Solidarité sans frontière, Martin à Vintimille

Rédigé par : 15-38 mediterranée
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 09/02/2017

Martin est un jeune étudiant en design à Marseille. Fin 2016, il décide d’apporter son aide bénévolement au centre Caritas installé dans l’église de Sant’Antonio à Vintimille. Dans cette ville italienne des centaines de personnes sont bloquées depuis la fermeture de la frontière entre la France et l’Italie. Les migrants arrivés jusque là ont souvent derrière eux la traversée d’un désert, de la mer et de longues heures de marche. Il nous livre son témoignage après deux jours riches de rencontres.

Dernièrement, les associations présentes à Vintimille ont souhaité alerter les pouvoirs publics italiens et français pour que la ville ne devienne pas un nouveau Calais. Pour Médecins du Monde, à l’origine de l’appel, il y a en effet urgence. Depuis deux mois, les associations ne peuvent plus effectuer de soins ni distribuer de la nourriture, le maire de la ville ayant pris un arrêté municipal. La Croix rouge italienne assure un relais dans un autre endroit à cinq kilomètres de la ville, un centre réservé aux hommes. L’Église de Sant’Antonio où est présente l’ONG Caritas, est le seul lieu d’accueil dans la ville. Il est destiné aux familles et aux mineurs isolés.

Ce matin je me lève un peu plus tôt. J’ai un train à prendre, le soleil se lève sur un ciel bleu. En direction de Vintimille, pour la première fois de ma vie, je découvre par la fenêtre du TER les paysages de la côte d’azur, les roches calcaires qui terminent dans l’eau turquoise, les villa de bord de mer, Cannes, Nice, Monaco… Ces paysages que je ne connaissais qu’à travers le cinéma. Puis le train traverse la montagne, comme une frontière naturelle. Nous sommes en Italie.

Je ne sais pas à quoi m’attendre. J’ai essayé de me renseigner sur la situation. J’ai lu des articles, vu des photos. Je crois être impatient d’arriver pour faire le constat de mes yeux. Je suis surpris en sortant de la gare de trouver une ville tout à fait calme qui ressemble à ces endroits où l’on part en week-end pour se dépayser.

Après quelques minutes de marche dans les rues ensoleillées, j’arrive sur le parvis de l’église qui fait face à la Roya. Un groupe d’hommes discute. On me fait signe de m’adresser à un jeune homme qui attend près de la grille. Je me présente, expliquant être le nouveau bénévole, que m’a présence a été programmée. Après les formalités, je comprends qu’ils ne peuvent pas faire entrer des inconnus dans un souci de sécurité. Une jeune italienne porte un nourrisson dans les bras. Le bébé est de mère Érythréenne, il est né quelque part entre la Libye et l’Italie. Elle s’approche de moi et me propose de me faire visiter les lieux.

La cuisine en premier
Un petit préau a été fabriqué sur l’aile du bâtiment rectangulaire pour accueillir des tables et des places assises. Au fond se trouvent des machines à laver et la porte qui mène aux fourneaux.
On me présente alors « Nono » un octogénaire afghan. Il est ici depuis plusieurs mois. Plus tard, j’apprendrai qu’il a traversé la mer et qu’il est le seul survivant du bateau sur lequel il était. Il a perdu en Méditerranée toute sa famille, ses amis et ses projets. Nous nous saluons et rigolons mutuellement de ne pas comprendre nos langues respectives.

Être courageux
Un groupe de volontaires turinois est venu pour la journée. Quelques adolescents Soudanais discutent. L’un d’entre eux porte une atèle allant du bassin à la nuque. Il m’explique qu’il a eu un accident avec ses compagnons. Las de se faire arrêter à bord du train lors du passage à la frontière entre la France et l’Italie, ils ont choisi de partir à pied, de nuit, en suivant les rails. Dans l’obscurité ils ont été surpris à l’approche d’un train. L’adolescent s’est alors jeté sur le bas-côté. Dans la nuit obscure, il n’avait pas vu qu’il se trouvait au bord d’un ravin. Sa chute l’a entraîné dix mètres plus bas, sur les rochers de bord de mer. « J’ai de la chance de m’en être sorti » me confie-t-il. Hospitalisé pendant six mois, il a ensuite été conduit dans ce centre où il se rééduque seul. Ses amis sont arrivés à Marseille où ils ont trouvé un lieu d’accueil. Un de ses nouveaux camarades vient le chercher. Il récupère ses béquilles et son sac : « On part à Marseille ! » me lance-t-il, « à pied ». De Vintimille à Marseille ils auront plus de 250km à parcourir. Le voyant se déplacer avec beaucoup de difficultés je suis effaré d’apprendre qu’il repart… Mais ils m’expliquent qu’ils n’ont pas d’autres solutions.

Que faire ? Il n’a que 16 ans. Et la force de surmonter sa douleur. Je pense alors à tous ces citoyens qui, ont le courage de désobéir, et permettent de garantir une traversée de la frontière en toute sécurité. Je parle ici de groupes de personnes proposant des services gratuits. Et non pas des marchands d’espoir qui s’enrichissent sur la précarité du statut d’exilé. Plus que jamais, je respecte ce combat, mais je ne suis que spectateur d’un théâtre d’une inhumanité profonde. En quoi suis-je plus légitime ?

L’histoire de la famille afghane

Rapidement, un jeune Afghan vient à ma rencontre. Du haut de ses 15 ans, il a l’allure d’un homme, souriant, le regard pétillant. Nous discutons du camp, de la météo, de nos origines. Son petit frère arrive, plus timide mais très joueur. Il fait des blagues, essaie de parler anglais. Ils décident de me présenter leurs parents. A l’autre bout de la cour je les vois qui s’affairent à boucler leurs sacs de voyages et vérifier les papiers. Le père, âgé d’une cinquantaine d’années, a le visage marqué par la fatigue et l’inquiétude. Ses yeux d’un noir profond porte un regard bienveillant et son expression souriante contraste avec ses traits marqués. Il ne parle pas anglais mais demande à sa fille de traduire pour lui. Elle, âgée d’une petite vingtaine d’années est lumineuse. Elle s’exprime en anglais et rigole beaucoup. Elle m’explique leur projet. Ils ont acheté des billets de train pour toute la famille. Ils ont l’intention de faire un trajet depuis Vintimille en passant par Paris, jusqu’à Berlin où ils rejoindront leur oncle. Leur mère, la cinquantaine, est très souriante. Elle porte un hijab aux motifs floraux. Elle pose sur moi un regard maternel, et par l’intermédiaire de son fils me complimente. Elle est accompagnée de leur quatrième enfant, l’aîné. Il doit avoir 26 ans, très grand. Lui aussi a le visage marqué par la fatigue. Il est temps pour la famille de prendre la route. Saluant tout le monde, ils remercient de nombreuses fois les bénévoles. Tout le monde les accompagne à la grille. Il y a des cris d’encouragement, des mains en l’air, pour un dernier au revoir. La grille se referme.

La vie du camp reprend. Deux françaises viennent proposer des activités manuelles aux enfants. Elles fabriquent des colliers de perles et d’autre petits bijoux. Joëlle, une petite fille de neuf ans qui déborde d’énergie participe à l’activité. Elle est ravie de fabriquer ses bijoux d’autant plus qu’elle peut s’exprimer en français, sa langue maternelle. Originaire du Cameroun elle est ici avec sa mère, son petit frère de trois mois et sa tante qui est enceinte. Joëlle parle le français, le peul, l’ewondo et deux autres langues africaines. Elle a appris des bases d’arabe et d’italien. Lorsqu’elle apprend que je suis Français elle se fait un plaisir de me raconter des histoires, des blagues et des plaisanteries et me glisse aussi plus sérieuse : « la Libye c’était pas facile ».

L’heure du repas arrive, dans un élan collectif, nous installons les tables, assiettes et couverts. Ce soir, couscous pour tout le monde. Il a été préparé par une famille venue de France pour l’occasion. C’est ainsi que le centre fonctionne, grâce à la solidarité de tous.

J’aperçois alors des visages familiers. Les yeux tristes mais le sourire toujours de façade la famille afghane revient. La police les a arrêtés dans le train, juste après la frontière avec la France. La conversation ne s’éternise pas. Ils ne veulent pas montrer leur déception. Plus tard, le cadet des frères vient me voir avec sa sœur. Ils sont déçus mais ils réessayeront dans la soirée. J’en profite pour avoir plus de détails sur leur projet. Ils me montrent des cartes d’identités provisoires. Elles leurs ont été données ici en Italie. Leur père m’explique qu’ils n’ont pas fait de demande d’asile, que les personnes qui ont pris leurs empreintes leur ont affirmé qu’ils pourraient faire une demande d’asile dans un autre pays. Après mon retour, je vérifierai cette information mais l’on me confirmera que la prise d’empreintes digitales dans le premier pays européen d’arrivée (ici l’Italie) entraînera systématiquement la procédure de Dublin, c’est à dire, qu’ils doivent faire leur demande d’asile en Italie. Ils seront donc toujours expulsés vers l’Italie, leur premier pays d’arrivée. Ils ignorent alors ce détail.

Après le repas, nous discutons une dernière fois à l’extérieur. Nous entendons des feux d’artifices au loin. Les habitants de la ville préparent les fêtes de fin d’année. Les détonations effraient les enfants qui par réflexe s’abaissent. Il faut leur expliquer qu’il ne s’agit pas de coups de feux.

Des mouvements dans la rue nous incitent à sortir. Un groupe de bénévoles de la Croix Rouge nous confie des mineurs érythréens. En effet, Vintimille compte deux camps d’accueil. Le plus gros est géré par la Croix rouge et est réservé aux hommes seuls. Le second est celui de l’église Sant’Antonio destiné aux familles, aux femmes seules et aux mineurs isolés. Pendant que nous accueillons ces nouveaux venus, c’est un groupe de bénévoles de la Roya qui fait escale devant l’église pour servir du thé et distribuer des vêtements aux personnes qui dorment à l’extérieur.

A Vintimille la solidarité s’organise grâce aux personnes de bonne volonté qu’elles viennent de France ou d’Italie.

A venir, le 2ème épisode du récit du séjour solidaire de Martin à Vintimille.