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Por­traits croisés de deux artistes syriens. Omar Malas est resté au pays, il doc­u­mente la vie quo­ti­di­enne à Damas grâce à la pho­togra­phie. Rana a dû quit­ter la Syrie. Elle utilise le théâtre pour racon­ter l’exil.

Omar Malas, l’oeil de Damas

Per­ché sur le toit de son apparte­ment à hau­teur de vol des pigeons, Omar assiste depuis bien­tôt 10 ans aux soubre­sauts de son pays et de sa ville natale, Damas. Après une expéri­ence de cadreur, cam­era­man, assis­tant de direc­tion et réal­isa­teur sur divers tour­nages jusqu’en Algérie et en Tunisie, il a choisi la pho­togra­phie qu’il a déjà expéri­men­tée au cours de ses for­ma­tions à Damas et à Paris. « La pho­to est comme un moyen pour moi d’aider cette ville à revenir à la vie après cette guerre forte qui n’est d’ailleurs pas ter­minée ». Femmes, ado­les­cents, vieil­lards, Dam­ascènes, arti­sans, con­stituent son champs de tra­vail quo­ti­di­en. « On essaie de vivre à fond, de s’entraider. Quand j’arrive avec mon appareil face aux gens dans les rues, pour cer­tains c’est comme s’ils m’attendaient depuis longtemps. » Les ado­les­cents, parce qu’ils ont gran­di avec la guerre et sont sou­vent « per­tur­bés », les femmes celles qui ont per­du maris et enfants, désor­mais veuves, les vieux au vis­age mar­qué et attachant, les habi­tants de la vieille ville et les arti­sans dans leurs ate­liers retranchés dans les ruelles étroites du cen­tre his­torique où ils con­tin­u­ent de pon­cer le bois, de tailler des pier­res et de découper du verre. Autant de vis­ages, d’histoires au cœur d’une Damas mar­quée par ces 9 dernières années. Ce tra­vail du quo­ti­di­en à tra­vers son regard hum­nanisant aura valu à Omar d’être exposé pour la pre­mière fois au Dane­mark en 2019 pour l’exposition House with view (Mai­son avec vue). Onze pho­tos grand for­mat qui rela­tent com­ment il voit la guerre depuis chez lui alors qu’il est trop dan­gereux de sor­tir. Une manière de s’exiler, de mon­tr­er l’humanité de la Syrie, celle du quo­ti­di­en, celle des Syriens de l’intérieur qui ont dû mal à nour­rir leurs enfants trois fois par jour et aus­si ceux qui promè­nent leur chien ou joue au backgam­mon sans se préoc­cu­per du lende­main, à des Européens habitués aux images chocs qui provi­en­nent de Syrie et de rester ain­si en con­nex­ion avec le monde. « Inter­net nous per­met de ne pas se sen­tir oubliés », mais à l’intérieur « il est dif­fi­cile de sor­tir les gens de leur marasme car la vie cul­turelle manque, et la sit­u­a­tion économique est ter­ri­ble­ment acca­blante. La guerre a lais­sé beau­coup de blessures. Je suis donc un témoin de ces vies avec mon appareil, loin des ques­tions poli­tiques, loin de ce qui peut créer des prob­lèmes. J’essaie de faire la paix, d’aider à faire la paix en cher­chant à l’intérieur des gens ce qui les ani­me. » D’après Omar, Damas revient petit à petit à la vie : « je me sens respon­s­able de mon pays et j’ai de la chance d’avoir pu y rester sans faire mon ser­vice mil­i­taire. Beau­coup sont par­tis et n’ont pas eu le choix. J’utilise cette chance pour par­ler des gens et cela m’aide à sur­vivre, à pour­suiv­re la vie ici. J’ai un besoin de m’exprimer et de faire des pho­tos, c’est vital pour moi ». Quand il n’est pas sur le ter­rain, Omar accueille des jeunes ado­les­cents, des artistes et des acteurs de télévi­sion con­nus dans le pays qui vien­nent se faire tir­er le por­trait dans la par­tie amé­nagée en stu­dio pho­to de son apparte­ment. « Pour eux cela peut-être une porte ouverte vers d’autres hori­zons, via inter­net où ils pub­lient leurs books. L’obtention de visas reste très dif­fi­cile pour nous, ce lien est donc indis­pens­able. » Il espère pou­voir expos­er son prochain pro­jet dans dif­férentes villes syri­ennes où il a récem­ment tra­vail­lé, et tel un pigeon voyageur le faire cir­culer jusqu’en Europe « comme un livre pho­to-texte en dif­férentes langues qui passera d’une main à l’autre pour qu’on com­prenne et que l’on oublie pas les Syriens. »

Omar Malas
Vendeurs de fruits et légumes Damas 26 sep­tem­bre 2019 @Omar Malas
Jeune fille par­tic­i­pant à un ate­lier de pho­togra­phie encadré par Omar Malas. Damas @Omar Malas
Mont Qas­si­un @Omar Malas
Homme tra­vail­lant dans le quarti­er des arti­sans de Damas. @Omar Malas

Rana Barakat, « La déri­sion jusqu’au bout de la plume »

Instal­lée dans un petit apparte­ment au cœur de Besançon à l’Est de la France, Rana ne tient plus en place depuis qu’elle a posé sur le papi­er les pre­mières lignes de sa créa­tion artis­tique, un réc­it théâ­tral­isé de son exil de Syrie jusqu’en Franche-Comté. Son his­toire avec la France avait com­mencé lors de ses études à Metz de 2004 à 2006 où elle obtient son mas­ter en art du spec­ta­cle indus­trie cul­turelle après avoir étudié à l’Institut supérieur des études théâ­trales de Damas, aujourd’hui fer­mé. « Dès mon retour en Syrie j’ai ensuite été pro­fesseure de méth­ode de l’industrie cul­turelle à la fac­ulté de Damas. J’ai aus­si écrit des spec­ta­cles dont un pour les enfants, en col­lab­o­ra­tion avec une psy­cho­logue. Il met­tait en scène les enfants des rues qui lavent les vit­res des voitures et qui voient jouer les autres enfants. Cela a eu beau­coup de suc­cès à Damas. » D’autres pro­jets en lien avec des thé­ma­tiques socié­tales ont façon­né sa car­rière de met­teuse en scène qui l’a con­duit grâce à ses ren­con­tres à devenir cri­tique pour le jour­nal cul­turel Shouro­ufat al Sham. Au début de la révo­lu­tion, en 2011, alors que les artistes com­mençaient pour cer­tains à être aspirés et inspirés par les cris de lib­erté venus de la rue, le rédac­teur en chef du jour­nal décide de met­tre en avant la thé­ma­tique révo­lu­tion­naire et son passé vue à tra­vers l’art. Ces ten­ta­tives de rap­proche­ment intel­lectuel avec la révo­lu­tion ne plaisent pas au régime qui men­ace ses rédac­teurs. Rana, sa fille Camille et son ami rédac­teur en chef déci­dent alors de fuir et réus­sis­sent à pren­dre un vol pour Alger sans se faire arrêter à l’aéroport. Tout cela, selon elle, grâce à son chien qui a su faire diver­sion. Rana a tout lais­sé der­rière elle. Début d’une épopée de plusieurs années entre l’Algérie et la Turquie, puis enfin la France où elle demande l’asile poli­tique. Ce par­cours elle veut le racon­ter aujourd’hui : « Je l’ai écrit dans un pre­mier temps en arabe puis en français. C’est mon témoignage, tourné en une comédie noire. J’ai effacé beau­coup de pas­sages poli­tiques, j’ai du mal à m’en détach­er. Il par­le aus­si de ma fille qui a dû s’adapter aux langues et aux cul­tures algéri­ennes et turques puis français­es, mais aus­si de la con­fronta­tion avec l’administration française que je tourne en déri­sion. Cela m’aide d’écrire cette pièce, car loin de son pays on se retrou­ve seul avec son stress, avec la dureté des admin­is­tra­tions et l’impossibilité de con­tin­uer son méti­er. » Elle enchaîne les cig­a­rettes, les rires et les coups de gueule quand elle pointe le monde du spec­ta­cle français et ses frilosités face à une incon­nue, une étrangère comme elle. « C’est dif­fi­cile de repar­tir de zéro et de faire com­pren­dre mon pro­jet. Je veux aus­si à tra­vers cette pièce expli­quer que le migrant n’est pas tou­jours celui qui prend le bateau. Moi j’ai obtenu une demande d’asile poli­tique et per­son­ne ne par­le de cette forme de migra­tion. Donc j’ai choisi de racon­ter mon his­toire, surtout cet exil dont a fait par­tie mon chien. Je ne peux pas lâch­er le cor­don avec mon pays, il est en guerre. S’il change de régime je pour­rai ren­tr­er dans mon pays. Et j’arrêterai de par­ler de poli­tique car cela prend beau­coup d’énergie ».
Si sa pièce est retenue pour être jouée, Rana devra choisir l’actrice qui aura l’honneur de livr­er son témoignage au grand pub­lic, accom­pa­g­née d’un musi­cien et d’images de la révo­lu­tion syri­enne : « pour expli­quer aux gens que ce qu’ils reçoivent des médias n’est pas la réal­ité. Je vais leur mon­tr­er la vraie révo­lu­tion, celle des gens qui cri­ent pour la lib­erté et pourquoi pas laiss­er la ques­tion ouverte avec une dis­cus­sion à la fin de la pièce. » Rana espère trou­ver un lieu cul­turel, un théâtre qui adoptera son œuvre.

Rana Barakat
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Abdo Shanan est un pho­tographe algérien. Entre 2014 et 2016, il entre­prend une série nom­mée Diary Exile, jour­nal intime de son retour en Algérie après des années passées à l’étranger. La pho­togra­phie per­met à son auteur de pren­dre du recul, d’interroger et d’exprimer des sen­ti­ments enfouis.

En 2009, le pho­tographe Abdo Shanan ren­tre en Algérie après des années de vie en Libye. Il se sent seul, per­du dans cette société qui a changé, ou qu’il a lui même roman­tisée durant les années où il en a été éloigné. Les autres lui ren­voient son étrangeté : accent, apparence physique. La réin­té­gra­tion est com­pliquée.

Le pho­tographe explique alors s’être exilé men­tale­ment pour se pro­téger, pren­dre du recul. Un exil choisi pour mieux se retrou­ver, sans for­cé­ment chang­er, con­traire­ment à ce que lui deman­dent ceux qui l’entourent. Cette réflex­ion intérieure lui apporte la paix, lui per­met de com­pren­dre qui il est : un mélange de trois cul­tures jamais dis­so­cia­bles entre son père soudanais, sa mère algéri­enne et ses années libyennes. S’en suit à par­tir de 2014 un tra­vail pho­tographique qui lui per­met d’avancer. Diary Exile est en ce sens un jour­nal intime qui s’est imposé à lui. Les images sont pris­es de manière intu­itive. Elles lui per­me­t­tent d’imprimer sur papi­er des sen­ti­ments, de faire un pas de côté avec la réal­ité. Plusieurs images ont pour per­son­nage cen­tral sa grand-mère. L’auteur pen­sait ini­tiale­ment abor­der un tra­vail sur son his­toire mais il se rend finale­ment compte que c’est lui-même qu’il inter­roge.

La pho­togra­phie devient expres­sion quand les mots ne sor­tent pas, ou mal. Avec cette série, Abdo Shanan n’a pas peur d’être mal com­pris. Il se met à nu. En réponse, cer­tains deman­dent des expli­ca­tions, cherchent à savoir qui il est, d’où il vient, d’autres parta­gent des tra­jec­toires sim­i­laires. Abdo se sou­vient d’un homme qui se met à pleur­er devant les clichés un soir d’inauguration à Alger en lui dis­ant : « je com­prends d’où tu viens ». Des larmes qui font écho à celles que le pho­tographe a lui-même ver­sées dans sa cham­bre la pre­mière fois qu’il a accroché ses pho­tos.

« J’ai appris », explique-t-il quand on lui demande si aujourd’hui il se sent encore en exil. « J’ai avancé. Je ne me sens pas plus en exil que les autres.».

Diary Exile, une série de Abdo Shanan, 2014–2016.

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A Mar­seille en sep­tem­bre, le fes­ti­val Les Ren­con­tres ini­tié par l’association Créa­tions en urgence, tenait sa pre­mière édi­tion dans la ville. Théâtre, chants, pho­tos et dis­cus­sions pour faire enten­dre des artistes en exil, et les dif­fi­cultés d’installation et de créa­tion quand on a tout quit­té.

Un fes­ti­val méditer­ranéen dont nous étions parte­naires et un thème qui nous a don­né envie d’aller inter­roger l’art et les artistes dans l’exil. Par­tir, tout laiss­er der­rière soi, pour quoi, vers où ? Por­traits d’artistes à plusieurs voix. Quelles dif­fi­cultés ren­con­trées une fois arrivé ? Les bar­rières finan­cières, admin­is­tra­tives ou de langues. Entre Bey­routh et Mar­seille, témoignages et solu­tions avec des asso­ci­a­tions ou des col­lec­tifs qui vien­nent en aide aux artistes sur les routes de l’exil. Quels effets sur la créa­tion ? Que devient l’art dans l’exil ? Entre­tien avec le soci­o­logue Simon Dubois et l’exemple de la recon­fig­u­ra­tion du théâtre syrien à Berlin.

L’art aus­si comme moyen de pren­dre du recul, avec le pho­tographe algérien Abdo Shanan et sa série Diary Exile. Des images qui lui per­me­t­tent de pren­dre du recul et d’exprimer des sen­ti­ments autrement que par les mots. L’art, comme invi­ta­tion à ren­con­tr­er l’autre dans l’exil, à Madrid avec les dans­es africaines qui font leur appari­tion dans les écoles de danse les plus renom­mées de la cap­i­tale espag­nole.

L’art, une porte de sor­tie pour ceux restés au pays, qui veu­lent comme le pho­tographe syrien Omar Malas mon­tr­er au monde la Syrie de l’intérieur, celle qui reprend vie à petits pas, à tra­vers le quo­ti­di­en des habi­tants de Damas. Une con­ti­nu­ité pour les artistes exilés dans le chem­ine­ment de leur vie. Un exil intérieur porté vers l’extérieur.

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Par­mi les mil­liers de réfugiés qui se sont instal­lés au Liban depuis le début de la guerre en 2011, se trou­vent des cen­taines d’artistes. Ils ont dû com­pos­er avec une nou­velle société et s’adapter à de nou­veaux enjeux.

« En venant de Syrie, tu es habitué à recevoir régulière­ment une bonne dose d’adrénaline ! » Mohan­nad Nass­er, orig­i­naire de Souei­da, au sud de la Syrie, bal­aye avec humour la pos­si­bil­ité d’avoir déjà eu peur lors des deux années qu’il a passées au Liban. « L’illégalité ne m’a jamais effrayé, ni la pos­si­bil­ité de voir débar­quer les ser­vices de ren­seigne­ment en plein con­cert », racon­te ce joueur de oud, désor­mais basé à Berlin. Pour­tant, son inser­tion dans la société libanaise n’a pas tou­jours été facile.

Arrivé au Liban en sep­tem­bre 2015, Mohan­nad aurait dû deman­der un visa d’artiste val­able trois mois et renou­ve­lable, à con­di­tion de pay­er chaque fois plus de 900 euros. Faute de moyens, il s’est débrouil­lé. « Sur le papi­er, j’étais fer­mi­er ! Car c’est un des seuls métiers que les Syriens étaient autorisés à faire », pour­suit le com­pos­i­teur. « Grâce à un con­tact per­son­nel, j’ai pu trou­ver un spon­sor afin d’avoir un visa. J’ai déboursé entre 180 et 270 euros pour le papi­er, plus des cen­taines d’euros pour les inter­mé­di­aires ». Son visa ne per­me­t­tant pas d’organiser des con­certs, les dizaines que Mohan­nad a don­nés étaient illé­gaux. Les pre­miers temps, il s’est rétribué à tra­vers ces con­certs et en don­nant des cours de musique. « Le prob­lème avec le fait que Bey­routh est une petite ville est qu’il n’y a pas beau­coup d’options en terme de pro­duc­tion musi­cale et les prix sont élevés. Les gens ne font pas for­cé­ment leur tra­vail cor­recte­ment mais ils savent que tu revien­dras vers eux dans tous les cas ».

Mohan­nad a ensuite reçu une aide de 4 550 euros pour la pro­duc­tion de son pre­mier pro­jet per­son­nel « L’Oud Whis­pers ». Cette aide a été fournie par « Etti­ja­hat — Cul­ture indépen­dante », une organ­i­sa­tion basée à Bey­routh mais créée en 2011 à Damas. L’organisation tra­vaille dans qua­tre domaines, dont celui du sou­tien à l’art en exil. « Nous avons ce pro­gramme nom­mé SANAD, à tra­vers lequel nous ten­tons de voir com­ment chaque artiste en exil, qu’importe où il soit dans le monde, doit pos­séder cer­taines con­nais­sances au sujet des règles qui enca­drent sa sit­u­a­tion », explique San­dra Kas­toun, en charge de la com­mu­ni­ca­tion à Etti­ja­hat. « Et com­ment ces con­nais­sances sur les droits des artistes vont ren­dre leur vie, mais surtout la pro­duc­tion de leur art, plus faciles ». L’aide juridique apportée par Etti­ja­hat se fait notam­ment en col­lab­o­ra­tion avec l’organisation Legal Agen­da, qui met des avo­cats au ser­vice des artistes.

Out­re les aspects juridique et financier, l’absence de lieu pour créer pose sou­vent prob­lème. A tra­vers le pro­gramme AMAKEN, Etti­ja­hat pour­voit ain­si les artistes d’un espace, en parte­nar­i­at avec le théâtre bey­routhin Tour­nesol, le lieu Fab­ri­ka et le Stu­dio Koon. De son côté, la com­pag­nie de théâtre Zoukak four­nit égale­ment un lieu, mais pas que. « Nous aidons des artistes émer­gents à dévelop­per leur pro­pre pro­jet en leur don­nant une petite bourse, ain­si que des sou­tiens admin­is­tratif, logis­tique, et la com­mu­ni­ca­tion », décrit Omar Abi Azar, un des fon­da­teurs de Zoukak. « On fait aus­si un suivi artis­tique, on vis­ite leurs répéti­tions régulière­ment et il y a une dis­cus­sion qui est engagée avec l’artiste ».

Bon nom­bre d’artistes syriens basés au Liban con­sid­èrent Bey­routh comme un hub créatif prenant, se réjouis­sent de la com­mu­nauté de sou­tien qui y existe, et de la facil­ité avec laque­lle ils peu­vent exercer leur art, com­paré à la Syrie où la cen­sure et les autori­sa­tions néces­saires entra­vent la créa­tion. « J’ai réal­isé une per­for­mance de rue en plein Bey­routh, ce qui aurait été incon­cev­able lorsque j’étais à Damas ! », remar­que Anas Younes, pro­fes­sion­nel du théâtre. « Le régime syrien s’est investi dans la cul­ture pour blanchir son image. Il a fait une ouver­ture aux artistes mais avec des lim­ites puisque ces derniers étaient observés », note Sana Yazi­gi, fon­da­trice de Mémoire Créa­tive, une plate­forme lancée en mai 2013 qui doc­u­mente 10 000 œuvres depuis le début de la révo­lu­tion syri­enne en 2011.

Mais depuis des mois, la pres­sion mise sur les Syriens au Liban pour les pouss­er au retour, cou­plée à un dis­cours raciste ancré, encour­age de nom­breux artistes à migr­er vers l’Europe. « En 2012, lorsque les artistes syriens sont arrivés, les Libanais étaient intéressés de savoir qui ils étaient », se sou­vient Maysa Har­wil, marc­hand d’art à Bey­routh, qui sou­tient des dizaines de jeunes artistes syriens. « Désor­mais, ce n’est plus le cas. Je con­tin­ue à les encour­ager en leur rap­pelant que dans la vie, il n’y a pas d’ascenseur, il faut pren­dre les escaliers. Ils finiront par s’en sor­tir mais ça pren­dra du temps, et il faut con­tin­uer à tra­vailler ».

A Beyrouth, Virginie Le Borgne

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Dans la cap­i­tale espag­nole, les cours de dans­es tra­di­tion­nelles africaines enreg­istrent un nom­bre crois­sant d’adeptes et des pro­jets et ate­liers fleuris­sent pour dif­fuser ces cul­tures. L’essor reste toute­fois timide, seule­ment propagé par le bouche-à-oreille et les réseaux soci­aux.

Une ambiance bruyante s’élève du pre­mier étage du marché ali­men­taire Antón Martín, dans le cen­tre-ville de Madrid. Les effluves de nour­ri­t­ure du rez-de-chaussée dis­parais­sent peu à peu alors que pro­fesseurs et élèves se croisent sans dis­con­tin­uer. Sur les murs de l’accueil d’Amor de Dios, des dizaines de fly­ers de cours de dans­es s’enchevêtrent. Un vinyle déverse des notes fla­men­cos ren­dues presque inaudi­bles par le débit mitrail­lette de Marisa Cama­ra. « Salle 5, salle 5 », répète-t-elle à son groupe. Petite, les cheveux coupés courts, elle suit ses élèves, une dizaine de femmes et un homme. Pen­dant deux heures au son des per­cus­sions elle les repren­dra sur la choré­gra­phie qu’elle leur enseigne : une danse tra­di­tion­nelle de Guinée-Conakry. « Je danse depuis que je suis petite et j’ai tou­jours eu cette envie de le trans­met­tre, de présen­ter un pan de ma cul­ture », racon­te Marisa Cama­ra, 30 ans, rési­dente madrilène depuis cinq ans après avoir quit­té sa Guinée natale à 19 ans. « Beau­coup de per­son­nes s’y met­tent. Telle­ment que cer­tains de mes anciens élèves ont leurs pro­pres class­es ! »

Les cours de dans­es africaines attirent à Madrid un nom­bre crois­sant d’adeptes. « Une véri­ta­ble fièvre, s’exclame Mari­na Gomis, chanteuse et danseuse de 33 ans. « C’était très mécon­nu il y a qua­tre ou cinq ans. Main­tenant, il y a des cours tous les jours et le nom­bre d’élèves a triplé. » Il n’existe pour autant aucun recense­ment pré­cis, chaque pro­fesseur menant ses class­es comme il l’entend. Robert Pujols, directeur de l’école Dan­za­tion, fait appel à trois d’entre eux par semaine. « Il doit y avoir entre 30 et 40 élèves. Il y a cinq ans, il y en avait à peine dix », se sou­vient-il. La plu­part des cours sont don­nés dans le quarti­er mul­ti­cul­turel de Lava­piés, en cen­tre-ville. Une caisse de réso­nance qui, selon Mari­na Gomis, par­ticipe de cette expan­sion. « Ces dans­es sont beau­coup plus vis­i­bles ici, dans la rue ou aux con­certs organ­isés presque toutes les semaines. » Le reste s’est fait grâce au bouche-à-oreille et aux réseaux soci­aux. La page Face­book Dan­zas Africanas en Madrid, par exem­ple, com­pile les évène­ments et pousse ses 3 500 abon­nés à y assis­ter.

« Les gens vien­nent et accrochent très rapi­de­ment », approu­ve Rebe­ca Jodar, employée ban­caire et pro­fesseure de danse pour l’école Kuku­tam­tam. Ce soir-là, elle répète avec Mari­na Gomis sur le rythme imprimé par Ahmed Lamine Soumah, pro­fesseur orig­i­naire de Guinée-Conakry, et le groupe Sam­a­to per­cus­sions. L’atmosphère de la salle est lourde, les fronts per­lés de sueur. « L’exercice est libéra­teur, il te fait te sen­tir bien », pour­suit Rebe­ca Jodar, souri­ante mais exténuée. Dans le même état de fatigue et de joie mêlée, Miguel Rosón, aux per­cus­sions, approu­ve : « L’effort est telle­ment intense, ath­lé­tique, que tout le stress est évac­ué après une séance. » Out­re l’énergie véhiculée, les com­pé­tences et l’exigence req­ui­s­es sont, pour Robert Pujols de Dan­za­tion, autant de fac­teurs attrac­t­ifs. « Les gens vien­nent pour se diver­tir ou parce qu’ils en retirent de nom­breux avan­tages. Pour ceux qui souhait­ent devenir pro­fes­sion­nels, c’est une bonne école pour tra­vailler l’élasticité, la rapid­ité et l’expression cor­porelle. »

Ahmed Lamine Soumah vient d’une famille d’artiste. En Espagne depuis cinq ans, il se mue à l’occasion en danseur, musi­cien, choré­graphe ou acro­bate. « Ce n’est pas facile quand tu arrives de l’étranger d’exercer ce méti­er. Il faut du courage, des réseaux. Mais j’ai la danse dans le sang, autant en faire partager les autres », détaille-t-il, une fois le bruit des per­cus­sions retombé. Miguel Rosón évoque aus­si « une manière de com­bat­tre le racisme pour une com­mu­nauté africaine qui se fait de plus en plus enten­dre dans les sphères poli­tiques et médi­a­tiques ». Et ce, même si les insti­tu­tions locales ne se sont pas encore emparées de la ten­dance, lais­sant le milieu dans une con­fi­den­tial­ité qui tend douce­ment vers la lumière.

Sur la scène indépen­dante, les dans­es africaines ont réus­si à attir­er l’attention de cen­tres artis­tiques qui, sur le papi­er, ont peu à voir avec elles. À l’image de l’école Amor de Dios, emblé­ma­tique espace dédié depuis les années 1950 au fla­men­co. Ce côté « en marge » de la société a rap­pelé, à Joaquín San Juan, le directeur du lieu, les débuts du fla­men­co. « Sa cul­ture est celle du plus mar­gin­al­isé qui se rebelle. C’est cohérent que l’on défende la cul­ture des per­son­nes “plus faibles” du monde actuel, celles qu’on laisse se noy­er dans la mer. » Sans oubli­er sa philoso­phie de s’ouvrir à « toutes les influ­ences qui ont pu ali­menter le fla­men­co ». Plus per­son­ne ne s’étonne donc d’entendre, aux alen­tours du marché Antón Martín, le son des per­cus­sions en pas­sant devant les vit­rines des mag­a­sins dédiés aux robes sévil­lanes.

A Madrid, Baptiste Langlois

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Simon Dubois est doc­tor­ant en soci­olo­gie au sein de l’IREMAM (CNRS-AMU). Dans le cadre de sa thèse, il mène des recherch­es sur l’exil d’une généra­tion de diplômés de l’Institut Supérieur d’Art Dra­ma­tique de Damas en Syrie ; d’abord à Bey­routh au Liban puis à Berlin en Alle­magne.

Il ressort de ses recherch­es une trans­for­ma­tion des proces­sus créat­ifs liée au déplace­ment, au nou­veau statut de l’artiste, à tout ce qui fait l’exil. Dans sa com­plex­ité et mal­gré ses dif­fi­cultés, l’exil peut alors être généra­teur d’opportunités pro­fes­sion­nelles. Il redes­sine l’espace artis­tique. Dans ce déplace­ment, cer­tains trou­vent une place sur la scène artis­tique berli­noise qui inter­roge depuis des années l’immigration dans l’art. D’autres souhait­ent s’éloigner de la fig­ure de l’artiste en exil pour ne pas être défi­nis que par cela.

Entretien

Quel a été le par­cours de l’exil suivi par la plu­part des artistes que vous avez ren­con­trés dans le cadre de vos recherch­es ?
On peut décrire ce déplace­ment géo­graphique en deux temps. D’abord Bey­routh à la fin 2012. La cap­i­tale libanaise est alors un cen­tre de pro­duc­tion artis­tique syrien. Les artistes s’y retrou­vent car l’atmosphère dans la cap­i­tale syri­enne est lourde. Ils vien­nent par­fois pour présen­ter une créa­tion, retrou­ver leurs amis ou leurs familles. Cer­tains artistes activistes fuient aus­si la répres­sion. D’autres enfin refusent le ser­vice mil­i­taire qui peut les tenir éloigné de la vie civile pen­dant plusieurs années. Bey­routh, un temps paraît plus viv­able. La cap­i­tale libanaise n’est pas trop loin. Elle per­met de garder en tête l’idée de retourn­er en Syrie.

En 2014, le con­flit syrien s’installe dans la durée. Après les attaques chim­iques de 2013 et l’absence de réac­tion inter­na­tionale, une par­tie de la pop­u­la­tion perd espoir d’une réso­lu­tion rapi­de du con­flit. De plus, le Liban durcit les con­di­tions de séjour pour les Syriens. Berlin devient alors une des­ti­na­tion priv­ilégiée pour une grande par­tie des diplômés de l’Institut des arts dra­ma­tiques de Damas au début des années 2000.

Pourquoi cette généra­tion diplômée au début des années 2000 se retrou­ve-t-elle à Berlin ?

On peut effec­tive­ment se deman­der pourquoi pas Paris, ville lumière, cap­i­tale des let­tres. Plusieurs expli­ca­tions à cela. Tout d’abord, peu d’artistes sont présents à Berlin alors qu’à Paris le milieu syrien est instal­lé depuis les années 1980. Cer­tains sont arrivés juste avant la révo­lu­tion et sont ensuite restés. Ces jeunes artistes ne souhait­ent pas for­cé­ment se met­tre sous la tutelle de leurs aînés.

Paris est aus­si le lieu de l’opposition poli­tique. Il existe une con­nex­ion entre milieux artis­tiques et poli­tiques. L’engagement n’est pas for­cé­ment la mar­que de fab­rique de la généra­tion que j’ai suiv­ie ou alors elle n’est plus dans une dynamique de poli­ti­sa­tion après 2013.

Paris est une ville fran­coph­o­ne qui ne favorise pas l’anglais. Le niveau de vie est élevé. Berlin au con­traire est anglo­phone. Elle a l’aura d’un Hub de la cul­ture européenne. Il existe égale­ment d’importants pro­grammes de sou­tien aux artistes. Le milieu du théâtre est dans une dynamique d’ouverture des planch­es à des pop­u­la­tions non ger­manophones. Depuis les années 1990 les espaces d’art s’ouvrent. Les artistes ont accès à des salles renom­mées.

En Alle­magne, la procé­dure admin­is­tra­tive est facil­itée et il est pos­si­ble d’obtenir des papiers en six mois. Le pays accueille aujourd’hui env­i­ron 400 000 Syriens ce qui représente la sec­onde pop­u­la­tion étrangère après les Turcs. Enfin, la cap­i­tale alle­mande est syn­onyme de vie fes­tive, sim­i­laire à Bey­routh.

La place don­née aux artistes syriens arrivés à Berlin s’inscrit, selon vos recherch­es, dans une tra­di­tion alle­mande liée à la prise en compte de l’exil dans l’art ?
Depuis les années 1980, une par­tie du milieu cul­turel s’interroge sur la place des pop­u­la­tions immi­grées et de descen­dants d’immigrés par­mi les acteurs de la cul­ture et dans le pub­lic. Ce « théâtre de l’exil » facilite l’accès aux planch­es pour le théâtre syrien.

Le Max­im Gor­ki The­atre est l’une des cinq scènes berli­nois­es publiques de référence. En 2016, ils créent une troupe d’acteurs appelée « The exil ensem­ble ». Par­mi les sept acteurs, qua­tre sont Syriens.

L’exil tient aujourd’hui une place par­ti­c­ulière dans la créa­tion scénique alle­mande. La scène artis­tique s’interroge sur une société cos­mopo­lite. Cela peut don­ner accès aux planch­es à des artistes syriens. L’art est aus­si une réponse sociale et poli­tique face à l’arrivée des réfugiés.

Le par­cours de ces diplômés de théâtre jusqu’à Berlin est-il représen­tatif de l’exil des artistes syriens en général ?
La for­ma­tion pro­posée par le con­ser­va­toire n’est pas rat­tachée directe­ment au min­istère de l’éducation mais à celui de la cul­ture. C’est une for­ma­tion éli­tiste qui forme 15 à 20 per­son­nes par pro­mo­tion, con­tre 4 000 étu­di­ants en pre­mière année de let­tres à l’université par exem­ple. Le phénomène est donc mas­sif à l’échelle de l’Institut mais pas dans la glob­al­ité des for­ma­tions syri­ennes.

Les élèves issus de l’Institut sont capa­bles de com­pren­dre le fonc­tion­nement de la scène artis­tique inter­na­tionale. Une scène qui fonc­tionne glob­ale­ment sur le finance­ment privé, par pro­jet. L’expérience que ces jeunes artistes acquièrent dans les années 2000 en Syrie leur servi­ra dans l’exil. Quand ils arrivent au Liban, ils sont capa­bles de com­pren­dre com­ment le fonc­tion­nement de la scène artis­tique et ils peu­vent con­tin­uer à créer. Ils trou­vent une recon­nais­sance dans ce hub cul­turel au-delà du monde arabe.

En ce sens, Bey­routh et Berlin sont deux villes dynamiques et créa­tives, ouvertes sur l’international.

Au fil de l’exil, vous expliquez qu’une révo­lu­tion artis­tique appa­raît, quelle est-elle ?

La révo­lu­tion syri­enne est une révo­lu­tion pour son art. Elle provoque un moment de poli­ti­sa­tion intense, on change, on éclate les struc­tures habituelles de créa­tion. L’exil ajoute une deux­ième couche dans la remod­éli­sa­tion de la scène. Les artistes instal­lés à Berlin pro­posent d’autres manières de créer, un théâtre doc­u­men­taire. Ils ques­tion­nent, s’engagent sans être par­ti­sans, inter­ro­gent leur quo­ti­di­en, l’exil, la fab­rique de l’image.

De plus, la pra­tique s’adapte au con­texte de récep­tion du pub­lic. Par exem­ple, ce n’est pas la même manière d’écrire quand on sait que l’on va être traduit. On ne prend pas for­cé­ment les mêmes exem­ples qui par­leront dans une société don­née mais pas dans une autre. Enfin, les pièces sont sur­titrées, une dimen­sion à pren­dre en compte dans la scéno­gra­phie.

Cer­tains des artistes ren­con­trés refusent le terme d’artistes réfugiés, pourquoi ?
Comme l’explique Yana Meer­zon*, c’est un exer­ci­ce d’équilibriste pour les artistes : d’un côté ils rejet­tent l’intégration com­plète mais aus­si le fait de devenir les chroniqueurs de l’exil. L’un des acteurs que j’ai ren­con­tré préfère le terme de nou­v­el arrivant plutôt que de réfugié.

Cer­tains artistes dis­ent qu’ils sont dans une bohème artis­tique, et non en exil, dans une logique d’art sans fron­tières. La ter­mi­nolo­gie util­isée per­met la dif­féren­ci­a­tion sociale par rap­port au reste de la pop­u­la­tion. On se détache de la masse. C’est aus­si un refus que le statut admin­is­tratif devi­enne iden­tité. D’autant que cer­tains arrivent sans être con­traints. Ils voy­a­gent grâce à des visas sans être for­cés de pren­dre la mer ou de tra­vers­er des fron­tières à pieds.
Cer­tains sont venus en rési­dence, d’autres par­tent en tournée pour présen­ter leur pièce. Ils ont acquis une dimen­sion inter­na­tionale avant la révo­lu­tion, avant toute demande de visa.

L’exil berli­nois pro­longe ain­si la dynamique née au Liban et les inscrit dans un espace artis­tique mon­di­al­isé qui n’est pas lié à l’origine ou au statut d’exilé.

*enseignante au départe­ment théâtre de l’Université d’Ottawa au Cana­da. “The­atre in Exile: Defin­ing the Field as Per­form­ing Odyssey” [Online],critical Stages/Scènes Cri­tiques, Vol. 5, Decem­ber 2011, http://www.critical-stages.org/5/theatre-in-exile-defining-the-field-as-performing-odyssey/.

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La jeune démoc­ra­tie fait fig­ure de bonne élève pour les droits des homo­sex­uels au Maghreb notam­ment grâce l’action de la société civile. Pour­tant, la lég­is­la­tion pénalise encore l’homosexualité.

Prison, tor­ture et agres­sion d’un côté ; asso­ci­a­tions, radio et fes­ti­val ouverte­ment « gay friend­ly » de l’autre : la Tunisie, dont la lég­is­la­tion punit jusqu’à 3 ans d’emprisonnement la sodomie, est un pays para­dox­al pour les homo­sex­uels. Si les mil­i­tants esti­ment que la sit­u­a­tion s’améliore depuis 2015, ils ont con­science que le chemin est encore long.

Offi­cielle­ment, les rela­tions sex­uelles entre adultes du même sexe sont un délit en Tunisie. L’article 230 du code pénal punit jusqu’à trois ans de prison « l’homosexualité fémi­nine et mas­cu­line ». Il n’existe pas de sta­tis­tique offi­cielle sur ces con­damna­tions. L’association Shams en a dénom­bré 26 en 2019, il y en aurait eu 115 en 2018 selon une autre asso­ci­a­tion, « Mawjou­dine, we exist ». La plu­part du temps, les peines ne dépassent pas 6 mois. Mais en 2015 – où a eu lieu un pic de ten­sion entre autorités et com­mu­nauté homo­sex­uelle-, six étu­di­ants avaient été con­damnés à trois ans de prison ferme et à cinq ans d’interdiction de séjour dans leur ville de Kairouan, au cen­tre du pays.

« C’est aussi une question d’accès à l’information sur les droits »

Pour prou­ver la rela­tion sex­uelle entre hommes, les policiers peu­vent deman­der à un médecin légiste de pra­ti­quer un test anal. Un exa­m­en cen­sé déter­min­er la pra­tique régulière de la sodomie qui n’est pour­tant pas fiable. Surtout, il est con­sid­éré comme une « tor­ture » par les défenseurs des droits de l’homme. Le test n’est cepen­dant pas automa­tique. Une per­son­ne accusée d’homosexualité peut en effet refuser le test. D’autant plus que les asso­ci­a­tions de défense des per­son­nes homo­sex­uelles ont beau­coup com­mu­niqué sur le sujet ces dernières années, aler­tant la com­mu­nauté inter­na­tionale et infor­mant les pre­miers con­cernés sur leurs droits. Depuis jan­vi­er, Avo­cats Sans fron­tière a démar­ré un pro­gramme d’aide légale. L’ONG suit actuelle­ment 12 affaires judi­ci­aires. « Sur les 12, au moins trois per­son­nes ont subi le test anal », explique Insaf Bouhafs, coor­di­na­trice de pro­jets chez ASF. « Nous suiv­ons le cas d’une per­son­ne qui a dit oui sous la pres­sion : les policiers ont tabassé une per­son­ne devant elle et elle a eu peur. D’autres dis­ent oui par esprit de coopéra­tion ou ne sont pas au courant de leurs droits. C’est donc aus­si une ques­tion d’accès à l’information sur les droits. »

Mohamed Ali Rti­mi, tré­sori­er de l’association « Damj pour la jus­tice et l’égalité », estime qu’ « il y a moins de test anaux car les policiers ont peur de forcer la main. Cela peut aboutir à un acquit­te­ment. Et puis l’Etat tunisien ne veut pas en faire trop sur l’article 230 pour sauve­g­arder son image à l’international ».

Mais d’autres arti­cles peu­vent être util­isés con­tre les per­son­nes homo­sex­uelles. « Sup­primer le 230 ne servi­rait à rien, nous mili­tons pour sup­primer tous les arti­cles du 226 au 234. Ces arti­cles trait­ent de la moral­ité et des mœurs. Ils vio­lent les lib­ertés indi­vidu­elles. A l’inverse, nous avons besoin de lois pour pro­téger les per­son­nes en sit­u­a­tion de vul­néra­bil­ité », détaille Mohamed Ali Rti­mi.
En prison ou pen­dant les procé­dures judi­ci­aires, les gays sont con­fron­tés aux vex­a­tions et par­fois à la tor­ture ou au viol. « Nous avons eu des cas de per­son­nes oblig­ées par les policiers de se désha­biller, de tailler une pipe ou de danser comme une femme. On peut égale­ment faire courir le bruit, dans la cel­lule où elle est enfer­mée, de son homo­sex­u­al­ité. Elle est alors vio­lée par ses co-détenus », explique Mohamed Ali Rti­mi.

« Le risque numéro 1 c’est la police. Le numéro 2 c’est la société »

Au quo­ti­di­en, les choses ne sont guère plus sim­ples. « Le risque numéro 1 c’est la police. Le numéro 2 c’est la société », affirme Ali Bous­sel­mi, co-fon­da­teur, directeur exé­cu­tif de Mawjou­dine we exist. « Ash »* en sait quelque chose. Né homme à Sidi Bouzid, ville mar­gin­al­isée du cen­tre tunisien, Ash se définit en femme qui aime les hommes. En juin, elle s’est enfuie de la mai­son famil­iale. Son père l’y avait enfer­mée après avoir coupé sa con­nex­ion Inter­net et ten­té de lui pren­dre son passe­port. Quelque temps plus tôt, il l’avait battue avec une casse­role et elle avait dû être hos­pi­tal­isée. Aujourd’hui réfugiée à Tunis, elle est soutenue par l’association Mawjoudin we exist et cherche un tra­vail avec dif­fi­culté : « Je ne demande même pas aux restau­rants et cafés s’ils ont besoin de quelqu’un par exem­ple. Ils ne m’accepteront jamais. » De même pour les soirées « il y a des lieux où l’on sait que nous ne sommes pas les bien­v­enues. » Dans la rue, Ash prend peur lorsqu’elle voit des policiers, mais sait garder son calme si on lui demande ses papiers. A 24 ans, elle a déjà effec­tué plusieurs for­ma­tions qui lui ont per­mis de con­naître ses droits et de se pro­téger : ne pas répon­dre aux ten­ta­tives d’humiliations des policiers – elle pour­rait être accusée d’atteinte à un offici­er pub­lic dans le cadre de ses fonc­tions (arti­cle 125) -, effac­er chaque jour ses mes­sages privés sur son télé­phone (qui pour­raient servir de preuve), utilis­er une appli­ca­tion qui change les mots de passe régulière­ment…

Une coalition Queer Maghrebine sera prochainement mise en place

Le tableau n’est cepen­dant pas tout noir. « La société civile a per­mis de faire avancer les choses. C’est une force : tout le monde tra­vaille ensem­ble. Nous avons reçu le sou­tien d’artistes comme les actri­ces Fat­ma Ben Saï­dane ou Nadia Bous­set­ta », explique Ali Bous­sel­mi. Son asso­ci­a­tion a lancé, en 2018, le « Mawjoudin Queer Film Fes­ti­val » à Tunis. La deux­ième édi­tion a eu lieu en mars, sans aucun prob­lème. La soirée de clô­ture, qui a eu lieu à prox­im­ité du Min­istère de l’Intérieur, a rassem­blé plus de 1 000 per­son­nes. « Nous avions des craintes, car cer­tains invités sont venus habil­lés en femmes. Nous avons mis un pan­neau « soirée déguisée » par sécu­rité. Mais nous n’avons eu aucun souci. Les policiers sont venus à deux repris­es pour nous dire « On respecte les lib­ertés » », se sou­vient Ali Bous­sel­mi. Une coali­tion Queer Maghre­bine sera prochaine­ment mise en place. Deux réu­nions ont déjà eu lieu en Tunisie « car c’est le pays le plus sûr du Maghreb pour nous », estime Ali. Mohamed Ali Rti­mi se vante quant à lui d’avoir pu sor­tir le dra­peau gay à deux repris­es lors d’événements publics.

L’association Shams a, elle, lancé en 2017 une radio gay. La pre­mière du monde arabe. Après avoir reçu des men­aces au début, « Shams rad », dif­fusée sur Inter­net, s’est instal­lée dans le paysage. Au début de l’été, Mounir Baa­tour, porte-parole de Shams, a annon­cé sa can­di­da­ture à la prochaine élec­tion prési­den­tielle. Ouverte­ment gay, l’avocat souhaite porter sur le devant de la scène les ques­tions liées aux droits des minorités sex­uelles : « Ma can­di­da­ture est le con­stat de l’échec de plusieurs années de com­bat et de lutte pour les droits LGBT. Elle s’est imposée dans le sens « on n’est jamais mieux servi que par soi-même. » » Il n’est cepen­dant pas soutenu par l’ensemble de la com­mu­nauté. Des asso­ci­a­tions, dont Mawjoudin we exist, ont en effet pub­lié un com­mu­niqué et une péti­tion affir­mant que « Mr Baa­tour représente non seule­ment une men­ace, mais aus­si un énorme dan­ger pour notre com­mu­nauté. ». Le texte s’appuie sur des « plaintes recueil­lies par dif­férentes organ­i­sa­tions, de la part d’individus ayant rap­portés avoir été abusés sex­uelle­ment par Mr Baa­tour » et sur « la stratégie d’outings (de Shams, ndlr) qui ne respecte pas la vie privée des indi­vidus et qui les expose à de nom­breux dan­gers. ». Si la sit­u­a­tion des per­son­nes homo­sex­uelles évolue en Tunisie grâce aux efforts de la société civile, celle-ci appa­raît divisée. « Mais aucune com­mu­nauté ne peut être totale­ment homogène. Et nous défendons juste­ment la diver­sité », sourit un mil­i­tant.

* Prénom mod­i­fié pour garan­tir la sécu­rité de l’individu.

Reportage en Tunisie de Maryline Dumas (texte et photo)

Photo : Shams Rad est la première radio gay du Maghreb.

Cet article, comme tous les articles publiés dans les dossiers de 15–38, est issu du travail de journalistes de terrain que nous rémunérons.

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.في المظاهرات التي تدعو إلى تغيير النظام،أغاني أصبحت اناشيد للمظاهرات. يقارن الكاتب صلاح باديس نسختين من واحدة من أكثر الأغاني رمزية وما تقولونه عن المجتمع الجزائري في أغنيته...

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.في المظاهرات التي تدعو إلى تغيير النظام،أغاني أصبحت اناشيد للمظاهرات. يقارن الكاتب صلاح باديس نسختين من واحدة من أكثر الأغاني رمزية وما تقولونه عن المجتمع الجزائري

في أغنيته “لا ليبارتي” (الحرية) يقول سولكينغ: “إذا ما تكرّر السيناريو / سنكون نحن من يحقق السلام.” صدرت هذه الأغنية بعد أسابيع قليلة من بداية الحراك الشعبي في الجزائر يوم 22 فيفري 2019. جاءت لتُرافِق المتظاهرين، على ضفتي المتوسط، ولتُعبّر عن موقف المغني الشاب المشهور المنحاز للشعب، خاصة أنها –أي الأغنية- نُسخة “فرنسية اللغة” لأغنية Ulti­ma Ver­ba لمجموعة “أولاد البهجة” التي اتّكئ الحراك على أغانيها منذ البداية.
لكن الفرق بين نسخة سولكينغ والنسخة الأصلية لـ “أولاد البهجة” ليس لُغة نص الأغنية ولا الفرق الهائل للمشاهدات على يوتيوب (سولكينغ تجاوز 120 مليون، بينما وصل أولاد البهجة لـ 9 ملايين مشاهدة)، بل يكمن الفرق في تعريف كلمة لا ليبارتي/الحرية.

ففي حين ترتبط الحرية عند سولكينغ بسيناريو قديم (أو بتاريخ أعاد نفسه) أي بالماضي الذي يعود في ثوب الحاضر، نجِدُ ألتراس فريق اتحاد العاصمة يثورون على وضع حاضر أشدّ تعقيدًا من الماضي بل ومفتوح على المستقبل. صحيح أنهم ينصّبون أنفسهم –و“من دون شك”- كذريّة لسلالة تاريخية، لكنهم لا يحملون سيناريوهات الأجداد بل يواجهون السيناريوهات التي وضعتهم الحياة فيها، أي أنهم لا ينتظرون دورة التاريخ وتكراره كي يحققوا السلام والحرية بل يواجهون الحاضر بكل تعقيداته وسيناريوهاته الجديدة… فنجدهم يطالبون بإسقاط الدولة واللّي خدموا لوطوروت (الطريق السريع) بل وينصّبون أنفسهم كابتلاء لأصحاب السلطة.
فكرةُ عودة الماضي أو تكراره ليست غريبة عن الجزائريين عمومًا؛ خاصة بعدما عاشوا مع نظام استخدم التاريخ لصالحه وزوّرَه واستمدّ منه شرعيته المفقودة ثم أفرغه من معناه. هنالك شعورٌ جماعي بأنهم فوّتوا منعرجا ما ويجب عليهم تداركه، ولن يصحّ حاضرهم ولا مستقبلهم إلا بتصليح ما مضى. لذلك وجدتُ، على سبيل المثال لا الحصر، الكثير من المتظاهرين، خلال المسيرات، يُعيدون –بوعي أو بدونه- تمثيل لقطات من أفلام ثورية وعلى رأسها “معركة الجزائر”، وأذكرُ هنا مسيرة ذكرى يوم الاستقلال 5 جويلية، عندما رأيتُ أكثر من شخص يصرخ وسط الجموع “الاستقلااااال” ليجيبه صوت آخر “أخرجوا من بلاااادنا”، وهي محاكاة كاملة لمشهد من “معركة الجزائر”.

وضعُ الماضي كمقياسٍ للحاضر هو تضييقٌ لمساحة نضال الأفراد والشعوب. القولُ مثلا أن مساجين الرأي اليوم في الجزائر يشبهون مساجين الثورة خلال فترة الاستعمار يعني أن هذا الشعب لم يتحرّك خطوة إلى الأمام، وأن مساجين اليوم لا قيمة لهم سوى بمقارنتهم بما مضى. مقارنة كل حدث جديد بـ “سيناريو” من الماضي يجعل حاضرنا بلا قيمة إذا ما لم يتطابق مع نضال سابق أو لم يكُن امتدادا له… كأن هذا الماضي لا يمكن تجاوزه، وأقصى شيء يمكننا فعله هو الاقتراب منه وتكراره.
لذلك أجدُ أن الفرق بين سولكينغ و“أولاد البهجة” هو سؤال واحد: ماذا لو لم يتكرّر السيناريو القديم وجاءت مكانه سيناريوهات جديدة؟ أو بصياغة أخرى: ماذا لو اضطرّ الجزائريون لمواجهة أعداء جُدد وقضايا ونضال من نوع جديد، ماذا سيفعلون؟ هل سيصنعون حاضرًا جديرًا بهم ويفتحون ميادين جديدة للمُمْكِنْ أم سيتخاذلون ويستسلمون مادامت نضالاتهم لا تُشبه نضالات آباءهم وأجدادهم؟

أولاد البهجة، وبوصفهم ألتراس لفريق كروي معروف وله قاعدة جماهيرية شعبية كبيرة، حسموا أمرهم منذ البداية ككل الفرق التي تنشط في مجالهم في كل أنحاء العالم. هم يمارسون السياسة يوميًا. يصطدمون مع ما يسمّونه الدولة ويدفعون من حياتهم وصحّتهم وأعمارهم ثمن هذا الاصطدام. حيث الدولة هنا ليست مؤسسات فقط بل هي القوة والسلطة التي تحتكر العنف المشروع. الدولة التي تمتد من أصغر قوّاد حتى الرئيس، والذي لم تتوانى المجموعة الغنائية في استهدافه بأشهر أغنية لها “لاكازا دل مرادية”.
قد يبدو هذا التحليل للبعض سطحيًا، خاصة أن كلمات أغنية سولكينغ كُتِبَت في عُجالة كي تلحق بداية الحراك الشعبي وخاصة أن الحرية كلمة لا تعريف لها مثل كل الكلمات الكبيرة، لكن يكفي أن نُقارن “لا ليبارتي” التي جاءت بعد شهرة عالمية لسولكينغ مع “غيرِيا” (Guéril­la) التي غنّاها صُدفة في محطة راديو وفجّرت شهرته. سنجدُ أنّ “غيرِيا” أقرب لأولاد البهجة من سولكينغ الجديد، حيث يقولها صراحة: “الآخرون وأولادهم أخذوا كل شيء / لذلك سأسرق من عند الأغنياء”.
هذه الراديكالية في التعاطي مع “الأشرار” غابت لاحقا عندما صار جزءٌ من هؤلاء “الأشرار” أو لنسميهم “الأغنياء” ينتجون أغاني سولكينغ. هذا لا يعني أن سولكينغ تنكّر لخلفيته الشعبية، لكن الأمور والخطاب تغيّر، لأنه تمكّن من تغيير ظروفه وحياته.

أما راديكالية أولاد البهجة فهي قائمة على راديكالية ذلك القطاع العريض من “أبناء الشعب” الذين منحوا للحراك قوّته منذ البداية، وكسروا بأجسادهم حواجز الشرطة وفرضوا تلك الكلمة السحرية “السلمية”، والتي مكّنت بقية الطبقات الاجتماعية من الخروج والتشجّع للنزول والتظاهر. لكن “أبناء الشعب” سُرعان ما انتُقِدوا بل وشُتِموا من أولئك الذين وصلوا متأخرين إلى الحراك وأرادوا فرض رؤيتهم “الاستراتيجية” لتسيير الثورة، والسبب هو “راديكالية” أبناء الشعب الذين أرادوا دائما كسروا كل الحواجز والوصول لمبنى الرئاسة في المرادية. لم يفهم مستمعو “لا ليبارتي” (نسخة سولكينغ) لماذا يريد الشعب قطع رأس الملك ولا يكتفي بالتظاهر في وسط العاصمة.
لم يفهم أبناء الطبقات المرتاحة والمترددون والمطالبون بنصف حرية لماذا يريد أبناء الشعب وجماهير كرة القدم (أو “العرايا” كما يُسميهم المجتمع المحافظ) الحصول على حرية كاملة غير منقوصة، لم يفهموا إصرارهم وثقتهم في المستقبل ولا مبالاتهم بالماضي، لم تفهم الأغلبية الصامتة والمحافظة لماذا كان أولاد الشعب يريدون إخافة الغول وكسر شوكة آلات العنف المشروع، لم يفهم المتخاذلون لماذا يريد هؤلاء الشباب المُضي قُدُمًا وكسر كل الحواجز والحصول على أكبر قدر من المساحة للتظاهر والاحتجاج ولماذا لم يلتفتوا عند كل شارع كي يتأكّدوا إذا ما كان الحاضر الذين يعيشونه يتطابق مع سيناريو قديم أم لا…

صلاح باديس

صلاح باديس، كاتب ومترجم، يعمل ويعيش بمدينة الجزائر

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Episode 1

« Voy­age autour de la méditer­ranée sur un Glad­i­a­teur de 33 pieds »

Le jour J est enfin arrivé. Aujourd’hui, ven­dre­di 17 Mars 2017, nous quit­tons le mouil­lage de Sanary sur Mer pour un voy­age autour de la méditer­ranée. Nous nav­iguons sur un Glad­i­a­teur, voili­er des chantiers Wauquiez de 1978. Nous vivons sur notre voili­er et notre désir est de par­tir à la décou­verte de nou­veaux lieux mais surtout de pou­voir s’enrichir de nom­breuses ren­con­tres au gré de nos escales et du vent. Nous avons choisi de vivre autrement et à tra­vers cette expéri­ence toute nou­velle que nous abor­dons avec grand opti­misme, mais non sans appréhen­sion, nous souhaitons partager notre quo­ti­di­en. À tra­vers ce réc­it conçu pareil à un jour­nal de bord, nous vous fer­ons part de nos sen­ti­ments éprou­vés avec sim­plic­ité et humil­ité. Nous vous par­lerons égale­ment des dif­fi­cultés admin­is­tra­tives et morales que nous avons ren­con­trées et elles sont nom­breuses lorsque l’on décide de tout quit­ter et de par­tir sans date de retour ! Nous par­lerons aus­si de toutes ces ques­tions que nous nous posons et de celles posées par notre entourage comme par exem­ple : « Mais de quoi allez-vous vivre ? », « Et si cela ne marche pas ? », « Et si vous tombiez malades ? », etc…Nous pour­rions con­tin­uer cette liste indéfin­i­ment et ne jamais larguer les amar­res, rester dans un port, vivre tran­quille­ment sur notre bateau et être rac­cordé 24/24 à l’eau, l’électricité et…bien ancré dans la société. Mais il est déjà trop tard ! Nous sommes bel et bien par­tis, et « Sauvage » notre voili­er, avale goulu­ment les pre­miers milles nau­tiques vers notre pre­mière escale : les îles de la Toscane. Capraïa, Elbe et Gian­nu­tri pour débuter. Notre odyssée com­mence et nous comp­tons sur le souf­fle d’Éole pour nous pouss­er tou­jours plus en avant !

Départ de l’aventure en image

Episode 2

Tra­ver­sée de Sanary jusqu’à Capraïa » (ven­dre­di 17 et Same­di 18 Mars 2017)

Après 36 heures de nav­i­ga­tion entre Sanary et Capraïa (pre­mière île de l’archipel Toscan à l’est du cap Corse), nous voilà en Ital­ie ! Épuisés mais con­tents d’arriver, nous aurons fait 34 heures de voile et deux heures de moteur. L’objectif est d’utiliser le moins pos­si­ble la brise diesel. Ce fut une nav­i­ga­tion sportive, avec un vent arrière de force 5–6 sur l’échelle beau­fort (le max­i­mum est 12). Nous nav­iguons qu’avec un bout de génois (voile à l’avant). Plus tail­lé pour la nav­i­ga­tion au près, notre « Sauvage » roule beau­coup dans cette allure et je donne mon trib­ut à Nep­tune à 6 repris­es ! Il faut par­fois un cer­tain temps avant que le corps s’amarine…Je n’ai pas d’autre choix que d’attendre la fin du cal­vaire car je sais par expéri­ence que les mau­vais moments s’oublient au prof­it des bons ! De plus, le pilote automa­tique, con­sid­éré comme notre troisième équip­i­er, décide de nous aban­don­ner en cours de route. C’est donc à la force de nos qua­tre bras que nous bar­rons « Sauvage » à tra­vers un Nep­tune de mau­vaise humeur. Nous essaierons de répar­er le pilote plus tard, l’achat d’un neuf n’étant pas prévu dans notre bud­get actuel. C’est la pre­mière fois que nous nav­iguons de nuit au mois de mars et les tem­péra­tures sont encore très fraîch­es ! L’humidité tombe vers 16h00 et nos triples couch­es de vête­ments ne sont pas de trop. Le froid est ce qu’il faut com­bat­tre en mer avant tout car c’est un des fac­teurs qui favorise le mal de mer, c’est la règle des 4 F : Froid, Fatigue, Faim et Frousse ! Nous arrivons à Capraïa en pleine nuit (à éviter quand on peut !), heureuse­ment, la baie devant le port est saine et notre traceur n’indique aucune dif­fi­culté par­ti­c­ulière. Nous y jetons l’ancre. Le vent est tombé, tout comme nous tombons de som­meil ! ”

Tra­ver­sée Sanary (France)-Capraïa (Ital­ie)

Episode 3

« Les îles Toscanes » (Dimanche 19 au mer­cre­di 29 Mars 2017)

« Au petit matin du dimanche 19 Mars, nous gon­flons notre annexe pour par­tir en explo­ration sur l’île de Capraïa. Nous util­isons un kayak gon­flable pour aller à terre. Nous avons fait ce choix dès le départ après avoir pesé le pour et le con­tre entre une annexe à moteur ou une à rame. En plus d’être écologique, le kayak ne prend que très peu de place à bord, ne pèse pas lourd et nous gagnons en tran­quil­lité d’esprit lorsque nous le lais­sons à terre. Une annexe à rame est moins ten­tante à cha­parder qu’une à moteur ! Voilà com­ment s’organise la journée : nous vivons au rythme du soleil, nous nous cou­chons et lev­ons avec lui, il fait office de réveil naturel. Le temps de pré­par­er le déje­uner pour le midi et nous quit­tons le bateau pour décou­vrir ces nou­veaux lieux. L’archipel toscan se com­pose de 7 îles et sont les som­mets de mon­tagnes du con­ti­nent tyrrhénien enfon­cés dans la mer. Capraïa était autre­fois une prison (l’Alcatraz améri­cain en plus petit !), sa côte est accore et rocheuse et le print­emps libère tous les arômes des plantes de son maquis. Nous prof­i­tons de la sai­son pour faire une longue marche qu’il ne sera plus pos­si­ble de faire en plein été à cause de la chaleur et le manque d’arbre. De retour sur le bateau, nous con­sul­tons la météo. C’est elle surtout qui dicte notre par­cours et il faut tou­jours être vig­i­lant car elle est d’humeur changeante et taquine. Pour cela, nous sommes équipés d’un télé­phone portable avec un for­fait inclu­ant les con­nex­ions sur Inter­net depuis l’Europe (30 GO par mois) et des appli­ca­tions gra­tu­ites téléchargées pour les météos du large et côtière. Nous sommes bien évidem­ment équipés de la VHF ASN, équipement oblig­a­toire si on nav­igue au-dessus de la bande des 6 milles nau­tiques (1 Mille = 1852 mètres).
Il faut tou­jours être prêt à quit­ter ou à chang­er de mouil­lage et devons par­fois laiss­er nos états d’âme de côté. C’est ce qui se pro­duit ce lun­di 20 mars. Nous avons eu tout juste le temps de flirter avec Capraïa et le vent qui se lève nous pousserait jusqu’à Elbe, la plus grande des îles de l’Archipel Toscan. Une petite demi-heure suf­fit pour nous pré­par­er et lever l’ancre. Si nous ratons l’occasion, nous risquons de rester coincés plusieurs jours au même endroit car nous voulons descen­dre rapi­de­ment jusqu’à Malte, ayant déjà vis­ité cette zone en 2015.

L’île d’Elbe

Après 8 heures de voile, nous arrivons sur l’île d’Elbe et jetons l’ancre dans le golfe de la Biodola, situé au nord de l’île, à l’ouest de Porto­fer­raio. C’est un excel­lent abri pour les vents de secteur Sud. À cette péri­ode, nous sommes les seuls au mouil­lage ! C’est une île très mon­tag­neuse et verte que nous décou­vrons, aux côtes très découpées. Réputée égale­ment pour l’importance de son min­erai de fer sur la côte est, la dernière mine a fer­mé en 1984.
Nous nous trou­vons entre les vil­lages de Porto­fer­raio (cap­i­tale de l’île) et de Mar­ciana Mari­na. Nous apercevons un arrêt de bus à notre descente mais ce n’est pas encore la sai­son et le bus ne passe pas avant le mois de juin…nous optons pour l’auto stop et ça marche ! De cette façon, nous ren­con­trons des insu­laires qui n’hésitent pas à nous pren­dre et on prof­ite de leur gen­til­lesse pour glan­er quelques infor­ma­tions sur le quo­ti­di­en de l’île. La pre­mière per­son­ne que l’on ren­con­tre nous dépose au cen­tre de Porto­fer­raio en ayant pris soin de nous indi­quer le mag­a­sin pour faire notre rav­i­taille­ment en fruits et légumes et la petite gare routière où un bus pour­ra nous rap­procher de notre mouil­lage pour le retour. Nous procé­dons de la même façon pour nous ren­dre le lende­main à Mar­ciana Mari­na, située à 15 Km de notre mouil­lage ! Même scé­nario que la veille, quelqu’un s’arrête et nous dit que nous sommes « for­tu­nati ! », com­prenez « chanceux » de trou­ver quelqu’un qui se rend jusqu’à Mar­ciana aujourd’hui ! Nous prof­i­tons de ce char­mant ital­ien bavard (pléonasme ?!) pour faire une « micro-autostop-inter­view ». Nous apprenons qu’Elbe compte 30.000 âmes, vit essen­tielle­ment du tourisme les trois mois d’été (sur 200 hôtels, seuls 6 ou 7 ouvrent de Pâques à Noël, pour le reste, ils n’ouvrent que de juin à la mi-sep­tem­bre) et l’on y cul­tive la vigne et l’olivier. Con­cer­nant la pop­u­la­tion plus jeune, ils sont oblig­és de quit­ter l’île après le lycée pour con­tin­uer leurs études dans les uni­ver­sités de l’Italie con­ti­nen­tale telles que Pise ou Flo­rence.

On ne peut ignor­er l’exil de Napoléon qui dura deux ans (1814–1815) et à qui on doit la mod­erni­sa­tion de Porto­fer­raio. La ville est mar­quée par Napoléon, on y trou­ve la bière à son nom, le cir­cuit et des bars et restau­rants rap­pelant son pas­sage ! On nous a tout de même rap­porté, qu’un jour, un restau­rant avait affiché le mes­sage suiv­ant : « Napoléon n’a absol­u­ment jamais, mais jamais mangé ici ! ». La balade jusqu’à la citadelle vaut le détour et déam­buler dans les rues bor­dées de maisons aux façades couleur ocre, nous plonge dans le XVIII° siè­cle.

Jeu­di 23 Mars :
Nous quit­tons notre mouil­lage du golfe de la Biodola pour rejoin­dre un autre lieu décrit comme étant un pur joy­au : Por­to Azzuro, situé sur la côte sud-est de l’île. Pour l’anecdote, le vil­lage por­tait le nom de Lon­gone, anci­enne prison et donc asso­cié au crime en Ital­ie. C’est pour ne pas faire fuir les touristes qu’à présent il est con­nu sous le nom de Por­to Azzuro et compte tenu de l’activité touris­tique en été, le strat­a­gème a très bien fonc­tion­né ! Nous décou­vrons un vil­lage ani­mé où nous emprun­tons le GR (sen­tier de grade ran­don­née) pour nous retrou­ver sur les hau­teurs de l’île. Per­chés sur les cimes, c’est un mag­nifique panora­ma qui s’offre à nous. Le lende­main, nous par­tons en direc­tion d’un autre vil­lage per­ché dans les hau­teurs : Cam­po­liv­eri, où nous y trou­vons une ambiance plus locale et très agréable.

Lun­di 27 Mars :
Il est temps de dire au revoir à Elbe et par­tir en direc­tion de la dernière île et aus­si la plus petite qui con­stitue l’archipel toscan : Gian­nu­tri. « Sauvage » prend le vent arrière et file à 5 nœuds. Huit heures plus tard nous arrivons à Gian­nu­tri. Luxe, calme et volup­té. Quelques maisons, aucun com­merce et seul un restau­rant et un hôtel ouvrent en été. Lorsque nous descen­dons à terre, après avoir jeté l’ancre dans la minus­cule crique de Spalma­toi, nous avons l’impression que l’île nous appar­tient ! Nous emprun­tons les chemins de tra­verse et l’un d’entre eux nous mène à la vil­la Romaine que nous souhaitons vis­iter. Nous devrons mal­heureuse­ment aban­don­ner l’idée car des grilles blo­quent l’entrée pour cause de fer­me­ture hors sai­son. En effet, du 26 mai au 12 octo­bre le tourisme est régulé et le site antique n’est acces­si­ble qu’accompagné d’un guide et muni d’un « passe ». Le site est sous vidéo sur­veil­lance et nous ne voulons pas out­repass­er l’interdiction mise en place pour de bonnes raisons : la pro­tec­tion du site. Mal­gré tout, nous jouons aux Indi­ana Jones en herbe et, sans dépass­er les lim­ites imposées, nous volons quelques pho­tos par le biais d’un petit chemin latéral. Il est temps de ren­tr­er et plan­i­fi­er la suite de notre itinéraire, prochaine étape : les îles Pon­tines. »

Episode 4

Le voili­er “Sauvage” au mouil­lage à Pon­za, la plus grande des îles Pon­tines en Ital­ie

« La tra­ver­sée vers les îles Pon­tines » Avril-mai

Un peu plus d’un mois s’est écoulé depuis notre dernier réc­it et quelques péripéties ont retardé la suite de nos aven­tures !
Lorsque le 29 mars nous quit­tons les îles Toscanes en direc­tion des îles Pon­tines, c’est un vent pais­i­ble et favor­able qui nous pousse accom­pa­g­né d’une mer calme. À ce moment-là, nous ignorons que nous allons avoir recours aux ser­vices médi­caux ital­iens d’ici quelques jours…
Nous met­tons le cap sur Pon­za à 120 Milles nau­tiques, la plus grande des îles Pon­tines et durant cette tra­ver­sée de 18 heures, la nature nous offre un mer­veilleux spec­ta­cle ! Ils arrivent et sont au nom­bre de 3, puis 4 et finale­ment ce sont 5 dauphins qui, dans un véri­ta­ble bal­let, vien­nent cha­touiller l’étrave de Sauvage ! Un tel cadeau nous rend plus opti­miste que jamais et nous atteignons Pon­za en pleine nuit à la voile…L’arrivée est quelque peu ten­due. Nous devons zigza­guer entre les nom­breux récifs et pas­sons en quelques sec­on­des de 3 nœuds à 7 nœuds de vitesse ! Cette accéléra­tion soudaine du vent est dû à un effet de site et le pas­sage de cap engen­dre sou­vent un change­ment brusque de régime qui ne manque jamais de sur­pren­dre ! Au petit matin, nous prof­i­tons du calme et de l’ensoleillement pour faire notre rav­i­taille­ment dans le petit cen­tre de Pon­za.
Notre objec­tif est de descen­dre vers le sud en pas­sant par le golfe de Naples, puis le détroit de Mes­sine pour rejoin­dre l’île de Malte, tou­jours sous réserve de la météo, où nous souhaitons nous arrêter quelques jours afin de con­tin­uer nos activ­ités pro­fes­sion­nelles. Hé oui ! Il va bien fal­loir tra­vailler car nous ne sommes pas ren­tiers et c’est le moment d’aborder la ques­tion cru­ciale du : « Mais de quoi vivent-ils ?! »

Cyrille et son com­pagnon ont cha­cun une activ­ité pro­fes­sion­nelle adap­tée à leur mode de vie de nomade, Cyrille est tra­duc­trice à son compte et a créé “Sail­ing the words”

« Et si nous vous par­lions un peu de nous ? »

Nous avons cha­cun dévelop­pé une activ­ité pro­fes­sion­nelle nous per­me­t­tant de voy­ager et de tra­vailler où que nous allions. Nous souhaitons plus qu’expérimenter le tra­vail nomade, nous voulons qu’il devi­enne indis­so­cia­ble de notre aven­ture ! Pour ma part, je suis tra­duc­trice et nav­i­ga­trice. J’ai opté pour le tra­vail en nomade dig­i­tal et dis­pose du matériel infor­ma­tique néces­saire à mon activ­ité qui porte le nom de « Sail­ing the Words ». Sail­ing the Words est la fusion de mes deux pas­sions : traduire et nav­iguer ! Je fais donc nav­iguer les mots de l’anglais au français. Je traduis les doc­u­ments dans mes domaines de com­pé­tences qui sont : le secteur du tourisme et bien sûr le secteur nau­tique. Je nav­igue sur les mots et…sur la mer Méditer­ranée ! Pour plus de ren­seigne­ments je vous invite à voguer sur les pages de mon site dédié à la tra­duc­tion et à la nav­i­ga­tion : www.sailingthewords.com mais aus­si sur la page Face­book de Sail­ing the words : https://www.facebook.com/sailingthewords/.

Mon com­pagnon de vie et de nav­i­ga­tion est illus­tra­teur auto­di­dacte ! C’est un rêveur et il a pour mis­sion de nour­rir son inspi­ra­tion au fil de nos déplace­ments et d’immortaliser nos escales les plus mar­quantes à l’encre de chine. Il varie les plaisirs en tes­tant de nou­veaux procédés sur le bateau comme la lino­gravure. Il a, à son act­if, deux ban­des dess­inées qui ont été pub­liées par la mai­son d’édition « Des ronds dans l’O ». Ce sont deux adap­ta­tions de romans. La pre­mière, inti­t­ulée « Tueuse » est l’œuvre de l’auteure mar­seil­laise Annie Bar­rière. La deux­ième est l’adaptation d’une nou­velle d’Isabelle Eber­hardt : « Yas­mi­na ». Vous retrou­verez ses œuvres sur le site : www.desrondsdanslo.com/May.htlm.
Tout ce que nous pos­sé­dons se trou­ve à bord de notre voili­er. Pen­dant les dernières années, nous avons con­sti­tué « un tré­sor de guerre » pour faire face aux imprévus car nous savons qu’ils sont nom­breux en mer. Mais ce qui use nos nerfs en ce moment, c’est la météo ! Très changeante, nous devons la con­sul­ter plusieurs fois par jour. Nous sommes en avril, les nuits tou­jours fraîch­es, et les caprices d’Éole met le moral de l’équipage à rude épreuve ! Pour imager cette con­trainte, nous don­nons cet exem­ple : imag­inez que vous devez démé­nag­er sans crier gare ; en fonc­tion de la force du vent, de sa direc­tion, du sens de la houle, à l’approche d’un orage, etc…sans vouloir faire nos « Causettes », il y a des jours où ça fatigue ! Heureuse­ment qu’une bonne nuit répara­trice (quand c’est pos­si­ble) suf­fit à retrou­ver la bonne humeur et l’entrain.
Nous sommes le 4 avril et Pon­za nous offre un peu de repos…Hélas, pas pour longtemps. Lorsque je me réveille ce matin-là, je con­state à ma grande sur­prise, que je suis en sym­biose avec le print­emps : JE BOURGEONNE ! Recou­verte de bou­tons rouge sur tout le corps, c’est panique à bord ! On pen­sait avoir tout prévu et la trousse à phar­ma­cie a été soigneuse­ment pré­parée en fonc­tion des faib­less­es physiques de cha­cun. Mais là, nous don­nons notre langue au chat : est-ce la vari­celle ? Intox­i­ca­tion ali­men­taire ? Ou bien une allergie ? En tout cas ça gratte…Apparemment ce n’est pas con­tagieux car je suis la seule à avoir ça et je n’ai pas de fièvre. Nous restons calmes et déci­dons de con­tin­uer notre chemin en direc­tion d’Ischia, afin de se rap­procher du golfe de Naples.

« Ven­totene ou notre île mau­dite »

Nous aime­ri­ons cette fois-ci nous arrêter à Ven­totene. Cette île devint un cen­tre péni­ten­ti­aire jusqu’à une époque très récente avec sa voi­sine San Ste­fano où Mus­soli­ni empris­on­na les antifas­cistes. Il y a deux ans, lors de notre pre­mier galop d’essai en voili­er, nous n’avions pas pu la vis­iter. C’était plus avancé dans la sai­son et il nous avait été impos­si­ble de mouiller là où pour­tant le guide nau­tique nous l’indiquait à cause de la mul­ti­tude de corps-morts instal­lés (bouées payantes, aux­quelles vous êtes oblig­és d’accrocher le voili­er, sans eau ni élec­tric­ité). Sûrs de notre coup cette fois-ci, nous mouil­lons l’ancre dans un endroit autorisé et nous nous pré­parons à descen­dre. Tout à coup, arrive à fond la caisse un can­ot de « la briga­da di finan­za » (brigade des finances). Ils nous inter­dis­ent de descen­dre à terre, pré­tex­tant du mau­vais temps. Nous con­sul­tons à nou­veau nos TROIS appli­ca­tions météo qui annon­cent la même chose : 10 Nœuds de vent, autant dire pétole !

Après s’être étran­glés de rire intérieure­ment, nous décryp­tons le mes­sage sub­lim­i­nal suiv­ant : soit vous allez au port et payez la nuit, soit vous dégagez ! Il ne nous faut pas moins de cinq min­utes pour faire nos adieux à Ven­totene et met­tre le cap sur Ischia. Nous n’essaierons pas une troisième fois et tant pis pour la vis­ite de Ven­totene et les com­merces locaux où nous avons pour habi­tude de faire nos cours­es. Mal­heureuse­ment, nous con­sta­tons que ce phénomène se répand de plus en plus. L’obligation de con­som­mer et de pay­er partout où nous nous trou­vons… Il est de moins en moins accep­té que l’on puisse être à un endroit sans pay­er. En pous­sant à l’extrême nos réflex­ions, nous nous deman­dons s’il fau­dra un jour pay­er seule­ment pour se balad­er et regarder le paysage !

Episode 5

Comme un air de désen­chante­ment…

Voici trois mois que nous sommes sur les flots et nous aime­ri­ons vous faire part de sen­ti­ments plus per­son­nels dans la con­ti­nu­ité de la nar­ra­tion de nos aven­tures mar­itimes. Après l’épisode de Ven­totene, nous met­tons le cap sur les îles du golfe de Naples avec au pro­gramme : Ischia, Pro­ci­da, Naples et Capri.
C’est un voy­age de deux ans que nous entre­prenons, et il sera sûre­ment ponc­tué à la fois d’émerveillements et de désen­chante­ments. Nous pen­sons qu’il est aus­si impor­tant de partager les joies comme les décep­tions.

Lorsque nous pour­suiv­ons notre nav­i­ga­tion vers le sud, nous faisons une triste con­stata­tion : la pol­lu­tion vis­i­ble à l’œil nu qui règne en mer Méditer­ranée. La côte méditer­ranéenne souf­fre de deux types de pol­lu­tion, celle du plas­tique et celle de l’immobilier. La « Med » se serait-elle pac­sée avec le dia­ble ? À peine a-t-on trem­pé le bout de l’étrave dans les eaux ital­i­ennes que nous nous prê­tons à un drôle de jeu. Nous obser­vons la mer et nous comp­tons les déchets flottants…Il ne se passe pas un quart d’heure sans apercevoir un sac ou une bouteille en plas­tique, des cagettes en poly­styrène et toutes sortes d’objets dis­parates à la dérive, au beau milieu de cette mer qui, rap­pelons-le, est une mer fer­mée. La sit­u­a­tion ne s’améliore pas quand nous descen­dons à terre.

Prenons pour exem­ple L’île de Pro­ci­da. Elle fait par­tie des îles du golfe de Naples. Quand nous atteignons la petite baie de Pro­ci­da (Cala di Cori­cel­la), on a l’impression d’arriver sur une aquarelle. La palette de couleurs des façades des maisons sur­plom­bant le petit port de pêche est sub­lime. Pro­ci­da est un lieu culte du ciné­ma ital­ien. Par­mi les plus célèbres qui y ont été tournés, nous en retien­drons trois : « Il posti­no » avec Philippe Noiret dans le rôle de Pablo Neru­da, « le tal­entueux Mr Rip­ley » remake améri­cain de « plein soleil » et « Gra­ziel­la » d’après le roman éponyme d’Alphonse de Lamar­tine. Alors que ce pre­mier jour sur l’île nous enchante, le deux­ième nous désen­chante. Ce jour-là, nous déci­dons de ramer jusqu’à la plage qui se trou­ve en face de notre mouil­lage pour emprunter un sen­tier de prom­e­nade. Quand nous arrivons sur la plage, nous cher­chons un coin pour dépos­er notre kayak. Et pour­tant, ce n’est pas la place qui manque mais il se trou­ve que la plage est jonchée de poubelles. Ce n’est pas le vent qui a parsemé quelques papiers ou plas­tiques, pas du tout ! Nous voyons des sacs poubelles de par­ti­c­uliers, soigneuse­ment fer­més (quand ils ne sont pas éven­trés) déposés sci­em­ment sur la plage. Le bord de cette plage offre une vision apoc­a­lyp­tique où les gens se baig­nent… Lorsque nous remon­tons le chemin (avec notre poubelle à la main), nous avons du mal à com­pren­dre ce qui se passe car, arrivés en haut du chemin, nous trou­vons une poubelle chaque 100 mètres ! Et le comble de tout ceci est que nous tombons nez à nez, c’est le cas de le dire, sur la déchet­terie de l’île qui sem­ble avoir la même activ­ité qu’un vol­can éteint depuis plusieurs mil­liers d’années.

L’île de Poci­da dans le golfe de Naples en Ital­ie, souf­fre de la pol­lu­tion des par­ti­c­uliers qui déposent leurs poubelles sur les plages.

L’île d’Ischia mon­tre aus­si quelques anom­alies quand on s’y penche de plus près. Nous avions déjà vis­ité Ischia au mois de juin 2015 où la sai­son bat­tait son plein. Au mois d’avril 2017, beau­coup de mag­a­sin sont fer­més et l’ambiance est un peu tris­tounette. De juin à sep­tem­bre, Ischia est une des des­ti­na­tions de vacances préférées des touristes alle­mands du troisième âge et des russ­es. D’ailleurs, tout est écrit en alle­mand ou en russe. Mais nous sommes envahis par un sen­ti­ment de décep­tion à la vue de plusieurs dys­fonc­tion­nements d’ordre pub­lic. Lorsque nous enta­mons une prom­e­nade dans un parc dit « aro­ma­tique méditer­ranéen », nous le trou­vons à l’abandon, sans indi­ca­tion, sans plan, où

les poubelles jonchent les allées. Cela fait par­tie des nom­breuses con­tra­dic­tions de l’Italie. Nous apercevons un gros chantier au même stade qu’il y a deux ans. Le pro­jet en ques­tion devait aboutir sur la con­struc­tion d’une salle poly­va­lente dédiée à la cul­ture. Le début et la fin du pro­jet est tou­jours vis­i­ble sur un grand pan­neau : « De 2007 à 2013, avec finance­ment de l’Europe ». Mais nous nous réc­on­cil­ions avec Ischia lorsque nous prenons le bus jusqu’au vil­lage de Fontana pour mon­ter jusqu’au mont Epomeo, pic le plus haut de l’île (788 M), nous offrant un mag­nifique panora­ma. En redescen­dant, nous tra­ver­sons une forêt de châ­taig­niers où les familles et les étu­di­ants ont pour habi­tude de venir pique-niquer. C’est la Dolce Vita et la forêt reten­tit de rire et de musique, embaume la gril­lade et respire la joie et la bonne humeur ital­i­enne !
De plus, c’est grâce à un der­ma­to­logue très gen­til et de garde ce jour-là sur l’île que j’ai élu­cidé mon his­toire de bou­ton, le ver­dict est tombé : c’est un pso­ri­a­sis à goutte. Très con­traig­nant mais bénin, je suis soulagée que le voy­age puisse con­tin­uer. J’apprends que le der­ma­to­logue tient une per­ma­nence sur l’île une fois par mois, c’est quand même un coup de pot. La note prend égale­ment un goût salé et la carte vitale européenne ne fonc­tionne pas partout, il faut s’en accom­mod­er !

Escale à Naples, “oui Naples est sale…mais c’est une crasse séduc­trice qui côtoie de véri­ta­bles joy­aux archi­tec­turaux”.

Naples

On ne peut pas évo­quer la pol­lu­tion sans par­ler de Naples…Mais Naples nous rend schiz­o­phrène au niveau des sen­ti­ments ! Oui Naples est sale…Mais c’est une crasse séduc­trice qui côtoie de véri­ta­bles joy­aux archi­tec­turaux, un peu comme Palerme. Elle suinte la cor­rup­tion et la saleté par tous ses pores mais l’ambiance est unique. Pour vis­iter la ville et ses envi­rons, nous déci­dons de pren­dre quelques nuits dans une mari­na et nous cher­chons la plus proche du cen­tre-ville (tant qu’à faire !). Nous jetons notre dévolu sur la Mari­na San­ta Lucia. Nous négo­cions le tarif au télé­phone : Nous pas­sons de 80 à 60 Euros par nuit pour un dix mètres… La mari­na n’a ni toi­lette, ni douche. Mais nous sommes au cœur de Naples et les mari­nas plus excen­trées ne pro­posent pas de tar­ifs plus avan­tageux. La sécu­rité est sujette à cau­tion et sou­vent inclue dans le prix. Nous avons une place qui donne sur les restau­rants de la Mari­na et l’endroit est assez sûr pour laiss­er le bateau seul la journée. Ce sera notre petite folie et nous res­terons cinq nuits au port, aucun regret !

De nom­breux inci­dents mal­heureux nous ont été rap­portés par des nav­i­ga­teurs qui sont déjà allés au port de Naples. Les fonds sont rem­plis de détri­tus et des tas de câbles, de cordages, flot­tent dans le port et dans la grande baie. Le gros risque est de se pren­dre une corde dans l’hélice lorsque vous êtes au moteur. C’est au petit bon­heur la chance…Nous prenons le risque et nous sor­tons indemnes en quit­tant Naples et son port.

Nous notons une grande dif­férence entre la France et l’Italie : les sacs plas­tiques. Alors que la France essaie de dimin­uer voire de stop­per com­plète­ment la dis­tri­b­u­tion des sacs plas­tiques dans les grandes sur­faces et tout autre com­merce, c’est très dif­férent en Ital­ie. C’est la foire aux sacs ! Peu importe ce que vous achetez, on vous remet un tick­et au bis­phénol et un sac plas­tique ! Nous n’avons jamais eu autant de sacs plas­tiques sur le bateau. Nous les util­isons pour la poubelle « déchets ménagers ».
Idem pour le tri des ordures, il n’est pas respec­té et vous pou­vez trou­ver une poubelle à deux entrées : une pour le car­ton et une autre pour le verre, mais sans aucune sépa­ra­tion, si bien que tout se mélange ! Nous ne cher­chons pas à blâmer qui que ce soit en faisant cette con­stata­tion. Après tout, n’est-ce pas la réponse à une société hyp­ocrite ? Pourquoi deman­der de faire le tri alors que l’on con­tin­ue à dis­tribuer des sacs plas­tiques à tout va ? Pourquoi ne réduit-on pas les embal­lages ? À Paris, chaque deux ans, se tient le plus gros salon de l’emballage…Nous ne pen­sons pas être plus éco­los en France qu’en Ital­ie.
Autre con­stata­tion mal­heureuse, c’est la dégra­da­tion de site excep­tion­nel tel que Her­cu­lanum ou Pom­péi. Nous choi­sis­sons de vis­iter Her­cu­lanum. Notre décep­tion a été de trou­ver plusieurs por­tions fer­mées au pub­lic cause « de dégra­da­tion du site ». Ce site fab­uleux est en train de se réduire à peau de cha­grin car il n’y a jamais eu d’anticipation de travaux de con­ser­va­tion.
Nous quit­tons Naples avec un petit pince­ment au cœur car elle reste mal­gré tout, une de nos villes préférées de la côte ital­i­enne. Elle nous a ensor­celés !

Cap sur Malte

Nous voulons attein­dre l’île de Malte afin de s’installer quelques semaines ou pourquoi pas y pass­er l’été pour se pos­er un peu et tra­vailler à nos activ­ités. Mal­heureuse­ment, Malte ne s’avère pas à la hau­teur de nos espérances pour dif­férentes raisons que nous allons évo­quer plus bas.
Avant d’atteindre Malte, nous aurons fait une halte à Capri, le petit bijou du golfe de Naples, puis deux arrêts dans les îles éoli­ennes dont une à Panaréa et une autre à Vul­cano. Nous les avions vis­itées il y a deux ans et avions gravi tous les som­mets. Mais nous sommes impa­tients de décou­vrir de nou­veaux ter­ri­toires et ne faisons qu’une petite escale dans ces îles.
Si nous devons recom­man­der une seule île du Golfe de Naples c’est, sans hési­ta­tion, Capri ! Con­cer­nant les îles éoliennes…Nous vous les recom­man­dons toutes ! Fil­icu­di a notre préférence mais elles sont toutes dis­tinctes.
Après s’être avi­tail­lés à Vul­cano, nous met­tons le cap sur Malte ven­dre­di 28 avril à 13h00 et tra­ver­sons le détroit de Mes­sine dans la nuit avec un courant favor­able. Nous arrivons à Malte Dimanche 30 avril au matin. Nous aurons par­cou­ru env­i­ron 200 milles nau­tiques, la nav­i­ga­tion dur­era 43 heures dont 15 heures au moteur. Nous jetons l’ancre à St Julian’s Bay et mal­gré un mouil­lage chahuteur dû à une petite houle facétieuse, nous trou­vons un repos répara­teur.

Arrivée à Malte

Mai 2017 : Arrivée à Malte

L’arrivée à Malte est tou­jours impres­sion­nante. La lumière sur le cal­caire, la couleur dorée sur ses for­ti­fi­ca­tions grandios­es et son archi­tec­ture aux influ­ences ori­en­tales est une invi­ta­tion aux con­tes des mille et une nuit. Tout ce beau décor ne reflète mal­heureuse­ment pas les couliss­es de l’île. Malte est certes cos­mopo­lite, mais c’est aus­si une île faite pour le tourisme et beau­coup pour le tourisme ! Plus par­ti­c­ulière­ment à Sliema, quarti­er du bord de mer, nous con­sta­tons la con­struc­tion d’immeubles de plus en plus haut, les maisons sont toutes rehaussées de plusieurs étages et le soleil se couche donc plus tôt que prévu ! De très nom­breux chantiers immo­biliers furent entre­pris par l’ancien gou­verne­ment qui n’était pas avare en autori­sa­tions (affaires de cor­rup­tion) …

Nous prof­i­tons de cette halte pour nous avi­tailler en eau et en Gazole tout en restant au mouil­lage. Nous faisons plusieurs allers-retours avec notre kayak gon­flable et nous réus­sis­sons à trans­porter 58L d’eau en un voy­age avec des bidons de 5 et 8L. Il y a une fontaine d’eau potable à 15 mètres de là où nous lais­sons le kayak. Nous trou­vons une laver­ie et une sta­tion d’essence égale­ment tout proche. Nous pas­sons une journée à faire nos « corvées » et nous voilà tran­quilles pour un moment. Mais le vent tourne et nous sommes oblig­és de chang­er de mouil­lage. Nous nous abri­tons à Rinel­la Bay, en face des « trois cités ». Nous sommes loin de tout, coincés sur le bateau et aucun marc­hand de fruits et légumes à moins de 30 min­utes de marche quand il y a une petite accalmie.
Nous con­sta­tons égale­ment que notre con­nex­ion inter­net est très pau­vre et ne pou­vons pas tra­vailler comme nous l’avions prévu. L’eau du mouil­lage est sale et nous sommes très dépen­dants de l’eau de mer car nous faisons tout avec elle : vais­selle, toi­lette, etc… Nous rinçons la vais­selle avec l’eau douce à l’aide d’un pul­vérisa­teur pour économiser l’eau. Nous faisons notre toi­lette à l’eau de mer et avons appris un petit truc qui nous per­met de ne pas se rin­cer ! Dès que nous sor­tons de l’eau, nous nous essuyons tout de suite. De ce fait, le sel ne provoque pas ce tiraille­ment ressen­ti comme avec le séchage naturel au vent. L’été tarde à venir, alors nous faisons une excep­tion pour les cheveux que nous rinçons à l’eau douce car il fait encore un peu humide en soirée.
Le vent de nord-ouest forcit et sur les 4 bateaux qui se trou­vent au mouil­lage, deux dérapent dans la nuit (l’ancre ne tient pas) heureuse­ment, il n’y a pas de casse et ils doivent rajouter une deux­ième ancre.

« Sur les traces d’Ulysse »

Le 10 mai, alors que le vent tourne au sud, nous déci­dons de quit­ter Malte et d’aller sur Syra­cuse où le mouil­lage devant le port con­stitue un excel­lent abri. Nous trou­vons le séjour à Malte trop court et regret­tons tout de même notre mouil­lage dans la baie de St Julian qui lui, offre un excel­lent emplace­ment. Mais quand la météo propose…On dis­pose, alors cap sur Syra­cuse ! De là, nous atten­drons le souf­fle con­ciliant d’Éole pour nous pouss­er jusqu’en Grèce, dans les îles Ion­i­ennes. Impa­tients de con­tin­uer sur les traces d’Ulysse, nous allons enfin décou­vrir une par­tie de la Méditer­ranée que nous n’avons encore jamais explorée !

Comme pré­cisé au départ, ce voy­age est une com­bi­nai­son de belles décou­vertes mais com­porte quelques désen­chante­ments comme le dur con­stat de pol­lu­tion en mer Méditer­ranée. Mal­heureuse­ment, ce sont TOUTES les côtes méditer­ranéennes qui sont touchées. Nous accom­plis­sons des gestes respon­s­ables au quo­ti­di­en de sorte à ne pas aggraver cette sit­u­a­tion. Nous choi­sis­sons des pro­duits qui n’agressent pas l’environnement marin, nous sommes très économes en eau, et la brise diesel est util­isée en dernier recours car nous avons le temps (il est de bon ton de le pré­cis­er !). Nous croyons aux ini­tia­tives indi­vidu­elles même si elles ne représen­tent qu’une goutte d’eau dans la Méditerranée…Ben C’est déjà ça !
Prochain épisode : Une semaine de mouil­lage à Syra­cuse et l’arrivée sur les îles Ion­i­ennes !

Pollution dans le golfe Ambracique, en Grèce

Episode 6

SYRACUSE : POINT DE DÉPART POUR LA GRÈCE

Voici la suite des nav­i­ga­tions de « Sauvage » et de son équipage en mer Méditer­ranée. Cet épisode qui racon­te nos pre­miers pas en Grèce, dans les îles Ion­i­ennes, par­lera de ces ren­con­tres faites en mer et sur le con­ti­nent grec qui nous auront mar­quées, et de moment clef à tra­vers une vidéo…
Nous ne sommes pas venus à Syra­cuse pour ses eaux cristallines mais pour retrou­ver cette ville pleine de vie et de charme et c’est d’ici que com­mence notre « vrai » voy­age. En effet, nous allons décou­vrir une nou­velle par­tie de la Méditer­ranée et le mouil­lage dans la baie de Syra­cuse représente pour nous le sas d’attente pour notre départ vers la Grèce. Dans l’attente d’une fenêtre météo favor­able, nous imag­i­nons une arrivée digne de l’Odyssée d’Ulysse : Cor­fou, dans les îles Ion­i­ennes !
À Syra­cuse, nous ren­con­trons Car­o­line et Nico, un jeune cou­ple fran­co-ital­ien qui voy­age sur « Ysé », un voili­er en alu­mini­um de 11,50 mètres. Ils ont appareil­lé de Bre­tagne en octo­bre 2016 et ont passé l’hiver à Malte. Pen­dant deux mois, nous nav­iguerons ensem­ble jusqu’à leur retour en Ital­ie.
Mais le début s’annonce mal ! Alors que nous prof­i­tons d’une fenêtre idéale pour point­er l’étrave vers la Grèce, Ysé ren­con­tre un prob­lème de moteur et doit s’arrêter d’urgence dans un port en Cal­abre, au sud de l’Italie. Nous con­venons de con­tin­uer notre route vers la Grèce car le vent vient du sud et ne nous per­met pas de rester au mouil­lage dans cette par­tie de l’Italie. Après 62 heures de nav­i­ga­tion (dont 14 au moteur), nous tou­chons notre pre­mière île grecque : le sud de Lefkas ! Tant pis pour notre arrivée sur Cor­fou, la météo en a décidé autrement ! Ysé et son équipage arriveront 4 jours après.

LES ÎLES IONIENNES : SES PAYSAGES, SES HABITANTS, SES EFFETS DE SITES, ET NOS RENCONTRES

Notre par­cours dans les îles ion­i­ennes : Point d’arrivée : Lefkas, puis Megan­isi, Kas­tos, Ithaque (Kioni), côte est de la Céphalonie (Eufemia, Kalo limani), Chenal de Lefkas, Pre­veza (sur le con­ti­nent), le golfe d’Amvrakia de Preveza,Andipaxoi, Pax­oi, Cor­fou, Oth­oni @Cyrille Mous­set

Ce qui a ren­du ces deux mois de nav­i­ga­tion mag­iques, c’est assuré­ment la com­bi­nai­son de la beauté du paysage des îles Ion­i­ennes, pre­mière approche avec la pop­u­la­tion grecque et notre ren­con­tre avec l’équipage du voili­er « Ysé ». Nous n’avions, jusqu’à présent, con­nu aucune expéri­ence de nav­i­ga­tion avec un autre voili­er. Toute­fois, nous con­sta­tons aujourd’hui, que cette entente partagée pen­dant ces deux mois avec nos amis est rare, et pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que nous sommes du même âge et qu’il est plus « nor­mal » de crois­er sur l’eau des retraités ou en général des gens plus âgés. Car­o­line et Nico vivent aus­si sur leur bateau et nous pou­vons partager ensem­ble nos ques­tions, nos doutes, et nos joies ! De plus nous décou­vrons tous les qua­tre la Grèce pour la pre­mière fois.
Nous avons le même rythme de croisière, et de par nos per­son­nal­ités dif­férentes, chaque per­son­ne apporte quelque chose d’enrichissant. Il n’y a pas de « meneur ou de chef », qui décide où aller, quand par­tir, com­bi­en de temps rester etc…

Sou­vent, lorsque nous repen­sons à nos pre­miers pas en Grèce avec l’équipage d’Ysé, on se dit que nous avons décou­vert des lieux que nous n’aurions jamais décou­vert à deux. Nous louons une voiture pour vis­iter les plus grandes îles, ce qui per­met de divis­er les frais par deux et nous parta­geons tous les qua­tre une curiosité boulim­ique qui nous a poussé jusqu’ici en bateau !

Pour décrire briève­ment les îles Ion­i­ennes, il y a une chose à savoir : il ne faut surtout pas s’attendre à la Grèce des cartes postales habituelles : Le soleil éblouis­sant sur les maisons bleues et blanch­es ! La région des îles Ion­i­ennes est celle où il pleut le plus en hiv­er. L’été est très chaud et humide, ce qui a pour con­séquence cette végé­ta­tion lux­u­ri­ante qui fait la par­tic­u­lar­ité de ces îles. Il y a des oliviers, des cyprès, des pins et des fleurs à pro­fu­sion ! C’est une région verte et ombragée aux maisons cou­vertes de tuiles romaines rouges.
Les effets de sites sont nom­breux et il n’est pas rare que la topogra­phie des îles per­turbe nos prévi­sions météorologiques. Nous croyons être à l’abri du vent du nord en trou­vant un beau mouil­lage au sud ? hé bien non ! Les rafales de vent se ren­for­cent lorsqu’elles déva­lent les falais­es escarpées des îles Ion­i­ennes, ce qui sou­vent, crée des sur­pris­es et provoque des direc­tions de vent con­traires à celui qui était prévu. Au départ, nous sommes un peu con­fus, puis rapi­de­ment, nous apprenons à appréhen­der et anticiper ces phénomènes courant en Grèce.

NOUVELLES EXPÉRIENCES ET PARTAGE DE BEAUX MOMENTS !

En Céphalonie, plus pré­cisé­ment au port d’Argostoli, nous faisons nos for­mal­ités (je rap­pelle que même si nous sommes dans la com­mu­nauté européenne, il est de bon ton de faire des for­mal­ités en entrant en Grèce, j’ai d’ailleurs écrit un arti­cle à ce sujet sur mon site Sailingthewords.com : « les for­mal­ités en Grèce » dans la rubrique actu­al­ités). Nous avons loué une voiture pour nous y ren­dre car nous sommes au mouil­lage d’Eufemia, sur la côte Est et faire une pierre deux coups : les for­mal­ités et la vis­ite de l’île ! À Argos­toli nous vivons un joli moment : dans le port, alors que les pêcheurs vendent leur pêche et rangent leurs filets, des tortues vien­nent aux abor­ds du quai pour manger les déchets de pois­sons ! On les appelle « Caret­ta-Caret­ta » en grec ! Elles font bien évidem­ment la joie des touristes et des pas­sants !
Sur l’île d’Ithaque et Mégan­isi, nous expéri­men­tons notre pre­mier mouil­lage avec « amar­res à terre ». Manœu­vre un peu déli­cate pour la pre­mière fois mais c’est presque une oblig­a­tion en Grèce ! Réservé aux mouil­lages pro­fonds, exi­gus et très fréquen­tés, ce style d’amarrage per­met de garder son bateau tou­jours dans le même axe et de l’empêcher d’éviter.

Amarre à terre à Ithaque pour Sauvage et Ysé (de droite à gauche) ! @Cyrille Mous­set

Nous faisons égale­ment un arrêt sur Kas­tos, habitée par 80 âmes, on y trou­ve une « Tav­er­na » (restau­rant grec), un bar, une église et même une école ! sans par­ler du mini mar­ket, ouvert seule­ment le matin et…pas tous les jours ! Il y a un port où on peut se baign­er telle­ment l’eau est translu­cide. Nos nav­i­ga­tions vont de sur­pris­es en sur­pris­es. Toutes ces îles dif­fèrent les unes des autres et il n’y en a pas une qui se ressem­blent. Nous ne descen­drons pas jusqu’à Zante pour l’instant et déci­dons de touch­er le con­ti­nent afin que l’équipage d’Ysé puisse régler un prob­lème de moteur… Notre choix se porte sur Pre­veza et le golfe Ambracique car il y a plusieurs chantiers navals et des mag­a­sins spé­cial­isés dans le matériel mar­itime. Nous prof­iterons de cette escale pour acheter un nou­veau son­deur car cela fait deux mois que le nôtre nous a lâché et nous sommes tou­jours au fil à plomb pour son­der les pro­fondeurs, à l’ancienne !
Ce que nous ignorons, c’est que nous allons rester à Pre­veza plus de temps que prévu et vivre de belles aven­tures !

PROCHAIN EPISODE : 1 /PREVEZA ET LE GOLFE AMBRACIQUE : UN ARRET PLUS LONG QUE PRÉVU ! 2/CORFOU, DRÔLE D’IMPRESSION, 3/LA SÉPARATION, NOTRE NOUVELLE ÉQUIPIÈRE ET NOTRE DESCENTE EN DIRECTION DU GOLFE DE PATRAS !

Episode 7

Notre arrêt pro­longé à Préveza nous a per­mis de créer des liens avec la pop­u­la­tion locale mais aus­si mar­itime, nous avons décou­vert les paysages de la région de l’Épire, et tout ceci nous a lais­sé d’excellents sou­venirs. C’est pour toutes ces raisons que nous y con­sacrons un chapitre un peu plus long…

PREVEZA ET LE GOLFE AMBRACIQUE : UN ARRET PLUS LONG QUE PRÉVU

Lorsque nous arrivons à Préveza, nous jetons l’ancre dans la baie face aux chantiers navals et aux nom­breuses mari­nas. La ville est juste en face mais l’accès est dif­fi­cile quand nous nous trou­vons de ce côté-là. À moins de pren­dre le bus (quand il passe) ou le taxi qui per­met de tra­vers­er un tun­nel sous la mer reliant la ville. Le port com­mu­nal de Préveza est plein et n’a pas la place pour accueil­lir nos deux bateaux. En atten­dant qu’une place se libère, nous allons nav­iguer dans le golfe Ambracique et mouiller sous les ruines d’un site qua­si­ment à l’abandon : Nikopolis…Et là à notre grande sur­prise, nous nous retrou­vons à deux bateaux dans cette baie gigan­tesque peu pro­fonde, face à un paysage sauvage, isolé et boudé par le tourisme. On com­prend pourquoi : L’eau est de couleur verte, ici ni transats ni para­sols ne peu­vent envahir le bord de mer, il ne réserve aucune place pour la farniente. De nom­breuses tortues y nagent tout en prenant soin de rester loin de nous, mais lorsque nous descen­dons à terre pour longer le bord de mer, il y a du monde…Une quan­tité phénomé­nale de crabes, de Bernard l’Hermite, de minus­cules pois­sons, c’est plein de vie !

Le Golfe Ambracique @Cyrille Mous­set

NIKOPOLIS OU LA BAIE SAUVAGE

Le lende­main, nous par­tons à pied vis­iter la cité de Nikopo­lis, là encore, nous ne crois­erons personne…Et pour­tant, la muraille est imposante par sa taille (mal­gré sa décrépi­tude) et par son his­toire. Nikopo­lis a été con­stru­ite par Octave pour com­mé­mor­er sa vic­toire sur Antoine lors de la bataille d’Actium. Cette bataille a décidé de l’avenir de l’empire romain ! Quand nous rejoignons nos bateaux, nous apercevons une grande salle qui sem­ble être une taverne…Lorsque nous entrons, nous sommes chaleureuse­ment accueil­lis par une dame grecque. Exit l’anglais dans cette par­tie de la Grèce. Nous arrivons à nous faire com­pren­dre et prenons place pour dîn­er.

Arrivent le mari, les enfants, les petits enfants, le pope du vil­lage et quelques voisins…L’animation se met en marche, ça par­le, ça rigole, et nous man­geons joyeuse­ment au milieu de ce brouha­ha très agréable ! Nous finis­sons par dis­cuter avec eux en s’aidant du pau­vre vocab­u­laire que nous pos­sé­dons et d’un dic­tio­n­naire que nous avons sur le portable ! Nous pas­sons une soirée très con­viviale.

Le Théâtre de Nikopo­lis @Cyrille Mous­set

PREVEZA, UN CHARME QUI OPÈRE

De retour sur Préveza, nous trou­vons deux places au port com­mu­nal. Nous res­terons un total de 3 semaines (Préveza et le Golfe Ambracique). À ce jour, cela reste l’arrêt le plus long que nous ayons jamais fait ! Nous tombons sous le charme de l’ambiance de la ville de Préveza. Der­rière les restau­rants et cafés du bord de mer, les rues ont gardé l’atmosphère des villes de marchés provinciaux…Nous ren­con­trons beau­coup de français au port com­mu­nal, cer­tains d’entre eux par­courent la Grèce depuis 20 ans ! Nous ne pen­sons pas y rester aus­si longtemps…Il y a telle­ment d’autres choses à décou­vrir. On peut toute­fois com­pren­dre cet attache­ment à la douceur de vivre grecque ! Ces ren­con­tres auront été rich­es en échanges. Nous écou­tons les con­seils, les expéri­ences de cha­cun et surtout les lieux à ne pas man­quer.

TASSOS, PERSONNAGE INCONTOURNABLE

Nous ren­con­trons Anastha­sios, dit « Tas­sos » à l’occasion d’un dîn­er avec l’équipage d’Ysé dans les ruelles de Préveza. Anastha­sios est le gérant mais on pour­rait le pren­dre pour un client. Il s’assit à notre table et avec son accent nous par­le en toutes les langues. Français, et surtout ital­ien avec Nico ! Faut dire que physique­ment il impose…Il a le corps d’un rug­by­man et la tête de Léo Fer­ré ! Il coiffe sa grande crinière blanche d’un cato­gan, boit de l’ouzo, fume beau­coup, drague autant, et aime faire la fête ! Nous le crois­erons à nou­veau le lende­main dans un café très local.

D’ailleurs à ce sujet, il est agréable de con­stater qu’il existe tou­jours de vieux bistrots aux allures défraîchies où on trou­ve une couleur plus locale, mêlant dif­férentes généra­tions. Nous pas­sons la soirée avec lui, dis­cu­tons de la Grèce, de ses habi­tants, de poli­tique, etc…Les lumières du bistrot s’éteignent, et c’est en zigza­guant que nous rejoignons nos embarcations…Encore une ren­con­tre et un moment qui fer­ont par­tie de ces beaux moments passés en Grèce.
Nous avons égale­ment pu nous pro­cur­er un nou­veau son­deur, l’équipage d’Ysé a trou­vé un mécani­cien pour répar­er le moteur, et nous avons même eu la pos­si­bil­ité de pren­dre des douch­es à l’eau douce sur la plage ! Les pleins d’eau sont faits, il est temps de repar­tir vers le nord des îles Ion­i­ennes…

CORFOU, DRÔLE D’IMPRESSION

Com­ment ne pas s’arrêter à Cor­fou ?! D’après l’Odyssée, Ulysse aurait débar­qué sur une plage située sur la côte ouest : Pale­okas­trit­sa. Hum Hum…On arrivera par la côte Est avec l’équipage d’Ysé. Nous mouil­lons au sud de la ville de Cor­fou et ne fer­ons qu’une vis­ite éclaire de la ville. Toute­fois, lorsque nous repasserons à Cor­fou, seuls cette fois-ci, après une escale sur l’île d’Othoni, nous mouillerons plusieurs jours sous la forter­esse. Je ne sais pas si c’est la chaleur écras­ante de l’époque (mi-juil­let) ou le fait d’avoir vis­ité la ville façon éclaire au pre­mier arrêt, ou encore d’avoir quit­té nos amis après avoir nav­igué deux mois en leur com­pag­nie, mais nous ressen­tons un léger abat­te­ment…

La forter­esse de Cor­fou @Cyrille Mous­set

De plus nous essuyons un coup de vent non prévu par la météo. Une nuit dif­fi­cile où nous devons assur­er des quarts de nuit au mouil­lage ! Notre chaîne tient bien et Sauvage se mon­tre valeureux. Mais les cornes de brumes qui son­nent dans la nuit pour aver­tir un bateau, puis deux, puis trois qui dérapent, ne nous per­me­t­tent pas de pass­er une nuit tran­quille et sere­ine ! Pas de casse, une petite peur et le lende­main, le soleil revient, le vent se calme et tout rede­vient « nor­mal ». Le cen­tre-ville de Cor­fou grouille de monde à cette époque et les rues sont bor­dées de mag­a­sins de sou­venirs qui vendent tous la même chose…Mais en nous écar­tant des axes touris­tiques, nous nous per­dons dans les ruelles du vieux Cor­fou. C’est une toute autre facette de la ville qui nous réc­on­cilie avec Cor­fou. Nous tombons sous le charme des vieilles façades aux tra­di­tion­nels volets verts, une archi­tec­ture néo­clas­sique pour le musée des arts con­stru­it par les anglais au XIXe siè­cle, et le plus drôle dans tout ça, c’est que nous nous retrou­vons presque seuls dans nos déam­bu­la­tions !

Le Vieux Cor­fou @Cyrille Mous­set

LA SÉPARATION, NOTRE NOUVELLE ÉQUIPIÈRE ET NOTRE DESCENTE EN DIRECTION DU GOLFE DE PATRAS !

Après notre pre­mière vis­ite de Cor­fou avec l’équipage d’Ysé, nous déci­dons de pouss­er encore un peu plus au nord pour décou­vrir l’île d’Othoni, ce qui per­me­t­tra à nos amis d’attendre une bonne fenêtre météo pour redescen­dre en Cal­abre. Oth­oni est une petite île qui échappe au tourisme de masse. Très fréquen­tée par les ital­iens car c’est la pre­mière île des Ion­i­ennes qu’ils ren­con­trent et il est agréable d’y faire une escale pour se ressourcer avant de se jeter dans le grand bain touris­tique de Cor­fou ! Oth­oni compte 40 habi­tants l’hiver et 380 l’été… C’est aus­si une île où les chats sont presque plus nom­breux que les habi­tants ! D’ailleurs, c’est ici que l’équipage de Sauvage s’agrandit et accueille sa nou­velle équip­ière que nous appellerons…. « Ysé », une petite chat­te âgée de 6 semaines qui depuis, nav­igue avec nous et avec laque­lle nous for­mons à présent un trio.

Ysé, notre nou­velle équip­ière @Cyrille Mous­set

La Grèce et ses chats…. Des chats partout ! Peut-être une tra­di­tion mais un prob­lème aus­si car beau­coup ne passent pas l’hiver et la plu­part vivent dehors. Ils n’appartiennent à per­son­ne mais pour­tant tout le monde leur donne à manger. Beau­coup d’entre eux sont malades et mal­gré les cam­pagnes de stéril­i­sa­tion qui sont menées, le nom­bre de chats ne cesse d’augmenter…
Le 12 juil­let, la fenêtre météo atten­due par nos amis arrive et l’heure de la sépa­ra­tion a son­né. Elle ne se fait pas sans un pince­ment au cœur mais nos pro­jets de nav­i­ga­tion sont dif­férents et il est impor­tant que cha­cun réalise le but qu’il s’est fixé. Nous sommes cer­tains que la mer nous réu­ni­ra à nou­veau, sans pour autant con­naître la date du prochain ren­dez-vous !
Ce même jour, nous met­tons les voiles et redescen­dons les îles Ion­i­ennes par la côte Est avec un arrêt sur Cor­fou, Pax­os, Pre­veza à nou­veau (vac­cin d’Ysé oblige !) et Kas­tos que nous avions bien aimé lors de notre pre­mière vis­ite. Notre objec­tif : Entr­er dans le golfe de Patras, pour­suiv­re par le golfe de Corinthe afin de tra­vers­er le mythique canal et se retrou­ver en mer Égée. Nous voulons trou­ver un endroit pour hivern­er à flot cet hiv­er…

Naviguer avec un chat

Navigation Golfe de Patras

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Les nou­velles mairies issues du mou­ve­ment des Indignés éprou­vent des dif­fi­cultés à gér­er les villes et per­dent le sou­tien de ceux qui ont porté leur suc­cès.

Ada Colau, ex-con­tes­tataire et fig­ure charis­ma­tique du mou­ve­ment Podemos, est dev­enue il y a deux ans, la pre­mière maire fémin­iste de la ville de Barcelone. L’une des actions les plus écla­tantes entamées par l’exécutif depuis est la lutte con­tre les loca­tions touris­tiques illé­gales. Agusti Colom est pro­fesseur d’économie et con­seiller munic­i­pal pour le tourisme : « Tous les apparte­ments loués aux touristes qui ne fig­urent pas dans le reg­istre com­mu­nal seront fer­més. Airbnb est dans l’erreur, parce qu’à Barcelone la légal­ité existe et elle est respec­tée. En 2017, nous avons déjà sanc­tion­né plus de 300 activ­ités illé­gales. Le tourisme crée des emplois et des oppor­tu­nités pour la ville, mais nous devons con­trôler et lim­iter ses effets négat­ifs ». En accord avec la loi cata­lane, Airbnb et d’autres struc­tures sim­i­laires pour­raient recevoir une amende qui va jusqu’à 600 000 euros. Dans les rues de Barcelone, les man­i­fes­ta­tions con­tre l’afflux touris­tique sont de plus en plus courantes.

Ada Colau au bureau de vote à Barcelone, le 21 décem­bre 2017

«Ada Colau a accep­té le com­pro­mis avec les insti­tuts financiers»
Mal­gré ces bons résul­tats, Ada Colau sem­ble avoir per­du le sou­tien de l’organisation dont elle a été la fon­da­trice : la Platafor­ma des afec­ta­dos de hipote­cas , la plate­forme des vic­times de l’hypothèque (PAH). « Dès son arrivée à la mairie, Ada Colau a accep­té le com­pro­mis avec les insti­tuts financiers qui gèrent les dettes immo­bil­ières. Les mêmes accords ont été adop­tés ici à Madrid par le maire Manuela Car­me­na. Avec le temps, on se rend compte que cer­tains activistes, qui étaient il y a quelques années dans la rue avec nous, ils avaient déjà un pro­jet poli­tique bien clair. Alors, les solu­tions ne sont pas les mêmes pour ceux qui veu­lent chang­er le sys­tème poli­tique du pays et pour nous, qui voulons avant tout sauver notre mai­son », explique Luis Chamar­ro, coor­di­na­teur de la sec­tion de Madrid.

En Espagne, depuis 2006, 770 000 per­son­nes ont été expul­sées de leur foy­er. Entre 2009 et 2016, plus de 15 100 per­son­nes se sont sui­cidées en con­séquence de ce qu’on appelle ici le «ter­ror­isme financier». « Les claus­es dans notre con­trat sont illé­gales, les ban­ques ont ven­du notre dette à d’autres insti­tuts financiers. Les juges du tri­bunal le savent très bien, pour­tant ils con­tin­u­ent à défendre les ban­ques et à enfrein­dre la loi », explique Maria Isabel, 69 ans, durant un rassem­ble­ment de la PAH en face du Con­grès des députés. Patri­cio Con­dor, 52 ans, d’origine équa­to­ri­enne, arrive mal­gré tout à en rire : « Per­son­ne ne nous aidait, on a dû appren­dre par nous-mêmes à inter­préter le lan­gage bureau­cra­tique des ban­ques, on a tous pris un cours inten­sif en jurispru­dence. »

La sor­tie du métro à Lava­piés, lieu habituel de ren­dez-vous

La crise économique de la péri­ode 2008–2011 avait fait bas­culer les équili­bres poli­tiques et le tra­di­tion­nel partage du pou­voir entre le Par­ti pop­u­laire (PP) et le Par­ti social­iste ouvri­er espag­nol (PSOE). Lors des élec­tions com­mu­nales de décem­bre 2015, deux nou­velles for­ma­tions, issues du mou­ve­ment des Indignés, ont gag­né la mairie de deux plus impor­tantes villes du pays : Madrid et Barcelone. Aho­ra Madrid et Barcelona en Comù, soutenus par Podemos, incar­nent l’espoir des mil­liers d’Espagnols pour un vrai change­ment sur des ques­tions sociales et économiques comme le droit au loge­ment, la fémin­i­sa­tion de la poli­tique, l’égalisation des salaires et le tra­vail digne.

A Lava­piès, des loy­ers tou­jours plus chers
A Madrid, les prob­lèmes de loge­ment ont de mul­ti­ples formes. Selon une enquête du quo­ti­di­en El Paìs, depuis 2014 le prix moyen des loca­tions a aug­men­té de 36 %. Cer­tains quartiers du cen­tre-ville vivent une véri­ta­ble gen­tri­fi­ca­tion poussée, c’est le cas de Lava­piés, un quarti­er aux rues étroites dans la par­tie sud de la cap­i­tale. « Lava­piés était un quarti­er pop­u­laire jusqu’à peu, explique Tere­sa Palo­mo, jour­nal­iste indépen­dante qui vit dans le quarti­er depuis 8 ans. Ici habitaient des com­mu­nautés de Lati­no-Améri­cains, d’asiatiques et de sub­sa­hariens. Puis à un cer­tain moment, Lava­piés a com­mencé à se faire con­naitre à cause des bagar­res noc­turnes, il est devenu le quarti­er dan­gereux du cen­tre-ville, alors qu’en vérité on y vivait très bien ». L’explosion des loca­tions touris­tiques au cen­tre-ville a pour­tant entraîné une aug­men­ta­tion sys­té­ma­tique des prix des loy­ers dans toute la ville. Lava­piés a été gen­tri­fié au prof­it des couch­es sociales supérieures à la recherche de prix plus abor­d­ables, ce qui est en train de chang­er rapi­de­ment le pro­file socio-économique du quarti­er. Si les étrangers aban­don­nent, pour ceux qui restent la sit­u­a­tion n’est pas plus facile. José Emilio, 43 ans, acteur de théâtre venu de Cadix, vit depuis des années dans une sit­u­a­tion pré­caire : « Avec mon méti­er, je n’arrive jamais à avoir des entrées sta­bles. Pour faire face à l’augmentation des prix, j’ai dû sous-louer une petite cham­bre et partager mon apparte­ment avec quelqu’un. Alors que rien ne jus­ti­fie une telle explo­sion des prix des loca­tions ».

Face à cette sit­u­a­tion, l’absence de dia­logue s’accentue entre les dif­férents par­ti­sans du mou­ve­ment du 15M (de 15 mai 2011, date d’un impor­tant rassem­ble­ment spon­tané, à l’origine du mou­ve­ment des indignés). « C’est très bizarre de faire par­tie des insti­tu­tions, d’accepter le grand cirque médi­a­tique, où tout se joue sur de sub­tiles tac­tiques. Alors qu’on était habitué à la con­fronta­tion sincère de la rue, où on pou­vait s’exprimer sans aucune hypocrisie », analyse Lucia Mar­tin, porte-parole du mou­ve­ment Barcelona en Comù au con­grès des députés espag­nols à Madrid.

Une prochaine pos­si­bil­ité de réc­on­cil­i­a­tion, sera sans doute le rassem­ble­ment pour la «renta basi­ca », le revenu de base uni­versel, prévu dans les semaines à venir à Madrid. Perçu par les activistes comme une mesure essen­tielle pour faire face au «ter­ror­isme financier» et à la cor­rup­tion poli­tique. Un sujet trans­ver­sal, qui tient à cœur à la fois aux mou­ve­ments de rue et aux nou­velles for­ma­tions poli­tiques espag­noles. Mal­gré les frac­tures internes, et les plus récentes dif­fi­cultés à dia­loguer entre Madrid et Barcelone, les Indignés ont tou­jours les moyens d’occuper l’espace pub­lic espag­nol.

Texte et photos : Samuel Bregolin

Pho­to de Une : une man­i­fes­ta­tion de la PAH en face du Con­grès des députés espag­nols, jeu­di 25 jan­vi­er 2018

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Soci­o­logue écon­o­miste, Ken­za Afsahi tra­vaille sur la pro­duc­tion de drogues. Elle insiste notam­ment sur l’impact des change­ments struc­turels du marché du cannabis dans le monde (lég­is­la­tion, nou­veaux pro­duits,…)...

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Soci­o­logue écon­o­miste, Ken­za Afsahi tra­vaille sur la pro­duc­tion de drogues. Elle insiste notam­ment sur l’impact des change­ments struc­turels du marché du cannabis dans le monde (lég­is­la­tion, nou­veaux pro­duits,…) et sur l’avenir des pro­duc­teurs de cannabis dans les pays du Sud. Avec elle, nous décryp­tons l’adaptation des pays his­torique­ment pro­duc­teurs de cannabis en Méditer­ranée, prin­ci­pale­ment Maroc et Liban, face aux nou­veaux modes de pro­duc­tion.

Entretien

La Méditer­ranée est his­torique­ment une des prin­ci­pales régions pro­duc­tri­ces de cannabis avec le Maroc et le Liban, est-ce tou­jours le cas aujourd’hui ?

Effec­tive­ment, la région méditer­ranéenne est une région his­torique de pro­duc­tion de cannabis, mais ce n’est qu’au cours de ces cinquante dernières années que le Maroc et le Liban* sont devenus par­mi les plus impor­tants pro­duc­teurs de haschich au monde pour ce qui con­cerne le marché d’exportation. Il y a eu, par le passé, d’autres espaces de cul­ture de cannabis en Afrique du Nord, au Moyen Ori­ent et en Europe du Sud, notam­ment en Egypte, en Syrie, en Algérie, en Tunisie, en Grèce et en Turquie.

Le Maroc, qui est un pays tra­di­tion­nel de cul­ture de cannabis (de kif ou herbe de cannabis), a com­mencé à pro­duire du haschich pour répon­dre à la demande européenne, puis l’a ensuite dif­fusé sur son ter­ri­toire nation­al. Le Liban l’a des­tiné dans un pre­mier temps à l’Europe et le Moyen Ori­ent, mais très peu de haschich libanais cir­cule actuelle­ment en Europe, si on en croit les saisies réal­isées par la police européenne et les dires des con­som­ma­teurs européens.

Aujourd’hui, le Rif au Maroc et la Beqaa au Liban sont toutes deux d’importantes régions de pro­duc­tion de cannabis. Les paysans les plus pau­vres y ont prof­ité de l’opportunité économique provo­quée par la pro­hi­bi­tion et une demande mon­di­ale soutenue de cannabis. Le Maroc et le Liban parta­gent, à bien des égards, des simil­i­tudes (mar­gin­al­i­sa­tion des espaces de cul­ture, lég­is­la­tion répres­sive, demande inter­na­tionale impor­tante, cli­mat méditer­ranéen prop­ice à la cul­ture, marchés de con­som­ma­tion à prox­im­ité, etc.).

Mais la com­para­i­son des deux pays laisse entrevoir des dif­férences de con­textes insti­tu­tion­nels dans les marchés locaux et inter­na­tionaux (marché tra­di­tion­nel au Maroc/absence d’un marché local au Liban, sta­bil­ité au Maroc/instabilité au Liban, etc.). Au Maroc, la sta­bil­ité du pays et la spé­cial­i­sa­tion des cul­ti­va­teurs de cannabis, depuis une cinquan­taine d’années, a favorisé le développe­ment d’une économie du haschich com­péti­tive. En dif­férents lieux, de mul­ti­ples pro­duits, aux qual­ités et aux prix diver­si­fiés, sont com­mer­cial­isés. La con­cur­rence entre pro­duc­teurs maro­cains et européens entraine de véri­ta­bles straté­gies com­mer­ciales. Par ailleurs, le Maroc pro­duit égale­ment pour une impor­tante con­som­ma­tion locale de cannabis.

Au Liban, les cul­ti­va­teurs et les inter­mé­di­aires ont su dévelop­per une économie du cannabis mal­gré l’instabilité poli­tique, les guer­res et les ingérences étrangères. L’absence de con­trôle de l’Etat dans la Beqaa, en sit­u­a­tion de con­flit per­ma­nente, s’est révélée avan­tageuse pour les cul­ti­va­teurs et les inter­mé­di­aires et a même favorisé le pas­sage du cannabis au pavot à la fin des années 1980. Les désor­dres poli­tiques actuels au Moyen-Ori­ent — et prin­ci­pale­ment la guerre en Syrie —, ont, une fois encore, favorisé la reprise de la cul­ture de cannabis et la pro­duc­tion de haschich dans la val­lée de la Béqaa. Aujourd’hui, le Liban est cer­taine­ment le pre­mier pro­duc­teur de résine de cannabis du Moyen-Ori­ent. Pour­tant, si la cul­ture du cannabis au Liban est anci­enne, ce pro­duit n’y a pas sus­cité les mêmes usages tra­di­tion­nels qu’au Maroc.

Champ de cannabis dans le Rif (Maroc)

Par ailleurs, ces dernières années ont vu émerg­er de nou­veaux espaces de cul­ture de cannabis en Méditer­ranée. Est née en Europe une pro­duc­tion domes­tique crois­sante, égale­ment par­mi des pays méditer­ranéens. En Espagne par exem­ple, selon une recherche menée sur la base des saisies de la police espag­nole, la cul­ture de cannabis à grande échelle a aug­men­té et on s’orienterait vers une sub­sti­tu­tion aux impor­ta­tions du haschich maro­cain. Rap­pelons que l’Espagne, qui est très proche géo­graphique­ment du Maroc, est le pre­mier pays de tran­sit et beau­coup de trafi­quants et d’intermédiaires espag­nols sont impliqués dans le traf­ic du haschich maro­cain. Le plus sur­prenant est que la cul­ture de cannabis à grande échelle se ferait surtout selon le mod­èle «hol­landais», c’est-à-dire en intérieur, alors que l’Espagne du Sud dis­pose de con­di­tions cli­ma­tiques et édaphiques favor­ables, autant que le Maroc et le Liban. Mais, étant don­né l’ampleur qu’a prise cette économie, les cul­tures de cannabis ont été déplacées en intérieur dans des lieux cachés et pro­tégés. Une autre recherche a mon­tré qu’en Turquie égale­ment, il per­siste une tra­di­tion de pro­duc­tion de haschich et, en regard à une posi­tion géo­graphique idéale au car­refour de l’Europe, des Balka­ns et du Moyen-Ori­ent, la cul­ture de cannabis aurait aug­men­té ces dix dernières années, prin­ci­pale­ment dans la région de Diyarbakir. Cepen­dant, la pro­duc­tion de cannabis dans plusieurs pays de la Méditer­ranée reste mécon­nue car peu de recherch­es sur ces pays ont été effec­tuées. La plu­part des infor­ma­tions provi­en­nent de jour­nal­istes ou de la police et non pas de recherch­es en sci­ences sociales. C’est le cas de l’Albanie où la police médi­a­tise régulière­ment les arresta­tions dans des inter­ven­tions liées au traf­ic et les érad­i­ca­tions de champs de cannabis vis­i­ble­ment impor­tantes dans le pays, surtout dans les mon­tagnes près de la fron­tière avec la Grèce.

Quelle est la lég­is­la­tion actuelle au Maroc con­cer­nant la cul­ture et la con­som­ma­tion du cannabis ? Est-elle effi­cace pour dis­suad­er les pro­duc­teurs de se lancer dans la pro­duc­tion ?

La lég­is­la­tion actuelle en matière de cul­ture et de con­som­ma­tion de cannabis au Maroc est liée à la péri­ode de Pro­tec­torat français, c’est un héritage colo­nial et des con­ven­tions inter­na­tionales. Plusieurs dahirs (décrets roy­aux) ont régle­men­té la cul­ture, la vente et l’usage du cannabis entre 1912 et 1956. D’abord ces dahirs avaient pour objec­tifs de défendre les intérêts de la Régie du Tabac et du Kif, mono­pole instau­ré par la France (qui cul­ti­vait du cannabis dans dif­férentes régions, notam­ment du côté de Kéni­tra ou de Mar­rakech), dont les recettes étaient ver­sées à l’administration française, et de lut­ter con­tre la con­tre­bande du kif cul­tivé dans la zone sous Pro­tec­torat espag­nol, c’est-à-dire dans le Rif. En 1954, un dahir inter­dit, dans la per­spec­tive de l’indépendance prochaine, la pro­duc­tion, la vente et la con­som­ma­tion de cannabis dans toute la zone sous pro­tec­torat français pri­vant ain­si le Maroc d’une manne finan­cière après l’avoir exploité pen­dant plusieurs décen­nies. A l’indépendance (1956), cette inter­dic­tion est élargie à l’ensemble du ter­ri­toire et le car­ac­tère illé­gal des dérivés du cannabis sera con­fir­mé dès la sig­na­ture par le Maroc (1966) de la Con­ven­tion unique sur les stupé­fi­ants de 1961 (Nations unies). Dans la lignée des con­ven­tions inter­na­tionales, en 1974, un nou­veau dahir relatif à la répres­sion et à la préven­tion de la tox­i­co­manie est pro­mul­gué. Répres­sif à l’égard du con­som­ma­teur, il con­stitue aujourd’hui la base de la lég­is­la­tion en matière de con­som­ma­tion de drogues au Maroc. Mal­gré ces inter­dic­tions, la cul­ture de cannabis sera tolérée dans un espace restreint du Rif cen­tral où elle serait implan­tée depuis plusieurs siè­cles. Elle sera égale­ment tolérée dans le Rif occi­den­tal (Jebala), là où il y a eu des exten­sions de cul­ture de cannabis pen­dant les années 1980 et 1990.

La cul­ture de cannabis a une longue his­toire de tolérance per­pé­tuée par les Espag­nols pen­dant le Pro­tec­torat pour s’attirer la sym­pa­thie des tribus berbères après la guerre du Rif (1921–1926). Le cannabis y est devenu un sym­bole iden­ti­taire d’une pop­u­la­tion mar­gin­al­isée. Le Nord du Maroc a eu par le passé une his­toire tumultueuse avec le pou­voir cen­tral. Il a con­nu des émeutes de 1958 et 1981, et a été mis à l’écart des grands pro­jets de développe­ment à l’indépendance du pays. La lég­is­la­tion n’a donc pas été effi­cace pour sup­primer la cul­ture de cannabis dans le Rif mais l’application de la loi a été effi­cace notam­ment lorsqu’elle a sup­primé la cul­ture de cannabis dans le Sud du Maroc ou a restreint l’extension de la cul­ture de cannabis au delà du Rif. Elle a per­mis égale­ment d’éradiquer la cul­ture de cannabis dans la province de Larache.

Glob­ale­ment, les dahirs de loi inter­dis­ent l’usage, la cul­ture, le trans­port, le stock­age, la vente du cannabis sous toutes leurs formes. Toute­fois, l’usage étant tra­di­tion­nel, la pos­ses­sion de petites quan­tités n’est pas pas­si­ble de pour­suites. Quant à la cul­ture de cannabis, elle est illé­gale et peut faire encourir à ses auteurs une peine d’emprisonnement de 5 à 10 ans et une amende de 5 000 à 50 000 dirhams. Elle est aus­si tolérée, ce qui n’empêche nulle­ment les érad­i­ca­tions ou les arresta­tions. Ce qui place les cul­ti­va­teurs dans une grande incer­ti­tude. Selon les chiffres du Min­istère de l’Intérieur, ils seraient 47 000 cul­ti­va­teurs sous man­dats d’arrêt, ils ne seront pas tous incar­cérés, mais leur incrim­i­na­tion les fait vivre dans la peur per­ma­nente. Ils doivent se cacher, établir des straté­gies, chang­er leur vie quo­ti­di­enne. Pour des dél­its plus graves liés au marché du cannabis, la dis­tri­b­u­tion et la vente, les peines sont plus sévères, surtout si des liens avec des organ­i­sa­tions crim­inelles sont avérés.

Com­ment évolue la pro­duc­tion et com­ment les pro­duc­teurs maro­cains s’adaptent-ils face la con­som­ma­tion de cannabis de syn­thèse, mais aus­si face à l’augmentation de la pro­duc­tion en Europe ?

En effet, en Europe, il y a eu une émer­gence d’une indus­trie de sub­sti­tu­tion aux impor­ta­tions de haschich. Les con­som­ma­teurs européens ont désor­mais à dis­po­si­tion des pro­duits diver­si­fiés et puis­sants. Selon l’Observatoire européen des drogues et tox­i­co­ma­nies, le marché est aus­si car­ac­térisé depuis le milieu des années 2000 par l’introduction du cannabis de syn­thèse orig­i­naire d’Asie. Il est dif­fi­cile de savoir si le cannabis de syn­thèse a un impact sur la cul­ture de cannabis au Maroc et s’il fait con­cur­rence au haschich maro­cain en Europe. Il faudrait déter­min­er en pre­mier lieu quels sont les con­som­ma­teurs de cannabis qui se tour­nent vers ce type de pro­duit. Nonob­stant, le haschich a souf­fert de la con­cur­rence de l’herbe cul­tivée par les nou­veaux entre­pre­neurs de cannabis locaux qui usent de tech­niques de cul­ture et de straté­gies de mar­ket­ing mod­ernes et élaborées, et il a per­du beau­coup de sa pop­u­lar­ité pen­dant les années 1990.

Jeunes plants de cannabis de var­iété hybride, Rif (Maroc)

Pour­tant, il n’y a pas eu de déclin de la pro­duc­tion de haschich au Maroc, au con­traire la cul­ture de cannabis, la cul­ture de cannabis a vu éclore de nou­veaux développe­ments ces dix dernières années, avec l’introduction de var­iétés hybrides de cannabis, aux taux de THC plus élevés, afin de répon­dre aux préférences actuelles des con­som­ma­teurs européens. Les acteurs maro­cain du marché du cannabis ont déjà, par le passé, dû faire face à la con­cur­rence : pen­dant les années 1970 quand le haschich maro­cain, même de très bonne qual­ité, a com­mencé à être ven­du en Europe, il était con­cur­rencé par d’autres qual­ités réputées comme les haschichs libanais, turc, afghan ou népalais. Le marché pro­po­sait égale­ment dif­férentes var­iétés d’herbes africaine, colom­bi­enne, ou thaï­landaise.

Ce n’est qu’au cours des années 1990 que le haschich maro­cain s’est imposé sur le marché. Mais la con­cur­rence à laque­lle doivent faire face les cul­ti­va­teurs est égale­ment locale, par exem­ple entre le haschich pro­duit dans l’espace his­torique de cul­ture et celui provenant de nou­veaux espaces de pro­duc­tion, ou comme entre cul­ti­va­teurs d’un même vil­lage. Le nom­bre élevé de cul­ti­va­teurs per­met aux inter­mé­di­aires et aux trafi­quants d’exercer des pres­sions afin que soient intro­duites de nou­velles var­iétés hybrides ou que le prix du cannabis baisse. En l’occurrence, les cul­ti­va­teurs doivent s’adapter aux change­ments du marché, mais ces adap­ta­tions sont toute­fois à rel­a­tivis­er ; la cul­ture des hybrides par exem­ple pose d’autres prob­lèmes, comme celui de la sur­pro­duc­tion. Ces dernières années, la répres­sion du traf­ic s’est inten­si­fiée, et les cul­ti­va­teurs se plaig­nent de ne plus pou­voir écouler leurs stocks aus­si aisé­ment que par le passé. Et s’ils parvi­en­nent, grâce aux tech­niques mod­ernes, à faire évoluer leurs pro­duits, ils ne maîtrisent pas tou­jours les cir­cuits de com­mer­cial­i­sa­tion.

Com­ment évolue la cir­cu­la­tion des drogues en Méditer­ranée ? Y’a-t-il plus de trafics ? de nou­velles routes ? De nou­veaux con­cur­rents au shit maro­cain ?

Depuis quelques années, les risques lors du trans­port du haschisch ont aug­men­té au Maroc et vers l’Europe. Les autorités se con­cen­trent sur la répres­sion du traf­ic au delà de l’espace de cul­ture de cannabis (routes, fron­tières, villes) et les saisies se sont mul­ti­pliées. Vers l’Europe l’utilisation de moyens tech­nologiques (radars, etc.) per­me­t­tent d’intercepter les trafi­quants de manière plus effi­cace. Pour y faire face, les inter­mé­di­aires cherchent de nou­veaux marchés et com­men­cent à recon­fig­ur­er leurs réseaux de com­mer­cial­i­sa­tion ain­si depuis quelques années ils écoulent le haschisch en Afrique prof­i­tant notam­ment de sys­tèmes poli­tiques frag­ilisés et cor­rom­pus.

Con­cer­nant les nou­veaux con­cur­rents, les pro­duc­teurs des pays indus­tri­al­isés ne s’étaient pas réelle­ment intéressés, jusqu’à présent, à l’extraction de la résine. Le haschich demeu­rait un pro­duit d’importation. Mais actuelle­ment, on observe de nom­breuses ten­ta­tives de pro­duc­tion de résine en Europe même, comme en Amérique du Nord. Des tech­niques se dévelop­pent locale­ment, et de plus en plus de « cul­ti­va­teurs domes­tiques de cannabis » trans­for­ment leur cannabis grâce à des tech­niques d’extraction emprun­tées au pays du Sud mais adap­tées à l’Europe ; ain­si le « Pol­li­na­tor* », dévelop­pé par une entre­pre­neuse hol­landaise, per­met de pro­duire locale­ment une résine de grande qual­ité.

*Voir Afsahi K., Dar­wich S., 2016, “Hashish in Moroc­co and Lebanon- A com­par­a­tive study”, Inter­na­tion­al Jour­nal of Drug Pol­i­cy, 31, 190–198 http://dx.doi.org/10.1016/j.drugpo.2016.02.024

*Le Pol­li­na­tor est une machine qui ressem­ble à un sèche-linge bor­dé d’un tamis. Elle per­met d’extraire une résine avec moins de déchets végé­taux ou impuretés.

Soci­o­logue écon­o­miste, Ken­za Afsahi tra­vaille sur la pro­duc­tion de drogues. Maître de con­férences en soci­olo­gie à l’Université de Bor­deaux et chercheuse au Cen­tre Emile Durkheim (CNRS), une par­tie de ses recherch­es actuelles visent à dévoil­er les mécan­ismes du marché du cannabis à par­tir de l’étude de l’offre. Elle a notam­ment ini­tié et développe des com­para­isons Nord-Sud (avec le Maroc, le Cana­da et la France), et Sud-Sud (avec le Maroc, le Brésil et le Liban) de la cul­ture de cannabis. Elle insiste notam­ment sur l’impact des change­ments struc­turels du marché du cannabis dans le monde (lég­is­la­tion, nou­veaux pro­duits…) et sur l’avenir des pro­duc­teurs de cannabis dans les pays du Sud.

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A Tunis comme à Alger, la grève des médecins rési­dents a mis en lumière les défail­lances des sys­tèmes de san­té. Héritage social­iste égal­i­taire pour l’Algérie, héritage de l’époque de Bour­gui­ba pour la Tunisie, la san­té publique est pour­tant en déliques­cence et les prob­lèmes de ges­tion poussent les patients vers le privé.

« Je me suis retrou­vé à faire des gardes de 24 heures un jour sur deux, 30 jours de suite. Un jour, en ren­trant, je me suis endor­mi au volant et je suis ren­tré dans un mur », racon­te Meh­di*, rési­dent dans un hôpi­tal de Tunis. Débor­dés, les rési­dents tunisiens ont le sen­ti­ment d’être les “bouche-trous” des hôpi­taux, qui souf­frent d’une infra­struc­ture vieil­lis­sante, d’équipements défail­lants et de mau­vaise ges­tion. « Par exem­ple, pour­suit Meh­di, quand tu es interne en pédi­a­trie, à cause du manque d’appareils res­pi­ra­toires, tu pass­es par­fois la nuit à te relay­er avec l’autre rési­dent de garde pour faire respir­er manuelle­ment des nour­ris­sons. Tu n’as pas intérêt à t’endormir ». Cette dégra­da­tion des con­di­tions de tra­vail touche égale­ment les infir­miers et aides-soignants. Une étude de 2013 a ain­si révélé que près de 70 % des infir­miers de l’hôpital de Sfax souf­fraient d’épuisement pro­fes­sion­nel. Face à cette sit­u­a­tion, les ten­sions sont fortes entre médecins et per­son­nel paramédi­cal. « Hon­nête­ment, beau­coup ne font pas leur tra­vail, on est oblig­és de le faire à leur place au détri­ment de la for­ma­tion », regrette Meh­di.

« La loi algéri­enne, c’est six gardes max­i­mum par mois, témoigne un chirurgien d’Alger. Faire plus de dix gardes, c’est nor­male­ment unique­ment par réqui­si­tion du directeur de l’hôpital ou d’un offici­er de police judi­ci­aire. Mais c’est pour­tant courant ». Dans les rangs des rési­dents man­i­fes­tants, Sofia*, rési­dente en car­di­olo­gie, énumère la liste des prob­lèmes quo­ti­di­ens qui l’épuisent : « Cer­tains jours, je n’ai pas de ten­siomètre pen­dant ma garde. Par­fois, l’appareil qui fait les radios est en panne. D’autres fois, les bran­car­diers ne sont pas là. Je passe mes journées à gér­er des prob­lèmes qui ne sont pas de ma respon­s­abil­ité et je ne soigne pas : je fais du brico­lage ». Au ser­vice de gyné­colo­gie de l’hôpital de Bab El Oued, le groupe élec­trogène ne fonc­tionne plus. En cas de coupure de courant, il faut opér­er à la lumière des télé­phones porta­bles. « Et on par­le d’un hôpi­tal de la cap­i­tale du pays ! Imag­inez dans les Hauts-plateaux ou le Sud », souligne Sadek Ham­laoui, l’un des porte-parole du Col­lec­tif autonome des médecins rési­dents algériens.

Man­i­fes­ta­tion à l’hôpital Mustapha Pacha, Alger, jan­vi­er 2018. Crédit LB

Les deux pays voisins ont pour­tant investi dans la san­té publique. En Algérie, le bud­get de la san­té a été mul­ti­plié par 4 entre 2000 et 2010. Mal­gré la crise budgé­taire liée à la baisse des revenus du pét­role, le bud­get de la san­té pour 2018 dépasse 3,4 mil­liards de dol­lars. En Tunisie, la loi de Finances 2018 prévoit un bud­get de 773 mil­lions de dol­lars. Si face au manque de matériel et de spé­cial­istes dans cer­taines régions, les respon­s­ables tunisiens invo­quent sou­vent la sit­u­a­tion économique dif­fi­cile du pays, un rap­port pub­lié en 2016 mon­tre qu’il s’agit tout autant — voire plus — d’un prob­lème de ges­tion que de moyens. La répar­ti­tion des équipements entre les dif­férents étab­lisse­ments de san­té y est par exem­ple qual­i­fiée d’ « irra­tionnelle ». Ain­si, le gou­ver­norat de l’Ariana, près de Tunis, est le moins doté en appareils d’imagerie médi­cale, alors que les patients qui se ren­dent en con­sul­ta­tion sont par­ti­c­ulière­ment nom­breux. A l’inverse, le gou­ver­norat de Tozeur, dans le Sud, est celui qui a le plus d’appareils d’imagerie médi­cale par nom­bre d’habitants, alors que le rythme de con­sul­ta­tions médi­cales y est faible. Les déci­sions con­cer­nant les ressources humaines et l’équipement sont cen­tral­isées au niveau du min­istère de la San­té, sou­vent sans con­sul­ter les acteurs de ter­rain ou éval­uer les besoins réels des struc­tures de san­té. « J’ai une amie, fraîche­ment diplômée en chirurgie pédi­a­trique, qui s’est retrou­vée à exercer dans le gou­ver­norat de Gafsa, où il n’y a aucun ser­vice de chirurgie pédi­a­trique ! Elle pas­sait son temps à écrire des cour­ri­ers pour adress­er ses patients à d’autres hôpi­taux », racon­te Meri­am Ben Soltane, rési­dente à Tunis.

De mau­vais­es ges­tions qui mènent à la cor­rup­tion

En Algérie, la ges­tion admin­is­tra­tive a été en par­tie décen­tral­isée. Le directeur de l’hôpital doit arbi­tr­er selon une enveloppe for­faitaire remise par l’Etat ain­si qu’un verse­ment, for­faitaire lui aus­si, de la Caisse nationale d’assurance mal­adie. Prob­lème : cer­taines spé­cial­ités sont plus chères que d’autres. « D’un point de vue financier, l’hôpital a sou­vent intérêt à ne pas soign­er », soupire un médecin spé­cial­iste du ser­vice pub­lic. Les choix des ges­tion­naires sont sou­vent mis en cause par les soignants. « A Djelfa (la qua­trième ville algéri­enne), en 2008, il y avait qua­tre scan­ners mais aucun poste de médecin radi­o­logue », témoigne Bilel, un médecin spé­cial­iste. En 2015, le ter­ri­toire comp­tait l’équivalent de 71 770 lits d’hospitalisation. Un chiffre en apparence sat­is­faisant, mais qui cache des dis­par­ités régionales impor­tantes. « Il faut surtout se deman­der ce que sig­ni­fie un lit, souligne un pédi­a­tre d’un hôpi­tal d’une région mon­tag­neuse. En réan­i­ma­tion par exem­ple, la norme inter­na­tionale veut qu’on compte comme lit, un lit équipé d’un matériel de réan­i­ma­tion pédi­a­trique. J’ai vu des ges­tion­naires compter le nom­bre de mate­las et en déduire que c’était des lits de réan­i­ma­tion. Le ges­tion­naire, comme tout le monde, n’a pas envie de se faire engueuler parce que les chiffres de son hôpi­tal ne sont pas bons ».

Dans un arti­cle, le pro­fesseur de chirurgie Abid Lar­bi, ancien directeur de san­té publique au min­istère de la San­té, souligne que les taux d’occupation des hôpi­taux avoisi­nent les 50 %, à l’exception des étab­lisse­ments mère-enfant, des mater­nités et des ser­vices de gyné­co-obstétriques. « Au lieu de con­stru­ire des poly­clin­iques, en met­tant en valeur le médecin omniprati­cien, on con­stru­it encore dans toutes les régions du pays des hôpi­taux qui sont à moitié vides », souligne-t-il. Selon lui, la région d’Adrar aurait ain­si plus besoin de poly­clin­iques et de mater­nités que des cinq hôpi­taux en con­struc­tion. « L’insuffisance de con­trôle et des pri­or­ités mal définies sont une source de gaspillage des deniers publics », affirme-t-il.

En Tunisie, la mau­vaise ges­tion et l’absence de con­trôle ouvrent la voie à la cor­rup­tion au sein des hôpi­taux. C’était l’une des prin­ci­pales caus­es de mécon­tente­ment exprimées par les patients de tout le pays lors du dia­logue socié­tal de san­té organ­isé en 2014 : bakchich ver­sé par les patients aux employés de l’administration pour con­tourn­er les longues heures d’attente aux con­sul­ta­tions, pass­er un exa­m­en ou obtenir les résul­tats d’analyses san­guines plus rapi­de­ment… Mais la cor­rup­tion existe égale­ment à un plus haut niveau, dans l’attribution des appels d’offre pour les médica­ments par exem­ple. « La dernière fois, j’ai ren­con­tré un représen­tant médi­cal qui m’a dit que son entre­prise avait rem­porté l’appel d’offres plusieurs mois aupar­a­vant pour un médica­ment, et qu’il l’avait fourni à l’hôpital. Or, je n’avais jamais vu ce médica­ment, et il n’était pas disponible ! Per­son­ne ne sait où les boîtes sont passées », s’insurge Meh­di.

En Tunisie, env­i­ron 90% de la pop­u­la­tion béné­fi­cie d’une cou­ver­ture san­té. Mais il existe une iné­gal­ité, en par­ti­c­uli­er géo­graphique, dans l’accès aux soins : ain­si, les habi­tants du Kef, dans le Nord-Ouest, doivent par­courir plus de 200 kilo­mètres pour accéder à l’hôpital uni­ver­si­taire, alors que ceux-ci sont surtout con­cen­trés sur la côte, plus prospère. Par ailleurs, être assuré et avoir accès à un étab­lisse­ment de san­té ne garan­tit pas tou­jours une qual­ité de soins cor­recte. Dans les hôpi­taux comme dans les cen­tres de san­té de base, les délais d’attente sont longs et les médica­ments man­quent, faute de con­trôle des stocks, ce qui oblige les patients à se fournir dans des officines privées. « On ne trou­ve même pas de paracé­ta­mol à la phar­ma­cie de l’hôpital », se plaint Lil­ia*, dont le fiancé a été hos­pi­tal­isé à Nabeul. Dans ce con­texte, nom­breux sont ceux qui dis­ent recourir à la cor­rup­tion ou faire appel à des con­nais­sances pour être soignés mieux et plus vite. D’autres, s’ils en ont les moyens, se tour­nent vers les clin­iques privées. « Moi je cotise pour la san­té publique et j’y crois. Mais quand j’ai un pépin de san­té, je fais en sorte d’aller dans le privé », recon­naît Lil­ia.

S’adapter aux muta­tions sociales
En Algérie, alors qu’une nou­velle loi de san­té est en exa­m­en, les autorités répè­tent que la san­té gra­tu­ite pour tous est la pierre angu­laire du sys­tème. Pour­tant, la part à charge des ménages représente aujourd’hui 30 % de la dépense nationale de san­té, soit l’équivalent de la part de la Sécu­rité sociale. Le sys­tème de san­té n’est pas en mesure, tel qu’il est organ­isé, de faire face aux muta­tions sociales. Ain­si l’espérance de vie a aug­men­té et un mil­lion de bébés nais­sent chaque année, la pop­u­la­tion algéri­enne est donc vieil­lis­sante et la pres­sion sur les infra­struc­tures gyné­co-obstétriques et pédi­a­triques est gran­dis­sante. Par ailleurs, le développe­ment du niveau de vie a mod­i­fié le pro­fil épidémi­ologique du pays. Ain­si, on meurt désor­mais plus d’un can­cer ou d’un acci­dent de la route, que d’une mal­adie comme le choléra. Si le plan can­cer lancé en 2011 per­met désor­mais aux patients d’être suiv­is en chimio­thérapie à l’hôpital pub­lic, la radio­thérapie doit se faire dans les clin­iques privées. « Il existe des infra­struc­tures dans les hôpi­taux publics, mais elles sont sur­chargées et les délais d’attente sont longs. La radio­thérapie doit se faire dans un délai fixe après la chimio. Les patients n’ont pas d’autres choix que de se tourn­er vers le privé », explique Samia Gas­mi, prési­dente de l’association d’aide aux can­céreux Nour Doha.  

Mais surtout, les dis­par­ités régionales sont très impor­tantes. Selon le think-tank Nab­ni, on compte 1,52 médecins pour 1 000 habi­tants dans les régions du Cen­tre, con­tre 0,81 pour 1 000 habi­tants dans le Sud-Est. On recense par ailleurs un spé­cial­iste pour 733 habi­tants à Alger, con­tre 1 spé­cial­iste pour 12 827 à Djelfa. La ville de In Salah, 36 000 habi­tants, à 1 270 kilo­mètres au Sud d’Alger, n’a aucune struc­ture publique qui peut pren­dre en charge un accouche­ment en cas de com­pli­ca­tions. « La seule solu­tion qu’on a, c’est de met­tre la patiente dans une voiture pour Ghardaïa, à 600 kilo­mètres », explique une habi­tante.

« Le patient se sent dén­i­gré, méprisé, mal pris en charge »
Tous ces obsta­cles, asso­ciés à un manque de com­mu­ni­ca­tion, sont sources de ten­sions entre patients et soignants. En Tunisie, la parole s’est libérée avec la révo­lu­tion de 2011, entraî­nant des dénon­ci­a­tions plus fréquentes, des dépasse­ments et erreurs médi­cales. La frus­tra­tion des patients peut même par­fois se trans­former en agres­siv­ité. « Ma prin­ci­pale préoc­cu­pa­tion est dev­enue ma sécu­rité. Quand un patient décède, ses proches s’attaquent à toi. On dirait que c’est toi qui as tué le patient. Tu as pour­tant fait de ton mieux, en fonc­tion des moyens que tu avais », con­fie Ami­na Bouzi­di, rési­dente en pédi­a­trie à Mona­s­tir. Elle espère une prise de con­science col­lec­tive : « Nous on souf­fre, tout comme nos conci­toyens, de l’état des hôpi­taux. Donc ça con­cerne tout le monde ». En Algérie, le dis­cours est iden­tique. Les agres­sions sont dev­enues régulières. « Les patients sont face à nous. Ils nous ren­dent respon­s­ables de tous les prob­lèmes, de l’attente au manque de médica­ments, de l’absence de lits, de la panne du scan­ner », résume un rési­dent en oph­tal­molo­gie d’un CHU de la cap­i­tale. A Alger, il y a cinq CHU pour 5 mil­lions de per­son­nes, sans compter les patients envoyés dans d’autres régions du pays parce que les étab­lisse­ments de prox­im­ité n’avaient pas les moyens de les pren­dre en charge. « Le patient se sent dén­i­gré, méprisé, mal pris en charge », résume un car­di­o­logue. « C’est aus­si le sys­tème de gra­tu­ité qui pose prob­lème, soulève un maître assis­tant. Les patients pensent que le médecin est à sa dis­po­si­tion. Il n’y a pas de respon­s­abil­i­sa­tion ». Sarah fait par­tie de ceux qui en veu­lent aux médecins : « Ils n’écoutent pas les patients. Ils sont per­suadés d’avoir rai­son. Et ils ont fail­li tuer mon père lorsqu’il a été hos­pi­tal­isé ». Face aux nom­breuses his­toires d’erreurs médi­cales, les patients se méfient et ne font plus con­fi­ance.

Se tourn­er vers le privé, ou choisir l’exil
A Tunis comme à Alger, la san­té publique est un argu­ment bran­di par les autorités. Pour­tant, des indices mon­trent bien que l’on se dirige douce­ment vers une aug­men­ta­tion du rôle du privé dans le secteur de la san­té. En Tunisie, les médecins du secteur pub­lic peu­vent exercer une activ­ité privée com­plé­men­taire deux après-midi par semaine. Mais cer­tains en abusent. « Dans mon ser­vice, il y a appareil à échogra­phie tout neuf, mais il ne sert à rien car il est acca­paré par un médecin du ser­vice qui l’utilise pour son activ­ité privée et ferme la porte à clé quand il part », explique Ahlem*, rési­dente en gyné­colo­gie obstétrique.

D’autres choi­sis­sent de se tourn­er défini­tive­ment vers les clin­iques privées, où les salaires et con­di­tions de tra­vail sont meilleurs. « Il y a une poli­tique délibérée pour encour­ager le secteur privé à se dévelop­per au détri­ment du pub­lic. Si ça con­tin­ue, les Tunisiens les plus pau­vres n’auront plus qu’à mourir au pied des clin­iques privées », s’alarme Jed Henchiri, le prési­dent de l’Organisation tunisi­enne des jeunes médecins (OTJM). En Algérie, c’est d’abord le salaire qui pousse les médecins vers le privé : « 70 000 dinars par mois (495 euros), après douze ans d’études. J’aspire à voy­ager, à per­me­t­tre à mes enfants d’avoir une bonne édu­ca­tion. C’est sim­ple, avec ce salaire, c’est impos­si­ble », explique Lin­da, qui a ouvert un cab­i­net de pédi­a­trie après son ser­vice civ­il. Dans le nou­veau pro­jet de loi san­té, plusieurs dis­po­si­tions per­me­t­tent aus­si l’entrée du secteur privé dans cer­tains domaines réservés jusque-là au secteur pub­lic. Ain­si le texte pré­cise que dans le cadre de parte­nar­i­ats pub­lic-privé, l’État, tout en assur­ant la prise en charge des soins, évit­era les dépens­es liées à la con­struc­tion et à l’aménagement de nou­velles struc­tures de soins, aux frais de per­son­nel et à la ges­tion de l’établissement de san­té.

Si les médecins fuient vers le privé, ils vont aus­si s’installer à l’étranger. L’an dernier, 45 % des nou­veaux diplômés en médecine sont par­tis à l’étranger : un exil sans précé­dent. Réputés pour être bien for­més, les médecins tunisiens sont accueil­lis à bras ouverts dans de nom­breux pays. En France, ils sont la pre­mière nation­al­ité représen­tée par­mi les lau­réats du con­cours d’équivalence en médecine des­tinée aux étrangers. Le sen­ti­ment que les autorités ont aban­don­né la san­té publique les pousse à par­tir. « Moi je ferai ce que je peux pour rester, pour servir mon pays, mais on se sent méprisés et humil­iés », soupire Waj­di*, interne en pédi­a­trie.

Selon un rap­port de l’Organisation inter­na­tionale du tra­vail, le taux d’émigration des médecins est de l’ordre de 4 % pour l’Algérie et de 3.5 % pour la Tunisie en 2004. Il n’a cessé d’augmenter rapi­de­ment depuis la fin des années 1990, surtout pour l’Algérie. Les médecins sont les pre­miers pro­fes­sion­nels algériens, nés en Algérie, à exercer à l’étranger. Le nom­bre de médecins qui quit­tent l’Algérie aug­mente con­stam­ment depuis 1997. La des­ti­na­tion priv­ilégiée est aus­si la France. Près d’un médecin né en Algérie sur qua­tre exerce en France. Les effec­tifs de médecins spé­cial­istes ne sont pas touchés de la même manière. Pour les médecins nés et for­més en Algérie, les spé­cial­ités les plus con­cernées sont la psy­chi­a­trie, la radi­olo­gie, l’ophtalmologie et l’anesthésie-réanimation. De manière générale, les médecins qui tra­vail­lent dans le secteur pub­lic sont plus touchés par le départ que ceux du privé.

*Les noms ont été changés à la demande des inter­viewés.

De longs mouvements de contestation

Le mécon­tente­ment des patients comme des soignants ne date pas d’hier. Le 24 mars 2018, les internes et rési­dents tunisiens ont mis fin à une grève qui aura duré 47 jours. A l’initiative de l’Organisation tunisi­enne des jeunes médecins (OTJM), le mou­ve­ment récla­mait entre autres la créa­tion d’un statut légal pour les internes et rési­dents et protes­tait con­tre une réforme du diplôme de médecine qui retar­dait son obten­tion à la fin de la spé­cial­ité. Par­ti­c­ulière­ment déter­minés, les jeunes médecins ont man­i­festé à plusieurs repris­es, regroupant jusqu’à 3 000 internes et rési­dents devant le min­istère de la San­té au début du mois de mars. Ils ont finale­ment réus­si à faire pli­er le min­istre et obtenu gain de cause : pub­li­ca­tion du statut des internes et rési­dents, sépa­ra­tion du diplôme de médecine et de spé­cial­ité pour les étu­di­ants con­cernés cette année, et par­tic­i­pa­tion dans les dis­cus­sions con­cer­nant la réforme des études. Pour Slim Ben Salah, mem­bre du con­seil de l’Ordre des médecins, « c’est une bataille de gag­née, mais il y a beau­coup d’autres choses à revoir pour refaire de la médecine l’un des piliers de la Tunisie. »

En Algérie, la grève dure depuis qua­tre mois et sem­ble se dur­cir. Le 26 mars, les médecins spé­cial­istes tit­u­laires ont rejoint le mou­ve­ment de grève. Les rési­dents récla­ment l’abolition du ser­vice civ­il, une péri­ode oblig­a­toire de plusieurs années au cours de laque­lle ils sont envoyés dans les régions où il manque des médecins. Selon eux, l’État ne donne pas les moyens aux rési­dents de faire cor­recte­ment leur méti­er : « Envoy­er un chirurgien à Taman­ras­set c’est bien. Mais s’il n’a pas de plateau tech­nique, il ne peut rien faire », explique un médecin qui a fait son ser­vice civ­il dans le grand Sud. Au fil des semaines, au fil des man­i­fes­ta­tions, des sit-in, des affron­te­ments avec la police et des inter­ven­tions dans les médias, les rési­dents grévistes ont réus­si à met­tre en lumière les défail­lances du sys­tème de san­té. Les rap­ports sur « l’inefficacité » de ce ser­vice civ­il exis­tent depuis 2010, le min­istre actuel de la San­té l’a lui-même recon­nu lors d’une réu­nion. Pour­tant, la réforme sem­ble impos­si­ble car le sujet est trop poli­tique. « Les médias offi­ciels par­lent de négo­ci­a­tions, mais lors de la deux­ième réu­nion min­istérielle, le min­istre de la San­té n’a lais­sé aucun rési­dent par­ler, il a dit : « non ». Et quand il s’est adressé à la presse, il a affir­mé que c’était réglé. Com­ment doit-on réa­gir à cela ? », s’interroge l’un des représen­tants des rési­dents. Le levi­er pour­rait bien être le boy­cott des exa­m­ens. En effet, depuis le mois de jan­vi­er, tous les rési­dents en dernière année ont refusé de pass­er les exa­m­ens qui vali­dent leur diplôme. Or, ce sont ces médecins que l’État envoie chaque année en ser­vice civ­il. « C’est sim­ple, fin mars, les pre­miers con­trats de ser­vice civ­il vont se ter­min­er. Comme il n’y a pas d’examen, il n’y a per­son­ne à envoy­er en rem­place­ment », con­clut l’un des représen­tant des grévistes, qui évoque dif­férentes pres­sions faites sur le mou­ve­ment pour met­tre fin au boy­cott des exa­m­ens.

Depuis six ans, les mou­ve­ments de protes­ta­tion menés par les rési­dents en médecine se sont mul­ti­pliés, notam­ment pour pro­test­er con­tre les con­di­tions du ser­vice civique oblig­a­toire dans les régions. Mais ils sont mal vus par une par­tie de l’opinion publique, qui estime que les médecins sont des priv­ilégiés défen­dant des intérêts cor­po­ratistes. « On essaie d’expliquer le lien entre l’amélioration de nos con­di­tions de tra­vail et celle de la qual­ité des soins que les patients reçoivent », explique Chaima Meherzia, mem­bre de l’OTJM. En Algérie, c’est l’affaire du doc­teur Ouali qui a relancé une mobil­i­sa­tion arrêtée en 2011. La jeune femme, gyné­co­logue en ser­vice civ­il, a aban­don­né son poste alors qu’elle était de garde. Son absence, et l’absence de médecin rem­plaçant, a poussé l’établissement à ren­voy­er une jeune femme en train d’accoucher. La patiente est décédée, faute de prise en charge dans les temps. Le doc­teur Ouali a été mis en déten­tion pro­vi­soire. Toute jeune mère, cette soignante venait d’effectuer plusieurs gardes, loin de son domi­cile, dans le cadre de son ser­vice civ­il. « Quand on fait 30 césari­ennes par jour, par manque de per­son­nel, on peut faire une erreur, s’emporte une rési­dente en gyné­colo­gie d’un CHU de l’Est. Et on peut se faire empris­on­ner ? Quel mes­sage envoient les autorités ? ». Les lead­ers du mou­ve­ment de 2011, désor­mais tit­u­laires, regar­dent avec atten­tion le mou­ve­ment actuel. « A l’époque, après 4 mois et demi de grève, on avait obtenu une aug­men­ta­tion de salaire et un statut. Pour­tant, on demandait aus­si l’abrogation du ser­vice civ­il. On a échoué. Cer­tains étaient fatigués, d’autres trou­vaient qu’on avait obtenu beau­coup », racon­te un médecin, qui avait man­i­festé en 2011. L’un de ses amis acqui­esce : « La loi san­i­taire est poli­tisée, les cadres du min­istère ne sont pas là pour dis­cuter, le min­istre est un pro­fesseur de médecine et rien ne change. Beau­coup de respon­s­ables aujourd’hui ont intérêt à ce que rien ne change ».

Texte : Perrine Massy, Timothée Vinchon (à Tunis) et Leïla Beratto (à Alger)

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L’Organisation inter­na­tionale pour les migra­tions a pub­lié les chiffres prélim­i­naires de toutes les arrivées de migrants et de réfugiés en Europe par la mer Méditer­ranée en 2016. Le...

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L’Organisation inter­na­tionale pour les migra­tions a pub­lié les chiffres prélim­i­naires de toutes les arrivées de migrants et de réfugiés en Europe par la mer Méditer­ranée en 2016. Le nom­bre total d’arrivées s’élevait à 363 348. Le nom­bre de vic­times et de migrants dis­parus s’élève à au moins 5 079. Mais l’OIM indique que ce chiffre ne com­prend pas les embar­ca­tions qui dis­parais­sent en mer sans laiss­er de traces.

D’après le Pro­jet de l’OIM sur les migrants dis­parus http://missingmigrants.iom.int, des inci­dents ont été sig­nalés au large de l’Espagne, du Maroc et de la Tunisie qui pour­raient ajouter 300 décès ou plus au total de 2016. L’année 2016 est déjà la plus meur­trière jamais enreg­istrée par l’OIM dans la région.

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Pays de tra­di­tion soufie, l’Algérie a aujourd’hui du mal à dévelop­per la recherche sur le soufisme, alors que les dis­cours inspirés du wah­habisme se dévelop­pent. Ils sont quelques...

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Pays de tra­di­tion soufie, l’Algérie a aujourd’hui du mal à dévelop­per la recherche sur le soufisme, alors que les dis­cours inspirés du wah­habisme se dévelop­pent.

Ils sont quelques dizaines à peine. En Algérie, pays de tra­di­tion soufie, les chercheurs qui tra­vail­lent sur le soufisme sont peu nom­breux et dis­crets. Si le cheikh Khaled Ben­tounes, guide de la con­frérie Alawiya, né à Mosta­ganem, est con­nu dans le monde entier, la pra­tique du soufisme et son étude sont source d’incompréhension et de cri­tiques dans le pays. Yas­mine, 36 ans, de longs cheveux bruns, a été élevée dans une zaouïa : «On nous dit sou­vent que nous ne sommes pas de vrais musul­mans. J’ai com­pris ma dif­férence la pre­mière fois où je suis allée à l’école publique. Chez moi, il n’était pas tabou d’accueillir un chré­tien ou un athé, et je n’avais jamais enten­du quelqu’un par­ler de kouf­far (mécréant)».

Le soufisme mar­gin­al­isé sous Boumédiène
«En l’Algérie, de 1965 à 1979, les voix soufies ont été occultées. La décen­nie noire (la péri­ode de ter­ror­isme des années 1990) a per­mis une prise de con­science et nous sommes désor­mais plus écoutés», estime un respon­s­able de la zaouia Alawiya. «Les soufis sont dis­crets, réti­cents à faire des déc­la­ra­tions, à com­mu­ni­quer sur leurs ren­con­tres et leurs activ­ités car cer­tains salafistes n’hésitent pas à regret­ter publique­ment leur exis­tence», explique Saïd Dje­belkheir, le chercheur algérien le plus con­nu sur la ques­tion. Diplômé de Sci­ences islamiques, il a tra­vail­lé comme jour­nal­iste et est l’auteur de «Soufisme et référent religieux» (2011).

S’il est sou­vent inter­viewé par la presse algéri­enne, il est par­fois vio­lem­ment attaqué. Lors d’une con­férence publique sur la peine de mort organ­isée par Amnesty Inter­na­tionale en 2016, il est pris à par­ti lorsqu’il déclare que le Coran est tem­porel, c’est à dire, lié à l’époque à laque­lle il a été écrit. «Lorsque l’on attaque des pro­pos, les gens se ser­vent d’une argu­men­ta­tion religieuse util­isée par les salafistes. Ce n’est pour­tant pas notre cul­ture, ces argu­ments ont été importés d’Arabie Saou­dite», explique le chercheur.

L’Islam offi­ciel, sun­nite et malékite
Offi­cielle­ment, l’Algérie est un pays musul­man où l’Islam sun­nite est reli­gion d’Etat. Le min­istère des Affaires religieuses explique con­trôler les cultes pour éviter toute ten­ta­tive de «désta­bil­i­sa­tion». Ain­si, le référent religieux algérien est le rite malékite : «le référant religieux, celui de nos aïeux et des savants, inspiré de l’Ecole de Médine qui a créé la civil­i­sa­tion de l’Andalousie et a préservé les Andalous qui se sont réfugiés au Maghreb, a fait de la société maghrébine une société ouverte et mod­érée», déclarait Mohamed Aïs­sa, le min­istre des Affaires religieuses à la presse en juin 2016. Si offi­cielle­ment on fait appel aux zaouias comme aux mosquées pour «lutter con­tre les inva­sions sec­taires et l’extrémisme religieux», Saïd Dja­belkheir déplore un cer­tain lax­isme vis à vis du dis­cours salafiste. «On n’essaye pas de les con­trôler. On laisse faire le dis­cours rig­oriste et vio­lent, qui peut par­fois aller jusqu’à l’appel à la vio­lence, comme lorsqu’un salafiste a con­damné à mort l’écrivain Kamel Daoud (après une déc­la­ra­tion de l’auteur sur l’Islam sur un plateau de télévi­sion français) », explique-t-il.

A la dif­férence des uni­ver­sités tunisi­ennes ou maro­caines, le soufisme comme domaine de recherche n’existe que depuis une ving­taine d’années en Algérie. «Depuis les années 1980, on étu­di­ait les cul­tures pop­u­laires ou la lit­téra­ture pop­u­laire, et c’est là que l’on par­lait de soufisme, résume Said Dja­belkheir. Aujourd’hui, nous con­nais­sons très mal notre pat­ri­moine soufi. Il n’est pas com­plète­ment recen­sé. Comme c’est un pat­ri­moine oral, s’il se perd, ce sera irrécupérable. Le plus gros du tra­vail pour la recherche algéri­enne est désor­mais d’étudier le soufisme vivant».

Mar­di 21 mars à Mar­seille, le Col­lège de Méditer­ranée, dont 15–38 est parte­naire, organ­ise à l’école Cen­trale de Mar­seille, la con­férence «Une spir­i­tu­al­ité méditer­ranéenne ? Islam, soufisme et con­tact inter­re­ligieux dans l’histoire de la Méditer­ranée» avec Giuseppe Cecere, his­to­rien de l’université de Bologne et Sylvie Denoix, his­to­ri­enne du CNRS.

http://www.rencontresaverroes.com/college-de-mediterranee/article/conference-4-une-spiritualite-mediterraneenne-islam-soufisme-et”

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À Huel­va, dans le Sud de l’Espagne, deux crassiers de 120 mil­lions de tonnes de résidus indus­triels tox­iques et faible­ment radioac­t­ifs men­a­cent la san­té des citoyens. Un prob­lème large­ment passé sous silence par les autorités.

« Il y a heureuse­ment encore quelque chose de bon dans ce pays ! » lance José, 33 ans, étu­di­ant en biolo­gie, en dégus­tant une assi­ette de papas con choco, spé­cial­ité gas­tronomique typ­ique de Huel­va à base de pommes de terre et de cala­mars. La ville côtière du Sud de l’Andalousie, à la con­flu­ence des fleuves Odiel et Tin­to, est tris­te­ment con­nue pour sa con­t­a­m­i­na­tion indus­trielle. « Le silence est descen­du sur la ville. Après les protes­ta­tions et la fer­me­ture de Fert­iberia, plus per­son­ne ne par­le de ce qui se passe ici. La chimio­thérapie et les médica­ments ne font pas la une des jour­naux en Espagne », explique José.

Huel­va, ville de 150 000 habi­tants, entourée de marais et de réserves naturelles, par­adis des fla­mants ros­es et des cigognes, est néan­moins l’un de lieux les plus pol­lués d’Espagne. Ici, le taux de can­cer est supérieur de 25 % à la moyenne nationale. La ville compte égale­ment 14,8 % de plus de per­son­nes asth­ma­tiques. La faute aux activ­ités économiques locales, liées sys­té­ma­tique­ment au pôle chim­ique indus­triel. Ini­tié par Fran­cis­co Fran­co à l’époque de sa dic­tature mil­i­taire, un demi-siè­cle plus tard, les chem­inées du pôle chim­ique sont encore la seule alter­na­tive au chô­mage. Dans les années 1970 et 1980, des entre­pris­es multi­na­tionales comme Fert­iberia, Atlantic Cop­per, Ferti­na­gro, Cep­sa, Ena­gas ou Erti­sa se sont instal­lées dans la ville. Un pôle indus­triel, source de plus de 5 000 emplois directs et de 4 500 emplois indi­rects en 2017, selon le syn­di­cat des tra­vailleurs CCOO de Huel­va.

Vue aéri­enne des deux prin­ci­paux crassiers de Huel­va Pho­to Mesa de la ria — Paco Romero

A la suite des rap­ports pub­liés en 2003 par l’Université Pom­peu Fab­re de Barcelone et l’Université Juan Car­los III de Madrid qui ont dénon­cé la cat­a­stro­phe écologique et san­i­taire en cours à Huel­va, le pro­duc­teur de fer­til­isants pour l’agriculture, Fert­iberia, a été for­cé d’arrêter ses activ­ités indus­trielles. « Mais les crassiers de 120 mil­lions de tonnes de phos­ph­o­gypses tox­iques et faible­ment radioac­t­ifs restent là, en plein air, à quelques cen­taines de mètres de la ville », souligne José. « Une sub­tile pous­sière blanche se soulève de ces ter­rils durant les jours de vent, elle recou­vre les voitures, les arbres et les rues de la ville. Qu’on ne vienne pas me dire que cela ne fait pas mal à la san­té », ter­mine-t-il. Ces tas de scories de plus de 30 mètres de hau­teur sont le résul­tat de plusieurs décen­nies de décharge sauvage, car les phos­ph­o­gypses sont un sous-pro­duit de l’industrie des fer­til­isants agri­coles.

Dans les bars du quarti­er de Perez Cubil­las, des hommes boivent de l’eau de vie et du whisky depuis le petit matin. Beau­coup sont vic­times du chô­mage endémique qui touche toute l’Andalousie. C’est l’un des quartiers les plus pau­vres de la ville. Il est aus­si l’un des plus proches des crassiers de phos­ph­o­gypses. « Le pôle chim­ique a déver­sé ses déchets à la porte de nos maisons. Les gains des entre­pris­es par­tent à Madrid et Séville, il nous reste les can­cers et le chô­mage », dénonce Paula, 63 ans, habi­tante d’un des petits coro­ns (mai­son ouvrière) du quarti­er, alors qu’elle cherche à écumer les gross­es flaques d’eau qui ont pénétré à l’intérieur de sa mai­son durant la dernière tem­pête.

Les « coro­ns » du quarti­er Perez Cubil­las, Samuel Bre­golin

La con­t­a­m­i­na­tion indus­trielle qui cause ici de nom­breux cas de mal­adies n’est pas au cen­tre des con­ver­sa­tions dans les est­a­minets de Perez Cubil­las. À l’heure de l’apéritif, les ver­res de bière recou­vrent le comp­toir, l’atmosphère se rem­plit de fumée de cig­a­rette, les vieux jouent aux cartes sur de vieilles tables aux nappes usagées. On dis­cute du dernier match de foot­ball, de la main-d’œuvre maro­caine qui rem­place les tra­vailleurs espag­nols durant la cueil­lette des frais­es. Tout d’un coup, le silence se fait alors que passent à la télévi­sion les images du Roi Felipe VI ren­dant hom­mage à la Vierge d’une impor­tante basilique de Madrid. Quelques com­men­taires au moment où le roi baise les pieds de la vierge, puis les par­ties de cartes repren­nent.

Le tuyau qui amène l’eau potable à Huel­va passe à tra­vers les crassiers de phos­ph­o­gypses et les déchets radioac­t­ifs, pho­to Samuel Bre­golin

« Fert­iberia voudrait cou­vrir les crassiers avec de la terre. C’est une solu­tion économique, mais pas très effi­cace con­tre la radioac­tiv­ité. Selon Green­peace Espagne, l’élimination et le recy­clage lui coûteraient env­i­ron 220 mil­lions d’euros », explique Juan Manuel Buen­dia, porte-parole de la plate­forme citoyenne Mesa de la ria. « L’entreprise jouit d’un grand pou­voir d’influence : son prési­dent Juan Miguel Vil­lar Mir a été nom­mé Mar­quis par le roi Juan Car­los en 2011. L’actuelle min­istre de l’Environnement, Isabel Teje­ri­na, a été cadre de l’entreprise par le passé. Cer­tains sci­en­tifiques ont même nié les résul­tats de leurs pro­pres recherch­es », ter­mine Juan Manuel Buen­dia. Son asso­ci­a­tion com­bat depuis plus de 15 ans la con­t­a­m­i­na­tion indus­trielle à Huel­va. L’association se bat pour la fer­me­ture com­plète et défini­tive de la zone indus­trielle de Huel­va et la récupéra­tion des plages de la ville.

La sit­u­a­tion est dans une impasse, la voix de Mesa de la ria se perd face à celle de l’AIQBE, l’association des entre­pris­es du pôle chim­ique de Huel­va, qui pré­tend avoir tout fait pour défendre l’environnement et la san­té de citoyens. Les syn­di­cats ter­gi­versent. « Cer­taines recherch­es sci­en­tifiques prou­vent que beau­coup de tumeurs de Huel­va sont dues à la mau­vaise hygiène de vie d’une par­tie de la pop­u­la­tion : ici on fume et on boit beau­coup. Tant qu’on n’est pas sûr et cer­tain des respon­s­abil­ités du pôle chim­ique, on ne peut pas agir », estime Diego Roman, chargé de san­té au tra­vail et envi­ron­nement pour le syn­di­cat des tra­vailleurs de Huel­va. Cer­tains pointent du doigt la cor­rup­tion et l’omerta, d’autres affir­ment que les extrémistes déchar­gent toutes les respon­s­abil­ités sur les entre­pris­es de Huel­va. Restent 120 mil­lions de tonnes de phos­ph­o­gypses, tox­iques et faible­ment radioac­t­ifs, stock­ées en plein air à moins de 500 mètres du cen­tre-ville de Huel­va, et des plan­ta­tions de frais­es com­mer­cial­isées dans toute l’Europe.

Reportage et photos : Samuel Bregolin à Huelva
Photo de Une : Le pôle chimique de Huelva @ Paco Romero pour Mesa de la ria

La guerre des études

Les études sci­en­tifiques ne s’accordent pas sur le lien entre le pôle chim­ique et le fort taux de tumeurs et can­cers dans la ville. La guerre des sci­en­tifiques fait rage… Quelques liens pour en appren­dre plus :

Le quo­ti­di­en El Paìs : https://elpais.com/diario/2007/08/31/sociedad/1188511202_850215.html
Le site Cade­nas­er : http://cadenaser.com/emisora/2018/01/15/radio_huelva/1516015436_451750.html
L’association Mesa de la Ria : http://mesadelaria.es/huelva/?p=3414
Pol­lu­tion en Espagne, PMC Nation­al Institues of health (en anglais) : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1847682/
El Paìs, sept études sci­en­tifiques qui démon­trent qu’il n’y a pas de rela­tion entre can­cers et indus­tries à Huel­va selon la Direc­tion générale de la San­té publique espag­nole :
https://elpais.com/diario/2007/09/01/andalucia/1188598925_850215.html

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