Roms migrants, des jeunes en alternance entre école et expulsions

Rédigé par : 15-38 mediterranée
Mis à jour le 17/10/2020 | Publié le 28/09/2017

Fils du vent ou de la misère ? La cour des Miracles est là sous nos yeux, sur les escaliers de la Gare Saint-Charles à Marseille. Encore en 2017, on les appelle avec un acronyme, SDF, sans domicile fixe, mais ils sont aussi « SEF » sans école fixe. Il n’y a pas besoin de remonter à une autre époque ou d’aller dans les bidonvilles. Il suffit d’ouvrir les yeux au milieu des villes européennes. Leur nombre a augmenté de 50% en 10 ans. Ce monde d’invisibles est peuplé par les habitants de châteaux de cartes, détenteurs de droits éphémères.

Parmi eux, les Roms migrants. Aujourd’hui ils sont entre 15 000 et 20 000 en France, il s’agit principalement de citoyens européens qui exercent leur droit à la libre circulation, confondus avec les bohémiens romanesque et les gens du voyage, imaginés comme des nomades libres de contraintes sociales, éthiques, économiques. En provenance surtout de Roumanie et de Bulgarie, derniers Pays à rejoindre l’Union européenne, ils sont plutôt sédentaires et tentent de se débrouiller entre chaque expulsion, souvent effectuée sans proposition de relogement. Ils sont Jetés violemment à la rue dans l’indifférence générale et sont victimes de l’inaction institutionnelle. Depuis 2017, la Ligue des droits de l’Homme a calculé qu’au total 4382 Roms ont été expulsés de 50 lieux de vie en France.

Aux pieds des statues des Colonies d’Afrique et d’Asie, à la gare centrale de la cité phocéenne, ces oubliés se mêlent aux touristes et vivent leur quotidien de jour en jour, en se déplaçant inaperçus en ville avec leurs poussettes et des chariots de course, qu’ils remplissent de ferraille et de poubelles, un savoir-faire méconnu, une pratique de recyclage au service de la société qui les refuse systématiquement. Ils sont pour la plupart des adultes. Les statistiques les mettraient dans la case « personnes en âge de travailler ». A leur côté les « enfants dans l’âge scolaire » -de 6 à 16 ans en France- ne manquent pas. Ils passent le présumé temps scolaire – un droit essentiel et une obligation pour français et étrangers depuis la loi Jules Ferry du 1882 – avec leurs familles, misère oblige.

Selon le recensement de la Dihal, Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement, 30% de la population vivant en bidonville sont principalement des enfants. Les statistiques officielles n’en tiennent pas compte, bien que le Code de l’éducation prévoie un recensement à chaque rentrée de tous les enfants en âge d’aller à l’école, en principe mené par les maires. En janvier 2016, les recommandations du Comité des droits de l’enfant des Nations Unies demandaient à la France de « respecter ses obligations internationales en ce qui concerne les expulsions forcées » et l’encourageaient « dans ses efforts visant à intégrer les enfants roms et leur famille ». Le Comité soulignait que certains groupes d’enfants, dont les enfants et adolescents vivant dans les bidonvilles, « ont du mal à entrer, à rester et à revenir dans le système éducatif ». Concrètement, l’étude du Collectif pour le Droit des Enfants Roms à l’Éducation (CDERE) montre que plus de la moitié des jeunes âgés entre 12 et 18 ans et vivant dans un bidonville n’étudient pas. Une deuxième étude de l’association Trajectoires, qui a étudié le cas des enfants qui ont entre 6 et 16 ans, fixe à 49% le taux de scolarisation. La déscolarisation atteint 96% des 16-18 et tend plutôt vers 67% si on intègre les enfants scolarisés mais « non assidus ».

Mais comment réaliser un parcours scolaire « assidu » dans la précarité et les évacuations à répétition ? C’est une question que s’est posée Marianne Cao-Riguet. Elle vient de terminer les 8 mois de son service civique avec les enfants des bidonvilles d’Aix-en-Provence, au Conseil départemental des Bouches-du-Rhône. Sa mission allait de l’accompagnement d’une famille en squat au soutien et l’animation d’enfants scolarisés, jusqu’à l’alphabétisation des femmes du bidonville Arbois. « Un endroit sans toilettes ni électricité, et un seul robinet d’eau pour tous » raconte-t-elle, « où les besoins primaires priment sur le sens de communauté ». Sur la dizaine d’enfants présents, huit ont été scolarisés. « Pour s’inscrire, il est nécessaire de présenter une domiciliation administrative, que certains maires en France refusent, en toute illégalité, de donner, encore aujourd’hui, au Pays des droits de l’Homme ». Ce sont souvent les associations, elles-mêmes viser par les baisses de subventions énormes, qui ont l’obligation de remplir ce vide étatique. « Elles aident les parents qui ne parlent pas français à faire les démarches, à remplir les dossiers de gratuité des cantines, à les faire sortir des bidonvilles, à trouver les fournitures scolaires nécessaires ». Et lorsqu’il pleut, « les enfants doivent aller à l’école avec des cahiers mouillés ».

Catherine Rouch, animatrice de réseaux au sein du Secours catholique à d’Aix-en-Provence, décrit les principaux obstacles qui freinent le retour à la scolarisation : « Tout d’abord ces gens ont du mal à se projeter, ils vivent dans la peur constante des expulsions ». Après, il y a une distance culturelle et physique : « la méfiance de laisser les enfants aller vers des lieux de scolarisation éloignés », et on sait bien que les transports en commun ne vont pas jusqu’à certains quartiers. « Quand ils commencent à avoir confiance, ils aiment l’idée que leurs enfants soient scolarisés. Souvent les craintes des adultes viennent de la stigmatisation qu’ils ont vécu dans leur pays d’origine ».

Une fois les difficultés primaires surmontées, c’est le parcours de l’éducation nationale qui reste un obstacle. « Les professeurs sont bienveillants avec ces enfants un peu perdus dans l’école, mais ils restent malgré tout en décalage avec le groupe, avec un problème d’assiduité et de maîtrise de la langue par rapport aux élèves français. Il y a une vraie difficulté de gestion de ces questions par les enseignants ».

Vers la gare Saint Charles je rencontre C. Elle vient de Transylvanie. Elle a vécu jusqu’à l’âge de 17 ans à Cluj Napoca sans jamais aller à l’école. « J’aidais ma maman à la maison avec mes frères. Je suis partie pour une meilleure vie, ici à Marseille, parce que mes sœurs étaient déjà là ». Depuis trois ans en France, la jupe colorée et un diklo qui couvre ses cheveux comme certaines roms mariées le porte, elle a appris le français sans aucune formation, dans la rue, où elle fait toujours la manche. « Je voudrais travailler. Je suis disponible pour faire les ménages mais je ne trouve rien ». Elle garde dans ses bras son enfant qui va bientôt avoir l’âge de la crèche. « Je veux qu’il aille à l’école ». Et la détermination dans ses yeux semble plus forte que tous les préjugés et les obstacles.