Les voyageurs forcés : retour sur notre expérience à la frontière franco-italienne

Rédigé par : Manon Chalindar
Mis à jour le 15/10/2020 | Publié le 09/07/2019

Juillet 2018. Nous revenons de 4 jours à la frontière franco-italienne, où un squat a été ouvert au mois de mars sous l’église de Clavière. Il est baptisé « Chez Jésus »*.
30 à 50 personnes – majoritairement de Guinée Conakry, Cameroun, Côte d’Ivoire, Sénégal, Niger, Nigeria, mais aussi des Kurdes, parfois des Maghrébins – tentent de passer la frontière chaque jour, souvent de nuit. Ces exilé.es empruntent le même GR que nous, touristes européens, nés avec « les bons papiers », empruntons pour profiter des paysages. Eux se font traquer, en pleine nuit, à la jumelle thermique, par la police et les militaires.

Le but du squat « Chez Jésus » est d’informer les exilé.es des dangers de la montagne, de leur proposer un lieu de repos, de bonnes chaussures, des vêtements chauds, des bouteilles d’eau et des biscuits énergétiques pour affronter les derniers kilomètres qui les séparent du « pays des droits de l’Homme ». Ce lieu est autogéré, chacun participe à la cuisine, au ménage etc. Le nombre de personnes présentes au squat est très variable d’un moment à l’autre de la journée ou de la nuit. Entre les arrivées de celles.ceux qui ont été arrêté.es sur le GR et ramené.es au poste de police de Clavière, celles.ceux qui partent de jour ou de nuit… Par exemple, samedi soir, nous étions 75 (dont 30 solidaires). Ce lieu est menacé d’expulsion et est parfois menacé par les identitaires/fascistes du coin.

Dans des conditions normales, le chemin de Clavière à Briançon peut se faire en 5 heures. Mais pour les exilé.es, c’est un parcours de 6h à 14h qui les attend s’il est effectué de nuit (les marques du GR sont alors invisibles) et puisqu’ils.elles sont obligé.es de se cacher, de faire des détours, de passer plus haut dans la montagne pour éviter la police et les militaires, tout en essayant de ne pas se perdre. Nous essayons de noter autant que possible les heures de départ, le nombre de personnes qui part pour ensuite s’informer auprès du « Refuge » qui les accueille une fois arrivé.es à Briançon pour savoir s’ils ont accueilli ce même nombre de personnes. Certain.es tentent 6 fois de passer la frontière, tellement que le chemin est surveillé. Certain.es y arrivent du premier coup, il n’y a pas de règle, c’est la loterie.

Hier, nous sommes allés voir la finale de la coupe du monde à Briançon, au « Refuge », un lieu géré par l’association « Tous migrants ». Ironie de la chose, c’est une ancienne caserne de CRS ! Quelle joie de retrouver celles et ceux que nous avions vu.es partir la veille, le regard inquiet. Ils.elles sont épuisé.es et courbaturé.es, mais tellement soulagé.es. Pourtant, bien qu’arrivé.es en France, ils.elles ne sont pas au bout de leurs peines… Pour d’autres, pas de nouvelles… Sont-ils encore en montagne ? Au poste de police ? Déjà reparti.es de Briançon pour tenter de rejoindre une grande ville ?

Il me semble important de rendre visible cette réalité qui est cachée, ou déformée. L’énergie de ces lieux de solidarité est incroyable, nous nous y sommes sentis à notre place, bien que dépassés par le sentiment d’injustice. Nous espérons que chaque regard, chaque parole échangée a pu apporter du soutien à nos semblables, maltraités par la violence de l’Etat, par la violence des frontières.

* Le squat « Chez Jésus », ouvert en mars 2018 a été évacué par la police italienne le 10 octobre 2018. Le 9 décembre 2018, un autre refuge a ouvert à Oulx, la Casa Cantoniera, un bâtiment vide et inutilisé depuis des décennies.