EcoSouk : l’îlot bio et sans déchets de Beyrouth

Rédigé par : 15-38 mediterranée
Mis à jour le 01/10/2020 | Publié le 25/04/2019

Onze mètres carrés de produits locaux, naturels et sans plastique. Au pinacle de la crise des déchets, Joslin Kehdy a fondé Recycle Lebanon, décidée à fédérer les porteurs de solutions durables au pays du Cèdre. L’EcoSouk accueille leurs créations. Avec l’Atelier des Jeunes Citoyens et Citoyennes de la Méditerranée (AJCM), découvrez des jeunes engagés pour le développement durable en Méditerranée.

C’est un rire qui a fait basculer la vie de Joslin Kehdy. Le rire jaune d’une famille beyrouthine qui filme un torrent d’ordures inondant leur rue pendant la crise des déchets qui a frappé la capitale libanaise à partir de l’été 2015. « Rire était tout ce qui restait à faire dans cette situation d’urgence où les gens descendaient en masse dans la rue pour demander un changement de système, mais où rien ne se passait. Ce fut ma ligne rouge. J’ai quitté mon travail à Londres et je suis revenue au Liban pour me concentrer sur cette crise aux racines si profondes. »

Un lieu pour expérimenter le changement
Lunettes à monture aux yeux, « miswak » (bout de bois traditionnellement utilisé pour l’hygiène dentaire, ndlr) aux lèvres, Joslin ressasse ce souvenir déclencheur depuis l’EcoSouk Hub, une boutique de 11 mètres carrés sise dans le quartier beyrouthin de Hamra. Dans ce marché écolo à taille réduite, tout est sans plastique, local, naturel ou recyclé, du sol en dalles traditionnelles aux étagères en bois recyclé. L’aboutissement de quatre années d’engagement à fonds perdus pour l’activiste de 33 ans, fondatrice de l’ONG Recycle Lebanon. Adepte du projet, Nariman Hamdan a accepté de transformer sa boutique de vêtements de fond en comble pour héberger pêle-mêle sacs en papier recyclé, bouteilles recyclées en verre stylisé et savons bio. « Désormais, il est plus facile d’inciter les gens à changer leur mode de vie et à sortir du système quand il existe un lieu qui réunit toutes sortes de solutions pratiques », souligne Joslin. Ramzi, producteur des savons naturels « Saboun Baladi » vendus dans l’EcoSouk, arrive pour faire ses comptes avec Nariman. « Tiens, par exemple, on peut désormais acheter du savon liquide naturel en remplissant sa bouteille plutôt que d’utiliser des savons industriels importés », dit-elle en montrant d’énormes jarres en verre remplies de savon à l’huile d’olive ou au miel.

En face, sur une petite étagère en bois, repose une roche d’aspect volcanique : « Trempée deux jours dans l’eau, cette pierre originaire d’Alep fait un merveilleux shampoing », assure-t-elle. A côté, des miswak importés de Syrie et du charbon pour l’hygiène dentaire. Si l’EcoSouk se veut la première plateforme « zéro déchets » du Liban, le Moyen-Orient semble au diapason de ce nouveau concept qui recycle d’anciennes pratiques : « C’est un peu une blague d’entendre que Berlin a inventé la première boutique de produits en vrac et sans plastique. Au Liban, tu en trouves à chaque coin de rue ! Ici, nous n’avons pas perdu le savoir-faire artisanal, contrairement aux pays occidentaux. Il est donc plus facile de mettre en place les objectifs d’économie circulaire nécessaires pour répondre au défi du changement climatique », assure-t-elle, devant une étagère de « fakhar », des écuelles traditionnelles faites de terre et d’argile.

Les solutions locales existent
L’EcoSouk est l’un des quatre piliers de l’ONG Recycle Lebanon, dont le but est de parvenir à changer les mentalités libanaises face à la société du tout jetable, en proposant des solutions pratiques et durables. « Le premier programme, « Dive into action », a consisté à nettoyer les forêts, les plages, à proposer aux gens de planter des arbres, toutes sortes d’actions concrètes pour mobiliser les citoyens en pleine crise des déchets. Ensuite, « Roots Academia » propose des ateliers sur la permaculture et les manières concrètes de réduire nos déchets. Nous allons bientôt réaliser des « Roots Academia tour » en rendant visite aux producteurs d’EcoSouk, pour s’inspirer de leurs parcours. A terme, j’aimerais l’étendre à toute la région méditerranéenne, pour découvrir les produits « baladi » (locaux, ndlr) des pays voisins et leurs promoteurs. »

Le marché écolo de Hamra est le troisième pilier. Il va bientôt s’agrandir d’une boutique orientée sur l’alimentaire où les Beyrouthins pourront planter des produits organiques et les cuisiner. Le dernier programme, « Regénérer le Liban », proposera une cartographie numérique de l’ensemble des initiatives durables au Liban, que ce soit dans le domaine de l’eau, des déchets, du design, de l’agroécologie ou de l’éducation.

Quatre ans après, la crise des déchets ne cesse de resurgir. Après le rejet de tonnes de déchets dans la mer en 2017, c’est la construction annoncée d’incinérateurs, une technique délaissée par les pays développés, qui défraie aujourd’hui la chronique. Raison de plus pour agir, insiste la militante écologiste : « Je préfère être optimiste. Des solutions locales existent déjà. Il suffit de les redécouvrir pour réduire nos déchets, et nous n’aurons pas besoin d’incinérateurs. »

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