Lauren Bastide : «Le podcast a servi d’outil de compensation médiatique»

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Publié le 25/07/2022
La Poudre, c’est le nom du podcast lancé par Lauren Bastide, autrice et réalisatrice, en 2016. Dix millions d’écoutes plus tard, il est parmi les plus écoutés en France. Un succès pas si anodin au regard des sujets abordés par la journaliste passée par le magazine féminin "Elle" avant de tenter ce pari sonore.

Comment expliquez vous le succès de votre podcast La Poudre au regard des luttes féministes actuelles ? 

C’est une question de visibilité. Le podcast a servi d’outil de compensation médiatique. Les questions féministes sont très souvent éludées dans les débats politiques. Les médias ont de leur côté tendance à couvrir ces sujets de façon sensationnaliste, avec des histoires individuelles et interrogent trop rarement le caractère systémique des choses. En ce sens, La Poudre pallie le manque de contenus, de réflexions et permet de relayer des outils féministes.

Globalement, la parole des femmes manque encore dans les médias. Le Global Monitoring Project qui documente notamment la répartition des temps de parole entre hommes et femmes indique qu’en France nous stagnons toujours autour des 25% de temps de parole par les femmes. La Poudre offre un espace pour entendre les femmes parler longuement, en nuance. Le podcast est un outil de temps long. Beaucoup sont lassés des avis à l’emporte pièce en quelques lignes sur Twitter. Il existe un besoin collectif de prendre plus de temps pour plus de nuances.

La visibilité de certaines des invitées explique aussi le nombre d’écoutes en augmentation. En ce sens, j’essaye d’alterner entre des personnes très visibles et des militantes moins connues mais porteuses de paroles plus politiques. 

Dans le 100ème épisode de votre podcast vous évoquez avec vos invitées le futur des luttes féministes. Quel est-il selon vous ?

L’une des principales pistes s’inscrit dans l’idée de convergence des luttes. Le féminisme se teinte par exemple de plus en plus de réflexion sur l’écologie, et il est porté en ce sens par des personnalités dans le débat public. Il est important d’élargir la réflexion avec des enjeux de consommation ou d’économie, mais aussi aux luttes anti-racistes ou contre la LGBTophobie. 

Le féminisme a aujourd’hui vocation à être une force politique globale. Il ne sert pas seulement à libérer les femmes mais à proposer un modèle alternatif de société, qui questionne toutes les formes de mobilisation. 

D’ailleurs, il est aussi un outil de lutte contre le fascisme. Quand on s’empare des questions féministes, on réfléchit en termes de domination, d’invisibilisation. Et on pose alors la question pour toutes les minorités. Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui en France la montée de l’extrême droite s’accompagne d’un discours anti-immigration, anti-Islam, viriliste et misogyne. Le féminisme est un outil de libération global pour la société et il est attaqué aussi pour cela. 

Qu’est-ce qui vous a marqué au fil des vos entretiens dans le cadre de ce podcast ?

Chacune de mes invitées m’a beaucoup appris. Une des dernières découvertes théoriques que j’ai pu approcher et mieux comprendre est la pensée féministe anti-carcérale, qui m’a été apportée notamment par la chercheuse Gwenola Ricordeau. J’ai fortement évolué sur ces questions-là. Un peu naïvement, on a envie que les hommes violents soient punis. Mais le système carcéral échoue à dissuader, à réparer les victimes, à faire progresser et évoluer les auteurs de violence. Il est intéressant de ce point de vue que l’abolitionnisme carcéral s’impose dans le débat féministe de plus en plus. Cela montre une nouvelle fois que ces débats portés par les féministes (et ils ne datent pas d’hier, Angela Davis déjà en parlait) concernent toute la société. 

La réflexion sur l’organisation du travail d’un point de vue féministe est également riche d’enseignements. Elle nous pousse à réfléchir au travail du care ; un secteur qui emploie des femmes précaires souvent issues de l’immigration, dans des métiers dits féminins donc méprisés. C’est notamment ce qu’a montré la pandémie de Covid 19. 

Quels autres moyens peuvent participer à porter cette parole féministe et à la faire connaître au-delà des sphères militantes ? 

Le livre est un bon outil. Mon livre « Présentes » a été une façon de toucher un autre public, de créer quelque chose qui reste. Je propose également des conférences au  Carreau du temple, l’occasion de créer des échanges, de répondre à des questions, de se retrouver physiquement. Cela manque peut-être dans les luttes actuelles. J’aimerais dans les années à venir susciter des contacts humains, physiques qui incarnent mieux les luttes et donnent de la force. 

Photo de Lauren Bastide : Luna Harst.


Au-delà du podcast de Lauren Bastide, de nombreux podcasts féministes ont été lancés en France ces dernières années avec succès. Sélection non exhaustive d’un secteur dynamique en constante évolution et création : 

Les Couilles sur la Table de Victoire Tuaillon décortique la masculinité d’un point de vue féministe. La journaliste vient de lancer Le Cœur sur la table « parce que s’aimer est l’une des façons de faire la révolution »
Yesss a été lancé à Marseille par trois « warriors », Elsa Miské, Margaïd Quioc et Anaïs Bourdet
Un Podcast à soi de Charlotte Bienaimée, mêle récits intimes, paroles d’expertes et questionne l’égalité des sexes.
Mamie dans les orties,  donne la parole à nos aînées car il est nécessaire de « comprendre d’où l’on vient pour savoir où l’on va ». Par Marion de Boüard et Héloïse Pierre.