Dans les Alpes, là où des Européens skient, des Africains meurent

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Du côté de Bri­ançon dans les Hautes-Alpes, c’est le troisième hiv­er au cours duquel des migrants se lan­cent dans une périlleuse tra­ver­sée de la fron­tière avec l’Italie en haute mon­tagne. Ils ten­tent d’échapper aux con­trôles et aux vio­lences poli­cières, au risque de per­dre la vie. Trois d’entre eux ont été retrou­vés morts en mai 2018, et un qua­trième est décédé début févri­er 2019.

Le 7 févri­er, Tami­mou Der­man est mort à l’hôpital de Bri­ançon. Le jeune homme de 28 ans avait été sec­ou­ru deux heures plus tôt en pleine nuit, par un camion­neur ital­ien. Il se trou­vait au bord de la RN 94 à trois kilo­mètres de la sous-pré­fec­ture des Hautes-Alpes en direc­tion du col de Mont­genèvre. Le par­quet de Gap a con­clu à « une prob­a­ble mort par hypother­mie ». Tami­mou avait per­du ses chaus­sures dans la neige abon­dante et con­tin­ué sa marche depuis la fron­tière à 10 km de là, en chaus­settes, ont témoigné ses com­pagnons de route.

« Per­sona non gra­ta »
Pour sept asso­ci­a­tions qui se préoc­cu­pent des droits humains, ce drame est le résul­tat de la poli­tique de con­trôle de la fron­tière, faite de « ren­vois sys­té­ma­tiques en Ital­ie au mépris du droit, cours­es-pour­suites, refus de prise en charge y com­pris des plus vul­nérables ». Résul­tat, « ces pra­tiques poussent les per­son­nes migrantes à pren­dre tou­jours plus de risques, comme celui de tra­vers­er par des sen­tiers enneigés, de nuit, en alti­tude, par des tem­péra­tures néga­tives, sans matériel adéquat ». Les actions des forces de police et de gen­darmerie sont émail­lées d’actes illé­gaux, de vio­lences et d’humiliations. Comme l’a notam­ment rap­portée l’Association nationale d’assistance aux fron­tières pour les étrangers (Anafé) dans un rap­port d’observations pub­lié le 21 févri­er et inti­t­ulé « Per­sona non gra­ta ».

Pour avoir un aperçu appro­fon­di des risques et des exac­tions de cette fron­tière de haute mon­tagne, nous vous pro­posons la carte inter­ac­tive ci-dessous.

Pour accéder à la carte, cliquez sur l’image

Parce que la fron­tière s’est dur­cie plus au sud, dans les Alpes-Mar­itimes, voilà le troisième hiv­er que des migrants ten­tent la tra­ver­sée par les Hautes-Alpes pour quit­ter l’Italie. Ce sont prin­ci­pale­ment de jeunes hommes orig­i­naires d’Afrique fran­coph­o­ne. Ils pren­nent le train à Turin pour descen­dre dans l’une des deux dernières gares avant la fron­tière : Oulx ou Bar­don­nec­chia. D’Oulx, ils pren­nent un bus et s’arrêtent la plu­part du temps à Clav­ière, le dernier vil­lage ital­ien avant le poste de la police aux fron­tières (PAF) de Mont­genèvre, à 1850 m d’altitude. De Clav­ière, ils ten­tent la tra­ver­sée sur les chemins de mon­tagne. L’hiver dans la neige, sur les pistes de ski. L’été sur les chemins de ran­don­nées.

Des­tin, un camer­ounais de 27 ans racon­te sa tra­ver­sée la fron­tière du col de Mont­genèvre en mai 2018. Sur le chemin qu’il a emprun­té, il y avait encore beau­coup de neige par endroits. Nous l’avons ren­con­tré dans le jardin de la mai­son « Chez Mar­cel », sur les hau­teurs de Bri­ançon. Un squat auto­géré qui accueil des exilés. Aujourd’hui, Des­tin est instal­lé à Mar­seille. Il a pu faire une demande d’asile en France. Elle est en cours d’examen.

« Dans les années 1950, ce sont les ital­iens qui fai­saient peur »
De Bar­don­nec­chia, les exilés emprun­tent à pied le col de l’Échelle (1 762 m) pour ten­ter de ral­li­er le vil­lage de Névache, 13 kilo­mètres plus loin. Et par­fois, parce qu’ils se sont égarés ou parce qu’ils ten­tent de s’éloigner encore davan­tage de la police ou de la gen­darmerie, ils emprun­tent des cols dépourvus de route pou­vant s’élever à plus de 2 500 mètres d’altitude.

Les Européens quant à eux, skis aux pieds ou volant en main, peu­vent aller libre­ment de l’Italie à la France et de la France à l’Italie. La région est très touris­tique. Le domaine ski­able trans­frontal­ier de la Voie Lac­tée est l’un des plus vaste d’Europe. Mont­genèvre, qui en fait par­tie, se revendique comme « doyenne des sta­tions de ski français­es ». Depuis l’antiquité, son col du même nom est un impor­tant lieu de pas­sage. Les migra­tions qui y tran­si­tent sont anci­ennes. Au XIXe siè­cle et jusqu’à la pre­mière moitié du XXe siè­cle, les Ital­iens ont franchi ces mon­tagnes, fuyant la famine, les mau­vais­es con­di­tions économiques ou la dic­tature de leur pays. Ils étaient les indésir­ables de cette époque.

« Dans les années 1950, les Ital­iens fai­saient peur dans les vil­lages ici, notam­ment parce que les femmes étaient vêtues tout de noir et voilées », se sou­vient Gérard Fromm, le maire et le prési­dent de la com­mu­nauté de com­munes (DVG) de Bri­ançon qui était enfant à l’époque. Aujourd’hui, il est « fier de la sol­i­dar­ité des Bri­ançon­nais » qui sont env­i­ron 250 à s’investir pour le sec­ours et l’accueil des exilés. D’autres per­son­nes vien­nent de loin, sur leurs temps libre ou leurs con­gés, pour par­ticiper à des maraudes en mon­tagne ou s’investir au Refuge Sol­idaire, le lieu de pre­mier accueil mis à dis­po­si­tion par la com­mu­nauté de com­mune.

Des peines de prison pour les sol­idaires
Qua­si­ment toutes les nuits, des maraudeurs se relaient à Mont­genèvre pour porter sec­ours aux migrants et les descen­dre dans leurs voitures au Refuge de Bri­ançon. Pour cette action, ils ont été con­vo­qués plus d’une cinquan­taine de fois à la PAF ou à la gen­darmerie pour expli­quer leurs agisse­ments. Et la mesure dis­sua­sive fait par­fois l’objet de pour­suites pénales et de con­damna­tions. Ain­si, le 10 jan­vi­er, le tri­bunal de Gap a con­damné deux maraudeurs, Pierre et Kevin, respec­tive­ment à 3 mois de prison avec sur­sis et 4 mois de prison avec sur­sis, pour « aide à l’entrée irrégulière d’un étranger en France ». La peine de Kevin est plus impor­tante car il était pour­suivi égale­ment pour « refus d’obtempérer ».

Un autre procès a davan­tage attiré l’attention. Celui de ceux qui ont été surnom­més les « 7 de Bri­ançon ». Le 22 avril, ils avaient par­ticipé à une man­i­fes­ta­tion trans­frontal­ière, de Clav­ière à Bri­ançon, pour dénon­cer la présence des mil­i­tants d’extrême droite du groupe Généra­tion Iden­ti­taire qui avaient com­mencé une opéra­tion anti-migrants la veille au col de l’Échelle. Une ving­taine de migrants étaient entrés en France avec la man­i­fes­ta­tion des 150 mil­i­tants sol­idaires. Les « 7 », deux jeune suiss­es ; Théo et Bastien, une étu­di­ante ital­i­enne ; Eleono­ra et qua­tre Bri­ançon­nais ; Lisa, Benoît, Math­ieu et Juan* ont été con­damnés à Gap le 13 décem­bre pour « aide à l’entrée irrégulière d’étrangers ». Benoit, Lisa, Théo, Bastien et Eleono­ra ont écopé de 6 mois de prison avec sur­sis. Math­ieu et Juan*, qui étaient égale­ment pour­suiv­is respec­tive­ment pour « rébel­lion » et « par­tic­i­pa­tion à un attroupe­ment », ont quant à eux été con­damnés à 12 mois de prison dont 4 fer­mes. L’ensemble des per­son­nes con­damnées le 13 décem­bre 2018 et le 10 jan­vi­er 2019 ont fait appel des déci­sions. Leurs con­damna­tions sont sus­pendues en atten­dant qu’elles soient jugées par la cour d’appel de Greno­ble.

Max Duez, médecin bénév­ole au Refuge Sol­idaire de Bri­ançon s’insurge de la pour­suite en jus­tice et de la con­damna­tion des maraudeurs. Nous l’avons ren­con­tré en décem­bre 2018. Il racon­te pourquoi l’action des maraudeurs pour sec­ourir les migrants est essen­tielle avant leur prise en charge médi­cale

La fra­ter­nité n’embrasse pas tout le Bri­ançon­nais. La droite et l’extrême droite cri­tiquent l’action des per­son­nes sol­idaires et la prise de posi­tion munic­i­pale, en théorisant sur une « majorité silen­cieuse des Bri­ançon­nais » qui y serait défa­vor­able et inquiète de l’arrivée des migrants. A Névache, ils sont une trentaine d’habitants accueil­lants, soient 10% de la pop­u­la­tion. Un engage­ment dont se félicite le maire Jean-Louis Cheva­lier qui ne veut « aucun mort sur [sa] com­mune parce qu’une vie humaine, c’est une vie humaine. Il n’est pas ques­tion de laiss­er mourir dans nos mon­tagnes ». Mais en dépit des alertes récur­rentes de l’association locale Tous Migrants « pour que [leurs] mon­tagnes ne devi­en­nent pas un cimetière », trois dépouilles ont été retrou­vées au mois de mai 2018.

Le 9 mai, le corps d’une jeune africaine a été retrou­vé décou­vert au bar­rage de Prelles. Bless­ing Matthew, une nigéri­ane de 20 ans serait tombée dans la Durance et se serait noyée après une course pour­suite noc­turne engagée par les forces de police deux jours plus tôt, au niveau du hameau de La Vachette. Là où est égale­ment mort Tami­mou Der­man. Puis « Alpha », comme l’ont bap­tisé celles et ceux qui sont venus ren­dre hom­mage à ce « migrant incon­nu », a été retrou­vé sur un chemin de ran­don­née le 19 mai. Il s’est éteint, vraisem­blable­ment d’épuisement, dans un bois en amont du hameau des Alberts sur la com­mune de Mont­genèvre, après avoir passé plusieurs jours en mon­tagne. Côté ital­ien, le corps de Mohamed Fofana, un Guinéen de 28 ans, a été retrou­vé le 25 mai dans un val­lon de la com­mune de Bar­don­nec­chia après avoir passé une par­tie de l’hiver sous la neige. A la fin de cet hiv­er, d’autres cadavres appa­raîtront-ils à la fonte des neiges ? Cette ques­tion hante les mon­tag­nards sol­idaires.

*Juan est un pseu­do

Pho­to Pierre Isnard-Dupuy. Le 22 avril 2018 à Mont­genèvre, dernier jour de la sai­son de ski. Une marche spon­tanée emprunte les pistes de ski pour dénon­cer la présence des mil­i­tants d’extrême droite iden­ti­taires qui se man­i­fes­tent dans la région depuis la veille. C’est à la suite de cette man­i­fes­ta­tion que les “7 de Bri­ançon” ont été pour­suiv­is et con­damnés.

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