En Grèce, « malgré les désillusions le combat continue »

Rédigé par : 15-38 mediterranée
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 30/01/2018

« Il y a trois ans jour pour jour le peuple a donné l’ordre de mettre fin à l’esclavage de notre pays par la dette. Cet ordre a été violé. Mais une défaite n’est pas la fin, de la même manière qu’il n’y a pas de victoire finale. Rendez-vous dans deux mois pour un nouveau départ. » C’est par ces quelques mots (en grec) sur son compte twitter que Yanis Varoufakis a choisi ce 25 Janvier 2018 de commémorer les 3 ans de Syriza au pouvoir et d’annoncer la création d’un nouveau parti, son parti. Pour changer la Grèce et ses rapports avec l’Europe.

Par nature, Yanis Varoufakis fait partie de ceux qui continuent de lutter. Moins d’un an après sa démission du gouvernement de Tsipras, en 2016, il fonde DiEM 25 à Berlin ( !), un « mouvement paneuropéen » pour refonder l’Europe de manière démocratique et transparente. Il s’inscrit dans la ligne directe des pères fondateurs du projet européen. Parmi ses soutiens de la première heure, d’éminents intellectuels tels que Noam Chomsky et Slavo Jizek, ainsi que des hommes politiques-relais dans tous les pays de l’Union. A ses débuts, DiEM 25 fonctionne comme un think-tank. L’annonce de la fondation d’un parti politique en Grèce marque la deuxième étape de l’opération : présenter des listes DiEM 25 dans toute l’Europe avec un programme commun pour les élections européennes de Mai 2019. En France par exemple, l’idée prend forme après l’alliance annoncée fin janvier lors d’une conférence de presse commune avec Benoit Hamon.

Dans les petits bureaux grecs du mouvement au cœur du quartier populaire d’Omonia au centre d’Athènes, des militants se préparent pour le congrès fondateur du nouveau parti. La plupart ont la trentaine, certains sont plus vieux, d’autres très jeunes. Parmi eux, Thomas Achtaridis 19 ans et un visage quasi enfantin malgré sa barbe naissante. Malgré son jeune âge, il n’est pas novice en politique. Comme Varoufakis, il est passé par Syriza. « A 16 ans j’ai adhéré aux jeunesses du Syriza de Corinthe, ma ville natale». Pourquoi ? « Mon premier souvenir politique c’est le discours de Georges Papandreou (premier ministre grec de 2009 à 2012) annonçant en direct à la télé que la Grèce aurait besoin d’un plan d’aide pour éviter la faillite. » C’était le 23 Avril 2010 et il avait 12 ans.

La crise c’est toute son adolescence et toute sa vie de jeune adulte. Il se souvient avec émotion de la triste fin des efforts de 2015 pour mettre fin à l’austérité. « Quelques semaines après la capitulation de Tsipras, l’ensemble des membres des jeunesses du parti dans la région ont claqué la porte. Au niveau national, 70% des jeunes sont partis » Depuis deux ans il milite avec DiEM25. « Le discours de Yanis me touche. Il m’a convaincu qu’il faut rester dans l’UE pour la changer ». Cela est-il vraiment possible ? « C’est une utopie nécessaire comme dit Yanis. Sinon, elle explosera d’elle-même… »

Pour comprendre la capitulation de Tsipras et les désillusions occasionnées, retour en 2015. Le 25 Janvier de cette année, pour la toute première fois « la gauche de la gauche » arrivait au pouvoir dans un pays de l’Union Européenne. Par une rhétorique aux accents révolutionnaires, Syriza, la Coalition de la Gauche Radicale, emmenée par le jeune et charismatique Alexis Tsipras prenait le pouvoir en refusant l’austérité. Surtout, Syriza et les Grecs refusaient la logique punitive des pays du nord (emmenés par l’Allemagne) face aux pays du Sud touchés par la crise. En Espagne, Podemos, parti à la rhétorique quasi identique à celle Syriza n’arrêtait pas de monter dans les sondages. C’était le grand soir…

Quelques jours plus tard, les négociations musclées entre le nouveau gouvernement grec et les Européens commencent. Yanis Varoufakis, alors ministre des finances d’Alexis Tsipras, défie ouvertement les Européens par des déclarations tapageuses. Il devient très rapidement le ministre des finances le plus controversé que la Grèce, et peut être aussi l’Union Européenne, aient jamais connu. Adulé par les uns, haï par les autres, il ne laisse personne indifférent. Les réseaux sociaux se remplissent des mèmes le présentant comme un héros ou comme un zéro, selon les sensibilités de chacun.

L’apogée de cette logique fut le referendum du 5 Juillet 2015. Malgré des banques fermées suite à la décision de la BCE de couper le robinet des liquidités qui les soutenaient jusque-là, malgré l’ensemble des dirigeants européens qui menacent la Grèce d’une expulsion pure et simple de la zone euro et de l’UE, les Grecs votent «OXI» (Non en Grec) à 61% à la proposition faite par les créditeurs du pays.

En ce soir de victoire, Fidel Castro, encore en vie à l’époque, envoie un télégramme de félicitations à Alexis Tsipras. Mais, dans une volteface historique qui marquera à jamais son héritage politique, quelques jours plus tard Tsipras décide de signer un troisième « plan d’aide » pour le pays. Yanis Varoufakis démissionne et devient un des critiques les plus acerbes du gouvernement. Il faut dire que, pour la quasi-totalité des analystes, les termes de ce troisième « plan d’aide » sont encore pires que ce qui avait été fait jusque-là. En cinq ans d’austérité, la Grèce a déjà perdu plus d’un tiers de son PIB… Qu’importe.

Deux ans et demi plus tard, malgré un timide retour à la croissance en 2017 (+1.6%), et après huit ans de récession (la plus longue jamais enregistrée dans un pays en temps de paix), le lien entre le parti et le peuple grec semble définitivement rompu. Les derniers sondages donnent Syriza aux alentours de 20%, relégué à plus de douze points de Nouvelle Démocratie (droite). Aujourd’hui les dignitaires européens félicitent Alexis Tsipras pour l’application avec laquelle il impose les mesures d’austérité aux citoyens. Les temps ont bien changé.

Après la capitulation de Juillet 2015, nombre de mouvements politiques et sociaux proches de Syriza ont explosé comme s’ils avaient perdu leur boussole. Chacun est parti de son côté pour panser les plaies émotionnelles de l’immense désillusion. Heureusement, certains, ont aussi choisi de continuer leur travail, social ou politique.

Giorgos Vichas, cardiologue, fait partie de ceux-là. Nous le retrouvons dans un petit hangar de la banlieue d’Elliniko à Athènes. A l’intérieur, le terme solidarité prend toute son ampleur. Nous sommes dans une clinique sociale où tout le monde accède aux soins gratuitement. Ouverte en 2012 et comptant aujourd’hui plus de 150 médecins bénévoles ainsi que 320 citoyens volontaires qui font fonctionner la clinique au quotidien. En 5 ans d’opération la clinique a accueilli plus de 8 000 patients pour un total de plus de 60 000 visites médicales.

Quand on questionne Giorgos Vichas sur le gouvernement Syriza il soupire, comme nombre de ceux qui l’ont soutenu. Pourtant il essaie de faire la part des choses : « Dire que Syriza n’a rien fait pour les plus démunis serait mentir. Les trois millions de Grecs ne bénéficiant plus d’une couverture de santé peuvent désormais se faire soigner gratuitement dans les hôpitaux publics. Mais les politiques d’austérité font que le système de santé grec est complètement exsangue. Son budget a diminué de 45% depuis le début de la crise. Les médecins ne suffisent pas pour traiter les patients, le matériel nécessaire manque. En acceptant de poursuivre l’austérité, Syriza a trahi ceux-là même qu’il essaie d’aider. Aussi, les pharmaciens à qui l’État doit des sommes colossales demandent à tous les patients de régler la totalité du prix des médicaments, et plus seulement leur participation comme le prévoit la loi. ». Pour faire face à cela, Giorgos et la clinique organisent aussi des collectes de médicaments tant en Grèce qu’à travers l’Europe.

Car, l’exemple de Giorgos et de la clinique sociale est connu aux quatre coins du continent. En 2015, le cardiologue fut nommé citoyen européen de l’année par le parlement européen. Il refusa le prix. «Ce sont les politiques européennes d’austérité imposées à la Grèce depuis 2010 qui sont à l’origine de l’effondrement du système de santé hellénique. Je ne pouvais pas accepter». De quoi rêve-t-il aujourd’hui ? : « J’espère qu’un jour, l’existence de notre clinique ne sera plus nécessaire ». Dans ses paroles, l’espoir se mêle à l’amertume : « Ce n’est pas pour demain »…