Universitaires, journalistes, avocats, ils éveillent des consciences sous état d’urgence

Rédigé par : Coline Charbonnier
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 30/01/2018

Autour de la Méditerranée, après les printemps arabes et l’élévation de la menace terroriste, ou après une phase de déstabilisation politique, les mesures sécuritaires fleurissent, avec dans certains pays, la proclamation de l’état d’urgence. C’est le cas en Turquie, mais aussi en Egypte et en France, même si officiellement l’état d’urgence a pris fin le 1er novembre 2017. Le but n’est pas de comparer ces mesures, ni de mettre sur un plan d’égalité ces différents pays, mais de montrer comment les sociétés civiles et les citoyens réagissent et quelles actions ils mettent en place face à une escalade sécuritaire qui met à mal les libertés individuelles et collectives.

Turquie, les universitaires solidaires
Lorsque je prends contact avec elles, Asli et Gizem me préviennent : « si c’est pour raconter une nouvelle fois que nous sommes de pauvres universitaires en danger et muselés, ce n’est pas la peine ». Lassées du misérabilisme, ces deux universitaires veulent avant tout raconter comment la résistance s’organise en Turquie : « nous travaillons et luttons plus qu’auparavant, et nous n’abandonnons pas », précisent-elles. Au lendemain de la tentative de coup d’état du 15 juillet 2016, l’état d’urgence est proclamé. Le gouvernement turc émet alors des décrets-lois qui ne sont pas encadrés par le pouvoir parlementaire. Un régime qui ne fait qu’aggraver les nombreuses pressions pesant déjà sur l’institution judiciaire ou sur les universitaires. Médecins, juges, procureurs, enseignants, policiers, plus de 100 000 fonctionnaires sont exclus. Dans le monde universitaire, une pétition pour la paix, lancée en janvier 2016 pour l’arrêt des violences dans le Sud-Est du pays, donne un prétexte au gouvernement pour étendre sa purge. Les signataires de la pétition subissent des pressions : révocations, licenciements, mises à la retraite d’office… Plus de 450 personnes perdent leur poste. Au-delà de la perte de leur emploi, c’est leur place dans la société et leur liberté qui est atteinte, puisqu’une révocation par décret-loi entraîne notamment la confiscation du passeport et empêche donc toute sortie du territoire. Au total, plus de 5 000 universitaires et 60 000 enseignants (enseignements primaire, secondaire et supérieur confondus) ont été renvoyés ou interdits d’exercer à la suite d’un décret-loi. D’après les données fournies par les réseaux de solidarité étudiante, près de 450 étudiants sont actuellement en détention pour des raisons politiques.

Comme l’expliquent Asli et Gizem, les universitaires d’habitude peu enclins à l’action collective, ont été contraints de faire front commun et d’apprendre à lutter ensemble. Pour créer du savoir autrement, des académies solidaires sont créées dans tout le pays à l’initiative de quelques 200 universitaires. « L’objectif est de permettre à chacun de participer à la création du savoir et de pouvoir y accéder. Nous souhaitons également initier de nouvelles méthodes de travail en dépassant les clivages et divisions interdisciplinaires », expliquent-elles. Asli et Gizem sont elles-mêmes membres d’une des premières universités solidaires, l’« académie sans campus », qui travaille depuis le printemps 2016 et organise notamment des ateliers et des rencontres autour des questions de genres ou de l’histoire sociale du capitalisme, et vise à renouveler les méthodes d’apprentissage et de partage de savoirs dans le monde. Pour pouvoir être étendu et prolongé, le mouvement fait appel à la solidarité, afin par exemple de voir des bourses de recherche délivrées à certains enseignants, d’encadrer les mémoires et les thèses des étudiants dont les directeurs de thèse ou de mémoire ont perdu leur poste en Turquie, ou encore d’assurer un accès aux sources et ressources documentaires et bibliothécaires des universités étrangères.

Égypte, la presse résiste
En Égypte, si le président Sissi n’a fait que rétablir l’état d’urgence présent sous Moubarak, il a également donné de nouveaux leviers de répression à une police et une armée qui n’en manquaient déjà pas. Ainsi, les lois sur les manifestations ou celle sur le cyber-terrorisme facilitent les arrestations. La population est globalement usée alors que le pays connaît une crise économique depuis 2011, mais le co-fondateur du site d’information égyptien Mada Masr, Alexandre Goudineau, souligne le courage de certains : « Il est dur de trouver beaucoup d’espoir dans les ruines fumantes du printemps arabe. Les initiatives sont souvent individuelles ou presque invisibles, mais elles existent encore. Citons par exemple le combat extraordinaire mené par des organisations comme EIPR ou le centre Nadeem pour réhabiliter les personnes victimes de torture et qui se battent pour survivre, car le monde associatif a été quasi dévasté dans les dernières années ». Marc Lavergne, chercheur à l’Université de Tours au sein de l’équipe Monde arabe et Méditerranée (EMAM), note l’émergence d’une classe moyenne et d’une jeunesse plus ouvertes qui se dégagent du carcan et de la tutelle des pères : « mais cela ne mène pas forcément à l’engagement, car le prix à payer est très lourd ». La peur de subir l’horreur des prisons égyptiennes, voire une disparition arbitraire, en décourage plus d’un.

La presse représente dans ce contexte un levier de mobilisation citoyenne, mais le secteur reste fragile. Après 2011, le pays vit deux années relatives d’ouverture, puis le nouveau régime resserre progressivement l’étreinte. « Être journaliste ici est devenu très compliqué », témoigne Alexandre Goudineau. « L’Égypte est le pays qui derrière la Chine emprisonne le plus de journalistes. Même les journalistes étrangers marchent sur des œufs et nombreux sont ceux qui ont été expulsés. C’est une stratégie de la peur où les arrestations tombent au hasard, où les disparitions sont assez communes. Mais une certaine liberté a persisté, quoiqu’en déclin, que ce soit sur les réseaux sociaux ou au sein même des médias ». Les réseaux sociaux sont d’ailleurs une cible pour le régime qui a massivement investi dans des systèmes de surveillance (avec l’aide de la France), même si des poches de libre expression subsistent, tant il peut être compliqué de surveiller 30 millions de comptes Facebook.

Le site Mada Masr est né de l’équipe du projet Egypt Independent formé en 2013. « Notre ligne est d’être et de rester une publication indépendante dans une période où il y a une énorme pression sur la presse pour se ranger derrière le régime. Nous voulons faire de la qualité : Mada est surtout dans l’analyse, dans l’investigation », précise Alexandre Goudineau. Le site a lui-même été visé par un blocage lors d’une action conjointe menée par l’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats pour bloquer des sites web d’information qataris et turcs. Le site a été ajouté à la liste par l’Égypte : « A croire que nous ne sommes guère appréciés… », ironise-t-il. Au total, plus de 400 sites ont été bloqués selon les dernières estimations. « Il n’y a jamais eu aucune notification sur le pourquoi de ce blocage et nous sommes actuellement en procès pour en demander les raisons. Le blocage en lui-même n’est donc qu’un événement s’inscrivant dans une reprise en main sécuritaire du pays. ». Le site poursuit néanmoins ses publications en langue arabe et en anglais. « Les médias étrangers ont souvent une ligne éditoriale assez biaisée au Moyen-Orient – par exemple en France où le régime est fortement soutenu et où les rédactions font un gros filtrage de ce qui est couvert pour maintenir une image d’Épinal du monde arabe qui arrange tout le monde », souligne Alexandre Goudineau. La rédaction poursuit donc son travail en craignant parfois des arrestations, l’enjeu est de taille : « nous voulons faire circuler une information sur l’Égypte fiable et faite par des Égyptiens. »

En France, mobiliser et informer
L’ONU et le Défenseur des droits ont récemment alerté sur les dangers d’une escalade sécuritaire et de la loi SILT (loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme) en France. Depuis le 1er novembre 2017, le pays n’est officiellement plus sous état d’urgence, mais la loi sur la sécurité intérieure entérine des mesures qui s’y rapportent. Certaines voix se sont élevées pour informer l’opinion publique à ce sujet. Parmi eux, des avocats, des juristes, dont William Bourdon, auteur de l’ouvrage « Les dérives de l’état d’urgence » qui continue de sensibiliser aux conséquences de certains articles de la loi sur nos libertés. Un collectif d’organisations, d’associations et de syndicats a également lancé l’Observatoire de l’état d’urgence en janvier 2016. Leur action se poursuit aujourd’hui afin de donner du sens aux mesures techniques et juridiques de la loi et de leurs issues concrètes sur nos libertés individuelles. C’est le cas par exemple de cette BD qui pose la question de l’adaptation aux changements dès qu’ils sont graduels. Prochainement, une campagne de communication sera lancée à travers trois vidéos pour inciter les citoyens français à rester « attentifs ensemble ».

Michel Tubiana, président d’honneur de la Ligue des droits de l’Homme (LDH), membre de l’observatoire, sillonne la France dans le même but : sensibiliser. Lors d’une rencontre à Bayonne, il interpelle un député MoDem (Mouvement démocrate) sur les zones de contrôle mises en place par la loi. La liste cible pêle-mêle les marchés de Noël, la gare du Nord, le grand port de Dunkerque… « Pourquoi ces lieux spécifiques, alors qu’ils ne sont pas plus visés par la menace terroriste que d’autres gares et lieux publics ? ». Michel Tubiana émet des hypothèses : le grand port de Dunkerque par exemple est à deux pas de Calais… « L’objet du texte a été détourné pour gérer des problèmes de migration ou de bandes, et pas seulement de terrorisme », affirme-t-il. La question de l’efficacité de certaines mesures prévues par la loi est également posée. Selon les chiffres de la LDH, sur 4 469 perquisitions réalisées sous l’état d’urgence, 23 seulement ont mené à des enquêtes pour terrorisme, soit 0,5 % des cas. Le président d’honneur de la LDH précise : « On aurait tort de prendre cette loi isolément. Des traces d’état d’urgence sont présentes un peu partout dans le droit commun et sont passées dans la jurisprudence ».

Si la mobilisation citoyenne semble faible, c’est aussi le contexte qui l’explique : « Les députés ont été très marqués par l’attentat de Nice qui intervient alors même que François Hollande venait de décider de lever l’état d’urgence », rappelle Michel Tubiana. Face à la menace terroriste, ne rien faire pourrait être synonyme de laxisme, c’est d’ailleurs l’un des arguments récurrents des députés contactés par la Ligue des droits de l’Homme avant le vote de la loi : « Nous sommes aujourd’hui confrontés à une menace terroriste endogène sans précèdent. Si nous ne faisions rien, une seule option s’offrait à nous : renouveler une nouvelle fois l’état d’urgence. Et puisque l’ensemble des experts nous promettent malheureusement un chaos de plusieurs décennies, allions-nous dans ces conditions indéfiniment le renouveler ? Je ne le crois pas. Allions-nous en sortir sans nous doter de moyens spécifiques permettant de lutter efficacement contre le terrorisme ? Allions-nous laisser nos services de renseignement et de police sans moyens de livrer la bataille ? Allions-nous détériorer la sécurité des Français ? », répond l’une d’entre eux. Mais le contexte actuel ne saurait faire oublier le long processus des lois sécuritaires depuis 30 ans. « Plus les politiques font des textes de lois, moins ils assument la responsabilité politique de ce qui se passe, et personne ne pose la question de l’efficacité des mesures prises, comme lorsque Nicolas Sarkozy élimine le renseignement territorial en misant sur la surveillance électronique », souligne Michel Tubiana.