Terrorisme : « On attend comme on redoute une parole musulmane »

Rédigé par : 15-38 mediterranée
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 05/12/2017

« Le moment terroriste se caractérise par une pensée paradoxale : on attend, comme on redoute, une parole musulmane dans les mobilisations post-attentats » Vincent Geisser. Comment les musulmans de France ont-il réagis à la suite de la vague d’attentats qui a touché le pays ? Pour de nombreux journalistes et commentateurs, les musulmans seraient restés majoritairement indifférents et silencieux face aux attaques terroristes.

Face à cette « théorie du silence », les auteurs de l’ouvrage « Musulmans de France, la grande épreuve », répondent par une riche enquête de terrain qui analyse la multiplicité des réactions et des mobilisations des français de confession musulmane à la suite des attentats.

En France, et plus particulièrement à Marseille, le moment terroriste réveille un rapport ambivalent de la société française à l’égard de l’islam et des musulmans de France.

Entretien avec le politologue et sociologue Vincent Geisser, spécialiste de l’islam de France. Son ouvrage « Musulmans de France : la grande épreuve. Face au terrorisme », co-écrit avec Omero Marongiu-Perria et Kahina Smaïl, vient de sortir aux éditions de l’Atelier.

Comment les Marseillais, musulmans ou non, se sont mobilisés à la suite des attentats qui ont touchés le pays ?
« Il n’y a pas eu de grandes mobilisations à Marseille contrairement à d’autres grandes villes françaises. A la suite de l’attaque contre Charlie Hebdo, les marches républicaines ont mobilisé 70 000 personnes à Marseille pour 140 000 à Bordeaux ou 300 000 à Lyon. Cette faible mobilisation ne concerne donc pas seulement la communauté musulmane mais la population marseillaise en général. On peut expliquer cette singularité marseillaise de différentes manières. Elle est d’abord causée par le silence de l’acteur municipal à la suite des attentats. Le maire de Marseille n’est pas réellement intervenu dans ce climat post-attentats, contrairement au maire de Bordeaux par exemple, puisque Alain Juppé a appelé à la mobilisation et s’est fortement impliqué dans le débat en lançant un centre de déradicalisation (CAPRI, Centre d’Action et de Prévention contre la Radicalisation des Individus).
Au silence de l’acteur municipal marseillais, s’ajoute le manque d’initiatives des associations musulmanes de la région. Nous n’avons observé que très peu d’initiatives de la part de la communauté musulmane marseillaise car cette dernière est totalement fragmentée, les mosquées algériennes, marocaines ou comoriennes ne parviennent pas à parler d’une seule voix. Il y a d’ailleurs une gestion consulaire de l’islam marseillais puisque les pays d’origine comme l’Algérie ou le Maroc gardent un poids important au sein de ces communautés musulmanes locales.

Si Marseille a la réputation d’être une « ville musulmane », la réalité du terrain montre qu’il y a très peu de mobilisations musulmanes dans cette ville puisque l’islam marseillais est précaire et peu organisé. Face au retrait de l’acteur municipal et le manque d’organisation des communautés musulmanes, c’est l’acteur étatique qui a joué un rôle important dans ce climat post-attentats. Effectivement, le préfet a contribué à l’apaisement et au rapprochement entre les acteurs musulmans locaux et les autorités publiques en réunissant plusieurs imams de la ville avec des acteurs de la région après l’attaque contre Charlie Hebdo. »

Pourquoi les musulmans marseillais se mobilisent-ils moins que dans d’autres villes ?
« Sans céder au cliché pagnolesque de l’exceptionnalisme marseillais, il faut reconnaitre les particularismes d’une ville qui est constamment touchée par une crise économique et sociale. En ce qui concerne les musulmans marseillais, l’état de désorganisation de l’islam institutionnel local explique en partie leur faible mobilisation. C’est un islam pauvre pour une ville pauvre. Alors que l’islam est bien mieux installé et organisé dans d’autres villes.

Au-delà du poids des pays d’origine dont je viens de parler, il faut également soulever la question de la représentation au sein des associations musulmanes. Si la mobilisation des musulmans marseillais est restée faible, cela s’explique aussi par l’absence d’associations de jeunes musulmans à l’échelle locale. Contrairement à d’autres grandes villes comme Paris, Lyon ou Lille où la jeune génération musulmane est très investie dans le tissu associatif, Marseille se distingue par la faible parole publique des jeunes.

De manière générale, que ce soit à l’échelle locale ou nationale, il y a un fossé sociologique assez fort entre les organisations musulmanes « officielles » et la majorité des musulmans de France, puisqu’il n’y a pas de renouvellement générationnel et de genre, où sont les femmes et les jeunes dans ces organisations ?

L’absence de mobilisations musulmanes unitaires s’explique donc en grande partie par le manque de représentation et par la fragmentation territoriale qui est synonyme, à Marseille, de ségrégation ethno-spatiale puisque les populations issues des migrations postcoloniales sont concentrées dans les quartiers les plus pauvres de la ville (hypercentre, quartiers Nord et Est). »

Pourquoi attend-on une réaction de la part des français de confession musulmane à la suite des attentats ?

« Dans notre ouvrage, nous avons voulu interroger la « théorie du silence » qui est véhiculée par de nombreux journalistes et selon laquelle les musulmans sont majoritairement restés silencieux et indifférents aux attaques terroristes. Selon ces journalistes, il y avait peu de musulmans lors des marches républicaines, ce qui voudrait dire qu’il est possible de reconnaitre un musulman à son apparence, sous-entendu par le port du voile ou de la barbe. Ce premier constat est bien évidemment très discutable. De plus, notre enquête de terrain montre justement qu’à l’échelle nationale, il y a eu une forte mobilisation des musulmans de France, notamment sur les réseaux sociaux. Il parait donc indispensable de rappeler que « les musulmans sont des êtres anormalement normaux » comme le disait le sociologue Bruno Etienne, et ils ont été bouleversés et angoissés par les attentats comme tout citoyen français. Mais contrairement aux autres citoyens français, cette crise terroriste a été à la fois un électrochoc personnel, citoyen et spirituel qui a poussé les musulmans à affirmer à la fois leur citoyenneté et leur islamité en France.

Derrière cette théorie répandue du silence musulman après les attentats, il y a bien évidemment l’idée qu’ils devraient plus se mobiliser, et de désolidariser des actes terroristes. Dans le même temps, on ne veut pas que les musulmans montrent leur appartenance religieuse dans l’espace public (débat sur le voile ou la viande halal), on refuse une logique perçue comme communautaire.

Nous sommes ici face à une injonction paradoxale. On déplore la non-présence musulmane dans les manifestations, mais on ne veut pas non plus qu’ils se mobilisent en tant que communauté. On attend que la communauté musulmane se désolidarise des attentats, mais on craint une parole religieuse dans l’espace public.

Selon moi, le moment terroriste réveille cette injonction paradoxale qui s’inscrit dans le temps long et tire ses origines de la colonisation puis de notre rapport à l’immigration dès les années 70. C’est la théorie du « cousinage », certes on ne fait pas d’amalgame, on distingue bien les citoyens musulmans de France et les actes terroristes, mais il y a toujours l’idée d’une certaine responsabilité, « ce n’est pas vous… mais les gens de chez vous » dit-on aux musulmans de France. Il y a donc une ambivalence des acteurs politiques français à l’égard des citoyens de confession musulmane, une sorte d’assignation à « résidence communautaire », qui les ramène constamment à leur appartenance religieuse. »