s­ables au quo­ti­di­en de sorte à ne pas aggraver cette sit­u­a­tion. Nous choi­sis­sons des pro­duits qui n’agressent pas l’environnement marin, nous sommes très économes en eau, et la brise diesel est util­isée en dernier recours car nous avons le temps (il est de bon ton de le pré­cis­er !). Nous croyons aux ini­tia­tives indi­vidu­elles même si elles ne représen­tent qu’une goutte d’eau dans la Méditerranée…Ben C’est déjà ça !
Prochain épisode : Une semaine de mouil­lage à Syra­cuse et l’arrivée sur les îles Ion­i­ennes !

Pollution dans le golfe Ambracique, en Grèce

Episode 6

SYRACUSE : POINT DE DÉPART POUR LA GRÈCE

Voici la suite des nav­i­ga­tions de « Sauvage » et de son équipage en mer Méditer­ranée. Cet épisode qui racon­te nos pre­miers pas en Grèce, dans les îles Ion­i­ennes, par­lera de ces ren­con­tres faites en mer et sur le con­ti­nent grec qui nous auront mar­quées, et de moment clef à tra­vers une vidéo…
Nous ne sommes pas venus à Syra­cuse pour ses eaux cristallines mais pour retrou­ver cette ville pleine de vie et de charme et c’est d’ici que com­mence notre « vrai » voy­age. En effet, nous allons décou­vrir une nou­velle par­tie de la Méditer­ranée et le mouil­lage dans la baie de Syra­cuse représente pour nous le sas d’attente pour notre départ vers la Grèce. Dans l’attente d’une fenêtre météo favor­able, nous imag­i­nons une arrivée digne de l’Odyssée d’Ulysse : Cor­fou, dans les îles Ion­i­ennes !
À Syra­cuse, nous ren­con­trons Car­o­line et Nico, un jeune cou­ple fran­co-ital­ien qui voy­age sur « Ysé », un voili­er en alu­mini­um de 11,50 mètres. Ils ont appareil­lé de Bre­tagne en octo­bre 2016 et ont passé l’hiver à Malte. Pen­dant deux mois, nous nav­iguerons ensem­ble jusqu’à leur retour en Ital­ie.
Mais le début s’annonce mal ! Alors que nous prof­i­tons d’une fenêtre idéale pour point­er l’étrave vers la Grèce, Ysé ren­con­tre un prob­lème de moteur et doit s’arrêter d’urgence dans un port en Cal­abre, au sud de l’Italie. Nous con­venons de con­tin­uer notre route vers la Grèce car le vent vient du sud et ne nous per­met pas de rester au mouil­lage dans cette par­tie de l’Italie. Après 62 heures de nav­i­ga­tion (dont 14 au moteur), nous tou­chons notre pre­mière île grecque : le sud de Lefkas ! Tant pis pour notre arrivée sur Cor­fou, la météo en a décidé autrement ! Ysé et son équipage arriveront 4 jours après.

LES ÎLES IONIENNES : SES PAYSAGES, SES HABITANTS, SES EFFETS DE SITES, ET NOS RENCONTRES

Notre par­cours dans les îles ion­i­ennes : Point d’arrivée : Lefkas, puis Megan­isi, Kas­tos, Ithaque (Kioni), côte est de la Céphalonie (Eufemia, Kalo limani), Chenal de Lefkas, Pre­veza (sur le con­ti­nent), le golfe d’Amvrakia de Preveza,Andipaxoi, Pax­oi, Cor­fou, Oth­oni @Cyrille Mous­set

Ce qui a ren­du ces deux mois de nav­i­ga­tion mag­iques, c’est assuré­ment la com­bi­nai­son de la beauté du paysage des îles Ion­i­ennes, pre­mière approche avec la pop­u­la­tion grecque et notre ren­con­tre avec l’équipage du voili­er « Ysé ». Nous n’avions, jusqu’à présent, con­nu aucune expéri­ence de nav­i­ga­tion avec un autre voili­er. Toute­fois, nous con­sta­tons aujourd’hui, que cette entente partagée pen­dant ces deux mois avec nos amis est rare, et pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que nous sommes du même âge et qu’il est plus « nor­mal » de crois­er sur l’eau des retraités ou en général des gens plus âgés. Car­o­line et Nico vivent aus­si sur leur bateau et nous pou­vons partager ensem­ble nos ques­tions, nos doutes, et nos joies ! De plus nous décou­vrons tous les qua­tre la Grèce pour la pre­mière fois.
Nous avons le même rythme de croisière, et de par nos per­son­nal­ités dif­férentes, chaque per­son­ne apporte quelque chose d’enrichissant. Il n’y a pas de « meneur ou de chef », qui décide où aller, quand par­tir, com­bi­en de temps rester etc…

Sou­vent, lorsque nous repen­sons à nos pre­miers pas en Grèce avec l’équipage d’Ysé, on se dit que nous avons décou­vert des lieux que nous n’aurions jamais décou­vert à deux. Nous louons une voiture pour vis­iter les plus grandes îles, ce qui per­met de divis­er les frais par deux et nous parta­geons tous les qua­tre une curiosité boulim­ique qui nous a poussé jusqu’ici en bateau !

Pour décrire briève­ment les îles Ion­i­ennes, il y a une chose à savoir : il ne faut surtout pas s’attendre à la Grèce des cartes postales habituelles : Le soleil éblouis­sant sur les maisons bleues et blanch­es ! La région des îles Ion­i­ennes est celle où il pleut le plus en hiv­er. L’été est très chaud et humide, ce qui a pour con­séquence cette végé­ta­tion lux­u­ri­ante qui fait la par­tic­u­lar­ité de ces îles. Il y a des oliviers, des cyprès, des pins et des fleurs à pro­fu­sion ! C’est une région verte et ombragée aux maisons cou­vertes de tuiles romaines rouges.
Les effets de sites sont nom­breux et il n’est pas rare que la topogra­phie des îles per­turbe nos prévi­sions météorologiques. Nous croyons être à l’abri du vent du nord en trou­vant un beau mouil­lage au sud ? hé bien non ! Les rafales de vent se ren­for­cent lorsqu’elles déva­lent les falais­es escarpées des îles Ion­i­ennes, ce qui sou­vent, crée des sur­pris­es et provoque des direc­tions de vent con­traires à celui qui était prévu. Au départ, nous sommes un peu con­fus, puis rapi­de­ment, nous apprenons à appréhen­der et anticiper ces phénomènes courant en Grèce.

NOUVELLES EXPÉRIENCES ET PARTAGE DE BEAUX MOMENTS !

En Céphalonie, plus pré­cisé­ment au port d’Argostoli, nous faisons nos for­mal­ités (je rap­pelle que même si nous sommes dans la com­mu­nauté européenne, il est de bon ton de faire des for­mal­ités en entrant en Grèce, j’ai d’ailleurs écrit un arti­cle à ce sujet sur mon site Sailingthewords.com : « les for­mal­ités en Grèce » dans la rubrique actu­al­ités). Nous avons loué une voiture pour nous y ren­dre car nous sommes au mouil­lage d’Eufemia, sur la côte Est et faire une pierre deux coups : les for­mal­ités et la vis­ite de l’île ! À Argos­toli nous vivons un joli moment : dans le port, alors que les pêcheurs vendent leur pêche et rangent leurs filets, des tortues vien­nent aux abor­ds du quai pour manger les déchets de pois­sons ! On les appelle « Caret­ta-Caret­ta » en grec ! Elles font bien évidem­ment la joie des touristes et des pas­sants !
Sur l’île d’Ithaque et Mégan­isi, nous expéri­men­tons notre pre­mier mouil­lage avec « amar­res à terre ». Manœu­vre un peu déli­cate pour la pre­mière fois mais c’est presque une oblig­a­tion en Grèce ! Réservé aux mouil­lages pro­fonds, exi­gus et très fréquen­tés, ce style d’amarrage per­met de garder son bateau tou­jours dans le même axe et de l’empêcher d’éviter.

Amarre à terre à Ithaque pour Sauvage et Ysé (de droite à gauche) ! @Cyrille Mous­set

Nous faisons égale­ment un arrêt sur Kas­tos, habitée par 80 âmes, on y trou­ve une « Tav­er­na » (restau­rant grec), un bar, une église et même une école ! sans par­ler du mini mar­ket, ouvert seule­ment le matin et…pas tous les jours ! Il y a un port où on peut se baign­er telle­ment l’eau est translu­cide. Nos nav­i­ga­tions vont de sur­pris­es en sur­pris­es. Toutes ces îles dif­fèrent les unes des autres et il n’y en a pas une qui se ressem­blent. Nous ne descen­drons pas jusqu’à Zante pour l’instant et déci­dons de touch­er le con­ti­nent afin que l’équipage d’Ysé puisse régler un prob­lème de moteur… Notre choix se porte sur Pre­veza et le golfe Ambracique car il y a plusieurs chantiers navals et des mag­a­sins spé­cial­isés dans le matériel mar­itime. Nous prof­iterons de cette escale pour acheter un nou­veau son­deur car cela fait deux mois que le nôtre nous a lâché et nous sommes tou­jours au fil à plomb pour son­der les pro­fondeurs, à l’ancienne !
Ce que nous ignorons, c’est que nous allons rester à Pre­veza plus de temps que prévu et vivre de belles aven­tures !

PROCHAIN EPISODE : 1 /PREVEZA ET LE GOLFE AMBRACIQUE : UN ARRET PLUS LONG QUE PRÉVU ! 2/CORFOU, DRÔLE D’IMPRESSION, 3/LA SÉPARATION, NOTRE NOUVELLE ÉQUIPIÈRE ET NOTRE DESCENTE EN DIRECTION DU GOLFE DE PATRAS !

Episode 7

Notre arrêt pro­longé à Préveza nous a per­mis de créer des liens avec la pop­u­la­tion locale mais aus­si mar­itime, nous avons décou­vert les paysages de la région de l’Épire, et tout ceci nous a lais­sé d’excellents sou­venirs. C’est pour toutes ces raisons que nous y con­sacrons un chapitre un peu plus long…

PREVEZA ET LE GOLFE AMBRACIQUE : UN ARRET PLUS LONG QUE PRÉVU

Lorsque nous arrivons à Préveza, nous jetons l’ancre dans la baie face aux chantiers navals et aux nom­breuses mari­nas. La ville est juste en face mais l’accès est dif­fi­cile quand nous nous trou­vons de ce côté-là. À moins de pren­dre le bus (quand il passe) ou le taxi qui per­met de tra­vers­er un tun­nel sous la mer reliant la ville. Le port com­mu­nal de Préveza est plein et n’a pas la place pour accueil­lir nos deux bateaux. En atten­dant qu’une place se libère, nous allons nav­iguer dans le golfe Ambracique et mouiller sous les ruines d’un site qua­si­ment à l’abandon : Nikopolis…Et là à notre grande sur­prise, nous nous retrou­vons à deux bateaux dans cette baie gigan­tesque peu pro­fonde, face à un paysage sauvage, isolé et boudé par le tourisme. On com­prend pourquoi : L’eau est de couleur verte, ici ni transats ni para­sols ne peu­vent envahir le bord de mer, il ne réserve aucune place pour la farniente. De nom­breuses tortues y nagent tout en prenant soin de rester loin de nous, mais lorsque nous descen­dons à terre pour longer le bord de mer, il y a du monde…Une quan­tité phénomé­nale de crabes, de Bernard l’Hermite, de minus­cules pois­sons, c’est plein de vie !

Le Golfe Ambracique @Cyrille Mous­set

NIKOPOLIS OU LA BAIE SAUVAGE

Le lende­main, nous par­tons à pied vis­iter la cité de Nikopo­lis, là encore, nous ne crois­erons personne…Et pour­tant, la muraille est imposante par sa taille (mal­gré sa décrépi­tude) et par son his­toire. Nikopo­lis a été con­stru­ite par Octave pour com­mé­mor­er sa vic­toire sur Antoine lors de la bataille d’Actium. Cette bataille a décidé de l’avenir de l’empire romain ! Quand nous rejoignons nos bateaux, nous apercevons une grande salle qui sem­ble être une taverne…Lorsque nous entrons, nous sommes chaleureuse­ment accueil­lis par une dame grecque. Exit l’anglais dans cette par­tie de la Grèce. Nous arrivons à nous faire com­pren­dre et prenons place pour dîn­er.

Arrivent le mari, les enfants, les petits enfants, le pope du vil­lage et quelques voisins…L’animation se met en marche, ça par­le, ça rigole, et nous man­geons joyeuse­ment au milieu de ce brouha­ha très agréable ! Nous finis­sons par dis­cuter avec eux en s’aidant du pau­vre vocab­u­laire que nous pos­sé­dons et d’un dic­tio­n­naire que nous avons sur le portable ! Nous pas­sons une soirée très con­viviale.

Le Théâtre de Nikopo­lis @Cyrille Mous­set

PREVEZA, UN CHARME QUI OPÈRE

De retour sur Préveza, nous trou­vons deux places au port com­mu­nal. Nous res­terons un total de 3 semaines (Préveza et le Golfe Ambracique). À ce jour, cela reste l’arrêt le plus long que nous ayons jamais fait ! Nous tombons sous le charme de l’ambiance de la ville de Préveza. Der­rière les restau­rants et cafés du bord de mer, les rues ont gardé l’atmosphère des villes de marchés provinciaux…Nous ren­con­trons beau­coup de français au port com­mu­nal, cer­tains d’entre eux par­courent la Grèce depuis 20 ans ! Nous ne pen­sons pas y rester aus­si longtemps…Il y a telle­ment d’autres choses à décou­vrir. On peut toute­fois com­pren­dre cet attache­ment à la douceur de vivre grecque ! Ces ren­con­tres auront été rich­es en échanges. Nous écou­tons les con­seils, les expéri­ences de cha­cun et surtout les lieux à ne pas man­quer.

TASSOS, PERSONNAGE INCONTOURNABLE

Nous ren­con­trons Anastha­sios, dit « Tas­sos » à l’occasion d’un dîn­er avec l’équipage d’Ysé dans les ruelles de Préveza. Anastha­sios est le gérant mais on pour­rait le pren­dre pour un client. Il s’assit à notre table et avec son accent nous par­le en toutes les langues. Français, et surtout ital­ien avec Nico ! Faut dire que physique­ment il impose…Il a le corps d’un rug­by­man et la tête de Léo Fer­ré ! Il coiffe sa grande crinière blanche d’un cato­gan, boit de l’ouzo, fume beau­coup, drague autant, et aime faire la fête ! Nous le crois­erons à nou­veau le lende­main dans un café très local.

D’ailleurs à ce sujet, il est agréable de con­stater qu’il existe tou­jours de vieux bistrots aux allures défraîchies où on trou­ve une couleur plus locale, mêlant dif­férentes généra­tions. Nous pas­sons la soirée avec lui, dis­cu­tons de la Grèce, de ses habi­tants, de poli­tique, etc…Les lumières du bistrot s’éteignent, et c’est en zigza­guant que nous rejoignons nos embarcations…Encore une ren­con­tre et un moment qui fer­ont par­tie de ces beaux moments passés en Grèce.
Nous avons égale­ment pu nous pro­cur­er un nou­veau son­deur, l’équipage d’Ysé a trou­vé un mécani­cien pour répar­er le moteur, et nous avons même eu la pos­si­bil­ité de pren­dre des douch­es à l’eau douce sur la plage ! Les pleins d’eau sont faits, il est temps de repar­tir vers le nord des îles Ion­i­ennes…

CORFOU, DRÔLE D’IMPRESSION

Com­ment ne pas s’arrêter à Cor­fou ?! D’après l’Odyssée, Ulysse aurait débar­qué sur une plage située sur la côte ouest : Pale­okas­trit­sa. Hum Hum…On arrivera par la côte Est avec l’équipage d’Ysé. Nous mouil­lons au sud de la ville de Cor­fou et ne fer­ons qu’une vis­ite éclaire de la ville. Toute­fois, lorsque nous repasserons à Cor­fou, seuls cette fois-ci, après une escale sur l’île d’Othoni, nous mouillerons plusieurs jours sous la forter­esse. Je ne sais pas si c’est la chaleur écras­ante de l’époque (mi-juil­let) ou le fait d’avoir vis­ité la ville façon éclaire au pre­mier arrêt, ou encore d’avoir quit­té nos amis après avoir nav­igué deux mois en leur com­pag­nie, mais nous ressen­tons un léger abat­te­ment…

La forter­esse de Cor­fou @Cyrille Mous­set

De plus nous essuyons un coup de vent non prévu par la météo. Une nuit dif­fi­cile où nous devons assur­er des quarts de nuit au mouil­lage ! Notre chaîne tient bien et Sauvage se mon­tre valeureux. Mais les cornes de brumes qui son­nent dans la nuit pour aver­tir un bateau, puis deux, puis trois qui dérapent, ne nous per­me­t­tent pas de pass­er une nuit tran­quille et sere­ine ! Pas de casse, une petite peur et le lende­main, le soleil revient, le vent se calme et tout rede­vient « nor­mal ». Le cen­tre-ville de Cor­fou grouille de monde à cette époque et les rues sont bor­dées de mag­a­sins de sou­venirs qui vendent tous la même chose…Mais en nous écar­tant des axes touris­tiques, nous nous per­dons dans les ruelles du vieux Cor­fou. C’est une toute autre facette de la ville qui nous réc­on­cilie avec Cor­fou. Nous tombons sous le charme des vieilles façades aux tra­di­tion­nels volets verts, une archi­tec­ture néo­clas­sique pour le musée des arts con­stru­it par les anglais au XIXe siè­cle, et le plus drôle dans tout ça, c’est que nous nous retrou­vons presque seuls dans nos déam­bu­la­tions !

Le Vieux Cor­fou @Cyrille Mous­set

LA SÉPARATION, NOTRE NOUVELLE ÉQUIPIÈRE ET NOTRE DESCENTE EN DIRECTION DU GOLFE DE PATRAS !

Après notre pre­mière vis­ite de Cor­fou avec l’équipage d’Ysé, nous déci­dons de pouss­er encore un peu plus au nord pour décou­vrir l’île d’Othoni, ce qui per­me­t­tra à nos amis d’attendre une bonne fenêtre météo pour redescen­dre en Cal­abre. Oth­oni est une petite île qui échappe au tourisme de masse. Très fréquen­tée par les ital­iens car c’est la pre­mière île des Ion­i­ennes qu’ils ren­con­trent et il est agréable d’y faire une escale pour se ressourcer avant de se jeter dans le grand bain touris­tique de Cor­fou ! Oth­oni compte 40 habi­tants l’hiver et 380 l’été… C’est aus­si une île où les chats sont presque plus nom­breux que les habi­tants ! D’ailleurs, c’est ici que l’équipage de Sauvage s’agrandit et accueille sa nou­velle équip­ière que nous appellerons…. « Ysé », une petite chat­te âgée de 6 semaines qui depuis, nav­igue avec nous et avec laque­lle nous for­mons à présent un trio.

Ysé, notre nou­velle équip­ière @Cyrille Mous­set

La Grèce et ses chats…. Des chats partout ! Peut-être une tra­di­tion mais un prob­lème aus­si car beau­coup ne passent pas l’hiver et la plu­part vivent dehors. Ils n’appartiennent à per­son­ne mais pour­tant tout le monde leur donne à manger. Beau­coup d’entre eux sont malades et mal­gré les cam­pagnes de stéril­i­sa­tion qui sont menées, le nom­bre de chats ne cesse d’augmenter…
Le 12 juil­let, la fenêtre météo atten­due par nos amis arrive et l’heure de la sépa­ra­tion a son­né. Elle ne se fait pas sans un pince­ment au cœur mais nos pro­jets de nav­i­ga­tion sont dif­férents et il est impor­tant que cha­cun réalise le but qu’il s’est fixé. Nous sommes cer­tains que la mer nous réu­ni­ra à nou­veau, sans pour autant con­naître la date du prochain ren­dez-vous !
Ce même jour, nous met­tons les voiles et redescen­dons les îles Ion­i­ennes par la côte Est avec un arrêt sur Cor­fou, Pax­os, Pre­veza à nou­veau (vac­cin d’Ysé oblige !) et Kas­tos que nous avions bien aimé lors de notre pre­mière vis­ite. Notre objec­tif : Entr­er dans le golfe de Patras, pour­suiv­re par le golfe de Corinthe afin de tra­vers­er le mythique canal et se retrou­ver en mer Égée. Nous voulons trou­ver un endroit pour hivern­er à flot cet hiv­er…

Naviguer avec un chat

Navigation Golfe de Patras

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Les nou­velles mairies issues du mou­ve­ment des Indignés éprou­vent des dif­fi­cultés à gér­er les villes et per­dent le sou­tien de ceux qui ont porté leur suc­cès.

Ada Colau, ex-con­tes­tataire et fig­ure charis­ma­tique du mou­ve­ment Podemos, est dev­enue il y a deux ans, la pre­mière maire fémin­iste de la ville de Barcelone. L’une des actions les plus écla­tantes entamées par l’exécutif depuis est la lutte con­tre les loca­tions touris­tiques illé­gales. Agusti Colom est pro­fesseur d’économie et con­seiller munic­i­pal pour le tourisme : « Tous les apparte­ments loués aux touristes qui ne fig­urent pas dans le reg­istre com­mu­nal seront fer­més. Airbnb est dans l’erreur, parce qu’à Barcelone la légal­ité existe et elle est respec­tée. En 2017, nous avons déjà sanc­tion­né plus de 300 activ­ités illé­gales. Le tourisme crée des emplois et des oppor­tu­nités pour la ville, mais nous devons con­trôler et lim­iter ses effets négat­ifs ». En accord avec la loi cata­lane, Airbnb et d’autres struc­tures sim­i­laires pour­raient recevoir une amende qui va jusqu’à 600 000 euros. Dans les rues de Barcelone, les man­i­fes­ta­tions con­tre l’afflux touris­tique sont de plus en plus courantes.

Ada Colau au bureau de vote à Barcelone, le 21 décem­bre 2017

«Ada Colau a accep­té le com­pro­mis avec les insti­tuts financiers»
Mal­gré ces bons résul­tats, Ada Colau sem­ble avoir per­du le sou­tien de l’organisation dont elle a été la fon­da­trice : la Platafor­ma des afec­ta­dos de hipote­cas , la plate­forme des vic­times de l’hypothèque (PAH). « Dès son arrivée à la mairie, Ada Colau a accep­té le com­pro­mis avec les insti­tuts financiers qui gèrent les dettes immo­bil­ières. Les mêmes accords ont été adop­tés ici à Madrid par le maire Manuela Car­me­na. Avec le temps, on se rend compte que cer­tains activistes, qui étaient il y a quelques années dans la rue avec nous, ils avaient déjà un pro­jet poli­tique bien clair. Alors, les solu­tions ne sont pas les mêmes pour ceux qui veu­lent chang­er le sys­tème poli­tique du pays et pour nous, qui voulons avant tout sauver notre mai­son », explique Luis Chamar­ro, coor­di­na­teur de la sec­tion de Madrid.

En Espagne, depuis 2006, 770 000 per­son­nes ont été expul­sées de leur foy­er. Entre 2009 et 2016, plus de 15 100 per­son­nes se sont sui­cidées en con­séquence de ce qu’on appelle ici le «ter­ror­isme financier». « Les claus­es dans notre con­trat sont illé­gales, les ban­ques ont ven­du notre dette à d’autres insti­tuts financiers. Les juges du tri­bunal le savent très bien, pour­tant ils con­tin­u­ent à défendre les ban­ques et à enfrein­dre la loi », explique Maria Isabel, 69 ans, durant un rassem­ble­ment de la PAH en face du Con­grès des députés. Patri­cio Con­dor, 52 ans, d’origine équa­to­ri­enne, arrive mal­gré tout à en rire : « Per­son­ne ne nous aidait, on a dû appren­dre par nous-mêmes à inter­préter le lan­gage bureau­cra­tique des ban­ques, on a tous pris un cours inten­sif en jurispru­dence. »

La sor­tie du métro à Lava­piés, lieu habituel de ren­dez-vous

La crise économique de la péri­ode 2008–2011 avait fait bas­culer les équili­bres poli­tiques et le tra­di­tion­nel partage du pou­voir entre le Par­ti pop­u­laire (PP) et le Par­ti social­iste ouvri­er espag­nol (PSOE). Lors des élec­tions com­mu­nales de décem­bre 2015, deux nou­velles for­ma­tions, issues du mou­ve­ment des Indignés, ont gag­né la mairie de deux plus impor­tantes villes du pays : Madrid et Barcelone. Aho­ra Madrid et Barcelona en Comù, soutenus par Podemos, incar­nent l’espoir des mil­liers d’Espagnols pour un vrai change­ment sur des ques­tions sociales et économiques comme le droit au loge­ment, la fémin­i­sa­tion de la poli­tique, l’égalisation des salaires et le tra­vail digne.

A Lava­piès, des loy­ers tou­jours plus chers
A Madrid, les prob­lèmes de loge­ment ont de mul­ti­ples formes. Selon une enquête du quo­ti­di­en El Paìs, depuis 2014 le prix moyen des loca­tions a aug­men­té de 36 %. Cer­tains quartiers du cen­tre-ville vivent une véri­ta­ble gen­tri­fi­ca­tion poussée, c’est le cas de Lava­piés, un quarti­er aux rues étroites dans la par­tie sud de la cap­i­tale. « Lava­piés était un quarti­er pop­u­laire jusqu’à peu, explique Tere­sa Palo­mo, jour­nal­iste indépen­dante qui vit dans le quarti­er depuis 8 ans. Ici habitaient des com­mu­nautés de Lati­no-Améri­cains, d’asiatiques et de sub­sa­hariens. Puis à un cer­tain moment, Lava­piés a com­mencé à se faire con­naitre à cause des bagar­res noc­turnes, il est devenu le quarti­er dan­gereux du cen­tre-ville, alors qu’en vérité on y vivait très bien ». L’ex­plo­sion des loca­tions touris­tiques au cen­tre-ville a pour­tant entraîné une aug­men­ta­tion sys­té­ma­tique des prix des loy­ers dans toute la ville. Lava­piés a été gen­tri­fié au prof­it des couch­es sociales supérieures à la recherche de prix plus abor­d­ables, ce qui est en train de chang­er rapi­de­ment le pro­file socio-économique du quarti­er. Si les étrangers aban­don­nent, pour ceux qui restent la sit­u­a­tion n’est pas plus facile. José Emilio, 43 ans, acteur de théâtre venu de Cadix, vit depuis des années dans une sit­u­a­tion pré­caire : « Avec mon méti­er, je n’arrive jamais à avoir des entrées sta­bles. Pour faire face à l’augmentation des prix, j’ai dû sous-louer une petite cham­bre et partager mon apparte­ment avec quelqu’un. Alors que rien ne jus­ti­fie une telle explo­sion des prix des loca­tions ».

Face à cette sit­u­a­tion, l’ab­sence de dia­logue s’ac­centue entre les dif­férents par­ti­sans du mou­ve­ment du 15M (de 15 mai 2011, date d’un impor­tant rassem­ble­ment spon­tané, à l’origine du mou­ve­ment des indignés). « C’est très bizarre de faire par­tie des insti­tu­tions, d’accepter le grand cirque médi­a­tique, où tout se joue sur de sub­tiles tac­tiques. Alors qu’on était habitué à la con­fronta­tion sincère de la rue, où on pou­vait s’exprimer sans aucune hypocrisie », analyse Lucia Mar­tin, porte-parole du mou­ve­ment Barcelona en Comù au con­grès des députés espag­nols à Madrid.

Une prochaine pos­si­bil­ité de réc­on­cil­i­a­tion, sera sans doute le rassem­ble­ment pour la «renta basi­ca », le revenu de base uni­versel, prévu dans les semaines à venir à Madrid. Perçu par les activistes comme une mesure essen­tielle pour faire face au «ter­ror­isme financier» et à la cor­rup­tion poli­tique. Un sujet trans­ver­sal, qui tient à cœur à la fois aux mou­ve­ments de rue et aux nou­velles for­ma­tions poli­tiques espag­noles. Mal­gré les frac­tures internes, et les plus récentes dif­fi­cultés à dia­loguer entre Madrid et Barcelone, les Indignés ont tou­jours les moyens d’occuper l’espace pub­lic espag­nol.

Texte et photos : Samuel Bregolin

Pho­to de Une : une man­i­fes­ta­tion de la PAH en face du Con­grès des députés espag­nols, jeu­di 25 jan­vi­er 2018

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L’explosion de loge­ments réservés aux touristes oblige les Barcelon­ais à quit­ter les espaces publics du cen­tre-ville vers la ban­lieue. La vie sociale dis­paraît de la vieille ville et le secteur financier prof­ite du tourisme pour men­er des opéra­tions économiques majeures.

Dans un local anonyme de la ban­lieue de Barcelone éclairé aux néons, les rési­dents du quarti­er de Nou Bar­ris se retrou­vent pour leur réu­nion heb­do­madaire. À l’ordre du jour, la hausse des loy­ers : plusieurs rési­dents risquent l’expulsion durant l’été. Ils s’appellent Manuela, mère de qua­tre enfants, mais aus­si Guiller­mo, José, Jorge, tous des tra­vailleurs pré­caires. Marie est la dernière à inter­venir. Les larmes aux yeux, cette dame imposante de 57 ans porte une robe fleurie et serre un mou­choir entre ses doigts. Marie explique qu’elle n’est plus en mesure de pay­er son loy­er. Suite aux impayés, la pro­prié­taire men­ace de la met­tre à la rue. « La pres­sion spécu­la­tive et finan­cière, avec l’entrée des ban­ques dans le marché immo­bili­er, a créé une sit­u­a­tion très cri­tique. Les gens souhait­ent échap­per aux loy­ers hors de prix du cen­tre-ville et la demande finit par dépass­er l’offre dans les alen­tours. Ceux qui payent la note, ce sont tou­jours les plus pau­vres et mar­gin­al­isés », explique Sal­vador Tor­res, porte-parole de l’association 500x20, qui lutte pour plus de loge­ments soci­aux à Barcelone. Mon­tré du doigt, le secteur financier est accusé de prof­iter du tourisme de masse qui a envahi la ville dans les dernières années pour men­er des opéra­tions com­mer­ciales autre­fois irréal­is­ables. La hausse injus­ti­fiée des prix des loy­ers est une des con­séquences de la gen­tri­fi­ca­tion et de la « touris­ti­fi­ca­tion » du cen­tre-ville.

Nou Bar­ris, les rési­dents s’opposent à la con­struc­tion de nou­veaux HLM avec des potagers col­lec­tifs

Selon la mairie de Barcelone, 38 mil­lions de per­son­nes, Espag­nols et étrangers, vis­i­tent chaque année la ville. Les énormes paque­bots qui accos­tent dans le port débar­quent jusqu’à 20 000 per­son­nes par jour en haute sai­son. Plus de 9 mil­lions de per­son­nes par an déci­dent de pass­er au moins trois nuitées dans la cap­i­tale cata­lane. Des chiffres impor­tants, com­parés aux 2 mil­lions de per­son­nes qui rési­dent en ville. Mal­gré les ini­tia­tives de Ada Colau, la mairesse indignée de Barcelone (issue du mou­ve­ment des Indignés de 2008), la sit­u­a­tion sem­ble être irréversible. « Pour le cen­tre-ville, il n’y a plus vrai­ment d’espoir », sig­nale Andrés Ante­bi de L’Observatori de la Vida Quo­tid­i­ana (Obser­va­toire de la vie quo­ti­di­enne de Barcelone) : « Il aurait fal­lu y penser avant. Depuis 1992, quand la ville a accueil­li les Jeux Olympiques, point de départ du secteur touris­tique local. Désor­mais il n’existe presque plus de vie de quarti­er. Les rares rési­dents qui restent dans le dis­trict de la vieille ville ont de plus en plus sou­vent pour voisins des touristes étrangers, qui ne restent en ville que quelques jours. Il n’y a plus de réseau citoyen, mais que des com­merces, des restau­rants et des bars à tapas. Très peu de dis­cus­sions publiques se dévelop­pent au cen­tre-ville » pour­suit-il.

Le site Inside Airbnb recense et analyse les loge­ments touris­tiques disponibles à Barcelone

Cepen­dant, quand on tra­verse La Ram­bla, le boule­vard pié­ton qui relie la cen­trale Plaça Catalun­ya au bord de mer, on a l’impression d’être au cœur d’une ville méditer­ranéenne, vivace et dynamique. Aux côtés des touristes en tran­sit, des hommes d’affaires, des étu­di­ants, des vendeurs de sou­venirs. À la tombée de la nuit, les jeunes se don­nent ren­dez-vous autour de la fontaine de Plaça Reial, les employés à la sor­tie des bureaux prof­i­tent de l’apéro sur les ter­rass­es des cafés alors que la bour­geoisie cata­lane se retrou­ve sous les porch­es du Gran Teatre du Liceu. Impos­si­ble de tra­vers­er La Ram­bla d’un bout à l’autre sans enten­dre plusieurs langues dif­férentes. Ici, touristes et rési­dents se mêlent, dans une atmo­sphère métis­sée et mul­ti­cul­turelle. La cohab­i­ta­tion entre touristes et rési­dents existe, et si cer­tains Barcelon­ais s’emportent, c’est plutôt con­tre les pro­mo­teurs immo­biliers qui con­voitent plusieurs immeubles à la fois et aug­mentent les prix des loy­ers pour coller aux mod­èles économiques de la nuitée plutôt qu’à un rési­dent à l’année. « Ce qu’on appelle désor­mais la “touris­mo­pho­bie”, ce n’est qu’une astuce des lob­bies économiques pour crim­i­nalis­er et décrédi­bilis­er les mou­ve­ments soci­aux qui remet­tent en dis­cus­sion la réal­ité touris­tique et urbaine de ses ter­ri­toires » explique Ser­gi Yanes, doc­teur en anthro­polo­gie, cofon­da­teur du pro­jet Tur­is­mo­grafias, un réseau européen qui analyse la réor­gan­i­sa­tion néolibérale de l’espace urbain. « En aucun cas les Barcelon­ais n’ont eu peur du tourisme ou des touristes. Les impacts sur la vie économique de la ville sont nom­breux. On pour­rait dire que le tourisme aide à ouvrir de nou­veaux chemins à la spécu­la­tion immo­bil­ière et finan­cière. Il jus­ti­fie des opéra­tions urbaines autrement impos­si­bles. En fait, le suf­fixe ‑pho­bie, comme on pen­sait ce néol­o­gisme il y a plus de 10 ans, ne se réfère pas à la “peur”, mais à la “haine” ou à “l’an­tipathie” ».

La Ram­bla est dev­enue le prin­ci­pal axe touris­tique de la ville

L’origine des prob­lé­ma­tiques actuelles est à chercher dans l’histoire de la poli­tique d’aménagement de la munic­i­pal­ité de Barcelone. Depuis 1978, la Con­sti­tu­tion espag­nole délègue ces com­pé­tences à la com­mu­nauté autonome [1]. La zone de Ciu­tat Vel­la qui englobe les dif­férents quartiers du cen­tre de la ville, était habitée par des habitant·es aux pro­fils soci­ologiques var­iés. Entre 1991 et 2005, la part des class­es pop­u­laires restait impor­tante (jusqu’à 70 % dans le Raval), celle des class­es supérieures était sta­ble (30 % dans le Bar­rio Goti­co). C’est la part des pop­u­la­tions étrangères qui a aug­men­té. Ain­si, dans cer­tains secteurs du Raval, ils sont passés de 6 % à 50 % en 15 ans. Le chercheur Hov­ig Ter Minass­ian racon­te qu’en 2005, des résident·es assez aisé·es quit­tent le quarti­er pour dif­férents fac­teurs, dont le développe­ment touris­tique « jugé exces­sif ». Il estime que « c’est l’ensemble de la poli­tique publique à l’égard du dis­trict de Ciu­tat Vel­la qui a joué ici, sus­ci­tant un développe­ment exces­sif de l’activité touris­tique ». Cette poli­tique publique, c’est le choix de don­ner au Raval une voca­tion touris­tique, « asso­ciée à une volon­té d’en chang­er l’identité pour en don­ner une image moins sul­fureuse », favorisant « une gen­tri­fi­ca­tion de ces quartiers, qui reste cepen­dant encore lim­itée ». Au milieu des années 2000, le chercheur se demande déjà « com­ment la munic­i­pal­ité entend garan­tir l’accueil des étranger·es non Européen·nes dans le cen­tre ancien, faciliter le main­tien des « résident·es traditionnel·les » menacé·es par les expro­pri­a­tions et l’élévation rapi­de des loy­ers, et enfin éviter un développe­ment exces­sif des fonc­tions touris­tiques et com­mer­ciales, au détri­ment de la fonc­tion rési­den­tielle ».

Le secteur du loge­ment espag­nol ne compte qua­si­ment aucun loge­ment social, car il se base sur l’accession général­isée à la pro­priété. Entre 2005 et 2008, le prix de la loca­tion immo­bil­ière aug­mente de 33 % à 42 % dans Ciu­tat Vel­la. Après l’éclatement de la bulle immo­bil­ière de 2008, la Cat­a­logne est la région la plus touchée d’Espagne par les saisies de loge­ment. Les loy­ers bais­sent alors un peu, sans com­penser toute­fois la hausse des années précé­dentes. En 2011, lorsque la CIU (une fédéra­tion de deux par­tis poli­tiques nation­al­istes cata­lans) prend la tête de la munic­i­pal­ité, elle libéralise la ques­tion du loge­ment touris­tique. En deux ans, près de 40 000 apparte­ments sont trans­for­més en loge­ments pour touristes. L’arrivée de AirBnb accentue la crise : cette fois, ce n’est pas la « facil­ité d’obtenir un crédit » qui fait mon­ter les prix de l’immobilier, mais les pos­si­bil­ités d’énormes prof­its liés à la loca­tion touris­tique. Dès lors, l’offre de loge­ment pour les class­es moyennes ou pau­vres est insuff­isante.

Les loca­tions illé­gales d’appartements con­tribuent plus que tout le reste à la dis­pari­tion de la vie citoyenne. Selon le dossier « UnfairBnb » du Cor­po­rate Europe Obser­va­to­ry de Brux­elles, à Barcelone plus de 18 000 loca­tions touris­tiques sont pro­posées à tra­vers des struc­tures comme AirBnb. Alors que, si l’on regarde les don­nées de 2016 de la mairie de Barcelone, il existe moins de 10 000 apparte­ments touris­tiques offi­cielle­ment inscrits dans les reg­istres de la ville. D’après le site d’observation « insid­eAirBnb », lancé par l’activiste états-unien Mur­ray Cox, 64 % des apparte­ments loués aux touristes à Barcelone seraient disponibles tout au long de l’année. Il est donc prob­a­ble que le pro­prié­taire ne soit pas logé dans la mai­son, ce qui représente un emploi illé­gal et une cause du déplace­ment des rési­dents vers les alen­tours. D’après la con­sul­ta­tion sur l’économie col­lab­o­ra­tive dans le secteur de l’hébergement touris­tique, réal­isée par la Com­mis­sion Européenne en juin 2017 et rap­portée par UnfairBnb, seule­ment 38 % des pro­prié­taires inter­pel­lés affir­ment demeur­er dans les apparte­ments qu’ils louent aux touristes.

Les prob­lèmes de loge­ment du cen­tre-ville ont fini par emporter aus­si les alen­tours. « Barcelone est une ville de taille moyenne, enclavée par des mon­tagnes : elle n’a pas la place pour s’étaler. La hausse des loy­ers n’est qu’une alerte d’un prob­lème plus vaste. Désor­mais, des loge­ments touris­tiques sont pro­posés dans des secteurs et des quartiers qui n’ont rien d’intéressant à pro­pos­er à un vis­i­teur étranger. L’effet domi­no est en train d’en­traîn­er dans le gouf­fre des quartiers tra­di­tion­nelle­ment réservés aux rési­dents », regrette Andrés.

A la sta­tion de Plaça Catalun­ya, Lamine descend du « Rodalies », le train de ban­lieue. Il est 9 heures et ce respon­s­able asso­ci­atif est par­ti de chez lui il y a plus de 45 min­utes. « Je ne pou­vais pas me per­me­t­tre les loy­ers de Barcelone. Je me suis instal­lé avec ma femme dans une petite ville bal­néaire de la périphérie. Il y a quelques années, on se sen­tait vrai­ment éloigné·es, mais je vois de plus en plus de gens faire ce choix là. Et surtout, les prix sont tels qu’on voit des agences organ­is­er des voy­ages à Barcelone et loger les gens à côté de chez nous. Ils leur promet­tent Barcelone, mais en fait, ils ont une heure de trans­port pour y arriv­er », explique-t-il. Le long des rues qu’il emprunte pour se ren­dre à son bureau, des dra­peaux sur lesquels sont imprimés des formes de vau­tours noirs bar­rés de rouge sont accrochés aux fenêtres : les slo­gans s’en pren­nent aux spécu­la­teurs immo­biliers.

En 2018, les habitant·es de ces quartiers du cen­tre-ville his­torique de Barcelone se sont mobilisé·es con­tre un prob­lème sup­plé­men­taire : le traf­ic de drogue. La spécu­la­tion immo­bil­ière vide les immeubles, qui se retrou­vent occupés par des trafi­quants, le temps que les pro­prié­taires vendent les bâti­ments ou que s’enclenchent les travaux. En avril 2018, la Fédéra­tion des asso­ci­a­tions de résident·es de Barcelone a appelé à man­i­fester con­tre l’augmentation des « nar­copisos » (apparte­ments de traf­ic) et leur éten­due vers le Nord-Ouest de la ville. Dans un com­mu­niqué, la fédéra­tion dénonce la « pro­liféra­tion du traf­ic d’héroïne dans les loge­ments vides du quarti­er du Raval » (à l’Ouest de l’avenue de Las Ram­blas) et « la spécu­la­tion immo­bil­ière qui la rend pos­si­ble ». Les habitant·es dénon­cent un sys­tème bureau­cra­tique et deman­dent une mod­i­fi­ca­tion de la lég­is­la­tion pour per­me­t­tre à la mairie, la région et l’Etat de tra­vailler de façon coor­don­née.

Aujourd’hui, la mobil­i­sa­tion des habitant·es s’appuie sur le cumul d’expériences depuis les années 2000, mais surtout sur la créa­tion de la Plate­forme des affecté·es par l’hypothèque en 2009, dont de nom­breux groupes locaux sont instal­lés en Cat­a­logne. « C’est la con­ver­gence de plusieurs mou­ve­ments soci­aux, notam­ment du mou­ve­ment Oku­pa, des mou­ve­ments pour le droit au loge­ment, des mou­ve­ments lib­er­taires, du 15M, des mou­ve­ments indépen­dan­tistes cata­lans, etc., qui a engen­dré une véri­ta­ble syn­ergie qui s’est cristallisée sur le thème du loge­ment », analyse Diego Miralles Buil, doc­tor­ant en géo­gra­phie à l’université de Lyon 2. Cette mobil­i­sa­tion a per­mis la con­struc­tion de dif­férentes coopéra­tives d’habitations d’usage. Ces coopéra­tives, dont sont mem­bres les futur·es habitant·es, finan­cent des pro­jets de con­struc­tion grâce à des finance­ments éthiques et coopérat­ifs, dans des ter­rains cédés par la munic­i­pal­ité en échange de l’assurance que ces loge­ments seront des loge­ments soci­aux. Sou­vent, les pro­jets sont menés par des archi­tectes ou urban­istes elles·eux-mêmes organisé·es en coopéra­tive, comme le col­lec­tif LaCol.

Ces pro­jets ont pour but pre­mier de répon­dre à l’urgence, mais pas seule­ment : « Les col­lec­tifs mil­i­tants barcelon­ais ont vu dans ces formes alter­na­tives d’accès au loge­ment un moyen prag­ma­tique de lut­ter con­tre l’omniprésence de la pro­priété privée et de la spécu­la­tion immo­bil­ière en Espagne. Le but de la majorité de ces col­lec­tifs est en effet de se réap­pro­prier ce « droit fon­da­men­tal » qu’est le droit à l’accès à un loge­ment abor­d­able et digne pour toutes et pour tous », analyse Diego Miralles Buil. Le début d’une reprise en main de la ville par ses habitant·es.

Reportage Samuel Bregolin et Leïla Beratto

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Soci­o­logue écon­o­miste, Ken­za Afsahi tra­vaille sur la pro­duc­tion de drogues. Elle insiste notam­ment sur l’impact des change­ments struc­turels du marché du cannabis dans le monde (lég­is­la­tion, nou­veaux pro­duits,…)...

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Soci­o­logue écon­o­miste, Ken­za Afsahi tra­vaille sur la pro­duc­tion de drogues. Elle insiste notam­ment sur l’impact des change­ments struc­turels du marché du cannabis dans le monde (lég­is­la­tion, nou­veaux pro­duits,…) et sur l’avenir des pro­duc­teurs de cannabis dans les pays du Sud. Avec elle, nous décryp­tons l’adap­ta­tion des pays his­torique­ment pro­duc­teurs de cannabis en Méditer­ranée, prin­ci­pale­ment Maroc et Liban, face aux nou­veaux modes de pro­duc­tion.

Entretien

La Méditer­ranée est his­torique­ment une des prin­ci­pales régions pro­duc­tri­ces de cannabis avec le Maroc et le Liban, est-ce tou­jours le cas aujour­d’hui ?

Effec­tive­ment, la région méditer­ranéenne est une région his­torique de pro­duc­tion de cannabis, mais ce n’est qu’au cours de ces cinquante dernières années que le Maroc et le Liban* sont devenus par­mi les plus impor­tants pro­duc­teurs de haschich au monde pour ce qui con­cerne le marché d’exportation. Il y a eu, par le passé, d’autres espaces de cul­ture de cannabis en Afrique du Nord, au Moyen Ori­ent et en Europe du Sud, notam­ment en Egypte, en Syrie, en Algérie, en Tunisie, en Grèce et en Turquie.

Le Maroc, qui est un pays tra­di­tion­nel de cul­ture de cannabis (de kif ou herbe de cannabis), a com­mencé à pro­duire du haschich pour répon­dre à la demande européenne, puis l’a ensuite dif­fusé sur son ter­ri­toire nation­al. Le Liban l’a des­tiné dans un pre­mier temps à l’Europe et le Moyen Ori­ent, mais très peu de haschich libanais cir­cule actuelle­ment en Europe, si on en croit les saisies réal­isées par la police européenne et les dires des con­som­ma­teurs européens.

Aujourd’hui, le Rif au Maroc et la Beqaa au Liban sont toutes deux d’importantes régions de pro­duc­tion de cannabis. Les paysans les plus pau­vres y ont prof­ité de l’opportunité économique provo­quée par la pro­hi­bi­tion et une demande mon­di­ale soutenue de cannabis. Le Maroc et le Liban parta­gent, à bien des égards, des simil­i­tudes (mar­gin­al­i­sa­tion des espaces de cul­ture, lég­is­la­tion répres­sive, demande inter­na­tionale impor­tante, cli­mat méditer­ranéen prop­ice à la cul­ture, marchés de con­som­ma­tion à prox­im­ité, etc.).

Mais la com­para­i­son des deux pays laisse entrevoir des dif­férences de con­textes insti­tu­tion­nels dans les marchés locaux et inter­na­tionaux (marché tra­di­tion­nel au Maroc/absence d’un marché local au Liban, sta­bil­ité au Maroc/instabilité au Liban, etc.). Au Maroc, la sta­bil­ité du pays et la spé­cial­i­sa­tion des cul­ti­va­teurs de cannabis, depuis une cinquan­taine d’années, a favorisé le développe­ment d’une économie du haschich com­péti­tive. En dif­férents lieux, de mul­ti­ples pro­duits, aux qual­ités et aux prix diver­si­fiés, sont com­mer­cial­isés. La con­cur­rence entre pro­duc­teurs maro­cains et européens entraine de véri­ta­bles straté­gies com­mer­ciales. Par ailleurs, le Maroc pro­duit égale­ment pour une impor­tante con­som­ma­tion locale de cannabis.

Au Liban, les cul­ti­va­teurs et les inter­mé­di­aires ont su dévelop­per une économie du cannabis mal­gré l’instabilité poli­tique, les guer­res et les ingérences étrangères. L’absence de con­trôle de l’Etat dans la Beqaa, en sit­u­a­tion de con­flit per­ma­nente, s’est révélée avan­tageuse pour les cul­ti­va­teurs et les inter­mé­di­aires et a même favorisé le pas­sage du cannabis au pavot à la fin des années 1980. Les désor­dres poli­tiques actuels au Moyen-Ori­ent — et prin­ci­pale­ment la guerre en Syrie —, ont, une fois encore, favorisé la reprise de la cul­ture de cannabis et la pro­duc­tion de haschich dans la val­lée de la Béqaa. Aujour­d’hui, le Liban est cer­taine­ment le pre­mier pro­duc­teur de résine de cannabis du Moyen-Ori­ent. Pour­tant, si la cul­ture du cannabis au Liban est anci­enne, ce pro­duit n’y a pas sus­cité les mêmes usages tra­di­tion­nels qu’au Maroc.

Champ de cannabis dans le Rif (Maroc)

Par ailleurs, ces dernières années ont vu émerg­er de nou­veaux espaces de cul­ture de cannabis en Méditer­ranée. Est née en Europe une pro­duc­tion domes­tique crois­sante, égale­ment par­mi des pays méditer­ranéens. En Espagne par exem­ple, selon une recherche menée sur la base des saisies de la police espag­nole, la cul­ture de cannabis à grande échelle a aug­men­té et on s’orienterait vers une sub­sti­tu­tion aux impor­ta­tions du haschich maro­cain. Rap­pelons que l’Espagne, qui est très proche géo­graphique­ment du Maroc, est le pre­mier pays de tran­sit et beau­coup de trafi­quants et d’intermédiaires espag­nols sont impliqués dans le traf­ic du haschich maro­cain. Le plus sur­prenant est que la cul­ture de cannabis à grande échelle se ferait surtout selon le mod­èle «hol­landais», c’est-à-dire en intérieur, alors que l’Espagne du Sud dis­pose de con­di­tions cli­ma­tiques et édaphiques favor­ables, autant que le Maroc et le Liban. Mais, étant don­né l’ampleur qu’a prise cette économie, les cul­tures de cannabis ont été déplacées en intérieur dans des lieux cachés et pro­tégés. Une autre recherche a mon­tré qu’en Turquie égale­ment, il per­siste une tra­di­tion de pro­duc­tion de haschich et, en regard à une posi­tion géo­graphique idéale au car­refour de l’Europe, des Balka­ns et du Moyen-Ori­ent, la cul­ture de cannabis aurait aug­men­té ces dix dernières années, prin­ci­pale­ment dans la région de Diyarbakir. Cepen­dant, la pro­duc­tion de cannabis dans plusieurs pays de la Méditer­ranée reste mécon­nue car peu de recherch­es sur ces pays ont été effec­tuées. La plu­part des infor­ma­tions provi­en­nent de jour­nal­istes ou de la police et non pas de recherch­es en sci­ences sociales. C’est le cas de l’Al­ban­ie où la police médi­a­tise régulière­ment les arresta­tions dans des inter­ven­tions liées au traf­ic et les érad­i­ca­tions de champs de cannabis vis­i­ble­ment impor­tantes dans le pays, surtout dans les mon­tagnes près de la fron­tière avec la Grèce.

Quelle est la lég­is­la­tion actuelle au Maroc con­cer­nant la cul­ture et la con­som­ma­tion du cannabis ? Est-elle effi­cace pour dis­suad­er les pro­duc­teurs de se lancer dans la pro­duc­tion ?

La lég­is­la­tion actuelle en matière de cul­ture et de con­som­ma­tion de cannabis au Maroc est liée à la péri­ode de Pro­tec­torat français, c’est un héritage colo­nial et des con­ven­tions inter­na­tionales. Plusieurs dahirs (décrets roy­aux) ont régle­men­té la cul­ture, la vente et l’usage du cannabis entre 1912 et 1956. D’abord ces dahirs avaient pour objec­tifs de défendre les intérêts de la Régie du Tabac et du Kif, mono­pole instau­ré par la France (qui cul­ti­vait du cannabis dans dif­férentes régions, notam­ment du côté de Kéni­tra ou de Mar­rakech), dont les recettes étaient ver­sées à l’administration française, et de lut­ter con­tre la con­tre­bande du kif cul­tivé dans la zone sous Pro­tec­torat espag­nol, c’est-à-dire dans le Rif. En 1954, un dahir inter­dit, dans la per­spec­tive de l’indépendance prochaine, la pro­duc­tion, la vente et la con­som­ma­tion de cannabis dans toute la zone sous pro­tec­torat français pri­vant ain­si le Maroc d’une manne finan­cière après l’avoir exploité pen­dant plusieurs décen­nies. A l’indépendance (1956), cette inter­dic­tion est élargie à l’ensemble du ter­ri­toire et le car­ac­tère illé­gal des dérivés du cannabis sera con­fir­mé dès la sig­na­ture par le Maroc (1966) de la Con­ven­tion unique sur les stupé­fi­ants de 1961 (Nations unies). Dans la lignée des con­ven­tions inter­na­tionales, en 1974, un nou­veau dahir relatif à la répres­sion et à la préven­tion de la tox­i­co­manie est pro­mul­gué. Répres­sif à l’égard du con­som­ma­teur, il con­stitue aujourd’hui la base de la lég­is­la­tion en matière de con­som­ma­tion de drogues au Maroc. Mal­gré ces inter­dic­tions, la cul­ture de cannabis sera tolérée dans un espace restreint du Rif cen­tral où elle serait implan­tée depuis plusieurs siè­cles. Elle sera égale­ment tolérée dans le Rif occi­den­tal (Jebala), là où il y a eu des exten­sions de cul­ture de cannabis pen­dant les années 1980 et 1990.

La cul­ture de cannabis a une longue his­toire de tolérance per­pé­tuée par les Espag­nols pen­dant le Pro­tec­torat pour s’attirer la sym­pa­thie des tribus berbères après la guerre du Rif (1921–1926). Le cannabis y est devenu un sym­bole iden­ti­taire d’une pop­u­la­tion mar­gin­al­isée. Le Nord du Maroc a eu par le passé une his­toire tumultueuse avec le pou­voir cen­tral. Il a con­nu des émeutes de 1958 et 1981, et a été mis à l’écart des grands pro­jets de développe­ment à l’indépendance du pays. La lég­is­la­tion n’a donc pas été effi­cace pour sup­primer la cul­ture de cannabis dans le Rif mais l’application de la loi a été effi­cace notam­ment lorsqu’elle a sup­primé la cul­ture de cannabis dans le Sud du Maroc ou a restreint l’extension de la cul­ture de cannabis au delà du Rif. Elle a per­mis égale­ment d’éradiquer la cul­ture de cannabis dans la province de Larache.

Glob­ale­ment, les dahirs de loi inter­dis­ent l’usage, la cul­ture, le trans­port, le stock­age, la vente du cannabis sous toutes leurs formes. Toute­fois, l’usage étant tra­di­tion­nel, la pos­ses­sion de petites quan­tités n’est pas pas­si­ble de pour­suites. Quant à la cul­ture de cannabis, elle est illé­gale et peut faire encourir à ses auteurs une peine d’emprisonnement de 5 à 10 ans et une amende de 5 000 à 50 000 dirhams. Elle est aus­si tolérée, ce qui n’empêche nulle­ment les érad­i­ca­tions ou les arresta­tions. Ce qui place les cul­ti­va­teurs dans une grande incer­ti­tude. Selon les chiffres du Min­istère de l’Intérieur, ils seraient 47 000 cul­ti­va­teurs sous man­dats d’arrêt, ils ne seront pas tous incar­cérés, mais leur incrim­i­na­tion les fait vivre dans la peur per­ma­nente. Ils doivent se cacher, établir des straté­gies, chang­er leur vie quo­ti­di­enne. Pour des dél­its plus graves liés au marché du cannabis, la dis­tri­b­u­tion et la vente, les peines sont plus sévères, surtout si des liens avec des organ­i­sa­tions crim­inelles sont avérés.

Com­ment évolue la pro­duc­tion et com­ment les pro­duc­teurs maro­cains s’adaptent-ils face la con­som­ma­tion de cannabis de syn­thèse, mais aus­si face à l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­tion en Europe ?

En effet, en Europe, il y a eu une émer­gence d’une indus­trie de sub­sti­tu­tion aux impor­ta­tions de haschich. Les con­som­ma­teurs européens ont désor­mais à dis­po­si­tion des pro­duits diver­si­fiés et puis­sants. Selon l’Observatoire européen des drogues et tox­i­co­ma­nies, le marché est aus­si car­ac­térisé depuis le milieu des années 2000 par l’introduction du cannabis de syn­thèse orig­i­naire d’Asie. Il est dif­fi­cile de savoir si le cannabis de syn­thèse a un impact sur la cul­ture de cannabis au Maroc et s’il fait con­cur­rence au haschich maro­cain en Europe. Il faudrait déter­min­er en pre­mier lieu quels sont les con­som­ma­teurs de cannabis qui se tour­nent vers ce type de pro­duit. Nonob­stant, le haschich a souf­fert de la con­cur­rence de l’herbe cul­tivée par les nou­veaux entre­pre­neurs de cannabis locaux qui usent de tech­niques de cul­ture et de straté­gies de mar­ket­ing mod­ernes et élaborées, et il a per­du beau­coup de sa pop­u­lar­ité pen­dant les années 1990.

Jeunes plants de cannabis de var­iété hybride, Rif (Maroc)

Pour­tant, il n’y a pas eu de déclin de la pro­duc­tion de haschich au Maroc, au con­traire la cul­ture de cannabis, la cul­ture de cannabis a vu éclore de nou­veaux développe­ments ces dix dernières années, avec l’introduction de var­iétés hybrides de cannabis, aux taux de THC plus élevés, afin de répon­dre aux préférences actuelles des con­som­ma­teurs européens. Les acteurs maro­cain du marché du cannabis ont déjà, par le passé, dû faire face à la con­cur­rence : pen­dant les années 1970 quand le haschich maro­cain, même de très bonne qual­ité, a com­mencé à être ven­du en Europe, il était con­cur­rencé par d’autres qual­ités réputées comme les haschichs libanais, turc, afghan ou népalais. Le marché pro­po­sait égale­ment dif­férentes var­iétés d’herbes africaine, colom­bi­enne, ou thaï­landaise.

Ce n’est qu’au cours des années 1990 que le haschich maro­cain s’est imposé sur le marché. Mais la con­cur­rence à laque­lle doivent faire face les cul­ti­va­teurs est égale­ment locale, par exem­ple entre le haschich pro­duit dans l’espace his­torique de cul­ture et celui provenant de nou­veaux espaces de pro­duc­tion, ou comme entre cul­ti­va­teurs d’un même vil­lage. Le nom­bre élevé de cul­ti­va­teurs per­met aux inter­mé­di­aires et aux trafi­quants d’exercer des pres­sions afin que soient intro­duites de nou­velles var­iétés hybrides ou que le prix du cannabis baisse. En l’occurrence, les cul­ti­va­teurs doivent s’adapter aux change­ments du marché, mais ces adap­ta­tions sont toute­fois à rel­a­tivis­er ; la cul­ture des hybrides par exem­ple pose d’autres prob­lèmes, comme celui de la sur­pro­duc­tion. Ces dernières années, la répres­sion du traf­ic s’est inten­si­fiée, et les cul­ti­va­teurs se plaig­nent de ne plus pou­voir écouler leurs stocks aus­si aisé­ment que par le passé. Et s’ils parvi­en­nent, grâce aux tech­niques mod­ernes, à faire évoluer leurs pro­duits, ils ne maîtrisent pas tou­jours les cir­cuits de com­mer­cial­i­sa­tion.

Com­ment évolue la cir­cu­la­tion des drogues en Méditer­ranée ? Y’a-t-il plus de trafics ? de nou­velles routes ? De nou­veaux con­cur­rents au shit maro­cain ?

Depuis quelques années, les risques lors du trans­port du haschisch ont aug­men­té au Maroc et vers l’Europe. Les autorités se con­cen­trent sur la répres­sion du traf­ic au delà de l’espace de cul­ture de cannabis (routes, fron­tières, villes) et les saisies se sont mul­ti­pliées. Vers l’Europe l’utilisation de moyens tech­nologiques (radars, etc.) per­me­t­tent d’intercepter les trafi­quants de manière plus effi­cace. Pour y faire face, les inter­mé­di­aires cherchent de nou­veaux marchés et com­men­cent à recon­fig­ur­er leurs réseaux de com­mer­cial­i­sa­tion ain­si depuis quelques années ils écoulent le haschisch en Afrique prof­i­tant notam­ment de sys­tèmes poli­tiques frag­ilisés et cor­rom­pus.

Con­cer­nant les nou­veaux con­cur­rents, les pro­duc­teurs des pays indus­tri­al­isés ne s’étaient pas réelle­ment intéressés, jusqu’à présent, à l’extraction de la résine. Le haschich demeu­rait un pro­duit d’importation. Mais actuelle­ment, on observe de nom­breuses ten­ta­tives de pro­duc­tion de résine en Europe même, comme en Amérique du Nord. Des tech­niques se dévelop­pent locale­ment, et de plus en plus de « cul­ti­va­teurs domes­tiques de cannabis » trans­for­ment leur cannabis grâce à des tech­niques d’extraction emprun­tées au pays du Sud mais adap­tées à l’Europe ; ain­si le « Pol­li­na­tor* », dévelop­pé par une entre­pre­neuse hol­landaise, per­met de pro­duire locale­ment une résine de grande qual­ité.

*Voir Afsahi K., Dar­wich S., 2016, “Hashish in Moroc­co and Lebanon- A com­par­a­tive study”, Inter­na­tion­al Jour­nal of Drug Pol­i­cy, 31, 190–198 http://dx.doi.org/10.1016/j.drugpo.2016.02.024

*Le Pol­li­na­tor est une machine qui ressem­ble à un sèche-linge bor­dé d’un tamis. Elle per­met d’ex­traire une résine avec moins de déchets végé­taux ou impuretés.

Soci­o­logue écon­o­miste, Ken­za Afsahi tra­vaille sur la pro­duc­tion de drogues. Maître de con­férences en soci­olo­gie à l’U­ni­ver­sité de Bor­deaux et chercheuse au Cen­tre Emile Durkheim (CNRS), une par­tie de ses recherch­es actuelles visent à dévoil­er les mécan­ismes du marché du cannabis à par­tir de l’étude de l’offre. Elle a notam­ment ini­tié et développe des com­para­isons Nord-Sud (avec le Maroc, le Cana­da et la France), et Sud-Sud (avec le Maroc, le Brésil et le Liban) de la cul­ture de cannabis. Elle insiste notam­ment sur l’impact des change­ments struc­turels du marché du cannabis dans le monde (lég­is­la­tion, nou­veaux pro­duits…) et sur l’avenir des pro­duc­teurs de cannabis dans les pays du Sud.

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A Tunis comme à Alger, la grève des médecins rési­dents a mis en lumière les défail­lances des sys­tèmes de san­té. Héritage social­iste égal­i­taire pour l’Algérie, héritage de l’époque de Bour­gui­ba pour la Tunisie, la san­té publique est pour­tant en déliques­cence et les prob­lèmes de ges­tion poussent les patients vers le privé.

« Je me suis retrou­vé à faire des gardes de 24 heures un jour sur deux, 30 jours de suite. Un jour, en ren­trant, je me suis endor­mi au volant et je suis ren­tré dans un mur », racon­te Meh­di*, rési­dent dans un hôpi­tal de Tunis. Débor­dés, les rési­dents tunisiens ont le sen­ti­ment d’être les “bouche-trous” des hôpi­taux, qui souf­frent d’une infra­struc­ture vieil­lis­sante, d’équipements défail­lants et de mau­vaise ges­tion. « Par exem­ple, pour­suit Meh­di, quand tu es interne en pédi­a­trie, à cause du manque d’appareils res­pi­ra­toires, tu pass­es par­fois la nuit à te relay­er avec l’autre rési­dent de garde pour faire respir­er manuelle­ment des nour­ris­sons. Tu n’as pas intérêt à t’endormir ». Cette dégra­da­tion des con­di­tions de tra­vail touche égale­ment les infir­miers et aides-soignants. Une étude de 2013 a ain­si révélé que près de 70 % des infir­miers de l’hôpital de Sfax souf­fraient d’épuisement pro­fes­sion­nel. Face à cette sit­u­a­tion, les ten­sions sont fortes entre médecins et per­son­nel paramédi­cal. « Hon­nête­ment, beau­coup ne font pas leur tra­vail, on est oblig­és de le faire à leur place au détri­ment de la for­ma­tion », regrette Meh­di.

« La loi algéri­enne, c’est six gardes max­i­mum par mois, témoigne un chirurgien d’Alger. Faire plus de dix gardes, c’est nor­male­ment unique­ment par réqui­si­tion du directeur de l’hôpital ou d’un offici­er de police judi­ci­aire. Mais c’est pour­tant courant ». Dans les rangs des rési­dents man­i­fes­tants, Sofia*, rési­dente en car­di­olo­gie, énumère la liste des prob­lèmes quo­ti­di­ens qui l’épuisent : « Cer­tains jours, je n’ai pas de ten­siomètre pen­dant ma garde. Par­fois, l’appareil qui fait les radios est en panne. D’autres fois, les bran­car­diers ne sont pas là. Je passe mes journées à gér­er des prob­lèmes qui ne sont pas de ma respon­s­abil­ité et je ne soigne pas : je fais du brico­lage ». Au ser­vice de gyné­colo­gie de l’hôpital de Bab El Oued, le groupe élec­trogène ne fonc­tionne plus. En cas de coupure de courant, il faut opér­er à la lumière des télé­phones porta­bles. « Et on par­le d’un hôpi­tal de la cap­i­tale du pays ! Imag­inez dans les Hauts-plateaux ou le Sud », souligne Sadek Ham­laoui, l’un des porte-parole du Col­lec­tif autonome des médecins rési­dents algériens.

Man­i­fes­ta­tion à l’hôpi­tal Mustapha Pacha, Alger, jan­vi­er 2018. Crédit LB

Les deux pays voisins ont pour­tant investi dans la san­té publique. En Algérie, le bud­get de la san­té a été mul­ti­plié par 4 entre 2000 et 2010. Mal­gré la crise budgé­taire liée à la baisse des revenus du pét­role, le bud­get de la san­té pour 2018 dépasse 3,4 mil­liards de dol­lars. En Tunisie, la loi de Finances 2018 prévoit un bud­get de 773 mil­lions de dol­lars. Si face au manque de matériel et de spé­cial­istes dans cer­taines régions, les respon­s­ables tunisiens invo­quent sou­vent la sit­u­a­tion économique dif­fi­cile du pays, un rap­port pub­lié en 2016 mon­tre qu’il s’agit tout autant — voire plus — d’un prob­lème de ges­tion que de moyens. La répar­ti­tion des équipements entre les dif­férents étab­lisse­ments de san­té y est par exem­ple qual­i­fiée d’ « irra­tionnelle ». Ain­si, le gou­ver­norat de l’Ariana, près de Tunis, est le moins doté en appareils d’imagerie médi­cale, alors que les patients qui se ren­dent en con­sul­ta­tion sont par­ti­c­ulière­ment nom­breux. A l’inverse, le gou­ver­norat de Tozeur, dans le Sud, est celui qui a le plus d’appareils d’imagerie médi­cale par nom­bre d’habitants, alors que le rythme de con­sul­ta­tions médi­cales y est faible. Les déci­sions con­cer­nant les ressources humaines et l’équipement sont cen­tral­isées au niveau du min­istère de la San­té, sou­vent sans con­sul­ter les acteurs de ter­rain ou éval­uer les besoins réels des struc­tures de san­té. « J’ai une amie, fraîche­ment diplômée en chirurgie pédi­a­trique, qui s’est retrou­vée à exercer dans le gou­ver­norat de Gafsa, où il n’y a aucun ser­vice de chirurgie pédi­a­trique ! Elle pas­sait son temps à écrire des cour­ri­ers pour adress­er ses patients à d’autres hôpi­taux », racon­te Meri­am Ben Soltane, rési­dente à Tunis.

De mau­vais­es ges­tions qui mènent à la cor­rup­tion

En Algérie, la ges­tion admin­is­tra­tive a été en par­tie décen­tral­isée. Le directeur de l’hôpital doit arbi­tr­er selon une enveloppe for­faitaire remise par l’Etat ain­si qu’un verse­ment, for­faitaire lui aus­si, de la Caisse nationale d’assurance mal­adie. Prob­lème : cer­taines spé­cial­ités sont plus chères que d’autres. « D’un point de vue financier, l’hôpital a sou­vent intérêt à ne pas soign­er », soupire un médecin spé­cial­iste du ser­vice pub­lic. Les choix des ges­tion­naires sont sou­vent mis en cause par les soignants. « A Djelfa (la qua­trième ville algéri­enne), en 2008, il y avait qua­tre scan­ners mais aucun poste de médecin radi­o­logue », témoigne Bilel, un médecin spé­cial­iste. En 2015, le ter­ri­toire comp­tait l’équivalent de 71 770 lits d’hospitalisation. Un chiffre en apparence sat­is­faisant, mais qui cache des dis­par­ités régionales impor­tantes. « Il faut surtout se deman­der ce que sig­ni­fie un lit, souligne un pédi­a­tre d’un hôpi­tal d’une région mon­tag­neuse. En réan­i­ma­tion par exem­ple, la norme inter­na­tionale veut qu’on compte comme lit, un lit équipé d’un matériel de réan­i­ma­tion pédi­a­trique. J’ai vu des ges­tion­naires compter le nom­bre de mate­las et en déduire que c’était des lits de réan­i­ma­tion. Le ges­tion­naire, comme tout le monde, n’a pas envie de se faire engueuler parce que les chiffres de son hôpi­tal ne sont pas bons ».

Dans un arti­cle, le pro­fesseur de chirurgie Abid Lar­bi, ancien directeur de san­té publique au min­istère de la San­té, souligne que les taux d’occupation des hôpi­taux avoisi­nent les 50 %, à l’exception des étab­lisse­ments mère-enfant, des mater­nités et des ser­vices de gyné­co-obstétriques. « Au lieu de con­stru­ire des poly­clin­iques, en met­tant en valeur le médecin omniprati­cien, on con­stru­it encore dans toutes les régions du pays des hôpi­taux qui sont à moitié vides », souligne-t-il. Selon lui, la région d’Adrar aurait ain­si plus besoin de poly­clin­iques et de mater­nités que des cinq hôpi­taux en con­struc­tion. « L’insuffisance de con­trôle et des pri­or­ités mal définies sont une source de gaspillage des deniers publics », affirme-t-il.

En Tunisie, la mau­vaise ges­tion et l’absence de con­trôle ouvrent la voie à la cor­rup­tion au sein des hôpi­taux. C’était l’une des prin­ci­pales caus­es de mécon­tente­ment exprimées par les patients de tout le pays lors du dia­logue socié­tal de san­té organ­isé en 2014 : bakchich ver­sé par les patients aux employés de l’administration pour con­tourn­er les longues heures d’attente aux con­sul­ta­tions, pass­er un exa­m­en ou obtenir les résul­tats d’analyses san­guines plus rapi­de­ment… Mais la cor­rup­tion existe égale­ment à un plus haut niveau, dans l’attribution des appels d’offre pour les médica­ments par exem­ple. « La dernière fois, j’ai ren­con­tré un représen­tant médi­cal qui m’a dit que son entre­prise avait rem­porté l’appel d’offres plusieurs mois aupar­a­vant pour un médica­ment, et qu’il l’avait fourni à l’hôpital. Or, je n’avais jamais vu ce médica­ment, et il n’était pas disponible ! Per­son­ne ne sait où les boîtes sont passées », s’insurge Meh­di.

En Tunisie, env­i­ron 90% de la pop­u­la­tion béné­fi­cie d’une cou­ver­ture san­té. Mais il existe une iné­gal­ité, en par­ti­c­uli­er géo­graphique, dans l’accès aux soins : ain­si, les habi­tants du Kef, dans le Nord-Ouest, doivent par­courir plus de 200 kilo­mètres pour accéder à l’hôpital uni­ver­si­taire, alors que ceux-ci sont surtout con­cen­trés sur la côte, plus prospère. Par ailleurs, être assuré et avoir accès à un étab­lisse­ment de san­té ne garan­tit pas tou­jours une qual­ité de soins cor­recte. Dans les hôpi­taux comme dans les cen­tres de san­té de base, les délais d’attente sont longs et les médica­ments man­quent, faute de con­trôle des stocks, ce qui oblige les patients à se fournir dans des officines privées. « On ne trou­ve même pas de paracé­ta­mol à la phar­ma­cie de l’hôpital », se plaint Lil­ia*, dont le fiancé a été hos­pi­tal­isé à Nabeul. Dans ce con­texte, nom­breux sont ceux qui dis­ent recourir à la cor­rup­tion ou faire appel à des con­nais­sances pour être soignés mieux et plus vite. D’autres, s’ils en ont les moyens, se tour­nent vers les clin­iques privées. « Moi je cotise pour la san­té publique et j’y crois. Mais quand j’ai un pépin de san­té, je fais en sorte d’aller dans le privé », recon­naît Lil­ia.

S’adapter aux muta­tions sociales
En Algérie, alors qu’une nou­velle loi de san­té est en exa­m­en, les autorités répè­tent que la san­té gra­tu­ite pour tous est la pierre angu­laire du sys­tème. Pour­tant, la part à charge des ménages représente aujourd’hui 30 % de la dépense nationale de san­té, soit l’équivalent de la part de la Sécu­rité sociale. Le sys­tème de san­té n’est pas en mesure, tel qu’il est organ­isé, de faire face aux muta­tions sociales. Ain­si l’espérance de vie a aug­men­té et un mil­lion de bébés nais­sent chaque année, la pop­u­la­tion algéri­enne est donc vieil­lis­sante et la pres­sion sur les infra­struc­tures gyné­co-obstétriques et pédi­a­triques est gran­dis­sante. Par ailleurs, le développe­ment du niveau de vie a mod­i­fié le pro­fil épidémi­ologique du pays. Ain­si, on meurt désor­mais plus d’un can­cer ou d’un acci­dent de la route, que d’une mal­adie comme le choléra. Si le plan can­cer lancé en 2011 per­met désor­mais aux patients d’être suiv­is en chimio­thérapie à l’hôpital pub­lic, la radio­thérapie doit se faire dans les clin­iques privées. « Il existe des infra­struc­tures dans les hôpi­taux publics, mais elles sont sur­chargées et les délais d’attente sont longs. La radio­thérapie doit se faire dans un délai fixe après la chimio. Les patients n’ont pas d’autres choix que de se tourn­er vers le privé », explique Samia Gas­mi, prési­dente de l’association d’aide aux can­céreux Nour Doha.  

Mais surtout, les dis­par­ités régionales sont très impor­tantes. Selon le think-tank Nab­ni, on compte 1,52 médecins pour 1 000 habi­tants dans les régions du Cen­tre, con­tre 0,81 pour 1 000 habi­tants dans le Sud-Est. On recense par ailleurs un spé­cial­iste pour 733 habi­tants à Alger, con­tre 1 spé­cial­iste pour 12 827 à Djelfa. La ville de In Salah, 36 000 habi­tants, à 1 270 kilo­mètres au Sud d’Alger, n’a aucune struc­ture publique qui peut pren­dre en charge un accouche­ment en cas de com­pli­ca­tions. « La seule solu­tion qu’on a, c’est de met­tre la patiente dans une voiture pour Ghardaïa, à 600 kilo­mètres », explique une habi­tante.

« Le patient se sent dén­i­gré, méprisé, mal pris en charge »
Tous ces obsta­cles, asso­ciés à un manque de com­mu­ni­ca­tion, sont sources de ten­sions entre patients et soignants. En Tunisie, la parole s’est libérée avec la révo­lu­tion de 2011, entraî­nant des dénon­ci­a­tions plus fréquentes, des dépasse­ments et erreurs médi­cales. La frus­tra­tion des patients peut même par­fois se trans­former en agres­siv­ité. « Ma prin­ci­pale préoc­cu­pa­tion est dev­enue ma sécu­rité. Quand un patient décède, ses proches s’attaquent à toi. On dirait que c’est toi qui as tué le patient. Tu as pour­tant fait de ton mieux, en fonc­tion des moyens que tu avais », con­fie Ami­na Bouzi­di, rési­dente en pédi­a­trie à Mona­s­tir. Elle espère une prise de con­science col­lec­tive : « Nous on souf­fre, tout comme nos conci­toyens, de l’état des hôpi­taux. Donc ça con­cerne tout le monde ». En Algérie, le dis­cours est iden­tique. Les agres­sions sont dev­enues régulières. « Les patients sont face à nous. Ils nous ren­dent respon­s­ables de tous les prob­lèmes, de l’attente au manque de médica­ments, de l’absence de lits, de la panne du scan­ner », résume un rési­dent en oph­tal­molo­gie d’un CHU de la cap­i­tale. A Alger, il y a cinq CHU pour 5 mil­lions de per­son­nes, sans compter les patients envoyés dans d’autres régions du pays parce que les étab­lisse­ments de prox­im­ité n’avaient pas les moyens de les pren­dre en charge. « Le patient se sent dén­i­gré, méprisé, mal pris en charge », résume un car­di­o­logue. « C’est aus­si le sys­tème de gra­tu­ité qui pose prob­lème, soulève un maître assis­tant. Les patients pensent que le médecin est à sa dis­po­si­tion. Il n’y a pas de respon­s­abil­i­sa­tion ». Sarah fait par­tie de ceux qui en veu­lent aux médecins : « Ils n’écoutent pas les patients. Ils sont per­suadés d’avoir rai­son. Et ils ont fail­li tuer mon père lorsqu’il a été hos­pi­tal­isé ». Face aux nom­breuses his­toires d’erreurs médi­cales, les patients se méfient et ne font plus con­fi­ance.

Se tourn­er vers le privé, ou choisir l’exil
A Tunis comme à Alger, la san­té publique est un argu­ment bran­di par les autorités. Pour­tant, des indices mon­trent bien que l’on se dirige douce­ment vers une aug­men­ta­tion du rôle du privé dans le secteur de la san­té. En Tunisie, les médecins du secteur pub­lic peu­vent exercer une activ­ité privée com­plé­men­taire deux après-midi par semaine. Mais cer­tains en abusent. « Dans mon ser­vice, il y a appareil à échogra­phie tout neuf, mais il ne sert à rien car il est acca­paré par un médecin du ser­vice qui l’utilise pour son activ­ité privée et ferme la porte à clé quand il part », explique Ahlem*, rési­dente en gyné­colo­gie obstétrique.

D’autres choi­sis­sent de se tourn­er défini­tive­ment vers les clin­iques privées, où les salaires et con­di­tions de tra­vail sont meilleurs. « Il y a une poli­tique délibérée pour encour­ager le secteur privé à se dévelop­per au détri­ment du pub­lic. Si ça con­tin­ue, les Tunisiens les plus pau­vres n’auront plus qu’à mourir au pied des clin­iques privées », s’alarme Jed Henchiri, le prési­dent de l’Organisation tunisi­enne des jeunes médecins (OTJM). En Algérie, c’est d’abord le salaire qui pousse les médecins vers le privé : « 70 000 dinars par mois (495 euros), après douze ans d’études. J’aspire à voy­ager, à per­me­t­tre à mes enfants d’avoir une bonne édu­ca­tion. C’est sim­ple, avec ce salaire, c’est impos­si­ble », explique Lin­da, qui a ouvert un cab­i­net de pédi­a­trie après son ser­vice civ­il. Dans le nou­veau pro­jet de loi san­té, plusieurs dis­po­si­tions per­me­t­tent aus­si l’entrée du secteur privé dans cer­tains domaines réservés jusque-là au secteur pub­lic. Ain­si le texte pré­cise que dans le cadre de parte­nar­i­ats pub­lic-privé, l’État, tout en assur­ant la prise en charge des soins, évit­era les dépens­es liées à la con­struc­tion et à l’aménagement de nou­velles struc­tures de soins, aux frais de per­son­nel et à la ges­tion de l’établissement de san­té.

Si les médecins fuient vers le privé, ils vont aus­si s’installer à l’étranger. L’an dernier, 45 % des nou­veaux diplômés en médecine sont par­tis à l’étranger : un exil sans précé­dent. Réputés pour être bien for­més, les médecins tunisiens sont accueil­lis à bras ouverts dans de nom­breux pays. En France, ils sont la pre­mière nation­al­ité représen­tée par­mi les lau­réats du con­cours d’équivalence en médecine des­tinée aux étrangers. Le sen­ti­ment que les autorités ont aban­don­né la san­té publique les pousse à par­tir. « Moi je ferai ce que je peux pour rester, pour servir mon pays, mais on se sent méprisés et humil­iés », soupire Waj­di*, interne en pédi­a­trie.

Selon un rap­port de l’Organisation inter­na­tionale du tra­vail, le taux d’émigration des médecins est de l’ordre de 4 % pour l’Algérie et de 3.5 % pour la Tunisie en 2004. Il n’a cessé d’augmenter rapi­de­ment depuis la fin des années 1990, surtout pour l’Algérie. Les médecins sont les pre­miers pro­fes­sion­nels algériens, nés en Algérie, à exercer à l’étranger. Le nom­bre de médecins qui quit­tent l’Algérie aug­mente con­stam­ment depuis 1997. La des­ti­na­tion priv­ilégiée est aus­si la France. Près d’un médecin né en Algérie sur qua­tre exerce en France. Les effec­tifs de médecins spé­cial­istes ne sont pas touchés de la même manière. Pour les médecins nés et for­més en Algérie, les spé­cial­ités les plus con­cernées sont la psy­chi­a­trie, la radi­olo­gie, l’ophtalmologie et l’anesthésie-réanimation. De manière générale, les médecins qui tra­vail­lent dans le secteur pub­lic sont plus touchés par le départ que ceux du privé.

*Les noms ont été changés à la demande des inter­viewés.

De longs mouvements de contestation

Le mécon­tente­ment des patients comme des soignants ne date pas d’hier. Le 24 mars 2018, les internes et rési­dents tunisiens ont mis fin à une grève qui aura duré 47 jours. A l’initiative de l’Organisation tunisi­enne des jeunes médecins (OTJM), le mou­ve­ment récla­mait entre autres la créa­tion d’un statut légal pour les internes et rési­dents et protes­tait con­tre une réforme du diplôme de médecine qui retar­dait son obten­tion à la fin de la spé­cial­ité. Par­ti­c­ulière­ment déter­minés, les jeunes médecins ont man­i­festé à plusieurs repris­es, regroupant jusqu’à 3 000 internes et rési­dents devant le min­istère de la San­té au début du mois de mars. Ils ont finale­ment réus­si à faire pli­er le min­istre et obtenu gain de cause : pub­li­ca­tion du statut des internes et rési­dents, sépa­ra­tion du diplôme de médecine et de spé­cial­ité pour les étu­di­ants con­cernés cette année, et par­tic­i­pa­tion dans les dis­cus­sions con­cer­nant la réforme des études. Pour Slim Ben Salah, mem­bre du con­seil de l’Or­dre des médecins, « c’est une bataille de gag­née, mais il y a beau­coup d’autres choses à revoir pour refaire de la médecine l’un des piliers de la Tunisie. »

En Algérie, la grève dure depuis qua­tre mois et sem­ble se dur­cir. Le 26 mars, les médecins spé­cial­istes tit­u­laires ont rejoint le mou­ve­ment de grève. Les rési­dents récla­ment l’abolition du ser­vice civ­il, une péri­ode oblig­a­toire de plusieurs années au cours de laque­lle ils sont envoyés dans les régions où il manque des médecins. Selon eux, l’État ne donne pas les moyens aux rési­dents de faire cor­recte­ment leur méti­er : « Envoy­er un chirurgien à Taman­ras­set c’est bien. Mais s’il n’a pas de plateau tech­nique, il ne peut rien faire », explique un médecin qui a fait son ser­vice civ­il dans le grand Sud. Au fil des semaines, au fil des man­i­fes­ta­tions, des sit-in, des affron­te­ments avec la police et des inter­ven­tions dans les médias, les rési­dents grévistes ont réus­si à met­tre en lumière les défail­lances du sys­tème de san­té. Les rap­ports sur « l’inefficacité » de ce ser­vice civ­il exis­tent depuis 2010, le min­istre actuel de la San­té l’a lui-même recon­nu lors d’une réu­nion. Pour­tant, la réforme sem­ble impos­si­ble car le sujet est trop poli­tique. « Les médias offi­ciels par­lent de négo­ci­a­tions, mais lors de la deux­ième réu­nion min­istérielle, le min­istre de la San­té n’a lais­sé aucun rési­dent par­ler, il a dit : « non ». Et quand il s’est adressé à la presse, il a affir­mé que c’était réglé. Com­ment doit-on réa­gir à cela ? », s’interroge l’un des représen­tants des rési­dents. Le levi­er pour­rait bien être le boy­cott des exa­m­ens. En effet, depuis le mois de jan­vi­er, tous les rési­dents en dernière année ont refusé de pass­er les exa­m­ens qui vali­dent leur diplôme. Or, ce sont ces médecins que l’État envoie chaque année en ser­vice civ­il. « C’est sim­ple, fin mars, les pre­miers con­trats de ser­vice civ­il vont se ter­min­er. Comme il n’y a pas d’examen, il n’y a per­son­ne à envoy­er en rem­place­ment », con­clut l’un des représen­tant des grévistes, qui évoque dif­férentes pres­sions faites sur le mou­ve­ment pour met­tre fin au boy­cott des exa­m­ens.

Depuis six ans, les mou­ve­ments de protes­ta­tion menés par les rési­dents en médecine se sont mul­ti­pliés, notam­ment pour pro­test­er con­tre les con­di­tions du ser­vice civique oblig­a­toire dans les régions. Mais ils sont mal vus par une par­tie de l’opinion publique, qui estime que les médecins sont des priv­ilégiés défen­dant des intérêts cor­po­ratistes. « On essaie d’expliquer le lien entre l’amélioration de nos con­di­tions de tra­vail et celle de la qual­ité des soins que les patients reçoivent », explique Chaima Meherzia, mem­bre de l’OTJM. En Algérie, c’est l’affaire du doc­teur Ouali qui a relancé une mobil­i­sa­tion arrêtée en 2011. La jeune femme, gyné­co­logue en ser­vice civ­il, a aban­don­né son poste alors qu’elle était de garde. Son absence, et l’absence de médecin rem­plaçant, a poussé l’établissement à ren­voy­er une jeune femme en train d’accoucher. La patiente est décédée, faute de prise en charge dans les temps. Le doc­teur Ouali a été mis en déten­tion pro­vi­soire. Toute jeune mère, cette soignante venait d’effectuer plusieurs gardes, loin de son domi­cile, dans le cadre de son ser­vice civ­il. « Quand on fait 30 césari­ennes par jour, par manque de per­son­nel, on peut faire une erreur, s’emporte une rési­dente en gyné­colo­gie d’un CHU de l’Est. Et on peut se faire empris­on­ner ? Quel mes­sage envoient les autorités ? ». Les lead­ers du mou­ve­ment de 2011, désor­mais tit­u­laires, regar­dent avec atten­tion le mou­ve­ment actuel. « A l’époque, après 4 mois et demi de grève, on avait obtenu une aug­men­ta­tion de salaire et un statut. Pour­tant, on demandait aus­si l’abrogation du ser­vice civ­il. On a échoué. Cer­tains étaient fatigués, d’autres trou­vaient qu’on avait obtenu beau­coup », racon­te un médecin, qui avait man­i­festé en 2011. L’un de ses amis acqui­esce : « La loi san­i­taire est poli­tisée, les cadres du min­istère ne sont pas là pour dis­cuter, le min­istre est un pro­fesseur de médecine et rien ne change. Beau­coup de respon­s­ables aujourd’hui ont intérêt à ce que rien ne change ».

Texte : Perrine Massy, Timothée Vinchon (à Tunis) et Leïla Beratto (à Alger)

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Pays de tra­di­tion soufie, l’Algérie a aujourd’hui du mal à dévelop­per la recherche sur le soufisme, alors que les dis­cours inspirés du wah­habisme se dévelop­pent. Ils sont quelques...

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Pays de tra­di­tion soufie, l’Algérie a aujourd’hui du mal à dévelop­per la recherche sur le soufisme, alors que les dis­cours inspirés du wah­habisme se dévelop­pent.

Ils sont quelques dizaines à peine. En Algérie, pays de tra­di­tion soufie, les chercheurs qui tra­vail­lent sur le soufisme sont peu nom­breux et dis­crets. Si le cheikh Khaled Ben­tounes, guide de la con­frérie Alawiya, né à Mosta­ganem, est con­nu dans le monde entier, la pra­tique du soufisme et son étude sont source d’incompréhension et de cri­tiques dans le pays. Yas­mine, 36 ans, de longs cheveux bruns, a été élevée dans une zaouïa : «On nous dit sou­vent que nous ne sommes pas de vrais musul­mans. J’ai com­pris ma dif­férence la pre­mière fois où je suis allée à l’école publique. Chez moi, il n’était pas tabou d’accueillir un chré­tien ou un athé, et je n’avais jamais enten­du quelqu’un par­ler de kouf­far (mécréant)».

Le soufisme mar­gin­al­isé sous Boumédiène
«En l’Algérie, de 1965 à 1979, les voix soufies ont été occultées. La décen­nie noire (la péri­ode de ter­ror­isme des années 1990) a per­mis une prise de con­science et nous sommes désor­mais plus écoutés», estime un respon­s­able de la zaouia Alawiya. «Les soufis sont dis­crets, réti­cents à faire des déc­la­ra­tions, à com­mu­ni­quer sur leurs ren­con­tres et leurs activ­ités car cer­tains salafistes n’hésitent pas à regret­ter publique­ment leur exis­tence», explique Saïd Dje­belkheir, le chercheur algérien le plus con­nu sur la ques­tion. Diplômé de Sci­ences islamiques, il a tra­vail­lé comme jour­nal­iste et est l’auteur de «Soufisme et référent religieux» (2011).

S’il est sou­vent inter­viewé par la presse algéri­enne, il est par­fois vio­lem­ment attaqué. Lors d’une con­férence publique sur la peine de mort organ­isée par Amnesty Inter­na­tionale en 2016, il est pris à par­ti lorsqu’il déclare que le Coran est tem­porel, c’est à dire, lié à l’époque à laque­lle il a été écrit. «Lorsque l’on attaque des pro­pos, les gens se ser­vent d’une argu­men­ta­tion religieuse util­isée par les salafistes. Ce n’est pour­tant pas notre cul­ture, ces argu­ments ont été importés d’Arabie Saou­dite», explique le chercheur.

L’Islam offi­ciel, sun­nite et malékite
Offi­cielle­ment, l’Algérie est un pays musul­man où l’Islam sun­nite est reli­gion d’Etat. Le min­istère des Affaires religieuses explique con­trôler les cultes pour éviter toute ten­ta­tive de «désta­bil­i­sa­tion». Ain­si, le référent religieux algérien est le rite malékite : «le référant religieux, celui de nos aïeux et des savants, inspiré de l’Ecole de Médine qui a créé la civil­i­sa­tion de l’Andalousie et a préservé les Andalous qui se sont réfugiés au Maghreb, a fait de la société maghrébine une société ouverte et mod­érée», déclarait Mohamed Aïs­sa, le min­istre des Affaires religieuses à la presse en juin 2016. Si offi­cielle­ment on fait appel aux zaouias comme aux mosquées pour «lutter con­tre les inva­sions sec­taires et l’extrémisme religieux», Saïd Dja­belkheir déplore un cer­tain lax­isme vis à vis du dis­cours salafiste. «On n’essaye pas de les con­trôler. On laisse faire le dis­cours rig­oriste et vio­lent, qui peut par­fois aller jusqu’à l’appel à la vio­lence, comme lorsqu’un salafiste a con­damné à mort l’écrivain Kamel Daoud (après une déc­la­ra­tion de l’auteur sur l’Islam sur un plateau de télévi­sion français) », explique-t-il.

A la dif­férence des uni­ver­sités tunisi­ennes ou maro­caines, le soufisme comme domaine de recherche n’existe que depuis une ving­taine d’années en Algérie. «Depuis les années 1980, on étu­di­ait les cul­tures pop­u­laires ou la lit­téra­ture pop­u­laire, et c’est là que l’on par­lait de soufisme, résume Said Dja­belkheir. Aujourd’hui, nous con­nais­sons très mal notre pat­ri­moine soufi. Il n’est pas com­plète­ment recen­sé. Comme c’est un pat­ri­moine oral, s’il se perd, ce sera irrécupérable. Le plus gros du tra­vail pour la recherche algéri­enne est désor­mais d’étudier le soufisme vivant».

Mar­di 21 mars à Mar­seille, le Col­lège de Méditer­ranée, dont 15–38 est parte­naire, organ­ise à l’école Cen­trale de Mar­seille, la con­férence «Une spir­i­tu­al­ité méditer­ranéenne ? Islam, soufisme et con­tact inter­re­ligieux dans l’histoire de la Méditer­ranée» avec Giuseppe Cecere, his­to­rien de l’université de Bologne et Sylvie Denoix, his­to­ri­enne du CNRS.

http://www.rencontresaverroes.com/college-de-mediterranee/article/conference-4-une-spiritualite-mediterraneenne-islam-soufisme-et”

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Du côté de Bri­ançon dans les Hautes-Alpes, c’est le troisième hiv­er au cours duquel des migrants se lan­cent dans une périlleuse tra­ver­sée de la fron­tière avec l’I­tal­ie en haute mon­tagne. Ils ten­tent d’échapper aux con­trôles et aux vio­lences poli­cières, au risque de per­dre la vie. Trois d’en­tre eux ont été retrou­vés morts en mai 2018, et un qua­trième est décédé début févri­er 2019.

Le 7 févri­er, Tami­mou Der­man est mort à l’hôpital de Bri­ançon. Le jeune homme de 28 ans avait été sec­ou­ru deux heures plus tôt en pleine nuit, par un camion­neur ital­ien. Il se trou­vait au bord de la RN 94 à trois kilo­mètres de la sous-pré­fec­ture des Hautes-Alpes en direc­tion du col de Mont­genèvre. Le par­quet de Gap a con­clu à « une prob­a­ble mort par hypother­mie ». Tami­mou avait per­du ses chaus­sures dans la neige abon­dante et con­tin­ué sa marche depuis la fron­tière à 10 km de là, en chaus­settes, ont témoigné ses com­pagnons de route.

« Per­sona non gra­ta »
Pour sept asso­ci­a­tions qui se préoc­cu­pent des droits humains, ce drame est le résul­tat de la poli­tique de con­trôle de la fron­tière, faite de « ren­vois sys­té­ma­tiques en Ital­ie au mépris du droit, cours­es-pour­suites, refus de prise en charge y com­pris des plus vul­nérables ». Résul­tat, « ces pra­tiques poussent les per­son­nes migrantes à pren­dre tou­jours plus de risques, comme celui de tra­vers­er par des sen­tiers enneigés, de nuit, en alti­tude, par des tem­péra­tures néga­tives, sans matériel adéquat ». Les actions des forces de police et de gen­darmerie sont émail­lées d’actes illé­gaux, de vio­lences et d’hu­mil­i­a­tions, comme l’a notam­ment rap­porté l’As­so­ci­a­tion nationale d’as­sis­tance aux fron­tières pour les étrangers (Anafé) dans un rap­port d’ob­ser­va­tions pub­lié le 21 févri­er et inti­t­ulé « Per­sona non gra­ta ».

Pour avoir un aperçu appro­fon­di des risques et des exac­tions de cette fron­tière de haute mon­tagne, nous vous pro­posons la carte inter­ac­tive ci-dessous.

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Parce que la fron­tière s’est dur­cie plus au sud, dans les Alpes-Mar­itimes, voilà le troisième hiv­er que des migrants ten­tent la tra­ver­sée par les Hautes-Alpes pour quit­ter l’I­tal­ie. Ce sont prin­ci­pale­ment de jeunes hommes orig­i­naires d’Afrique fran­coph­o­ne. Ils pren­nent le train à Turin pour descen­dre dans l’une des deux dernières gares avant la fron­tière : Oulx ou Bar­don­nec­chia. D’Oulx, ils pren­nent un bus et s’ar­rê­tent la plu­part du temps à Clav­ière, le dernier vil­lage ital­ien avant le poste de la police aux fron­tières (PAF) de Mont­genèvre, à 1850 m d’alti­tude. De Clav­ière, ils ten­tent la tra­ver­sée sur les chemins de mon­tagne. L’hiv­er dans la neige, sur les pistes de ski. L’été sur les chemins de ran­don­nées.

Des­tin, un Camer­ounais de 27 ans, racon­te sa tra­ver­sée de la fron­tière au col de Mont­genèvre, en mai 2018. Sur le chemin qu’il a emprun­té, il y avait encore beau­coup de neige par endroits. Nous l’avons ren­con­tré dans le jardin de la mai­son « Chez Mar­cel », un squat auto­géré qui accueille des exilés, sur les hau­teurs de Bri­ançon. Aujour­d’hui, Des­tin est instal­lé à Mar­seille. Il a pu faire une demande d’asile en France. Elle est en cours d’ex­a­m­en.

« Dans les années 1950, ce sont les Ital­iens qui fai­saient peur »
De Bar­don­nec­chia, les exilés emprun­tent à pied le col de l’Échelle (1 762 mètres) pour ten­ter de ral­li­er le vil­lage de Névache, 13 kilo­mètres plus loin. Et par­fois, parce qu’ils se sont égarés ou parce qu’ils ten­tent de s’éloign­er encore davan­tage de la police ou de la gen­darmerie, ils emprun­tent des cols dépourvus de route pou­vant s’élever à plus de 2 500 mètres d’alti­tude.

Les Européens quant à eux, skis aux pieds ou volant en main, peu­vent aller libre­ment de l’I­tal­ie à la France et de la France à l’I­tal­ie. La région est très touris­tique. Le domaine ski­able trans­frontal­ier de la Voie Lac­tée est l’un des plus vaste d’Eu­rope. Mont­genèvre, qui en fait par­tie, se revendique comme « doyenne des sta­tions de ski français­es ». Depuis l’an­tiq­ui­té, son col du même nom est un impor­tant lieu de pas­sage. Les migra­tions qui y tran­si­tent sont anci­ennes. Au XIXe siè­cle et jusqu’à la pre­mière moitié du XXe siè­cle, les Ital­iens ont franchi ces mon­tagnes, fuyant la famine, les mau­vais­es con­di­tions économiques ou la dic­tature de leur pays. Ils étaient les indésir­ables de cette époque.

« Dans les années 1950, les Ital­iens fai­saient peur dans les vil­lages ici, notam­ment parce que les femmes étaient vêtues tout de noir et voilées », se sou­vient Gérard Fromm, le maire et le prési­dent de la com­mu­nauté de com­munes du Bri­ançon­nais (Divers gauche) qui était enfant à l’époque. Aujour­d’hui, il est « fier de la sol­i­dar­ité des Bri­ançon­nais » qui sont env­i­ron 250 à s’in­ve­stir pour le sec­ours et l’ac­cueil des exilés. D’autres per­son­nes vien­nent de loin, sur leurs temps libre ou leurs con­gés, pour par­ticiper à des maraudes en mon­tagne ou s’in­ve­stir au Refuge Sol­idaire, le lieu de pre­mier accueil mis à dis­po­si­tion par la com­mu­nauté de com­munes, à Bri­ançon.

Des peines de prison pour les sol­idaires
Qua­si­ment toutes les nuits, des maraudeurs se relaient à Mont­genèvre pour porter sec­ours aux migrants et les descen­dre dans leurs voitures jusqu’au au Refuge de Bri­ançon. Pour cette action, ils ont été con­vo­qués plus d’une cinquan­taine de fois à la PAF ou à la gen­darmerie pour expli­quer leurs agisse­ments. Et la mesure dis­sua­sive fait par­fois l’ob­jet de pour­suites pénales et de con­damna­tions. Ain­si, le 10 jan­vi­er, le tri­bunal de Gap a con­damné deux maraudeurs, Pierre et Kevin, respec­tive­ment à 3 mois de prison avec sur­sis et 4 mois de prison avec sur­sis, pour « aide à l’entrée irrégulière d’un étranger en France ». La peine de Kevin est plus impor­tante car il était pour­suivi égale­ment pour « refus d’obtempérer ».

Un autre procès a davan­tage attiré l’at­ten­tion. Celui de ceux qui ont été surnom­més « les 7 de Bri­ançon ». Le 22 avril 2018, ils avaient par­ticipé à une man­i­fes­ta­tion trans­frontal­ière, de Clav­ière à Bri­ançon, pour dénon­cer la présence des mil­i­tants d’extrême droite du groupe Généra­tion Iden­ti­taire qui avaient com­mencé une opéra­tion anti-migrants la veille au col de l’Échelle. Une ving­taine de migrants étaient entrés en France avec la man­i­fes­ta­tion des 150 mil­i­tants sol­idaires. « Les 7 », deux jeunes suiss­es (Théo et Bastien), une étu­di­ante ital­i­enne (Eleono­ra) et qua­tre Bri­ançon­nais (Lisa, Benoît, Math­ieu et Juan)* ont été con­damnés à Gap le 13 décem­bre pour « aide à l’en­trée irrégulière d’é­trangers ». Benoit, Lisa, Théo, Bastien et Eleono­ra ont écopé de 6 mois de prison avec sur­sis. Math­ieu et Juan*, qui étaient égale­ment pour­suiv­is respec­tive­ment pour « rébel­lion » et « par­tic­i­pa­tion à un attroupe­ment », ont quant à eux été con­damnés à 12 mois de prison dont 4 fer­mes. L’ensem­ble des per­son­nes con­damnées le 13 décem­bre 2018 et le 10 jan­vi­er 2019 ont fait appel des déci­sions. Leurs con­damna­tions sont sus­pendues en atten­dant qu’elles soient jugées par la cour d’ap­pel de Greno­ble.

Max Duez, médecin bénév­ole au Refuge Sol­idaire de Bri­ançon, s’in­surge de la pour­suite en jus­tice et de la con­damna­tion des maraudeurs. Nous l’avons ren­con­tré en décem­bre 2018 : il racon­te pourquoi l’ac­tion des maraudeurs pour sec­ourir les migrants est essen­tielle avant leur prise en charge médi­cale.

La fra­ter­nité n’embrasse pas tout le Bri­ançon­nais. La droite et l’extrême droite cri­tiquent l’ac­tion des per­son­nes sol­idaires et la prise de posi­tion munic­i­pale, en théorisant sur une « majorité silen­cieuse des Bri­ançon­nais » qui y serait défa­vor­able et inquiète de l’ar­rivée des migrants. A Névache, ils sont une trentaine d’habi­tants accueil­lants, soit 10 % de la pop­u­la­tion. Un engage­ment dont se félicite le maire Jean-Louis Cheva­lier qui ne veut « aucun mort sur [sa] com­mune parce qu’une vie humaine, c’est une vie humaine. Il n’est pas ques­tion de laiss­er mourir dans nos mon­tagnes ». Mais en dépit des alertes récur­rentes de l’as­so­ci­a­tion locale Tous Migrants « pour que [leurs] mon­tagnes ne devi­en­nent pas un cimetière », trois dépouilles ont été retrou­vées au mois de mai 2018.

Le 9 mai, le corps d’une jeune Africaine a été retrou­vé au bar­rage de Prelles. Bless­ing Matthew, une Nigéri­ane de 20 ans, serait tombée dans la Durance et se serait noyée après une course pour­suite noc­turne engagée par les forces de police deux jours plus tôt, au niveau du hameau de La Vachette. Là où est égale­ment mort Tami­mou Der­man. Puis « Alpha », comme l’ont bap­tisé celles et ceux qui sont venus ren­dre hom­mage à ce « migrant incon­nu », a été retrou­vé sur un chemin de ran­don­née le 19 mai. Il s’est éteint, vraisem­blable­ment d’épuise­ment, dans un bois en amont du hameau des Alberts sur la com­mune de Mont­genèvre, après avoir passé plusieurs jours en mon­tagne. Côté ital­ien, le corps de Mohamed Fofana, un Guinéen de 28 ans, a été retrou­vé le 25 mai dans un val­lon de la com­mune de Bar­don­nec­chia après avoir passé une par­tie de l’hiv­er sous la neige. A la fin de cet hiv­er, d’autres cadavres appa­raîtront-ils à la fonte des neiges ? Cette ques­tion hante les mon­tag­nards sol­idaires.

*Juan est un pseu­do

Pho­to @Pierre Isnard-Dupuy. Le 22 avril 2018 à Mont­genèvre, dernier jour de la sai­son de ski. Une marche spon­tanée emprunte les pistes de ski pour dénon­cer la présence des mil­i­tants d’extrême droite iden­ti­taires qui se man­i­fes­tent dans la région depuis la veille. C’est à la suite de cette man­i­fes­ta­tion que “les 7 de Bri­ançon” ont été pour­suiv­is et con­damnés.

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