Les réseaux sociaux pour démocratiser la question des violences de genre

Rédigé par : Leila Beratto
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 18/05/2017

Blog, cartes interactives, recueil de témoignages en ligne, les nouvelles initiatives pour lutter contre les violences sont portées par de jeunes activistes qui veulent avant tout faire de la sensibilisation.

Sur la carte, les points sont rouges. Chacun d’entre eux correspond à un fait de harcèlement ou une agression contre une femme. Depuis 2004, l’équipe de Harass Map a recueilli plus de 1500 témoignages en Egypte. A la faveur du développement de l’usage des téléphones portables, les créateurs du projet ont décidé de documenter le harcèlement pour mieux en parler et pour mieux le combattre. Sur leur site internet, ils expliquent qu’au lieu d’attendre une action de l’état, il leur semblait «important de faire quelque chose sur le terrain pour répondre au fait que la société accepte le harcèlement sexuel». Ce recueil de témoignages permet aux membres de l’association de sensibiliser des individus et des institutions dans toute l’Egypte pour «déconstruire les stéréotypes, arrêter d’excuser les agresseurs, et convaincre le public de dénoncer et de combattre le harcèlement».

En France, le Projet crocodile s’adressait lui aussi à la société. Une bande-dessinée en ligne raconte les agressions et le harcèlement récurrents dans la rue et les transports en commun, en incarnant les agresseurs par des personnages de crocodiles vert-fluo. Dans cette bande-dessinée, l’auteur fait régulièrement le rappel de ce qu’est le «consentement», la loi en ce qui concerne le harcèlement, ou explique aux témoins d’agression comment ils peuvent agir pour protéger les victimes. Les histoires dessinées étaient toutes basées sur des témoignages reçus par l’auteure. En 2014, le blog est devenu une bande-dessinée éditée en papier, puis il a été traduit en anglais et en brésilien.

En Turquie, c’est le site d’information indépendant Bianet qui crée une carte des féminicides, mise à jour chaque mois, grâce au travail d’enquête des journalistes. Un travail de documentation qui ne permet plus de nier le problème des violences. Les réseaux sociaux, les outils numériques sont mis à profit par les nouveaux acteurs, qui ne se définissent pas forcément comme militants.

Susciter réactions et réflexions .

En Algérie, où les associations féministes sont historiquement présentes dans la société, de nouvelles initiatives ont un peu bousculé les habitudes. Ainsi, deux jeunes slameuses oranaises, Toute Fine et Sam Mb ont publié au mois de janvier dernier une vidéo intitulée «La Rue» où elles dénoncent le harcèlement. La plasticienne Souad Douibi a organisé deux performances dans les rues du centre-ville d’Alger. L’une, où elle écrit Imraa (femme) à l’encre sur son corps, sur les murs et les sols des rues. L’autre où elle inscrit Ne9i mokhek (nettoie ton esprit) sur des bouts de papier qu’elle distribue aux passants. Les réactions sont souvent amusées, parfois ulcérées ou violentes. La page Facebook Sawt Nssâ (la voix des femmes) répertorie aussi des cas d’agressions, de harcèlements, d’insultes. «Il y a une cassure entre la très dynamique mouvance féministe des années 80, 90 et la jeune génération actuelle, estime le journaliste trentenaire Redha Menassel qui réalise en ce moment un documentaire sur les femmes. Le code de la famille, une salafisation galopante des esprits, un système éducatif bancal et dix ans de guerre civile ont suffit à provoquer un net recul en matière de libertés individuelles en général et des droits de la femme en particulier. Le féminisme est toujours là, mais il a muté ! Il n’est plus l’apanage de quelques associations ou partis, ce sont les initiatives individuelles qui essayent de faire avancer les choses. Des actions toutes simples comme faire du jogging dans la forêt de Bouchaoui, rouler en vélo de nuit, sortir en jupe ou se réapproprier les cafés de la capitale deviennent de véritables actes de résistance».

Moins de carcans administratifs, plus d’initiatives individuelles, c’est aussi ce qui caractérise le débat sur le sexisme et le harcèlement qui a lieu en France depuis quelques années. L’année dernière, Marianne Alex, doctorante en communication à l’université d’Avignon, propose ainsi à ses étudiants de master de monter un projet pour lutter contre le sexisme à l’université. Résultat : ils décident de lancer une exposition pour dénoncer les affiches sexistes de soirées étudiantes, de créer une charte pour les associations étudiantes, et d’inscrire les numéros des instances à contacter en cas de harcèlement sur le site internet de l’université. «Le plus difficile à l’université, c’est certainement d’en parler, de savoir à qui s’adresser dans des cas de propos sexistes mais aussi d’harcèlements ou d’agressions sexuelles, raconte Romane, l’une des étudiantes. Nous souhaitions donc à la fois mettre en lumière des cellules / projets qui existent déjà mais dont on parle si peu, par la modification de la charte et du site notamment, mais aussi de proposer un dispositif permettant à des victimes, qui ne trouveraient pas de place pour cela au sein de leur institution, de témoigner librement : le Tumblr». C’est comme ça que naît en décembre 2016 «Paye ta fac», inspiré dans la forme de «Paye ta schnek», plateforme de recueil de témoignage de harcèlement et de sexisme ordinaire lancée par Anaïs Bourdet en 2012. En cinq mois, la plateforme recueille plus de 900 témoignages. «On a l’impression que le Tumblr a libéré la parole, explique Romane. Certains nous ont dit qu’ils en avaient parlé en cours, des écoles et des universités ont publié des communiqués (internes et/ou publics) ou des articles au sujet de témoignages qui concernaient leurs structures. On voulait exposer cette réalité et je crois que l’on peut dire qu’on a, dans une certaine mesure, réussi». Si les témoignages sont parfois perçus comme de «petites blagues» qui ne sont «pas graves», Romane et les autres porteurs du projet espèrent qu’en les regroupant de cette manière, le public finira par comprendre qu’ils sont «problématiques».

Les réseaux sociaux, des initiatives du terrain.

Dans la lignée de «Paye ta fac», un autre tumblr est né en 2017 : «Paye ton treillis» recueille des témoignages de femmes de l’armée française. Leïla Minano, journaliste française membre du collectif YouPress et auteure, avec sa consoeur Julia Pascual, de l’enquête «La guerre invisible», sur les violences sexuelles contre les femmes dans l’armée française, estime que l’initiative est importante. «Le stade de sexisme dans le milieu de l’armée française est tellement important, que libérer la parole, c’est déjà un pas. Car c’est une institution où rien ne se dit, où une collègues est harcelée dans le bureau d’à côté, et vous n’en saurez rien», raconte-t-elle. Après la sortie de l’enquête des deux journalistes, le ministère de la Défense français a lancé un plan national de lutte contre les violences, une enquête interne a été menée et des officiers ont été convoqués à Paris. «L’initiative du Tumblr a été lancée par la base. Mais faire changer les choses nécessite une vraie volonté politique», ajoute-t-elle.

Rupture de transmission entre générations.

«La sensibilisation est le moyen le plus efficace de lutter contre les violences, renchérit Thinehinane Makaci, trentenaire et porte-parole de l’association algérienne Tharwa n’Fadhma n’Soumer. Les violences ne sont pas un fait isolé qui arrive par hasard bien en contraire, c’est toute une construction sociale et psychologique chez les deux sexes qu’il faut déconstruire. Il ne faut pas penser à échelonner les violences par degré d’importance puisqu’elles ont toutes la même origine : le patriarcat». Mais cette vision des luttes provoque parfois des divergences avec les féministes des générations précédentes. «Je refuse l’idée de scission, une lutte reste une lutte, rétorque la jeune femme. Chaque génération de militantes a ses propres mécanismes, son propre langage militant, et, oui, parfois, les deux générations ont du mal à cohabiter». Karima Ramdani, chercheur au CNRS, politologue et spécialiste des féminismes dans l’Algérie coloniale, constate elle aussi une séparation : «Il existe en Algérie un féminisme d’état, un féminisme d’associations laïques, et un féminisme musulman. Le dialogue entre ces mouvements est difficile à établir, mais surtout, il se double d’un conflit générationnel. Dans le cas de l’Algérie, il me semble que c’est lié à l’absence de transmission d’expérience qu’une génération de militantes à une autre. L’un des enjeux aujourd’hui, est de construire une mémoire des féminismes».