Le terrorisme, acte politique ou acte psychiatrique ?

Rédigé par : Hélène Bourgon
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 05/12/2017

Au lendemain des multiples attentats qui ont touché l’Europe et les États Unis, le réflexe des sociétés a souvent été d’assimiler les terroristes à des « fous » souffrant de maladies mentales. La réalité est bien plus complexe et les faits ne prouvent en aucun cas le lien entre les maladies psychiques et les actes terroristes bien au contraire. La psychiatrisation de faits terroristes constitue une dérive selon la profession.

Le 18 août 2017, Gérard Collomb, appelait à la mobilisation de l’ensemble des hôpitaux psychiatriques et des psychiatres libéraux sur le repérage de leurs patients radicalisés susceptibles de perpétrer des actes terroristes. L’assimilation entre maladies mentales et actes terroristes a provoqué l’ire de la profession dont les grands chantres ont rapidement réagit dans la presse.

Ils rappellent que les études prouvent que la majorité des terroristes n’ont aucun rapport avec la psychiatrie, et même que les patients souffrant de troubles psychiques graves n’effectuent pas plus d’homicide que la population générale. Du côté de la recherche, même son de cloche, la réponse psychiatrique est « facile », elle dédouane l’État de ses responsabilités politiques dans la gestion du problème à la source. Une attitude qui revient souvent dans l’histoire de la politique française et internationale et qui est analysée par deux médecins internes en psychiatrie, Léo Gonnet et Alexandre El Omeiri.

Hélène Bourgon : Lors de récentes déclarations gouvernementales le président Macron est allé dans le sens du ministre de l’intérieur Gérard Collomb qui préconise la collaboration de la psychiatrie avec les services de l’État dont les préfets, afin de prévenir des actes terroristes, qu’en pensez-vous ?

Léo Gonnet : La société libérale a beau­coup de mal à con­cevoir le fait d’adversité poli­tique radicale. Difficile est pour nous d’appréhender que les terroristes défendent une cause éminemment politique, bien que recouverte de religiosité. Il importe de replacer cette problématique dans le champ du politique et ne pas tomber dans les écueils que l’apriorisme nous tend.
Le terrorisme est avant tout un acte technique, utilisé dans les conflits asymétriques ; Clausewitz disait « la guerre est la continuation du politique par d’autres moyens », et, complétons-nous, le terrorisme est la continuation de la guerre par d’autres moyens. Les résistants durant la seconde guerre mondiale usent de méthodes jugées, par l’occupant, de terroristes. Pourtant nous portons à leur endroit une admiration sans faille.
Colorer les actes terroristes de connotations positives ou négatives, les assimiler à un Bien ou à un Mal, n’a en réalité pas de sens hors de la sphère politique pure. Plus grave – mais logique dans nos société dé-sécularisées – est de psychologiser ces actes. Ceci est déjà ten­dan­cieux ; vouloir les psy­chi­a­tris­er est pra­tique­ment crim­inel. Criminel et inefficace de surcroît.


Un exem­ple : prenons un mem­bre de Daech qui revient sur le territoire ; il compte commettre un atten­tat. Il est arrêté et passe devant des experts psychiatres qui considèrent le caractère pathologique de son comportement. On l’interne, le place en milieu psychiatrique fermé et on le traite à l’aide de traitements médicamenteux.
Quels seront les résultats ? Nuls.
L’objet de la psychiatrie n’est pas de normaliser et de lisser les comportements, de décider du caractère pathologique d’une idée en soi. Lorsqu’elle tombe dans ce travers, la psychiatrie devient, comme elle l’était en U.R.S.S., punitive. La problématique n’est pas d’ordre purement légale, elle confine au choix d’ordre politique. Le système législatif russe était quasiment similaire au nôtre sur le plan des soins sans consentements, pourtant, à partir des années 1960, une part importante des dissidents, jugés « sociale­ment dangereux » (concept flou s’il en est), sont placés au sein d’hôpitaux spéciaux, qui ressemblent – sur le papier – à nos Unités de Malades Difficiles (U.M.D.). En Russie l’échec à été total ; les dissidents une fois sortis recommençaient, la psychiatrie utilisée de manière punitive est une dérive et ne peut, de toute façon changer l’homme.

Aujourd’hui encore psy­chi­a­tris­er le ter­ror­iste c’est psy­chi­a­tris­er l’adversaire. Dérive inquiétante dont le principe peut s’étendre. Elle porte en elle la psychiatrisation de l’altérité ; qui fixe la limite d’un comportement sain dans de telles conditions ? Ceux de Gauche sont-ils fous, ceux de Droite, les végans, ceux qui mangent de la viande le sont-ils, ect.. ? Bien sûr, nous sommes encore à milles lieux de telles dérives ; il s’agit toutefois de rester vigilant devant cette poussée totalisante, au fond – mais paradoxalement – si libérale.

Alexandre El Omeiri :Cette réaction est dangereuse, non pas seulement par son pan positif – la mise au noir de personnes dangereuses contre leur gré – mais également par son pan négatif qui se caractérise par le dessaisissement du politique. Bel alibi ; le terrorisme n’est pas un ennemi, mais le symptôme de dysfonctionnements internes à la société.
Par ce biais, le politique peut étendre les limites de ce que doit inclure la société, comme si le mal venait tou­jours de l’intérieur. Or, je ne suis pas sûr que ce soit tou­jours à la société civile, comme aux médecins, de gér­er ses compatriotes.

HB : Comment est évalué le degré de responsabilité dans les cas avérés psychiatriques ?

Léo Gonnet:
Il y a deux sphères en psy­chi­a­trie légale : la ques­tion de la respon­s­abil­ité et la ques­tion de l’imputabilité.
Est-ce qu’une personne est respon­s­able de ses actes dans un moment d’agitation ? Si un patient para­noïaque assassine son voisin, pensant qu’il complote contre lui, il est probablement respon­s­able de ses actes mais son geste est imputable à sa patholo­gie psy­chi­a­trique.
La médecine connaît de nos jours une extension de son domaine d’expertise : la responsabilité est-elle du domaine médical ? Certains présagent qu’il s’agit en réalité plus d’un questionnement juridique et philosophique, domaines dans lesquels la médecine n’a pas grand chose à dire.

HB : Donc aujourd’hui qui a le dernier mot ?

Alexandre El Omeiri  : « C’est compliqué à dire, car cela se passe dans un certains continuum entre l’acte criminel banal et le terrorisme. Tous les jours, il y a des patients ou des personnes qui commettent des actes relativement fou et des psychiatres sont amenés à décréter s’ils sont responsables ou pas. De fait, ils sont amenés à décider si le patient est compatible à la garde à vue. Dans les faits, quand quelqu’un est déclaré incompatible avec la garde à vue, il est gardé en psychiatrie, et les choses vont rarement jusqu’au bout d’un point de vue judiciaire, pour ce qui est du terrorisme pur, il y a trop de parti pris des médias pour que ce soit les psychiatres qui décident à mon avis. »

Léo Gonnet : Pour prendre un exemple local, la personne qui a foncé sur des arrêts de bus à Marseille en août a probablement été expertisée par un intervenant extérieur à l’hôpital psychiatrique, ce qui est légal mais différent du protocole habituel.
L’utilisation de ce tragique fait divers qui en a été faite par le ministre de l’intérieur Gérard Col­lomb est grave. Dire que cet homme est fou et, à cause de cette folie, écrase des gens dans une volonté d’acte ter­ror­iste, c’est assimiler, d’un point de vue cognitif, terrorisme à folie. Il faut donc, selon M. Collomb, que les psy­chi­a­tres hospitaliers ou libéraux nous aident à iden­ti­fi­er les pro­fils par­ti­c­uliers.
Même si la psychiatrie et les psychiatres en avaient le pou­voir – et les moyens -, cela ne pourrait de toute façon fonctionner : il est impossible de décréter que quelqu’un est médicalement dan­gereux avant le passage effectif à l’acte. La potentialité ne fait pas tout.

Alexandre El Omeiri : Quand les jour­nal­istes dis­ent « La per­son­ne était dérangée », justifiant ou expliquant le drame, cela nous fait sur­sauter. Il y a des cen­taines et des mil­liers de personnes à Mar­seille qui seraient ainsi, selon ces critères, potentiellement dangereux ; toutefois, et heureusement, ils ne passent pas à l’acte. Les argu­ments liés aux antécédents de violence ou de pathologie mentale, à la pré­car­ité, aux prob­lèmes de papiers, ou encore à la con­som­ma­tion de sub­stances ne tien­nent pas. Si tous les gens ainsi étiquetés étaient décrétés dan­gereux, et ainsi pris préventivement en charge, la psychiatrie serait instantanément débordé et, de toute façon, impuissante.

Léo Gonnet : Que devrait-on faire si l’on écoute les propositions du ministre ? Construire des lieux d’enfermement préventifs ? Outre un évident problème éthique, avec quels moyens, et pour quelle efficacité ? Là encore, la solution que doit apporter le monde politique ne se trouve pas ici.

Bunge, Gustav von, 1844-1920

HB : Quelle est la procédure pour un internement en psychiatrie à la suite d’un acte dangereux ?

Alexandre el Omeiri : L’arsenal judiciaire est varié ; la plupart des procédures n’impliquent pas les autorités administratives et sont d’ordre purement médical. Seul le placement sous S.D.R.E (Soins à la Demande d’un Représentant de l’État) est une interface entre le monde administrativo-politique et médical. Dans ces cas de placement, l’examen et la pratique médicale sont largement conditionnés par l’inertie administrative.

Léo Gonnet : Pour l’instant, ils ne peuvent pas le faire systématiquement et ouvertement car les psychiatres sont réticents. Mais il suffit qu’il y ait encore un important attentat meurtrier pour qu’une forte pression soit exercée encore une fois sur la profession. Aujourd’hui, le corps professionnel en psychiatrie a bien répondu aux aberrations de M Collomb et de M Macron, mais il y a déjà eu plusieurs cas où la médecine a été contrainte d’exécuter la volonté des politiques sans que l’acteur des faits souffre réellement d’un trouble mental. Et c’est extrêmement grave. Cela n’a aucun sens.
Nous n’avons pas accès aux dossiers des patients, donc nous ne savons pas quelle a été la procédure mise en place pour les personnes qui ont commis d’autres actes terroristes ; ont-ils fait appel à des experts indépendants ou y a-t-il eu internement ?

HB : Quelle est la position de l’ordre des médecins ?

Léo Gonnet : Pour l’instant les médecins psychiatres se sont unanimement levés face une telle dérive possible.
Il s’agit d’être vigilant et de prendre conscience des considérations historiques et philosophiques qu’une telle problématique posent. Il en va de l’honneur et de l’éthique de la pratique médicale. Il faut s’armer intellectuellement parce que le gouvernement va insister en ce sens. Il est possible que certaines choses passent. Insidieusement, nous avons déjà eu affaire à un placement psychiatrique ordonné par un préfet sous la forme SDRE avec deux certificats médicaux illégaux. C’était un internement psychiatrique politique pur. Le médecin n’a pas le choix, il doit exécuter les ordres. L’homme a été mis en chambre d’isolement quelques jours en psychiatrie. Il a ensuite apparu qu’il était fiché S et que l’hospitalisation intervenait afin d’élargir la prévention.

A suivre dans un prochain article : la vision historique de la psychiatrisation des actes politiques, Léo Gonnet « Michel Foucault disait que sortir de l’humanité c’est être déraisonnable et être fou. Aujourd’hui on raisonne ainsi, à partir de la raison tout ce qui est déraisonnable doit être sorti hors humanité et le terrorisme en est une nouvelle forme. »