Entrevues syriennes

Rédigé par : Hélène Bourgon
Mis à jour le 01/10/2020 | Publié le 27/09/2019

Portraits croisés de deux artistes syriens. Omar Malas est resté au pays, il documente la vie quotidienne à Damas grâce à la photographie. Rana a dû quitter la Syrie. Elle utilise le théâtre pour raconter l’exil.

Omar Malas, l’oeil de Damas

Perché sur le toit de son appartement à hauteur de vol des pigeons, Omar assiste depuis bientôt 10 ans aux soubresauts de son pays et de sa ville natale, Damas. Après une expérience de cadreur, cameraman, assistant de direction et réalisateur sur divers tournages jusqu’en Algérie et en Tunisie, il a choisi la photographie qu’il a déjà expérimentée au cours de ses formations à Damas et à Paris. « La photo est comme un moyen pour moi d’aider cette ville à revenir à la vie après cette guerre forte qui n’est d’ailleurs pas terminée ». Femmes, adolescents, vieillards, Damascènes, artisans, constituent son champs de travail quotidien. « On essaie de vivre à fond, de s’entraider. Quand j’arrive avec mon appareil face aux gens dans les rues, pour certains c’est comme s’ils m’attendaient depuis longtemps. » Les adolescents, parce qu’ils ont grandi avec la guerre et sont souvent « perturbés », les femmes celles qui ont perdu maris et enfants, désormais veuves, les vieux au visage marqué et attachant, les habitants de la vieille ville et les artisans dans leurs ateliers retranchés dans les ruelles étroites du centre historique où ils continuent de poncer le bois, de tailler des pierres et de découper du verre. Autant de visages, d’histoires au cœur d’une Damas marquée par ces 9 dernières années. Ce travail du quotidien à travers son regard humnanisant aura valu à Omar d’être exposé pour la première fois au Danemark en 2019 pour l’exposition House with view (Maison avec vue). Onze photos grand format qui relatent comment il voit la guerre depuis chez lui alors qu’il est trop dangereux de sortir. Une manière de s’exiler, de montrer l’humanité de la Syrie, celle du quotidien, celle des Syriens de l’intérieur qui ont dû mal à nourrir leurs enfants trois fois par jour et aussi ceux qui promènent leur chien ou joue au backgammon sans se préoccuper du lendemain, à des Européens habitués aux images chocs qui proviennent de Syrie et de rester ainsi en connexion avec le monde. « Internet nous permet de ne pas se sentir oubliés », mais à l’intérieur « il est difficile de sortir les gens de leur marasme car la vie culturelle manque, et la situation économique est terriblement accablante. La guerre a laissé beaucoup de blessures. Je suis donc un témoin de ces vies avec mon appareil, loin des questions politiques, loin de ce qui peut créer des problèmes. J’essaie de faire la paix, d’aider à faire la paix en cherchant à l’intérieur des gens ce qui les anime. » D’après Omar, Damas revient petit à petit à la vie : « je me sens responsable de mon pays et j’ai de la chance d’avoir pu y rester sans faire mon service militaire. Beaucoup sont partis et n’ont pas eu le choix. J’utilise cette chance pour parler des gens et cela m’aide à survivre, à poursuivre la vie ici. J’ai un besoin de m’exprimer et de faire des photos, c’est vital pour moi ». Quand il n’est pas sur le terrain, Omar accueille des jeunes adolescents, des artistes et des acteurs de télévision connus dans le pays qui viennent se faire tirer le portrait dans la partie aménagée en studio photo de son appartement. « Pour eux cela peut-être une porte ouverte vers d’autres horizons, via internet où ils publient leurs books. L’obtention de visas reste très difficile pour nous, ce lien est donc indispensable. » Il espère pouvoir exposer son prochain projet dans différentes villes syriennes où il a récemment travaillé, et tel un pigeon voyageur le faire circuler jusqu’en Europe « comme un livre photo-texte en différentes langues qui passera d’une main à l’autre pour qu’on comprenne et que l’on oublie pas les Syriens. »

Rana Barakat, « La dérision jusqu’au bout de la plume »

Installée dans un petit appartement au cœur de Besançon à l’Est de la France, Rana ne tient plus en place depuis qu’elle a posé sur le papier les premières lignes de sa création artistique, un récit théâtralisé de son exil de Syrie jusqu’en Franche-Comté. Son histoire avec la France avait commencé lors de ses études à Metz de 2004 à 2006 où elle obtient son master en art du spectacle industrie culturelle après avoir étudié à l’Institut supérieur des études théâtrales de Damas, aujourd’hui fermé. « Dès mon retour en Syrie j’ai ensuite été professeure de méthode de l’industrie culturelle à la faculté de Damas. J’ai aussi écrit des spectacles dont un pour les enfants, en collaboration avec une psychologue. Il mettait en scène les enfants des rues qui lavent les vitres des voitures et qui voient jouer les autres enfants. Cela a eu beaucoup de succès à Damas. » D’autres projets en lien avec des thématiques sociétales ont façonné sa carrière de metteuse en scène qui l’a conduit grâce à ses rencontres à devenir critique pour le journal culturel Shouroufat al Sham. Au début de la révolution, en 2011, alors que les artistes commençaient pour certains à être aspirés et inspirés par les cris de liberté venus de la rue, le rédacteur en chef du journal décide de mettre en avant la thématique révolutionnaire et son passé vue à travers l’art. Ces tentatives de rapprochement intellectuel avec la révolution ne plaisent pas au régime qui menace ses rédacteurs. Rana, sa fille Camille et son ami rédacteur en chef décident alors de fuir et réussissent à prendre un vol pour Alger sans se faire arrêter à l’aéroport. Tout cela, selon elle, grâce à son chien qui a su faire diversion. Rana a tout laissé derrière elle. Début d’une épopée de plusieurs années entre l’Algérie et la Turquie, puis enfin la France où elle demande l’asile politique. Ce parcours elle veut le raconter aujourd’hui : « Je l’ai écrit dans un premier temps en arabe puis en français. C’est mon témoignage, tourné en une comédie noire. J’ai effacé beaucoup de passages politiques, j’ai du mal à m’en détacher. Il parle aussi de ma fille qui a dû s’adapter aux langues et aux cultures algériennes et turques puis françaises, mais aussi de la confrontation avec l’administration française que je tourne en dérision. Cela m’aide d’écrire cette pièce, car loin de son pays on se retrouve seul avec son stress, avec la dureté des administrations et l’impossibilité de continuer son métier. » Elle enchaîne les cigarettes, les rires et les coups de gueule quand elle pointe le monde du spectacle français et ses frilosités face à une inconnue, une étrangère comme elle. « C’est difficile de repartir de zéro et de faire comprendre mon projet. Je veux aussi à travers cette pièce expliquer que le migrant n’est pas toujours celui qui prend le bateau. Moi j’ai obtenu une demande d’asile politique et personne ne parle de cette forme de migration. Donc j’ai choisi de raconter mon histoire, surtout cet exil dont a fait partie mon chien. Je ne peux pas lâcher le cordon avec mon pays, il est en guerre. S’il change de régime je pourrai rentrer dans mon pays. Et j’arrêterai de parler de politique car cela prend beaucoup d’énergie ».
Si sa pièce est retenue pour être jouée, Rana devra choisir l’actrice qui aura l’honneur de livrer son témoignage au grand public, accompagnée d’un musicien et d’images de la révolution syrienne : « pour expliquer aux gens que ce qu’ils reçoivent des médias n’est pas la réalité. Je vais leur montrer la vraie révolution, celle des gens qui crient pour la liberté et pourquoi pas laisser la question ouverte avec une discussion à la fin de la pièce. » Rana espère trouver un lieu culturel, un théâtre qui adoptera son œuvre.