En Espagne, la disparition de pédiatres passée sous silence

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L’Espagne fait face à une pénurie des pédi­a­tres. Dans les prochaines années, du fait de la défail­lance des poli­tiques et du manque de plan­i­fi­ca­tion, ce méti­er risque de dis­paraitre du secteur pub­lic espag­nol. Une sit­u­a­tion peu médi­atisée et mécon­nue du grand pub­lic.

Au cen­tre de san­té publique de Cara­banchel, un quarti­er périphérique de Madrid, l’affluence de l’après-midi est ryth­mée par les per­son­nes âgées en attente de leur vis­ite chez le médecin général­iste. Au fond d’un couloir désert, un papi­er écrit à la main affiché sur la porte indique que le bureau du pédi­a­tre est fer­mé. « Depuis plusieurs mois, dans ce quarti­er le pédi­a­tre n’est disponible que le matin », con­firme le gar­di­en à l’entrée du bâti­ment. Une sit­u­a­tion ordi­naire à Madrid et dans le reste de l’Espagne.

« La san­té publique espag­nole est l’une des meilleures au monde, cela devrait être un exem­ple à suiv­re ! », remar­que Con­cep­ción Sánchez Pina, pédi­a­tre et prési­dente de l’AEPap, l’association espag­nole de pédi­a­tres de la san­té publique, qui a récem­ment lancé une péti­tion à l’intention du min­istre de la san­té espag­nol. « Le manque de per­son­nel dans le secteur pub­lic est dû à des erreurs de plan­i­fi­ca­tion de la poli­tique et à une mau­vaise ges­tion des ressources finan­cières. Heureuse­ment pour la pop­u­la­tion, à par­tir des années 2000 on assiste en Espagne à une présence plus impor­tante des struc­tures hos­pi­tal­ières privées avec du per­son­nel embauché en pédi­a­trie. Nous récla­m­ons aujourd’hui plus des pédi­a­tres dans les cen­tro de salud ».

L’entrée du Cen­tro de Salud de Cara­banchel. Pho­to Samuel Bre­golin

Les “cen­tros de salud y aten­ción pri­maria”, les cen­tres de san­té et de pre­miers soins, sont l’élément phare du sys­tème de san­té publique espag­nol. Ici, les citoyens peu­vent con­sul­ter des médecins général­istes, des pédi­a­tres, des sages-femmes, des den­tistes, des infir­mières et des phys­io­thérapeutes. Des con­sul­ta­tions pris­es en charge par l’assistance san­i­taire nationale. Ces dernières années, les con­trats intéri­maires, les salaires insuff­isants et la sur­charge de tra­vail sont devenus des prob­lèmes récur­rents pour les jeunes médecins qui choi­sis­sent de devenir pédi­a­tres dans le secteur pub­lic. « Selon les stan­dards de la com­mu­nauté européenne, un pédi­a­tre ne devrait pas traiter plus de 900 enfants par mois, alors que la moyenne nationale espag­nole est de 1 080, 1 177 si l’on con­sid­ère la seule région de Madrid, c’est-à-dire plus de 60 enfants vis­ités par jour », explique le doc­teur Juan Ruiz Canela, pédi­a­tre. « Le pédi­a­tre est le spé­cial­iste qui suit la crois­sance de l’individu dans les années cru­ciales du développe­ment biologique, psy­chologique et social de l’enfant. La sur­charge de tra­vail peut faire courir des risques pour la san­té du patient, notam­ment à tra­vers l’augmentation des erreurs de diag­nos­tic. On perd ain­si la capac­ité d’intervenir et de suiv­re l’enfant dans sa crois­sance » ter­mine-t-il.

Une man­i­fes­ta­tion des employés de la san­té publique, le 12 févri­er 2018 à Madrid. Pho­to Samuel Bre­golin

Cette sit­u­a­tion de crise est pour­tant large­ment passée sous silence. À par­tir de 2008, avec la débâ­cle finan­cière du pays, plusieurs mil­liers de familles ont quit­té les struc­tures privées pour revenir à la san­té publique. Les caiss­es de l’État sont en pleine tour­mente. Le secteur voit ses finance­ments et son per­son­nel baiss­er. Cepen­dant, ce sont les réformes menées avant l’explosion de la bulle immo­bil­ière espag­nole qui ont le plus con­tribué à frag­ilis­er les ser­vices soci­aux. « Dans la région de Madrid, la pri­vati­sa­tion de la ges­tion des ser­vices de san­té publique a débuté bien avant la crise économique. Un plan de pri­vati­sa­tion et d’externalisation a été approu­vé en 2004. La pré­pa­ra­tion des repas, les ser­vices de blan­chisserie, ain­si que la con­struc­tion des sept grands hôpi­taux, ont été assignés à des entre­pris­es privées qui, au moment de la réces­sion économique, n’ont pas hésité à pré­caris­er le per­son­nel et à baiss­er la qual­ité du ser­vice offert », retrace Sarah Babik­er, mère de deux enfants et jour­nal­iste indépen­dante. « Ce plan, pro­posé par Esper­an­za Aguirre, per­son­nal­ité poli­tique du Par­ti pop­u­laire (PP) a été le pre­mier et donc celui qui a eu le plus d’attention médi­a­tique, mais d’autres ont suivi dans les années suiv­antes et ce dans toute l’Espagne », explique-t-elle.

Selon le quo­ti­di­en Pub­li­co, depuis 2002 la com­mu­nauté autonome de Madrid a dépen­sé 921 mil­lions d’euros en aides et investisse­ments en faveur des struc­tures hos­pi­tal­ières privées ou en faveur des entre­pris­es privées qui ont en charge la ges­tion des hôpi­taux publics alors que les struc­tures publiques, elles, ont béné­fi­cié seule­ment de 32 mil­lions d’euros. « On con­tin­ue à descen­dre dans la rue, on réclame de meilleures con­di­tions de tra­vail pour l’ensemble du per­son­nel de la san­té publique espag­nole et spé­ciale­ment pour les pédi­a­tres. Cela ne peut plus con­tin­uer comme ça ! », s’emporte Luis, 65 ans, pédi­a­tre aujourd’hui à la retraite, cheveux blancs s’échappant d’un bon­net noir, quelques livres sous le bras. Il suit pais­i­ble­ment la marche de la Marea blan­ca, la vague blanche. Cette branche du mou­ve­ment des indignés représente l’ensemble du per­son­nel de san­té publique espag­nole et par­ticipe sou­vent aux man­i­fes­ta­tions pour les reven­di­ca­tions sociales. « Les choses vont assez mal. Les hôpi­taux sont dans une très mau­vaise sit­u­a­tion et ils économisent énor­mé­ment sur l’entretien. Il y a quelques semaines, un tuyau d’arrivée d’eau s’est ouvert et a inondé l’UVI de pédi­a­trie. Ils ont été oblig­és de trans­fér­er douze enfants. Ils n’embauchent plus de per­son­nel et pour les jeunes qui veu­lent démar­rer dans ce méti­er, les con­di­tions de tra­vail sont de plus en plus dures », pour­suit-t-il, défaitiste.

En Espagne, env­i­ron 400 nou­veaux pédi­a­tres sont admis chaque année à l’examen d’admission pro­fes­sion­nel (MIR) et com­men­cent à exercer cette pro­fes­sion. « Un nom­bre insuff­isant aux besoins d’un pays où 17 % des pédi­a­tres, soit env­i­ron 800 médecins, ont déjà plus de 60 ans. Il faut aug­menter les places disponibles au MIR, mieux gér­er les ressources économiques, stim­uler les jeunes à tra­vailler dans le secteur pub­lic et sen­si­bilis­er les familles à cette sit­u­a­tion qui n’est pas con­nue et médi­atisée comme il le faudrait », con­clut Con­cep­ción, « parce que si rien ne change, d’ici quelques années il n’y aura plus de pédi­a­tres dans le secteur pub­lic. »

Texte et photos : Samuel Bregolin

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