Intérêt économique contre intérêt écologique : le défi de la maîtrise énergétique en Algérie

623 0
623 0

Toute jeune société de con­som­ma­tion, l’Algérie voudrait, dans le sil­lage des dynamiques mon­di­ales, dévelop­per des mod­èles de développe­ment durable. Mais la rente pétrolière ne pousse pas à accélér­er la tran­si­tion énergé­tique.

Dans les allées du Salon inter­na­tion­al du livre d’Alger, l’Agence nationale des déchets a décoré un stand de trois grandes affich­es col­orées. Der­rière un petit comp­toir blanc, une jeune femme répète inlass­able­ment ses argu­ments pour sen­si­bilis­er au recy­clage, au pub­lic venu pour le grand événe­ment cul­turel du pays. « L’Algérie sait très bien quelle est l’urgence cli­ma­tique, quels en seront pour elle les coûts envi­ron­nemen­taux et économiques. Elle a présen­té un pro­gramme d’action en 2015 que les autorités sont cen­sées met­tre en œuvre », explique Nadia Benalouache, doc­teure en géo­gra­phie économique et spé­cial­iste de la tran­si­tion énergé­tique bas-car­bone en Méditer­ranée. « Sur la ques­tion de la maîtrise énergé­tique, un plan nation­al a été annon­cé en 2003 mais il n’y a pas eu d’élan ».

Pour­tant, les chiffres ne lais­sent pas indif­férents. En 2017, la con­som­ma­tion algéri­enne d’énergie a atteint 57 mil­lions de tonnes d’équiv­a­lent pét­role (TEP), selon le min­istère de l’Énergie. Le chiffre est sta­ble depuis deux ans, mais il masque une dynamique impor­tante. En Algérie, l’essentiel de l’énergie est util­isé par les ménages (40 %) et le trans­port (36 %) alors que le secteur de l’industrie con­somme moins de 20 % du bilan énergé­tique nation­al. Or, la con­som­ma­tion des ménages est en aug­men­ta­tion con­tin­ue : de 2016 à 2017, la con­som­ma­tion d’électricité a aug­men­té de 10 %. Au pre­mier trimestre de l’année 2018, la con­som­ma­tion avait déjà aug­men­té de 7,1 % par rap­port à la même péri­ode de l’année précé­dente, selon le min­istère de l’Énergie. La con­som­ma­tion de gaz naturel était en hausse de plus de 10 % à la même péri­ode. « La demande con­tin­ue d’enregistrer des pics en ter­mes de Puis­sance max­i­male appelée (PMA) durant la sai­son esti­vale », explique le min­istère de l’Énergie. Les chiffres 2018 ne sont pas encore disponibles mais devraient con­firmer cette ten­dance à la hausse de la demande, notam­ment à cause des tem­péra­tures record atteintes cet été dans les régions sahari­ennes.

L’impact des sub­ven­tions sur la con­som­ma­tion d’électricité
L’augmentation démo­graphique est le pre­mier fac­teur expli­catif. En 2005, le pays comp­tait 34 mil­lions d’habitants. Aujourd’hui, il y en a plus de 41 mil­lions. Par­al­lèle­ment, en 10 ans, la con­som­ma­tion moyenne d’énergie par habi­tant a dou­blé, prin­ci­pale­ment grâce à l’amélioration du con­fort. Selon les sta­tis­tiques de l’Office nation­al des sta­tis­tiques (ONS) — le ser­vice offi­ciel des sta­tis­tiques en Algérie — les Algériens ont dépen­sé en 2011 env­i­ron 51 mil­lions de dol­lars en appareils élec­tromé­nag­er, soit le dou­ble de ce qu’ils dépen­saient une décen­nie aupar­a­vant. La fin des années de ter­ror­isme et l’envolée des prix du bar­il de pét­role ont per­mis à l’Algérie d’amorcer une trans­for­ma­tion vers une société de con­som­ma­tion. Enfin, la poli­tique de sub­ven­tion de l’énergie de l’État a per­mis aux ménages de dépenser de l’énergie en grande quan­tité. Selon un rap­port du FMI, l’Algérie dépense 10 % de son PIB pour les sub­ven­tions à l’énergie. « Les sub­ven­tions créent des dis­tor­sions de prix qui affectent les com­porte­ments de con­som­ma­tion à la fois des ménages, mais égale­ment des entre­pris­es. A tel point que la crois­sance des dernières années en ter­mes de con­som­ma­tion interne d’énergie est affolante et fait crain­dre que nous n’ayons bien­tôt plus d’hydrocarbures à exporter à moyen terme », alerte le col­lec­tif NABNI (Notre Algérie Bâtie sur de Nou­velles Idées). En effet, les foy­ers algériens dépensent deux fois plus d’électricité que leurs voisins maghrébins. « Cette sur­con­som­ma­tion interne d’énergie, dont nous gaspillons une bonne par­tie, est due essen­tielle­ment à l’effet prix de cette énergie bon marché et aux équipements éner­gi­vores », ajoute le col­lec­tif. Les prix de l’électricité n’avaient pas aug­men­té depuis 2005. En 2016, alors que le prix du bar­il de pét­role a chuté et que les revenus de l’État ont fon­du, le gou­verne­ment annonce que le tarif de l’électricité sera affec­té par une TVA à 17 % pour toute con­som­ma­tion dépas­sant les 250 kWh par trimestre.

Cet été, des protes­ta­tions ont éclaté à Ouar­gla, ville sahari­enne de plus de 200 000 habi­tants, où la tem­péra­ture a dépassé les 51 degrés. Le min­istre de l’Énergie avait d’abord déclaré ne pas com­pren­dre les événe­ments : « Il n’y a pas de prob­lème par­ti­c­uli­er et les coupures de courant n’ont pas duré plus de 2 à 3 heures ». Début août, les autorités ont cepen­dant accordé une réduc­tion des fac­tures d’électricité de 65 % aux habi­tants. « Com­ment ratio­nalis­er la con­som­ma­tion d’élec­tric­ité alors que la chaleur frappe à plein fou­et, à 56 degrés en été ? », rétorque Mohamed Guer­ras, un habi­tant de Ouar­gla. « En hiv­er, vu le prix de l’électricité, il n’y a aucun abus. Les citoyens sont con­scients du prob­lème ». Pour­tant, son exi­gence reste celle d’un con­fort de base. « Ce que font les autorités, c’est du brico­lage. Elles ne veu­lent pas inve­stir plus dans le domaine de l’énergie. Il y a moins de coupures d’électricité qu’avant, mais il y en a quand même, surtout pen­dant l’été, parce que les postes élec­triques sont insuff­isants pour répon­dre à la demande de la région ».

Main­tenir la rente énergé­tique

À Oran, il n’y a pas les mêmes défis cli­ma­tiques. Mais Abdel­hafid a quelques réserves sur les économies d’énergie qu’il pour­rait faire. « Bien sûr, je peux être vig­i­lant sur ma con­som­ma­tion d’électricité, débranch­er mes appareils en veille, analyse le jeune homme de 36 ans. Je sais que l’idéal serait de pren­dre les trans­ports en com­mun. Mais on ne peut pas s’y fier, alors je me déplace avec des taxis. Ce n’est pas éco-com­pat­i­ble, mais c’est la seule manière d’arriver à l’heure au tra­vail pour moi. » Nas­sim Touati a été chargé de pro­jets cul­turels pour sen­si­bilis­er aux ques­tions envi­ron­nemen­tales en 2016 et 2017 dans la région d’Oran : « Il y a une réelle volon­té citoyenne d’améliorer les choses. Les habi­tants sont très récep­tifs aux sen­si­bil­i­sa­tions, mais tous les acteurs de la chaîne ne sont pas mobil­isés, du jour­nal­iste qui mon­tre peu d’intérêt pour ces thèmes, aux autorités qui ne facili­tent pas l’obtention d’autorisations pour organ­is­er des sen­si­bil­i­sa­tions dans des lieux publics ». « Nous avons telle­ment été dans le besoin aupar­a­vant, que main­tenant que nous avons accès à tout un tas de pro­duits, nous les con­som­mons », ajoute Abdel­hafid, qui souligne l’impact des réformes du FMI sur le quo­ti­di­en des Algériens pen­dant les années 1980. « La solu­tion, c’est peut-être la sen­si­bil­i­sa­tion des jeunes généra­tions qui n’ont pas con­nu cette péri­ode. »

La respon­s­abil­ité du con­som­ma­teur est impor­tante, mais celle de l’État est fon­da­men­tale dans les ques­tions de maîtrise énergé­tique. Or, l’Algérie ne s’intéresse pas à ces ques­tions là dans une per­spec­tive écologique, souligne Nadia Benalouache : « Il faut bien com­pren­dre que l’Algérie ne veut pas rompre avec son mod­èle de rente énergé­tique. L’Algérie n’a pas besoin des éner­gies renou­ve­lables pour avoir de l’énergie. En revanche, les éner­gies renou­ve­lables et la poli­tique de maîtrise énergé­tique peu­vent lui per­me­t­tre de préserv­er les ressources qu’elle a. C’est une sit­u­a­tion tout à fait dif­férente de celle de ses deux voisins ». Ain­si, le Pre­mier min­istre Ahmed Ouyahia a résumé le 29 octo­bre dernier, lors du som­met « Alge­ria Future Ener­gy », la poli­tique énergé­tique du pays : « Par­ler de l’avenir énergé­tique de l’Algérie, c’est par­ler des moyens pour mon pays de pour­suiv­re son proces­sus de développe­ment et de diver­si­fi­ca­tion économiques et d’avancées sociales, car les hydro­car­bu­res con­tribuent encore à hau­teur de 40 % aux recettes du bud­get de l’État et représen­tent tou­jours plus de 90 % des revenus extérieurs du pays ». L’objectif affiché est « d’augmenter » les capac­ités de pro­duc­tion d’énergie con­ven­tion­nelle grâce à une « plus large prospec­tion du domaine minier » et « y com­pris » à l’espace mar­itime. Mais le Pre­mier min­istre a affir­mé ne pas oubli­er le développe­ment des éner­gies renou­ve­lables, et notam­ment le solaire.

« Péren­nis­er le tra­vail asso­ci­atif »

Le pays a bien instal­lé des cen­trales pho­to­voltaïques dans la région des Hauts-Plateaux, tra­vail­lé sur l’iso­la­tion ther­mique des bâti­ments, pro­mu la vente d’ampoules basse con­som­ma­tion, aug­men­té les tax­es pour les pro­duits qui con­som­ment beau­coup d’énergie et accordé des avan­tages fis­caux à ceux qui, à l’inverse, en con­som­ment peu. Mais ces ini­tia­tives ne sont pas à la hau­teur de l’enjeu. « L’Algérie est un pays de cul­ture énergé­tique. Les ingénieurs de Sonel­gaz sont très bien for­més, les com­pé­tences sont là et capa­bles d’évoluer, mais la volon­té poli­tique manque », analyse la chercheuse qui ajoute que les respon­s­ables du Cen­tre de développe­ment des éner­gies renou­ve­lables sont peu écoutés voire pas invités lors des grands événe­ments et que New Ener­gy Alge­ria (NEAL), la joint-ven­ture* (*fil­iale com­mune entre plusieurs entre­pris­es dans le cadre d’une coopéra­tion économique inter­na­tionale) entre Sonatra­ch, Sonel­gaz et l’entreprise SIM en charge des éner­gies renou­ve­lables, a été dis­soute en 2012, alors que tout son per­son­nel était spé­cial­isé.

« La base est là », nuance Lamine Zel­lag, chargé des rela­tions médias de l’association algéroise SIDRA. « Il faut main­tenant généralis­er les actions et péren­nis­er le tra­vail asso­ci­atif tout au long de l’année ». L’association, basée dans le quarti­er pop­u­laire de Belouiz­dad à Alger, développe depuis 2015 en Algérie l’initiative de « Earth Hour » : une heure sans lumière, pour réduire la con­som­ma­tion d’énergie. En 2018, l’initiative a obtenu le sou­tien offi­ciel de la prési­dence de la République : « cela a per­mis une impor­tante cou­ver­ture médi­a­tique, plus de vis­i­bil­ité et surtout, plus d’impact pour le plaidoy­er », racon­te-t-il. Le con­texte, la crise économique liée à la chute des prix du pét­role et les tem­péra­tures canic­u­laires des deux derniers étés, a aus­si facil­ité la prise de con­science. L’association parvient à rassem­bler les experts, les pou­voirs publics et la société civile autour de l’événement. En pré­parant l’édition de 2018, les bénév­oles et la Sonel­gaz parvi­en­nent même a lancer un nou­veau pro­jet : en par­al­lèle de l’envoi des fac­tures d’électricité, l’entreprise nationale enver­ra aux clients un prospec­tus qui liste les solu­tions pour réduire leur con­som­ma­tion d’électricité. « Il faut désor­mais obtenir plus de finance­ments, l’adhésion des entre­pris­es et la mise en place de lois adéquates », analyse Lamine Zel­lag. « Le plus impor­tant, c’est la con­struc­tion d’un réseau : en met­tant en rela­tion les insti­tu­tions nationales et locales avec les chercheurs, les start-up, les acteurs économiques, la société civile con­tribuera à mobilis­er pour une véri­ta­ble sit­u­a­tion de plaidoy­er ».

Texte : Leïla Beratto
Photo de Une : Stand de l’Agence nationale des déchets — Salon international du livre d’Alger, 2018

In this article