Universitaires, journalistes, avocats, ils éveillent des consciences sous état d’urgence

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Autour de la Méditer­ranée, après les print­emps arabes et l’élévation de la men­ace ter­ror­iste, ou après une phase de désta­bil­i­sa­tion poli­tique, les mesures sécu­ri­taires fleuris­sent, avec dans cer­tains pays, la procla­ma­tion de l’état d’urgence. C’est le cas en Turquie, mais aus­si en Egypte et en France, même si offi­cielle­ment l’état d’urgence a pris fin le 1er novem­bre 2017. Le but n’est pas de com­par­er ces mesures, ni de met­tre sur un plan d’égalité ces dif­férents pays, mais de mon­tr­er com­ment les sociétés civiles, et les citoyens réagis­sent et quelles actions ils met­tent en place face à une escalade sécu­ri­taire qui met à mal les lib­ertés indi­vidu­elles et col­lec­tives.

Turquie, les uni­ver­si­taires sol­idaires
Lorsque je prends con­tact avec elles, Asli et Gizem me prévi­en­nent : « si c’est pour racon­ter une nou­velle fois que nous sommes de pau­vres uni­ver­si­taires en dan­ger et muselés, ce n’est pas la peine ». Lassées du mis­éra­bil­isme, ces deux uni­ver­si­taires veu­lent avant tout racon­ter com­ment la résis­tance s’organise en Turquie : « nous tra­vail­lons et lut­tons plus qu’auparavant, et nous n’abandonnons pas », pré­cisent-elles. Au lende­main de la ten­ta­tive du coup d’état du 15 juil­let 2016, l’état d’urgence est proclamé. Le gou­verne­ment turc émet alors des décrets lois qui ne sont pas encadrés par le pou­voir par­lemen­taire. Un régime qui ne fait qu’aggraver les nom­breuses pres­sions pesant déjà sur l’institution judi­ci­aire ou sur les uni­ver­si­taires. Médecins, juges, pro­cureurs, enseignants, policiers, plus de 100 000 fonc­tion­naires sont exclus. Dans le monde uni­ver­si­taire, une péti­tion pour la paix, lancée en jan­vi­er 2016 pour l’arrêt des vio­lences dans le Sud-Est du pays, donne un pré­texte au gou­verne­ment pour éten­dre sa purge. Les sig­nataires de la péti­tion subis­sent des pres­sions ; révo­ca­tions, licen­ciements, mis­es à la retraite d’office… Plus de 450 per­dent leurs postes. Au-delà de la perte de leur emploi, c’est leur place dans la société et leur lib­erté qui est atteinte, puisqu’une révo­ca­tion par décret loi entraîne par exem­ple la con­fis­ca­tion du passe­port et empêche donc toute sor­tie du ter­ri­toire. Au total, plus de 5 000 uni­ver­si­taires et 60 000 enseignants (enseigne­ments pri­maire, sec­ondaire et supérieur con­fon­dus) ont été ren­voyés ou inter­dits d’exercer à la suite d’un décret-loi. D’après les don­nées fournies par les réseaux de sol­i­dar­ité étu­di­ante, près de 450 étu­di­ants sont actuelle­ment en déten­tion pour des raisons poli­tiques.

Comme l’explique Asli et Gizem, les uni­ver­si­taires d’habitude peu enclins à l’action col­lec­tive, ont été con­traints de faire front com­mun et d’apprendre à lut­ter ensem­ble. Pour créer du savoir autrement, des académies sol­idaires sont créées dans tout le pays à l’initiative de quelques 200 uni­ver­si­taires. « L’objectif est de per­me­t­tre à cha­cun de par­ticiper à la créa­tion du savoir et de pou­voir y accéder. Nous souhaitons égale­ment ini­ti­er de nou­velles méth­odes de tra­vail en dépas­sant les cli­vages et divi­sions inter­dis­ci­plinaires », expliquent-elles. Asli et Gizem sont elles-mêmes mem­bres d’une des pre­mières uni­ver­sités sol­idaires, l’« académie sans cam­pus », qui tra­vaille depuis le print­emps 2016 et organ­ise notam­ment des ate­liers et des ren­con­tres autour des ques­tions de gen­res ou de l’histoire sociale du cap­i­tal­isme, et vise à renou­vel­er les méth­odes d’apprentissage et de partage de savoir dans le monde. Pour pou­voir être éten­du et pro­longé, le mou­ve­ment fait appel à la sol­i­dar­ité afin par exem­ple de voir des bours­es de recherche délivrées à cer­tains enseignants, d’encadrer les mémoires et les thès­es des étu­di­ants dont les directeurs de thèse ou de mémoire ont per­du leur poste en Turquie, ou encore d’assurer un accès aux sources et ressources doc­u­men­taires et bib­lio­thé­caires des uni­ver­sités étrangères.

Égypte, la presse résiste
En Égypte, si le prési­dent Sis­si n’a fait que rétablir l’état d’urgence présent sous Moubarak, il a égale­ment don­né de nou­veaux leviers de répres­sion à une police et une armée qui n’en man­quaient déjà pas. Ain­si, les lois sur les man­i­fes­ta­tions ou celle sur le cyber-ter­ror­isme facili­tent les arresta­tions. La pop­u­la­tion est glob­ale­ment usée alors que le pays con­naît une crise économique depuis 2011, mais le co-fon­da­teur du site d’information égyp­tien Mada Masr, Alexan­dre Goudineau, souligne le courage de cer­tains : « Il est dur de trou­ver beau­coup d’espoir dans les ruines fumantes du print­emps arabe. Les ini­tia­tives sont sou­vent indi­vidu­elles ou presque invis­i­bles, mais elles exis­tent encore. Citons par exem­ple le com­bat extra­or­di­naire mené par des organ­i­sa­tions comme EIPR ou le cen­tre Nadeem pour réha­biliter les per­son­nes vic­times de tor­ture et qui se bat­tent pour sur­vivre car le monde asso­ci­atif a été qua­si dévasté dans les dernières années ». Marc Lavergne, chercheur à l’Université de Tours au sein de l’équipe Monde arabe et Méditer­ranée (EMAM), note l’émergence d’une classe moyenne et d’une jeunesse plus ouvertes qui se déga­gent du car­can et de la tutelle des pères : « mais cela ne mène pas for­cé­ment à l’engagement, car le prix à pay­er est très lourd ». La peur de subir l’horreur des pris­ons égyp­ti­ennes voir, une dis­pari­tion arbi­traire, en décourage plus d’un.

La presse représente dans ce con­texte un levi­er de mobil­i­sa­tion citoyenne, mais le secteur reste frag­ile. Après 2011, le pays vit deux années rel­a­tives d’ouverture, puis le nou­veau régime resserre pro­gres­sive­ment l’étreinte. « Être jour­nal­iste ici est devenu très com­pliqué », témoigne Alexan­dre Goudineau. « L’Égypte est le pays qui der­rière la Chine empris­onne le plus de jour­nal­istes. Même les jour­nal­istes étrangers marchent sur des œufs et nom­breux sont ceux qui ont été expul­sés. C’est une stratégie de la peur où les arresta­tions tombent au hasard, où les dis­pari­tions sont assez com­munes. Mais une cer­taine lib­erté a per­sisté, quoiqu’en déclin, que ce soit sur les réseaux soci­aux ou au sein même des médias ». Les réseaux soci­aux sont d’ailleurs une cible pour le régime qui a mas­sive­ment investi dans des sys­tèmes de sur­veil­lance (avec l’aide de la France), même si des poches de libre expres­sion sub­sis­tent, tant il peut être com­pliqué de sur­veiller 30 mil­lions de comptes Face­book.

Le site Mada Masr est né de l’équipe du pro­jet Egypt Inde­pen­dent fer­mé en 2013. « Notre ligne est d’être et de rester une pub­li­ca­tion indépen­dante dans une péri­ode où il y a une énorme pres­sion sur la presse pour se ranger der­rière le régime. Nous voulons faire de la qual­ité : Mada est surtout dans l’analyse, dans l’investigation », pré­cise Alexan­dre Goudineau. Le site a lui même été visé par un blocage lors d’une action con­jointe menée par l’Égypte, l’Arabie Saou­dite et les Émi­rats pour blo­quer des sites web d’information qataris et turcs. Le site a été ajouté à la liste par l’Égypte : « A croire que nous ne sommes guère appré­ciés… », iro­nise-t-il. Au total plus de 400 sites ont été blo­qués selon les dernières esti­ma­tions. « Il n’y a jamais eu aucune noti­fi­ca­tion sur le pourquoi de ce blocage et nous sommes actuelle­ment en procès pour en deman­der les raisons. Le blocage en lui-même n’est donc qu’un événe­ment s’inscrivant dans une reprise en main sécu­ri­taire du pays. ». Le site pour­suit néan­moins ses pub­li­ca­tions en langue arabe et en anglais. « Les médias étrangers ont sou­vent une ligne édi­to­ri­ale assez biaisée au Moyen-Ori­ent — par exem­ple en France où le régime est forte­ment soutenu et où les rédac­tions font un gros fil­trage de ce qui est cou­vert pour main­tenir une image d’Épinal du monde arabe qui arrange tout le monde », souligne Alexan­dre Goudineau. La rédac­tion pour­suit donc son tra­vail en craig­nant par­fois des arresta­tions, l’enjeu est de taille : « nous voulons faire cir­culer une infor­ma­tion sur l’Égypte fiable et faite par des Égyp­tiens. »

En France, mobilis­er et informer
L’ONU et le Défenseur des droits ont récem­ment alerté sur les dan­gers d’une escalade sécu­ri­taire et de la loi SILT en France. Depuis le 1er novem­bre 2017, le pays n’est offi­cielle­ment plus sous état d’urgence, mais la loi sur la sécu­rité intérieure entérine des mesures qui s’y rap­por­tent. Cer­taines voix se sont élevées pour informer l’opinion publique à ce sujet. Par­mi eux, des avo­cats, des juristes, dont William Bour­don, auteur de l’ouvrage « Les dérives de l’état d’urgence » qui con­tin­ue de sen­si­bilis­er aux con­séquences de cer­tains arti­cles de la loi sur nos lib­ertés. Un col­lec­tif d’organisations, d’associations et de syn­di­cats a égale­ment lancé l’Observatoire de l’état d’urgence en jan­vi­er 2016. Leur action se pour­suit aujourd’hui afin de don­ner du sens aux mesures tech­niques et juridiques de la loi et de leurs issues con­crètes sur nos lib­ertés indi­vidu­elles. C’est le cas par exem­ple de cette BD qui pose la ques­tion de l’adaptation aux change­ments dès qu’ils sont gradu­els. Prochaine­ment, une cam­pagne de com­mu­ni­ca­tion sera lancée à tra­vers trois vidéos pour inciter les citoyens français à rester « atten­tifs ensem­ble ».

Michel Tubiana, prési­dent d’honneur de la Ligue des droits de l’Homme, mem­bre de l’observatoire, sil­lonne la France dans le même but : sen­si­bilis­er. Lors d’une ren­con­tre à Bay­onne, il inter­pelle un député Modem sur les zones de con­trôle mis­es en place par la loi. La liste cible pêle-mêle les marchés de noël, la gare du nord, le grand port de Dunkerque « Pourquoi ces lieux spé­ci­fiques, alors qu’ils ne sont pas plus visés par la men­ace ter­ror­iste que d’autres gares et lieux publics ? ». Michel Tubiana émet des hypothès­es ; le grand port de Dunkerque par exem­ple est à deux pas de Calais… « L’objet du texte a été détourné pour gér­er des prob­lèmes de migra­tion ou de ban­des, et pas seule­ment de ter­ror­isme », affirme-t-il. La ques­tion de l’efficacité de cer­taines mesures prévues par la loi est égale­ment posée. Selon les chiffres de la LDH, sur 4 469 perqui­si­tions réal­isées sous l’état d’urgence, 23 seule­ment ont mené à des enquêtes pour ter­ror­isme, soit 0,5% des cas. Le Prési­dent d’honneur de la LDH pré­cise : « On aurait tort de pren­dre cette loi isolé­ment. Des traces d’état d’urgence sont présentes un peu partout dans le droit com­mun et sont passées dans la jurispru­dence ».

Si la mobil­i­sa­tion citoyenne sem­ble faible, c’est aus­si le con­texte qui l’explique. « Les députés ont été très mar­qués par l’attentat de Nice qui inter­vient alors même que François Hol­lande venait de décider de lever l’état d’urgence », rap­pelle Michel Tubiana. Face à la men­ace ter­ror­iste, ne rien faire pour­rait être syn­onyme de lax­isme, c’est d’ailleurs l’un des argu­ments récur­rents des députés con­tac­tés par la Ligue des droits de l’Homme avant le vote de la loi : « Nous sommes aujourd’hui con­fron­tés à une men­ace ter­ror­iste endogène sans précè­dent. Si nous ne fai­sions rien, une seule option s’offrait à nous : renou­vel­er une nou­velle fois l’état d’urgence. Et puisque l’ensemble des experts nous promet­tent mal­heureuse­ment un cahot de plusieurs décen­nies, allions-nous dans ces con­di­tions indéfin­i­ment le renou­vel­er. Je ne le crois pas. Allions-nous en sor­tir sans nous dot­er de moyens spé­ci­fiques per­me­t­tant de lut­ter effi­cace­ment con­tre le ter­ror­isme ? Allions-nous laiss­er nos ser­vices de ren­seigne­ment et de police sans moyens de livr­er la bataille ? Allions-nous détéri­or­er la sécu­rité des français ? », répond l’une d’entre eux. Mais le con­texte actuel ne saurait faire oubli­er le long proces­sus des lois sécu­ri­taires depuis 30 ans. « Plus les poli­tiques font des textes de lois, moins ils assu­ment la respon­s­abil­ité poli­tique de ce qui se passe, et per­son­ne ne pose la ques­tion de l’efficacité des mesures pris­es, comme lorsque Nico­las Sarkozy élim­ine le ren­seigne­ment ter­ri­to­r­i­al en mis­ant sur la sur­veil­lance élec­tron­ique », souligne Michel Tubiana.

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