SOS Méditerranée : « un mois long et frustrant »

Rédigé par : Hélène Bourgon
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 01/08/2018

Le bateau Aquarius de l’association SOS Méditerranée lève l’ancre après un mois passé au port de commerce de Marseille. Le 29 juin 2018, pour la première fois depuis deux ans de sauvetage en Méditerranée centrale, le bateau a été obligé de rentrer en France pour faire son escale technique opérée jusque là à Catane en Sicile. Le ministre de l’intérieur italien, Matteo Salvini, récemment élu, interdit le débarquement des rescapés sur le sol italien et pose désormais des conditions afin que les autres Etats européens prennent leurs responsabilités.

L’histoire remonte à la nuit du 9 juin, lors d’un sauvetage de deux embarcations à 100 km des côtes libyennes par l’Aquarius, cette nuit là il y avait plusieurs embarcations en détresse. Des navires marchands et des navires des gardes côtes italiens, procédaient eux aussi à des sauvetages. Ils ont sauvé 400 personnes qu’ils ont ensuite remis à SOS Méditerranée. C’est ainsi que 630 personnes se sont retrouvées à bord de l’Aquarius. L’Italie d’où sont coordonnées les opérations de sauvetage et où sont débarqués les rescapés habituellement pour la première fois ferme ses ports au bateau de l’ONG. Puis c’est au tour de Malte de verrouiller l’accès à ses terres. Le bateau errera 6 jours en haute mer avant d’honorer la proposition de l’Espagne de débarquer les 630 personnes à Valence. 6 longs jours à bord, traumatisant pour les rescapés mais aussi pour les équipes présentes sur l’Aquarius. « Nous avions 630 personnes rescapées, la journée en plein soleil sur le pont il n’y a pas un brin d’air, il faut 5 heures pour avoir un bout de pain, 2 heures pour aller aux toilettes; les gens sont couchés sur l’acier sur le pont la journée, la nuit on a fait face à des vagues de plusieurs mètres qui retombent sur le pont là où dorment les gens. Nous avions honte de leur faire vivre ce chaos. Ce sont des humains, des humains ! » témoigne Ludovic, marin sauveteur. Les équipes racontent et analysent cette situation qui va à l’encontre des conventions des droits de l’homme et du droit maritime international, situation qui pourrait se répéter dans les prochaines semaines en mer si l’Italie et les Etats européens comme la France ne proposent pas de solution d’accueil ou refusent à nouveau d’ouvrir leurs ports.

Le directeur des opérations, Frédéric Pénard revient sur les faits, « Pendant cette rotation nous avons assisté à une faillite des états européens à faire respecter les conventions maritimes car dès ce sauvetage et les transferts opérés au large de la Libye, nous n’avons pas eu l’assurance d’un port sûr rapide le plus proche et c’est ce qui nous a obligé à faire ce périple inutile et dangereux pour les personnes jusqu’à Valence. Inutile car cela nous a éloigné de la zone d’opération pendant 6 à 7 jours supplémentaires pendant lesquels des personnes se sont noyées et que l’on aurait pu sauver.
Durant cette rotation nous avons été témoins de départs massifs ce qui prouve que la corrélation entre le nombre de départs et notre présence n’est pas prouvée comme nous l’assènent certains acteurs. Près de 1000 personnes sont parties des côtes libyennes durant cette période et nous avons eu des retours comme quoi la majorité de ces personnes ont été interceptées par des Libyens qui les ont ramenées en Libye dans une coordination complètement confuse et sans se servir de tous les moyens qui existaient autour de ces embarcations en détresse. Enfin nous avons eu pour information d’un certain blocage qui semble s’organiser autour des opérations des ONG qui pourtant sont strictement légales et dans le respect du droit maritime international. On n’avait plus de droit maritime international car on n’avait plus de port sûr, désormais il semble compliqué de trouver un port d’escale pour qu’on soit obligé de venir jusqu’à Marseille. On voit dans la presse de fausses accusations envers les ONG, de la criminalisation de notre travail et nous devenons les boucs émissaires un peu facile de la faillite des états européens à organiser l’assistance à personne en danger à leurs portes. Je veux rappeler que tout ça n’est pas un problème d’ONG, ce n’est pas un problème d’Ong », poursuit le directeur des opérations, « « L’aquarius est parti en février 2016, de cette date à Juin 2018 nous avons porté secours à plus de 29 000 personnes, dans cette même période, les états européens avec leurs navires militaires, leurs navires de gardes-côtes, ont porté secours à 290 000 personnes soit 10 fois plus que l’action de l’Aquarius. C’est donc un enjeux qui concerne l’ensemble du monde maritime, des navires, qui concerne le droit maritime et le droit maritime. » Mais les conclusions du conseil européen qui ont eu lieu sur le sujet dans le même temps et qui devaient apporter des solutions au blocage et au manque de moyens pour le sauvetage en mer sont inadaptées d’après l’ONG qui déplore l’absence de prise en compte de l’aspect humain.

« Le soutien inconditionnel aux gardes côtes libyens »

« Durant cette réunion, les remarques que l’on peut faire est qu’ils ont très peu évoqué l’humain, ils ont parlé de politique une fois de plus avec des solutions très floues et peu concrètes sont juste esquissées, et en même temps un message très fort est donné d’un soutien inconditionnel aux gardes-côtes libyens, ce qui nous pose aujourd’hui un énorme soucis. » avait déclaré le directeur des opérations de sauvetage de SOS Méditerranée le 30 juin.

En effet les Libyens n’ont pas les moyens d’assurer des sauvetages de masse, les marins rappellent que les Libyens ne sont pas formés au sauvetage de masse et ne disposent pas d’hélicoptères pour faire du repérage des embarcations comme opérait le centre de coordination maritime de Rome, et la Libye n’est pas considérée comme un port sûr où peuvent être débarqués les rescapés, (lire note ICI), jusqu’ici ils étaient répartis dans différentes îles de Sicile, par le centre de coordination basé à Rome. D’après les conclusions européennes les exilés qui fuient la Libye et les milices armées libyennes et paient des passeurs libyens devraient donc retourner en Libye. Ce qui semble très contradictoire.

Le 27 juin 2018, l’organisation maritime internationale pour la première fois officialisait la responsabilité de coordination des sauvetages par ces mêmes gardes-côtes libyens. Frédéric Pénard poursuit « Je veux juste rappeler que les gens qui fuient par la mer, fuient la Libye, fuient les violation énormes de leurs droits, fuient l’exploitation, les abus, la violence. Ce sont des gens, et on l’a reçu des milliers de fois en témoignage, qui fuient la Libye. La seule approche des gardes côtes libyens créée une panique qui expose les personnes à un risque immédiat de naufrage et on a vu à plusieurs occasions des gens se jeter à l’eau et couler car ils ne peuvent pas supporter cette interaction avec les gardes côtes libyens.
Par ailleurs, la coordination si elle doit être faite par les gardes côtes libyens, pose un problème presque insoluble aujourd’hui du port sûr, les conventions internationales maritimes je le redis considèrent qu’un sauvetage se termine au moment où les gens peuvent être mis à l’abri le plus tôt possible dans un port sûr où les personnes seront à l’abri et auront de l’assistance mais aussi où elles pourront prétendre à la protection qui leur est due. Tous les témoignages et tout le monde s’accorde à dire que la Libye en aucun cas aujourd’hui ne peut être considérée comme un port sûr. Donc on assiste à une fermeture progressive pour nous de toute possibilité de faire des sauvetages en accord avec les conventions maritimes internationales et il y a en même temps une déconstruction de ce droit maritime international assez cynique finalement de nos principes les plus anciens et les plus forts de ces conventions. Le principe est pourtant extrêmement simple et je le rappelle aujourd’hui ici : on doit apporter assistance à toute personne qui est en détresse en mer. Tout le temps, partout, tout navire, c’est ça la règle et aujourd’hui on pense que arriver à faire ça est extrêmement complexe. Face à cela notre détermination est plus forte que jamais, notre devoir de marin est de repartir en mer, le plus tôt possible, le plus vite possible, c’est ce qu’on va faire après cette escale, nous serons donc désormais sous les ordres libyens et plus italiens mais en aucun cas nous renverrons les rescapés en Libye.

Max Evis, marin sauveteur, ancien coordinateur des sauvetages lors de la conférence de presse le 30 juin à Marseille, témoigne de la difficulté de laisser les Libyens conduire les opérations de sauvetage.

« Il y a une différence entre une interception et un sauvetage. Le sauvetage est d’amener quelqu’un d’une situation de danger vers la sécurité, amener quelqu’un d’une situation dangereuse à un endroit encore plus dangereux n’est pas un acte de sauvetage. La situation en Libye a tué deux fois plus de personnes que celles qui meurent en Méditerranée centrale. Ramener les gens qui dérivent en Méditerranée en Libye où ils ont échappé à la mort n’est pas un sauvetage, c’est une interception. »

Exemple de sauvetage et situations auxquelles les marins sauveteurs de l’Aquarius ont dû faire face lors des dernières rotations et suite au changement de politique italienne :

« Il y avait environ 2000 personnes sur des canots pneumatiques autour de nous en pleine mer. Environ 20 canots avec des personnes à bord. Nous étions en train de stabiliser la situation, c’est à dire qu’après avoir déployé les deux semi-rigide, nous distribuions des gilets de sauvetage, en plein milieu de cette intervention des gardes côtes libyens sont arrivés et commencent à tirer avec des AK 47 et aussi à montrer leurs mitraillettes et à tirer tout autour de nous.

On avait plus de 100 personnes tombées à l’eau, des personnes qui tombaient à l’eau.
Nous essayons de sauver un homme tombé à l’eau, un de mes collègue était en train de l’attraper par les mains et là un des garde côte libyen muni d’une mitraillette nous a dit, non vous n’avez pas le droit de prendre cette personne. C’est la première fois que je me suis retrouvé dans une telle situation. J’ai essayé de lui expliquer, vous avez déjà tant de personnes sur votre bateau pouvez vous nous laisser cette personne ? Mais il m’a dit non et il avait sa mitraillette. Cela a duré un moment et finalement on a pu prendre et sauver cette personne.
Dans le même temps sur les autres bateaux les gens sautaient des canots.

Il y a deux points dans cette histoire :
Tout est en lien avec le manque de capacité, les libyens n’ont pas assez de bateaux pour effectuer des sauvetages et leurs bateaux, matériaux ne sont pas adaptés.
Les personnes qui ont été entraînées en Libye pour faire du sauvetage sont suspectes car on peut se demander c’est quoi la Libye ? Qui sait quelque chose aujourd’hui sur la situation de ce pays ? En tout cas ils n’ont pas les capacités à réaliser des sauvetages. »

« Deuxième histoire : »

« Dimanche passé alors que nous étions en opération de sauvetage au large de la Libye, il y avait des embarcations en détresse dont 1000 personnes.
En principe chaque navire est équipé afin de recevoir les messages satellitaires notamment quand une embarcation est repérée, et pour aller la sauver, mais bizarrement nous sommes le seul navire dans la zone en question à n’avoir rien reçu comme message. Nous étions à 70 miles d’un lieu où 1000 personnes étaient susceptibles de se noyer et on aurait pu arriver avant que les gardes-côtes libyens n’arrivent pour intercepter ces personnes. Mais bizarrement nous n’avons pas reçu ce message, nous n’avons pas eu d’informations des autorités en charge de la coordination, alors que nous étions les plus proches des embarcations à secourir. »

« Troisième histoire : »

« Lors de l’alerte donnée par le centre de coordination de sauvetage basé à Rome qu’une embarcation était en détresse et qu’il fallait entamer les recherches, des Libyens sont arrivés de façon agressive et nous ont dit de quitter la zone immédiatement et nous ont dit qu’ils allaient entamer les recherches : premièrement c’est illégal et deuxièmement ils n’ont pas les capacités de faire des recherches poussées dans cette zone et le bateau ne serait jamais retrouvé et perdu.

Une autre histoire, un jour nous étions à proximité devant une embarcation en détresse mais nous n’avions pas l’autorisation d’agir, ce sont les Libyens qui avaient été appelés par le centre de coordination de Rome pour faire ce sauvetage et j’ai dû mentir à ces gens en attendant l’arrivée des Libyens. Imaginez, expliquer aux réfugiés complètement paniqués que l’on doit attendre pour les sauver, certains commencent à paniquer dans ce genre de situation tendue, et j’ai dû leur dire qu’ils allaient être mis en sécurité en Europe alors que je savais qu’ils allaient retourner en Libye et que c’étaient les Libyens qui allaient les intercepter et tout ça alors que le bateau était en train de s’emplir de plus en plus d’eau.

Dans le meilleur des cas, l’interception par des Libyens consiste à reconduire les gens dans un pays où ils sont réduits à l’esclavage, aux extorsions et à la torture et dans le pire des cas est qu’ils soient directement renvoyés à la mort.

Entant que coordinateur des sauvetages, si vous avez en charge le sauvetage, vous êtes responsables des personnes qui ne sont pas secourues c’est aussi simple que cela.

Est-ce que la tentative de quitter la Libye, une place où l’on sait que les gens meurent, est-ce un crime punissable par la mort ? Est-ce vraiment impossible de surmonter cette crise par un biais humain et civilisé ? » conclue ce jeune anglais d’une trentaine d’année, engagé comme les 10 autres marins sauveteurs qui travaillent sur l’Aquarius. Le désengagement de l’Italie pour coordonner les opérations de sauvetage marque la fin de la politique d’accueil italienne des exilés rescapés en mer Méditerranée centrale. Devant l’absence d’aide des autres états de l’Union européenne et d’une solution européenne commune, le ministre de l’intérieur italien, a donc déclaré que l’Italie ouvrirait à nouveau ses ports à condition que les autres états de l’Union européenne se répartissent les rescapés et les prennent en charge. Il est également question ici de ne plus appliquer la directive Dublin qui oblige les exilés à faire leur demande d’asile dans le premier pays d’accueil jusqu’à maintenant l’Italie où la majorité des exilés est débarquée. Mais pour l’instant c’est la politique de l’autruche, en France comme ailleurs on ignore le problème, cette crise humanitaire est invisible à leurs yeux.