Zoom sur les boues rouges de l’usine ALTEO

Rédigé par : Hélène Bourgon
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 23/08/2017

Au cœur de la ville de Gardanne (Bouches-du-Rhône), la présence de l’usine d’alumine ALTEO et ses pratiques exaspèrent les pêcheurs, les défenseurs et les protecteurs de l’environnement et de la biodiversité marine.

Cette usine d’aluminium a ouvert ses portes en 1894. Dirigée par le groupe industriel français Péchiney, elle sera l’une des premières à extraire de l’alumine à partir de la bauxite, un minerai rouge riche en alumine, en l’attaquant avec de la soude à haute température (4 à 5 tonnes de bauxite sont nécessaires pour obtenir 2 tonnes d’alumine). Ce procédé est extrêmement polluant et entraîne le rejet de boues rouges, contenant des métaux lourds tels que le plomb et l’arsenic (voir détails dans l’encadré).

Depuis 1967 et jusqu’au 31 décembre 2015 (50 ans), l’usine avait le droit de rejeter ces boues directement dans la mer au large des calanques marseillaises (dans la fosse de Cassidaigne, un canyon sous-marin de 320m de profondeur, à quelques kilomètres devant la calanque de Port-Miou à Cassis) grâce à une canalisation de 47 km souterrains et 7 km sous-marins. D’après certains cartographes et pêcheurs les boues remontent suivant les courants à 150m vers la surface et s’étendent désormais de Fos-sur-Mer jusqu’à Hyères, soit 130 km.

Le 28 décembre 2015, alors que les rejets devaient cesser, un arrêté préfectoral (grâce au feu vert de Manuel Valls) a pourtant autorisé l’usine à poursuivre le déversement dans la mer, cette fois « d’un effluent liquide résiduel » jugé moins toxique par l’exploitant. Ce dernier depuis 2014 et à l’approche de l’interdiction du rejet des boues a installé des filtres-presse pour réduire leur volume en séparant le liquide du solide. La partie solide est transformée en bauxaline, des résidus secs, aussi toxiques que les boues d’après les militants de l’association Nation Océan (ZEA), qui sont stockés sur la terre, exposés aux vents (350 à 400 000 tonnes par an) sur les collines de Mange-garri, commune de Bouc-Bel-Air (à proximité de lieux de vie, d’écoles et d’un centre aéré) et dans la mer où le liquide issu de la transformation rejeté serait encore plus toxique que les boues rouges (voir schéma ci-dessous).

L’arrêté permet depuis ce jour et pour les six années à venir, le déversement de 270 mètres cubes d’effluents liquides par heure dans la mer, dépassant la norme européenne de rejet de métaux lourds qui est en principe de 11kg par jour pour l’arsenic, 87 kg pour le fer et 2 880 tonnes d’aluminium par an (chiffres estimatifs, la quantité quotidienne de chaque métaux rejetés n’étant pas régulière).

Colère rouge sur les boues rouges

Olivier Dubuquoy de l’association Nation Océan/Zea et auteur du documentaire « Zone Rouge » précise à ce sujet: « Pendant 6 ans Alteo peut rejeter la partie liquide des boues rouges en mer et bénéficie de la part de l’Etat Français d’une dérogation sur la quantité des matières dangereuses rejetées en mer. Alteo peut rejeter un déchet liquide au PH beaucoup plus impactant et contenant proportionnellement plus d’arsenic, d’aluminium ou de fer que dans les rejets du passé. Passées les années dérogatoires, on reviendra en arrière sans aucune amélioration car pour plusieurs matières dangereuses comme l’arsenic, l’aluminium ou le fer ce seront les seuils en vigueur entre 1995 et 2015 qui seront a nouveau adoptés. »

A la suite de l’arrêté préfectoral du 28 décembre 2015 qui permet le rejet d’effluents dans la mer jusqu’en 2021, l’association Nation Océan/Zea n’a pas tardé à émettre un recours hiérarchique jugeant inconstitutionnelle la décision unilatérale de Manuel Valls, alors premier ministre qui a été le seul à donner le feu vert. La ministre de l’environnement de l’époque (Ségolène Royal) avait pourtant émis un avis défavorable et les institutions ne donnaient pas au premier ministre de pouvoir hiérarchique sur ses ministres.

L’association a gagné mais Ségolène Royal qui avait six mois pour se prononcer à nouveau contre l’arrêté ne l’a pas fait. Pressions économiques, sociales ou autres, l’enquête publique a été favorable à l’exploitant malgré les arguments des riverains, associations et pêcheurs. Triste constat, après tant d’efforts de la part de citoyens responsables. Les recours sont très coûteux et les enjeux environnementaux de taille mais ils n’ont pas convaincus les dirigeants de l’importance de cette décision pour l’avenir de la santé publique et de la biodiversité marine dans la région. Ce qui a poussé une fois de plus Nation Océan (ZEA) en juin 2017, à émettre un recours, cette fois contre les tonnes de beauxaline stockées à proximité de zones habitables dans la commune de Bouc-Bel-Air malgré les risques sanitaires encourus pour les riverains (voir lien ci-dessous).

20 millions de tonnes de boues rouges

Depuis 1996, 20 millions de tonnes de boues rouges supplémentaires (à minima plus de 30 millions de tonnes depuis 1966) ont été écoulées directement dans la mer sur 2 400 km, laissant la loi de la nature via les courants, disperser les boues chargées de métaux lourds. Ce voyage en eaux troubles nous conduit en Espagne où des boues rouges ont été retrouvées, transportées par les courants marins.

Dans cette sombre affaire, ni les lois qui interdisent en principe les rejets industriels directs en mer, ni les normes européennes, largement dépassées ici n’ont pu stopper l’industriel. Pourquoi le laisse t-on faire depuis 50 ans ? Les arguments ne manquent pas. Le premier avancé étant celui des 350 emplois directs que génère l’usine. Mais pour Olivier Dubuquoy, il y a d’autres raisons. La production d’aluminium à Gardanne produit une alumine de spécialité utilisée dans l’armement, l’industrie pharmaceutique, les réfractaires, la céramique, l’aviation, l’alliage de métaux et de composants pour les smart phone.

Ce qui aurait conduit l’exploitant à ne pas opter pour l’une des solutions proposée par l’association, à savoir le recyclage du liquide rejeté en mer, à travers sa réutilisation en circuit fermé par un système de filtration. Le risque d’avoir une alumine moins pure et le manque à gagner qui en découlerait ont bien plus de poids face à la sauvegarde de la biodiversité marine et de la santé des habitants de la région. De plus, le démantèlement du conduit qui transporte les rejets de l’usine ainsi que la réhabilitation du site dans son état primitif représenteraient un coût que l’usine n’a pas envisagé. C’est d’ailleurs souvent le contribuable qui sans le savoir supporte la réhabilitation, voir la dépollution de sites après le passage d’une activité industrielle. (Voir extrait documentaire réalisé à Port-de-Bouc ci-dessous).

D’autres solutions pour réduire cette catastrophe environnementale et ses effets ont été proposées notamment la mise en place de barrières pour prévenir le public de la présence de sites où sont stockées les matières dangereuses ainsi que des recommandations concernant la cueillette de champignons, des risques sur l’eau et les potagers à proximité, ou le financement d’une étude épidémiologique. Toutes ces propositions n’ont pour l’instant eu aucun effet sur l’exploitant qui a le droit de nuisance sur l’environnement, dénué de toute responsabilité vis à vis de l’Etat et des citoyens. Le pollueur-payeur reste un beau principe.

Le cas de Gardanne n’est malheureusement pas orphelin, les luttes sont multiples et demandent une mobilisation de masse. Le nouveau ministre de l’écologie, Nicolas Hulot a confié qu’il suivrait ce dossier mais ce dernier n’est pas prioritaire. Aujourd’hui seuls quelques passionnés au sein d’associations environnementales se mobilisent. Leurs efforts ne sont pas vains car ils parviennent régulièrement à bloquer des décisions vitales pour l’avenir des terres et des mers. Olivier Dubuquoy conclut : « Nous sommes encore un peu isolés face à ces grandes batailles qui concernent notre avenir à tous, il faut un pas de la part de la société civile dans les cinq prochaines années pour s’engager à faire respecter les accords sur le climat sinon on le paiera cher. »

Le Tribunal Administratif de Marseille​ a rendu son jugement le 21 juillet 2018 concernant la demande d’annulation de l’arrêté autorisant la poursuite des rejets en mer ​de l’usine Altéo de Gardanne.
Pécheurs professionnels, riverains de l’usine et de Mange-Garri, militants écologistes, étaient requérants dans cette procédure :
-D’une part ​l’arrêté est raccourci de deux ans et prendra fin au 31 décembre 2019
-D’autre part l’industriel a 6 mois pour fournir à l’Etat une étude sur ​les impacts environnementaux et sanitaires cumulés de l’usine d’alumine de Gardanne et des installations​.
Le Tribunal demande aussi une nouvelle consultation du public.

Entretien avec Olivier Dubuquoy sur les pollutions de boues rouges
« C’est un vrai coup de semonce pour l’industriel, qui a agit jusqu’ici en toute impunité. Nicolas Hulot, le ministre de la Transition Écologique et Solidaire est désormais au pied du mur, et va devoir s’atteler à l’encadrement strict de cette activité.
Hulot et son équipe sont malheureusement englués dans les dossiers.
Cela tient notamment à deux choses, l’une structurelle et l’autre culturelle.

Structurellement mis à part les personnes placées par Macron au sein de l’équipe Hulot personne ne connait suffisamment les rouages de l’Etat, en gros ils participent à un « jeu » dont ils ne maîtrisent pas les règles.

Ensuite pour palier à ce manquement ils auraient pu s’appuyer en partie sur les mouvements citoyens mais ni lui ni son équipe ne sont présents sur le terrain. Ils ne travaillent pas avec les résistances et les alternatives citoyennes et s’appuient principalement sur les services de l’Etat.

Comment dès lors faire de la politique sans être hors sol ?
Ces problèmes structurels entrent en collision avec des problèmes culturels et de méthodes. Hulot s’est entouré de quelques collaborateurs loyaux venant du monde associatif (FNH) mais ni lui ni eux ne veulent construire un rapport de force permettant de débloquer une situation. Ils ont davantage une culture du plaidoyer qui certes est nécessaire mais ce n’est que la première marche pour faire de la politique, si on s’arrête à cette étape on est dans de l’incantation qui est quasiment jamais suivie. Hulot a peur de prendre une position claire sur les boues rouges comme sur la totalité des dossiers sur lesquels il s’était positionné avant d’entrer au ministère, il ne veut pas prendre de décision sur l’avenir de cette usine et de son territoire qui ne serait pas assumée et portée localement. Mais il ne discute avec personne sur ce dossier à part peut être l’industriel et ses services, aucune rencontre avec les militants, les entreprises et les habitants qui eux veulent clairement s’impliquer dans un projet de transition. L’emploi pourrait ne pas être sacrifié tout comme la nature et les vies qui en dépendent.

Les savoirs citoyens n’ont jamais été aussi construits sur ce dossier. Les solutions élaborées collectivement pour maintenir l’emploi et mettre fin à ces pollutions existent, je les ai présentées au ministre, à ses conseillers et à ses services, elles ont toutes été accueillies très positivement, mais très peu ont été suivies. Le jugement concernant notre recours au Tribunal Administratif de Marseille contre les rejets de la partie liquide des boues rouges en mer vient d’être rendu. Hulot va être contraint de se positionner sur ce dossier sachant que le gouvernement l’incite à se ranger du côté de l’industriel et à faire appel du jugement. Il est temps Monsieur le ministre de mettre fin à cette pollution scandaleuse ! »

Documentaire à voir : « ZONE ROUGE » : réalisation Olivier Dubuquoy et Laetitia Moreau
https://www.youtube.com/watch?v=pPNdMZgncWw
http://www.lesfilmsdici.fr/fr/en-production/5100-zone-rouge-une-desinformation-toxique.html

Site de l’association ZEA anciennement Nation Océan:
http://www.zea.earth/
Articles en lien avec les boues rouges :
http://www.zea.earth/actus
Mouvement « Colère Rouge » et sa pétition :
http://www.zea.earth/agir/campagnes/colere-rouge

Extrait du documentaire radiophonique, « Génie du rivage », réalisé à Port-de-Bouc avec les anciens ouvriers de l’usine Kuhlmann par Claire Dutrait et Stephan Dunkelman :

« 1966 à 2016 – 50 ans que (PECHINEY ALCAN RIO TINTO ALCAN et ALTEO) utilisent cette canalisation qui relie l’usine d’Alumine de Gardanne à Port Miou  pour rejeter leurs déchets (Cassidaigne 320 m). Plus de 30 millions de tonnes de boues rouges chargées de métaux lourds toxiques ont été rejetées en mer dans les calanques. Elles s’étalent de Marseille à Toulon » : (Source : association Nation Océan/ZEA)

Quantités / ans en tonnes :

66 à 86 : 1 000 000   20 ans :  21 000 000
87 – 88 : 900 000     2 ans  :   1 800 000
89 : 800 000          1 an  :     800 000
90 à 92 : 500 000      3 ans  :   1 500 000
93 à 1999 : 330 000    7 ans  :   2 310 000
2000 à 2004 : 310 000 5 ans  :   1 550 000
2005 à 2009 : 250 000 5 ans  :   1 250 000
2010 à 2015 : 180 000 6 ans  :   1 080 000

Une estimation des Métaux Lourds présents dans 30 000 000 de tonnes de boues rouges :
2 200 000 t de résidus d’aluminium
9 300 000 t de fer
1 900 000 t de titane
61300 t de chrome
2600 t de zinc
1700 t de plomb
900 t de cuivre
700 t de nickel
20600 kg d’arsenic + du vanadium, du mercure