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Depuis main­tenant un an, la ville d’I­dleb et toute sa province au nord ouest de la Syrie, sont les prin­ci­pales cibles des armées, russ­es, syri­ennes et turques afin de repren­dre des local­ités jusqu’i­ci sous le con­trôle de dif­férents groupes armés qui s’y sont dévelop­pés ces dernières années ou y ont trou­vé refuge. Pris en otage, les civils au nom­bre de 3,5 mil­lions se dépla­cent petit à petit vers la fron­tière turque et ten­tent de trou­ver des poches de sécu­rité.

« Les enfants meurent de froid à Idleb », peut-on lire sur les réseaux soci­aux où les lecteurs européens parta­gent des arti­cles de presse. Ils s’indig­nent de l’i­n­ac­tion du monde face aux images qui parvi­en­nent de cette zone en guerre mon­trant des enfants en pyja­ma, les pieds presque nus, se ten­ant devant des tentes enneigées au cœur de la province d’I­dleb. Sur place la sit­u­a­tion s’en­lise. Depuis un an, l’ar­mée syri­enne et ses alliés russ­es, iraniens et libanais du Hezbol­lah ont entamé une longue offen­sive afin de repren­dre chaque ville et vil­lage, nom­breux au nord-ouest syrien, aux mains de dif­férents groupes dont des dji­hadistes.

Ils seraient aujour­d’hui des dizaines de mil­liers de com­bat­tants (30 000 selon plusieurs sources) et n’ont pas encore renon­cé à ce dernier bout de ter­ri­toire où ils se dépla­cent de bataille en bataille depuis 2013. Par­mi eux, des com­bat­tants rebelles de l’ar­mée syri­enne libre (ASL) issus de la pop­u­la­tion et des pre­miers défecteurs de l’ar­mée syri­enne au début de la révo­lu­tion mais aus­si des groupes rad­i­caux, dji­hadistes. Ces derniers se sont for­més au fil du temps avec la venue de com­bat­tants étrangers orig­i­naires d’I­rak, d’Europe, du Maghreb, du Moyen Ori­ent. Ils sont idéologique­ment opposés les uns aux autres mais com­bat­tent côte à côte con­tre Damas et ses alliés.

« La sit­u­a­tion n’est pas con­nue du monde et c’est trag­ique. Avec les déplace­ments de masse, les femmes et les enfants meurent à cause du froid et de la faim.”

Dans la province d’I­dleb, leurs rangs ont été gon­flés par l’ar­rivée des opposants qui n’ont pas accep­té de ren­dre les armes dans le cadre des accords de dés­escalade négo­ciés avec le régime et l’ar­mée russe, dans dif­férentes régions du pays. Les com­bat­tants ont été con­duits avec leurs familles dans la province d’I­dleb.

Les civils, les oubliés

La majorité des déplacés reste mal­gré tout des civils, con­duits de force vers cette région ces 5 dernières années (voir arti­cle 15–38). Habi­tants des zones révo­lu­tion­naires comme la vaste ban­lieue de la Ghou­ta ori­en­tale proche de Damas, ou encore de la par­tie d’Alep autre­fois assiégée, ils sont con­sid­érés comme sym­pa­thisants des rebelles et ont été con­traints de quit­ter leurs ter­res et leurs maisons. Ain­si après chaque reprise de ter­ri­toire par le régime et ses alliés, des dizaines de bus encadrés par les forces russ­es ont pris la route qui relie Damas à Alep pour arriv­er dans la région d’I­dleb, située plus à l’ouest. Une stratégie bien ficelée par Damas afin de con­fin­er les opposants, les groupes armés, et des civils dans la même province, puis don­ner l’as­saut, les tuer et les faire fuir. S’ac­ca­parer leurs ter­res et se débar­rass­er de ces vies humaines désor­mais con­sid­érées comme indésir­ables sur le sol syrien.

« La sit­u­a­tion n’est pas con­nue du monde et c’est trag­ique. Avec les déplace­ments de masse, les femmes et les enfants meurent à cause du froid et de la faim. Il n’y a pas de place pour se réfugi­er après un bom­barde­ment, pas d’en­droit sûr, on a peur de chaque avion qui vient nous bom­barder », con­fie Mar­wa depuis Idelb, jointe via les réseaux soci­aux. « Les bom­barde­ments et les déplace­ments ont touché la plu­part des régions. Je ne sais pas où aller, on est comme dans une prison à ciel ouvert, moi je vais apporter mon aide dans les camps des envi­rons. On apporte du lait pour les bébés et aus­si des pro­duits d’hy­giène pour les femmes car les organ­i­sa­tions n’y pensent pas. Et depuis la mort des sol­dats turcs la sit­u­a­tion empire, les com­bats s’in­ten­si­fient » pour­suit Mar­wa. Si la Turquie a ouvert ses fron­tières avec l’Eu­rope, elle garde celle avec la Syrie bel et bien fer­mée, il est impos­si­ble pour toutes ces familles de s’en­fuir.

Depuis Juil­let 2019, c’est en effet au tour des habi­tants des dizaines de local­ités de la province d’I­dleb de renon­cer à leur terre, les bom­barde­ments aériens inces­sants dépla­cent de façon con­stante les 3 mil­lions de per­son­nes qui vivent entre Alep, Hama, Idleb et la fron­tière turque. En décem­bre 2019, l’avi­a­tion russe a lâché une bombe sur la marché de Maarat el Noman, une local­ité presque entière­ment détru­ite au sud d’I­dleb, faisant 21 morts. Des tra­vailleurs agri­coles ont égale­ment été visés, un jour­nal­iste syrien décrit ces actes comme un moyen de décourager et de chas­s­er les civils de leurs ter­res et maisons vers les camps à la fron­tière avec la Turquie. Là, à deux kilo­mètres du mur con­stru­it par les Turcs et d’une longueur de 911 km, s’é­ten­dent désor­mais des rangées de tentes érigées sur des ter­rains de terre rougeâtre que le vent emporte partout et qui se trans­for­ment en boue visqueuse à l’ar­rivée de l’hiv­er. « Les pères et mères de famille sont dés­espérés par le prix des den­rées ali­men­taires, le pain, les légumes sont devenus trop chers pour eux, ils se nour­ris­sent de feuilles bouil­lies », pour­suit le jour­nal­iste. Le nom­bre de camps au nord-ouest de la Syrie s’élève à 1259 avec 1 022 216 per­son­nes (camps informels, Idleb, Harim, Jisr-el-Shougour, Jabal Saman) selon l’or­gan­i­sa­tion Response Coor­di­na­tion Group.

Ecole détru­ite suite à un bom­barde­ment aérien dans la province d’I­dleb. @BMO

La moitié des civils sont des enfants

Les enfants n’ont plus accès à l’é­d­u­ca­tion. Depuis mars 2019, les bom­barde­ments russ­es et syriens ont visé et détru­it 65 écoles d’après une ONG locale, 235 400 étu­di­ants ont été déplacés ( de Khan Cheikhun, Ari­ha, Kafer Nabel, Maart el Noman, Idleb et Jisr el Choughour) dont 211 ont été tués par ces mêmes attaques. La direc­tion de l’é­d­u­ca­tion à Idleb a sig­nalé la destruc­tion de 190 écoles par l’ar­mée syri­enne depuis 2011. Les pro­jets édu­cat­ifs soutenus par dif­férentes organ­i­sa­tions inter­na­tionales et relayés sur place par des ONG locales ont dû s’ar­rêter (voir arti­cle 15–38). « Nous avons per­du six cen­tres édu­cat­ifs depuis l’of­fen­sive sur la région d’I­dleb. Les enfants n’ont donc plus accès à aucune activ­ité éduca­tive », con­fie Khal­doun co-coor­di­na­teur du pro­jet Mag­ic Car­a­van qui con­stru­it sur place des petites maisons mobiles afin d’aller à la ren­con­tre des familles et des enfants. « Ces derniers temps nous por­tons égale­ment une aide médi­cale aux enfants touchés par le can­cer ou blessés lors des bom­barde­ments car les clin­iques de cam­pagne et l’hôpi­tal d’I­dleb n’ont pas assez de traite­ments pour tous leurs patients, nous avons besoin de sou­tien ». De nou­velles car­a­vanes ont pu être con­stru­ites et cir­cu­lent dans les camps vers la fron­tière turque où 15 enseignants et ani­ma­teurs pren­nent en charge les enfants, le temps d’ou­bli­er quelques heures leurs doigts gelés et leurs con­di­tions de vie. On estime à 1,5 mil­lion le nom­bre d’en­fants dans le besoin actuelle­ment au nord de la Syrie suite aux déplace­ments. Les aides des Nations Unies parvi­en­nent via les ONG locales depuis la Turquie mais sont insuff­isantes face aux mil­lions de per­son­nes déplacées. 

Villes mortes

Ce vaste ter­ri­toire, car­ac­térisé par l’im­men­sité de ses champs agri­coles, sa ver­dure et son calme qui ont tant inspiré les activistes de cette région durant toutes ces années de résis­tance et de révo­lu­tion, est aujour­d’hui piét­iné. Une résis­tance et une révo­lu­tion, comme ils les nom­ment encore, rude­ment menées con­tre les groupes extrémistes et les assauts du régime et de ses alliés. Ils man­i­fes­taient chaque ven­dre­di jusqu’en 2019, bran­dis­sant des dessins, des car­i­ca­tures, des analy­ses, des signes de vie à Kafer nabel, dev­enue ville morte après le pas­sage des forces de Damas il y a un mois. La bulle d’oxygène créée par ces activistes avait per­mis à des dizaines de pro­jets de fleurir et avait don­né de l’e­spoir et un souf­fle de vie aux habi­tants, aux femmes, aux enfants à qui on per­me­t­tait enfin de s’ex­primer à tra­vers des dessins, du théâtre, et surtout des médias papi­er, radio et vidéo dif­fusés sur inter­net. Les ini­ti­a­teurs, des grands paci­fistes, comme Raed Fares, assas­s­iné en novem­bre 2018, auront per­mis d’ou­vrir cette fenêtre de paix face aux armes. Toutes ces villes, vidées de leurs habi­tants, sont désor­mais dev­enues des villes fan­tôme à l’im­age des villes mortes (vil­lages antiques de l’époque byzan­tine) situées dans la même région, dont les ves­tiges qui avaient repris vie avec la présence des déplacés, sont à nou­veau mornes et désertés.

Hélène Bour­gon

Pho­to Une : “Les civils fuient les bom­barde­ments dans la province d’I­dleb et par­tent en direc­tion du nord sans savoir où aller” @Blahn Hood بلاهن هود الصور 

Retrou­vez notre dossier Syrie : ICI

Encadrés (Source : Response Coor­di­na­tion Group)

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