Migrants de l’agriculture, les oubliés de la précarité

Rédigé par : Coline Charbonnier
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 28/02/2018

L’agriculture intensive porte en elle le besoin de main-d’œuvre disponible selon la saisonnalité des produits et s’adaptant à de rudes conditions de travail sans rechigner. En Italie, en France comme en Espagne, autour de la fraise, de la tomate ou des arbres fruitiers, à chaque culture sa sociologie du travail et les conditions d’une précarité. Les travailleurs migrants de l’agriculture, ces invisibles d’un monde tout aussi invisible, sont au cœur d’une organisation du travail, et la Méditerranée le centre d’une économie circulaire. Histoires de terres, de femmes et d’hommes, de l’Andalousie en passant par la plaine du Crau et le Rif marocain, à travers un système séculaire sans cesse renouvelé.

Espagne, les femmes comme variable d’ajustement
Au loin, de vastes étendues de monticules verts surplombés de bâches et quelques tâches rouges. Les entrailles de la terre sont dessinées autour du fruit roi, la fraise. Une culture qui n’attend pas, et dont la durée de vie très courte, nécessite d’employer une main-d’œuvre mobilisable rapidement. Pour cela, les agriculteurs se tournent en 2008 vers les villages marocains, de l’autre côté de la Méditerranée. Après l’entrée de la Pologne et de la Roumanie dans l’Union européenne, il a fallu trouver une autre main-d’œuvre disponible et bon marché.

« Pour exporter les fraises, l’Espagne importe des femmes », comme l’explique dans un de ses articles la sociologue Emmanuelle Hellio qui a passé de longs mois à analyser le système et à recueillir des témoignages. Ces femmes portent en elles le gage d’un retour à la maison, une fois la saison terminée. On les choisit selon des critères simples : veuves ou mariées, enfants de moins de 13 ans : « des critères d’attaches pour améliorer le taux de retour », selon les mots d’un gestionnaire de ce programme de migration temporaire financé par les institutions européennes. La pierre angulaire du système agricole intensif avide de main-d’œuvre, c’est en effet de voir les ouvriers rentrer chez eux à la fin de la saison. A Huelva, le contrôle du rapport social de sexe permet de négocier une saison courte, quatre mois environ, sans révolte.

Pour cela, les contrats sont bien encadrés : une femme n’obtient l’autorisation de séjour que pour une province, une durée donnée et un employeur. Cela pour faciliter une double disponibilité. D’abord journalière, car les femmes sont logées dans les fermes, sans garantie d’avoir une activité. Selon l’accord encadrant ce mode de recrutement, un minimum de 18 jours de travail par mois doit leur être accordé, mais dans les faits, cela reste peu respecté. Une disponibilité également saisonnière. Elles sont recrutées directement au Maroc en fonction des besoins, elles ne savent jamais à l’avance la date de début du contrat.

Ces migrantes, comme tous les travailleurs agricoles migrants du Sud de l’Europe, se retrouvent enfermées dans une « assignation à circuler », selon les termes d’Emmanuelle Hellio : « ils doivent rentrer chez eux à chaque fin de saison et ne peuvent revenir que si le patron les réinvite, la dépendance à l’employeur est totale ».

La révolte de la Crau
En France, le système a fonctionné ainsi pendant plus de trente ans. Des décennies pendant lesquelles les ouvriers agricoles tunisiens ou marocains rentraient chez eux, au terme d’une saison à ramasser les fruits et les légumes dans les serres provençales et les vergers de la plaine du Crau (Bouches-du-Rhône), six à huit mois par an. Mais au milieu des années 2000, la révolte s’organise. Le Collectif de défense des travailleurs étrangers dans l’agriculture provençale (Codetras) devient le porte-voix des travailleurs de l’ombre de nos champs. Ils vivent et travaillent en France une partie de l’année et malgré le versement des cotisations sociales, ils ne bénéficient pas des mêmes droits (retraite, formation, chômage). Le Codetras accompagne les saisonniers pour déposer plus de 600 recours au tribunal administratif de Marseille et faire reconnaître le caractère permanent de leur emploi saisonnier. La Haute autorité de lutte contre les discriminations, la Halde, est saisie en mars 2007.

L’agriculture dans cette région a toujours eu recours à une main-d’œuvre saisonnière abondante. Dans les années 1970, les Portugais et les Espagnols laissent la place aux Tunisiens et aux Marocains. Parallèlement, les cycles de production s’intensifient, et la culture perd peu à peu son aspect saisonnier, les fruits et les légumes se succèdent au fil des mois. Les contrats prévus pour six mois s’allongent parfois à huit, quelques ouvriers permanents et des locaux font la jonction. Pour recruter cette main-d’œuvre, des offices sont installés directement dans les pays d’origine. Le contractuel s’engage à conserver sa résidence principale dans son pays d’origine : « Nous voulons le travail sans le travailleur », résume Alain Morice, anthropologue et spécialiste de la question de la migration et du travail en France.

Contrairement aux fraises de Huelva en Espagne, dans l’Hexagone, le travail ne manque pas et la concurrence est rude. Alain Morice a effectué des déplacements dans les régions d’origine des travailleurs, notamment dans le Rif marocain. Il a été témoin des rivalités pour voir son contrat renouvelé : « Le système égratigne les relations sociales et la solidarité. On assiste à des bagarres pour les contrats à l’intérieur même des familles », raconte-t-il. Certains vont même jusqu’à travailler gratuitement la première année pour rémunérer un intermédiaire et le patron afin d’obtenir un contrat. Les places sont chères. L’ouvrier agricole est à la merci de son employeur s’il veut retrouver son contrat chaque année, ce qui permet à ce dernier de fixer les conditions de travail et de rémunération sans réelle contestation.

Souvent exploités, méprisés voire discriminés, ils vivent une précarité certaine, au sens où la définit Alain Morice : « l’incertitude du lendemain ». De peur de voir le contrat se terminer, la majorité préfère se taire face aux abus sur les temps de travail, sur la rémunération effective, les conditions de vie dans l’exploitation, les heures supplémentaires et les primes d’ancienneté non payées, etc. Les blessures sont courantes : « coupures, chutes d’échelles, usure physique, le tout rendu encore plus dur par les cadences imposées ». En cas d’accident du travail se joue une dissimulation sous forme de « consentement forcé », explique Alain Morice. Impossible de perdre son travail vis-à-vis de sa famille, alors d’un commun accord avec l’employeur, on ne déclare pas.

En 2005, Aït Baloua donne un visage à ces ouvriers agricoles. Pendant 20 ans, il a consigné dans un cahier le décompte de ses heures travaillées. Il apparaît qu’il a travaillé l’équivalent de trois années à temps plein, non payées, tout en étant maintenu au rang de manœuvre alors qu’il était ouvrier qualifié. L’année suivante, le tribunal administratif de Marseille reconnaît qu’il est en situation régulière depuis dix ans. L’information circule dans les rangs des ouvriers de la plaine du Crau et de la Durance. Après vingt mois de délibérations, la Halde rend un avis le 15 décembre 2008 dans lequel elle indique que les discriminations sont multiples en termes de droits au séjour, au respect de la vie privée et familiale, au travail, à la protection sociale et à la santé. Cette résistance marque les esprits des employeurs, et le système se renouvelle. Des compagnies d’intérim prennent la relève et permettent de contourner la loi en mettant à disposition leurs propres ouvriers. Dans la plaine de Crau, entre autres, la main-d’œuvre est maintenant parfois équatorienne, ne parle pas français et est souvent sous-payée. Globalement, Alain Morice note une unification des méthodes de mise au travail avec la figure d’un master, un chef d’équipe qui joue le rôle d’intermédiaire entre la société et le producteur. En anglais on l’appelle le « gangmaster », en Italie, le « caporal ».

Le règne du « caporalato »
Sous le soleil cuisant des Pouilles, au Sud du pays, le caporal règne sur les champs italiens. Cette figure tutélaire peut déduire une somme journalière du salaire des travailleurs et agir de manière despotique avec les travailleurs. Certains s’endettent auprès d’eux. Dans un reportage paru en 2006, le journaliste Fabrizio Gatti se fait passer pour un ouvrier roumain. Il dépeint une expérience de vie et de travail marquée par la violence des « caporali ». « Tous sont étrangers, écrit-il. Tous exploités et payés au noir. Des Roumains avec ou sans carte de séjour, des Bulgares, des Polonais, mais aussi des Africains originaires du Nigeria, du Niger, du Mali, du Burkina Faso, d’Ouganda, du Sénégal, du Soudan et d’Érythrée… Ils logent leurs saisonniers dans des taudis sans eau, sans électricité ni hygiène. Ils les font travailler de 6 heures du matin à 10 heures du soir. Et ils les paient – quand ils les paient – 15 à 20 euros par jour. Ceux qui protestent sont réduits au silence à coups de barre de fer. »

Les mots frappent, mais le phénomène est loin d’être récent. Le caporalato prend sa source au XIXème siècle, nous explique la chercheuse Lucilla Salvia, au moment où l’agriculture italienne vit sa transition capitaliste. La restructuration néolibérale, le démantèlement des sources de protection du travail et les lois migratoires lui ont donné une nouvelle vigueur. Lucilla Salvia insiste sur ces notions structurelles : « Trop souvent on retient la figure criminelle liée à la mafia, sans s’intéresser aux causes, et on occulte les responsabilités politiques », explique-t-elle. Depuis les années 1980 et le développement de l’externalisation et de la sous-traitance, les coûts de production dans l’agriculture ont baissé, au détriment des travailleurs. « Pour résoudre les problèmes de compétitivité, les fournisseurs, soumis aux cadences des leaders de l’agroalimentaire, ont laissé la main au caporalato pour organiser des groupes de travailleurs occasionnels pouvant faire face à la demande ». Ils sont également rendus indispensables de l’autre côté de la chaîne, pour les travailleurs migrants qui, face à la déréglementation du travail et aux politiques migratoires, les considèrent comme un élément clé pour obtenir du travail. Si le Parlement italien a tenté de freiner le mouvement, notamment grâce à une loi en 2015 visant à saisir les biens des employeurs sur le terrain, les choses évoluent lentement et le système porte en lui les ressources pour se renouveler et toujours contenter ce besoin de main-d’œuvre corvéable.