Révolte algérienne, timide écho dans la presse française

Rédigé par : Hélène Bourgon
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 04/11/2019

Depuis février 2019, la rue algérienne fait rêver plus d’une société du pourtour méditerranéen jusqu’aux confins d’autres continents tant la révolution menée depuis plusieurs mois traduit l’évolution à grande vitesse d’une société qui veut se prendre en main face à l’incurie des politiques en place. Cependant la couverture de ce moment historique reste succincte dans les médias français. Certains ont accepté d’en expliquer les raisons.

« Je suis frappée par la détermination de ce mouvement et par sa profondeur, c’est comme un sentiment de libération, un élan de vie. Il est question d’affirmer que ce pays est vivant pour répondre au corps impotent de son président », lance Rosa Moussaoui, journaliste pour le journal l’Humanité, lors d’une rencontre sur le Hirak -mouvement de protestation en Algérie- organisée à Marseille : « Malheureusement, on assiste à l’absence des médias français sur le terrain car ils sont privés de visas mais aussi à leurs limites dans l’analyse du présent algérien. L’obsession de l’islamisme quand ils parlent de l’Algérie les empêche jusqu’à aujourd’hui de comprendre la mutation de la société d’autant plus qu’ils la jugent inapte à la démocratie. »
Nombreux sont les journalistes français dès les prémices du mouvement à avoir demandé un visa, mais qui au terme de 3 semaines d’attente ont reçu un refus. Ils emploient dès lors des méthodes différentes pour couvrir le mouvement. Depuis son bureau à Radio France à Paris, Thibaut Cavaillès journaliste à France Inter, a couvert la révolution algérienne de mars à avril 2019. Tous les jours puis chaque vendredi, il suivait les slogans et les manifestations à distance. « Les réseaux sociaux m’ont permis de suivre différentes personnes qui prennent part au mouvement et qui m’ont également renvoyé vers d’autres, ce qui m’a permis d’élargir mon carnet d’adresse et de multiplier les sources d’information. Ils m’ont envoyé des vidéos, j’ai pu explorer les profils des manifestants, parler des slogans visibles sur les vidéos et photos. Mais au bout d’un certain temps, on est limité dans les angles et il est préférable de faire appel aux journalistes correspondants sur place qui peuvent aller plus en profondeur dans les sujets. Mais en effet aujourd’hui, on en parle beaucoup moins ».

La primauté du terrain

Les correspondants sur le terrain se font rare en Algérie. Leïla Beratto, est basée dans le pays depuis de nombreuses années et correspond principalement pour RFI (Radio France Internationale). Elle apprécie cette collaboration avec la radio qui la sollicite régulièrement sur une diversité de sujets sociaux, économiques et culturels. « Ce qui se passe est très complexe et un grand nombre de rédactions françaises a du mal à dégager des angles car il y a une réelle opacité politique de la part des institutions algériennes. Elles se retrouvent donc sans visibilité. C’est comme ça depuis toujours en Algérie. Il en résulte un désintérêt et une sous-couverture de ce pays », analyse la journaliste. « Les formats radio et télé demandés sont souvent trop courts et ne permettent pas d’expliquer en profondeur les enjeux donc les rédacteurs en chef préfèrent ne pas traiter. » Parmi les chaînes d’information en continu, seule France 24 qui traite l’actualité internationale, suit de près l’évolution de l’Algérie. BFM TV, TF1, CNews ont très rapidement abandonné suite aux refus de visa pour les journalistes. « Avec RFI j’ai pu aborder plus en profondeur certaines questions comme la façon dont les gens voulaient réfléchir aux événements qui se sont déroulés dans les années 1990, lors de la décennie noire en Algérie, et mettre en parallèle, la question de l’organisation de la société civile aujourd’hui. J’ai pu proposer et travailler sur des sujets plus longs concernant par exemple les femmes et la jeunesse algérienne et en même temps, je ne pouvais pas répondre aux nombreuses sollicitations des médias. » poursuit-elle. Elle regrette qu’il n’y ait pas davantage de diversité et de journalistes sur place mais remarque que les conditions de travail imposées par les rédactions et leurs restrictions budgétaires limitent les motivations des journalistes indépendants à s’expatrier et ne permettent plus aux journalistes de façon générale de se spécialiser sur un pays.

Inégalités de traitement dans les médias

Dans la presse française il y a les bons et les mauvais élèves en matière d’actualités internationales, et un certain nombre de rédactions tous supports confondus ont revu à la baisse les articles ou le temps consacré à l’international depuis ces 10 dernières années. L’Algérie comme les autres pays en pâtit. Majid Zerrouky, lui s’estime heureux, journaliste au journal Le Monde depuis ses débuts dans la profession, il couvre l’Algérie où il a pu se rendre à 3 reprises depuis le début du mouvement grâce à son passeport algérien. « Je n’ai pas à me plaindre car ma rédaction a fait de l’Algérie une priorité depuis le début. Le pays est au cœur de nos discussions malgré la difficulté de couvrir et de se rendre sur place. Personnellement, j’ai grandi dans ce pays et je suis étonné par ce qui s’y passe aujourd’hui », confie t-il. Etre sur place ne veut pas forcément dire être libre de couvrir tous les aspects du mouvement. Si le régime interdit les visas aux journalistes étrangers, il utilise l’arbitraire envers ceux qui reportent à l’intérieur du pays. « On peut désormais s’appuyer sur toute une nouvelle génération de journalistes algériens qui ont à peine la trentaine et sont à l’initiative de médias en ligne arabophones et francophones où ils publient leurs travaux. Ils sont extrêmement courageux, et prennent des risques, certains ont été arrêtés pour avoir fait des posts sur les réseaux sociaux. Le régime fait un focus et réagit comme une entité autoritaire qui ne vit pas avec son temps en harcelant tant les médias traditionnels que ces nouveaux médias en ligne qui fleurissent dans différentes langues. C’est une guerre contre la presse locale et étrangère. » Comme le souligne le journaliste, les rédactions françaises se reposent quand elles le peuvent sur les bi-nationaux mais il reconnaît que l’Algérie n’est pas une priorité pour l ‘ensemble de la presse tricolore. Parmi les rédactions, le journal La Croix, la chaîne France 24, Radio France Internationale et le quotidien Le Monde accordent une véritable place et continuent de suivre les événements là où d’autres de leurs confrères se sont vite lassés.

Comme un caillou dans la chaussure, le soulèvement de la jeunesse algérienne ne passionne pas les débats politiques en Europe.
Si la voix des jeunes algériens a du mal à atteindre les côtes européennes, c’est également qu’elle fait peur. L’Europe redoute l’arrivée de bateaux de « migrants » en cas de désintégration des institutions algériennes. Mais pourtant, aujourd’hui ces jeunes se battent pour pouvoir rester dans leur pays et veulent tout simplement vivre normalement comme l’analyse Majed Zerrouki dans une réflexion plus profonde sur les raisons du silence des gardiens des frontières européennes : « Le fait d’avoir peut-être dans un futur plus ou moins proche une société démocratique en Algérie bouleverserait peut-être les intérêts économiques français. Ce silence est ressenti sur place et blesse énormément. Il faut faire attention à ne pas rompre le lien avec ces jeunes qui incarnent une rupture avec le régime qui vit encore dans le passé ».