Solidarité sans frontière, Martin à Vintimille

Mar­tin est un jeune étu­di­ant en design à Mar­seille. Fin 2016, il décide d’apporter son aide bénév­ole­ment au cen­tre Car­i­tas instal­lé dans l’église de Sant’Antonio à Vin­timille. Dans...

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Mar­tin est un jeune étu­di­ant en design à Mar­seille. Fin 2016, il décide d’apporter son aide bénév­ole­ment au cen­tre Car­i­tas instal­lé dans l’église de Sant’Antonio à Vin­timille. Dans cette ville ital­i­enne des cen­taines de per­son­nes sont blo­quées depuis la fer­me­ture de la fron­tière entre la France et l’Italie. Les migrants arrivés jusque là ont sou­vent der­rière eux la tra­ver­sée d’un désert, de la mer et de longues heures de marche. Il nous livre son témoignage après deux jours rich­es de ren­con­tres.

Dernière­ment, les asso­ci­a­tions présentes à Vin­timille ont souhaité alert­er les pou­voirs publics ital­iens et français pour que la ville ne devi­enne pas un nou­veau Calais. Pour Médecins du Monde, à l’origine de l’appel, il y a en effet urgence. Depuis deux mois, les asso­ci­a­tions ne peu­vent plus effectuer de soins ni dis­tribuer de la nour­ri­t­ure, le maire de la ville ayant pris un arrêté munic­i­pal. La Croix rouge ital­i­enne assure un relais dans un autre endroit à cinq kilo­mètres de la ville, un cen­tre réservé aux hommes. L’Église de Sant’Antonio où est présente l’ONG Car­i­tas, est le seul lieu d’ac­cueil dans la ville. Il est des­tiné aux familles et aux mineurs isolés.

Episode 1

Ce matin je me lève un peu plus tôt. J’ai un train à pren­dre, le soleil se lève sur un ciel bleu. En direc­tion de Vin­timille, pour la pre­mière fois de ma vie, je décou­vre par la fenêtre du TER les paysages de la côte d’azur, les roches cal­caires qui ter­mi­nent dans l’eau turquoise, les vil­la de bord de mer, Cannes, Nice, Mona­co… Ces paysages que je ne con­nais­sais qu’à tra­vers le ciné­ma. Puis le train tra­verse la mon­tagne, comme une fron­tière naturelle. Nous sommes en Ital­ie.

Je ne sais pas à quoi m’attendre. J’ai essayé de me ren­seign­er sur la sit­u­a­tion. J’ai lu des arti­cles, vu des pho­tos. Je crois être impa­tient d’arriver pour faire le con­stat de mes yeux. Je suis sur­pris en sor­tant de la gare de trou­ver une ville tout à fait calme qui ressem­ble à ces endroits où l’on part en week-end pour se dépayser.

Après quelques min­utes de marche dans les rues ensoleil­lées, j’arrive sur le parvis de l’église qui fait face à la Roya. Un groupe d’hommes dis­cute. On me fait signe de m’adresser à un jeune homme qui attend près de la grille. Je me présente, expli­quant être le nou­veau bénév­ole, que m’a présence a été pro­gram­mée. Après les for­mal­ités, je com­prends qu’ils ne peu­vent pas faire entr­er des incon­nus dans un souci de sécu­rité. Une jeune ital­i­enne porte un nour­ris­son dans les bras. Le bébé est de mère Éry­thréenne, il est né quelque part entre la Libye et l’Italie. Elle s’approche de moi et me pro­pose de me faire vis­iter les lieux.

La cui­sine en pre­mier
Un petit préau a été fab­riqué sur l’aile du bâti­ment rec­tan­gu­laire pour accueil­lir des tables et des places assis­es. Au fond se trou­vent des machines à laver et la porte qui mène aux fourneaux.
On me présente alors « Nono » un octogé­naire afghan. Il est ici depuis plusieurs mois. Plus tard, j’apprendrai qu’il a tra­ver­sé la mer et qu’il est le seul sur­vivant du bateau sur lequel il était. Il a per­du en Méditer­ranée toute sa famille, ses amis et ses pro­jets. Nous nous salu­ons et rigolons mutuelle­ment de ne pas com­pren­dre nos langues respec­tives.

Être courageux
Un groupe de volon­taires turi­nois est venu pour la journée. Quelques ado­les­cents Soudanais dis­cu­tent. L’un d’entre eux porte une atèle allant du bassin à la nuque. Il m’explique qu’il a eu un acci­dent avec ses com­pagnons. Las de se faire arrêter à bord du train lors du pas­sage à la fron­tière entre la France et l’Italie, ils ont choisi de par­tir à pied, de nuit, en suiv­ant les rails. Dans l’obscurité ils ont été sur­pris à l’approche d’un train. L’adolescent s’est alors jeté sur le bas-côté. Dans la nuit obscure, il n’avait pas vu qu’il se trou­vait au bord d’un ravin. Sa chute l’a entraîné dix mètres plus bas, sur les rochers de bord de mer. « J’ai de la chance de m’en être sor­ti » me con­fie-t-il. Hos­pi­tal­isé pen­dant six mois, il a ensuite été con­duit dans ce cen­tre où il se réé­duque seul. Ses amis sont arrivés à Mar­seille où ils ont trou­vé un lieu d’accueil. Un de ses nou­veaux cama­rades vient le chercher. Il récupère ses béquilles et son sac : « On part à Mar­seille ! » me lance-t-il, « à pied ». De Vin­timille à Mar­seille ils auront plus de 250km à par­courir. Le voy­ant se déplac­er avec beau­coup de dif­fi­cultés je suis effaré d’apprendre qu’il repart… Mais ils m’expliquent qu’ils n’ont pas d’autres solu­tions.

Que faire ? Il n’a que 16 ans. Et la force de sur­mon­ter sa douleur. Je pense alors à tous ces citoyens qui, ont le courage de désobéir, et per­me­t­tent de garan­tir une tra­ver­sée de la fron­tière en toute sécu­rité. Je par­le ici de groupes de per­son­nes pro­posant des ser­vices gra­tu­its. Et non pas des marchands d’espoir qui s’enrichissent sur la pré­car­ité du statut d’exilé. Plus que jamais, je respecte ce com­bat, mais je ne suis que spec­ta­teur d’un théâtre d’une inhu­man­ité pro­fonde. En quoi suis-je plus légitime ?

L’his­toire de la famille afghane

Rapi­de­ment, un jeune Afghan vient à ma ren­con­tre. Du haut de ses 15 ans, il a l’allure d’un homme, souri­ant, le regard pétil­lant. Nous dis­cu­tons du camp, de la météo, de nos orig­ines. Son petit frère arrive, plus timide mais très joueur. Il fait des blagues, essaie de par­ler anglais. Ils déci­dent de me présen­ter leurs par­ents. A l’autre bout de la cour je les vois qui s’affairent à boucler leurs sacs de voy­ages et véri­fi­er les papiers. Le père, âgé d’une cinquan­taine d’années, a le vis­age mar­qué par la fatigue et l’inquiétude. Ses yeux d’un noir pro­fond porte un regard bien­veil­lant et son expres­sion souri­ante con­traste avec ses traits mar­qués. Il ne par­le pas anglais mais demande à sa fille de traduire pour lui. Elle, âgée d’une petite ving­taine d’années est lumineuse. Elle s’exprime en anglais et rigole beau­coup. Elle m’explique leur pro­jet. Ils ont acheté des bil­lets de train pour toute la famille. Ils ont l’intention de faire un tra­jet depuis Vin­timille en pas­sant par Paris, jusqu’à Berlin où ils rejoin­dront leur oncle. Leur mère, la cinquan­taine, est très souri­ante. Elle porte un hijab aux motifs flo­raux. Elle pose sur moi un regard mater­nel, et par l’intermédiaire de son fils me com­pli­mente. Elle est accom­pa­g­née de leur qua­trième enfant, l’aîné. Il doit avoir 26 ans, très grand. Lui aus­si a le vis­age mar­qué par la fatigue. Il est temps pour la famille de pren­dre la route. Salu­ant tout le monde, ils remer­cient de nom­breuses fois les bénév­oles. Tout le monde les accom­pa­gne à la grille. Il y a des cris d’encouragement, des mains en l’air, pour un dernier au revoir. La grille se referme.

La vie du camp reprend. Deux français­es vien­nent pro­pos­er des activ­ités manuelles aux enfants. Elles fab­riquent des col­liers de per­les et d’autre petits bijoux. Joëlle, une petite fille de neuf ans qui débor­de d’énergie par­ticipe à l’activité. Elle est ravie de fab­ri­quer ses bijoux d’autant plus qu’elle peut s’exprimer en français, sa langue mater­nelle. Orig­i­naire du Camer­oun elle est ici avec sa mère, son petit frère de trois mois et sa tante qui est enceinte. Joëlle par­le le français, le peul, l’ewondo et deux autres langues africaines. Elle a appris des bases d’arabe et d’italien. Lorsqu’elle apprend que je suis Français elle se fait un plaisir de me racon­ter des his­toires, des blagues et des plaisan­ter­ies et me glisse aus­si plus sérieuse : « la Libye c’était pas facile ».

L’heure du repas arrive, dans un élan col­lec­tif, nous instal­lons les tables, assi­ettes et cou­verts. Ce soir, cous­cous pour tout le monde. Il a été pré­paré par une famille venue de France pour l’occasion. C’est ain­si que le cen­tre fonc­tionne, grâce à la sol­i­dar­ité de tous.

J’aperçois alors des vis­ages fam­i­liers. Les yeux tristes mais le sourire tou­jours de façade la famille afghane revient. La police les a arrêtés dans le train, juste après la fron­tière avec la France. La con­ver­sa­tion ne s’éternise pas. Ils ne veu­lent pas mon­tr­er leur décep­tion. Plus tard, le cadet des frères vient me voir avec sa sœur. Ils sont déçus mais ils rées­sayeront dans la soirée. J’en prof­ite pour avoir plus de détails sur leur pro­jet. Ils me mon­trent des cartes d’identités pro­vi­soires. Elles leurs ont été don­nées ici en Ital­ie. Leur père m’explique qu’ils n’ont pas fait de demande d’asile, que les per­son­nes qui ont pris leurs empreintes leur ont affir­mé qu’ils pour­raient faire une demande d’asile dans un autre pays. Après mon retour, je véri­fierai cette infor­ma­tion mais l’on me con­firmera que la prise d’empreintes dig­i­tales dans le pre­mier pays européen d’ar­rivée (ici l’I­tal­ie) entraîn­era sys­té­ma­tique­ment la procé­dure de Dublin, c’est à dire, qu’ils doivent faire leur demande d’asile en Ital­ie. Ils seront donc tou­jours expul­sés vers l’Italie, leur pre­mier pays d’ar­rivée. Ils ignorent alors ce détail.

Après le repas, nous dis­cu­tons une dernière fois à l’extérieur. Nous enten­dons des feux d’artifices au loin. Les habi­tants de la ville pré­par­ent les fêtes de fin d’année. Les déto­na­tions effraient les enfants qui par réflexe s’abaissent. Il faut leur expli­quer qu’il ne s’agit pas de coups de feux.

Des mou­ve­ments dans la rue nous inci­tent à sor­tir. Un groupe de bénév­oles de la Croix Rouge nous con­fie des mineurs éry­thréens. En effet, Vin­timille compte deux camps d’accueil. Le plus gros est géré par la Croix rouge et est réservé aux hommes seuls. Le sec­ond est celui de l’église Sant’Antonio des­tiné aux familles, aux femmes seules et aux mineurs isolés. Pen­dant que nous accueil­lons ces nou­veaux venus, c’est un groupe de bénév­oles de la Roya qui fait escale devant l’église pour servir du thé et dis­tribuer des vête­ments aux per­son­nes qui dor­ment à l’extérieur.

A Vin­timille la sol­i­dar­ité s’organise grâce aux per­son­nes de bonne volon­té qu’elles vien­nent de France ou d’Italie.

A venir, le 2ème épisode du réc­it du séjour sol­idaire de Mar­tin à Vin­timille.

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