Révolte algérienne, timide écho dans la presse française

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Depuis févri­er 2019, la rue algéri­enne fait rêver plus d’une société du pour­tour méditer­ranéen jusqu’aux con­fins d’autres con­ti­nents tant la révo­lu­tion menée depuis plusieurs mois traduit l’évolution à grande vitesse d’une société qui veut se pren­dre en main face à l’incurie des poli­tiques en place. Cepen­dant la cou­ver­ture de ce moment his­torique reste suc­cincte dans les médias français. Cer­tains ont accep­té d’en expli­quer les raisons.

« Je suis frap­pée par la déter­mi­na­tion de ce mou­ve­ment et par sa pro­fondeur, c’est comme un sen­ti­ment de libéra­tion, un élan de vie. Il est ques­tion d’affirmer que ce pays est vivant pour répon­dre au corps impo­tent de son prési­dent », lance Rosa Mous­saoui, jour­nal­iste pour le jour­nal l’Humanité, lors d’une ren­con­tre sur le Hirak -mou­ve­ment de protes­ta­tion en Algérie- organ­isée à Mar­seille : « Mal­heureuse­ment, on assiste à l’absence des médias français sur le ter­rain car ils sont privés de visas mais aus­si à leurs lim­ites dans l’analyse du présent algérien. L’obsession de l’islamisme quand ils par­lent de l’Algérie les empêche jusqu’à aujourd’hui de com­pren­dre la muta­tion de la société d’autant plus qu’ils la jugent inapte à la démoc­ra­tie. »
Nom­breux sont les jour­nal­istes français dès les prémices du mou­ve­ment à avoir demandé un visa, mais qui au terme de 3 semaines d’attente ont reçu un refus. Ils emploient dès lors des méth­odes dif­férentes pour cou­vrir le mou­ve­ment. Depuis son bureau à Radio France à Paris, Thibaut Cavail­lès jour­nal­iste à France Inter, a cou­vert la révo­lu­tion algéri­enne de mars à avril 2019. Tous les jours puis chaque ven­dre­di, il suiv­ait les slo­gans et les man­i­fes­ta­tions à dis­tance. « Les réseaux soci­aux m’ont per­mis de suiv­re dif­férentes per­son­nes qui pren­nent part au mou­ve­ment et qui m’ont égale­ment ren­voyé vers d’autres, ce qui m’a per­mis d’élargir mon car­net d’adresse et de mul­ti­pli­er les sources d’information. Ils m’ont envoyé des vidéos, j’ai pu explor­er les pro­fils des man­i­fes­tants, par­ler des slo­gans vis­i­bles sur les vidéos et pho­tos. Mais au bout d’un cer­tain temps, on est lim­ité dans les angles et il est préférable de faire appel aux jour­nal­istes cor­re­spon­dants sur place qui peu­vent aller plus en pro­fondeur dans les sujets. Mais en effet aujourd’hui, on en par­le beau­coup moins ».

La pri­mauté du ter­rain

Les cor­re­spon­dants sur le ter­rain se font rare en Algérie. Leïla Berat­to, est basée dans le pays depuis de nom­breuses années et cor­re­spond prin­ci­pale­ment pour RFI (Radio France Inter­na­tionale). Elle appré­cie cette col­lab­o­ra­tion avec la radio qui la sol­licite régulière­ment sur une diver­sité de sujets soci­aux, économiques et cul­turels. « Ce qui se passe est très com­plexe et un grand nom­bre de rédac­tions français­es a du mal à dégager des angles car il y a une réelle opac­ité poli­tique de la part des insti­tu­tions algéri­ennes. Elles se retrou­vent donc sans vis­i­bil­ité. C’est comme ça depuis tou­jours en Algérie. Il en résulte un dés­in­térêt et une sous-cou­ver­ture de ce pays », analyse la jour­nal­iste. « Les for­mats radio et télé demandés sont sou­vent trop courts et ne per­me­t­tent pas d’expliquer en pro­fondeur les enjeux donc les rédac­teurs en chef préfèrent ne pas traiter. » Par­mi les chaînes d’information en con­tinu, seule France 24 qui traite l’actualité inter­na­tionale, suit de près l’évolution de l’Algérie. BFM TV, TF1, CNews ont très rapi­de­ment aban­don­né suite aux refus de visa pour les jour­nal­istes. « Avec RFI j’ai pu abor­der plus en pro­fondeur cer­taines ques­tions comme la façon dont les gens voulaient réfléchir aux événe­ments qui se sont déroulés dans les années 1990, lors de la décen­nie noire en Algérie, et met­tre en par­al­lèle, la ques­tion de l’organisation de la société civile aujourd’hui. J’ai pu pro­pos­er et tra­vailler sur des sujets plus longs con­cer­nant par exem­ple les femmes et la jeunesse algéri­enne et en même temps, je ne pou­vais pas répon­dre aux nom­breuses sol­lic­i­ta­tions des médias. » pour­suit-elle. Elle regrette qu’il n’y ait pas davan­tage de diver­sité et de jour­nal­istes sur place mais remar­que que les con­di­tions de tra­vail imposées par les rédac­tions et leurs restric­tions budgé­taires lim­i­tent les moti­va­tions des jour­nal­istes indépen­dants à s’expatrier et ne per­me­t­tent plus aux jour­nal­istes de façon générale de se spé­cialis­er sur un pays.

Iné­gal­ités de traite­ment dans les médias

Dans la presse française il y a les bons et les mau­vais élèves en matière d’actualités inter­na­tionales, et un cer­tain nom­bre de rédac­tions tous sup­ports con­fon­dus ont revu à la baisse les arti­cles ou le temps con­sacré à l’international depuis ces 10 dernières années. L’Algérie comme les autres pays en pâtit. Majid Zer­rouky, lui s’estime heureux, jour­nal­iste au jour­nal Le Monde depuis ses débuts dans la pro­fes­sion, il cou­vre l’Algérie où il a pu se ren­dre à 3 repris­es depuis le début du mou­ve­ment grâce à son passe­port algérien. « Je n’ai pas à me plain­dre car ma rédac­tion a fait de l’Algérie une pri­or­ité depuis le début. Le pays est au cœur de nos dis­cus­sions mal­gré la dif­fi­culté de cou­vrir et de se ren­dre sur place. Per­son­nelle­ment, j’ai gran­di dans ce pays et je suis éton­né par ce qui s’y passe aujourd’hui », con­fie t-il. Etre sur place ne veut pas for­cé­ment dire être libre de cou­vrir tous les aspects du mou­ve­ment. Si le régime inter­dit les visas aux jour­nal­istes étrangers, il utilise l’arbitraire envers ceux qui repor­tent à l’intérieur du pays. « On peut désor­mais s’appuyer sur toute une nou­velle généra­tion de jour­nal­istes algériens qui ont à peine la trentaine et sont à l’initiative de médias en ligne arabo­phones et fran­coph­o­nes où ils pub­lient leurs travaux. Ils sont extrême­ment courageux, et pren­nent des risques, cer­tains ont été arrêtés pour avoir fait des posts sur les réseaux soci­aux. Le régime fait un focus et réag­it comme une entité autori­taire qui ne vit pas avec son temps en harce­lant tant les médias tra­di­tion­nels que ces nou­veaux médias en ligne qui fleuris­sent dans dif­férentes langues. C’est une guerre con­tre la presse locale et étrangère. » Comme le souligne le jour­nal­iste, les rédac­tions français­es se reposent quand elles le peu­vent sur les bi-nationaux mais il recon­naît que l’Algérie n’est pas une pri­or­ité pour l ‘ensem­ble de la presse tri­col­ore. Par­mi les rédac­tions, le jour­nal La Croix, la chaîne France 24, Radio France Inter­na­tionale et le quo­ti­di­en Le Monde accor­dent une véri­ta­ble place et con­tin­u­ent de suiv­re les événe­ments là où d’autres de leurs con­frères se sont vite lassés.

Réflexion

Comme un cail­lou dans la chaus­sure, le soulève­ment de la jeunesse algéri­enne ne pas­sionne pas les débats poli­tiques en Europe.
Si la voix des jeunes algériens a du mal à attein­dre les côtes européennes, c’est égale­ment qu’elle fait peur. L’Europe red­oute l’arrivée de bateaux de « migrants » en cas de dés­in­té­gra­tion des insti­tu­tions algéri­ennes. Mais pour­tant, aujourd’hui ces jeunes se bat­tent pour pou­voir rester dans leur pays et veu­lent tout sim­ple­ment vivre nor­male­ment comme l’analyse Majed Zer­rou­ki dans une réflex­ion plus pro­fonde sur les raisons du silence des gar­di­ens des fron­tières européennes : « Le fait d’avoir peut-être dans un futur plus ou moins proche une société démoc­ra­tique en Algérie boule­verserait peut-être les intérêts économiques français. Ce silence est ressen­ti sur place et blesse énor­mé­ment. Il faut faire atten­tion à ne pas rompre le lien avec ces jeunes qui incar­nent une rup­ture avec le régime qui vit encore dans le passé ».

Photo Une : manifestants pour le Hirak à Marseille @ Justin de Gonzague
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