A Madrid et Barcelone, les Indignés au pouvoir face aux problèmes de logement

Rédigé par : 15-38 mediterranée
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 30/01/2018

Les nouvelles mairies issues du mouvement des Indignés éprouvent des difficultés à gérer les villes et perdent le soutien de ceux qui ont porté leur succès.

Ada Colau, ex-contestataire et figure charismatique du mouvement Podemos, est devenue il y a deux ans, la première maire féministe de la ville de Barcelone. L’une des actions les plus éclatantes entamées par l’exécutif depuis est la lutte contre les locations touristiques illégales. Agusti Colom est professeur d’économie et conseiller municipal pour le tourisme : « Tous les appartements loués aux touristes qui ne figurent pas dans le registre communal seront fermés. Airbnb est dans l’erreur, parce qu’à Barcelone la légalité existe et elle est respectée. En 2017, nous avons déjà sanctionné plus de 300 activités illégales. Le tourisme crée des emplois et des opportunités pour la ville, mais nous devons contrôler et limiter ses effets négatifs ». En accord avec la loi catalane, Airbnb et d’autres structures similaires pourraient recevoir une amende qui va jusqu’à 600 000 euros. Dans les rues de Barcelone, les manifestations contre l’afflux touristique sont de plus en plus courantes.

«Ada Colau a accepté le compromis avec les instituts financiers»
Malgré ces bons résultats, Ada Colau semble avoir perdu le soutien de l’organisation dont elle a été la fondatrice : la Plataforma des afectados de hipotecas , la plateforme des victimes de l’hypothèque (PAH). « Dès son arrivée à la mairie, Ada Colau a accepté le compromis avec les instituts financiers qui gèrent les dettes immobilières. Les mêmes accords ont été adoptés ici à Madrid par le maire Manuela Carmena. Avec le temps, on se rend compte que certains activistes, qui étaient il y a quelques années dans la rue avec nous, ils avaient déjà un projet politique bien clair. Alors, les solutions ne sont pas les mêmes pour ceux qui veulent changer le système politique du pays et pour nous, qui voulons avant tout sauver notre maison », explique Luis Chamarro, coordinateur de la section de Madrid.

En Espagne, depuis 2006, 770 000 personnes ont été expulsées de leur foyer. Entre 2009 et 2016, plus de 15 100 personnes se sont suicidées en conséquence de ce qu’on appelle ici le «terrorisme financier». « Les clauses dans notre contrat sont illégales, les banques ont vendu notre dette à d’autres instituts financiers. Les juges du tribunal le savent très bien, pourtant ils continuent à défendre les banques et à enfreindre la loi », explique Maria Isabel, 69 ans, durant un rassemblement de la PAH en face du Congrès des députés. Patricio Condor, 52 ans, d’origine équatorienne, arrive malgré tout à en rire : « Personne ne nous aidait, on a dû apprendre par nous-mêmes à interpréter le langage bureaucratique des banques, on a tous pris un cours intensif en jurisprudence. »

La crise économique de la période 2008-2011 avait fait basculer les équilibres politiques et le traditionnel partage du pouvoir entre le Parti populaire (PP) et le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Lors des élections communales de décembre 2015, deux nouvelles formations, issues du mouvement des Indignés, ont gagné la mairie de deux plus importantes villes du pays : Madrid et Barcelone. Ahora Madrid et Barcelona en Comù, soutenus par Podemos, incarnent l’espoir des milliers d’Espagnols pour un vrai changement sur des questions sociales et économiques comme le droit au logement, la féminisation de la politique, l’égalisation des salaires et le travail digne.

A Lavapiès, des loyers toujours plus chers
A Madrid, les problèmes de logement ont de multiples formes. Selon une enquête du quotidien El Paìs, depuis 2014 le prix moyen des locations a augmenté de 36 %. Certains quartiers du centre-ville vivent une véritable gentrification poussée, c’est le cas de Lavapiés, un quartier aux rues étroites dans la partie sud de la capitale. « Lavapiés était un quartier populaire jusqu’à peu, explique Teresa Palomo, journaliste indépendante qui vit dans le quartier depuis 8 ans. Ici habitaient des communautés de Latino-Américains, d’asiatiques et de subsahariens. Puis à un certain moment, Lavapiés a commencé à se faire connaitre à cause des bagarres nocturnes, il est devenu le quartier dangereux du centre-ville, alors qu’en vérité on y vivait très bien ». L’explosion des locations touristiques au centre-ville a pourtant entraîné une augmentation systématique des prix des loyers dans toute la ville. Lavapiés a été gentrifié au profit des couches sociales supérieures à la recherche de prix plus abordables, ce qui est en train de changer rapidement le profile socio-économique du quartier. Si les étrangers abandonnent, pour ceux qui restent la situation n’est pas plus facile. José Emilio, 43 ans, acteur de théâtre venu de Cadix, vit depuis des années dans une situation précaire : « Avec mon métier, je n’arrive jamais à avoir des entrées stables. Pour faire face à l’augmentation des prix, j’ai dû sous-louer une petite chambre et partager mon appartement avec quelqu’un. Alors que rien ne justifie une telle explosion des prix des locations ».

Face à cette situation, l’absence de dialogue s’accentue entre les différents partisans du mouvement du 15M (de 15 mai 2011, date d’un important rassemblement spontané, à l’origine du mouvement des indignés). « C’est très bizarre de faire partie des institutions, d’accepter le grand cirque médiatique, où tout se joue sur de subtiles tactiques. Alors qu’on était habitué à la confrontation sincère de la rue, où on pouvait s’exprimer sans aucune hypocrisie », analyse Lucia Martin, porte-parole du mouvement Barcelona en Comù au congrès des députés espagnols à Madrid.

Une prochaine possibilité de réconciliation, sera sans doute le rassemblement pour la «renta basica », le revenu de base universel, prévu dans les semaines à venir à Madrid. Perçu par les activistes comme une mesure essentielle pour faire face au «terrorisme financier» et à la corruption politique. Un sujet transversal, qui tient à cœur à la fois aux mouvements de rue et aux nouvelles formations politiques espagnoles. Malgré les fractures internes, et les plus récentes difficultés à dialoguer entre Madrid et Barcelone, les Indignés ont toujours les moyens d’occuper l’espace public espagnol.

Photo de Une : une manifestation de la PAH en face du Congrès des députés espagnols, jeudi 25 janvier 2018