Pour plus de justice alimentaire à Marseille, ou comment allier précarité financière et alimentation de qualité

Rédigé par : Manon Chalindar
Mis à jour le 15/10/2020 | Publié le 25/02/2020

A Marseille comme au niveau national, il existe une grande inégalité d’accès à l‘alimentation. Une partie privilégiée de la population a accès à des produits de qualité, tandis qu’une majorité des citoyens n’a souvent pas d’autre choix de consommation que la grande distribution, avec des produits très transformés et de basse qualité. De plus, la concentration des services d’alimentation dans le centre-ville est très forte, contrairement aux arrondissements périphériques. Alors, comment faire évoluer les pratiques alimentaires vers une alimentation plus saine tout en rendant plus accessible l’alimentation durable ? La Cité de l‘agriculture a lancé l’Opération Désert Alimentaire en partenariat avec des centres sociaux, des collectivités, des habitants et des partenaires du monde de la recherche. L‘action se déploiera sur toute l’année 2020 dans les 1er et 15ème arrondissements de Marseille, dans les quartiers de La Viste, les Aygalades, Campagne-Lévêque et Belsunce. Louise Levayer, chargée de mission alimentation durable à la Cité de l’agriculture, partage les solutions mises en œuvre pour réduire la fracture alimentaire.

La Cité de l’agriculture a lancé l’Opération Désert Alimentaire dans les 1er et 15ème arrondissements de Marseille, pourquoi ce choix ?
Dans le 15ème arrondissement, nous avons rencontré trois centres sociaux pour voir où on en était sur la question de l’alimentation. Une étude faite sur cet arrondissement montre que si à Marseille on compte 187 grands surfaces, 39 marchés locaux, 15 épiceries paysannes et 51 AMAP (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne, ndlr), dans le 15ème il n’y a que 3 grandes surfaces et un point de distribution de paniers, très peu fréquenté. De ces rencontres et de cette étude est née l’Opération Désert Alimentaire. Depuis avril 2018, la Cité de l’agri organise Le Marché Retrouvé, qui est le seul marché de producteurs du 15ème arrondissement. Il a lieu tous les premiers dimanches du mois à la Cité des Arts de la Rue, dans le cadre d’un événement qu’on a appelé « Un dimanche aux Aygalades ». On s’est rendus compte que ce marché était très peu fréquenté par les habitants du 15ème – environ 30 % des visiteurs sont du quartier – la majorité des visiteurs venait du centre-ville. Ce lieu n’était pas encore bien identifié dans le quartier, mais aujourd’hui, il y a de plus en plus d’événements ouverts au public. Il y a maintenant plusieurs stands tenus par des acteurs du 15ème (Skoby, Femmes du Sud…) et nous proposons également aux centres sociaux impliqués dans le projet de tenir un stand à chaque édition. Quant au 1er arrondissement, la Cité de l‘agri y est installée et est en lien avec le CCO Bernard Du Bois, qui propose un jardin et des ateliers cuisine.

« Une étude faite sur le 15ème arrondissement montrait que si à Marseille on compte 187 grands surfaces, 39 marchés locaux, 15 épiceries paysannes et 51 AMAP (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne, ndlr), dans le 15ème il n’y a que 3 grandes surfaces et un point de distribution de paniers très peu fréquenté. »

Il y a donc très peu de points d’offre alimentaire dans le 15ème arrondissement, et notamment d’alimentation de qualité, locale, saine ?
Nous travaillons sur une cartographie du paysage alimentaire des 14ème et 15ème arrondissements pour répertorier tous les points d’offre alimentaire, comprendre par qui ils sont fréquentés, quelle est la qualité des produits proposés et faire un relevé des prix. C’est un projet qui combine santé, nutrition et environnement dans la manière de produire et sur la question de l’emballage. Par exemple, on ne voit pas l‘intérêt du bio suremballé qui vient de très loin alors qu’on peut le trouver localement. Le centre social de La Viste est sensible à ces questions et montre l’exemple en adaptant ses pratiques.

Savez-vous où se fournissent les habitant que vous rencontrez ?
Les personnes que nous rencontrons dans le cadre de l‘Opération Désert Alimentaire font leurs courses aux Puces de Marseille, qui est un point important d’approvisionnement pour les habitants des quartiers Nord, mais aussi à Noailles et dans les grandes surfaces. Une Biocoop a ouvert en 2019 à Grand Littoral, mais elle est perçue pour beaucoup comme un magasin trop cher, qui n’est « pas pour eux ». Oui le bio est plus cher, mais pas pour tous les produits. En grande surface, on peut trouver un paquet de céréales de 375 grammes qui paraît énorme alors que dedans il n’y a presque rien. Le packaging et le marketing sont trompeurs, mais si on regarde le prix au kilo, il n’est pas toujours plus cher d’acheter en vrac un produit bio qui est produit plus localement. Le prix au kilo sera équivalent, voire parfois plus faible parce qu’il n’y a pas tous les coûts cachés liés à la publicité et au marketing. Et si on parle des coûts cachés, alors le produit bio et local s’avère souvent bien moins coûteux pour la société…

« Le bio est plus cher, mais pas pour tous les produits. En grande surface, on peut trouver un paquet de céréales de 375 grammes qui paraît énorme alors que dedans il n’y a presque rien. Le packaging et le marketing sont trompeurs, mais si on regarde le prix au kilo, il n’est pas toujours plus cher d’acheter en vrac un produit bio qui est produit plus localement. »

Quels sont les coûts cachés de l’alimentation ?
Prenons les légumes produits sous serre en Espagne : cette forme de production agricole a un coût environnemental très important, mais aussi un coût social quand on pense aux conditions d’exploitation de la main d’œuvre dans les champs et les serres. Dans les produits de l’industrie agro-alimentaire, on retrouve des produits très transformés souvent forts en calories (et contenant souvent graisses saturées, sucres ajoutés, additifs divers) mais pauvres en nutriments, ce qui a un coût pour la santé et pour la société. En France, l’obésité est passée de 5 % à 15,3 % entre la fin des années 1980 et 2017. Et cette question de l’obésité est corrélée à la question de la précarité. Ainsi, les taux d’obésité sont multipliés par 3,6 chez les adultes dont les revenus sont inférieurs à 900 euros par mois, par rapport aux adultes dont les revenus sont supérieurs à 5 300 euros par mois. Dans l’Académie de Marseille, il y a 10 % d’enfants en surpoids en maternelle. Sur l‘ensemble de la population marseillaise, 17 % des habitants seraient en surpoids. Ces coûts cachés ne sont pas mesurés sur les achats au quotidien.

Comment faire évoluer les pratiques alimentaires vers une alimentation plus saine et plus locale ?
La question du budget consacré à l‘alimentation est centrale. Nous animons des ateliers cuisine dans lesquels nous travaillons avec des légumes locaux et de saison, et nous choisissons essentiellement des recettes végétariennes. En consommant moins de viande, on a plus de budget pour acheter plus de légumes, et peut-être de meilleure qualité. Ces recommandations-là – réduire la consommation de viande et de manger plus de légumes et légumineuses – sont en lien avec les recommandations au niveau national. Mais dans le même temps, l’industrie agro-alimentaire diffuse des publicités pour des produits qui ne sont bénéfiques ni pour la santé, ni pour l’environnement. Ce qu’on veut, c’est transmettre l‘information et montrer qu’il y a des façons différentes de cuisiner des légumes qu’on ne connaît pas forcément, qui sont accessibles et de saison. On ne veut pas être moralisateurs, on ne cherche pas à culpabiliser. On ne dit pas qu’il faut changer sa façon de consommer radicalement et du jour au lendemain, tout cela se fait sur le long terme.

« Ce qu’on veut, c’est transmettre l‘information et montrer qu’il y a des façons différentes de cuisiner des légumes qu’on ne connaît pas forcément, qui sont accessibles et de saison. »

Concrètement, comment proposer une meilleure alimentation à des prix abordables ?
Nous allons proposer des paniers bio à prix solidaires qui ne représentent pas un effort économique supplémentaire pour les familles. Les Paniers Marseillais proposent déjà cette initiative avec le Secours Populaire, dans le 14ème arrondissement avec des paniers à 3 € au lieu de 18 €. Nous allons également proposer des groupements d’achats locaux : c’est une façon d’accéder à des produits de qualité, locaux et à moindre coût grâce à la vente en circuit court. A Marseille, il existe le Super Cafoutch dans le 2ème arrondissement, La Drogheria à la Belle de Mai. J’étudie les différents modèles existants, qui impliquent plus ou moins de participation bénévole des habitants, d’autogestion, de marge ou pas. S’ils le souhaitent, les centres sociaux pourront se saisir d’un modèle qui leur convient.

Avec l’Opération Désert Alimentaire, vous proposez des sorties chez les producteurs locaux.
Lors des réunions avec les habitants, j’entends souvent « le bio ça n’existe pas, c’est juste une mode », ou bien « c’est pareil que le reste mais en plus cher ». En rencontrant des producteurs et des éleveurs locaux, nous confrontons les idées reçues et la réalité des producteurs. Ces derniers nous expliquent leur démarche, comment ils perçoivent leur métier, qu’est-ce qu’une reconversion en agriculture biologique et qu’est-ce que ça implique économiquement – payer le label, payer les personnes qui viennent certifier que votre production est bio.

Pour sensibiliser à l’alimentation locale et saine, vous organisez en moyenne trois ateliers cuisine par mois avec les centres sociaux partenaires.
Nous organisons un atelier mensuel avec chacun des 4 centres sociaux partenaires, animé par une diététicienne. Un atelier cuisine supplémentaire est proposé à chaque veille de marché aux Aygalades. Nous utilisons autant que possible des légumes du jardin du Belvédère à La Viste et du CCO Velten à Belsunce. A l’avenir, nous développerons ce volet alimentation avec Capricorne, une ferme urbaine portée par la Cité de l’agri.* Le 1er décembre, nous avons organisé le premier atelier cuisine avec le centre social Del Rio de La Viste. Au menu : soupe à la courge et à la coriandre et tartelettes de citron-courge du Siam (cueillie dans le jardin du Belvédère !). Les participantes – les ateliers sont principalement suivis par des femmes, pour l‘instant – ont ensuite tenu un stand au Marché Retrouvé pour vendre leurs plats. Cela a créé une vraie rencontre entre les habitants et les producteurs, et cet échange se poursuivra lors des visites chez les producteurs du marché.
* cf interview « Une micro-ferme aux Aygalades »

L‘alimentation touche à l’intimité, avez-vous une anecdote à ce propos ?
Lors d’un atelier cuisine, nous avons fabriqué notre propre fromage pour cuisiner des palak paneer, un plat indien composé d’épinards et de fromage. Pour compléter cette expérience, nous avons visité La Laiterie Marseillaise dans le 7ème arrondissement, qui a ouvert tout récemment. Les deux artisanes produisent leur propre fromage et vendent le fromage de producteurs locaux. Dans cette laiterie, pas de suremballage, le fromage et le beurre sont vendus en vrac et les yaourts dans des pots en verre consignés. Ce retour aux pratiques simples a fait sens pour tout le monde, et certaines participantes ont partagé leurs souvenirs d’enfance et leurs connaissances. L’une d’elles nous a expliqué qu’en Algérie, le lait était conservé dans des sacs faits en estomac de veau, qui contient une enzyme naturelle permettant d’accélérer le caillage du lait et donc de le transformer en fromage : la présure. En tant qu’urbaine, je n’avais pas du tout ces connaissances !

Pour compléter le volet sensibilisation, vous formez des « ambassadeurs de l’alimentation durable » dans les centres sociaux partenaires.
Dix salariés du centre social Del Rio – des référents famille, enfance ou encore des personnes qui travaillent à la cantine – seront formés sur l‘alimentation durable. Nous allons aborder toutes les dimensions de l‘alimentation durable : le lien alimentation/santé, le lien alimentation/environnement, le lien alimentation/accessibilité. Nous allons faire des échanges entre les centres sociaux sur leurs pratiques, sur ce qu’ils ont déjà mis en place et qui fonctionne.

« Le budget alimentation des familles n’a cessé de diminuer des années 60 à aujourd’hui, tandis que la part du budget liée au logement et aux transports n’a cessé d’augmenter. Ceci explique que les habitants se tournent vers des aliments à bas coût. Cette question de l’accès à l’alimentation est éminemment politique puisqu’il s’agit de la question de la réduction des inégalités. »

En quoi l’accès à une alimentation de qualité pour tous est-il une question politique ?
Le budget alimentation des familles a cessé diminué des années 1960 à aujourd’hui, tandis que la part du budget liée au logement et aux transports n’a cessé d’augmenter. Ceci explique que les habitants se tournent vers des aliments à bas coût – même si ces derniers ont leurs coûts cachés (cf plus haut). Cette question de l’accès à l’alimentation est éminemment politique puisqu’il s’agit de la question de la réduction des inégalités. En modifiant les politiques de logement, en développant des transports gratuits, on permettrait aux familles de libérer plus de budget pour l’alimentation, on réduirait la fracture alimentaire.

Cette question politique intervient aussi au niveau de l’agriculture.
Le gouvernement français et l’Europe ont une responsabilité très importante dans l’évolution de la production agricole non respectueuse de l’environnement. Quelle agriculture on subventionne ? Quelles aides à la conversion et au maintien ? Quelles incitations à la conversion pour les nombreux agriculteurs qui ont été incités à utiliser des pesticides ? Le politique a un rôle central à jouer pour la conversion des agricultures vers une production plus respectueuse de l’environnement. Si on veut une transition agroécologique significative, il faut multiplier les surfaces cultivées en bio, tant pour l’urgence environnementale que pour la question de la justice sociale : en multipliant l’agriculture bio, les prix seront plus accessibles. Si l’État subventionne l‘agriculture bio, les prix baisseront. L’accès à l’alimentation bio ne doit pas être réservé à une catégorie de population aisée du centre-ville.