Parole de journalistes en Méditerranée, et ailleurs…

Rédigé par : Hélène Bourgon
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 30/11/2018

Paroles, paroles, des paroles, les journalistes réunis aux Assises internationales du journalisme à Tunis en ont eu, au cœur desquelles ils nous livrent leurs mécontentements, leurs peurs, leurs luttes, leurs limites, leurs critiques, leurs ressentis et leurs passions.

Abdoo est originaire du sud de la Libye, dans la région de Sabaa où l’auto-censure est quotidienne.
Entretien sonore en arabe et en français.

Extrait : « Nous avons une situation politique instable et très complexe en Libye donc ce n’est pas simple, surtout dans le sud où la situation est dangereuse, on parle de sujets de société qui touchent le citoyen, mais concernant les sujets politiques, c’est plus compliqué pour nous les journalistes. Il n’y a pas de lois qui protègent les journalistes. Je contacte uniquement des sources que je connais personnellement pour entrer en relation avec des chefs de partis, des représentants de groupes et de milices. Vu qu’il n’y a pas de liberté et sécurité en Libye, on travaille selon nos propres règles, on ne peut pas dire toute la réalité que l’on voit, mais qu’une partie car personne ne nous protège.
Le nombre de réfugiés subsahariens qui transitent du sud de la Libye au nord est très important, ils vivent dans des conditions très difficiles. La presse étrangère catégorise les Libyens comme étant des personnes dangereuses, vu le traitement inhumain que certains infligent aux migrants subsahariens. Mais nous en tant que Libyens, nous souffrons également de cette insécurité et des menaces de certains groupes et milices, en tant que journaliste je ne suis pas libre. Mais la différence c’est que je suis protégé par ma tribu. »

« Un journalisme proche du public et sur des questions sensibles » Rawla est une journaliste tunisienne indépendante et travaille régulièrement pour un hebdomadaire d’enquête.

« Les bombardements saoudiens dans ma ville natale de Sanaa m’ont poussé à devenir journaliste et à porter les voix des gens » Hussein Nasser, journaliste yéménite.

Extrait : « J’ai choisi ce métier de journaliste par passion de transmettre toutes les voix des gens, des personnes qui souffrent de la guerre, des bombardements aériens des Saoudiens et par la coalition et cette situation m’a poussée à travailler comme journaliste. La situation a changé la vie des tous les yéménites et personnellement, cela a changé ma vie dans mes études, sous beaucoup d’aspects, par exemple je ne peux plus voyager à l’intérieur de mon pays et même depuis d’une ville à l’autre à cause de la guerre mais aussi à cause des discours de haine déversés durant cette guerre entre différents territoires, c’est ce qu’a produit la guerre au Yémen.
A cause de la guerre et dans cette guerre, les Saoudiens et les Emiratis jouent un sale jeu, ils encouragent des partis yéménites à entretenir des discours de haine pour qu’on se tue entre nous, surtout dans le sud afin que l’on déteste les gens du nord. Mais cela ne ressemble pas à notre pays et à la culture yéménite. C’est complètement nouveau et ils entretiennent cette situation pour maintenir leur occupation et leur influence, leur contrôle partout là où ils peuvent.
Je viens de Sanaa la capitale au nord, et c’était une ville magnifique, elle n’était pas moderne ni parfaite, mais belle et la guerre l’a rendue vraiment triste. Les bombardements aériens sont incessants à Sanaa, la situation humanitaire est déplorable et la pauvreté domine désormais.
Mon travail de journaliste au milieu de cela est compliqué car la situation diffère d’une ville à l’autre donc il faut faire avec différentes autorités, parfois pas de routes et il faut des autorisations pour passer partout et aussi pour les journalistes étrangers.
Au début j’ai trouvé un petit pont, un moyen de devenir journaliste, j’ai fait de petites vidéos, et j’interviewais les gens, car pour moi ce sont les civils, les citoyens qui racontent le mieux ce que vit le pays. Ils sont très affectés par la guerre, ils ont supprimé leurs salaires, ils peinent à trouver de l’eau, leurs enfants ne dorment plus à cause du bruit des bombes, ils ne peuvent pas subvenir à leurs besoins en nourriture comme par le passé et la liste est longue… »

« La famine au Yémen a été provoquée par l’homme, ce n’est pas acceptable dans ce monde » Ahmad Beydar, coordinateur de projets à CFI (Agence française pour le développement des médias) au Yémen, journaliste et fixeur.

Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec les journalistes ?
Quand j’ai choisi le journalisme en 2011, j’ai observé la grande difficulté des journalistes étrangers à obtenir des autorisations auprès de nos différentes autorités pour obtenir un droit de venir sur notre territoire pour couvrir le conflit. Ils voulaient tous venir mais ne pouvaient pas à cause du refus des autorités, et ceux qui y parvenaient, rencontraient sur le terrain beaucoup de difficultés. Donc j’ai essayé d’aider, et notamment de faciliter le coté administratif et faire en sorte que tout se passe pour le mieux sur le terrain pour ceux qui ont pu venir.
C’est très important d’avoir les voix des journalistes aujourd’hui au Yémen afin qu’ils partagent les histoires des Yéménites au monde et les gens devraient vraiment être attentifs à ce qu’il se passe ici. Dire combien les gens ici souffrent, meurent de faim, on a une grande famine et ce n’est pas une famine naturelle !!! C’est une famine qui est provoquée par des hommes. Et les différentes parties du conflit ne veulent pas la présence des journalistes dans le pays car ils montreraient les catastrophes et ce qu’ils provoquent et engendrent eux-mêmes de mal. Et grâce à la présence des journalistes, la communauté internationale peut au moins se faire une idée sur qui fait du mal dans ce conflit. Mais c’est devenu de plus en plus difficile d’accueillir des journalistes étrangers malheureusement, et aujourd’hui on entend dire que le Yémen est une guerre oubliée, car personne n’en parle et peut suivre ce qu’il s’y passe. A l’étranger ils parlent de la Syrie, de la Libye où les journalistes peuvent se rendre, mais pas du Yémen. Il y a des arrangements possibles pour venir, mais il faut négocier avec les différentes autorités pour avoir une permission et en même temps il faut pouvoir venir sur place pour négocier et c’est impossible sans permission, nous faisons de notre mieux pour aider.
Que pensez-vous du rôle des journalistes yéménites ? Il est très important celui des photographes, des producteurs, pour partager les réalités, et surtout celles qui se passent dans les provinces et lieux complètement reculés et oubliés. Notre rôle est aujourd’hui primordial.
Et les journalistes ici on besoin de plus de formations, d’être entraînés, c’est pourquoi nous sommes ici pour profiter des temps d’ateliers de formation à différentes techniques journalistiques mis en place durant ces Assises et de partager nos expériences avec d’autres journalistes.
D’où venez-vous ? Je suis de Sanaa mais je suis vraiment très mobile et me déplace partout dans le pays pour former des journalistes.
Comment faites-vous pour vous déplacer ? Maintenant je passe beaucoup de temps au Caire où je travaille aussi, et je prends régulièrement des vols pour Aden au sud du Yémen et ensuite je remonte sur la côte ouest où il y a des batailles et aussi dans différents gouvernorats pour soutenir les médias. Mais en tant que journalistes et fixeurs au Yémen, nous avons un des plus dangereux travail au monde, car nous rencontrons sur nos routes de nombreuses milices. Mais les papiers en règle et convenus en amont avec des responsables nous permettent de circuler et puis nous avons cette croyance que les gens, les citoyens, ont besoin de partager leurs souffrances avec le monde. Et je le redis, cette crise humanitaire, l’une des plus graves au monde, est malheureusement provoquée par l’humain. La France pourrait nous aider, la communauté internationale pourrait stopper cette situation. Les Yéménites sont des gens biens. Ils devraient se décider réellement et prendre conscience de qui est dans son droit et qui ne l’est pas dans ce conflit.

Donc nous appelons depuis ici, toute la communauté internationale, et surtout les membres du Conseil de sécurité de l’ONU, la France, l’Angleterre, la Russie, la Chine, ils doivent prendre une décision car tout ça n’a pas de sens !!! Des Yéménites aujourd’hui se combattent entre eux, instrumentalisés par l’extérieur et ce sont les civils qui paient le prix fort ! Donc on espère que cela va se calmer et qu’ils vont arrêter les livraisons d’armes à destination de notre pays, et revenir à un dialogue de paix. Nous avons vraiment besoin de dialogue pacifique. La population yéménite a besoin de paix, nous avons besoin d’amour, nous sommes des gens joyeux, nous voulons une vie meilleure, je ne pense pas que nous méritions ce que nous sommes en train de vivre.
Avez-vous un message pour les citoyens européens ? Oui j’en ai un. S’ils savaient ce que nous vivons, ils seraient vraiment en colère contre l’inaction de leurs gouvernements, surtout maintenant qu’ils peuvent savoir ce qu’il s’y passe. Vous devez maintenant faire bouger les choses en vous forgeant une opinion publique, en partageant les histoires du Yémen qui traverse la famine, la guerre, et j’espère que nos dirigeants vont se montrer plus responsables et essaieront de mettre un terme à cette énorme crise, une des plus grandes de ce monde.

15-38 est un média indépendant. Pour financer le travail de la rédaction nous avons besoin du soutien de nos lecteurs ! Pour cela vous pouvez devenir adhérent ou donner selon vos moyens. Merci !