Après le confinement, la peur de l’enseignement à distance dans le supérieur

Rédigé par : Coline Charbonnier
Mis à jour le 15/10/2020 | Publié le 01/09/2020

Le confinement a bouleversé l’organisation de l’enseignement supérieur, en France, comme ailleurs en Méditerranée. Si les craintes de recommencer une année universitaire à distance s’éloignent pour le moment, envisager de renouveler les études en télétravail rime pour certains professionnels avec inégalités d’accès à l’enseignement.

Quand le confinement est annoncé le 16 mars, les enseignants de l’université de Saint-Denis viennent tout juste d’être prévenus qu’ils devront assurer leurs cours à distance pour une période indéterminée. Julie*, Maîtresse de conférence est « prise de court ». Sa première pensée est de savoir si chacun de ses étudiants pourra avoir accès à une connexion suffisante. Les 15 premiers jours sont consacrés à savoir où se trouve chaque étudiant (certains sont partis pour des stages à l’étranger) et de quels moyens ils disposent : « A Saint-Denis, le taux d’étudiants précaires est plus élevé que dans d’autres universités françaises ; absence de connexion, d’ordinateur, chambre insalubre, ce sont d’abord les conditions matérielles qui nous ont inquiétés ».

Sur la rive est de la Méditerranée, la nouvelle est tombée trois jours plus tôt, du jour au lendemain également. Y compris pour Martin*, informaticien d’un établissement d’enseignement supérieur au Proche-Orient qui va pourtant devoir trouver en urgence des solutions pour que le travail à distance puisse se mettre en place rapidement.

En France comme au Liban, l’enjeu est le même : fournir un accès à une connexion suffisante pour assurer le télétravail, et l’équipement informatique du personnel, comme des étudiants. Martin réagit immédiatement et met en place un accès par VPN pour sécuriser les données le temps de peaufiner un serveur spécial afin de s’affranchir de ce réseau virtuel privé qui ralentit la navigation.

Adapté son enseignement à distance, un temps de travail conséquent

Pendant ce temps, enseignants et étudiants se familiarisent avec les cours à distance, l’enregistrement de vidéo ou de podcast. Autant de contenus et de supports qui demandent un temps de préparation supplémentaire et qui modifient les échanges.

En France, à Saint-Denis, Julie fait le même constat. La différence est de taille entre des cours magistraux de trois heures en présentiel et des formats à distance où la concentration n’est par exemple pas la même. « J’assurais mes cours sans garantie que tous les étudiants pourraient se connecter au même moment. J’ai donc retranscrit l’intégralité de mes cours par écrit pour que chacun puisse les rattraper ». Un temps de travail supplémentaire conséquent face à ce qu’elle considère, comme d’autres enseignants et professeurs, comme une injonction à la « continuité pédagogique » de la part de son ministère de tutelle : « le sous-entendu derrière cette formule c’est que les enseignants n’allaient rien faire pendant cette période de confinement et qu’il fallait leur donner du travail. Mais nous n’avons pas attendus pour être consciencieux », proteste-t-elle.

« Aujourd’hui, les inégalités sont terribles »

Pour faire face à l’enjeu de l’enseignement à distance, des centres de recherche français sortent des cartons des outils pas encore généralisés pour faciliter communication et visio-conférence. C’est l’un des aspects positifs de cette période selon Martin. « Les outils sont à présent en place et pourront être améliorés grâce aux retours utilisateurs ». Pour lui, la généralisation du télétravail n’est plus impossible techniquement, ce qui ne l’empêche pas de se questionner d’un point de vue personnel : « c’est difficile de séparer vie perso et pro. Pendant le confinement, je me réveillais, prenais mon café et je me mettais au travail parfois dès 7 heures du matin, jusqu’au soir quand je répondais à un mail tardif ». L’informaticien exprime un sentiment de culpabilité qui le pousse à montrer qu’il travaille et à faire plus que d’accoutumée. D’autant que les sollicitations augmentent notamment via les réseaux sociaux et les applications de messagerie instantanée. « Je recevais parfois des messages au milieu de la nuit. Tout devient abstrait. J’ai fini par changer de numéro de téléphone pour ne plus être contacté », explique Martin.

A Saint-Denis, à l’issue du confinement la Présidence de l’université demande aux enseignants de signaler les cours qui pourraient se poursuivre en distanciel. Pour Julie, la question est aussi politique. Selon elle, aucun cours n’est possible à distance en l’état actuel des moyens humains et matériels de l’université (temps nécessaire pour suivre chaque étudiant individuellement, accès à un équipement stable pour tous) : « aujourd’hui, les inégalités sont terribles », ajoute-t-elle. L’enjeu de la notation et des examens est également important : « en France, nous devons respecter l’égalité entre les candidats qui se présentent à un examen, mais comment faire dans la période actuelle ? ». Pour le moment, le monde universitaire se prépare à reprendre les cours en présentiel. Ce qui n’est pas sans poser problème pour Julie : « faire cours avec un masque, ça veut dire possible extinction de voix au bout de 3 semaines, et quid des étudiants qui ne sont pas parfaitement francophones ou valides ? Que dire aussi de la distanciation dans une fac aux salles surchargées ». Mais l’enseignante s’arrête et reconnaît : « je suis quand même soulagée de ne pas reprendre à distance… mais jusqu’à quand ? ». L’enseignement en mode télétravail questionne un monde universitaire parfois déjà refroidis par le projet de loi de programmation pluriannuelle de la recherche et les propos du président de la République qui face au mouvement de mobilisation contre le racisme en France, accuse le monde universitaire de « casser la république en deux » en ouvrant le débat sur la colonisation : « faire à distance, cela veut dire limiter les échanges et les débats d’idée et cloisonner une institution présentée comme subversive », avance Julie.

*les prénoms ont été modifiés