Les sociétés civiles et la mémoire de la guerre

Depuis six ans, le con­flit est doc­u­men­té par des Syriens qui veu­lent garder une mémoire citoyenne de la guerre. L’expérience d’autres sociétés méditer­ranéennes mon­trent l’importance de cette démarche....

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Depuis six ans, le con­flit est doc­u­men­té par des Syriens qui veu­lent garder une mémoire citoyenne de la guerre. L’expérience d’autres sociétés méditer­ranéennes mon­trent l’importance de cette démarche.

En mai 2013, Sana Yazi­gi, graphiste syri­enne alors exilée au Liban, lance Cre­ative Mem­o­ry for Syr­ia. Le site inter­net présente en arabe, en anglais puis en français des pro­duc­tions artis­tiques faites par des Syriens depuis le début du con­flit. Avant les pre­mières man­i­fes­ta­tions de 2011, la jeune femme tra­vail­lait pour un agen­da cul­turel qui cou­vrait l’actualité de Damas. «Pen­dant plus de 45 ans, le pro­duit cul­turel était éli­tiste et lim­ité à une caté­gorie de gens. L’expression libre était qua­si inter­dite. Avec le déclenche­ment de la révo­lu­tion, on a vu une explo­sion d’expression venue du peu­ple. Une expres­sion libre, sim­ple, représen­ta­tive. J’étais à la fois émer­veil­lée mais aus­si inquiète que cela ne dis­paraisse un jour», racon­te-t-elle.

La créa­tion sert à doc­u­menter le quo­ti­di­en. Le site per­met de ren­dre compte à la fois de la réal­ité et de la créa­tiv­ité. «On ne présente pas, par exem­ple, une pho­to réelle d’un bar­il tombé sur les têtes des gens, mais on a une sculp­ture où des gens regar­dent vers le ciel inti­t­ulée «en atten­dant les bar­ils». C’est une réal­ité créa­tive, une mémoire par­al­lèle», racon­te Sana Yazi­gi. Car l’enjeu est là : créer une mémoire. «Il est néces­saire de faire con­naître les cir­con­stances et les valeurs de la Révo­lu­tion. Nous voulons con­stituer les archives d’un héritage nation­al immatériel, et le pro­téger parce qu’il est impor­tant pour la mémoire col­lec­tive et pour ren­dre au peu­ple syrien son crédit his­torique»

Garder la mémoire de la con­tes­ta­tion pop­u­laire

Pour Sana Yazi­gi, l’autre objec­tif est de remet­tre les Syriens au coeur de la ques­tion du con­flit. «Les Syriens sont occultés inten­tion­nelle­ment par les médias, qui ne par­lent que de la lutte entre les mou­ve­ments islamistes rad­i­caux et le régime, mais plus du tout de ce qu’ont été les moti­va­tions démoc­ra­tiques et uni­ver­sal­istes d’un peu­ple. Ce site est là pour ne pas se con­tenter d’une ver­sion, pro­fondé­ment injuste, qui veut dimin­uer cette lutte pour la jus­tice, et effac­er sa légitim­ité. En gar­dant cette mémoire vivante, on rend toute la valeur aux sac­ri­fices de tout un peu­ple et on con­tin­ue à porter cette cause», con­clut-elle. Par­al­lèle­ment à Cre­ative Mem­o­ry for Syr­ia, plusieurs ini­tia­tives ont vu le jour sur inter­net et sur les réseaux soci­aux. L’association libanaise Umam, fondée par Lok­man Slim et Moni­ka Bergman, pour la mémoire de la guerre au Liban, tra­vaille désor­mais égale­ment sur la mémoire syri­enne.

En Algérie, la mémoire des vic­times du ter­ror­isme
Dans l’histoire de la Méditer­ranée pour­tant, la mémoire des guer­res s’est peu con­stru­ite pen­dant les con­flits, mais bien après. «Dans notre cul­ture méditer­ranéenne, on ne tra­vaille pas assez sur la mémoire, con­state l’Algérien Naz­im Mek­bel, créa­teur du pro­jet Ajouad, pour une mémoire de la guerre des années 1990 en Algérie. On dit «Li fet met», on cache le passé, il ne faut pas en par­ler. Mais le trau­ma­tisme se trans­forme et se trans­met». Fils de Said Mek­bel, jour­nal­iste assas­s­iné en 1994, Naz­im Mek­bel com­mence à col­lecter les coupures de jour­naux peu après la mort de son père et fonde en 2010, avec d’autres familles de vic­times du ter­ror­isme, l’association Ajouad pour la mémoire de la décen­nie noire. «On a con­stru­it l’histoire du pays avec le chiffre rond de 200 000 vic­times. Qui étaient ces vic­times? Pourquoi a‑t-on un chiffre rond ? C’est pour répon­dre à ces ques­tions que nous avons voulu col­lecter les mémoires des indi­vidus», explique-t-il. Car selon lui, les États ne don­nent pas les «vrais chiffres» lorsqu’il y a une lutte con­tre le ter­ror­isme. «Lors de l’attentat con­tre le com­mis­sari­at du boule­vard Amirouche à Alger, l’État a don­né un bilan de 42 morts. On sait que c’est faux, c’était un com­mis­sari­at cen­tral qui ser­vait de dor­toir, mais pour ne pas affaib­lir la police, ils ne pou­vaient pas don­ner les vrais chiffres. C’est le rôle de l’action citoyenne», souligne-t-il, en rap­pelant l’action citoyenne français pour établir la liste des vic­times de la Shoah.

«Si on laisse faire, l’histoire sera mod­i­fiée»
L’association reçoit désor­mais 10 à 15 témoignages d’anonymes chaque semaine et les met en ligne sur son site inter­net, pour par­venir, à par­tir de mémoires indi­vidu­elles à recon­stru­ire une mémoire col­lec­tive plus juste. «C’est impor­tant de le faire car, de son côté, la par­tie islamiste a fait un tra­vail de pro­pa­gande phénomé­nal. Si on laisse faire, l’histoire sera mod­i­fiée. Plein de jeunes pensent que les vio­lences ont com­mencé avec l’arrêt du proces­sus élec­toral. Or c’est faux, on sait qu’il y en a eu avant. Si on ne se saisit pas de l’histoire, les ter­ror­istes devien­dront moud­jahidines», estime-t-il. L’association a voulu faire de chaque 22 mars, une journée con­tre l’oubli, pour les vic­times du ter­ror­isme. Mais la dif­fi­culté d’organiser des rassem­ble­ments publics, l’interdiction de remet­tre en cause la poli­tique de réc­on­cil­i­a­tion nationale (qui assur­ait l’amnistie aux ter­ror­istes qui rendaient les armes, à con­di­tion qu’ils n’aient pas com­mis de meurtre) sem­blent com­pli­quer le développe­ment d’autres ini­tia­tives. Avec des con­séquences sociales impor­tantes selon Naz­im Mek­bel : «En Algérie, on est désor­mais plus porté sur la mort que sur la vie. Si la Syrie ne fait rien, elle va vivre la même chose».

Au Liban, favoris­er le vivre ensem­ble
Cette impor­tance de la mort dans la vie quo­ti­di­enne est présente, d’une manière dif­férente, au Liban. «Dans les com­mu­nautés chi­ites, la mémoire des guer­res scan­de le quo­ti­di­en, par le biais de l’iconographie et parce que le mar­tyr est un point de repère. Aujourd’hui les Chi­ites réin­vestis­sent les temps plus anciens de l’histoire de la région, pour mon­tr­er une con­ti­nu­ité de la lutte, con­tre le man­dat français, con­tre les occu­pa­tions étrangères», analyse Kin­da Chaib, chercheuse asso­ciée à l’Institut d’études et de recherch­es sur le monde arabe et musul­man (Ire­mam) et à l’Institut français du Proche-Ori­ent (Ifpo). Le tra­vail des asso­ci­a­tions ou des com­mu­nautés est par­fois dif­férent des dynamiques éta­tiques qui met­tent en place des poli­tiques d’amnisties, un moyen selon les États pour par­venir à la paix. A la fin de la guerre civile libanaise, on affirme qu’il n’y a «ni vain­queur, ni vain­cu». «Au Liban, il existe un dis­cours sur la coex­is­tence des com­mu­nautés qui fait qu’on n’évoque pas les choses qui fâchent, les con­tentieux his­toriques, comme les mas­sacres inter­con­fes­sion­nels de 1860 par exem­ple. Dès la fin de la guerre civile, le pays est donc retourné dans une ges­tion du fait com­mu­nau­taire sim­i­laire à celle qui exis­tait avant, comme par réflexe, pour favoris­er le vivre ensem­ble, en l’absence de com­mu­nauté majori­taire claire», explique Can­dice Ray­mond, chercheuse asso­ciée à l’Iremam.

La mémoire de la guerre est-elle alors instru­men­tal­isée par les acteurs poli­tiques ? «Dans la com­mu­nauté chi­ite, les par­tis poli­tiques sont des enjeux de pou­voir. Entre autres élé­ments, ils pro­duisent une mémoire par un mar­quage du ter­ri­toire : il y a des por­traits de mar­tyrs, un univers visuel, sur les routes, répond Kin­da Chaib. A la fin de l’occupation israéli­enne, le Hezbol­lah a eu une posi­tion très claire et a gag­né l’aura de «quelqu’un de clean». Dans les années 2000, ce par­ti était comme un leader du monde arabe, il est mon­té en puis­sance et il a été con­forté dans cette posi­tion en 2006, même si cela s’estompe désor­mais du fait de ses pris­es de posi­tion vis à vis de la guerre en Syrie». Au Liban, l’histoire de la guerre est venue d’en haut, selon la chercheuse, et la société s’est repliée sur des «iden­tités pri­mor­diales». Mais l’histoire de la Syrie sera dif­férente, estime Can­dice Ray­mond. «L’histoire du Liban n’est pas for­cé­ment un mod­èle par rap­port à la Syrie car ce n’est ni la même con­struc­tion nationale, ni la même ges­tion du fait com­mu­nau­taire. En Syrie, la sit­u­a­tion com­mu­nau­taire est dif­férente. La con­struc­tion d’une mémoire dépen­dra égale­ment de la fin de la guerre : y‑au­ra-il un vain­queur, lequel?»

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