En Syrie, les premiers cas de Covid-19 près d’Idleb menacent une situation sanitaire déjà précaire

Rédigé par : Hélène Bourgon
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 26/07/2020

L’inquiétude grandit en Syrie depuis l’annonce de 22 cas de covid détectés au nord-ouest du pays dans la région d’Idleb, dernière zone « hors contrôle » du régime syrien. Là, vivent 4,2 millions de personnes dont 2,8 millions ont été déplacées et survivent sous des tentes de fortune. La réponse médicale limitée à 600 médecins, soit 1,4 médecin pour 10 000 habitants, inquiète les ONG internationales qui tirent aujourd’hui la sonnette d’alarme.

Le 7 juillet dernier, un médecin neuro-chirurgien de 39 ans qui effectue des voyages réguliers entre la Turquie et la Syrie est testé positif au Covid après des symptômes grippaux et un test PCR. L’hôpital de Bab el Hawa, le plus grand de cette région, a été fondé par l’UOSSM-l’union des organisations de secours et des soins médicaux. Situé à la frontière turque, il ferme ses portes et reste confiné jusqu’à ce jour.
Les personnes testées sont majoritairement du personnel soignant de l’hôpital qui était en contact avec le médecin les jours précédents. Les tests ont révélé 22 cas positifs qui aujourd’hui présentent des formes non graves de la maladie. Des cas actuellement pris en charges dans deux foyers d’épidémie ; à Bab el Hawa et dans la région d’Afrin, dans le nord est d’Alep. Des centres de confinement pour isoler les personnes les plus vulnérables vivant dans les camps de déplacés sont également prévus par le comité médical d’Idleb soutenu par l’OMS, l’Organisation Mondiale de la Santé qui a permis d’acheminer des tests, et seulement quelques masques pour le personnel soignant de cette région en avril 2020.

Un système de santé dévasté dans le Nord-Est
« Depuis le début de la crise du coronavirus nous formons du personnel soignant à la prise en charge de la détresse respiratoire et à la ventilation mécanique. Chaque équipe repart avec un respirateur dans son hôpital », confie le professeur Raphaël Pitti, médecin anesthésiste, réanimateur et responsable de la formation au sein de l’organisation UOSSM https://www.uossm.fr/. L’ONG a ainsi ouvert plusieurs centres de formation dans la région dont deux en Syrie, l’un à Bab el Hawa (frontière turque) depuis 2013 et l’autre à Derik dans le nord-est, région majoritairement kurde, depuis 2016. Le système de santé a été dévasté depuis le début de la guerre au cours de laquelle les lieux de vie comme les hôpitaux, les écoles, les marchés ont toujours été la cible des bombardements des armées syrienne et russe. « Avec 95 respirateurs pour 4,2 millions de personnes, il est évident que nous ne pourrons pas faire face à une vague de malades si l’épidémie devient très pathogène et nous ne pourrons pas faire de la réanimation », poursuit le professeur Pitti, « la destruction du système sanitaire a sans doute causé plus de morts que la guerre elle-même. On évalue le nombre de victimes lié aux bombardements à 450 000 mais on ne compte pas celui lié à la destruction du système sanitaire. Comment se faire soigner d’un cancer en Syrie ? Comment se faire soigner d’une insuffisance rénale chronique en Syrie quand vous avez besoin d’être dialysé 3 fois par semaine ? Comment se faire prendre en charge d’un infarctus du myocarde quand il n’y a pas possibilité de chirurgie cardiaque ? Tous ces gens sont morts ». Le professeur estime à plus de 1,5 millions, le nombre de personnes décédées à cause de l’absence de soin. Parmi les plus vulnérables, les personnes âgées, mais aussi 19 000 personnes identifiées par les ONG qui souffrent de maladies chroniques dans la région d’Idleb, dont 4 000 sont d’origine respiratoire. Les cliniques mobiles mises en place par les ONG internationales comme l’UOSSM, Médecins sans frontières (MSF), et Médecins du monde (MDM) permettent d’aller à la rencontre des gens, de les sensibiliser, de leur distribuer des kits d’hygiène et d’être moins ciblé, du fait de leur mobilité, par les bombardements qui perdurent dans la région.

Réduction de l’offre de santé et humanitaire
Le confinement de l’hôpital de Bab el Hawa, le plus grand et le plus complet dans les spécialités médicales, a réduit l’accès aux soins pour les familles déplacées et les privent des consultations auprès des différents médecins.
Les personnels soignants qui ont été en contact avec le médecin contaminé ne peuvent plus exercer pendant un certains temps réduisant les effectifs dans plusieurs hôpitaux.
« Difficile d’apporter une réponse à l’urgence sanitaire à Afrin ou à Idleb, les deux foyers d’épidémie qui pourraient se propager dans les camps où le confinement n’est pas possible », confie Jean Pletinkcx, chef de mission Syrie pour MSF. « On a dû réduire l’offre de santé dans notre hôpital des grands brûlés et la chirurgie planifiée non urgente a donc été repoussée. Les consultations pour la physiothérapie, la santé mentale ont également été réduites. Les critères d’admission sont plus restreints afin d’éviter l’engorgement de nos structures où il y aurait des cas positifs. Nos personnels qui ont été en contact avec des cas dans les foyers d’épidémie sont en quarantaine, ce qui réduit également nos effectifs. Pareil pour les cliniques mobiles où on a dû mettre en place un système différent pour éviter qu’il y ait trop de patients qui viennent chercher leurs médicaments en même temps », complète-t-il.

Les organisations de terrain sont donc plutôt pessimistes pour l’avenir sanitaire de cette région qui s’est également vu privée d’un corridor humanitaire au nord d’Alep, à Bab el Salam, réduisant l’acheminement d’aide dans cette province où vivent également de nombreuses familles déplacées. Sur 4 corridors humanitaires, il n’en reste plus qu’un au niveau de Bab el Hawa, au nord d’Idleb entre la Syrie et la Turquie. Une décision de la Russie qui estime que son camps a gagné la guerre et que les ravitaillements quels qu’ils soient doivent désormais passer par Damas. Des discussions sont en cours aux Nations Unies afin de prolonger le corridor humanitaire de Bab el Salam à 12 mois. « L’étau se resserre sur Idleb et sa population qui ne vit que de l’aide humanitaire internationale. C’est comme les assiéger, les amener à avoir faim pour qu’ils cèdent et fermer tous les points de ravitaillement en annonçant la fin de la guerre », déplore le professeur Raphaël Pitti. Le 21 juillet 2020, la ville d’Ariha dans la province d’Idleb a été bombardée provoquant encore des mouvements de population et des personnes déplacées qui iront rejoindre les camps plus au nord.

« Prison à ciel ouvert »
La notion d’enfermement est très présente dans les témoignages recueillis récemment auprès de contacts syriens : « la Syrie était déjà une prison, mais avec le virus, les frontières sont encore plus fermées, notamment avec la Turquie », constate le chef de mission MSF, Jean Pletinkcx, « l’espoir est celui du lendemain, et de trouver une certaine sécurité dans un camps près de chez soi, avec l’espoir de pouvoir rentrer un jour dans sa maison ou pour d’autres de partir définitivement.» «On est coincés ici en Syrie. J’aimerais bien sortir mais tout est fermé pour le moment », témoigne un jeune photographe syrien qui vit au cœur de Damas. « 80% de la population est en dessous du seuil de pauvreté en Syrie et la majorité des familles ne mangent pas 3 fois par jour », confie Samia, originaire de Lattaquié sur la côte ouest dans les zones contrôlées par le régime syrien et où sa famille vit encore. « Au niveau sanitaire, il y a un énorme enjeu autour de l’accès à l’eau potable dans les camps de déplacés mais aussi dans le reste du pays qui est mal administré. La situation économique est un désastre partout dans le pays. Le régime ne donne rien pour se protéger, et les masques ou les désinfectants sont très chers. Ils ont annoncé que le prix d’un test serait de 100 dollars. Mais qui a les moyens aujourd’hui de se le payer ? La priorité des Syriens est de travailler pour se nourrir », confie-t-elle. Le pays connaît en effet une inflation importante comme au Liban où les licenciements se multiplient et les familles sans revenus peinent à se nourrir. Le régime syrien ne donne pas d’informations claires sur les chiffres de la Covid mais au 3 juillet 2020 il déclarait seulement 293 cas dans les régions qu’il contrôle. La levée du confinement dans les lieux publics a été prononcée le 27 mai. « On n’est au courant de rien. Ni dans les hôpitaux, où ne sait pas s’il y a assez de matériel ou si les personnes touchées survivent ou non, ni dans les prisons où continuent d’affluer des prisonniers », poursuit Samia, « ce régime est un désastre pour l’humanité toute entière, il ne gère rien du tout et continue à tuer et à emprisonner les gens. Et les médias internationaux ne parlent que de politique et des dernières élections en Syrie, une mascarade, alors que l’on meurt de faim. »