Obsession nucléaire en Turquie

Rédigé par : 15-38 mediterranée
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 27/09/2018

« Quiconque a la foi en sa religion ne peut prétendre que notre thé est contaminé » déclarait le bonhomme en costard et à la moustache fine, avant d’en avaler un verre, bien noir, devant les caméras. C’était le ministre de l’Industrie et du Commerce Cahit Aral, en 1986.

A la suite de l’accident survenu dans la centrale nucléaire de Tchernobyl, des nuages hautement chargés de radioactivité avaient survolé la côte de la Mer Noire. Quelques mois après, dans l’impossibilité de réfuter la contamination de la récolte locale, notamment du thé, abondamment consommé dans le pays, les représentants de l’État se précipitaient pour en relativiser la portée, sur un ton pour le moins sarcastique : « un peu de radioactivité est même bon pour les os », « le thé radioactif a plus de saveur ». Mais la saveur a un prix. En effet, l’Union des médecins de Turquie rapportait que dans la période 2003-2006, la moitié des décès dans le village de Hopa, l’un des plus touchés par les nuages, était due au cancer.
Vingt-cinq ans plus tard, Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre, déclarait au lendemain de l’accident de Fukushima que « tout comporte un risque, une bonbonne de gaz aussi peut exploser », confirmant ainsi la fameuse maxime turque selon laquelle « la continuité est essentielle dans l’État ». Et le sarcasme aussi, apparemment.

L’engouement de l’État turc pour l’énergie nucléaire a un long passé. Déjà en 1952, Ankara fut le premier à s’empresser de signer l’accord du programme « Les atomes pour la paix » dirigé par les États-Unis. A la suite de plusieurs années d’études de faisabilité, c’est en 1976 que l’emplacement idéal pour la construction d’une centrale nucléaire a été déterminé : Akkuyu, dans le sud du pays, au bord de la Méditerranée, connu pour ses plages. Pourtant, après maintes tentatives qui se soldèrent toutes par des échecs, ce ne sera qu’en 2010, sous l’AKP, le Parti de la Justice et du Développement, qu’un accord sera signé avec la Russie pour finalement inaugurer en avril 2018 la construction du site où devraient prendre place les quatre réacteurs nucléaires. Le premier réacteur est censé commencer à fonctionner en 2023, au centenaire de la fondation de la République. Le – désormais – Président Erdogan a effectivement un faible pour les dates symboles, qu’il aime marquer de son empreinte, pour les charger de nouvelles significations. Donc 100 ans après Kemal le leader historique, Erdogan pourrait-il devenir lui, le leader atomique ?

Le nucléaire turc promet un avenir obscur

Mühdan Sağlam est très sceptique sur ce point. Universitaire limogée pour avoir signé une pétition pour la paix, Sağlam s’est recyclée dans le journalisme en tant que spécialiste de la question énergétique : « Internationalement, une puissance nucléaire est une puissance possédant l’arme nucléaire, et non pas un pays producteur d’énergie nucléaire ! C’est une manipulation destinée à la politique intérieure du pays et à la base de l’AKP ». Les discours sur l’indépendance énergétique ne lui paraissent pas crédibles non plus : « La moitié du gaz naturel provient de Russie, duquel nous importons aussi du charbon et du pétrole. Faire construire une centrale nucléaire à l’entreprise publique Russe Rosatom, qui continuera par ailleurs à la contrôler pendant vingt ans, renforcera justement la dépendance vis-à-vis du Kremlin », affirme-t-elle.
Mais c’est principalement l’économie turque, frappée par une crise – qui n’en est qu’à ses débuts – qui rend le projet incertain. Elle précise : « Le partenaire turc qui devrait posséder 49 % des actions est toujours inexistant. Le consortium turc s’est retiré 2 mois avant l’inauguration, dans des conditions assez obscures, car probablement les Russes ne le trouvaient pas fiable financièrement ». Il faudrait y ajouter le fait qu’Ankara a promis une garantie de prix par kilowatt-heure à Rosatom, trois à quatre fois plus élevé que celui du marché et basé sur le dollar, face auquel la livre turque perd chaque jour de sa valeur.
Le dernier gros problème, selon elle, est l’emplacement de la centrale. « Vous imaginez, lance-t-elle, quatre réacteurs à proximité du Proche-Orient, qui ne semble pas prêt à se stabiliser et où la Turquie est partie prenante des conflits qui l’agitent ? Il y a deux ans, les attentats suicides faisaient partie de notre quotidien, on avait peur de sortir dans la rue. On ne peut écarter le risque d’attaque terroriste sur la centrale. Et la solution annoncée est le positionnement de missiles à ses alentours ! »

Formation de mouvements contestataires

Qui dit nucléaire dit, bien entendu, protestations. Ce fut, dès la fin des années 70, la population locale d’Akkuyu, les pêcheurs en tête, qui exprimèrent en premier leur désaccord avec ce projet qui pourrait s’avérer meurtrier pour eux et pour les ressources économiques de la région. Mais comme l’indique Ümit Şahin, c’est l’accident de Tchernobyl et le chapitre du thé contaminé qui furent un véritable tournant dans la conscientisation de l’opinion publique. Docteur en santé publique et environnementale, Şahin est un activiste anti-nucléaire de longue date et animateur du collectif nükleersiz.org  : « Tout le monde a assisté aux tentatives de dissimulation, a été témoin de l’absence de transparence de la part de l’État. C’est en fait un sentiment d’insécurité qui s’en est dégagé, et une perte de confiance vis-à-vis des dirigeants ». Le véritable essor du mouvement écologiste et du combat qui s’en est suivi durant toute la dernière décennie du 20ème siècle s’est ainsi bâti sur cette haute sensibilité contre le nucléaire. « Nous avons remporté une victoire, s’exclame-t-il, car l’appel d’offre pour la construction des réacteurs, validé depuis 8 années a été annulé par le Premier ministre en l’an 2000. Et ce sont les arguments véhiculés par le mouvement de contestation, à commencer par les risques d’accident, le problème de traitement des déchets et l’irrationalité économique du nucléaire en comparaison avec les énergies renouvelables qui l’y ont persuadé ».

Mais le dossier a été rouvert en 2004 après l’ascension de l’AKP au pouvoir. D’autre part, deux autres projets de construction de centrales nucléaires se sont ajoutés à celle d’Akkuyu, celle de Sinop, au nord du pays, puis celle d’Igneada, au nord-est d’Istanbul, toutes deux en bord de Mer Noire. Alors que ce dernier projet est encore dans un état embryonnaire, celui de Sinop stagne, faute de ressources économiques et donc de crédibilité aux yeux de son partenaire japonais. « Alors qu’il n’y a rien de décisif et que l’étude d’impact environnemental n’est pas encore établie, ils ont déjà coupé 650 000 arbres ! » déplore Zeki Karataş, membre de l’exécutif de la Plateforme anti-nucléaire de Sinop. Il était de ceux qui en février dernier s’étaient déplacés pour prendre part à la réunion officielle dite de « participation du peuple », censée prendre l’avis des habitants de Sinop, sauf que ces derniers n’avaient pas pu accéder à l’enceinte où elle se tenait. Ni d’ailleurs le maire de la ville ou bien les députés de Sinop issus de l’opposition, cela va sans dire… Les quelques 800 policiers mobilisés à cette occasion, accompagnés de véhicules anti-émeutes, avaient reçu l’ordre de ne pas laisser le peuple prononcer son avis. « Avec l’état d’urgence , les conditions de protestation ont changé, avant on manifestait chaque semaine, maintenant on attend le moment propice, pour économiser nos forces, 19 de nos activistes ont déjà été condamnés à des peines de prison avec sursis » soupire-t-il.

La Turquie fait ainsi face à une « transition au nucléaire » qui n’en est pas véritablement une, étant donné qu’aucune perspective visant à diminuer l’usage d’énergies fossiles ne vient la compléter. En effet, dans un pays où plus de 65 % de la production d’électricité repose sur les combustibles fossiles, Ankara projette d’ajouter aux 20 centrales thermiques actives encore une cinquantaine. Quant à l’usage d’énergies renouvelables, les quelques 600 centrales hydroélectriques (soit 22,% de la production énergétique)nse sont avérées fortement destructrices pour l’environnement et ont provoqué de mémorables résistances de la part des populations locales durant les dix dernières années.
Les résultats d’un sondage réalisé récemment (en juin 2018) par l’Institut KONDA révèle bien l’état d’esprit de la population vis-à-vis de ces sources d’énergie, dont elle a fait l’expérience, directement ou non : seulement 5 % en moyenne des participants préfèrent que soient construites à proximité de chez eux des centrales hydroélectriques, nucléaires ou à charbon. Ce pourcentage s’élève à 70,5 % pour l’énergie solaire…
« Mais pourquoi se donner tant de mal pour un projet si défaillant et qui de plus ne couvrira pas plus de 7 % du besoin énergétique à son apogée, pour diminuer ensuite d’année en année ? ». Perspicace question que celle de Mühdan Sağlam face au projet nucléaire d’Akkuyu. Comme tant de questions qui visent à élucider les énigmes de la sinistre trajectoire prise par le régime d’Erdogan.

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