En Espagne, le blues des enseignants

Rédigé par : 15-38 mediterranée
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 28/09/2017

Moins d’autorité, moins de moyens, plus de précarité. Les professeurs espagnols ont le sentiment de subir les évolutions de leur société.

L’Espagne est l’un des pays européens au plus bas dans le classement PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) qui classifie et compare chaque année le niveau de préparation des élèves et des étudiants dans les écoles publiques de l’Union européenne. Historiquement soumise à la volonté du régime de Franco, l’éducation publique espagnole est directement liée à cette constitution de 1978 qui n’a jamais su répondre aux besoins de ses citoyens. La crise économique de 2008-2011 a aggravé la situation, la conséquente réduction des dépenses pour l’éducation a réduit les emplois, de nouveaux contrats et de conditions de travail de plus en plus précaires ont vu le jour. Les enseignants du primaire et du secondaire demandent depuis longtemps à l’État espagnol de nouvelles réformes afin d’augmenter les investissements et récupérer les 30 000 emplois perdus depuis 2008. Dans l’ensemble, l’État espagnol affaiblit la qualité de son système éducatif et compromet l’avenir de ses jeunes citoyens tout en rendant la vie dure aux enseignants,

Des réformes à chaque transition politique

Ana Lopez a 56 ans. Cheveux blonds courts, jupe noire, et cigarette à la bouche, cette militante féministe et écologiste a été professeure à l’école primaire à Bilbao. Au fil des années, elle a été directrice puis chef d’études et tutrice pour les enfants désavantagés. Je rencontre Ana dans les bureaux de Steilas, l’un des plus importants syndicats d’enseignants du Pays Basque. Selon elle, les difficultés quotidiennes pour les professeurs sont nombreuses : « Après avoir passé le Concours pour l’enseignement public, les listes d’attente pour obtenir une place comme professeur sont longues et difficiles. En élevant l’âge de la retraite, on enlève des opportunités aux plus jeunes ». Le système éducatif espagnol est victime de la rhétorique politique et le débat sur sa réforme s’ouvre à chaque nouvelle campagne électorale. Le résultat : six réformes au cours des 37 dernières années, dont la loi LOCE de 2002, la loi LOE de 2006 et la loi LOMCE de 2013. « Ce dont nous avions vraiment besoin, c’est d’un pacte politique qui soit respecté par toutes les factions politiques, peu importe qui est au pouvoir, témoigne Pilar de Los Ríos Murillo, professeur de mathématiques et directrice de l’Institut Palomeras de Vallecas, au micro de Radio Cadenaser. On nous demande de nous adapter aux nouvelles réformes, mais on sait déjà qu’elles seront ajustées au premier changement de gouvernement. Entre professeurs, on n’a pas les idées claires et on regarde souvent vers le ministère de l’Éducation, qui apporte très peu de réponses à la discussion ».

Moins de remplacements pour les jeunes profs

Avec la réforme de la LOCE en 2002, l’âge de la retraite des professeurs et des enseignants est passé de 60 à 65 ans. Un changement qui bloque l’accès à l’emploi des jeunes enseignants. La prise en charge en cas de maladie, qui a toujours été de 100 % à partir du premier jour, tombe à 50 % pour les 4 premiers jours et à 75 % du cinquième au 21e jour. «Les enseignants continuent à aller à l’école même lorsqu’ils sont malades, explique Ana. Cela élimine de nombreuses possibilités de remplacement pour les jeunes enseignants et la recherche d’un premier emploi dans le système éducatif devient plus difficile. Au début, ce sont ces remplacements qui permettent aux jeunes de gagner des points et d’escalader les listes d’attente ». Le manque de possibilités a conduit à la formation de nouveaux contrats temporaires et précaires : 40 % des enseignants espagnols ont un contrat qui ne dépasse pas l’année scolaire en cours. « Cela fait quatre enseignants sur dix qui passent l’été dans l’attente d’un nouvel emploi pour la rentrée, conclut Ana. Cette situation est en train de créer de plus en plus de précarité, d’insécurité financière et de frustration professionnelle ».

Figure d’autorité déchue

A celà, il faut ajouter une évolution de l’image de l’enseignant dans la société. Comme ailleurs, ils ne font plus toujours figure d’autorité respectée. «La figure du professeur incarne des valeurs autres que celles en vogue, l’enseignant ne tente pas d’être célèbre, non plus d’être riche ou d’avoir une voiture sportive, affirme Luisa Juanatey, professeur à la retraite, dans son livre Qué pasó con la enseñanza. Elogio del profesor (Que s’est-il passé avec l’enseignement ? Éloge du professeur). Les enseignants ne sont pas les modèles de sportif ou de stars du cinéma auxquels les étudiants sont constamment exposés. La seule chose que les enseignants demandent, c’est de pouvoir accomplir leurs tâches d’enseignement avec dignité, et cela ne les rend pas un modèle à suivre». L’ancienne professeur constate également un déplacement des responsabilités en cas de crise à l’école. «Maintenant, pour toute sorte de problèmes, aux yeux de la famille c’est l’élève qui a raison. Si quelque chose se passe mal à l’école, la responsabilité est celle du professeur. Ils sont vite fait passés de la figure rigide et sévère à respecter au rôle de bouc émissaire pour toute sorte de problèmes familiaux».

Samuel Bregolin