A la rencontre des exilés mineurs

Pour son pre­mier stage en milieu pro­fes­sion­nel, Clara a choisi la rédac­tion de 15–38 Méditer­ranée à Mar­seille. Après avoir assisté et par­ticipé au bouclage du dossier du mois...

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Pour son pre­mier stage en milieu pro­fes­sion­nel, Clara a choisi la rédac­tion de 15–38 Méditer­ranée à Mar­seille. Après avoir assisté et par­ticipé au bouclage du dossier du mois de jan­vi­er : “A tra­vers les crises, réin­ven­ter la vie de la cité”, elle a choisi d’aller à la ren­con­tre des exilés, migrants qui sont nom­breux à déam­buler dans les rues de Mar­seille. Cer­tains ont la chance de trou­ver les citoyens mobil­isés au sein du col­lec­tif El Man­ba pour trou­ver un héberge­ment, une aide juridique, une aide admin­is­tra­tive, une pro­tec­tion en cas de risque d’expulsion et surtout une con­vivi­al­ité et un sou­tien moral indis­pens­able à ces jeunes sou­vent trau­ma­tisés. Immer­sion avec la plume de Clara Moothoocarpen.

Ren­con­tre avec Djib­ril, jeune guinéen de 15 ans

Dans le QG d’El Man­ba, qui se résume à une seule pièce, plusieurs per­son­nes dis­cu­tent autour d’une table. Ce sont les bénév­oles qui font par­tis du col­lec­tif. Au fond, il y a des migrants, mineurs, assis sur des chais­es, des sièges… ils man­gent, échangent quelques mots. C’est le jour de la per­ma­nence judi­ci­aire pour eux. Soudain, la porte s’ouvre : une femme et un jeune garçon entrent. Cette femme a trou­vé le garçon dans la rue et l’a amené ici, en espérant que le col­lec­tif lui trou­ve un loge­ment et le prenne en charge. Les forces de l’ordre auraient remis au garçon un papi­er ordon­nant son expul­sion dans un mois. Pour­tant il est mineur, affirme être né en 2002. Il doit être pris en charge, c’est écrit dans la loi. Mais pour­tant, les policiers n’ont pas cher­ché à véri­fi­er son âge.

Au bout de la table Djib­ril, accom­pa­g­né d’une per­son­ne qui l’héberge à Mar­seille, attend de pou­voir ren­con­tr­er une juriste bénév­ole présente tous les jeu­di après-midi pour con­seiller et aider les jeunes dans leurs démarch­es. Il est guinéen, il a 15 ans. Il est par­ti de son pays à cause de prob­lèmes avec sa famille qui le met­tait en dan­ger. Nous n’en saurons pas plus. Il était en sec­onde. Il est passé par le Mali, l’Algérie, la Libye, l’Italie, pour arriv­er en France. Le pro­jet de Djib­ril était d’aller tra­vailler en Algérie et gag­n­er de l’argent. Mais les autorités ont com­mencé à expulser cer­tains migrants dans leurs pays d’origine. Il a alors choisi la Libye, ne voulant pas retourn­er dans son pays. Il a été placé dans un campe­ment où les con­di­tions de vie étaient dif­fi­ciles. Il témoigne : « Nous étions tabassés, vio­lés, on volait nos affaires, notre argent… » Il a ensuite été kid­nap­pé, avec cer­tains de ses cama­rades, par des libyens. Ils ont été enfer­més, attachés… Parce qu’ils n’ont pas su dire où se trou­vaient des femmes recher­chées par ces hommes libyens. Ils n’ont pas été nour­ris durant une semaine, puis ils ont été relâchés. Il con­fie : « Retourn­er dans son pays, c’est la mort ».

Alors, avec un cama­rade, il a fait la tra­ver­sée de la Libye vers l’Italie sur un bateau pneu­ma­tique avec 145 per­son­nes à bord. Ils avaient seule­ment deux bidons d’eau pour tout le bateau. Ils ont nav­igué pen­dant deux jours puis ont été trans­portés jusqu’à la côte par les gardes côtes ital­iens. Il a été placé dans un camp où il rece­vait 75 euros par mois. Mais, il ne se sen­tait pas bien là-bas, il avait l’impression que les ital­iens étaient racistes et il ne par­lait pas leur langue… Au bout de deux mois, il prend un train pour la France avec un com­pagnon. Mais quelques kilo­mètres après la fron­tière, les autorités français­es les décou­vrent et ils sont con­traints de retourn­er en Ital­ie. Néan­moins, ils n’abandonnent pas et essaient à nou­veau. Lors de cette deux­ième ten­ta­tive, ils parvi­en­nent à pass­er et arrivent à Nice. Ils pren­nent le bus en direc­tion de Paris, parce que les par­ents de son cama­rade y sont.

Il con­fie : « J’avais peur de me faire arrêter ».Des citoyens leur ont don­né de la nour­ri­t­ure, et il a dor­mi chez son ami. Il est ensuite arrivé à Mar­seille et a dor­mi chez une jour­nal­iste pen­dant un mois puis a été recueil­li chez une con­nais­sance de la jour­nal­iste. Il a entamé des démarch­es : il s’est enreg­istré pour une prise en charge auprès de l’ADDAP 13 (Asso­ci­a­tion départe­men­tale pour le développe­ment des actions de préven­tion des Bouch­es du Rhône). Mais ils lui ont annon­cé qu’il n’y avait plus de place disponibles et qu’il devrait patien­ter 3 ou 4 mois. Il a eu la chance d’être hébergé, aidé et accom­pa­g­né par une per­son­ne, qui a insisté pour qu’il puisse pass­er le test prévu par le CASNAV (cen­tre académique pour la sco­lar­i­sa­tion des enfants allo­phones nou­velle­ment arrivés et des enfants issus de familles itinérantes et de voyageurs) pour con­naître son niveau sco­laire, sachant qu’il a arrêté l’école pen­dant un an.
« Je pen­sais que tout irait bien, mais c’est le con­traire », con­fie-t-il, en par­lant de la France.
Il est main­tenant entre les mains de citoyens qui l’hébergent, le nour­ris­sent et l’aident dans ses démarch­es. Mais jusqu’à quand ?

Local du col­lec­tif Migrants13/El Man­ba. Le jeu­di après-midi, la per­ma­nence juridique pour les mineurs isolés leur per­met de con­naître leurs droits.

« El Man­ba », souf­fle d’espoir pour les migrants

Le col­lec­tif El Man­ba assure l’accueil des migrants (majeurs et mineurs) à Mar­seille. Ses mem­bres assurent la prise en charge là où les insti­tu­tions ne le font pas. Toutes les per­son­nes qui tra­vail­lent pour le col­lec­tif sont des bénév­oles, qui s’organisent chaque jour pour l’accueil de ces exilés. Cha­cun met ses points forts à con­tri­bu­tion.

Le col­lec­tif a été créé en2015, après la fer­me­ture de la fron­tière avec l’Italie (empêchant les migrants venant d’Italie d’aller en France). « Nous nous sommes dit qu’il fal­lait agir, qu’il fal­lait que les morts en Méditer­ranée s’arrêtent » con­fie Eric, bénév­ole au col­lec­tif El Man­ba. Il nomme ça : « le mas­sacre en Méditer­ranée ». En Ital­ie, où ils sont débar­qués après avoir été sauvés en mer, un grand camp de migrants a été évac­ué en 2015 dans la ville de Vin­timille. Ce camp était autonome et il était auto­géré, grâce aus­si, aux citoyens et aux asso­ci­a­tions qui aidaient les migrants. C’est autour de ces idées-là que le col­lec­tif El Man­ba s’ouvre, avec l’aide de bénév­oles. Ils voulaient trou­ver des solu­tions pour aider les migrants que le gou­verne­ment ne prend pas en charge. D’où le nom El Man­ba, qui sig­ni­fie la source (de solu­tions). Eric pour­suit : « Nous, on pâlit aux man­que­ments de la part des insti­tu­tions. » Les mem­bres du col­lec­tif avaient instal­lé leur local dans des squats mais se sont mal­heureuse­ment fait expul­sés 7 fois d’endroits dif­férents. Aujourd’hui ils ont un local.

Le col­lec­tif met en place des per­ma­nences héberge­ments : Beau­coup de migrants sont à la rue, ils n’ont pas d’endroits où dormir la nuit. Parce que les délais de traite­ment des dossiers s’allongent et que les cen­tres d’hébergements, les foy­ers, sont sat­urés. Les mineurs, eux, atten­dent donc d’être pris en charge par l’aide sociale à l’enfance.

El Man­ba met aus­si en place des aides juridique (pour les mineurs et les majeurs parce que leurs droits ne sont pas les mêmes) : Beau­coup de migrants ne sont pas pris en charge et leurs droits ne leurs sont pas expliqués. Les pren­dre en charge est essen­tiel parce qu’un deman­deur d’asile à la rue, mal con­seil­lé, aura moins de chance d’obtenir l’asile. Aus­si, le fait que cer­tains migrants ne con­nais­sent pas leurs droits incite les insti­tu­tions à ne rien faire.

Le col­lec­tif met aus­si en place des cours de français pour les exilés. En échange, ces derniers leurs offrent des cours d’arabe. Ce sont des échanges enrichissants des deux côtés. Ça leur per­met de créer des liens forts, des échanges. Les migrants sont acteurs : ils ne lais­sent pas les bénév­oles du col­lec­tif tout faire pour eux. Ils se bat­tent pour leurs droits, par­ticipent aux man­i­fes­ta­tions, con­certs et repas col­lec­tifs.

« Nous, on se bat pour qu’ils puis­sent avoir l’asile et qu’ils ne soient pas dublinés ». con­fie Eric.

Le règle­ment de Dublin stip­ule que : dès lors qu’un migrant pose ses empreintes dans le pre­mier pays où il arrive, il doit y faire sa demande d’asile. Sauf que les migrants n’ont pas for­cé­ment envie de deman­der l’asile en Grèce, en Ital­ie ou en Espagne (les pre­miers pays européens où ils posent leurs empreintes)

El Man­ba n’est pas le seul acteur qui estime que les migrants mineurs ne sont pas pris en charge : La fédéra­tion des acteurs de la sol­i­dar­ité qui réu­nit des grandes ONG inter­na­tionales dénon­cent égale­ment : « …la pénurie de loge­ments et de places d’hébergements… », « …une ori­en­ta­tion sys­té­ma­tique de cer­tains publics vers des dis­posi­tifs spé­ci­fiques, de moin­dres qual­ités d’accueil, par­fois seule­ment quelques nuits, et où l’ensemble des droits et presta­tions découlant du droit à l’hébergement ne sont pas pro­posés. », « Ces pra­tiques con­stituent une atteinte grave aux droits fon­da­men­taux des per­son­nes. »

Clara Moothoocarpen

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