En Égypte, le journalisme indépendant peut-il résister à la dictature ?

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Face à la loi égyp­ti­enne qui tente de bâil­lon­ner les médias indépen­dants, cer­tains ten­tent d’imaginer des solu­tions alter­na­tives, voire d’entrer dans le jeu du pou­voir pour con­tin­uer à informer les citoyens.

Il aura eu une exis­tence sur l’internet égyp­tien pen­dant seule­ment… neuf heures. En juin dernier, al-Kateb, nou­veau site d’information con­sacré à la doc­u­men­ta­tion des vio­la­tions des droits et des lib­ertés fon­da­men­tales en Égypte a rejoint en un temps record les autres sites dont l’accès est blo­qué par les autorités via les four­nisseurs d’accès inter­net. Al-Jazeera, Human Rights Watch, Huff­in­g­ton Post, Mada Masr, Yanair, Dai­ly News Egypt … la liste est longue : près de 500 sites ne sont plus acces­si­bles depuis mai 2017. Motif légal ? Aucun.

La révo­lu­tion de 2011 avait per­mis à une mul­ti­tude de médias de voir le jour en Égypte. Pen­dant quelques mois, le ton des jour­nal­istes s’était libéré. Sur les plateaux télés, dans les stu­dios radios, les voix se fai­saient plus divers­es. Impens­able quelques mois plus tôt : les grands quo­ti­di­ens privés comme Youm al-Sabah ou al-Shorouk, se lançaient dans des enquêtes dénonçant les abus des forces de sécu­rité ou pointant des faits de cor­rup­tion. Mais le retour au pou­voir de l’armée, incar­né par Abdel Fatah al-Sis­si, a son­né le glas de cette courte péri­ode de rel­a­tive lib­erté. L’Égypte est aujourd’hui le sec­ond pays qui compte le plus grand nom­bre de jour­nal­istes en prison, der­rière la Chine, et se classe au 161ème rang sur 180 états dans le classe­ment mon­di­al de la lib­erté de la presse selon le rap­port 2018 de Reporters Sans Fron­tière (RSF). La place du pays a régressé pro­gres­sive­ment depuis la fin de l’ère Moubarak où l’Égypte fig­u­rait alors à la 127e place (sur 173 pays). «Avec au moins 37 jour­nal­istes actuelle­ment détenus, le jour­nal­isme indépen­dant est en train de mourir en Égypte», a rap­pelé il y a quelques jours l’organisation, dont le site inter­net est égale­ment cen­suré dans le pays.

Nou­velle loi lib­er­ti­cide

Dans ce con­texte répres­sif sans précé­dent, le 18 octo­bre dernier, le Con­seil suprême de régu­la­tion des médias (CSRM) a annon­cé de manière inat­ten­due que tous les organes de presse étaient tenus de légalis­er leur statut au regard de la nou­velle loi sur «la régle­men­ta­tion» des médias. En ver­tu de cette lég­is­la­tion, radios, télévi­sions, jour­naux et sites d’informations ont eu deux semaines pour s’acquitter de 50 000 à 1 mil­lion de livres égyp­ti­ennes (2500 — 50 000 euros) et rem­plir une demande com­plexe d’autorisation de dif­fu­sion pour ne pas tomber dans l’illégalité. «Cette loi s’apparente à de l’extorsion car désor­mais si les jour­nal­istes veu­lent tra­vailler, ils doivent pay­er, dénonce Sophie Anmuth, respon­s­able du bureau Moyen Ori­ent de RSF. La mise en œuvre d’une loi sur les médias très coerci­tive a un objec­tif poli­tique clair : étouf­fer les dernières voix indépen­dantes. On risque d’assister à l’extinction des derniers médias indépen­dants ou à leur exil hors d’Égypte.»

Cette loi vient s’ajouter à une série de mesures, déjà mis­es en place par les autorités depuis 2014 pour con­trôler le con­tenu des médias et empêch­er les jour­nal­istes de tra­vailler libre­ment. Khaled el-Bal­shy, le fon­da­teur du site al-Kateb, mais aus­si rédac­teur en chef d’al-Badaiah, égale­ment blo­qué, reçoit dans son petit apparte­ment situé à deux pas de la place Tahrir. «Ce pro­jet cherche à con­trôler entière­ment les médias. Le con­trôle de la presse en Égypte s’est fait en plusieurs étapes. D’abord des lois anti-ter­ror­istes qui restreignent la lib­erté de la presse, puis l’acquisition des médias privés par les ser­vices de sécu­rité, les blocages des sites web et enfin cette dernière loi qui impose des critères inten­ables pour sur­vivre», assure-t-il. Ancien mem­bre du comité «lib­erté de la presse» au sein du syn­di­cat des jour­nal­istes, il est depuis longtemps dans le viseur des autorités. En novem­bre 2016, il a notam­ment été con­damné à deux ans de prison pour avoir aidé deux jour­nal­istes recher­chés par la police à se réfugi­er dans l’enceinte du bâti­ment de l’organisation syn­di­cale. Une peine finale­ment réduite en appel. Depuis, le syn­di­cat de la presse est lui aus­si repassé sous le con­trôle de représen­tants proches du pou­voir.

A l’annonce de cette loi qu’il juge anti­con­sti­tu­tion­nelle, Khaled al-Bal­shy a enjoint ses col­lègues de tout bord à s’organiser pour faire reculer le gou­verne­ment : «Per­son­ne ne m’a rejoint, même si des mil­liers de jour­nal­istes sont con­tre cette loi. Ils ont peur. Nous vivons dans une dic­tature et le fonde­ment de toute dic­tature, c’est de ter­roris­er».

Com­ment résis­ter ?

Mada Masr, site inter­net d’informations égyp­tien indépen­dant, est sans aucun doute l’une des prin­ci­pales cibles des autorités avec la pro­mul­ga­tion de cette loi. Même si le site a lui aus­si été cen­suré, son équipe a, elle, décidé de ten­ter de se con­former aux deman­des. Pour voir. «Le choix d’essayer de présen­ter nos papiers et d’essayer d’appliquer la loi, c’est pour nous, aus­si, une forme de résis­tance, dans le sens où on se dit : okay, vous nous imposez une loi avec laque­lle nous ne sommes pas d’accord, mais on va quand même essay­er d’appliquer cette loi et on va vous mon­tr­er com­ment vous pou­vez être con­tre nous, même quand on la respecte», explique Lina Atta­lah, fon­da­trice du site. Une mise aux normes qui s’est appar­en­tée à une course con­tre la mon­tre : «j’ai délais­sé la rédac­tion pen­dant deux semaines, je me suis mise à rassem­bler mes papiers et j’ai fait tra­vailler avec moi un avo­cat pour être dans les temps», explique la jeune femme qui recon­naît que le site, de par sa notoriété et ses sou­tiens divers, a été en mesure de dis­pos­er de la logis­tique et de l’argent néces­saire. Mais quid des autres ? Al-Kateb a décidé d’arrêter toutes ses opéra­tions, tout comme le média en ligne Mas­ry­at, pour éviter à tout prix les amendes exor­bi­tantes (entre 50 000 et 150 000 euros) prévues pour punir ceux qui ne se soumet­tent pas à l’enregistrement imposé. D’autres n’ont pas eu le temps ni les moyens de pren­dre une quel­conque déci­sion et ne savent pas com­ment con­tin­uer à tra­vailler.

Mais rem­plir toutes les cas­es et obtenir une val­i­da­tion du CSRM — sorte de nou­veau min­istère de l’information — n’est de toute façon pas un pass pour la lib­erté, ni même la légal­ité. D’abord, parce que cette loi com­plexe est illis­i­ble et incom­plète et ne per­met pas aux médias souhai­tant s’enregistrer de savoir si leur dossier est recev­able. Et puis, en s’acquittant de la somme exigée par l’Etat, Mada Masr et les autres n’ont même pas la garantie de voir leur site déblo­qué. «Pourquoi un site blo­qué voudrait s’enregistrer ?», a même récem­ment com­men­té Ahmed Sal­im, le Secré­taire Général du CSRM.

Inter­net, le vrai Par­lement égyp­tien

La nou­velle lég­is­la­tion entend en réal­ité con­trôler prin­ci­pale­ment tout ce qui se dit sur inter­net. L’un des derniers creusets d’expression libre qui échappe encore au pou­voir. «Ils ne com­pren­nent pas vrai­ment com­ment fonc­tionne le web», souf­fle Lina Atta­lah. Ain­si, la loi définit un site inter­net comme «toutes pages, liens ou appli­ca­tions qui offrent des con­tenus médi­a­tiques, ou pub­lic­i­taires, textes, images, vidéos ou mul­ti­mé­dia assigné à une URL ou un domaine spé­ci­fique, créé ou acces­si­ble via le world wide web». Avec cette déf­i­ni­tion très large, tous les comptes Face­book, Twit­ter, Youtube et autres, tombent désor­mais sous l’autorité du CSRM qui pour­ra légale­ment deman­der leur blocage ou fer­me­ture si le con­tenu lui déplait.

L’esprit de la loi est donc clair et per­son­ne ne s’en cache : les infor­ma­tions qui s’écartent de la pro­pa­gande offi­cielle sont con­damnées. Avec cette nou­velle lég­is­la­tion, les sites ayant reçu un accord de dif­fuser devront par exem­ple se con­former aux deman­des des autorités et cess­er de pro­duire de l’information si celles-ci l’exigent, «sous état d’urgence ou en temps de guerre» par exem­ple. Si Mada Masr joue le jeu du gou­verne­ment, il résiste dans le même temps avec force aux ten­ta­tives d’empêcher la dif­fu­sion du tra­vail de ses jour­nal­istes : con­tourne­ment du blocage par la pub­li­ca­tion des arti­cles via Face­book, threads sur Twit­ter, accord avec Google pour pro­pos­er une ver­sion «cache» du site qui résiste à la cen­sure, et con­seils aux lecteurs sur la façon de se pro­cur­er un VPN. S’il obtient une autori­sa­tion, le média n’a pas l’intention de se soumet­tre aux direc­tives du CSRM. «Cela ne nous ressem­ble pas, explique Lina Atta­lah. Donc je ne sais pas com­ment nous allons faire con­crète­ment, mais je n’aimerais pas con­tin­uer à faire ce tra­vail si c’est le genre de déci­sion qu’il faut pren­dre».

Khaled al-Bal­shy, lui non plus, n’est pas prêt à lâch­er la plume et cherche d’autres moyens de con­tin­uer à informer. «C’est très risqué de faire du jour­nal­isme aujourd’hui en Égypte, c’est extrême­ment dan­gereux, mais c’est un risque que nous devons pren­dre. Je l’ai fait aupar­a­vant, et je suis allé trois fois en prison. Mais on doit le faire, parce que les jour­nal­istes doivent défendre les droits des citoyens égyp­tiens».

Reportage en Égypte
Jenna Le Bras et François Hume-Ferkatadji
Crédit photo Jenna Le Bras

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