En Tunisie, le président rêve d’une nouvelle forme de démocratie

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Mis à jour le 23/04/2022 | Publié le 22/04/2022
En l'espace de quelques semaines, Kais Saied a balayé tous les préceptes habituels de la Démocratie. Il souhaite créer une démocratie participative. Mais pour en arriver là, il a pris les pleins pouvoirs, faisant redouter un retour à une autocratie.

Il était le candidat anti-système. Il est devenu le Président anti-système qui va au bout de ses idées. Coûte que coûte. Le 25 juillet 2021, Kais Saied a gelé le parlement et limogé le gouvernement. Il s’est ensuite arrogé les pleins pouvoirs. Objectif officiel : modifier la Constitution et construire une démocratie participative. Si cette décision radicale a pu surprendre, le président tunisien n’a finalement fait que tenir parole. « C’est une vraie révolution avec un sens nouveau, car ce qui s’est passé est une révolution non pas contre la légitimité mais avec les moyens de la légitimité », avait annoncé Kais Saied, le soir de son élection, le 13 octobre 2019. Moins de deux ans plus tard, le sexagénaire a suspendu une partie de la Constitution de 2014 et s’est octroyé le droit de légiférer par décret. L’ancien professeur de droit constitutionnel souhaite proposer une révision du texte fondamental qui sera soumis à referendum. « Ces projets de révisions doivent avoir pour objet l’établissement d’un véritable régime démocratique dans lequel le peuple est effectivement le titulaire de la souveraineté et la source des pouvoirs qui les exerce à travers des représentants élus ou par voie de referendum », indique le décret présidentiel du 22 septembre.

Campagne atypique

Lors de la campagne présidentielle, un conseiller de Kais Saied, Ridha Mekki -surnommé « Ridha Lénine » en raison de son engagement passé à l’extrême gauche- disait déjà : « Jusqu’ici l’Etat était « mafieusement » centralisé et cela n’a abouti à rien. Nous allons inverser la pyramide en proposant un scrutin uninominal de proximité. 205 pouvoirs locaux seront élus. Ils décideront en fonction de leurs besoins et ces choix remonteront vers la tête de l’Etat». Voila qui résumait le but du candidat Kais Saied qui ne cessait de répéter qu’il n’avait pas de programme, en tout cas en matière économique et sociale. C’est ce qu’en ont retenu ses adversaires qui ont sous-estimé ce professeur en droit constitutionnel. « On pensait qu’il allait se confronter à la réalité. Nous ne l’avons pas pris au sérieux », admet Samir Dilou, ancien cadre du parti islamiste Ennahdha qui a appelé à voter Kais Saied au second tour.

Une fois élu, le père de trois enfants a conservé sa popularité, en opposition à l’image calamiteuse que donnait le parlement inerte et scène de chamailleries entre les députés.


S’il n’a pas été pris au sérieux, c’est également parce qu’il a mené une campagne atypique. Pas d’affiche, pas de meeting, peu de tract : Kais Saied a dépensé moins de 6 000 euros et s’est appuyé sur les relations qu’il avait bâties dans toute la Tunisie depuis des années, notamment auprès des jeunes. Un travail commencé en 2011 lors de « Kasbah 1 », un sit-in devant les bureaux du Premier ministère pour demander la démission du gouvernement ayant débouché sur l’élection de l’Assemblée constituante. A l’époque, Kais Saied s’y rend quotidiennement pour discuter des solutions légales pour l’installation d’un nouveau régime. L’homme qui s’exprime en arabe littéraire impressionne par ses connaissances et tisse sa toile auprès des jeunes de toutes les régions, avec, comme noyau dur ses anciens élèves. Régulièrement invité par les télévisions en tant que constitutionnaliste, « Robocop » – il doit ce surnom à son ton saccadé et monotone- sillonne le pays à bord de sa voiture pour rencontrer les Tunisiens. « Je ne suis pas un simple bulletin. Les jeunes sont en train d’écrire une nouvelle histoire. Ils veulent être force d’exécution et appliquer les principes de la révolution », avait-il expliqué lors du débat télévisé de l’entre deux tour. Et effectivement, ses supporters ont imprimé à leurs frais les tracts de propagande. Ils ont également animé de multiples pages Facebook que Kais Saied avoue ne pas contrôler.

Discours complotiste et fausses informations

Une fois élu, le père de trois enfants a conservé sa popularité, en opposition à l’image calamiteuse que donnait le parlement inerte et scène de chamailleries entre les députés. Il a également préservé son image d’homme intègre et proche du peuple, en allant boire un café ou en continuant d’aller chez son coiffeur dans le quartier populaire de Mnhila, dans le grand Tunis.
Mais l’homme fait aussi peur à toute une frange de la société. « La propreté ne se résume pas à l’économie. Il faut également une propreté intellectuelle », estime Leila Elphil qui a voté pour lui en 2019 mais participe aux manifestations contre ses mesures. Les discours complotistes du Président, sa propension à répéter des informations fausses relayées par des pages Facebook et le fait qu’il n’écoute aucun conseil alarment ses détracteurs. Sofian, qui a également voté Saied, ironise : « Bâtir une démocratie plus juste, c’est louable. La bâtir en prenant les pleins pouvoirs, ça pose question ».


Inquiétudes sur la liberté de la presse

En mars 2022, Khalifa Guesmi, journaliste de Mosaïque FM, une radio privée, a été arrêté et emprisonné pendant une semaine pour avoir refusé de dévoiler ses sources, après la publication sur le site de la radio d’un article qu’il a écrit sur le démantèlement d’une « cellule terroriste » et l’arrestation de ses membres. Il reste poursuivi en vertu de l’article 34 de la loi antiterroriste qui «  punit de dix à vingt ans d’emprisonnement » quiconque publie des informations « au profit d’une organisation ou entente terroriste ».
En mars, le Président Kais Saied a également promulgué une loi qui, pour lutter contre la spéculation, criminalise la diffusion délibérée de « nouvelles ou d’informations fausses ou inexactes », qui pousseraient les consommateurs à ne pas acheter des produits ou perturberaient l’approvisionnement du marché. « Au lieu de défendre les intérêts des citoyens, l’Etat s’attaque aux journalistes », a déploré le Syndicat des journalistes tunisiens. En Avril, une journaliste tunisienne a été placée en détention pour 24 heures et est désormais poursuivie pour avoir « nui à la quiétude d’autrui à travers les réseaux publics de télécommunications », après avoir critiqué le ministère de l’Intérieur sur les réseaux sociaux. Un présentateur de télévision a également été condamné par un tribunal militaire à quatre mois de prison pour « offense » envers le chef de l’État, après ses virulentes critiques concernant certaines de ses décisions. Il avait déjà passé deux mois en détention provisoire et a fait appel.

La rédaction, avec AFP.