Pour un moratoire des recherches en hydrocarbures en Méditerranée ?

Rédigé par : Coline Charbonnier
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 28/06/2017

De nouveaux gisements de pétrole et surtout de gaz ont été découverts ces dernières années en Méditerranée. Le développement des activités d’exploration et d’exploitation n’est pourtant pas sans effets sur la biodiversité sans compter les risques de marée noire dans une zone de forte activité sismique.

Tamar et Léviathan. Depuis 2009, l’évocation de ces deux noms bouleverse l’équilibre régional en matière de ressources en hydrocarbures. Deux gisements découverts au large du Liban et d’Israël, dans des zones maritimes à la territorialité contestée. L’exploitation de Tamar a commencé en 2013 mais bloque du côté du Léviathan. Israël considère qu’il se situe dans sa zone économique exclusive (ZEE), ce que conteste le Liban. Le dossier est loin d’être refermé. Les deux pays cherchent à tout prix à lancer l’exploitation. Le Liban a présenté dernièrement un appel d’offres pour l’attribution des premiers blocs.

La mer Méditerranée n’est pourtant pas historiquement une zone qui intéresse l’exploitation pétrolière offshore. On dénombre selon un rapport du Sénat français présenté en 2011 sur la base d’évaluations de l’Institut Français du Pétrole, une dizaine de plateformes de recherche, principalement en Italie et en Egypte et 64 plateformes d’exploitation d’hydrocarbures en Italie, Tunisie et Libye. C’est relativement peu face aux 15 000 plateformes recensées à travers le monde, dont 3 600 dans le Golfe du Mexique. Ce manque d’intérêt s’explique par la profondeur des ressources en hydrocarbures, présentes à plusieurs milliers de mètres sous la mer. Pendant des années, elles étaient donc inexploitables car les techniques ne permettaient pas de les atteindre.

Ces dix dernières années, les recherches effectuées au large du Brésil et de l’Angola ont pourtant donné un souffle nouveau à l’exploration pétrolière, mettant la mer Méditerranée dans le viseur des compagnies pétrolières, et surtout gazières. « En relation avec les recherches dans le deep offshore au large de l’Angola et du Brésil, les techniques actuelles permettent à présent d’aller au devant de gisements à 2000 ou 3000 m de profondeur sous l’eau », explique Roland Vially, ingénieur géologue à l’Institut Français du Pétrole Énergies Nouvelles (IFPEN). Des territoires inconnus jusqu’alors sont aujourd’hui accessibles en marge des continents.

Sous le sel, les hydrocarbures
Pour comprendre ces techniques, un cours de géologie simplifié s’impose. Les océans se décomposent en plusieurs séries sédimentaires. Des siècles plus tôt, les continents africains et d’Amérique du sud se touchaient. La mer était alors fermée. Du fait de l’évaporation, le sel s’est déposé et a créé un bassin salifère depuis recouvert. « Jusque dans les années 1990 à 2000, au-dessous de cette couche de sel on ne voyait rien », précise Roland Vially, « Le sel faisait écran, il était alors compliqué et même dangereux de traverser cette couche. Mais les techniques ont évolué ». Sous cette couche de sel, on découvre d’autres séries sédimentaires riches en hydrocarbures. Mais il s’agit d’un pétrole dit « technologique », plus cher et plus compliqué à extraire.

En Méditerranée, cette couche de sel remonte à 6 millions d’années, quand le détroit de Gibraltar était alors fermé. Par analogie avec les découvertes effectuées au Brésil, la Méditerranée intéresse de nouveau. En 2009, les Israéliens découvrent le gisement de Tamar, celui du Léviathan un an plus tard. Dans tout le bassin du Levant, le potentiel est important. « Il ne modifie pas le potentiel gazier mondial mais change la donne géopolitiquement dans la région ». Car les gisements se situent dans un triangle instable, entre Israël, le Liban et Chypre, les deux premiers ne reconnaissant pas réciproquement le tracé des frontières de leurs ZEE.

Cette découverte qui bouscule l’équilibre des ressources dans la région, fait également craindre une catastrophe écologique de grande ampleur. Tout le monde garde en effet en mémoire la catastrophe de Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique en 2010. Exploité par la compagnie pétrolière BP dans la zone économique exclusive des États-Unis, il s’agit du puits offshore le plus profond. La plateforme explose le 20 avril 2010, tuant 11 personnes et déclenchant une marée noire de grande envergure avec la perte estimée de plus de 780 millions de litres de pétrole.

Risque de marée noire, pollution sonore et lumineuse
Cette catastrophe économique, humaine et écologique qui toucha plus de 400 espèces a marqué Olivier Dubuquoy, à la tête du mouvement Nation Océan qui se mobilise contre l’exploration et l’exploitation d’hydrocarbures en Méditerranée. « Si un tel accident avait lieu en Méditerranée, cela mettrait en péril durablement l’ensemble du bassin de cette mer fermée dont les eaux mettent près d’un siècle à se renouveler ». D’autant que d’après le rapport du Sénat présenté en 2011, la catastrophe de Deepwater Horizon n’est pas isolée : « Depuis une trentaine d’années, on a recensé dix incidents majeurs dont la moitié a donné lieu à des marées noires. »

En novembre 2009, six mois avant l’explosion dans le Golfe du Mexique, la plateforme « West Atlas » explosait dans le Nord de l’Australie générant une marée noire de 30 000 tonnes d’effluents, principalement sur les côtes indonésiennes. Une éventuelle dispersion d’hydrocarbures, salissant les plages et polluant les eaux, aurait des effets néfastes sur l’activité touristique ainsi que sur les pêches, artisanales ou industrielles explique pour sa part la doctorante à l’Université Aix-Marseille Clio Bouillard dans un article publié sur le site The Conversation. Elle rappelle que BP a dû payer cinq milliards de dollars pour « compenser les conséquences économiques » de la catastrophe de Deepwater Horizon.

Le nombre restreint, bien qu’en pleine croissance, de plateformes offshore présentes en Méditerranée, ne saurait donc faire oublier l’effet de cette exploitation sur la mer. Les canons à air perturbent le vivant et les sens des cétacés notamment du fait du bruit. La pollution sonore et lumineuse des plateformes désoriente d’autre part les animaux qui fuient alors la zone d’exploitation. Enfin, les rejets quotidiens de différentes substances, dus au fonctionnement normal d’une plateforme ou conséquences d’accidents mineurs, polluent les eaux. Olivier Dubuquoy résume : « Les forages brisent l’écosystème. D’autant qu’en Méditerranée ils ont lieu dans des zones très profondes, et très riches. »

A cette pollution visible, s’ajoute un effet plus pernicieux : « Ces matières, une fois consommées, participent au réchauffement climatique. Les océans sont plus chauds. La biodiversité disparaît. En 40 ans, 58% des individus par espèces ont disparu », alerte le président de Nation Océan. Pour limiter le réchauffement climatique, experts, sociétés civiles et populations autochtones s’accordent sur la nécessité de laisser 80% des ressources fossiles enfouies dans le sol. Dans un rapport scientifique daté de 2015, le GIEC et l’Agence Internationale de l’Energie annonçaient que pour limiter le réchauffement à 2 degrés il était nécessaire de laisser inexploitées un tiers des réserves de gaz et de pétrole et 80% du charbon.

Une bataille juridique
Face à ce constat, Nation Océan et d’autres associations de la société civile se mobilisent pour éviter toute exploration nouvelle en Méditerranée. Le combat de David contre Goliath, face à la puissance des compagnies pétrolières ? Pas tout à fait pour Olivier Dubuquoy : « Nous avons pu faire annuler chaque demande de permis contre laquelle nous nous sommes élevés ces derniers temps ». Le travail de veille est minutieux : « Plus on s’y prend tôt, plus on a des chances de stopper les demandes d’exploitation ». Dernière victoire en date, au large de la Sicile. Le Gouvernement italien a annoncé le 31 mai qu’il donnait un avis négatif au projet de prospection d’hydrocarbures au large de la Corse et de la Sardaigne déposé par la compagnie norvégienne TGS NOPEC.

Des victoires qui donnent des ailes à ces activistes : « Pour viser la lune il faudrait libérer la Méditerranée occidentale. Des associations unissent leurs forces entre la France l’Espagne et l’Italie. Le premier défi est de fédérer la société civile pour aller convaincre les politiques ». Un combat au cas par cas qui s’explique par la législation en vigueur entourant l’exploration et l’exploitation d’hydrocarbures offshore : « La gravité potentielle des incidents de plateformes renvoie aux faiblesses actuelles de l’encadrement juridique de leur exploitation, aux structures de décision en cas d’accident, au hiatus qui existe entre les progrès du forage et les progrès associés de sa sûreté d’exploitation et à l’âge de certains équipements. Une activité juridique peu encadrée par le droit international », peut-on lire dans le rapport du Sénat français. Et de rappeler dans sa conclusion : « La Méditerranée demeure une zone sismique active. Il existe, à ce titre, un double risque : celui lié aux mouvements tectoniques et celui lié à la puissance des vagues de fond d’éventuels tsunamis. »