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Por­traits croisés de deux artistes syriens. Omar Malas est resté au pays, il doc­u­mente la vie quo­ti­di­enne à Damas grâce à la pho­togra­phie. Rana a dû quit­ter la Syrie. Elle utilise le théâtre pour racon­ter l’exil.

Omar Malas, l’oeil de Damas

Per­ché sur le toit de son apparte­ment à hau­teur de vol des pigeons, Omar assiste depuis bien­tôt 10 ans aux soubre­sauts de son pays et de sa ville natale, Damas. Après une expéri­ence de cadreur, cam­era­man, assis­tant de direc­tion et réal­isa­teur sur divers tour­nages jusqu’en Algérie et en Tunisie, il a choisi la pho­togra­phie qu’il a déjà expéri­men­tée au cours de ses for­ma­tions à Damas et à Paris. « La pho­to est comme un moyen pour moi d’aider cette ville à revenir à la vie après cette guerre forte qui n’est d’ailleurs pas ter­minée ». Femmes, ado­les­cents, vieil­lards, Dam­ascènes, arti­sans, con­stituent son champs de tra­vail quo­ti­di­en. « On essaie de vivre à fond, de s’entraider. Quand j’arrive avec mon appareil face aux gens dans les rues, pour cer­tains c’est comme s’ils m’attendaient depuis longtemps. » Les ado­les­cents, parce qu’ils ont gran­di avec la guerre et sont sou­vent « per­tur­bés », les femmes celles qui ont per­du maris et enfants, désor­mais veuves, les vieux au vis­age mar­qué et attachant, les habi­tants de la vieille ville et les arti­sans dans leurs ate­liers retranchés dans les ruelles étroites du cen­tre his­torique où ils con­tin­u­ent de pon­cer le bois, de tailler des pier­res et de découper du verre. Autant de vis­ages, d’histoires au cœur d’une Damas mar­quée par ces 9 dernières années. Ce tra­vail du quo­ti­di­en à tra­vers son regard hum­nanisant aura valu à Omar d’être exposé pour la pre­mière fois au Dane­mark en 2019 pour l’exposition House with view (Mai­son avec vue). Onze pho­tos grand for­mat qui rela­tent com­ment il voit la guerre depuis chez lui alors qu’il est trop dan­gereux de sor­tir. Une manière de s’exiler, de mon­tr­er l’humanité de la Syrie, celle du quo­ti­di­en, celle des Syriens de l’intérieur qui ont dû mal à nour­rir leurs enfants trois fois par jour et aus­si ceux qui promè­nent leur chien ou joue au backgam­mon sans se préoc­cu­per du lende­main, à des Européens habitués aux images chocs qui provi­en­nent de Syrie et de rester ain­si en con­nex­ion avec le monde. « Inter­net nous per­met de ne pas se sen­tir oubliés », mais à l’intérieur « il est dif­fi­cile de sor­tir les gens de leur marasme car la vie cul­turelle manque, et la sit­u­a­tion économique est ter­ri­ble­ment acca­blante. La guerre a lais­sé beau­coup de blessures. Je suis donc un témoin de ces vies avec mon appareil, loin des ques­tions poli­tiques, loin de ce qui peut créer des prob­lèmes. J’essaie de faire la paix, d’aider à faire la paix en cher­chant à l’intérieur des gens ce qui les ani­me. » D’après Omar, Damas revient petit à petit à la vie : « je me sens respon­s­able de mon pays et j’ai de la chance d’avoir pu y rester sans faire mon ser­vice mil­i­taire. Beau­coup sont par­tis et n’ont pas eu le choix. J’utilise cette chance pour par­ler des gens et cela m’aide à sur­vivre, à pour­suiv­re la vie ici. J’ai un besoin de m’exprimer et de faire des pho­tos, c’est vital pour moi ». Quand il n’est pas sur le ter­rain, Omar accueille des jeunes ado­les­cents, des artistes et des acteurs de télévi­sion con­nus dans le pays qui vien­nent se faire tir­er le por­trait dans la par­tie amé­nagée en stu­dio pho­to de son apparte­ment. « Pour eux cela peut-être une porte ouverte vers d’autres hori­zons, via inter­net où ils pub­lient leurs books. L’obtention de visas reste très dif­fi­cile pour nous, ce lien est donc indis­pens­able. » Il espère pou­voir expos­er son prochain pro­jet dans dif­férentes villes syri­ennes où il a récem­ment tra­vail­lé, et tel un pigeon voyageur le faire cir­culer jusqu’en Europe « comme un livre pho­to-texte en dif­férentes langues qui passera d’une main à l’autre pour qu’on com­prenne et que l’on oublie pas les Syriens. »

Omar Malas
Vendeurs de fruits et légumes Damas 26 sep­tem­bre 2019 @Omar Malas
Jeune fille par­tic­i­pant à un ate­lier de pho­togra­phie encadré par Omar Malas. Damas @Omar Malas
Mont Qas­si­un @Omar Malas
Homme tra­vail­lant dans le quarti­er des arti­sans de Damas. @Omar Malas

Rana Barakat, « La déri­sion jusqu’au bout de la plume »

Instal­lée dans un petit apparte­ment au cœur de Besançon à l’Est de la France, Rana ne tient plus en place depuis qu’elle a posé sur le papi­er les pre­mières lignes de sa créa­tion artis­tique, un réc­it théâ­tral­isé de son exil de Syrie jusqu’en Franche-Comté. Son his­toire avec la France avait com­mencé lors de ses études à Metz de 2004 à 2006 où elle obtient son mas­ter en art du spec­ta­cle indus­trie cul­turelle après avoir étudié à l’Institut supérieur des études théâ­trales de Damas, aujourd’hui fer­mé. « Dès mon retour en Syrie j’ai ensuite été pro­fesseure de méth­ode de l’industrie cul­turelle à la fac­ulté de Damas. J’ai aus­si écrit des spec­ta­cles dont un pour les enfants, en col­lab­o­ra­tion avec une psy­cho­logue. Il met­tait en scène les enfants des rues qui lavent les vit­res des voitures et qui voient jouer les autres enfants. Cela a eu beau­coup de suc­cès à Damas. » D’autres pro­jets en lien avec des thé­ma­tiques socié­tales ont façon­né sa car­rière de met­teuse en scène qui l’a con­duit grâce à ses ren­con­tres à devenir cri­tique pour le jour­nal cul­turel Shouro­ufat al Sham. Au début de la révo­lu­tion, en 2011, alors que les artistes com­mençaient pour cer­tains à être aspirés et inspirés par les cris de lib­erté venus de la rue, le rédac­teur en chef du jour­nal décide de met­tre en avant la thé­ma­tique révo­lu­tion­naire et son passé vue à tra­vers l’art. Ces ten­ta­tives de rap­proche­ment intel­lectuel avec la révo­lu­tion ne plaisent pas au régime qui men­ace ses rédac­teurs. Rana, sa fille Camille et son ami rédac­teur en chef déci­dent alors de fuir et réus­sis­sent à pren­dre un vol pour Alger sans se faire arrêter à l’aéroport. Tout cela, selon elle, grâce à son chien qui a su faire diver­sion. Rana a tout lais­sé der­rière elle. Début d’une épopée de plusieurs années entre l’Algérie et la Turquie, puis enfin la France où elle demande l’asile poli­tique. Ce par­cours elle veut le racon­ter aujourd’hui : « Je l’ai écrit dans un pre­mier temps en arabe puis en français. C’est mon témoignage, tourné en une comédie noire. J’ai effacé beau­coup de pas­sages poli­tiques, j’ai du mal à m’en détach­er. Il par­le aus­si de ma fille qui a dû s’adapter aux langues et aux cul­tures algéri­ennes et turques puis français­es, mais aus­si de la con­fronta­tion avec l’administration française que je tourne en déri­sion. Cela m’aide d’écrire cette pièce, car loin de son pays on se retrou­ve seul avec son stress, avec la dureté des admin­is­tra­tions et l’impossibilité de con­tin­uer son méti­er. » Elle enchaîne les cig­a­rettes, les rires et les coups de gueule quand elle pointe le monde du spec­ta­cle français et ses frilosités face à une incon­nue, une étrangère comme elle. « C’est dif­fi­cile de repar­tir de zéro et de faire com­pren­dre mon pro­jet. Je veux aus­si à tra­vers cette pièce expli­quer que le migrant n’est pas tou­jours celui qui prend le bateau. Moi j’ai obtenu une demande d’asile poli­tique et per­son­ne ne par­le de cette forme de migra­tion. Donc j’ai choisi de racon­ter mon his­toire, surtout cet exil dont a fait par­tie mon chien. Je ne peux pas lâch­er le cor­don avec mon pays, il est en guerre. S’il change de régime je pour­rai ren­tr­er dans mon pays. Et j’arrêterai de par­ler de poli­tique car cela prend beau­coup d’énergie ».
Si sa pièce est retenue pour être jouée, Rana devra choisir l’actrice qui aura l’honneur de livr­er son témoignage au grand pub­lic, accom­pa­g­née d’un musi­cien et d’images de la révo­lu­tion syri­enne : « pour expli­quer aux gens que ce qu’ils reçoivent des médias n’est pas la réal­ité. Je vais leur mon­tr­er la vraie révo­lu­tion, celle des gens qui cri­ent pour la lib­erté et pourquoi pas laiss­er la ques­tion ouverte avec une dis­cus­sion à la fin de la pièce. » Rana espère trou­ver un lieu cul­turel, un théâtre qui adoptera son œuvre.

Rana Barakat
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