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« Quiconque a la foi en sa reli­gion ne peut pré­ten­dre que notre thé est con­t­a­m­iné » déclarait le bon­homme en costard et à la mous­tache fine, avant d’en avaler un verre, bien noir, devant les caméras. C’était le Min­istre de l’Industrie et du Com­merce Cahit Aral, en 1986.

A la suite de l’accident sur­venu dans la cen­trale nucléaire de Tch­er­nobyl, des nuages haute­ment chargés de radioac­tiv­ité avaient sur­volé la côte de la Mer Noire. Quelques mois après, dans l’impossibilité de réfuter la con­t­a­m­i­na­tion de la récolte locale, notam­ment du thé, abon­dam­ment con­som­mé dans le pays, les représen­tants de l’État se pré­cip­i­taient pour en rel­a­tivis­er la portée, sur un ton pour le moins sar­cas­tique : « un peu de radioac­tiv­ité est même bon pour les os », « le thé radioac­t­if a plus de saveur ». Mais la saveur a un prix. En effet, l’Union des médecins de Turquie rap­por­tait que dans la péri­ode 2003–2006 la moitié des décès dans le vil­lage de Hopa, un des plus touché par les nuages, était due au can­cer.
Vingt-cinq ans plus tard, Recep Tayyip Erdo­gan, alors Pre­mier min­istre, déclarait au lende­main de l’accident de Fukushi­ma que « tout com­porte un risque, une bon­bonne de gaz aus­si peut explos­er », con­fir­mant ain­si la fameuse maxime turque selon laque­lle « la con­ti­nu­ité est essen­tielle dans l’État ». Et le sar­casme aus­si, apparem­ment.

L’engouement de l’État turc pour l’énergie nucléaire a un long passé. Déjà en 1952, Ankara fut le pre­mier à s’empresser de sign­er l’accord du pro­gramme « Les atom­es pour la paix » dirigé par les États-Unis. A la suite de plusieurs années d’études de fais­abil­ité, c’est en 1976 que l’emplacement idéal pour la con­struc­tion d’une cen­trale nucléaire a été déter­miné : Akkuyu, dans le sud du pays, au bord de la Méditer­ranée, con­nu pour ses plages. Pour­tant après maintes ten­ta­tives qui se sol­dèrent toutes par des échecs, ce ne sera qu’en 2010, sous l’AKP, le Par­ti de la Jus­tice et du Développe­ment qu’un accord sera signé avec la Russie pour finale­ment inau­gur­er en avril 2018 la con­struc­tion du site où devrait pren­dre place les qua­tre réac­teurs nucléaires. Le pre­mier réac­teur est cen­sé com­mencer à fonc­tion­ner en 2023, au cen­te­naire de la fon­da­tion de la République. Le -désor­mais- Prési­dent Erdo­gan a effec­tive­ment un faible pour les dates sym­bol­es, qu’il aime mar­quer de son emprunte, pour les charg­er de nou­velles sig­ni­fi­ca­tions. Donc 100 ans après Kemal le leader his­torique, Erdo­gan pour­rait-il devenir lui, le leader atom­ique ?

Le nucléaire turc promet un avenir obscur

Müh­dan Sağlam est très scep­tique sur ce point. Uni­ver­si­taire limogée pour avoir signé une péti­tion pour la paix, Sağlam s’est recy­clée dans le jour­nal­isme en tant que spé­cial­iste de la ques­tion énergé­tique : « Inter­na­tionale­ment une puis­sance nucléaire est une puis­sance pos­sé­dant l’arme nucléaire et non pas un pays pro­duc­teur d’énergie nucléaire ! C’est une manip­u­la­tion des­tinée à la poli­tique intérieure du pays et à la base de l’AKP ». Les dis­cours sur l’indépendance énergé­tique ne lui parais­sent pas crédi­ble non plus : « La moitié du gaz naturel provient de Russie, duquel nous impor­tons aus­si du char­bon et du pét­role. Faire con­stru­ire une cen­trale nucléaire à l’entreprise publique Russe Rosatom, qui con­tin­uera par ailleurs à la con­trôler pen­dant vingt ans, ça ren­forcera juste­ment la dépen­dance vis-à-vis du Krem­lin » affirme-t-elle.
Mais c’est prin­ci­pale­ment l’économie turque, frap­pée par une crise -qui n’en est qu’à ses débuts- qui rend le pro­jet incer­tain. Elle pré­cise : « Le parte­naire turc qui devrait pos­séder 49% des actions est tou­jours inex­is­tant. Le con­sor­tium turc s’est retiré 2 mois avant l’inauguration, dans des con­di­tions assez obscures, car prob­a­ble­ment les russ­es ne le trou­vaient pas fiable finan­cière­ment ». Il faudrait y ajouter le fait qu’Ankara a promis une garantie de prix par kWh à Rosatom, trois à qua­tre fois plus élevé que celui du marché et basé sur le dol­lar face auquel la livre turque perd chaque jour de sa valeur.
Le dernier gros prob­lème, selon elle, est l’emplacement de la cen­trale. « Vous imag­inez, lance-t-elle, qua­tre réac­teurs à prox­im­ité du Proche Ori­ent, qui ne sem­ble pas prêt à se sta­bilis­er et où la Turquie est par­tie prenante des con­flits qui l’agitent. Il y a deux ans, les atten­tats sui­cides fai­sait par­tie de notre quo­ti­di­en, on avait peur de sor­tir dans la rue. On ne peut écarter le risque d’attaque ter­ror­iste sur la cen­trale. Et la solu­tion annon­cée est le posi­tion­nement de mis­siles à ses alen­tours ! »

Mou­ve­ment citoyen con­tre le pro­jet de site nucléaire de SINOP Crédit pho­to : NKP

For­ma­tion de mou­ve­ments con­tes­tataires

Qui dit nucléaire dit, bien enten­du, protes­ta­tion. Ce fut, dès la fin des années 70, la pop­u­la­tion locale d’Akkuyu, les pêcheurs en tête, qui exprimèrent en pre­mier leur désac­cord avec ce pro­jet qui pour­rait s’avérer meur­tri­er pour eux et pour les ressources économiques de la région. Mais comme l’indique Ümit Şahin, c’est l’accident de Tch­er­nobyl et le chapître du thé con­t­a­m­iné qui fut un véri­ta­ble tour­nant dans la con­sci­en­ti­sa­tion de l’opinion publique. Doc­teur en san­té publique et envi­ron­nemen­tale, Şahin est un activiste anti-nucléaire de longue date et ani­ma­teur du col­lec­tif nükleersiz.org [sans nucléaire] : « Tout le monde a assisté aux ten­ta­tives de dis­sim­u­la­tion, a été témoin de l’absence de trans­parence de la part de l’État. C’est en fait un sen­ti­ment d’insécurité qui s’en est dégagé, et une perte de con­fi­ance vis-à-vis des dirigeants ». Le véri­ta­ble essor du mou­ve­ment écol­o­giste et du com­bat qui s’en est suivi durant toute la dernière décen­nie du 20ème siè­cle s’est ain­si bâtit sur cette haute sen­si­bil­ité con­tre le nucléaire. « Et nous avons rem­porté une vic­toire, s’exclame-t-il, car l’appel d’offre pour la con­struc­tion des réac­teurs, validé depuis 8 années a été annulé par le Pre­mier min­istre en l’an 2000. Et ce sont les argu­ments véhiculés par le mou­ve­ment de con­tes­ta­tion, à com­mencer par les risques d’accident, le prob­lème de traite­ment des déchets et l’irrationalité économique du nucléaire en com­para­i­son avec les éner­gies renou­ve­lables qui l’y ont per­suadé ».

Mais le dossier a donc été rou­vert en 2004 après l’ascension de l’AKP au pou­voir. D’autre part, deux autres pro­jets de con­struc­tion de cen­trales nucléaires se sont ajoutés à celle d’Akkuyu, celle de Sinop, au nord du pays, puis celle d’Igneada, au nord-est d’Istanbul, tous deux en bord de Mer Noire. Alors que ce dernier est encore dans un état embry­on­naire, celui de Sinop stagne, faute de ressources économiques et donc de crédi­bil­ité aux yeux de son parte­naire japon­ais. « Alors qu’il n’y a rien de décisif et que l’étude d’impact envi­ron­nemen­tal n’est pas encore établie, ils ont déjà coupé 650 000 arbres ! » déplore Zeki Karataş, mem­bre de l’exécutif de la Plate­forme anti-nucléaire de Sinop. Il était de ceux qui en févri­er dernier s’étaient déplacés pour pren­dre part à la réu­nion offi­cielle dite de « par­tic­i­pa­tion du peu­ple » cen­sée pren­dre l’avis des habi­tants de Sinop, sauf que ces derniers n’avaient pu accéder à l’enceinte où elle s’y tenait. Ni d’ailleurs le maire de la ville ou bien les députés de Sinop issus de l’opposition, cela va sans dire… Les quelques 800 policiers mobil­isés à cette occa­sion, accom­pa­g­nés de véhicules anti-émeutes avaient reçu l’ordre de ne pas laiss­er le peu­ple pronon­cer son avis. « Avec l’état d’urgence [instau­ré à la suite de la ten­ta­tive de coup d’État en 2016], les con­di­tions de protes­ta­tion ont changé, avant on man­i­fes­tait chaque semaine, main­tenant on attend le moment prop­ice, pour économiser nos forces, 19 de nos activistes ont déjà été con­damnés à des peines de prison avec sur­sis » soupire-t-il.

La Turquie fait ain­si face à une « tran­si­tion au nucléaire » qui n’en est pas véri­ta­ble­ment une, étant don­né qu’aucune per­spec­tive visant à dimin­uer l’usage d’énergies fos­siles ne vient la com­pléter. En effet, dans un pays où plus de 65% de la pro­duc­tion d’électricité repose sur les com­bustibles fos­siles, Ankara pro­jette d’ajouter aux 20 cen­trales ther­miques actives encore une cinquan­taine. Quant à l’usage d’énergies renou­ve­lables, les quelques 600 cen­trales hydroélec­triques (soit 22% de la pro­duc­tion énergé­tique) se sont avérées forte­ment destruc­tri­ces pour l’environnement et ont provo­qué de mémorables résis­tances de la part des pop­u­la­tions locales durant les dix dernières années.
Les résul­tats d’un sondage réal­isé récem­ment (juin 2018) par l’Institut KONDA révèle bien l’état d’esprit de la pop­u­la­tion vis-à-vis de ces sources d’énergie, dont directe­ment ou non elle a fait l’expérience : Seule­ment 5% en moyenne des par­tic­i­pants préfèrent que soient con­stru­ites à prox­im­ité de chez eux des cen­trales hydroélec­triques, nucléaires ou à char­bon. Ce pour­cent­age s’élève à 70,5 % pour l’énergie solaire…
« Mais pourquoi se don­ner tant de mal pour un pro­jet si défail­lant et qui de plus ne cou­vri­ra pas plus de 7% du besoin énergé­tique à son apogée, pour dimin­uer ensuite d’année en année ?». Per­spi­cace ques­tion que celle de Müh­dan Sağlam face au pro­jet nucléaire d’Akkuyu. Comme tant de ques­tions qui visent à élu­cider les énigmes de la sin­istre tra­jec­toire prise par le régime d’Erdogan.

Uraz AYDIN-collaborateur 15–38 en Turquie

Photo de Une : activistes de la Plateforme anti-nucleaire de Sinop (NKP) Crédit photo : NKP

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