A Marseille, après l’effondrement de deux immeubles, « la justice se hâte lentement »

Rédigé par : Coline Charbonnier
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 31/01/2019

Le 5 novembre 2018, deux immeubles s’effondrent, entraînant la mort de huit personnes rue d’Aubagne, dans le centre de Marseille. Dans les semaines qui suivent, des dizaines de bâtiments sont évacués. La plupart des habitants attendent encore des solutions pérennes de relogement. Trois informations judiciaires sont aujourd’hui ouvertes pour déterminer les niveaux de responsabilité et les infractions commises.

Un lundi matin de janvier, il est à peine 9 heures et Kaouther Ben Mohammed court déjà partout. D’abord, récupérer les clés du local que l’association Marseille en colère occupe depuis peu. Ensuite, accueillir les deux personnes qui attendent déjà devant la porte du local, ouvrir le lourd rideau de fer, faire de la place autour de la table et rassurer : « Un chauffage d’appoint va arriver, qui veut du thé ? ». Marseille en colère réunit des familles de victimes et de délogés après l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne, le 5 novembre 2018 dans le centre de la cité phocéenne. Huit personnes décédées et à ce jour quelques 1 900 habitants qui ont dû quitter leur logement dans la précipitation. Ancienne travailleuse sociale, Kaouther Ben Mohammed les oriente et les informe de leurs droits. Elle-même a grandi dans l’un des derniers bidonvilles de la ville : « Je suis une enfant de l’habitat indigne, comment voulez-vous que je dorme tranquille et que je rentre chez moi sans rien faire ? », demande-t-elle, sans attendre de réponse.

Ventre arrondi sous un manteau tendu à l’extrême, l’une des deux femmes présentes est mère de famille, seule avec deux enfants. Elle est enceinte du troisième, presque à terme. Chaque jour, elle accompagne ses enfants dans leur école située dans le 2ème arrondissement de Marseille, depuis l’hôtel où ils sont pour le moment hébergés, dans le 15ème arrondissement : 30 minutes de bus, matin et soir et des repas composés essentiellement de sandwichs car il est impossible de cuisiner à l’hôtel. Pour Kaouther Ben Mohammed, il est urgent de trouver une solution d’hébergement pérenne pour cette famille : « La loi est claire, le propriétaire doit proposer une situation de relogement à tarif égal, d’une surface égale et dans le quartier où résidait la personne. Aujourd’hui, la situation est exceptionnelle et personne n’a de mode d’emploi. Nous demandons la réquisition des logements vacants ». Mains croisées sur un dossier qui réunit les quelques documents administratifs en sa possession, Kheira hoche la tête.

Cette octogénaire qui vivait au nord de la Canebière a quitté son logement depuis le 18 novembre, et d’après l’état du bâtiment (cf photos), elle n’y retournera sûrement pas. En attendant, elle laisse filer le temps à l’hôtel et pense aller passer quelques semaines dans sa famille en Algérie pour se changer les idées et faire retomber la pression. Elle est passée demander conseil car elle s’est rendu compte que ses loyers de novembre et décembre avaient continué d’être prélevés, ainsi que l’électricité. Kaouther Ben Mohammed tente de joindre un avocat afin de demander la marche à suivre pour récupérer les sommes ponctionnées.

Un pool d’avocats pour une multiplicité de cas
Face à la diversité des cas et des situations, un pool d’avocats s’est constitué, 15 professionnels aux spécialités variées : droit civil, droit pénal, droit du logement, droit commercial, etc. Une première à Marseille tant la situation est complexe. « Cela a pris du temps », explique Brice Grazzini, le coordinateur du pool, « Les personnes sont bouleversées, la gestion juridique de leur dossier n’est pas forcément leur priorité et nous devons faire preuve de pédagogie pour expliquer les enjeux et les étapes ». Une quarantaine de dossiers est aujourd’hui suivie par le pool. Les affaires relevant du civil viennent tout juste d’être engagées.

Parallèlement, c’est un long combat qui commence pour les familles des victimes. Le pool d’avocat représente quatre d’entre elles. M. Grazzini a préféré être franc avec elles, cela peut prendre jusqu’à dix ans : « la justice se hâte lentement ». Son cabinet est lui-même engagé dans une affaire similaire, après le décès de deux personnes dans l’effondrement de la scène lors d’un concert de Madonna au stade Vélodrome de Marseille. C’était en 2009, son cabinet vient seulement de recevoir l’avis de fin d’information. Depuis le 5 novembre et l’effondrement des immeubles de Noailles, ce sont trois informations judiciaires qui ont été ouvertes : l’une pour homicide involontaire, la deuxième pour blessures involontaires, la dernière pour mise en danger délibérée de la vie d’autrui. Celle-ci devrait permettre aux personnes qui habitaient dans le quartier ou qui passaient par là de pouvoir se constituer partie civile face aux différents acteurs (mairie, propriétaires, agences immobilières) qui étaient potentiellement au courant du risque d’effondrement et auraient pu prendre un arrêté de péril ou effectuer des travaux.

Rue d’Aubagne, les expertises devraient bientôt commencer. Les experts doivent être désignés. Ils ne sont pas de Marseille, une nouvelle rassurante pour Brice Grazzini : « cela évite tout risque de collusion avec des personnes dont la responsabilité pourrait être engagée ». Ils doivent aider le juge d’instruction Mathieu Grand à déterminer les infractions commises et qui en sont les responsables.

La rédaction de 15-38 Méditerranée suivra les suites judiciaires de l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne au fil des mois.
Sur la question du mal logement et les revendications des associations et collectifs de Marseille, retrouvez plus d’informations ici.

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