Rana à Deraa : « On vit dans la peur et on mérite notre liberté »

Rédigé par : Hélène Bourgon
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 15/03/2017

Regard de Syrie : Deraa est une ville située au sud de la Syrie à la frontière avec la Jordanie.
Les habitants de Deraa ont manifesté en 2011 à la suite de la disparition d’enfants du village. Ils avaient inscrit des messages de liberté sur les murs. Ils ont été rendus sans vie à leurs parents par les forces de sécurité. Les manifestations contre les pratiques du régime Assad se sont multipliées puis étendues à d’autres villes et ont été rapidement réprimées. Sans attendre, la ville de Deraa a été encerclée par l’armée durant de longues semaines, lourdement bombardée, marquant le début d’une guerre d’un gouvernement contre son peuple.

Si depuis 2011, Deraa a été plus ou moins épargnée par les bombardements aériens, elle vit depuis février 2017 un nouveau cauchemar. L’aviation russe et syrienne bombardent la ville qui est aux mains de l’Armée syrienne libre. Cette dernière combat l’armée syrienne et l’organisation Etat islamique qui détient des enclaves non loin de là, à la frontière avec la Jordanie et Israël.

La fermeture de la frontière jordanienne en 2016, restreint les possibilités de fuir la région dont les confins sont restés aux mains de l’armée et contraint la population, parfois gravement blessée, à se déplacer sans aide, ni secours.

Rana était journaliste dans un journal gouvernemental. Elle a démissionné en 2011 au début de la révolution. Aujourd’hui, elle reporte l’actualité de Deraa sur les réseaux sociaux et apporte de l’aide aux civils. Elle travaille auprès des femmes et des enfants au sein d’un comité pour la défense civile (voir photo de Une ci-dessus). La connexion internet est irrégulière mais suffisante pour comprendre son témoignage.

Rana : « J’ai quitté récemment le centre de la ville à cause des bombardements. Je suis à présent à quelques kilomètres de Deraa. C’est la première fois que les bombardements sur notre ville sont aussi intenses. Les aviations russe et syrienne envoient des barils d’explosifs, de l’artillerie lourde, on n’a jamais vu cela. En 20 jours, environ 4 500 familles ont quitté la ville et se sont réfugiées dans des villages à l’est de Deraa. Il ne reste que 10% de la population à l’intérieur.

L’armée de Assad a repris le contrôle de quelques quartiers qui étaient contrôlés jusqu’ici par l’opposition. Ici, dans cette région, les quartiers contrôlés par l’opposition sont sous le contrôle de l’Armée syrienne libre. Il y a aussi les groupes Jabhat al Nosra et Arar el Cham (deux groupes extrémistes) mais ils sont minoritaires. La majorité des combattants font partie de l’Armée syrienne libre. Il y a une demi heure, il y a eu un gros bombardement un peu plus loin ; c’est la première fois que ces villages sont touchés. Depuis le 12 février c’est comme ça, comme à Alep où ils ont bombardé jusqu’à ce que les combattants se rendent.

Pourquoi ces attaques surviennent-elles maintenant ?
Parce que l’Armée syrienne libre détient Deraa el balad qui est située à la frontière avec la Jordanie et où il y a un point de passage important.

Es-tu ici depuis le début de la révolution ?
Oui et je viens d’ici, j’ai toujours vécu ici à Deraa.

Pourquoi restes-tu dans cette région ?
Cette région est ma maison, et c’est important de rester mobilisée pour les gens et d’aider les civils. Il n’y a plus de vie ici, les puits d’eau ont été bombardés par les Russes, l’hôpital a été attaqué deux fois, l’électricité est rare, on fait venir le pain la nuit depuis d’autres villes, on n’a pas beaucoup de nourriture. Il est difficile de faire venir des vivres car les villes d’à côté sont sous le contrôle de l’armée. Là, ils ciblent vraiment toutes nos installations vitales ; l’eau, les hôpitaux, l’électricité, et les quartiers où vivent des populations civiles.

Où vont les blessés une fois évacués et comment sont -ils soignés ?
Les comités de défense civile ont évacué les blessés à l’extérieur de la ville, à l’est où il y a un hôpital de campagne, car les autres hôpitaux ont été détruits et il n’est pas possible de faire des opérations chirurgicales. Certains vont ou sont aussi transportés en Jordanie. Mais de nombreux blessés sont morts récemment à la frontière car la Jordanie leur a refusé d’entrer. Je me souviens d’un homme que je connaissais, il n’a pas pu entrer et il est mort à la frontière.

(Ndlr : depuis 2014, les blessés de guerre sont autorisés à entrer en Jordanie par un point de passage informel, mais cette obligation qui découle du droit international n’est pas toujours respectée par les autorités jordaniennes qui imposent des conditions d’entrée même à des blessés graves. D’après un rapport d’Amnesty international : « Jordanie, des réfugie-e-s syrien-ne-s doivent lutter pour accéder aux soins de santé. »)

Il n’y a pas de solution pour les personnes qui ont de graves blessures à la tête et qui doivent être opérées. Même si elles reviennent à Deraa, personne ne pourra les soigner.
Depuis que l’aviation syrienne bombarde notre zone, il y a eu à peu près 200 blessés et 125 morts, mais il est difficile de donner des chiffres exactes.

Comment vivez-vous cette situation psychologiquement ?
C’est dur. On ne dort presque pas la nuit car on doit veiller, au cas où la maison ne prenne feu après la chute de barils d’explosifs. Quand ils bombardent, c’est comme si des milliers de couteaux s’abattaient sur nous. On n’a moins peur de la mort que des blessures, car si on est blessé, on ne pourra pas être soigné et on souffrira beaucoup plus. On n’a pas le choix.

Un hôpital de campagne à Deraa (el balad), touché par les bombardements.
Crédit : comité des médias de Deraa.

Des convois des Nations Unies sont-ils venus vous aider ?
Non, et de personne d’ailleurs, le monde ne réagit pas. Ces avions russes nous bombardent même la nuit. Ils viennent, ils bombardent parce qu’il y a des combattants de l’Armée syrienne libre, mais on les connait nous ces combattants, ce sont des hommes d’ici, ils étaient agriculteurs. Ils ne sont pas dangereux.

Nous voulons juste que tous ces bombardements cessent. Surtout pour les enfants qui sont traumatisés et ont des problèmes psychologiques maintenant. Deux enfants de ma famille sont morts… C’est difficile pour les enfants, ils vivent dans la peur, c’est dur pour les femmes aussi. Il n’y a plus de cours dans les écoles car il n’y a plus de sécurité, nulle part. Si les Nations Unies peuvent faire quelque chose, c’est de stopper les bombardements. Ainsi les gens d’ici pourront recommencer à vivre et à travailler leurs terres agricoles car on ne peut plus rien produire actuellement.

Comment voyez-vous l’avenir de la Syrie ?
Pas avec ce régime. On est sorti dans la rue jusqu’à ce que ce pays revienne au peuple, à nous les Syriens, et respecte notre humanité. On vit dans la peur et on mérite notre liberté. Nous n’avons pas d’avenir, on vivote, au jour le jour. On se couche, on se lève, sans savoir ce qu’il va nous arriver. Mais on prend les choses en main ; on travaille, on enseigne aux enfants, on soutient les femmes qui ont perdu leurs maris, on apprend comment venir au secours des gens, on fait même du droit, de l’économie pour faire fonctionner notre société désormais sans gouvernement. Mais les femmes et les enfants restent les plus vulnérables, donc on les soutient, on essaie, surtout si on peut apporter un peu d’espoir.

Et maintenant, les gens pensent-ils à partir ou à rester ?
Ils veulent la fin de la guerre, protéger les enfants, et vivre à nouveau. Certains veulent partir mais j’en connais qui sont partis en Jordanie, on a des nouvelles, ils veulent revenir. Mais maintenant la frontière est fermée. Ceux qui sont partis, qui sont réfugiés, veulent revenir mais ne peuvent pas. Ceux qui veulent partir c’est compliqué car la frontière avec la Jordanie est fermée et notre région est entourée par l’armée.

Comment décrieriez-vous la société syrienne aujourd’hui ?

« Tout le monde se sert de nous et veut nous diviser en nous assimilant à des communautés religieuses mais nous, les syriens, nous sommes des enfants de ce pays, et avant tout des humains »

Nous haïssons les armes, on aurait préféré une solution politique. Car c’est devenu un vrai commerce, pour et entre toutes les parties au conflit. Entre les pays, entre les combattants. Même entre Daech et le régime. Et c’est cela qui maintient la guerre dans l’impasse. Et tous ces groupes les plus extrémistes, Jabhat al Nosra et Daech sont venus de l’extérieur du pays, ils ne nous représentent pas ! Nous les Syriens, nous sommes musulmans, nous ne sommes pas des extrémistes religieux ! On pratique l’Islam normale. Et tous ces étrangers qui viennent avec leurs idées, ils ne sont pas Syriens. Ils viennent pour l’argent et pour le sang. Daech et Jabhat el Nosra ne viennent pas pour le jihad mais pour casser notre révolution et même aider Assad dans son projet. Car ceux qui se font le plus bombarder c’est l’Armée syrienne libre, ce sont les civils et les activistes de la révolution. Tout le monde se sert de nous alors qu’on n’a pas de problème entre nous. Par exemple, moi je suis musulmane sunnite et je continue à parler à mon amie qui est alaouite. On se téléphone, on parle de la situation, elle me soutient psychologiquement. Et j’ai toujours eu des amis chrétiens, druzes, chiites, cela n’a jamais été un problème. Mais aujourd’hui on veut nous diviser. Le régime, l’Iran qui est entré dans la guerre, les gens d’al Qaida, tous veulent nous diviser.

Et puis avant d’appartenir à une communauté, on est avant tout des humains, fils et filles de ce pays, enfants de ce pays. Mais depuis le début de notre révolution, on nous détruit. Le problème est que Daech ces derniers 20 jours s’est emparé de sept villages non loin qui étaient sous le contrôle de l’Armée syrienne libre jusqu’à maintenant. C’est inquiétant car le régime avec les soldats iraniens n’attaquent que l’Armée syrienne libre, alors que cette dernière combat pourtant aussi Daech. C’est une réalité dans le sud.